Joseph Balsamo/Chapitre XXVIII

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Michel Lévy frères (2p. 9-17).

Le roi se dirigea vers le cabinet des équipages, où il avait l’habitude, avant la chasse ou la promenade, de passer quelques moments pour donner des ordres particuliers au genre de service dont il avait besoin pour le reste de la journée.

Au bout de la galerie, il salua les courtisans, et leur fit un signe de la main indiquant qu’il voulait être seul.

Louis XV, demeuré seul, continua son chemin à travers un corridor sur lequel donnait l’appartement de Mesdames ; Arrivé devant la porte, fermée par une tapisserie, il s’arrêta un instant et secoua la tête.

— Il n’y en avait qu’une bonne, grommela-t-il entre ses dents, et elle vient de partir.

Un éclat de voix répondit à cet axiome passablement désobligeant pour celles qui restaient. La tapisserie se releva et Louis XV fut salué par ces paroles que lui adressa en chœur un trio furieux :

— Merci, mon père !

Le roi se trouvait au milieu de ses trois autres filles.

— Ah ! c’est toi, Loque, dit-il, s’adressant à l’aînée des trois, c’est-à-dire Madame Adélaïde. Ah ! ma foi ! tant pis, fâche-toi ou ne te fâche pas, j’ai dit la vérité.

— Ah ! dit madame Victoire, vous ne nous avez rien appris de nouveau, sire, et nous savons que vous avez toujours préféré Louise.

— Ma foi ! tu as dit là une grande vérité, Chiffe.

— Et pourquoi nous préférer Louise ? demanda d’un ton aigre Madame Sophie.

— Parce que Louise ne me tourmente pas, répondit-il avec cette bonhomie dont, dans ses moments d’égoïsme, Louis XV offrait un type si parfait.

— Oh ! elle vous tourmentera, soyez tranquille, mon père, dit Madame Sophie avec un ton d’aigreur qui attira particulièrement vers elle l’attention du roi.

— Qu’en sais-tu, Graille ? dit-il. Est-ce que Louise, en partant, t’a fait ses confidences, à toi ? Cela m’étonnerait, car elle ne t’aime guère.

— Ah ! ma foi ! en tout cas, je le lui rends bien, répondit Madame Sophie.

— Très bien ! dit Louis XV, haïssez-vous, détestez-vous, déchirez-vous, c’est votre affaire ; pourvu que vous ne me dérangiez pas pour rétablir l’ordre dans le royaume des amazones, cela m’est égal. Mais je désire savoir en quoi la pauvre Louise doit me tourmenter.

— La pauvre Louise ! dirent ensemble Madame Victoire et Madame Adélaïde, en allongeant les lèvres de deux façons différentes. En quoi elle doit vous tourmenter ? Eh bien ! je vais vous le dire, mon père.

Louis s’étendit dans un grand fauteuil placé près de la porte, de sorte que la retraite lui restait toujours chose facile.

— Parce que Madame Louise, répondit Sophie, est un peu tourmentée du démon qui agitait l’abbesse de Chelles, et qu’elle se retire au couvent pour faire des expériences.

— Allons, allons, dit Louis XV, pas d’équivoques, je vous prie, sur la vertu de votre sœur ; on n’a jamais rien dit au dehors, où cependant l’on dit tant de choses. Ne commencez pas, vous.

— Moi ?

— Oui, vous.

— Oh ! je ne parle pas de sa vertu, dit Madame Sophie, fort blessée de l’accentuation particulière donnée par son père au mot vous, et de sa répétition affectée ; je dis qu’elle fera des expériences, et voilà tout.

— Eh ! quand elle ferait de la chimie, des armes et des roulettes de fauteuil ; quand elle flûterait, quand elle tambourinerait, quand elle écraserait des clavecins ou raclerait le boyau, quel mal voyez-vous à cela ?

— Je dis qu’elle va faire de la politique.

Louis XV tressaillit.

— Étudier la philosophie, la théologie, et continuer les commentaires sur la bulle Unigenitus ; de sorte que pris entre ses théories gouvernementales, ses systèmes métaphysiques et sa théologie, nous paraîtrons les inutiles de la famille, nous…

— Si cela conduit votre sœur en paradis, quel mal y voyez-vous ? reprit Louis XV assez frappé cependant du rapport qu’il y avait entre l’accusation de Graille et la diatribe politique dont Madame Louise avait chauffé sa sortie. Enviez-vous sa béatitude ? ce serait le fait de bien mauvaises chrétiennes.

— Ah ! ma foi, non, dit Madame Victoire ; où elle va je la laisse aller ; seulement je ne la suis pas.

— Ni moi non plus, répondit Madame Adélaïde.

— Ni moi non plus, dit Madame Sophie.

— D’ailleurs elle nous détestait, dit Madame Victoire.

— Vous ? dit Louis XV.

— Oui, nous, nous, répondirent les deux autres sœurs.

— Vous verrez, dit Louis XV, qu’elle n’aura choisi le paradis que pour ne pas se rencontrer avec sa famille, cette pauvre Louise !

Cette saillie fit rire médiocrement les trois sœurs. Madame Adélaïde, l’aînée des trois, rassemblait toute sa logique pour porter au roi un coup plus acéré que ceux qui venaient de glisser sur sa cuirasse.

— Mesdames, dit-elle du ton pincé qui lui était particulier quand elle sortait de cette indolence qui lui avait fait donner par son père le nom de Loque, Mesdames, vous n’avez trouvé ou vous n’avez pas osé dire au roi la véritable raison du départ de Madame Louise.

— Allons, bon, encore quelque noirceur, reprit le roi. Allez, Loque, allez !

— Oh ! sire, reprit celle-ci, je sais bien que je vous contrarierai peut-être un peu.

— Dites que vous l’espérez, ce sera plus juste.

Madame Adélaïde se mordit les lèvres.

— Mais, ajouta-t-elle, je dirai la vérité.

— Bon ! cela promet. La vérité ! Guérissez-vous donc de dire de ces choses-là. Est-ce que je la dis jamais, la vérité ? Eh ! voyez, je ne m’en porte pas plus mal, Dieu merci !

Et Louis XV haussa les épaules.

— Voyons, parlez, ma sœur, parlez, dirent à l’envi les deux autres princesses, impatientes de savoir cette raison qui devait tant blesser le roi.

— Bons petits cœurs, grommela Louis XV, comme elles aiment leur père, voyez !

Et il se consola en songeant qu’il le leur rendait bien.

— Or, continua Madame Adélaïde, ce que notre sœur Louise redoutait le plus au monde, elle qui tenait tant à l’étiquette, c’était…

— C’était ?… répéta Louis XV. Voyons, achevez au moins puisque vous voilà lancée.

— Eh bien ! sire, c’était l’intrusion de nouveaux visages.

— L’intrusion, avez-vous dit, fit le roi mécontent de ce début, parce qu’il y voyait d’avance où il tendait, l’intrusion ! Est-ce qu’il y a des intrus chez moi ? est-ce qu’on me force à recevoir qui je ne veux pas ?

C’était une façon assez adroite de changer absolument le sens de la conversation.

Mais Madame Adélaïde était trop fin limier de malice pour se laisser dépister ainsi, quand elle était sur la trace de quelque bonne méchanceté.

— J’ai mal dit, et ce n’est pas le mot propre. Au lieu d’intrusion, j’aurai dû dire introduction.

— Ah ! ah ! dit le roi, voici déjà une amélioration ; l’autre mot me gênait, je l’avoue, j’aime mieux introduction.

— Et cependant, sire, continua Madame Victoire, je crois que ce n’est pas encore là le véritable mot.

— Et quel est-il, voyons ?

— C’est présentation.

— Ah ! oui, dirent les autres sœurs se réunissant à leur aînée, je crois que le voilà trouvé cette fois.

Le roi se pinça les lèvres.

— Ah ! vous croyez ? dit-il.

— Oui, reprit Madame Adélaïde. Je dis donc que ma sœur craignait fort les nouvelles présentations.

— Eh bien ! fit le roi qui désirait en finir tout de suite, après ?

— Eh bien ! mon père, elle aura eu peur, par conséquent, de voir arriver à la cour madame la comtesse du Barry.

— Allons donc ! s’écria le roi avec un élan irrésistible de dépit, allons donc ! dites le mot, et ne tournez pas si longtemps autour ; cordieu ! comme vous nous lanternez, madame la Vérité !

— Sire, répondit madame Adélaïde, si j’ai tant tardé à dire à Votre Majesté ce que je viens de lui dire, c’est que le respect m’a retenue, et que son ordre seul pouvait m’ouvrir la bouche sur un pareil sujet.

— Ah ! oui ! avec cela que vous la tenez fermée, votre bouche ; avec cela que vous ne bâillez pas, que vous ne parlez pas, que vous ne mordez pas !…

— Il n’en est pas moins vrai, sire, continua Madame Adélaïde, que je crois avoir trouvé le véritable motif de la retraite de ma sœur.

— Eh bien ! vous vous trompez.

— Oh ! sire, répétèrent ensemble et en hochant la tête de haut en bas Madame Victoire et Madame Sophie ; oh ! sire, nous sommes bien certaines.

— Ouais ! interrompit Louis XV, ni plus ni moins qu’un père de Molière. Ah ! on se rallie à la même opinion, que je crois. J’ai la conspiration dans ma famille, il me semble. C’est donc pour cela que cette présentation ne peut avoir lieu. C’est donc pour cela que Mesdames ne sont pas chez elles lorsqu’on veut leur faire visite ; c’est donc pour cela qu’elles ne font point réponse aux placets, ni aux demandes d’audience.

— À quels placets, et à quelles demandes d’audience ? demanda Madame Adélaïde.

— Eh ! vous le savez bien, aux placets de mademoiselle Jeanne Vaubernier, dit Madame Sophie.

— Non pas, aux demandes d’audience de mademoiselle Lange, dit Madame Victoire.

Le roi se leva furieux ; son œil si calme et si doux d’ordinaire, lança un éclair assez peu rassurant pour les trois sœurs.

Comme, au reste, il n’y avait point dans le trio royal d’héroïne capable de soutenir la colère paternelle, toutes trois baissèrent le front sous la tempête.

— Voilà, dit-il, pour me prouver que je me trompais, quand je disais que la meilleure des quatre était partie.

— Sire, dit Madame Adélaïde, Votre Majesté nous traite mal, plus mal que ses chiens.

— Je le crois bien ; mes chiens, quand j’arrive, ils me caressent ; mes chiens, voilà de véritables amis ! Aussi adieu, Mesdames. Je vais voir Charlotte, Belle-Fille et Gredinet. Pauvres bêtes ! oui, je les aime, et je les aime surtout parce qu’elles ont cela de bon, qu’elles n’aboient pas la vérité, elles.

Le roi sortit furieux ; mais il n’eut pas fait quatre pas dans l’antichambre qu’il entendit ses trois filles qui chantaient en chœur :

Dans Paris, la grand-ville,
Garçons, femmes et filles,
Ont tous le cœur débile
Et poussent des hélas ! Ah ! ah ! ah !

La maîtresse de Blaise
Est très mal à son aise,
Aise,
Aise,
Aise,
Elle est sur le grabat. Ah ! ah ! ah !

C’était le premier couplet d’un vaudeville contre madame du Barry, lequel courait les rues sous le nom de la Belle Bourbonnaise.

Le roi fut tout près de revenir sur ses pas, et peut-être Mesdames se fussent-elles assez mal trouvées de ce retour, mais il se retint, et continua son chemin en criant pour ne pas entendre :

— Monsieur le capitaine des levrettes ! holà ! monsieur le capitaine des levrettes !

L’officier que l’on décorait de ce singulier titre accourut.

— Qu’on ouvre le cabinet des chiens, dit le roi.

— Oh ! sire, s’écria l’officier en se jetant au-devant de Louis XV, que Votre Majesté ne fasse pas un pas de plus.

— Eh bien ! qu’y a-t-il, voyons ? dit le roi, s’arrêtant au seuil de la porte, sous laquelle passaient en sifflant les haleines des chiens qui sentaient leur maître.

— Sire, dit l’officier, pardonnez à mon zèle, mais je ne puis permettre que le roi entre près des chiens.

— Ah ! oui ! dit le roi, je comprends, le cabinet n’est point en ordre… eh bien ! faites sortir Gredinet.

— Sire, murmura l’officier, dont le visage exprima la consternation, Gredinet n’a ni bu ni mangé depuis deux jours, et l’on craint qu’il ne soit enragé.

— Oh ! bien décidément, s’écria Louis XV, je suis le plus malheureux des hommes !… Gredinet enragé ! Voilà qui mettrait le comble à mes chagrins.

L’officier des levrettes crut devoir verser une larme pour animer la scène.

Le roi tourna les talons et regagna son cabinet, où l’attendait son valet de chambre.

Celui-ci, en apercevant le visage bouleversé du roi, se dissimula dans l’embrasure d’une fenêtre.

— Ah ! je le vois bien, murmura Louis XV sans faire attention à ce fidèle serviteur, qui n’était pas un homme pour le roi, et en marchant à grands pas dans son cabinet, ah ! je le vois bien, monsieur de Choiseul se moque de moi ; le dauphin se regarde déjà comme à moitié maître et croit qu’il le sera tout à fait quand il aura fait asseoir sa petite Autrichienne sur le trône. Louise m’aime, mais bien durement, puisqu’elle me fait de la morale et qu’elle s’en va. Mes trois autres filles chantent des chansons où l’on m’appelle Blaise. M. le comte de Provence traduit Lucrèce. M. le comte d’Artois court les ruelles. Mes chiens deviennent enragés et veulent me mordre. Décidément il n’y a que cette pauvre comtesse qui m’aime. Au diable donc ceux qui veulent lui faire déplaisir !

Alors, avec une résolution désespérée, s’asseyant près de la table sur laquelle Louis XIV donnait sa signature, et qui avait reçu le poids des derniers traités et des lettres superbes du grand roi :

— Je comprends maintenant pourquoi tout le monde hâte autour de moi l’arrivée de madame la dauphine. On croit qu’elle n’a qu’à se montrer ici pour que je devienne son esclave, ou que je sois dominé par sa famille. Ma foi, j’ai bien le temps de la voir, ma chère bru, surtout si son arrivée ici doit encore m’occasionner de nouveaux tracas. Vivons donc tranquille, tranquille le plus longtemps possible, et pour y parvenir, retenons-la en route. Elle devait, continua le roi, passer Reims et passer Noyon sans s’arrêter, et venir tout de suite à Compiègne : maintenons le premier cérémonial. Trois jours de réception à Reims, et un… non, ma foi ! deux… bah ! trois jours de fête à Noyon. Cela fera toujours six jours de gagnés, six bons jours.

Le roi prit la plume et adressa lui-même à M. de Stainville l’ordre de s’arrêter trois jours à Reims et trois jours à Noyon.

Puis, mandant le courrier de service :

— Ventre à terre, dit-il, jusqu’à ce que vous ayez remis cet ordre à son adresse. Puis de la même plume :

« Chère comtesse, écrivit-il, nous installons aujourd’hui Zamore dans son gouvernement. Je pars pour Marly. Ce soir j’irai vous dire, à Luciennes, tout ce que je pense en ce moment.

« La France. »

— Tenez, Lebel, dit-il, allez porter cette lettre à la comtesse, et tenez-vous bien avec elle : c’est un conseil que je vous donne.

Le valet de chambre s’inclina et sortit.