Joseph Joubert et ses pensées

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Joseph Joubert et ses pensées
JOSEPH JOUBERT

Dans un tableau général de la philosophie française au XIXe siècle, dont l’idée m’a souvent tenté, et en vue duquel j’ai tracé, à titre d’essais, quelques esquisses partielles, il devrait y avoir une place à part, un coin intime, et réservé du tableau, où seraient groupés ces inspirateurs d’idées, ces conseillers intimes du génie, philosophes d’instinct et de sentiment plus que de doctrine, écrivains non pour le publie, mais pour eux-mêmes, qui se sont tenus comme dans l’ombre des grandes renommées par excès de modestie, ou par une sorte de noble pudeur, de répugnance aux artifices, et aux violences de la célébrité.

Au premier rang de ce groupe, d’élite se placerait Joseph Joubert, ce doux rêveur qui fit si peu de bruit dans le monde pendant qu’il vécut, inconnu, ou à peu près, en dehors du cercle intime où s’’éoulait son âme avec sa vie en longs entretiens qui n’étaient guère que des méditations parlées.

Qu’est-ce que la destinée littéraire de Joubert, si on met en regard celle de son ami Chateaubriand ? De celui-ci on peut dire qu’il est entré de plain-pied dans la gloire. L’éclat impérieux du talent, l’instinct ou l’art de la mise en scène, le prestige des brillantes nouveautés de sentiment ou d’idée exagérées par le relief de l’expression, une certaine harmonie préétablie avec les tendances de l’esprit public et qui double l’effet du génie même par l’à-propos des œuvres ; voilà ce qui assure à certains écrivains une prise de possession immédiate de la renommée. Leur apparition est un avènement, leur marche un triomphe. Les réclamations et les murmures se perdent dans le bruit grandissant de l’apothéose. Voyez comme Chateaubriand conquiert rapidement son époque et comme il la domine ! comme il prolonge son empire jusqu’aux approches de notre génération ! Il est vrai que ces exagérations de succès, ces anticipations d’immortalité subissent d’implacables retours d’opinion. La réflexion finit par prendre ses revanches sur les surprises de l’enthousiasme. Bien des choses sont remises en question. Arrive un jour où la justice littéraire n’a plus qu’à se défendre des entraînemens contraires. Voyez encore Chateaubriand. Que d’atteintes à sa gloire posthume ! La statue du demi-dieu est encore debout ; mais que de nuages amoncelés autour de ce front olympien, et comme déjà le rayon a pâli !

Pendant que ces conquérans prennent d’assaut la gloire et s’établissent du premier élan au sommet d’un siècle, plus d’une intelligence d’élite, l’égale à certains égards de ces victorieux, médite ou rêve à l’écart des chemins où passe le bruyant triomphe.

Il y a ainsi, à côté et en dehors de la voie triomphale, de ces méditatifs auxquels la foule ne prend pas garde, mais qui jugent admirablement la foule et ses idoles, qui, sans refuser au génie l’admiration à laquelle il a droit, ne veulent être ni dupes ni complices des apothéoses, qui se retirent avec une sainte horreur loin des sentiers battus et du tumulte humain, qui, au lieu de se produire, se concentrent, au lieu de se disperser se recueillent, qui, jouissant d’eux-mêmes et de leur pensée, ne l’excitent pas à se répandre au dehors par une fécondité artificielle, mais la laissent se former lentement, élaborer sa sève, et la recueillent goutte à goutte, n’en prenant que la plus pure essence et la condensant en sagesse exquise.

Ils ne peuvent pourtant pas si bien tenir leur sagesse cachée qu’elle n’éclate par quelque endroit, et ne se révèle par quelque signe d’un jugement supérieur. Aussi arrive-t-il que ces grands esprits silencieux sont bientôt investis, malgré eux-mêmes, en dépit de leur ingénuité sincère, à cause d’elle peut-être, d’une sorte de magistrature d’idée et de goût dont personne ne songe, dans le cercle où elle s’exerce, à vérifier les titres, et dont on accepte d’autant plus volontiers les arrêts qu’elle ne les-impose pas ; mais il y a loin de là à la gloire. Que de temps faut-il, quel concours de circonstances propices et de dévoûmens passionnés pour que le monde s’habitue à ces noms nouveaux qui se sont toujours tenus à l’écart de lui et ne lui ont rien demandé que son facile oubli ! Il semble que le public veuille, par sa lenteur à les accepter, se venger de ces réserves excessives qui ne sont pas sans quelque air de dédain. Il y a ainsi autour de ces noms comme un cercle d’ombre qui ne s’élargit qu’avec peine, par de longs efforts.

Il n’entre pas dans ma pensée de recommencer ici ce qu’a si heureusement accompli, pour la gloire de Joubert, un maître incomparable dans l’art des portraits littéraires. Je ne prétends qu’à marquer exactement la place que Joseph Joubert devra occuper un jour dans une histoire de l’esprit français au XIXe siècle, sur les confins des deux âges, se rejoignant d’un côté à Diderot par ses origines et ses premiers goûts, de l’autre à Ballanche et même à de Bonald par l’amitié des derniers jours, mais retenant dans la diversité errante de ses sympathies et de ses goûts sa direction propre et originale.

Nous n’avons donc pas à raconter par le détail cette vie tout intérieure, concentrée dans les devoirs de la famille et dans quelques relations choisies, traversée par de fréquentes maladies ou plutôt par une longue et unique maladie qui augmenta encore chez Joubert le goût de la retraite, la passion de vivre avec les livres plus qu’avec les hommes. Hormis deux ou trois épisodes fort courts, un entre autres de quelques années pendant lesquelles l’estime de M. de Fontanes impose à Joubert les fonctions de conseiller de l’université, il n’y eut, à vrai dire, dans cette existence, à travers cette époque si troublée qui va de la révolution jusqu’au milieu de la restauration, d’autres événemens que des événemens d’idée ou de sentiment. Il suivit des yeux et du cœur, sans aucune tentation d’envie, la destinée de son ami Fontanes, porté aux plus grands honneurs par le cours propice des circonstances et par la brillante facilité de son esprit, tout en dehors ; il accompagnait de ses vœux la navigation aventureuse de Chateaubriand à travers les orages et les écueils où se complaisait ce vain et charmant génie.

Ni à l’un ni à l’autre il n’épargnait les conseils les plus sévères, gardant à l’égard de la puissance et, ce qui est plus difficile, à l’égard de la gloire son franc-parler, en usant à propos, mais avec force, toujours consulté, écouté avec la plus flatteuse déférence, rarement suivi. N’est-ce pas après tout le sort de la raison en ce monde ? On aime à prendre son avis, mais c’est à la condition de se dispenser de le suivre, quand il nous contrarie, ou de n’y revenir que trop tard, quand l’imagination et la passion nous ont cruellement égarés ou trahis.

Quel emploi plus difficile que celui de mettre d’accord toutes ces intelligences et ces talens si divers : MM. Pasquier, Molé, Chênedollé, Gueneau de Mussy, de Fontanes, de Bonald, Chateaubriand ? C’était précisément là le rôle accepté par Joubert, si je ne craignais d’appliquer ce terme, à un homme si naturellement ennemi de ce qu’un pareil mot comporte. « Paisible société, dit-il lui-même, où n’avait accès aucune des prétentions qui peuvent désunir les hommes où la bonhomie s’unissait à la célébrité, où, sans y penser, on se faisait une occupation assidue de louer tout ce qui est louable où l’on ne songeait qu’à ce qui est beau. » C’est au sortir de ces réunions que Joubert résumait sa pensée sur la conversation. « Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer. — L’attention de celui qui écouté sert d’accompagnement dans la musique du discours — Il faut porter en soi cette indulgence et cette attention qui font fleurir les pensées d’autrui. »

Nous pouvons nous faire une idée juste de ce qu’était Joubert au milieu de ses amis d’après cette page des Mémoires d’outre-tombe qui porte la date de 1801. C’est tout un portrait enlevé par le peintre, avec quelle verve brillante et quels traits décisifs ! « Plein de manies et d’originalité, Joubert manquera éternellement à ceux qui l’ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l’esprit et sur le cœur, et quand une fois il s’était emparé de vous son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu’on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme, et personne n’était aussi troublé que lui ; il se surveillait pour arrêter ces émotions de l’âme qu’il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu’il avait prises pour se bien porter, car il ne pouvait s’empêcher d’être ému de leur tristesse ou de leur joie ; c’était un égoïste qui ne s’occupait que des autres. Afin de retrouver des forces il se croyait obligé de fermer les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Bien seul sait quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement pendant ce silence et ce repos !… Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui lui était propre, devenait peinture ou poésie ; Platon à cœur de La Fontaine il s’était fait l’idée d’une perfection qui l’empêchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit : « Je suis comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons et qui n’exécute aucun air. » Mme victorine de Châtenay prétendait qu’il ami l’air d’une âme qui avait rencontré pur hasard un corps et qui s’en tirait comme elle pouvait. »

Le lien de ces réunions était Mme de Beaumont, cette fille de M. de Montmorin à laquelle s’attachait un charme étrange. Elle avait sa légende. On disait tout bas, de crainte d’évoquer des souvenirs lugubres (l’assassinat de son père, tombé sous le couteau des septembriseurs), qu’elle n’avait elle-même échappé dans sa fuite à la pitié dédaigneuse d’un comité révolutionnaire que par la pâleur mortelle empreinte sur son visage, et qui semblait disperser le bourreau de faire son œuvre. Elle avait vécu pourtant en dépit de ce pronostic sinistre, mais en gardant juste ce qu’il lui fallait de vie pour ne pas mourir. Quand elle paraissait au milieu de ses amis, c’était une apparition presque aérienne que Joubert comparait à ces figures d’Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d’un corps. On dirait que les affections qu’inspirent ces êtres presque immatériels, qui ne touchent à la vie que par l’émotion et la souffrance, se doublent par cette fragilité même qui semble en mesurer la rapide durée, et s’accroissent par cette délicatesse excessive qui donne l’illusion d’aimer une âme pure.

Mme de Beaumont était au plus haut degré une inspiratrice. C’est près d’elle qu’en 1797 Chénier avait écrit cet admirable discours sur la calomnie où il protestait avec de si nobles accens contre le bruit infâme qui lui imputait la mort de son frère André. Chateaubriand, Mme de Staël, faisaient à ce goût si pur les premières confidences de leur génie.

Mais sur personne le charme n’agissait aussi profondément que sur Joubert. Il pensait, il écrivait pour elle. Elle valait pour lui tout un public, elle était le public même. Son biographe a remarqué que tout le temps que dura la liaison de Joubert avec elle, de 1794 à 1803, les cahiers où il inscrivait ses pensées étaient plus vite remplis, plus fréquemment renouvelés, plus remarquables par le nombre et la finesse des aperçus. La source jaillissait plus fraîche et plus abondantes.

Ses lettres à Mme de Beaumont, même celles qui touchent à des particularités intimes de sa vie, ont une grâce attendrie qu’il n’eut qu’une fois à ce degré. On y sent, pour ainsi dire, la joie des idées, le plaisir qu’elles ont à se produire devant une personne souverainement aimable, sous leur plus beau jour, le plus naturel et le plus vif. Plus tard, après la mort de son amie, Joubert aura un commerce suivi de lettres avec Mme de Vintimille. — Il y aura bien de la grâce encore dans ces lettres, le charme primitif n’y est plus ; il y a plus de galanterie de manières et de ton, on n’y sent plus cette émotion secrète et communicative, cette vivacité douce, intarissable, où se marque la consécration intérieure d’une âme à une âme choisie entre toutes. C’est le même style pourtant, la même perfection, la même subtilité exquise : rien n’y fait, Mme de Vintimille a pu s’y tromper ; le lecteur qui compare avec sang-froid jugera qu’elle n’est pas aimée comme l’a été Mme de Beaumont. Ces sentimens profonds qui s’emparent de tout l’être ne se recommencent pas.

Y a-t-il un rôle plus enviable et plus attachant pour une femme d’élite que celui que Mme de Beaumont a rempli auprès de Joubert, conscience littéraire, autorité adorée, encourageant la timidité de sa pensée à sortir d’elle-même, excitant les secrètes langueurs, contraignant l’esprit à produire ce qu’il peut, le talent à montrer ce qu’il vaut, le récompensant d’un mot, d’un sourire, d’un silence ému, d’un de ces suffrages inestimables qui n’ont de prix que par la supériorité de l’âme d’où ils viennent et par la délicatesse de celle qui les reçoit ? Cette adoration respectueuse est le roman de cette existence vouée aux Muses et aux Grâces, qui se résumaient pour lui en une seule personne, qu’il invoquait sous un nom unique, qui lui parlaient sous cette seule image, et qui par sa voix écoutée lui disaient les plus nobles secrets de la pensée et du style.

C’est l’œil fixé sur cette haute et chère image que Joubert écrivit. Peut-être sans cette douce contrainte eût-il été au nombre de ces esprits stériles en apparence qui n’osent rien donner au monde et qui se retirent, non sans dédain, dans les solitudes intérieures de la pensée, sacrifiant les beautés relatives qu’ils pourraient produire à la perfection dont ils désespèrent.

Mettez dans le même homme certaines faiblesses physiques avec toutes les délicatesses morales, une santé toujours menacée, l’habitude de souffrir, et avec cela une insurmontable timidité devant les indifférens, une sorte d’aversion pour le suffrage du gros public et pour les moyens qui en assurent la conquête ; ajoutez-y un goût naturel, cultivé jusqu’au raffinement, exclusif pour les choses les plus élevées et les plus rares de l’esprit, l’inquiétude souffrante et passionnée de l’idéal dans la vie et dans la pensée, le rêve d’une perfection irréalisable avec des instrumens humains, le dégoût non-seulement du médiocre, mais de ce qui n’excelle pas, — vous comprendrez cette difficulté à produire, ou du moins à se satisfaire dans ses œuvres, qui fut le tourment de Joubert, et aussi combien il lui était impossible de composer un livre, tout n’y pouvant être d’une nouveauté ou d’une excellence égales, et l’auteur devant se résoudre à remplir par des matériaux de valeur moindre l’intervalle des grandes idées. Ceux qui n’écrivent que sous l’obsession secrète d’une haute pensée comprendront ces angoisses de Joubert. Ils connaissent ce mépris de la facilité vulgaire, le dégoût de ce qui n’est que suffisant, les défaillances soudaines des mots sous l’étreinte de l’idée. Ces délicatesses superbes sont tout le contraire de l’impuissance, et parfois elles y ressemblent.

Plus d’une fois Joubert, sous l’influence active de Mme de Beaumont, parvint à vaincre ces répugnances. Il contraignit sa pensée à prendre une forme, à descendre de ses hauteurs dans cet organisme de sons matériels qu’elle anime, qu’elle transfigure, qu’elle fait palpiter et vivre ; mais ce ne fut jamais sans lutte secrète et sans douleur. Il brisait sa plume rebelle dès qu’il ne trouvait plus de mots dignes de recueillir et de porter la substance de sa pensée. « J’ai voulu me passer des mots, disait-il, les mots se vengent par la difficulté. » D’ailleurs il se sentait lui-même impropre au discours continu. Ne voulant rien produire que de complet et d’achevé, il ne put jamais atteindre à cette perfection que par courtes échappées, et dès lors ce livre unique qu’il rêvait d’écrire devint sa chimère.

Consolons-nous du livre qu’il n’a pas écrit par ce grand nombre de nobles fragmens, de pensées éparses, qui contiennent plus que la matière d’un beau livre. Outre le commerce de lettres qu’il entretenait avec ses amis, il notait sa pensée au passage, il l’épiait dans ses plus fugitives émotions ; il tâchait d’en surprendre les plus délicats mystères, retenant la lueur passagère, fixant l’insaisissable éclair dans quelques mots choisis, combinés de manière à devenir, autant que possible, harmonie et lumière.

S’il n’y réussissait pas à son gré, il détruisait les premiers vestiges de son effort, aimant mieux vouer sa pensée au néant que de la laisser inachevée. D’autres fois ce n’était pas dans la chaleur secrète de son âme, intérieurement agissante, qu’il produisait sa pensée. L’impulsion venait du dehors ; il écrivait alors sous l’inspiration d’une idée partagée ou discutée avec un ami, de quelque sympathie vive ou d’une contradiction délicate. Les idées, encore dans cette agitation délicieuse qui les amène à la surface de l’esprit, venaient se suspendre comme d’elles-mêmes à sa place et s’y condenser en gouttes de lumière. Quelques-unes sont d’une essence si subtile qu’elles semblent spiritualiser les sons.

Le triomphe de Joubert est là, c’est par là qu’il est vraiment écrivain original et créateur dans notre langue ; il parvient à exprimer ce qui semble déjouer l’effort de la parole, à renfermer l’immatériel dans des sons, dans ce qu’il appelait de l’air sonore, de l’air lancé, vibré, configuré, articulé. Composer son style d’idée pure, le vider de matière, faire ressembler autant que possible les mots aux idées et les idées aux choses, c’était l’effort, c’était le rêve de Joubert. Il y réussit parfois d’une façon qui tient du miracle. Son expression a des transparences, une limpidité, un je ne sais quoi d’incorporel et d’aérien qui surprend et ravit. Cela joue dans l’espace lumineux, en s’en distinguant pourtant par des contours nets et des formes précises. Rêves suspendus et comme arrêtés au vol, figures presque immatérielles tracées du bout d’un stylet d’or dans la lumière, rien de tout cela n’exprime le don et l’art de l’écrivain.

Sous sa plume, les mots, ces signes abstraits, se meuvent et vivent d’une vie distincte. « Il faut, dit-il, donnant à la fois le précepte et l’exemple, il faut qu’il y ait dans notre langage écrit de la voix, de l’âme, de l’espace, du grand air, des mots qui subsistent tout seuls et qui portent avec eux leur place. » — Et ailleurs, dans cette même veine d’idées : « Les mots qui ont longtemps erré dans la pensée semblent être mobiles encore et comme errans sur le papier ; ils s’en détachent pour ainsi dire dès qu’une vive attention les fixe, et, accoutumés qu’ils étaient à se promener dans la mémoire de l’auteur, ils s’élancent vers celle du lecteur par une sorte d’attraction que leur imprime l’habitude. »

Certes, si une fois l’art de Joubert a triomphé dans ce prodigieux effort pour étreindre l’insaisissable, c’est dans les deux pages où il se demande : Qu’est-ce que la pudeur ? Jamais peintre ou musicien n’a réussi à ce point de rendre sensible un objet plus subtil ; l’art est tel que le charme de cet objet, qui devrait périr par la précision de la peinture, redouble par la pureté et la grâce du dessin. Je ne citerai que les premières lignes de ce morceau. « La pudeur est on ne sait quelle peur attachée à notre sensibilité qui fait que l’âme, comme la fleur, qui est son image, se replie et se recèle en elle-même, tant qu’elle est délicate et tendre, à la moindre apparence de ce qui pourrait la blesser par des impressions trop vives ou des clartés prématurées. De là cette confusion qui, s’élevant à la présence du désordre, trouble et mêle nos pensées, et les rend comme insaisissables à ses atteintes ; de là ce tact mis en avant de toutes nos perceptions, cet instinct qui s’oppose à tout ce qui n’est pas permis, cette immobile fuite, cet aveugle discernement et cet indicateur muet de ce qui doit être évité ou ne doit pas être connu ; de là cette timidité qui rend circonspects tous nos sens, et qui préserve la jeunesse de hasarder son innocence, de sortir de son ignorance et d’interrompre son bonheur ; de là ces effarouchemens par lesquels l’inexpérience aspire à demeurer intacte, et fuit ce qui peut trop nous plaire, craignant ce qui peut la blesser. »

L’antiquité, sa littérature, devaient enchanter cet esprit amoureux d’harmonie et de clarté. Ses jugemens sur Homère, sur Xénophon, sur Cicéron, sont comme un regard profond et droit qui démêle l’essence de chaque auteur ; mais Platon surtout le ravit. C’est qu’il y a des races d’âmes qui circulent à travers les siècles, et Joubert a senti la secrète hérédité. La semence immortelle des idées s’agite au fond de cette intelligence éprise des formes pures. Il est platonicien par une analogie plutôt sentie que facile à définir. Tous ses amis, M. de Fontanes entre autres, par une sorte d’instinct qui devint dans cette société une chère habitude, l’appelaient Platon. » Nous avons vu que Chateaubriand, voulant peindre d’un mot la sublimité habituelle de sa pensée jointe à la plus aimable bonhomie, le définissait « un Platon à cœur de La Fontaine. »

Certes, de notre temps, on a creusé à de plus grandes profondeurs les problèmes de la dialectique et de la théorie des idées ; mais, si on a mieux connu l’auteur du Timée et du Phédon, a-t-on jamais mieux parlé de lui ? A-t-on jamais donné une impression plus pénétrante de sa méthode extérieure, de son tour d’esprit et de style, de ses procédés de raisonnement à la fois si subtils et si ondoyons, ou encore de cette métaphysique si substantielle et si réelle dans son idéalité ? « Ne cherchez dans Platon, disait Joubert, que les formes et les idées, c’est ce qu’il cherchait lui-même. Il y a en lui plus de lumière que d’objets, plus de forme que de matière (il aurait pu ajouter plus d’idée que de forme). Il faut le respirer et non pas s’en nourrir. » Et ailleurs : « Platon a les évolutions du vol des oiseaux ; il fait de longs circuits, il embrasse beaucoup d’espace, il tourne longtemps autour du point où il veut se poser et qu’il a toujours en perspective, puis enfin il s’y abat… En imaginant le sillage que trace en l’air le vol des oiseaux, qui s’amusent à monter et à descendre, à planer et à tournoyer, on aurait une idée des évolutions de son esprit et de son style. » De Joubert, comme de Platon, on pourrait dire que parfois, à force de monter haut, il se perd dans le vide ; mais de lui aussi il est vrai de dire qu’on voit le jeu de ses ailes dans les grands espaces, on en entend le bruit.

Il goûtait Platon, comme il goûtait toute l’antiquité, comme il goûtait la morale, avec une vivacité et une finesse d’impressions qui produisaient en lui quelque chose comme une exquise volupté. Platonicien, oui sans doute par le culte de l’idée, mais nullement désintéressé et très sensible aux affinités et aux accords secrets de son tempérament d’âme avec la beauté pressentie ou trouvée. Les belles idées, les beaux sentimens, les belles sensations, c’était l’aliment naturel de cette douce sagesse. Je soupçonne, pour l’avoir longtemps fréquenté, qu’il aime la vérité et la vertu, non tant parce qu’elles sont la vertu et la vérité que parce qu’elles sont belles. A vrai dire, il est peut-être moins un platonicien pur qu’un épicurien de l’idéal. Ne redoutons pas trop ce genre d’épicurisme. Il n’est guère contagieux, et s’il l’était, si par hasard la contagion se gagnait, où serait le mal, et devrait-on s’en plaindre ?

Mais pourquoi nous mettre en peine de définir cette pensée amoureuse du beau ? N’est-ce pas elle-même qui s’est peinte en traits incomparables quand Joubert nous parle de ces esprits méditatifs et difficiles, « qui sont distraits dans leurs travaux par des perspectives immenses et les lointains du τό χαλόν ou du beau, dont ils voudraient mettre partout quelque image ou quelque rayon, parce qu’ils l’ont toujours devant la vue, même alors qu’ils n’ont rien devant les yeux : esprits amis de la lumière qui, lorsqu’il leur vient une idée à mettre en œuvre, la considèrent longtemps et attendent qu’elle reluise ; esprits qui ont éprouvé que la plus aride matière et les mots même les plus ternes renferment en leur sein le principe et l’amorce de quelque éclat ; esprits qui sont persuadés que ce beau dont ils sont épris, le beau élémentaire et pur, est répandu dans tous les points que peut atteindre la pensée, comme le feu dans tous les corps ; esprits actifs, quoique songeurs, qui ne peuvent être heureux que par le beau, ou du moins par ces agrémens divers qui en sont des parcelles menues et de légères étincelles ; esprits bien moins amoureux de gloire que de perfection, qui paraissent oisifs et qui sont les plus occupés, mais qui, parce que leur art est long et que la vie est toujours courte, si quelque hasard fortuné ne met à leur disposition un sujet où se trouve en surabondance l’élément dont ils ont besoin et l’espace qu’il faut à leurs idées, vivent peu connus sur la terre et y meurent sans monument, n’ayant obtenu en partage, parmi les esprits excellens, qu’une fécondité interne et qui n’eut que peu de confidens ? »

Si haute que soit la région où se tient sa pensée, la lecture de Joubert ne donne pas à l’esprit une jouissance purement désintéressée. Elle a ses applications directes, immédiates, dans l’ordre littéraire et dans l’ordre moral, que Joubert ne séparait pas. On dirait que, par une intuition particulière, il a deviné et marqué d’avance les affectations et les enflures de la génération littéraire qui allait venir. Chaque génération n’a-t-elle pas ses misères intellectuelles qui sont comme la rançon de ses qualités et le prix dont elle doit payer la nouveauté de son art ou de ses talens ? « La force n’est pas l’énergie, disait excellemment Joubert ; quelques auteurs ont plus de muscles que de talent. — Où il n’y a point de délicatesse, il n’y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que de la force et un certain feu sans éclat n’annonce que le caractère. On en fait de pareils, si l’on a des nerfs, de la bile, du sang, de la fierté. » — Et encore : « Quelques écrivains se créent des nuits artificielles pour donner un air de profondeur à leur superficie. » Comme il serait facile de changer la date de ces épigrammes et d’en trouver l’application autour de nous !

Certes ce n’est pas ce platonicien égaré dans les premières années de notre siècle qui niera la grandeur de l’enthousiasme ; mais il veut que cet enthousiasme, dans les œuvres littéraires, soit caché et presque insensible, et alors c’est lui qui fait ce qu’on appelle le charme. — Utiles paroles à méditer dans ce temps où les lettres ont besoin d’être relevées, assainies, délivrées des prestiges et des idolâtries malsaines. Pour épurer l’atmosphère des idées où nos âmes respirent, je ne connais pas d’influence plus salutaire qu’un commerce assidu avec ce livre, qui est moins un livre que le reflet d’une noble vie intérieure, une suite d’émotions pures, aspiration vers l’idée, mépris de la vulgarité, adoration de la beauté.

A suivre ainsi presque au hasard les évolutions de cette raison ailée qui semble jouer dans la lumière, on oublie la réalité des faits et le trouble des temps. Quelle époque cependant que celle où cette âme semblait avoir établi son séjour fixe dans le firmament intérieur des idées ! Qui pourrait croire que c’est dans les derniers jours de la révolution, dans le tumulte de ses dernières convulsions, au bruit de l’Europe en armes, que ces méditations tombaient une à une de ces hautes régions de la pensée pure et s’amassaient silencieusement sur les feuillets du rêveur ! Quelle force d’attention aux idées ne faut-il pas pour s’abstraire ainsi d’une réalité si terrible ! Dirai-je cependant à cet égard toute ma pensée ? Je le dois quand il s’agit de Joubert. Ce sera un hommage de plus à cet écrivain si sincère avec lui-même et avec les autres. Cette force d’abstraction, cette puissance d’isolement par la contemplation, je l’admire plus que je ne l’envie. Je ne sais si c’est un souhaitable privilège de dominer aussi complètement par l’énergie ou l’élévation du penseur l’homme et le citoyen. Eux aussi d’ailleurs, l’homme et le citoyen, vivent d’une certaine manière par les idées, puisqu’ils y puisent le courage de mourir pour elles. Ce sont des idées, les plus nobles de toutes dans leur réalité concrète et vivante, que représentent ces grands noms, l’honneur, le devoir, la patrie. Qui oserait dire qu’on les doive subordonner à aucun autre intérêt, quel qu’il soit, fût-ce l’intérêt sacré de la vérité spéculative ou du sentiment esthétique, de la science ou de l’art ? La passion pour l’indépendance et la grandeur de son pays est une forme de ce culte de l’idéal qui est la religion des belles âmes. Ne peut-il sembler regrettable que cette passion n’ait laissé nulle part sa trace enflammée dans les écrits de ce noble penseur ? La question se pose tout naturellement ici à l’occasion de ces pages, destinées dans leur intention première à des jours plus calmes, et que nous avons dû disputer non sans peine, pour les écrire, à nos émotions patriotiques.


E. CARO.