Jour de fête

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Jour de fête
Contes divers (chronoalpha)
Gil Blas, 20 juillet 1886


JOUR DE FÊTE


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J’étais parti pour fuir la fête, la fête odieuse et tapageuse, la fête à pétards et drapeaux, qui déchire l’oreille et crève les yeux.

Être seul, tout à fait seul, pendant quelques jours est une des meilleures choses que je sache. N’entendre personne répéter les sottises qu’on sait depuis longtemps, ne voir aucun visage connu dont on pressent les pensées, à la simple expression des yeux, dont on devine les paroles, dont on attend l’esprit plaisant, les réflexions et les opinions, est pour l’âme une sorte de bain frais et calmant, un bain de silence, d’isolement et de repos.

Pourquoi dire où j’allais ? Qu’importe ! je suivais à pied le bord d’une rivière, et j’apercevais au loin les trois clochers d’une église ancienne au-dessus d’une petite ville où j’arriverais tantôt. L’herbe jeune, brillante, l’herbe du printemps poussait sur la berge en pente jusqu’à l’eau, et l’eau coulait vive et claire, dans ce lit vert et luisant, une eau joyeuse qui semblait courir comme une bête en gaieté dans une prairie.

De temps en temps un bâton mince et long, penché vers la rivière, indiquait un pêcheur à la ligne caché dans un buisson.

Quels étaient ces hommes que le désir de prendre au bout d’un fil une bête grosse comme un brin de paille tenait des jours entiers, de l’aurore au crépuscule, sous le soleil ou sous la pluie, accroupis au pied d’un saule, le cœur battant, l’âme agitée, l’œil fixé sur un bouchon ?

Ces hommes ? Parmi eux des artistes, de grands artistes, des ouvriers, des bourgeois, des écrivains, des peintres, qu’une même passion, dominatrice, irrésistible, attache aux bords des ruisseaux et des fleuves plus solidement que l’amour ne lie un homme aux pas d’une femme.

Ils oublient tout, tout au monde, leur maison, leur famille, leurs enfants, leurs affaires, leurs soucis pour regarder dans les remous ce petit flotteur qui bouge. Jamais l’œil ardent d’un amoureux n’a cherché le secret caché dans l’œil de sa bien-aimée avec plus d’angoisse et de ténacité que l’œil du pêcheur qui cherche à deviner quelle bête a mordillé l’appât dans la profondeur de l’eau.

Chantez donc la passion, ô poètes ! La voilà ! Ô mystères des cœurs humains, mystère insondable des attaches, mystère des amours inexplicables, mystère des goûts semés dans l’être par l’incompréhensible nature, qui vous pénétrera jamais ?

Est-il possible que des hommes d’intelligence reviennent durant toute leur vie passer leurs jours, du matin au soir, à désirer, de toute leur âme, de toute la force de leurs espérances, cueillir au fond de l’eau, avec une pointe d’acier, un tout petit poisson, qu’ils ne prendront peut-être jamais !

Chantez donc la passion, ô poètes !

Sur une terrasse qui dominait la rivière, une femme accoudée songeait ! Où donc allait son rêve ? Vers l’impossible, vers l’irréalisable espoir, ou vers quelque bonheur vulgaire accompli déjà.

Quoi de plus charmant qu’une femme qui rêve ? Toute la poésie du monde est là dans l’inconnu de sa pensée. Je la regardais. Elle ne me voyait pas. Était-elle heureuse ou triste ? Pensait-elle au passé ou bien à l’avenir ? Les hirondelles sur sa tête faisaient de brusques crochets ou de grandes courbes rapides.

Était-elle heureuse ou triste ? Je ne le pus pas deviner.

J’apercevais la ville et les clochers de l’église qui grandissaient. Je distinguai bientôt des drapeaux. J’allais donc retrouver la fête. Tant pis ! Je ne connaissais au moins personne en cette ville.

Je couchai dans un hôtel. Des coups de canon me réveillèrent dès l’aurore. Sous prétexte de célébrer la liberté, on trouble le sommeil des gens, quelle que soit leur opinion. Des gamins répondirent à l’artillerie officielle en faisant éclater des pétards dans la rue. Il fallut me lever.

Je sortis. La ville était en gaieté, déjà. Les bourgeois venaient sur leurs portes et regardaient les drapeaux d’un air heureux. On riait, on s’était levé pour la fête, enfin !

Le peuple était en fête ! Pourquoi ? Le savait-il ? Non. On lui avait annoncé qu’il serait en fête… il était en fête, ce peuple. Il était content, il était joyeux. Jusqu’au soir il demeurerait ainsi en allégresse, par ordre de l’autorité, et demain ce serait fini.

Ô Bêtise ! Bêtise ! Bêtise humaine aux innombrables faces, aux innombrables métamorphoses, aux innombrables apparences ! On se réjouissait par toute la France avec de la poudre et des drapeaux ? Pourquoi cette joie nationale ? Pour célébrer la richesse publique au lendemain d’un emprunt nouveau ? Pour célébrer la consécration de la liberté au jour même où apparaît plus menaçante que les tyrannies impériales ou royales, la tyrannie républicaine ?…

J’errai dans les rues jusqu’à l’heure où la joie publique devint intolérable. Les orphéons mugissaient, les artifices crépitaient, la foule s’agitait, vociférait. Et tous les rires exprimaient la même satisfaction stupide.

Je me trouvai, par hasard, devant l’église dont j’avais vu de loin, la veille, les deux tours. J’y entrai. Elle était vide, haute, froide, morte. Au fond du chœur obscur, brillait, comme un point d’or, la lampe du tabernacle. Et je m’assis dans ce repos glacé.

Au-dehors j’entendais, si loin qu’ils semblaient venus d’une autre terre, les détonations des fusées et les clameurs de la multitude. Et je me mis à regarder un immense vitrail qui versait dans le temple endormi un jour épais et violet. Il représentait aussi un peuple, le peuple d’un autre siècle célébrant une fête autrefois, celle d’un saint assurément. Les petits hommes de verre, étrangement vêtus, montaient en procession le long de la grande fenêtre antique. Ils portaient des bannières, une châsse, des croix, des cierges, et leurs bouches ouvertes annonçaient des chants. Quelques-uns dansaient, bras et jambes levés. Donc à toutes les étapes du monde, l’éternelle foule accomplit les mêmes actes. Autrefois on fêtait Dieu, aujourd’hui on fête la République ! Voilà les croyances humaines !

Je songeais à mille choses, à ces choses obscures du fond de la pensée, qui montent à la surface, un jour, on ne sait pourquoi. Et je me disais que les églises ont du bon, les jours où l’on ne chante pas dedans.

Quelqu’un entrait d’un pas rapide et léger. Je retournai la tête. C’était une femme ! Elle alla vite, voilée, le front baissé, jusqu’à la grille du chœur ; puis elle tomba sur les genoux, comme tombe un animal blessé. Elle se croyait seule, bien seule, ne m’ayant pas vu derrière un pilier. Elle mit sa face dans ses mains, et je l’entendis pleurer.

Oh ! elle pleurait les larmes brûlantes des grandes douleurs ! Comme elle devait souffrir, la misérable, pour pleurer ainsi ! Était-ce sur un enfant mourant ? Était-ce un amour perdu ?

Les sons d’une fanfare bruyante, éclatant dans une rue voisine, m’arrivaient affaiblis à travers les murs de l’église ; mais tout le bruit du peuple en gaieté ne me paraissait plus qu’une insignifiante rumeur à côté du petit sanglot qui passait à travers les doigts fins de cette femme.

Ah ! pauvre cœur, pauvre cœur, comme je la sentais, sa peine inconnue ! Quoi de plus triste sur la terre que d’entendre pleurer une femme ?

Je me dis soudain : « C’est celle-là que je voyais rêver, hier, sur sa terrasse. » Je n’en doutais plus, c’était celle-là ! Que s’était-il passé, dans cette âme, depuis hier ? Combien avait-elle souffert ; quel flot de douleur l’avait inondée ?

Hier, elle attendait. Quoi ? Une lettre ? Une lettre qui lui avait dit « adieu » — ou bien elle avait vu dans les yeux d’un homme, penché sur le lit d’un malade, que tout espoir devait disparaître ! Comme elle pleurait ! Ah ! tous les cris joyeux et tous les rires que j’entendrai jusqu’à ma mort n’effaceront jamais dans mon oreille ces soupirs de douleur humaine.

Et je songeais, prêt à sangloter moi-même, tant est puissante la contagion des larmes : — « Si on ferme jamais les églises, où donc iront pleurer les femmes ? »


GUY DE MAUPASSANT.