Journal (Eugène Delacroix)/Texte entier

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Texte établi par Paul Flat, René PiotPlon.
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JOURNAL

DE

EUGÈNE DELACROIX


TOME PREMIER
1823-1850
PRÉCÉDÉ D’UNE ÉTUDE SUR LE MAÎTRE
par PAUL FLAT



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT



Portraits et fac-similé



PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE-6e
Tous droits réservés
2e édition








JOURNAL

DE

EUGÈNE DELACROIX





Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1893.
Delacroix - Journal, t. 1, éd. Flat et Piot, 2e éd, p. 12.jpg
E. Plon, Nourrit & Cie Edit.
Imp. V. Jacquemin
Eugène Delacroix
eau forte de Paul Colin
d’après un dessin original de A. Colin





JOURNAL

DE

EUGÈNE DELACROIX


TOME PREMIER
1823-1850
PRÉCÉDÉ D’UNE ÉTUDE SUR LE MAITRE
par PAUL FLAT



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT



Portraits et fac-similé



PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE-6e
Tous droits réservés





Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.





Le Journal d’Eugène Delacroix se compose de notes prises au jour le jour, écrites à bâtons rompus, où le grand artiste jetait chaque soir au courant de la plume, sans ordre, sans plan, sans transitions, toutes les idées, les réflexions, les théories, les extases, les découragements qui pouvaient traverser son esprit toujours en travail.

Commencé en 1823 par un jeune homme de vingt-deux ans, dans la fièvre d’une vie ardente et tourmentée, ce Journal a d’abord l’allure rapide et quelque peu décousue ; à mesure que les années s’avancent, le sang s’apaise, l’esprit se mûrit et s’élève, l’expérience naît, l’horizon s’élargit, le style se précise et les aperçus succincts du début font place peu à peu à de véritables morceaux littéraires.

Ces notes qui n’étaient pas destinées à voir le jour et qui embrassent une période de plus de quarante années, se trouvent consignées sur une série de petits cahiers, de calepins et d’agendas portant chacun sa date.

L’existence de ce Journal était connue : des copies en furent prises ; à la mort de Delacroix, elles demeurèrent entre les mains de l’élève le plus fidèle, du véritable disciple du maître, le peintre Pierre Andrieu, à qui nous devons rendre ici un sincère hommage. La vénération d’Andrieu pour Delacroix avait revêtu le caractère d’une véritable religion : dépositaire de la pensée du grand peintre, il résolut de la garder pour lui seul, et, tant qu’il vécut, il se refusa à publier ces pages qu’il relisait sans cesse.

Pierre Andrieu est mort l’an dernier. Sa veuve et sa fille n’ont pas cru devoir priver plus longtemps le public d’un document si précieux pour l’histoire de l’art, et elles nous ont confié la mission de le mettre au jour. La publication actuelle est donc faite d’après les papiers remis à Pierre Andrieu. Mais pour écarter toute critique, éviter toute erreur et assurer à la pensée de l’écrivain toute son exactitude et toute son autorité, les éditeurs ont pensé qu’il était indispensable de contrôler ces notes, page par page, sur les manuscrits originaux. Le petit-neveu du grand peintre, M. de Verninac, sénateur du Lot, avec une bonne grâce et une courtoisie dont nous ne saurions trop le remercier, nous a permis de faire ce travail de vérification sur les originaux eux-mêmes, qu’il a bien voulu nous communiquer.

Si dans ce Journal certaines lacunes sont à constater, notamment pour la période de 1848, par contre nous avons eu la bonne fortune de retrouver certains carnets qu’on croyait égarés. Le fameux voyage au Maroc, dont la trace semblait perdue, appartient aujourd’hui à M. le professeur Charcot, qui nous a permis de reproduire cet épisode capital dans la carrière artistique du maître ; nous sommes heureux de pouvoir lui adresser ici l’expression de notre gratitude.

Nous avons fait également appel au souvenir des anciens amis, des élèves et des admirateurs de Delacroix ; tous se sont empressés de mettre à notre disposition les renseignements et les documents qu’ils pouvaient posséder. En nous accordant leur bienveillant concours, Mme Riesener, M. le marquis de Chennevières, MM. Robaut, Faure, Paul Colin, Maurice Tourneux, Monval, Bornot, le commandant Campagnac, nous ont aidés dans notre tâche, et c’est un devoir pour nous d’inscrire leurs noms en tête de cette publication.

Pour conserver au Journal son véritable caractère, les éditeurs ont scrupuleusement respecté les divisions du manuscrit, qu’ils publient tel qu’il a été conçu. À côté des aperçus philosophiques, des idées critiques les plus élevées, sur l’art, sur la peinture, la musique et la littérature, on trouvera une foule de notes personnelles qui nous font pénétrer dans la vie même de l’artiste ; car Delacroix a consigné dans ces cahiers tous les détails de son existence, jusqu’aux incidents parfois infimes de sa journée, ses visites, ses promenades, voire même ses dépenses, le prix de vente de ses tableaux et les procédés techniques de sa peinture. Tous ces menus faits, dont quelques-uns pris isolément pourraient paraître quelquefois de peu de valeur, constituent, réunis, un document du plus haut intérêt : il en ressort un Delacroix intime, qu’on avait pu soupçonner déjà par la correspondance recueillie par Philippe Burty et par les notes fragmentaires déjà publiées, mais qui apparaît aujourd’hui dans ces pages avec un relief saisissant. À travers ces impressions personnelles, ces sensations, ces confidences, se dégage une âme, une intelligence, un caractère de qualité tout à fait supérieure.

Pendant plus d’un demi-siècle, Delacroix a été mêlé au mouvement intellectuel de son temps. Il a connu tous les hommes illustres de la monarchie de Juillet, de la République de 1848 et du second Empire. Si l’on excepte quelques compagnons de jeunesse et d’atelier, dont l’amitié est restée fidèle à Delacroix jusqu’à la fin, mais dont la notoriété s’est effacée depuis longtemps, on trouvera inscrits dans ce Journal les noms de la plupart de ceux qui, à un titre quelconque, ont marqué leur place dans le monde des arts, de la littérature et de la politique.

À ce point de vue, on peut donc dire que le Journal de Delacroix est en même temps l’histoire d’une époque.


E. Plon, Nourrit et Cie.


15 avril 1893.
EUGÈNE DELACROIX




Delacroix écrit au cours de son Journal : « On ne connaît jamais suffisamment un maître pour en parler absolument et définitivement. » Un tel jugement, qui paraît au premier abord la condamnation de l’étude que nous entreprenons, deviendra facilement, si l’on y réfléchit, un argument en sa faveur. On peut objecter, sans doute, que l’historien d’un esprit péchera toujours par quelque lacune, provenant soit d’un défaut de compréhension qui lui est personnel, soit d’un manque de documents qu’on ne saurait lui reprocher ; il n’en reste pas moins qu’en appliquant à la lettre, jusqu’à ses extrêmes conséquences, l’aphorisme du grand artiste, on aboutirait au néant, qu’il vaut mieux être incomplet que de n’être point du tout, enfin que l’autorité des documents sur lesquels il s’appuie contribue singulièrement à soutenir l’écrivain. Or, quels plus précieux documents pourraient exister que ceux qui sont offerts au public sur Eugène Delacroix ? Quarante années de la vie d’un artiste, depuis l’origine de sa production jusqu’à ses derniers moments, non point complètes, il est vrai : — nous verrons plus tard quelles lacunes on y doit regretter ; — mais quarante années durant lesquelles, avec la franchise et la sincérité qu’on ne saurait avoir qu’envers soi-même, l’homme s’explique en découvrant l’intimité de son être, le penseur expose les vues originales que lui ont suggérées les hommes et les choses ; l’artiste enfin nous fait la confidence de ses plus chères théories d’art, de ses préférences et de ses antipathies, jugeant en toute impartialité ses contemporains, comme il a jugé les maîtres d’autrefois. Dire cela, c’est préciser en même temps les limites où nous devons nous tenir. Ce qui importe ici, en effet, ce n’est pas d’étudier son œuvre ; la chose a été faite, et magistralement : il suffit de citer les noms de Théophile Gautier, de Paul de Saint-Victor, de M. Mantz, de Baudelaire surtout, pour rappeler aux lettrés, aux curieux, les beaux et nombreux travaux composés soit du vivant, soit après la mort du peintre, dans lesquels ces écrivains éminents ont analysé le génie d’Eugène Delacroix et marqué sa place dans l’histoire de l’Art. Recommencer sur ce terrain serait s’exposer à des redites, risquer en outre d’ajouter peu de chose à ce qui a été écrit. L’important est de reconstituer l’homme et le penseur, de montrer à l’aide de ces documents l’universalité de son intelligence, de réunir en un faisceau serré les éléments épars de son individualité, de justifier en un mot aux yeux du lecteur l’importance historique de ces notes journalières, comme Delacroix en marquait à son propre point de vue l’intérêt, lorsqu’il écrivait : « Il me semble que je suis encore le maître des jours que j’ai inscrits, quoiqu’ils soient passés ; mais ceux que ce papier ne mentionne point, ils sont comme s’ils n’avaient point été. »

Il est une double manière pour un homme éminent de faire ses confidences à ceux qui viendront après lui : rédiger des Mémoires ou laisser un Journal. Les Mémoires offrent ceci de particulier qu’ils sont composés d’ordinaire vers la fin d’une carrière ou du moins dans la plénitude des forces intellectuelles, lorsque déjà l’écrivain a atteint un âge assez avancé pour pouvoir embrasser une longue période de sa vie passée et pour avoir acquis, ne fût-ce que vis-à-vis de lui-même, l’autorité nécessaire à ce genre de travail. C’est à la fois leur avantage et leur inconvénient : leur avantage d’abord, parce qu’ils présentent un ensemble soutenu, et, comme tout ouvrage subordonné à un plan, se font lire plus facilement, jusqu’au point où la lassitude commence à envahir l’écrivain ; leur inconvénient enfin, parce qu’ayant été rédigés avec une pensée bien arrêtée de publication et n’étant en somme la plupart du temps qu’une biographie de leur auteur préparée par lui-même, il y a tout à parier qu’il n’y est point sincère en ce qui le concerne. Ce sont précisément les avantages et les inconvénients opposés qui caractérisent un Journal : la monotonie inévitable, conséquence de sa forme même, l’absence forcée de composition, le laisser-aller inhérent au genre, d’autant plus sensible que l’écrivain a été plus éloigné de toute arrière-pensée de publication, voilà des objections capitales pour certains esprits qui dans un livre prisent avant toute qualité l’ordre et la méthode. Est-il besoin d’ajouter qu’au regard du biographe, ces défauts, en admettant qu’il les reconnaisse pour tels, sont des motifs de s’intéresser à des pages dans lesquelles il cherchera de préférence, sinon exclusivement, la signification psychologique et l’affirmation d’une intense personnalité ?

Que penser en particulier du Journal d’Eugène Delacroix ? Chaque fois que l’on procède à une publication de cette nature, il convient, tout en conservant pieusement à l’œuvre son caractère d’intégralité, de se substituer dans la mesure du possible à l’artiste lui-même, et, par un effort d’imagination sympathique, de se demander comment il la ferait, vivant encore, ou même s’il la ferait. C’est là d’ailleurs un point de vue de pure curiosité qui, suivant nous, ne saurait avoir d’influence sur la présentation de l’ouvrage, car nous n’admettons pas qu’en cette matière, et d’autant mieux qu’il s’agit d’un très grand homme comme Eugène Delacroix, une main quelconque vienne, sous prétexte d’ordre ou de convenance, arranger et disposer à sa guise. De tels documents doivent être acceptés tels qu’ils sont : il faut les prendre ou les laisser, il n’est pas permis d’y toucher. Mais revenons à notre question : de la lecture de l’ensemble, il nous paraît résulter que Delacroix eût retouché et présenté peut-être de manière différente les premières années du Journal : on y trouve, en effet, des négligences de style qui n’étaient pas dans le génie du maître. Non qu’il fût de parti pris hostile aux écrits dépourvus de plan ; bien au contraire, on lit dans une page de l’année 1850 ce curieux passage : « Pourquoi ne pas faire un petit recueil d’idées détachées qui me viennent de temps en temps toutes moulées et auxquelles il serait difficile d’en coudre d’autres ?… Faut-il absolument faire un livre dans toutes les règles ? Montaigne écrit à bâtons rompus… Ce sont les ouvrages les plus intéressants. » Et plus tard, en 1853 : « F… me conseille d’imprimer comme elles sont mes réflexions, pensées, observations, et je trouve que cela me va mieux que des articles ex professo. » Ces paroles ne suffiraient-elles pas à justifier, s’il en était besoin, le principe même d’une telle publication ? Quant à la seconde partie du Journal, l’élévation constante de pensée, la préoccupation presque exclusive de l’art, enfin le souci de la forme, nous permettent d’avancer qu’il aurait eu bien peu de chose à faire pour la mener à perfection. À ce propos, nous tenons de Mme Riesener, veuve du peintre qui fut parent de Delacroix, un trait marquant à quel point il se souciait de l’effet que pourraient produire ses écrits. Un après-midi, — c’était dans les dernières années de la vie du maître, — Mme Riesener étant allée le voir à son atelier avec son mari, Delacroix leur montra un cahier manuscrit entr’ouvert : « C’est là-dessus, leur dit-il, que je note chaque jour mes impressions sur les hommes et les choses ; j’ai une réelle facilité pour écrire, et d’ailleurs je fais grande attention, car, maintenant qu’on a la manie de garder, pour les publier plus tard, les moindres autographes des hommes en vue, je soigne même ma correspondance. » Il est manifeste qu’il existe une différence de forme entre les premières et les dernières années du Journal. Lorsque les lecteurs auront sous les yeux toutes les pièces du procès, ils pourront le juger et marqueront leur préférence. Pour nous, si nous reconnaissons la supériorité des dernières années au point de vue littéraire, nous ne saurions nous empêcher de professer à l’égard des premières une tendresse toute spéciale de pur psychologue.

Bien que le Journal et les papiers de famille consultés ne nous apprennent rien de nouveau sur l’enfance et la jeunesse d’Eugène Delacroix, nous ne pouvons négliger cette période de sa vie ; à cet égard, d’ailleurs, les renseignements fournis par ses précédents biographes s’accordent complètement et laissent peu de points obscurs. Eugène Delacroix naquit à Charenton Saint-Maurice, près Paris, le 7 floréal an VI (26 avril 1798). Son père, Charles Delacroix, était alors ambassadeur de France en Hollande. La carrière politique et administrative de ce dernier fut assez brillante : il appartenait à cette catégorie d’esprits imbus des principes philosophiques du dix-huitième siècle, et qui rêvaient d’en tenter l’application à la société environnante ; il avait été d’abord avocat au Parlement, puis secrétaire de Turgot : le département de la Marne l’envoya à la Convention nationale ; il paraît n’y avoir joué qu’un rôle assez effacé, bien que l’ancien Moniteur contienne de lui des discours qui, selon M. Mantz, « ne semblent pas inspirés par une vive tendresse pour le clergé et les choses religieuses ». Sa véritable voie était l’administration : il s’acquitta à son honneur de missions dans les Ardennes et dans la Meuse, et plus tard le Directoire lui confia le ministère des Affaires étrangères ; il fut appelé à ce poste le 12 brumaire an IV et le conserva jusqu’en messidor suivant. Lorsqu’il le quitta, ce fut pour céder la place au prince de Talleyrand ; il eut alors comme compensation l’ambassade de Hollande, puis, après l’organisation des préfectures, termina sa carrière en qualité de préfet de Marseille et de Bordeaux, où il mourut en 1805. Le trait saillant de son caractère paraît avoir été l’énergie ; du moins est-ce celui qui ressort le plus clairement des renseignements fort rares que nous possédons sur son compte. Dans une note du Journal, Eugène Delacroix fait allusion à cette énergie en parlant d’une opération cruelle qu’il dut subir, et durant laquelle il montra un courage stoïque. Peut-être le fils hérita-t-il du père cette force morale qui se traduisit chez le peintre par une volonté indomptable pour tout ce qui concernait son art, par cette incroyable persévérance qui sut triompher de tous les obstacles accumulés devant lui. Quant à la mère de Delacroix, Victoire Oëbène, elle faisait partie d’une famille d’artistes, dont le peintre Riesener fut un des plus honorables représentants : elle était, disent ceux qui l’ont connue, d’une grande distinction physique et d’allures tout aristocratiques. Eugène Delacroix semble avoir eu pour elle une tendre vénération, bien qu’il n’ait pu en conserver qu’un souvenir d’enfant, puisqu’elle mourut en 1814, époque où il n’avait encore que seize ans.

Nous ne pouvons passer sous silence l’hypothèse suivant laquelle Eugène Delacroix serait le fils naturel du prince de Talleyrand. On sait comment se forment ces sortes de légendes, comment, avec le temps, elles prennent peu à peu de la consistance, et, nées d’un simple rapprochement ingénieux, finissent par acquérir un véritable crédit : l’esprit humain est ainsi fait qu’il adopte une croyance non point tant à raison de la valeur ou du nombre des arguments qu’on lui présente en sa faveur, qu’à raison de l’ingéniosité, de la séduction plus ou moins grande qu’elle offre par elle-même : il n’est donc pas surprenant que la réunion de ces deux noms : Talleyrand Delacroix ait trouvé un certain crédit. L’éloignement du père de Delacroix, à l’époque de la naissance de l’artiste, les relations qui existaient entre la famille et le prince de Talleyrand, ce fait que Charles Delacroix, aussitôt après avoir quitté le ministère des Affaires étrangères, fut envoyé en Hollande pour y représenter la France, enfin et surtout une prétendue ressemblance entre le peintre et le prince de Talleyrand, autant de causes qui, se surajoutant, se soudant les unes aux autres, amenèrent certains esprits à cette conviction intime qu’Eugène Delacroix était le fils naturel du grand diplomate : c’est ainsi que s’établissent la plupart des légendes, résultats d’ingénieuses hypothèses, qui, envisagées isolément, ne reposent sur aucune base solide, et dont le groupement seul fait la force ; pourtant, à le bien prendre, elles ne peuvent avoir pour un esprit sérieux d’autre valeur que leur valeur individuelle, et c’est en les examinant séparément qu’il convient de les juger. Or il est une chose sûre, c’est que pas un de ces arguments n’offre un caractère de créance suffisant pour qu’on en tire une preuve. Sans aller aussi loin que M. Maxime du Camp, qui repousse avec indignation cette idée d’une filiation illégitime, et, se posant en véritable champion de l’honneur de la famille, présente encore moins d’autorité dans ses négations que les partisans de la descendance naturelle dans leurs ingénieuses allégations, sans dire comme lui « que rien dans ses habitudes d’esprit, dans sa vie parcimonieuse, dans sa sauvagerie, dans ses aspirations qui souvent répondaient mal à ses aptitudes, rien, ni dans l’homme intérieur, ni dans l’homme extérieur, ne rappelait le prince de Talleyrand », nous pensons qu’en dépit même des ressemblances, il n’y a là qu’une simple conjecture à laquelle on ne doit pas attacher plus d’importance qu’à une hypothèse non vérifiée.

Les dispositions artistiques de Delacroix se manifestèrent de très bonne heure ; si l’on en croit ses notes mêmes, il était aussi bien doué pour la musique que pour le dessin. Il raconte qu’à l’époque où son père était préfet de Bordeaux, il avait étonné le professeur de musique de sa sœur par la précocité de ses aptitudes. Tout jeune encore, à neuf ans, il fut mis au lycée Louis-le-Grand. Il ne paraît pas qu’il y ait été un élève remarquable : il appartenait à cette classe d’esprits qui doivent se former seuls, vivent, bien qu’enfants, déjà repliés sur eux-mêmes, chérissent l’isolement, et attendent l’appel intérieur de la vocation. Philarète Chasles, qui fut son camarade de collège, nous a laissé dans ses Mémoires un portrait physique et moral d’Eugène Delacroix : l’étrangeté de sa physionomie, ce quelque chose de bizarre et d’inquiétant qui marque d’un signe certain les destinées supérieures, avait frappé son attention d’observateur, et lui avait permis de le distinguer dans la masse des intelligences vulgaires qui l’entouraient : il avait noté ses aptitudes extraordinaires pour le dessin : « Dès sa huitième et neuvième année, cet artiste merveilleux reproduisait les attitudes, inventait les raccourcis, dessinait et variait tous les contours, poursuivant, torturant, multipliant la forme sous tous les aspects avec une obstination semblable à de la fureur. » On trouvera peut-être surprenant que dans son Journal Delacroix ne se reporte presque jamais à cette époque de sa vie ; sans doute, comme la plupart des natures délicates et originales, il avait conservé un mauvais souvenir de cette misérable existence du lycéen, assez voisine de l’enrégimentement par sa promiscuité, et, différant en cela de la majorité des hommes qui considèrent ces premières années comme les plus heureuses, il ne se les rappelait qu’avec déplaisir. Je ne sais s’il eût souscrit à l’énergique parole de Bossuet : « L’enfance est la vie d’une bête » ; toujours est-il qu’il ne professait pas grand enthousiasme pour cette saison de la vie, et qu’il aboutit à une conclusion assez proche de celle de Bossuet, lorsque, exprimant son opinion sur la méchanceté de l’homme, il nous fait cette confidence : « Je me souviens que quand j’étais enfant, j’étais un monstre. La connaissance du devoir ne s’acquiert que très lentement, et ce n’est que par la douleur, le châtiment, et par l’exercice progressif de la raison, que l’homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle. »

Un de ses biographes s’est demandé avec candeur pourquoi Delacroix se fit peintre, et après avoir examiné successivement les différentes carrières qu’il aurait pu choisir, les emplois publics, l’industrie, le commerce, pour lesquels il lui semblait évidemment mal préparé, en vient à cette conclusion « qu’il ne lui restait plus qu’à s’abandonner à ses instincts d’indépendance ». Sans insister sur le côté légèrement naïf de cette observation, nous ferons remarquer que son auteur touchait du doigt la vérité, et donnait, sans s’en douter, la cause intime et profonde de la vocation du futur artiste, comme de toute grande vocation. Dans un des premiers cahiers du Journal, Delacroix rend grâce au ciel « de ne faire aucun de ces métiers de charlatan qui en imposent au genre humain ». Le secret de sa carrière d’artiste est tout entier dans cette phrase, qui explique en même temps ses aspirations d’indépendance et l’impuissance où demeurèrent toujours les artistes individuels et les écoles sur le développement de sa personnalité. Personne n’ignore que, par une étrange ironie du sort, il fut élève de Guérin. Gros le reçut également dans son atelier. Dirons-nous que ces influences furent vaines ? Cela est trop évident : il obéissait à l’appel intérieur de la destinée et n’écoutait que son génie !

Si nous nous posons sur Delacroix la question que Sainte-Beuve considérait comme indispensable de résoudre dans l’étude biographique et critique d’un homme éminent : « Comment se comportait-il en matière d’amour ? Comment en matière d’amitié ? » le Journal du maître nous éclairera complètement. Les préoccupations amoureuses existent au début de sa carrière. Faut-il ajouter qu’elles sont sans conséquence ? Il n’est jamais indifférent de savoir si un homme, surtout un artiste, a connu le souci d’aimer ; mais ce qui est capital, c’est d’être fixé sur ce point : quelle partie de son être a été atteinte ? La tête, le cœur ou les sens ? Suivant que l’amour de tête, l’amour-sentiment ou l’amour sensuel prédominera, l’être intellectuel se trouvera modelé différemment et la réaction amoureuse influera diversement sur les productions de son esprit. De cette vérité psychologique, Stendhal, pour ne citer qu’un nom, a fourni la plus saisissante démonstration, car il est bien certain que, si l’amour de tête et l’amour-sentiment n’avaient pas tenu dans sa vie la place que nous savons, nous n’aurions ni Julien Sorel, ni Mme de Rénal, ni Mathilde de la Môle, ni Clélia Conti. Or, pour en revenir à Delacroix, il ne paraît pas que l’amour ait jamais gravement atteint la tête ou le cœur : il semble s’être limité exclusivement aux sens et s’être manifesté chez lui de telle manière qu’il ne pouvait ni influer sur son travail, ni contribuer à l’en détourner. En examinant les différents épisodes amoureux dont il confie le secret à son Journal, nous ne saurions les envisager que comme des fantaisies d’un jour. Non qu’il méprisât la femme ou la traitât uniquement comme un instrument de plaisir : sa nature était trop délicate pour s’en tenir à une semblable philosophie ; disons mieux : il était trop homme du monde, dans le sens supérieur du mot, pour méconnaître le rôle discret dévolu à l’élément féminin dans de certaines limites. Mais il demeura toujours à l’abri d’une passion par un double motif, à ce qu’il nous paraît : d’abord la banalité de ses premières liaisons : « Tout cela est peu de chose, écrit-il à propos de cette Lisette qui passe pour ne plus revenir. Son souvenir, qui ne me poursuivra pas comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route… » « Ce n’est pas de l’amour, note-t-il à propos d’une autre ; c’est un singulier chatouillement nerveux qui m’agite. Je conserverai le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes. » Et puis, en admettant même qu’il eût rencontré un véritable amour, ou plutôt la possibilité d’un amour, il n’est pas téméraire d’affirmer qu’il aurait eu garde de s’y abandonner. « Malheureux, écrit-il après une rencontre qui sans doute l’avait plus préoccupé qu’à l’ordinaire, et si je prenais pour une femme une véritable passion ! » L’année 1824 contient une confidence bien significative sur l’innocuité de ses fantaisies amoureuses : « Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n’en ai jamais été bien inquiété, et aujourd’hui moins que jamais. » Ces influences extérieures tendent à disparaître complètement à mesure qu’il avance dans la vie, pour laisser place entière aux voluptés de l’imagination. À ce propos, il écrit une phrase que l’on croirait détachée de la correspondance de G. Flaubert : « Ce qu’il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant. »

On a dit que Delacroix avait réservé toute sa puissance d’affection pour le sentiment d’amitié. L’expression nous paraît singulièrement exagérée. Qu’on n’aille pas s’imaginer, d’ailleurs, que nous nous le représentions incapable d’en goûter dans leur plénitude les délicates jouissances. La vérité est que l’amitié ne s’offrit jamais à lui sous une forme et avec un caractère entièrement dignes de lui. On a beaucoup parlé des amis dont le nom revient souvent dans sa correspondance : Guillemardet, Soulier, Pierret, Leblond. Ils ne pouvaient satisfaire qu’une part de sa nature, la part affective ; quant aux besoins intellectuels, ils demeurèrent impuissants à y répondre ; or, chez des intelligences complètes comme celle de Delacroix, il ne peut exister de sentiment d’amitié complet que celui qui correspond à toutes les exigences de l’être. Nous inscrivions tout à l’heure le nom de Flaubert ; Delacroix n’eut pas, précisément comme celui-ci, la rare fortune de rencontrer dans sa première jeunesse un de ces esprits, je ne dis pas égal au sien, mais véritablement frère du sien, tel que Flaubert les trouva en Bouilhet et Lepoittevin. Et ce n’est pas une conjecture que nous faisons ici ; il y a un passage du Journal qui ne laisse aucun doute à cet égard : « J’ai deux, trois, quatre amis ; eh bien, je suis contraint d’être un homme différent avec chacun d’eux, ou plutôt de montrer à chacun la face qu’il comprend. C’est une des plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout entier par un même homme, et quand j’y pense, je crois que c’est la souveraine plaie de la vie. » Là encore, par conséquent, il ne devait pas goûter une satisfaction entière, et c’est dans la supériorité de sa nature qu’il en faut chercher la cause.

C’est que l’Art, et l’Art seul, pouvait satisfaire son esprit, en lui communiquant la plénitude de vie pour laquelle il était fait. Il appartenait à la famille des grands « Intellectuels », chez qui l’idée maîtresse atteint presque à la hantise d’une monomanie et devient à ce point absorbante qu’elle étouffe les tendances voisines. On l’a dit avec raison, précisément à propos d’Eugène Delacroix. : il serait injuste d’appliquer à certains esprits les principes d’existence dont relèvent la plupart des hommes : ce qu’il y a d’anormal dans leur conformation spirituelle explique comme il justifie ce qu’il peut y avoir d’étrange dans leur vie. Suivez-le dans le premier développement de son existence d’artiste : vous trouverez chez lui cette impatience, cette impétuosité du créateur qui provient d’une surabondance de sève et du fourmillement des idées. Son intelligence est mobile parce que le nombre des points de vue la détourne en tous sens et l’empêche de se fixer ; mais ce n’est là qu’une crise transitoire, sans inconvénient pour sa grandeur future, car il la constate lui-même, et, semblable à un malade qui serait son propre médecin, s’administre les remèdes appropriés. Il se tient constamment en garde contre lui ; il se voit agir et penser ; il se compare à ceux qui l’approchent, prend pour modèle ce qu’il trouve bon en eux, et conserve sa lucidité d’analyse au milieu des émotions les plus troublantes de sa carrière d’artiste. C’est là un des traits caractéristiques de son esprit que cette faculté de se replier sur lui-même, de s’observer : en cela il est bien moderne et nous apparaît comme un des nôtres : « Je serais un tout autre homme, écrit-il à vingt-quatre ans, si j’avais dans le travail la tenue de certains que je connais… Fortifie-toi contre ta première impression ; conserve ton sang-froid. » Semblable par là à Stendhal, de qui Baudelaire le rapprochait, il comprend la nécessité d’une méthode, d’un ensemble de principes directeurs de la vie intellectuelle qui lui semblent la sauvegarde de toute existence vouée aux travaux de la pensée. Baudelaire le comparait à Mérimée et à Stendhal, et certes, s’il avait connu les premières années de ce Journal, il eût éprouvé cette jouissance particulière que goûte toujours un esprit inventif à constater la vérification d’une hypothèse : « L’habitude de l’ordre dans les idées est pour toi la seule route au bonheur, et pour y arriver, l’ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus indifférentes, est nécessaire. » Cette phrase ne vous paraît-elle pas comme détachée de ces lettres intimes écrites à sa sœur dans lesquelles l’auteur de Rouge et noir faisait à cette amie ses confidences journalières, en lui donnant des conseils pour la poursuite de la vie heureuse ?

Se défiant de lui-même, Delacroix se défiait aussi des autres et prenait à leur égard des résolutions dictées par la plus sage prudence. Il avait reconnu sans doute, en en faisant l’expérience lors des enthousiasmes irréfléchis de la première jeunesse, le danger de s’abandonner à la spontanéité d’une nature trop ardente en présence de tiers qui demeureront toujours impuissants à la comprendre et n’y verront le plus souvent que bizarre excentricité. On a dit qu’une des grandes préoccupations de sa vie avait été de « dissimuler les colères de son cœur et de n’avoir pas l’air d’un homme de génie ». Je le croirais volontiers, surtout quand je lis cette phrase : « Sois prudent dans l’accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces prévenances ridicules, fruit des dispositions du moment. » Il fréquenta beaucoup de monde, trop peut-être pour sa santé ; mais on peut affirmer que le monde n’eut aucune influence sur sa vie spirituelle, sur ses travaux d’artiste, car dès l’abord il en avait senti les dangers, et il lui fut trop constamment supérieur pour ne le point juger comme il mérite de l’être. Chaque fois qu’il en parle, c’est avec cet accent de haute supériorité qui vient de la conscience intime d’une valeur transcendante, par laquelle se manifeste le sentiment d’aristocratie intellectuelle : « Que peut-on faire de grand au milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire ? » dit-il dans les premières pages du Journal ; et plus tard, en 1853, lorsque, arrivé au faîte de sa réputation et pleinement maître de ses effets, il tente de résumer son impression sur la société moderne, son jugement pénètre jusqu’aux causes de son infériorité, ne se contentant pas de la constater : « Il n’est pas étonnant qu’on trouve insipide le monde à présent : la révolution qui s’accomplit dans les mœurs le remplit continuellement de parvenus. Quel agrément pouvez-vous trouver chez des marchands enrichis qui sont à peu près tout ce qui compose aujourd’hui les classes supérieures ? » Quelquefois même il ira jusqu’à l’indignation, et vous sentirez une colère sourde l’envahir. En 1854, sortant d’un bal des Tuileries, il écrit : « La figure de tous ces coquins, de toutes ces coquines, ces âmes de valets sous ces enveloppes brodées, vous lèvent le cœur. » Voilà sans contredit une des notes les plus intéressantes du Journal, parce qu’elle est éminemment significative, parce que nulle autre part que dans des papiers intimes elle ne pouvait figurer, parce qu’enfin elle découvre et met à nu le révolté qui est au fond de tout homme de génie. C’est bien là l’expression d’une de ces « colères de cœur qu’il aimait à dissimuler » ; mais il fallait qu’il se déchargeât, et son Journal lui permit de le faire.

De bonne heure, il comprit que l’homme est seul dans l’existence, d’autant plus seul qu’il est plus différent, car la société en cela nous paraît assez semblable à l’enfant, lequel se détourne avec crainte des figures qui ne lui sont pas familières. Il sentit que l’on ne doit compter que sur ses propres forces, que les sympathies apparentes dont nous sommes entourés ne sont en réalité que duperie, puisqu’elles cachent toujours un principe d’intérêt personnel, plus ou moins habilement dissimulé. Heureux encore l’artiste, lorsque la jalousie, l’envie de ceux qui l’approchent ne tentent pas de le décourager par de perfides insinuations ! Il existe à cet égard une page curieuse : elle est de 1824, époque de ses premières luttes ; il a déjà exposé la Barque du Dante, et l’on sait de quelle manière ce tableau fut accueilli. Il est en train de peindre les Scènes du massacre de Scio, il a esquissé la femme traînée par le cheval qui occupe le centre de cette admirable composition. Il montre son travail à quelques amis, à quelques parents : vous vous figurez comme on le juge ; mais après leur départ, il se soulage et note sur son Journal cette exclamation indignée : « Comment ! il faut que je lutte avec la fortune et la paresse qui m’est naturelle ! il faut qu’avec de l’enthousiasme, je gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront jusque dans ma tanière, glacer mes inspirations dans leur germe, et me mesurer avec leurs lunettes ! » J’imagine que cette épreuve lui fut une rude leçon et ne contribua pas médiocrement à l’affermir dans ses idées de prudente réserve, d’autant mieux que s’il se défie du monde, il se défie encore plus des artistes ; ce qui lui semble redoutable en eux, c’est cette envie qui lui fait l’effet d’un manteau de glace sur les épaules, et puis il a déjà conscience de l’infériorité des « spécialistes », des « gens de métier », car il écrit : « Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation. »

Voilà, dira-t-on, une conception singulièrement pessimiste de la vie ! Sans doute, mais c’est la conception d’un sage, d’un homme qui entend n’aborder la lutte que bien armé, et prudemment se représente le monde plus médiocre encore et plus vulgaire qu’il n’est, pour éviter ce qu’il redoute par-dessus tout : être dupe ! Nous avons parlé de ces principes directeurs de la vie qui doivent soutenir l’homme de pensée au milieu des perpétuels dangers qui le menacent, et qu’un écrivain comparait à des phares, ou à des barres lumineuses placées de distance en distance, destinés qu’ils sont à le préserver des écueils. Dans le Journal de Delacroix, comme dans les lettres de Stendhal, vous les trouverez en grand nombre, car il conçoit la vie comme un combat : « Il n’y a pas à reculer, écrit-il en 1852. Dimicandum ! C’est une belle devise que j’arbore par force et un peu par tempérament. J’y joins celle-ci : Renovare animos. Mourons, mais après avoir vécu. Beaucoup s’inquiètent s’ils revivront après la mort, et ils ne vivent point dès à présent. »

Sa vie fut tout intérieure, comme celle des « Intellectuels » ; les luttes qu’il eut à soutenir se livrèrent dans le vaste champ du cerveau. Pour le seconder, il eut deux adjuvants puissants : la solitude et le travail. La solitude d’abord : nous avons vu qu’il la constatait autour de lui, même dans le monde, disons : d’autant plus qu’il était dans le monde, au milieu de ses amis ou de ceux qui se prétendaient tels : c’est l’isolement forcé du grand esprit qui ne se voit pas d’égaux ; mais à côté de celui-ci, il en est une autre, l’isolement volontaire, celui de l’homme qui vit dans sa tour d’ivoire. Après l’amour de la solitude, et comme conséquence directe, l’amour du travail. Quand il parle de sa vie intellectuelle, c’est avec l’enthousiasme d’une âme possédée par de hautes idées : « Je me le suis dit et ne puis assez me le dire, pour mon repos et pour mon bonheur, — l’un et l’autre sont une même chose, — que je ne puis et ne dois vivre que par l’esprit. » — Cette pensée reparaît à chaque instant ; lorsqu’il souffre, c’est dans son art qu’il trouve l’oubli de ses souffrances ; lorsqu’il éprouve un déboire, c’est par la production de nouvelles œuvres qu’il se console.

Tout jeune, son génie le torture : il est une cause de tourment, en ce sens que les idées affluent trop nombreuses, que son esprit, malgré les principes de méthode dont il ne se départira jamais, bouillonne trop fortement, que les images picturales s’accumulent dans son cerveau et qu’il n’est pas maître de ses sujets. Mais l’énergie productrice prend vite le dessus ; il ne s’en tient jamais à la période de conception et de rêve, si pleine de délices, si féconde en illusions perfides. Un de nos écrivains qui le connut et s’entretint plusieurs fois avec lui nous a parlé du bouillonnement qui se faisait dans sa tête ; il la représenté curieux de tout, s’intéressant à tout, suivant des cours de langues orientales, faisant de la botanique, bref, un des esprits les plus ouverts de ce siècle. La lecture complète du Journal est une vérification éclatante de son assertion. Dès les premières années, Delacroix vit dans une constante surexcitation. En 1822, il écrit : « Que de choses à faire ! Fais de la gravure, si la peinture te manque, et de grands tableaux… Que je voudrais être poète ! » Il s’échauffe à la fréquentation des écrivains, tient constamment présent à sa pensée le souvenir des précurseurs : la vie de Dante, celle de Michel-Ange le hantent et le soutiennent. La noblesse et la pureté de ces existences d’artistes lui sont comme un perpétuel incitamentum qui le pousse à la production et l’arrête sur les pentes dangereuses. Que de bouillonnement dans ce cerveau, mais aussi que de méthode ! Que d’ardeur, mais que de sagesse ! L’impression maîtresse qui demeure est celle d’une existence bien ordonnée, dans laquelle la raison et la volonté dominent toujours la passion et ne cèdent jamais pied !…

Si peu avancés que nous soyons dans l’analyse de cet esprit, nous y découvrons déjà les rudiments d’une philosophie, j’entends une conception d’ensemble de la vie. Le propre des cerveaux à tendances généralisatrices est de ne jamais s’en tenir aux événements et de considérer les phénomènes successifs dont ils sont les témoins comme autant de matériaux pour la construction d’idées. Delacroix est de ce nombre, la seule forme de son Journal suffirait à le démontrer. Il voit un écrivain, un artiste, un homme politique : peut-être bien la conversation n’a-t-elle été que médiocrement intéressante ; une intelligence ordinaire n’eût rien trouvé à en tirer. Il est rare qu’il n’y rencontre pas l’occasion et le prétexte d’une note personnelle, presque toujours suggestive. De même et d’autant mieux s’il s’agit d’art, du sien en particulier : il visite une exposition, il entend une symphonie, il assiste à une représentation ; ou bien, plus simplement, il a travaillé tout le jour à l’une de ses œuvres, tableau de chevalet, esquisse de peinture murale, décoration de la Chambre ou du Louvre ; l’impression subie lui dictera quelque vue d’ensemble touchant aux plus hautes questions d’esthétique. C’est cette faculté généralisatrice, critérium de toutes les supériorités intellectuelles, et croissant avec son génie, qui communique un intérêt progressif à ces pages dans lesquelles il se raconte lui-même. Avec lui, vous ne sauriez vous heurter à l’une de ces étroites conceptions qui caractérisent les hommes de métier exclusif, et bornent fatalement leurs vues. Sans doute il peut se tromper ; il se trompe quelquefois, mais ses erreurs ne trahissent jamais une lacune irrémédiable de l’esprit. Enfin, comme dans tous les développements bien ordonnés, l’évolution de sa pensée obéit à des lois régulières, ne subit pas de temps d’arrêt, et les approches de la vieillesse n’entraînent point avec elles cet affaiblissement des forces cérébrales dont le spectacle est une des plus attristantes réalités d’ici-bas !

Je ne sais plus quel écrivain, arrivé au faîte de la réputation, et jetant un regard en arrière sur sa vie, souhaitait pour ses fils une destinée différente. Si Delacroix avait été contraint à de semblables préoccupations, il eût probablement formulé un vœu analogue. Tout compte fait, nous plaçant non pas tant au point de vue de la qualité que de la somme de bonheur possible, il est évident que l’existence de l’homme ordinaire offre plus de garanties que celle de l’homme supérieur. Delacroix en fut un jour frappé, dans les premiers temps de sa carrière, et ne put s’empêcher de noter l’observation sur son Journal : « Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent ce qui est, par la raison que cela est. » Plus tard, à vingt-cinq années de distance, il revient sur cette idée et parle des souffrances de l’homme de génie, de cette réflexion et de cette imagination qui lui semblent de funestes présents. Après les luttes qu’il avait dû soutenir, les attaques dont il avait été l’objet, il écrivait : Presque tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable que celle des autres hommes. » La cause de leurs souffrances, Delacroix l’avait éprouvé, n’est pas seulement dans la difficulté d’imposer leur talent ; elle est encore et surtout dans ce talent lui-même, dans la nature maladivement sensible qu’il implique, qui fait vibrer leurs nerfs frémissants à des contacts non ressentis par la plupart, et communique à tout leur être une hyperesthésie contre laquelle il n’est pas de remède.

Mais l’homme est aussi impuissant à modifier sa nature morale que son tempérament physique : il lui faut accepter l’existence avec les conditions dans lesquelles elle se présente ; c’est cet asservissement aux lois implacables de la destinée qui amène la révolte en lui, bien qu’il en comprenne la nécessité. Sa raison lui démontre la loi, sa sensibilité s’insurge contre elle, dans une de ces heures où l’esprit, après avoir goûté, grâce aux délices du travail, cette illusion réconfortante qu’il est le maître et domine à son gré, reçoit un de ces vigoureux rappels à l’ordre qui lui remémorent son état d’irrémédiable esclavage : « Ô triste destinée ! Désirer sans cesse mon élargissement, esprit que je suis, logé dans un mesquin vase d’argile. » Les mêmes motifs qui l’ont fait déplorer l’asservissement de l’être humain en apparence le plus détaché des liens de la matière, l’amènent à envisager avec une sorte de tristesse résignée la variabilité, l’incertitude de la production. Il compare entre eux ces enfants doués d’une imagination supérieure à celle des hommes faits, ces artistes qui ne peuvent travailler que sous l’influence de l’opium ou du haschisch ; — il était ami de Boissard, le maître du salon où avaient lieu les séances du club des « Haschischins », si minutieusement décrites par Th. Gautier et rappelées dans la préface des Fleurs du mal, séances au cours desquelles, on s’en souvient, des écrivains et des artistes s’intoxiquaient de ces dangereuses substances, puis observaient sur eux-mêmes et leurs voisins l’effet produit. Pour d’autres, il remarque que la simple inspiration journalière suffit ; peut-être songeait-il à Balzac qui avait toujours refusé de se soumettre à ces expériences, se contentant d’en noter le résultat sur autrui. En ce qui le concerne, Delacroix estime qu’une demi-ivresse lui est assez favorable. Là encore il constate que nous ne sommes que des machines, machines d’un ordre supérieur, munies de rouages plus délicats, plus compliqués que celles que nous inventons, mais dont le fonctionnement demeure un inquiétant et insoluble problème.

Delacroix, nous l’avons vu, était intimement convaincu de cette vérité que l’homme s’avance seul dans l’existence, livré à ses propres forces et muni des armes que la nature lui a départies. Il a des rapports sociaux une idée pessimiste, d’autant plus intéressante comme preuve de l’originalité de son esprit qu’elle va directement et contre les principes du dix-huitième siècle finissant, dans le respect desquels il avait dû être élevé, et contre les doctrines optimistes de l’époque où il atteignit sa maturité, doctrines avec lesquelles sa conception de la vie forme un contraste saisissant. Il eût volontiers, je crois, inscrit en lettres d’or la fameuse maxime de Hobbes : Homo homini lupus, car il estime que « l’homme est un animal sociable qui déteste ses semblables ». Toutes ses réflexions sur la société, et elles sont nombreuses, de plus en plus nombreuses à mesure qu’il avance dans la vie, découlent de cette idée, toujours conséquentes avec elle. Lorsqu’il parle du « progrès », c’est toujours avec l’ironie mordante et détachée de l’observateur, assistant en philosophe convaincu de l’immutabilité des choses aux luttes tragiques et vaines de l’humanité pour améliorer sa condition misérable. Chaque fois qu’il se trouve en présence de ce qu’Edgar Poë appelait le ballon-monstre de la perfectibilité, il émet un doute, réserve son opinion et finalement écrit : « Je crois, d’après les renseignements qui nous crèvent les yeux, qu’on peut affirmer que le progrès doit amener nécessairement, non pas un progrès plus grand encore, mais à la fin négation du progrès, retour au point d’où on est parti. » Notez que cette phrase est de 1849, qu’elle emprunte par conséquent à sa date un caractère particulier d’intérêt, puisqu’elle se réfère à cette époque où tant d’âmes généreuses, mais peu éclairées, s’étaient abandonnées aux rêves illusoires d’un perfectionnement universel, de l’avènement d’une ère de bonheur général. La supériorité de son intelligence lui montre la vanité de tous ces rêves, et sur ce point l’amène à la certitude.

Il semble même, quand il touche à ces questions, qu’il soit un précurseur et qu’il écrive pour notre temps. Il eut sans doute à subir, dans les réunions qu’il fréquentait, dans ses causeries intimes avec George Sand, de longues et fastidieuses dissertations sur le problème social ; nous en trouvons la trace dans ses notes journalières. Le rêve d’égalité qui, avec celui du progrès indéfini, hantait ces cervelles de travers, ne le trouvait pas plus indulgent ; au lieu du progrès, c’est la dégénérescence qu’il constate, comme résultat de ces prétendus perfectionnements. Cette conception si haute et si philosophique de la société le conduit à étudier la question de la « philanthropie ». Profondément convaincu que la véritable charité est celle qui agit individuellement, dans le silence et sans espoir de récompense, d’autant plus noble qu’elle est plus désintéressée, n’obéissant qu’au mobile supérieur de la sympathie humaine, il perce à jour les causes réelles de la philanthropie organisée ; il en pénètre les secrets avec cette infaillible sûreté d’instinct qui sous les dehors trompeurs découvre les mobiles cachés, et quand il parle de ces entrepreneurs de charité, de ces philanthropes de profession, « tous gens gras et bien nourris », il semble prévoir dans toute son extension le charlatanisme dont nous sommes aujourd’hui les témoins.

Ces immortelles duperies sur lesquelles vit la société et qui font le succès de ceux qui savent à point les exploiter, l’amènent à examiner les conditions élémentaires de la vie heureuse. Partant de cette idée que l’homme ne place presque jamais son bonheur dans les biens réels, Delacroix en revient aux principes de sagesse de la philosophie antique, renouvelés par les sages des temps modernes, c’est-à-dire à l’acceptation des conditions de vie telles qu’elles nous sont imposées : d’une part, développement de notre être en conformité avec ses tendances, ce qui n’est autre chose que la doctrine de Gœthe ; de l’autre, résignation aux nécessités inéluctables qui établissent les lois de la vie comme celles de la mort, « condition indispensable de la vie ». Il reconnaissait d’ailleurs qu’une telle philosophie ne pouvait être à la portée du grand nombre, et pensait que le monde continuerait à se mouvoir dans le même cercle, impuissant qu’il demeurera toujours à se transformer dans son essence…

Esprit généralisateur, Delacroix fut également « universel », et par là nous n’entendons pas seulement qu’il fut universel comme peintre ; nous voulons marquer que sa curiosité et sa compréhension d’artiste s’étendirent à toutes les manifestations de la beauté. Sa curiosité d’abord, car aucune de ces manifestations ne lui demeura indifférente : il s’intéressa à toutes ; son intelligence, perpétuellement en éveil, ne manqua jamais une occasion de se développer, d’agrandir le champ de ses connaissances. Sa compréhension enfin le rendit apte, sinon à les juger toutes « absolument et définitivement », du moins, malgré les erreurs de détail qui peuvent entacher quelques-unes de ses appréciations, à en pénétrer l’esprit caché et l’intime signification. Montrer quel retentissement salutaire une pareille universalité peut exercer sur une âme d’artiste, ce serait presque une banalité, car il suffit d’émettre l’idée pour en faire toucher du doigt l’exactitude. Quant à l’influence bienfaisante dont elle favorisa le développement particulier du maître dont nous parlons, la lecture attentive de son Journal le prouverait, si la connaissance de ses innombrables productions n’en demeurait à tout jamais la démonstration la plus évidente. Lui-même, il avait examiné cette question d’universalité et s’est expliqué à cet égard avec une singulière netteté. Dans une page de l’année 1854, il observe « combien les gens de métier sont de pauvres connaisseurs dans l’art qu’ils exercent, s’ils ne joignent à la pratique de cet art une supériorité d’esprit ou une finesse de sentiment que ne peut donner l’habitude de jouer d’un instrument et de se servir d’un pinceau » ; et il ajoute, toujours à propos des spécialistes : « Ils ne connaissent d’un art que l’ornière où ils se sont traînés, et les exemples que les écoles mettent en honneur. Jamais ils ne sont frappés des parties originales ; ils sont, au contraire, bien plus disposés à en médire ; en un mot, la partie intellectuelle leur manque complètement. » On ne pouvait mieux marquer la cause de l’insuffisance de tant d’artistes, de l’étroitesse de leurs vues, de ce qui fait qu’en somme ils ne sont, la plupart, comme on l’a écrit si justement, que « d’illustres ou obscurs rapins ». Lorsque Delacroix parle ainsi, il exprime une opinion qui lui est chère, qui correspond bien à ses convictions intimes, car elle cadre avec toute sa vie. Peu importe qu’à une époque postérieure, dans une de ces boutades fréquentes chez les intelligences d’élite, parce qu’elles résultent d’un don particulier d’envisager les choses sous leurs différents points de vue, peu importe que Delacroix ait écrit « qu’un artiste a bien assez à faire d’être savant dans son art » ; sans doute, en notant cette boutade, il songeait au danger inverse de celui qu’il avait indiqué plus haut, à l’inconvénient qui peut résulter pour un peintre d’une culture trop étendue, quand elle ne s’accompagne pas d’une faculté d’invention en harmonie avec elle. Peut-être même, — et les longs entretiens qu’on lira dans le Journal de 1854 confirmeront cette hypothèse, — pensait-il à Chenavard, dont il appréciait singulièrement l’érudition, mais à qui il reprocha toujours de n’être pas assez peintre. Il n’en reste pas moins certain qu’une culture complète de l’esprit lui paraît la condition indispensable de toute grande carrière d’artiste.

L’éternelle question du « Beau », qui a servi de thème aux discussions stériles de tant d’écrivains, cette question qui sous la plume des purs théoriciens ne peut guère être qu’un prétexte à déclamations creuses, mais qui, traitée par un artiste comme Delacroix, devient aussitôt d’un intérêt vivant et palpitant, devait le préoccuper et le préoccupa en effet. Sous ces deux titres : Questions sur le Beau et Variations du Beau, il l’examina dans ses détails, et dévoila la largeur de ses vues esthétiques. Ennemi des pures abstractions et des principes absolus, il arrive à cette conclusion notée par M. Mantz, « qu’il faut admettre pour le Beau la multiplicité des formes », « que l’art doit être accepté tout entier », et que « le style consiste dans l’expression originale des qualités propres à chaque maître ». L’examen de ces problèmes d’esthétique revient souvent dans son Journal, aussi bien pendant les premières années de jeunesse, alors que ses convictions n’étaient pas encore solidement assises, qu’à l’époque de la pleine maturité et de la vieillesse commençante. En 1847, il écrit : « Je disais à Demay qu’une foule de gens de talent n’avaient rien fait qui vaille à cause de cette foule de partis pris qu’on s’impose ou que le préjugé du moment vous impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse question du Beau, qui est, au dire de tout le monde, le but des arts. Si c’est là l’unique but, que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et généralement toutes les natures du Nord, préfèrent d’autres qualités ? »

De telles paroles sont la condamnation même des principes absolus en matière esthétique, de même que cette idée émise plus loin : « Le Beau est la rencontre de toutes les convenances », nous semble la négation de l’idéal romantique. C’est qu’en effet, et nous touchons ici à l’une des faces les plus curieuses de son esprit, à celle peut-être qui se trouvera le plus complètement éclairée par l’œuvre posthume du maître, si l’on s’efforce de dégager à ce point de vue sa signification, on reconnaît combien grande était l’erreur de ceux qui s’obstinaient à le représenter comme un des chefs du romantisme militant. En cela, nous semble-t-il, ils furent les dupes d’une apparence trompeuse ; ils ne virent que l’extrême fougue d’un tempérament excessif, sans vouloir tenir compte des facultés de réflexion, de repliement sur soi-même, de concentration voulue et préméditée, qui constituaient l’essence de son génie. Si Delacroix fut attentif à une chose, ce fut à ne s’affilier à aucune école, et, comme toutes les individualités très tranchées, à marcher seul dans sa carrière d’artiste. Les mêmes raisons qui firent que dans les premières années de son développement il demeura rebelle aux influences environnantes, que ni les écoles organisées, ni les artistes individuels n’eurent de prise sur son talent, l’empêchèrent toujours de se rattacher à aucune secte. Plus loin, quand nous examinerons les jugements qu’il porte sur les artistes d’autrefois, sur ses contemporains, écrivains, musiciens et peintres, nous trouverons la preuve irréfutable de ce que nous avançons ; mais dès maintenant nous en savons assez pour marquer avec certitude combien son génie le différenciait du romantisme impénitent !

S’il ne fut pas toujours tendre au romantisme, il se montra constamment hostile aux doctrines du réalisme. La sévérité avec laquelle il juge Courbet, tout en proclamant ses merveilleuses aptitudes de peintre, prouve à quel point les tendances de cette école étaient opposées aux siennes. À ses yeux, l’imagination est le principal facteur de la production esthétique, et la réalité ambiante ne lui semble digne de devenir matière à œuvre d’art, qu’à la condition d’avoir été épurée, transfigurée en quelque sorte par sa toute-puissante influence. Dans un fragment de l’année 1853, à propos d’esquisses de la Sainte Anne, faites par lui à Nohant, il compare un premier croquis reproduisant servilement la nature, qui, dit-il, lui est insupportable, à une seconde esquisse dans laquelle ses intentions sont plus nettement marquées, et qui pour cette raison commence à lui plaire, tandis qu’il n’attribue guère au premier une importance plus grande qu’à une reproduction photographique. Sans cesse il insiste sur la prépondérance de l’imagination, et par imagination ce n’est jamais l’invention de toutes pièces qu’il entend, mais bien la faculté d’interpréter puissamment, de refléter suivant le tempérament individuel de l’artiste la nature qui pose devant lui. Pour Delacroix, imagination et idéalisation sont des termes égaux et réciproquement convertibles. Dans une page merveilleuse, tant par la beauté de la forme que par la hauteur de l’idée, il rapproche cette idéalisation de l’art de l’idéalisation du souvenir, résultat du travail psychologique dans les phénomènes de la mémoire : « J’admirais ce travail involontaire de l’âme qui écarte et supprime dans le ressouvenir des moments agréables tout ce qui en diminuait le charme, au moment où on les traversait. Je comparais cette espèce d’idéalisation, — car c’en est une, — à l’effet des beaux ouvrages de l’imagination. Le grand artiste concentre l’intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots ; sa main puissante dispose et établit, ajoute et supprime, et en use ainsi sur des objets qui sont siens ; il se meut dans son domaine et vous y donne une fête à son gré. » Plus loin, à propos du dictionnaire, auquel il compare la nature, il écrit : « Un dictionnaire n’est pas un livre ; c’est un instrument, un outil pour faire des livres. » Il faut rapprocher cette phrase, — et peut-être même l’exemple lui vint-il pour mieux affirmer son idée, — de la conversation rapportée par Baudelaire, dans laquelle il semble s’être efforcé de résumer sur ce point ses théories artistiques, en laissant percer une arrière-pensée de combattre les théories réalistes : « La nature n’est qu’un dictionnaire », répétait-il fréquemment. Pour bien comprendre l’étendue du sens impliqué dans cette phrase, il faut se figurer les usages ordinaires et nombreux du dictionnaire. « On y cherche des mots, la génération des mots, l’étymologie des mots ; enfin on en extrait tous les éléments qui composent une phrase ou un récit ; mais personne n’a jamais considéré le dictionnaire comme une composition, dans le sens poétique du mot. » Voilà qui nous apparaît net et tranché. Je ne sache pas de meilleur exemple pour rendre l’idée saillante et pour illuminer la pensée du

Delacroix n’aimait pas les Écoles, avons-nous dit, car il les jugeait impuissantes à former de véritables artistes : il ne faisait en cela qu’insister sur une conviction intime et généraliser son cas. Il parlait en homme de génie qui ne conçoit pas d’autre éducateur que lui-même et le développement normal d’une intense personnalité. À toute grande manifestation artistique, quelque degré de raffinement qu’elle atteigne dans son expression, il estimait que la puissance du sentiment et la spontanéité devaient toujours présider ; point d’œuvre d’art digne de ce nom qui ne dérive en dernière analyse de cette double origine. Tout le reste est à ses yeux pur métier, ou, si vous aimez mieux, rhétorique. La rhétorique, il la trouvait partout, non pas seulement dans les livres au elle différencie les gens de lettres et ceux qui écrivent parce qu’ils ont quelque chose à dire, mais encore dans la peinture, où elle remplace l’imagination du dessin et de la couleur par la reproduction servile de la nature ; dans la musique enfin, où elle remplace les idées par des combinaisons d’harmonie plus ou moins habiles. C’est elle qui, d’une façon générale, se substitue à l’imagination chez les artistes dénués d’invention, c’est elle qui conduit à la « manière ». Et ce n’était pas chez lui amour exagéré d’indépendance ; c’était le résultat des exigences d’une personnalité absorbante ; c’était aussi le fruit des observations qu’il avait faites sur les lois qui dirigèrent l’éducation des artistes fameux. Il trouvait la confirmation de ce qu’il avançait dans l’exemple de toutes les intelligences vouées aux travaux de la pensée ; à l’appui de son dire, il aimait à citer Rubens, Titien, Michel-Ange. Ces illustres ancêtres étaient toujours présents à sa mémoire pour soutenir ses défaillances et relever son courage abattu. Tout grand esprit lui paraissait comme une force en mouvement qui brise les obstacles accumulés devant elle et sait se faire jour à travers tous les empêchements. Aussi la hardiesse était-elle la qualité qu’il appréciait le plus : hardiesse au début d’une carrière, parce qu’elle est synonyme de puissance ; hardiesse après les premiers succès, parce qu’elle prouve l’effort constant de l’artiste ; hardiesse encore en plein triomphe, parce qu’elle dénote l’amour désintéressé de l’art, la recherche inassouvie de formes nouvelles incarnant la beauté : « Être hardi, dit-il, quand on a un passé à compromettre, est le plus grand signe de la force. » Notons d’ailleurs que ces principes d’indépendance, qui pourraient sembler outrés, ne l’empêchaient pas de reconnaître et de proclamer le rôle de l’imitation, la nécessité pour l’artiste débutant de s’appuyer sur l’enseignement des maîtres. Lui-même, il avait donné l’exemple de cette discipline de l’esprit par son érudition, par la fidélité scrupuleuse avec laquelle, jusque dans les derniers temps de sa vie, il copia leurs œuvres pour s’assimiler leur génie. Le développement de l’artiste lui paraissait assez semblable à celui de l’enfant qui d’abord reproduit les mouvements imités de ceux qui l’approchent, puis arrive peu à peu à l’indépendance et à la spontanéité. Ainsi en va-t-il dans le domaine intellectuel, et il ne saurait exister de véritable maître en dehors de l’affranchissement. En 1855, il écrit à ce propos : « Il faut absolument qu’à un moment quelconque de leur carrière ils arrivent, non pas à mépriser tout ce qui n’est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme presque aveugle qui nous pousse tous à l’imitation des grands maîtres et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire : Cela est bon pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu’ils ont fait les regarde ; rien ne m’enchaîne à celui-ci ou à celui-là. Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu’on a trouvé ; une poignée d’inspiration personnelle est préférable à tout. »

Jusqu’ici nous n’avons examiné que des principes d’esthétique générale ; nous devons en venir maintenant à l’étude de l’esthétique spéciale de Delacroix en matière de peinture. Il est toujours intéressant d’entendre un artiste parler de son art et faire au public la confidence de ses pensées ; cela est en tout cas singulièrement révélateur de l’esprit dans lequel il le pratique, des tendances qu’il y apporte, de la largeur ou de l’étroitesse de vues qu’il y manifeste. Lorsque cet artiste est un Fromentin, on reconnaît aisément à la façon dont il en parle, au parti pris de composition littéraire et d’ordonnance classique toujours saillant jusqu’en ses moindres analyses, une intelligence fine et distinguée, merveilleusement apte à comprendre certains talents d’ordre moyen comme Van Dyck ou certaines faces d’un talent supérieur comme celui de Rubens, mais mal préparé à pénétrer le génie mystérieux et souverain d’un Rembrandt ; même dans ses appréciations techniques, le littérateur perce toujours chez lui, et l’on est forcé de conclure qu’il est plus écrivain que peintre. Quand cet artiste est un Couture, on peut trouver chez lui des recettes de métier, un souci constant de la technique, de précieux conseils pour les spécialistes ; en revanche, dès qu’il tente de s’élever à des préoccupations plus hautes, dès qu’il aborde ce que Delacroix appelait la partie « intellectuelle » de l’art, on saisit tout de suite le danger que courent certains artistes en pénétrant dans un domaine qui leur demeurera à jamais inaccessible, car leur incompétence n’y a d’égale que leur désinvolture, laquelle, ainsi que l’écrivait M. Mantz à propos de ce même Couture jugeant Delacroix, « dépasse peut-être les limites du comique ordinaire ». Chez l’artiste dont nous tentons d’analyser l’esprit, chez Delacroix, nous rencontrons le genre de mérite propre aux deux précédents sans apercevoir les lacunes ou les insuffisances que nous signalions. Chaque fois qu’il traite une question de métier, c’est avec la compétence d’un peintre de race ; mais comme chez lui l’exécution est toujours subordonnée à l’idée, il reste constamment supérieur à son sujet par l’élévation et la diversité des points de vue ; partout et toujours il demeure peintre, c’est-à-dire qu’en aucune circonstance il ne tente d’introduire dans son art des moyens qui lui soient étrangers ; pourtant jamais en lui le peintre n’étouffe l’artiste, l’homme d’éducation générale et d’inspiration soutenue. Ajoutons que la plupart de ses réflexions sur la peinture ont été écrites après l’année 1850, alors qu’il était dans la pleine maturité du talent, et qu’elles empruntent à ce simple fait une autorité singulière.

Écoutez-le quand il parle de la composition d’un tableau, de l’art de « conduire ce tableau depuis l’ébauche jusqu’au fini ». On sait qu’il n’admettait pas qu’une composition fût faite autrement que par « masses marchant simultanément » : c’était là un des principes d’art qui lui tenaient le plus au cœur, et il lui paraissait aussi hostile à une saine méthode de travail de peindre par fragments isolés qu’il lui eût semblé contraire à une bonne discipline de l’esprit de traiter telle partie d’une composition littéraire sans obéir à un plan nettement délimité, sans avoir préparé par avance les développements avoisinants. Cette règle, qu’il considérait comme fondamentale, lui était apparue avec la lumière de l’évidence en constatant les inconvénients de la méthode contraire dans des tableaux qu’il avait vus en préparation, notamment à l’atelier de Delaroche dont il détestait d’ailleurs la facture ; il comparait ce genre d’ouvrage « à un travail purement manuel qui doit couvrir une certaine quantité d’espace en un temps déterminé, ou à une longue route divisée en un grand nombre d’étapes… Quand une étape est faite, elle n’est plus à faire, et quand toute la route est parcourue, l’artiste est délivré de son tableau. » Dans un fragment de l’année 1854 qui traite la question avec l’ampleur qu’elle comporte, voici ce qu’il écrit : « Le tableau composé successivement de pièces de rapport, achevées avec soin et placées à côté les unes des autres, paraît un chef-d’œuvre et le comble de l’habileté, tant qu’il n’est pas achevé, c’est-à-dire tant que le champ n’est pas couvert ; car finir, pour ces peintres qui finissent chaque détail en le posant sur la toile, c’est avoir couvert cette toile. En présence de ce travail qui marche sans encombre, de ces parties qui paraissent d’autant plus intéressantes que vous n’avez qu’elles à examiner, on est involontairement saisi d’un étonnement peu réfléchi ; mais quand la dernière touche est donnée, quand l’architecte de tout cet entassement de parties séparées a posé le faîte de son édifice bigarré et dit son dernier mot, on ne voit que lacunes ou encombrement, et l’ordonnance nulle part. »

À la suite de cette théorie, comme conséquence immédiate, nous trouvons celle des « sacrifices », cet art de mettre en lumière les parties saillantes et capitales de la composition par l’effacement voulu dans l’exécution des parties secondaires. Delacroix y voyait la suprême habileté du peintre, son plus difficile effort, un art qui ne peut être que le résultat d’une longue expérience. Lorsqu’il parle des « accessoires » en peinture, ce lui est une occasion nouvelle de développer sa théorie des sacrifices, car la manière de les traiter lui semble le critérium de l’habileté de l’artiste. Il y a deux choses qui selon lui caractérisent les mauvais peintres, et les empêchent d’atteindre au Beau : d’abord le défaut de conception d’ensemble, puis l’importance exagérée donnée à ce qui est éminemment relatif et secondaire. Ces idées d’unité dans la composition, de subordination des parties accessoires aux principales, le poursuivent et le hantent ; nous y trouvons une preuve nouvelle de ce besoin d’ordre et de méthode caractérisant une des faces les moins connues de son esprit, qui pourtant ne saurait être omise sous peine de l’ignorer en sa complexité. Même dans l’ébauche, ou la première indication du peintre, on doit voir cette subordination, car « les premiers linéaments par lesquels un maître indique sa pensée contiennent le germe de tout ce que l’ouvrage présentera de saillant ». Cette qualité le frappe surtout chez les artistes de pure imagination, chez ceux qui doivent leur maîtrise au sens intime de la composition, à l’idée qui soutient l’œuvre et la dirige, plutôt qu’aux qualités d’exécution : il cite comme exemples Rembrandt et Poussin. À cet égard, il distingue deux catégories d’artistes nettement différenciées : ceux chez lesquels l’idée prédomine, qui tirent tout d’eux-mêmes et sont le plus redevables à l’invention : Rembrandt par-dessus tous ; ceux, au contraire, qui excellent dans le rendu, et chez qui l’imitation de la nature joue un rôle plus marqué : Titien ou Murillo. » Ils arrivent par une autre voie à l’une des perfections de l’art. »

Delacroix se trouve ainsi conduit à examiner la question de l’« emploi du modèle ». D’après lui, le modèle ne devrait être que le guide de l’artiste, quelque chose comme le dictionnaire auquel il se plaisait à comparer la nature qui pose devant l’œil du peintre : il serait fait uniquement pour soutenir les défaillances de l’exécution et lui permettre d’avancer avec assurance. À ce propos, il s’analyse lui-même et, faisant un retour sur son passé, reconnaît qu’il a commencé à se satisfaire le jour où il a négligé les petits détails pour subordonner ses compositions à l’idée d’ensemble, le jour où il n’a plus été poursuivi uniquement par l’amour de l’exactitude, où il a compris que la vérité résidait dans l’interprétation de la nature. C’est le contraire qu’il observe chez la plupart des peintres, précisément à cause de l’abus qu’ils font du modèle.

Ce qui s’impose toujours à lui, on le voit, c’est le souci de la composition, c’est la prédominance de l’idée sur l’exécution, c’est la prépondérance de la personnalité de l’artiste qui doit s’affirmer dans toutes ses œuvres, même dans celles qui au premier abord paraissent une reproduction fidèle de la nature ; peut-être même serait-il exact de dire qu’elle doit s’affirmer d’autant mieux que le genre traité est plus proche de la nature. Delacroix pensait bien ainsi, et il émet cette idée dans les observations qu’il présente sur le « paysage ». L’idéalisation, qui n’est autre chose que l’interprétation originale du peintre, lui semble d’autant plus indispensable dans le paysage que celui-ci s’y trouve en communication plus directe avec la réalité, que son œuvre en deviendra nécessairement la copie servile, s’il n’y apporte des qualités de vision personnelle et puissante. Il dit quelque part que « le paysage qu’il lui faut, ce n’est pas le paysage absolument vrai ». Nous ne devons pas voir dans cette phrase la simple constatation de ses tendances particulières, qui le poussaient à ne pas envisager séparément ce genre de composition, à le considérer comme le décor mouvant au milieu duquel il plaçait ses inventions dramatiques ; à ce point de vue, il nous semble bien le descendant des grands peintres décorateurs d’autrefois. Mais, abstraction faite des tendances de Delacroix, si nous nous arrêtons avec lui au genre tel que les paysagistes l’ont traité, nous voyons qu’il y affirme une fois de plus la nécessité de l’idéalisation : « Les peintres qui reproduisent simplement leurs études dans leurs tableaux ne donnent jamais au spectateur un vif sentiment de la nature. Le spectateur est ému parce qu’il voit la nature par souvenir, en même temps qu’il voit votre tableau. » Qu’est-ce autre chose, cette remarque, que la constatation du caractère suggestif de l’œuvre d’art, des conditions de son existence et de sa portée, puisqu’en dernière analyse elle n’agit sur notre âme qu’en ressuscitant, par l’intervention miraculeuse de la mémoire et de l’association des idées, les éléments de sensibilité que la vie antérieure y a accumulés ?

Même en dehors de son art, Delacroix aimait à systématiser, à coordonner les pensées maîtresses que l’observation faisait naître en lui : l’esprit est un, en effet, et, semblable à un instrument d’optique complexe et fidèle, reflète avec des propriétés identiques les différents objets qui lui sont présentés. Les motifs qui l’avaient amené à examiner la peinture isolément, le poussent à l’envisager dans ses rapports avec les autres arts ; il l’analyse comme moyen d’expression du sentiment, indépendamment de toute application pratique ; il y était forcément conduit, et par la pente naturelle de son esprit et par sa culture même qui s’étendait, on le sait, à toutes les manifestations du Beau ; également curieux de littérature, de musique, d’art dramatique, il se révèle bien dans son Journal l’intelligence la plus ouverte, la plus avide de jouissances qui ait jamais paru, car on trouverait difficilement, même dans la période de sa vie la plus absorbée par les grands travaux décoratifs, une semaine entière où ne fût point notée quelque réflexion venue à la suite de lectures, de représentations dramatiques ou d’auditions musicales. La poésie, tout d’abord : il y revient sans cesse, comme à la salutaire auxiliatrice de ses travaux, à la source vivifiante où il va puiser ses inspirations ; les lecteurs du Journal verront, dans l’immense quantité de projets qu’il a notés, l’assiduité de ses fréquentations poétiques ; de ces projets, il en exécuta un grand nombre : il eût fallu la vie de dix peintres pour les exécuter tous. À maintes reprises il émet le regret de n’être pas né poète, après avoir comparé dans leur puissance expressive les arts qui se meuvent dans le temps à ceux qui, comme la peinture, produisent une impression d’un bloc et simultanément. Delacroix en profite pour marquer la nécessité de bien comprendre les limites des différents arts : « L’expérience est indispensable pour apprendre tout ce qu’on peut faire avec son instrument, mais surtout pour éviter ce qui ne doit pas être tenté : l’homme sans maturité se jette dans des tentatives insensées ; en voulant faire rendre à l’art plus qu’il ne doit et ne peut, il n’arrive pas même à un certain degré de supériorité dans les limites du possible. » Certains lui ont reproché de n’avoir pas toujours scrupuleusement obéi au principe qu’il pose ainsi et qu’il aimait à répéter ; nous n’avons pas à examiner la question ; mais en admettant que le reproche fût fondé, on ne saurait voir dans une pareille tendance que l’affirmation de son génie. Il aimait passionnément la peinture, et lorsqu’il en parle, il ne trouve pas d’expressions assez enthousiastes pour en décrire les délices. Une seule chose l’affligeait, c’était sa fragilité ; en présence de ces toiles qui ne peuvent résister à l’action du temps, une indicible tristesse l’envahissait. Il reconnaissait la supériorité des conditions matérielles de l’œuvre écrite, qui traverse les siècles à l’abri de la destruction et n’a rien à craindre des injures du temps.

Attentif à toutes les productions de son époque, Delacroix avait assisté au développement de la forme romanesque, sans enthousiasme, il faut le dire. Il reprochait au roman moderne de s’appuyer sur de faux principes d’esthétique, d’abuser des descriptions de lieux, de costumes, de ne pas assez tenir compte de la psychologie des personnages. Ces objections qui se justifiaient pleinement quand il les adressait à des écrivains comme George Sand et Dumas, il eut le tort de les généraliser, et cela le rendit injuste à l’égard de Balzac, dont il ne comprit jamais le puissant génie. À vrai dire, le genre du roman n’était pas fait pour lui plaire : il est superflu d’en déduire les raisons. En revanche, l’art dramatique le prenait tout entier et faisait vibrer ses fibres les plus délicates. Ceux qui ont lu sa correspondance ont pu remarquer que, lors de son voyage à Londres, son admiration se partagea entre les peintures de l’école anglaise, pour laquelle il avait une prédilection particulière, et les représentations de Shakespeare, qu’il suivait assidûment. Le Journal ne nous apprend rien de nouveau en montrant avec quelle ardeur il lisait son théâtre ; mais il éclaire d’une lumière singulièrement révélatrice une des faces de son esprit sur laquelle nous avons insisté déjà à propos du romantisme, en découvrant son admiration pour notre théâtre français du dix-septième siècle, admiration qui le pousse à mettre en parallèle le système dramatique de Racine et celui de Shakespeare. Ici encore il faudra beaucoup rabattre des opinions erronées que les partisans du romantisme avaient contribué à répandre sur lui, car on y verra, non sans surprise, la démonstration de ses tendances classiques.

Delacroix ne s’attachait pas seulement à la forme dramatique elle-même, mais encore à ses interprètes, et l’on conçoit en effet que le peintre de passions si multiples, l’artiste dans l’œuvre duquel le mouvement et le geste devaient tenir une place prépondérante, ait trouvé dans le jeu des grands comédiens, en outre d’une pure jouissance esthétique, un enseignement salutaire et de précieuses indications. Ses lettres de 1825 datées de Londres décrivent l’enthousiasme que suscita en lui le talent de Kean, de Young, les plus fameux interprètes de l’œuvre shakespearienne. En 1835, il écrivait à Nourrit pour le remercier du plaisir qu’il lui avait fait goûter et du talent dont il avait fait preuve en répandant de l’intérêt sur une pièce comme la Juive, « qui en a grand besoin, ajoute-t-il, au milieu de ce ramassis de friperie qui est si étranger à l’art ». Le Journal contient des appréciations longues et détaillées sur les plus célèbres acteurs de l’époque : Rachel, Mlle Mars, la Malibran, Talma, et toujours dans ce qu’il écrit on voit percer le souci des rapports existant entre l’art du comédien et celui du peintre. Il consulte Talma, il interroge Garcia sur la Malibran, et arrive à cette conclusion que chez le peintre « l’exécution doit toujours tenir de l’improvisation, différence capitale avec celle du comédien ».

Mais l’art qui semble l’occuper par-dessus tout, après la peinture, c’est la musique. À cet égard, il faut distinguer entre les jugements qu’il porte sur la pure musique et sur la musique dramatique. Sans doute, lorsqu’il parle de la première, on peut contester certaines de ses appréciations, notamment à propos de Beethoven, qu’il trouve souvent « confus », bien qu’il admire « la divine symphonie en la », à propos de Berlioz, dont il méconnut le talent : — rappelons, toujours dans le sens du préjugé romantique, que les critiques d’alors se plaisaient à associer leurs noms, et appelaient Berlioz le Delacroix de la musique. — Pourtant, si l’on songe à ce qu’était de son temps l’éducation musicale en France, si l’on réfléchit que le grand art allemand n’avait pas encore pénétré dans le public et n’était encore compris que de quelques rares élus, si d’autre part on abandonne le domaine de la pure musique pour aborder celui de la musique dramatique, on reconnaîtra que, loin d’être un retardataire, il fut plutôt un avancé. Ses aversions et ses préférences ne laissent pas d’être significatives : nous avons vu le jugement qu’il portait sur la Juive ; il détestait Meyerbeer, dans les ouvrages duquel il notait une lourdeur et une vulgarité croissantes, ce qui n’est déjà pas si mal pour son temps : « L’affreux Prophète, que son auteur croit sans doute un progrès, est l’anéantissement de l’art. » En revanche, il ne se lassait pas du Don Juan de Mozart, et les œuvres de Glück lui inspiraient une admiration sans réserve. À leur sujet, il expose sur l’union de la déclamation et de la musique, sur la puissance expressive du son combiné avec la parole, des idées éminemment modernes : « Chez Viardot, musique de Glück… Le philosophe Chenavard ne disait plus que la musique est le dernier des arts. Je lui disais que les paroles de ces opéras étaient admirables. Il faut de grandes divisions tranchées ; ces vers arrangés sur ceux de Racine, et par conséquent défigurés, font un effet bien plus puissant avec la musique. Chenavard convenait, sans que je l’en priasse, qu’il n’y a rien à comparer à l’émotion que donne la musique : elle exprime des nuances incomparables. » Enfin, à propos de certains opéras italiens qui alors étaient à la mode, il écrit ces lignes, qui sans doute eussent profondément stupéfié ses contemporains, s’ils les avaient connues : « Cette musique « mince » ne va pas aux temps héroïques. Le dialogue est bien puéril, et cependant, quand on l’interrompt pour intercaler un morceau de cette musique, on est dans la situation d’un voyageur qui fait une route insipide, mais qui voudrait n’arrêter qu’au bout de sa carrière : en un mot, c’est un « genre bâtard », bâtard quant au poème par la niaise imitation de mœurs qui ne nous touchent pas, bâtard par cette musique d’opéra-comique. »

Delacroix voyagea peu, ou du moins ne séjourna guère dans les pays qu’il visita. Si l’on excepte l’excursion au Maroc qui devait avoir une influence considérable sur son talent, il ne paraît pas qu’il soit demeuré longtemps dans les villes d’art qu’il traversa. Ainsi, à son retour du Maroc en 1832, il voit les musées de Séville, mais c’est à peine s’il y reste ; en tout cas, il ne songe pas à s’y arrêter pour copier les maîtres. En 1850, après de longues hésitations, il se décide à partir en Belgique : il visite Bruxelles, Anvers, Malines, Coblentz, Cologne, puis revient à Bruxelles et de là rentre à Paris. Il ne pousse même pas jusqu’en Hollande et paraît impatient de reprendre ses travaux. Un séjour qui semble lui avoir été particulièrement agréable fut celui qu’il fit à Londres en 1825 ; mais il était dans les premières années de sa carrière de peintre, et n’avait pas encore cet impérieux besoin de production ininterrompue qui caractérise l’époque de sa maturité. Le pays qu’il regretta toujours de n’avoir pas vu, c’est l’Italie. À son ami Soulier qui se trouvait à Florence en 1821, il écrivait pour lui dire qu’il enviait son bonheur ; mais comme il avait renoncé à « courir la chance du prix », et que ses modiques ressources ne lui permettaient pas de songer à un aussi long voyage, il se voyait contraint d’en détourner sa pensée ; plus tard, alors qu’il eût pu mettre son projet à exécution, il en fut distrait par ses travaux ; dans les dernières années de sa vie, l’idée d’un voyage à Venise le préoccupa encore : il fit des plans, prit des renseignements, mais finalement y renonça. Faut-il regretter, au point de vue de son œuvre, qu’il n’ait pas visité l’Italie ? Nous ne le pensons pas : sans doute il eût gagné à ce voyage une connaissance approfondie des maîtres qu’il aimait, que l’on ne peut juger « définitivement » qu’en les voyant dans leur pays, dans leur cadre, avec le décor du milieu environnant. L’éducation de son esprit en eût été plus complète ; son opinion sur certains artistes de la Renaissance aurait été modifiée en plusieurs points ; il n’est pas probable que son œuvre en eût subi le contre-coup. La vérité nous paraît être que, semblable à tous les grands inventeurs, Delacroix était attaché au sol natal par l’impérieuse nécessité de la production ; il n’avait pas trop de tout son temps pour exécuter les immenses projets qui fourmillaient dans son cerveau ; il constate quelque part, avec terreur, mais aussi avec une fierté légitime, qu’il faudrait dix existences d’artiste pour les mener à bien ; et de fait, lorsqu’on suit attentivement dans ce Journal la marche de sa pensée, lorsqu’on voit ce besoin incessant d’invention, cet amour absorbant du travail qui a dompté toute autre passion, on est amené à le rapprocher de ces grands maîtres du seizième siècle dont il apparaît, par l’énergie créatrice, le descendant incontestable.

Dans les jugements qu’il porte sur les peintres fameux de la Renaissance, et bien que ces jugements se ressentent souvent de l’incomplète connaissance qu’il en eut, Delacroix est toujours conséquent avec les principes d’esthétique exposés plus haut. On remarquera que pour certains son opinion se modifia avec l’âge, et subit l’influence de son éducation personnelle : la chose est frappante en ce qui concerne Michel-Ange et Titien. Les idées de Delacroix sur ces deux artistes diffèrent complètement à vingt années de distance, suivant que l’on consulte les premiers ou les derniers cahiers du Journal ; cela tient à ce qu’il ne vit de leur œuvre que des exemplaires insuffisants pour les juger « absolument et définitivement » ; cela tient aussi à ce qu’il ne les visita point dans leur patrie ; cela tient enfin à ce que les points de vue se modifient avec l’âge, à ce que des qualités qui semblent prépondérantes au début d’une carrière prennent une importance moindre à l’époque de la maturité, tandis que d’autres occupent la première place : on ne saurait expliquer autrement ses variations à l’égard de ces deux grands hommes. Pourtant il est une chose certaine, c’est que les principes dominateurs de son esthétique demeurent le critérium de ses préférences. Nous avons vu à quel point il prisait la hardiesse d’invention, la prédominance de l’imagination : tel est le secret de son enthousiasme pour Rubens, sur le compte duquel il n’a jamais varié. Quelque partie du Journal que l’on examine, que l’on se réfère aux premières années, alors qu’il l’étudiait au Louvre, et faisait des copies de ses œuvres, à son voyage en Belgique, ou bien à la dernière période de sa vie, c’est toujours la même admiration et le même motif raisonné d’admiration. Il aime en lui la force, la véhémence, l’éclat, l’exubérance, la connaissance approfondie des moyens de l’art. Les dernières pages du Journal exaltent la vie prodigieuse des compositions de Rubens : « Il vous impose ces prétendus défauts qui tiennent à une force qui l’entraîne lui-même et nous subjugue, en dépit des préceptes qui sont bons pour tout le monde excepté pour lui. »

De même pour Rembrandt, dont il devait pénétrer le génie mystérieux mieux qu’aucun peintre de son temps. Il chérissait en lui le sens dramatique des choses, l’intuition profonde des âmes, cette étrange et douloureuse compréhension de la vie, par laquelle le grand artiste nous fait vibrer jusqu’aux profondeurs de notre être. Dans une page de l’année 1851, que Delacroix n’eût sans doute pas, à cette époque, livrée à la publicité, car il en comprenait la portée révolutionnaire, il compare Raphaël et Rembrandt, et confie à son Journal le secret de ses préférences : « Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un beaucoup plus grand peintre que Raphaël. J’écris ce blasphème propre à faire dresser les cheveux de tous les hommes d’école, sans prendre décidément parti ; seulement je trouve en moi, à mesure que j’avance dans la vie, que la vérité est ce qu’il y a de plus beau et de plus rare. Rembrandt n’a pas, si vous voulez, l’élévation de Raphaël. Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les lignes, Rembrandt l’a-t-il dans la mystérieuse conception des sujets, dans la profonde naïveté des expressions et des gestes. Bien qu’on puisse préférer cette emphase majestueuse de Raphaël qui répond peut-être à la grandeur de certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les hommes de goût, mais j’entends d’un goût véritable et sincère, que le grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève de Pérugin. »

Les maîtres vénitiens furent toujours chers à Delacroix. Ici encore il lui manqua de ne pas les avoir vus chez eux, d’autant mieux qu’il n’existe pas d’école tenant par des racines plus profondes au milieu d’où elle sortit, s’expliquant plus complètement par ce milieu. S’il les avait étudiés à Venise, il est probable que ses opinions à leur égard eussent été modifiées en certains points. Titien est celui sur lequel il insiste le plus volontiers ; de tous les Vénitiens il est d’ailleurs celui qu’on peut le mieux connaître en dehors de Venise. Véronèse eut la plus salutaire et la plus constante influence sur le développement de son talent de coloriste. Delacroix allait l’étudier au Louvre, ne se lassant pas d’interroger ses œuvres dans lesquelles il cherchait à découvrir les secrets de la technique picturale. Le nom de Véronèse revient constamment dans le Journal, quand il parle de son métier, et c’est en s’appuyant sur ses exemples qu’il présente une défense en règle de la couleur ; en réalité, c’est sa propre cause qu’il soutient ; pour en bien comprendre l’importance, il faut se rappeler les attaques qu’il avait eu à supporter, la prépondérance que l’école d’Ingres attribuait au dessin, les reproches que vingt années durant on avait adressés à Delacroix de méconnaître le rôle de la ligne et d’avoir uniquement recours au moyen « matériel » de la couleur. Il s’insurge contre cette prétendue matérialité, et il est au moins curieux de le voir, alors qu’il l’avait surabondamment prouvé par les multiples exemples de ses œuvres personnelles, s’efforçant d’établir par le raisonnement, en 1857, que la couleur est tout aussi idéale que le dessin. Mais il est un autre peintre que Delacroix n’a jamais connu, parce qu’en dehors du Palais-Ducal et des églises de Venise on ne saurait avoir la moindre idée de son génie : c’est Tintoret. J’imagine que si dans les dernières années de sa vie, alors que les magnifiques compositions décoratives de la galerie d’Apollon, de l’Hôtel de ville, du Palais-Bourbon avaient solidement établi sa gloire, et lui avaient prouvé à lui-même ce dont il était capable, j’imagine que s’il avait mis à exécution son projet de voir Venise, il eût ressenti, au Palais-Ducal et à la Scuola de San Rocco, une des plus grandes émotions comme un des plus vifs bonheurs qu’il puisse être donné à un artiste de goûter, en découvrant chez un maître d’autrefois un génie frère du sien, et en retrouvant dans l’œuvre de peinture la plus sublime qui jamais ait été conçue un tempérament et des tendances identiques aux siennes. Devant ce prodigieux poème en peinture qui raconte depuis ses origines jusqu’à son aboutissement final la divine légende de Jésus, en face de cette surabondance de vie et d’invention, Delacroix aurait trouvé la confirmation d’une de ses plus chères idées : la supériorité de l’art décoratif, comme aussi l’exemplaire le plus tranché de la qualité qu’il admirait par-dessus tout : la puissance imaginative.

Nous arrivons au point le plus délicat du Journal, à celui sur lequel la curiosité du lecteur se porte toujours avidement dans des publications de cet ordre : les jugements sur les contemporains. Ils le savent bien et connaissent le parti qu’on en peut tirer, les écrivains qui, se souciant uniquement de bruit et de réclame, exploitent avec opiniâtreté cette tendance. Nous en avons eu des exemples fameux, récemment encore dans la publication d’un journal où il resterait sans doute assez peu de chose, si l’on en retranchait ce qui n’y devrait pas être. Dans l’œuvre qui nous occupe, disons-le bien haut pour la plus grande gloire de son auteur, il ne saurait être question de préoccupations semblables. Ceux qui y chercheraient, sur les hommes célèbres de son temps, des révélations intimes dictées à Delacroix par un parti pris de dénigrement, risqueraient fort d’être déçus. Non que l’artiste ait été dépourvu de cette lucidité d’analyse, de cette pénétration critique qui perce à jour les faiblesses communes à tous les hommes éminents ; non qu’il se soit jamais départi de cette indépendance sans laquelle il n’est pas d’esprit supérieur. Nous l’avons déjà dit, et nous ne pouvons assez le répéter, l’intérêt de ces notes journalières est dans leur sincérité ; on y découvre certaines faces de l’esprit du maître, certaines préférences et certaines antipathies qui sans elles seraient demeurées inconnues ; il s’y trouve donc des jugements sévères, mordants quelquefois, mettant à nu les parties faibles d’un talent ou d’un caractère ; mais la raison comme le bon goût s’y manifestent toujours et viennent atténuer ce que la passion exclusive pourrait avoir de trop ardent.

Presque tous les artistes célèbres de l’époque sont jugés dans le Journal de Delacroix. Nommons, pour n’en citer que quelques-uns, Charlet, Géricault, Gros, Girodet, Ingres, Delaroche, Flandrin, Couture, Corot, Rousseau, Chenavard, Meissonier, Gudin, Courbet, Millet, Decamps. Lorsque Delacroix est en présence d’un tempérament de peintre directement hostile au sien, on s’en aperçoit dès l’abord, car il ne cache pas son impression : Delaroche, par exemple. Il ne pouvait supporter ni sa méthode de composition, ni sa couleur, faite, comme disait Th. Gautier, « avec de l’encre et du cirage ». Il se montre à son égard d’une sévérité extrême et compare ses tableaux « à la patiente récréation d’un amateur qui n’a aucune exécution comme peintre ». De même pour Flandrin, dont il ne pouvait goûter, on le conçoit, la manière sèche et guindée, le parti pris d’affectation, le style froid et voulu. Delacroix aimait trop la vie, la spontanéité, tout cet ensemble de qualités originales dont nous l’avons vu faire l’éloge, pour être indulgent à cet art raide et maniéré. Le nom d’Ingres, est-il besoin de le dire ? revient constamment sous sa plume : il suit ses expositions, note au retour l’impression reçue, tâche de se procurer, par tous les moyens possibles, des esquisses ou des dessins de son rival, les copie ou les calque, car il entend pénétrer ses secrets et ne le juger qu’en connaissance de cause. Néanmoins il semble à son égard d’une rigueur excessive, que certains trouveront assez voisine de l’injustice ; il insiste avec complaisance sur ses défauts, ferme volontairement les yeux sur des qualités incontestables, que lui-même ne pouvait contester ; il s’obstine à ne pas les voir et contre lui seul peut-être laisse percer une animosité manifeste. Cette animosité trouve sa cause, sinon son excuse, dans une parfaite réciprocité, et si l’on réfléchit à la violence, à l’âpreté des critiques qui furent dirigées contre ses œuvres au nom des théories artistiques chères à son illustre adversaire, on comprend qu’il ait été aveuglé sur sa réelle valeur, on comprend surtout qu’il ne faut pas demander à la générosité humaine plus qu’elle ne peut donner ! L’impartialité de Delacroix est entière quand il juge des artistes dont les théories allaient contre les siennes, mais dans l’œuvre desquels il découvre un véritable talent : Courbet entre autres. Nous savons son opinion sur le réalisme, qu’il appelait : « l’antipode de l’art. » En visitant une des expositions de Courbet, il note la vulgarité de ses sujets, mais s’arrête étonné devant la vigueur de sa facture. Il rencontre Couture, constate sans en être surpris « qu’il ne voit et n’analyse comme tous les autres que des qualités d’exécution ». Dans ce domaine restreint, Delacroix reconnaît son talent et fait du même coup le procès de tous les « gens de métier ». Avec Millet, il s’entretient de Michel-Ange et de la Bible, plaisir qu’il goûte assez rarement avec les peintres, si l’on en croit son Journal ; il remarque ses œuvres à une époque où elles étaient méconnues de tous, non sans lui reprocher la prétention affectée, la tournure ambitieuse de ses paysans. Quant à Corot, il salue en lui un véritable artiste. Les observations présentées plus haut sur le paysage, sur la manière dont il le comprenait, sur l’idéalisation qu’il y jugeait indispensable, suffisent pour expliquer son admiration à l’endroit de ce maître unique.

Pour en revenir au romantisme, il est au moins piquant de connaître son jugement sur les chefs incontestés d’un mouvement artistique auquel l’opinion publique le rattachait obstinément, car ce jugement est singulièrement significatif, s’il n’est pas équitable. Mais en fait, peut-on parler ici de justice ou d’injustice, quand il ne doit s’agir que de la manifestation d’une personnalité très tranchée et d’opinions cadrant avec cette personnalité ? Il n’aimait pas le génie de Victor Hugo, qu’il trouvait incorrect. L’extraordinaire puissance de verbe du poète ne lui faisait pas pardonner son exubérance ; entre eux d’ailleurs il y eut complète réciprocité d’antipathie : Victor Hugo ne comprit jamais le genre de beauté propre aux conceptions de Delacroix. La cause n’en est-elle pas que l’un fut toujours un grand poète en peinture, tandis que l’autre demeure le plus vigoureux peintre, le plus hardi sculpteur que nous ayons en poésie ? Les hardiesses de Berlioz dans le domaine symphonique lui furent également insupportables ; on ne manquera pas de dire qu’il en faut chercher la raison dans une éducation musicale exclusivement italienne ; nous ne le pensons pas, et s’il ne suffit point, pour établir le contraire, de rappeler le passage de cette étude dans lequel nous notions ses préférences et ses antipathies musicales, nous ajouterons que son admiration fut sans réserve à l’égard d’un compositeur tout aussi original que Berlioz, d’un génie tout aussi inventif, quoique dans un genre différent : Chopin. On trouvera dans ses jugements sur les autres contemporains : Lamartine, G. Sand, Dumas, Th. Gautier, et tant d’autres moins célèbres, l’affirmation de ses goûts esthétiques : nous ne pouvons nous étendre sur ce sujet ; contentons-nous de rappeler, pour conclure, cette idée précédemment émise, à savoir que Delacroix s’y manifeste comme un esprit d’allure plutôt classique.

En somme, et si l’on tente de résumer l’impression maîtresse qui se dégage de cette étude, si l’on s’efforce d’embrasser d’une vue d’ensemble les éléments fragmentaires de cette grande intelligence, telle qu’elle apparaît dans l’œuvre offerte au public, on doit penser que, loin d’être nuisible à la gloire de l’artiste, comme si souvent il arrive, une telle œuvre ne saurait que lui profiter, en éclairant d’une lumière complète les traits saillants de son génie. L’homme s’y révèle ce que lui-même ambitionnait d’être : discret dans ses allures, réservé dans ses rapports, subordonnant sa conduite à des principes de sage prudence que sa nature ne lui eût pas inspirés, mais dont l’expérience de la vie lui avait démontré la nécessité, et dans lesquels les envieux seuls ont pu voir un indice de sécheresse d’âme. Le penseur s’y montre avec la complexité de ses tendances, l’universalité de ses vues, son admirable aptitude à tout comprendre et à tout goûter de ce qui touche au domaine de l’esprit. L’artiste enfin, si grand qu’il nous soit déjà connu, en sort plus grand encore. En le suivant depuis l’origine de sa carrière jusqu’à sa mort, nous le voyons chérissant son art d’un amour fanatique, obéissant au seul mobile d’une destinée glorieuse, incapable de ces compromissions, fréquentes même chez les hommes de talent, et qui marquent leurs œuvres d’une tare souvent irrémédiable ! Sans doute il eut des faiblesses : les plus illustres n’en sont pas exempts ; mais elles n’étaient pas de nature à influer sur son génie et sur son œuvre : il ne fut pas insensible aux honneurs, et, quand il les ambitionna, dut se soumettre à des démarches quelque peu gênantes vis-à-vis de peintres dont il ne pouvait apprécier le talent. Qu’importe, après tout ? Ce sont là bien petites choses quand il s’agit d’un si éminent esprit. Il demeurera l’un de nos plus glorieux artistes, à n’en pas douter le plus grand peintre de ce siècle, disons mieux, un des plus grands peintres qui aient jamais paru, un de ces anneaux imbrisables qui constituent la chaîne immortelle de l’Art !


Paul FLAT.


JOURNAL

DE

EUGÈNE DELACROIX



1822

Louroux, mardi 3 septembre 1822[1]. — Je mets à exécution le projet formé tant de fois d’écrire un journal. Ce que je désire le plus vivement, c’est de ne pas perdre de vue que je l’écris pour moi seul. Je serai donc vrai, je l’espère ; j’en deviendrai meilleur. Ce papier me reprochera mes variations. Je le commence dans d’heureuses dispositions.

Je suis chez mon frère ; il est neuf heures ou dix heures du soir qui viennent de sonner à l’horloge du Louroux. Je me suis assis cinq minutes au clair de lune, sur le petit banc qui est devant ma porte, pour tâcher de me recueillir ; mais quoique je sois heureux aujourd’hui, je ne retrouve pas les sensations d’hier soir… C’était pleine lune. Assis sur le banc qui est contre la maison de mon frère, j’ai goûté des heures délicieuses. Après avoir été reconduire des voisins qui avaient dîné et fait le tour de l’étang, nous rentrâmes. Il lisait les journaux, moi je pris quelques traits des Michel-Ange que j’ai apportés avec moi : la vue de ce grand dessin m’a profondément ému et m’a disposé à de favorables émotions. La lune, s’étant levée toute grande et rousse dans un ciel pur, s’éleva peu à peu entre les arbres. Au milieu de ma rêverie et pendant que mon frère me parlait d’amour, j’entendis de loin la voix de Lisette[2]. Elle a un son qui fait palpiter mon cœur ; sa voix est plus puissante que tous autres charmes de sa personne, car elle n’est point véritablement jolie ; mais elle a un grain de ce que Raphaël sentait si bien ; ses bras purs comme du bronze et d’une forme en même temps délicate et robuste. Cette figure, qui n’est véritablement pas jolie, prend pourtant une finesse, mélange enchanteur de volupté et d’honnêteté… de fille…, comme il y a deux ou trois jours, quand elle vint, que nous étions à table au dessert : c’était dimanche. Quoique je ne l’aime pas dans ses atours qui la serrent trop, elle me plut vivement ce jour-là, surtout pour ce sourire divin dont je viens de parler, à propos de certaines paroles graveleuses qui la chatouillèrent et firent baisser de côté ses yeux qui trahissaient de l’émotion ; il y en avait certes dans sa personne et dans sa voix ; car, en répondant des choses indifférentes, elle (sa voix) était un peu altérée et elle ne me regardait jamais. Sa gorge aussi se soulevait sous le mouchoir. Je crois que c’est ce soir-là que je l’ai embrassée dans le couloir noir de la maison, en rentrant par le bourg dans le jardin ; les autres étaient passés devant, j’étais resté derrière avec elle. Elle me dit toujours de finir, et cela tout bas et doucement ; mais tout cela est peu de chose. Qu’importe ? Son souvenir, qui ne me poursuivra point comme une passion, sera une fleur agréable sur ma route et dans ma mémoire. Elle a un son de voix qui ressemble à celui d’Élisabeth, dont le souvenir commence à s’effacer.

— J’ai reçu dimanche une lettre de Félix[3], dans laquelle il m’annonce que mon tableau a été mis au Luxembourg[4]. Aujourd’hui mardi, j’en suis encore fort occupé ; j’avoue que cela me fait un grand bien et que cette idée, quand elle me revient, colore bien agréablement mes journées. C’est l’idée dominante du moment et qui a activé le désir de retourner à Paris, où je ne trouverai probablement que de l’envie déguisée, de la satiété bientôt de ce qui fait mon triomphe à présent, mais point une Lisette comme celle d’ici, ni la paix et le clair de lune que j’y respire.

Pour en revenir à mes plaisirs d’hier lundi soir, je n’ai pu résister à consacrer le souvenir de cette douce soirée par un dessin, que j’ai fait dans mon album, de la simple vue que j’avais, du banc où je me suis si bien trouvé. J’espère remonter le plus que je pourrai à mes idées et à mes jouissances intérieures…, mais au nom de Dieu, que je continue ! — Me rappeler les idées que j’ai eues sur ce que je veux faire à Paris en arrivant pour m’occuper, et sur les idées qui me sont venues pour des sujets de tableaux.

— Faire mon Tasse en prison[5] grand comme nature.

Jeudi 5 septembre. — J’ai été à la chasse avec mon frère par une chaleur étouffante ; j’ai tué une caille, en me retournant, d’une manière qui m’a attiré les éloges du frère. Ce fut, au reste, la seule pièce de la chasse, quoique j’aie tiré trois coups sur des lapins[6].

Le soir on allait au-devant de Mlle Lisette, qui est venue raccommoder mes chemises. S’étant trouvée un peu en arrière, je l’ai embrassée ; elle s’est débattue de manière à me faire peine, parce que j’ai vu résistance de son cœur. À une deuxième reprise, je l’ai retrouvée. Elle s’est nettement défaite de moi, en me disant que si elle le voulait, elle me le dirait tout de même. Je l’ai repoussée avec une humeur douloureuse et j’ai fait un tour ou deux dans l’allée, devant la lune qui se levait. Je la retrouve encore : elle allait prendre de l’eau pour le souper ; j’eus envie de bouder et de n’y pas retourner ; cependant je cédai encore… « Vous ne m’aimez donc pas ? — Non ! — En aimez-vous un autre ? — Je n’aime personne », réponse ridicule, qui voulait dire assez. Cette fois j’ai laissé tomber avec colère cette main que j’avais prise et j’ai tourné le dos, blessé et chagrin. Sa voix a laissé expirer un rire qui n’était pas un rire. C’était un reste de sa protestation faite, à demi sérieuse. Mais que ce qu’il y a d’odieux lui en reste ! Je suis retourné à mon allée et rentré en affectant de ne la point regarder.

Je désire vivement n’y plus penser. Quoique je n’en sois pas amoureux, je suis indigné et désire plutôt quelle en ait des regrets. Dans ce moment où j’écris, je voudrais exprimer mon dépit. Je me proposais, auparavant de l’aller voir laver demain. Céderai-je à mon désir ? Mais dès lors, tout n’est donc pas fini, et je serais assez lâche pour revenir ? J’espère et désire que non.

— Causé tard avec mon frère.

L’anecdote du capitaine de vaisseau Roquebert qui se fait clouer sur une planche et jeter à la mer, bras et jambes emportés : sujet à transmettre et beau nom à sauver de l’oubli.

Quand les Turcs trouvent les blessés sur le champ de bataille ou même les prisonniers, ils leur disent : « Nay bos » (N’ayez pas peur), et leur donnant par le visage un coup de la poignée de leur sabre qui leur fait baisser la tête, ils la leur font voler.

— Peu de chose remarquable, hier 4… C’était avant-hier l’anniversaire de la mort de ma bien-aimée mère…[7]. C’est le jour où j’ai commencé mon journal. Que son ombre soit présente, quand je l’écrirai, et que rien ne l’y fasse rougir de son fils !

— J’ai écrit ce soir à Philarète[8].

— Cette idée ne s’était jamais présentée à moi comme hier, et elle m’a été suggérée par mon frère : nous venions de tuer un lièvre et, la fatigue disparue, nous en prîmes occasion d’admirer combien le moral a d’influence sur le physique. Je citais le trait de l’Athénien qui expira en apprenant la victoire de Platée (je crois), des soldats français à Malplaquet, et mille autres ! C’est d’un grand poids en faveur de l’élévation de l’âme humaine, et je ne vois pas ce qu’on peut y répondre. Quelle exaltation les trompettes et surtout les tambours battant la charge !

7 septembre. — J’ai lu dans le jardin des passages de Corinne[9] sur la musique italienne qui m’ont fait plaisir ; elle décrit aussi le Miserere du vendredi saint :

« Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avec transport. Le Dante dans le poème du Purgatoire rencontre un des meilleurs chanteurs de son temps ; il lui demande un de ses airs délicieux, et les âmes ravies s’oublient en l’écoutant jusqu’à ce que leur gardien le rappelle »

(sujet admirable de tableau)

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
« La gaieté même que la musique bouffe sait si bien exciter n’est point une gaieté vulgaire qui ne dit rien à l’imagination ; au fond de la joie qu’elle donne, il y a des sensations poétiques, une agréable rêverie que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique est un plaisir si passager, on le sent tellement s’échapper à mesure qu’on l’éprouve, qu’une impression mélancolique se mêle à la gaieté qu’elle cause. Mais aussi quand elle exprime la douleur, elle fait encore naître un sentiment doux, le cœur bat plus vite en l’écoutant ; la satisfaction que cause la régularité de la mesure, en rappelant la brièveté du temps, donne le besoin d’en jouir. »


12 septembre. — L’oncle Riesener et son fils[10], avec Henri Hugues[11], sont venus nous surprendre ici, et je passe des journées amusantes. J’ai été ému d’un grand plaisir, quand, nous trouvant à dîner chez le curé voisin, on est venu nous annoncer qu’ils étaient là.

J’ai pris ces jours-ci la résolution d’aller chez M. Gros[12], et cette idée m’occupe bien fortement et agréablement.

— Nous avons parlé ce soir de mon digne père…[13].

Me rappeler plus en détail les différents traits de sa vie : mon père en Hollande, surpris dans un dîner avec les directeurs par les conjurés excités par le gouvernement lui-même ; il harangue les soldats ivres et brutaux, sans la moindre émotion. Un d’eux le met en joue, et le coup est détourné par mon frère. Il leur parlait en français, à ces brutaux de Hollandais. Le général français, de connivence avec les insurgés, veut lui donner une escorte ; il répond qu’il refuse l’escorte des traîtres.

L’opération[14] — faisant déjeuner auparavant ses amis et les médecins, donnant l’ouvrage à ses ouvriers. L’opération se fit en cinq temps. Il dit, après le quatrième : « Mes amis, voilà quatre actes, que le cinquième n’en fasse pas une tragédie. »

Je veux, l’année prochaine, en revenant, copier ici le portrait de mon père.

— Un homme célèbre dit à un fanfaron jeune et impertinent, qui se vantait de n’avoir jamais eu peur de rien : « Monsieur, vous n’avez donc jamais mouché la chandelle avec vos doigts ! »

— Pense à affermir tes principes. — Pense à ton père et surmonte ta légèreté naturelle ; ne sois pas complaisant avec les gens à conscience souple.

13 septembre. — Voilà la lettre que j’écris à ma sœur[15] la veille au soir de mon départ du Louroux :

« J’ai tardé jusqu’à ce jour à te répondre, parce que je comptais t’aller voir. Maintenant que je vais retourner à Paris pour des choses importantes qui regardent ma peinture, je te transmets des renseignements donnés par Félix. Comment que tu interprètes ma conduite, sois persuadée que mes sentiments n’ont point changé ; j’espère te le prouver, quand je te verrai. Je veux seulement que notre amitié soit de plus fondée à l’avenir sur l’intelligence claire de nos droits respectifs… Je vais donc très incessamment retourner à Paris, où je te retrouverai à la fin de ce mois, si tu ne changes pas d’avis. J’ai été bien peiné de voir que tu n’aies pas cru devoir répondre à la lettre que mon frère t’avait écrite, en même temps que moi. J’en avais espéré un retour et une réconciliation, qui aurait fait mon plus grand bonheur.
Adieu, etc. »

— J’ai reçu ce soir une lettre de Piron[16] et de Pierret[17] : j’ai pris subitement le parti de retourner à Paris. Il me semble, en partant ainsi sans avoir le temps de me reconnaître, que je ne goûterai pas assez d’avance le plaisir de revoir mes bons amis. Pierret, dans sa lettre, me parle de ce que Félix m’avait touché dans sa dernière. Je me trouve calmé sur tous ces articles, et je m’abandonne un peu à ce que m’amèneront les circonstances. Je ne puis décidément renoncer à ma sœur, surtout lorsqu’elle est abandonnée et malheureuse ; je pense que je n’aurai rien de mieux à faire que de confier ma position à Félix et de le prier de m’indiquer un homme de loi, honnête avant tout, pour avoir l’œil à mes affaires et à celles de mon frère.

— Je pars emportant des impressions pénibles sur la situation de mon frère[18]. Je suis libre et jeune, moi ; lui si franc et loyal, et que le caractère dont il est revêtu devait placer au premier rang des hommes estimables, vit entouré de brutaux et de canailles… Cette femme a bon cœur, mais est-ce là seulement ce qu’il devait espérer pour donner la paix à la fin de sa carrière agitée ? Henri Hugues m’a présenté sa position d’une manière que j’avais toujours sentie ainsi, mais dont le sentiment s’était émoussé par l’habitude ; je n’ose prévoir qu’avec déchirement l’avenir qui l’attend… Quelle triste chose que de ne pouvoir avouer sa compagne en présence des gens bien nés, ou d’être réduit à se faire de ce malheur une arme à braver ce qu’il arrive à nommer des préjugés !… Il y a eu avant-hier une espèce de bal précédé d’un dîner qui a mis en lumière à mes yeux tout le désagrément de sa position.

Ce matin l’oncle Riesener et son fils Henry sont partis. Cette séparation, qui doit cependant être courte, m’a été pénible. Je me suis attaché à Henry. Il est quelque peu ricaneur, d’une façon qui le fait juger peu favorablement au premier abord, mais c’est un honnête homme. Hier soir, cette veille de séparation, qui devait être sensible surtout à mon frère, nous avons dîné tard et avec expansion. Avant-hier, jour de ce dîner, je me suis raccommodé avec Lisette et ai dansé avec elle assez avant dans la nuit, me trouvant avec la femme de Charles, Lisette et Henry : j’ai éprouvé de fâcheuses impressions. J’ai du respect pour les femmes ; je ne pourrais dire à des femmes des choses tout à fait obscènes. Quelque idée que j’aie de leur avachissement, je me fais rougir moi-même, quand je blesse cette pudeur dont le dehors au moins ne devrait pas les abandonner. Je crois, mon pauvre réservé, que ce n’est pas la bonne route pour réussir auprès d’elles…

Paris, mardi 24 septembre. — Je suis arrivé hier dimanche matin. J’ai fait un voyage désagréable sur la banquette et sur l’impériale par un froid désagréable et une pluie battante. Je ne sais pourquoi le plaisir que je me promettais à revoir Paris s’affaiblissait à mesure que j’approchais. J’ai embrassé Pierret, et je me suis trouvé triste : les nouvelles du jour en sont la cause. J’ai été dans la journée voir mon tableau au Luxembourg et suis revenu dîner chez mon ami. Le lendemain, j’ai vu Édouard[19] avec bien du plaisir ; il m’a appris qu’il cherchait avec ardeur d’après Rubens. J’en suis enchanté. Il lui manquait surtout de la couleur, et je me suis réjouis de ces études qui le conduiront à un vrai talent et à des succès que je désire si fort lui voir obtenir. Il n’a rien obtenu au Salon : c’est pitoyable ! Nous nous sommes promis de nous voir cet hiver.

Sortant de chez lui, j’ai rencontré Champion[20], je l’ai revu avec un vrai plaisir ; puis j’ai revu Félix ; nous nous sommes embrassés bien tendrement.

Le soir au concours de l’académie.

— J’ai fait mes adieux à mon frère, le vendredi à deux heures environ, près du bourg de Louans. J’étais très ému, il l’était aussi. J’ai plus d’une fois tourné la tête ; je me suis assis plus loin sur des bruyères, l’âme remplie de sentiments divers. J’ai passé une soirée assez ennuyeuse à Sorigny, en attendant la diligence, qui n’a passé que fort tard.

Paris, 5 octobre. — Bonne journée. J’ai passé la journée avec mon bon ami Édouard.

Je lui ai expliqué mes idées sur le modelé : elles lui ont fait plaisir.

Je lui ai montré des croquis de Soulier[21].

J’avais été le matin avec Fedel[22] voir mon oncle Riesener, qui m’a invité à dîner lundi prochain avec la famille. Je m’en promets du plaisir.

Nous avons été tous trois et Rouget[23], que nous avons pris chez lui, voir d’abord les prix exposés. Le torse et le tableau de Debay[24], élève de Gros, élève couronné, m’ont dégoûté de l’école de son maître, et hier encore j’en avais envie !…

Mon oncle a paru touché et charmé de mon tableau. Ils me conseillent d’aller seul, et je m’en sens aujourd’hui une grande envie.

Chose unique, qui m’a tracassé toute la journée, c’est que je pensais toujours à l’habit que j’ai essayé le matin et qui allait mal ; je regardais tous les habits dans les rues. Je suis entré avec Fedel à la séance de l’Institut, où l’on a couronné les prix. Je suis revenu en hâte dîner et ai retrouvé Édouard.

— J’aime beaucoup Fedel. Je regrette qu’il ne travaille pas plus activement.

— Mon oncle m’a proposé de me mener chez M. Gérard, faire une aquarelle d’après le Paysage d’hiver, d’Ostade, et le Peintre dans son atelier, de je ne sais qui, et quelques autres petits Flamands encore.

— Voir à la poste pour étudier les chevaux.

Le roi Balthazar, fils de Nabuchodonosor, profane dans un grand festin les vases sacrés enlevés à Jérusalem par son père… Au milieu de ce festin sacrilège, parut une main qui écrivit en caractères mystérieux et inintelligibles l’arrêt de ce prince, qui lui fut expliqué par le prophète Daniel[25].

Gédéon défait les Madianites en faisant prendre à trois cents de ses soldats des trompettes et des lampes renfermées dans des vases de terre. Il entre la nuit au milieu de leur camp et donne lui-même le signal avec une trompette ; ses soldats firent retentir le son de leurs trompettes dans tout le camp des Madianites qu’ils entouraient. En même temps ils brisèrent les vases de terre qu’ils avaient dans l’autre main et ils élevèrent la lampe qu’ils y avaient cachée. À cet éclat et à leurs acclamations, les Madianites furent saisis d’épouvante et, tournant leurs épées contre eux-mêmes, s’entre-tuèrent.

Pharaon fait jeter dans le Nil les enfants mâles des Hébreux.

Booz amène Ruth, qui glanait auprès des moissonneurs qui se reposaient et prenaient leur repas.

Une jeune Canadienne traversant le désert avec son époux est prise par les douleurs de l’enfantement et accouche ; le père prend dans ses bras le nouveau-né[26].

Le comte d’Egmont conduit au supplice. Tout ce peuple qui l’aime se tait par peur. Le duc d’Albe, avec sa tête longue et sèche, peut être là. L’échafaud de loin tendu de noir et les cloches en branle.

Alqemon Sidney condamné à mort.

Mardi 8 octobre. — Édouard me dit qu’il avait trouvé dans la même maison deux ateliers qui pourraient nous convenir[27]. J’ai passé ma journée dans les plus tristes quartiers du monde. J’étais tout trempé de mélancolie.

J’ai vu Pierret le soir et j’ai pu apprécier plus à mon aise les charmes de sa jolie bonne.

J’ai dîné, hier 7, chez mon oncle Riesener avec l’oncle Pascot[28], la tante, Hugues, etc. Bonne journée.

Le dimanche 6, travaillé chez Champion, où je me congelais. Allé avec lui dîner à Neuilly. Bonne partie, dont je conserverai agréable souvenir. Champion est bon, malgré ses travers ; il a bon cœur, et je désire vivement le voir sortir de son bourbier.

Jeudi dernier, j’avais vu Tancrède[29] pour la troisième fois. J’y ai éprouvé bien du plaisir. Mes douces impressions ont été gâtées par une lettre de mon frère, que j’ai trouvée à mon arrivée. Le souvenir m’en contrarie à tel point que je ne veux pas me rappeler ce que j’ai éprouvé, ni étendre ici ce qu’il m’a dit.

— Il ne faut pas croire que parce qu’une chose avait été rebutée par moi dans un temps, je doive la rejeter aujourd’hui qu’elle se présente. Tel livre où on n’avait rien trouvé d’utile, lu avec les yeux d’une expérience plus avancée, portera leçon.

J’ai porté ou plutôt mon énergie s’est portée d’un autre côté ; je serai la trompette de ceux qui feront de grandes choses.

Il y a en moi quelque chose qui souvent est plus fort que mon corps, souvent est ragaillardi par lui. Il y a des gens chez qui l’influence de l’intérieur est presque nulle. Je la trouve chez moi plus énergique que l’autre. Sans elle, je succomberais…, mais elle me consumera (c’est de l’imagination sans doute que je parle, qui me maîtrise et me mène).

Quand tu as découvert une faiblesse en toi, au lieu de la dissimuler, abrège ton rôle et tes ambages, corrige-toi. Si l’âme n’avait à combattre que le corps ! mais elle a aussi de malins penchants, et il faudrait qu’une partie, la plus mince, mais la plus divine, combattît sans relâche. Les passions corporelles sont toutes viles. Celles de l’âme qui sont viles sont les vrais cancers : envie, etc. ; la lâcheté est si vile, qu’elle doit participer des deux.

Quand j’ai fait un beau tableau, je n’ai point écrit une pensée… C’est ce qu’ils disent !… Qu’ils sont simples ! Ils ôtent à la peinture tous ses avantages. L’écrivain dit presque tout pour être compris. Dans la peinture, il s’établit comme un point mystérieux entre l’âme des personnages et celle du spectateur. Il voit des figures de la nature extérieure, mais il pense intérieurement de la vraie pensée qui est commune à tous les hommes, à laquelle quelques-uns donnent un corps en l’écrivant, mais en altérant son essence déliée ; aussi les esprits grossiers sont plus émus des écrivains que des musiciens et des peintres. L’art du peintre est d’autant plus intime au cœur de l’homme qu’il paraît plus matériel, car chez lui, comme dans la nature extérieure, la part est faite franchement à ce qui est fini et à ce qui est infini, c’est-à-dire à ce que l’âme trouve qui la remue intérieurement dans les objets qui ne frappent que les sens.

Paris, 12 octobre. — Je rentre des Nozze[30] tout plein de divines impressions.

— J’ai vu M. H*** ce matin ; je suis toujours troublé comme un faible enfant. Quelle mobilité que celle de mon esprit ! Un instant, une idée dérange tout, renverse et retourne les résolutions les plus avancées… Par un sentiment intérieur de bonne foi, je ne voudrais pas paraître mieux que je ne suis, mais à quoi bon ? Chaque homme s’inquiète bien plus de la moindre de ses misères que des plus insignes calamités d’une nation tout entière.

— Ne fais que juste ce qu’il faudra. — Tu t’es trompé : ton imagination t’a trompé.

— Cette musique m’inspire souvent de grandes pensées. Je sens un grand désir de faire, quand je l’entends ; ce qui me manque, je crains, c’est la patience. Je serais un tout autre homme, si j’avais dans le travail la tenue de certains que je connais ; je suis trop pressé de produire un résultat.

— Nous avons dîné ensemble, Charles et Piron ; puis aux Italiens. Comme toutes ces femmes m’agitent délicieusement ! Ces grâces, ces tournures, toutes ces divines choses que je vois et que je ne posséderai jamais me remplissent de chagrin et de plaisir à la fois[31].

— Je voudrais bien refaire du piano et du violon.

— J’ai repensé aujourd’hui avec complaisance à la dame des Italiens.

Même soir, une heure et demie de la nuit. — Je viens de voir au milieu de nuages noirs et d’un vent orageux briller un moment Orion dans le ciel. J’ai d’abord pensé à ma vanité, en comparaison de ces mondes suspendus ; ensuite j’ai pensé à la justice, à l’amitié, aux sentiments divins gravés au cœur de l’homme, et je n’ai plus trouvé de grand dans l’univers que lui et son auteur. Cette idée me frappe. Peut-il ne pas exister ? Quoi ! le hasard, en combinant les éléments, en aurait fait jaillir les vertus, reflets d’une grandeur inconnue ! Si le hasard eût fait l’univers, qu’est-ce que signifieraient conscience, remords et dévouement ? Oh ! si tu peux croire, de toutes les forces de ton être, à ce Dieu qui a inventé le devoir, tes irrésolutions seront fixées. Car, avoue que c’est toujours cette vie, la crainte pour elle ou pour son aise, qui trouble tes jours rapides, qui couleraient dans la paix, si tu voyais au bout le sein de ton divin Père pour te recevoir !

Il faut quitter cela et se coucher : mais j’ai rêvé avec grand plaisir…

— J’ai entrevu un progrès dans mon étude de chevaux.

Mardi, 22 octobre. — J’ai passé la soirée chez Félix, où j’ai dîné. J’éprouve de la gêne avec mon neveu, surtout quand je me trouve avec deux autres amis.

— En accompagnant Pierret chez lui pour son mal au genou, je me suis reposé un moment ; je voyais sa bonne de profil presque perdu : il est d’une pureté, d’une beauté charmantes. Qu’un nez droit de cette façon est contrastant avec un nez retroussé de la manière de sa femme ! Il fut un temps où au nombre de mes faiblesses était d’estimer comme dispartagés de la nature les nez retroussés : le nez droit était une compensation à beaucoup de désavantages. Il est de fait qu’ils sont fort laids ; c’est un instinct.

— Maintenant mon exiguïté corporelle me chagrine, comme toujours. Je ne vois pas sans un sentiment d’envie la beauté de mon neveu…[32]. Je suis ordinairement souffrant ; je ne peux pas parler longtemps.

— J’ai admiré de nouveau ce soir le petit portrait de Félix, de Riesener : il me fait envie. Je ne voudrais pourtant pas changer ce que je peux faire pour cela, mais je voudrais avoir cette simplicité. Il me semble si difficile, sans un travail tendu, de rendre ces yeux, cet intervalle entre la paupière supérieure et ce qui la sépare du sourcil !

— Mardi dernier, c’était le 15, une petite femme, de dix-neuf ans, appelée Marie, est venue le matin chez moi pour poser.

Je fus voir le soir Henri Hugues. J’ai lu avec lui la prise de Constantinople, admiré l’héroïque courage de l’empereur Constantin dernier.

— Le mercredi, lendemain, j’ai eu mes amis le soir. Nous avons bu eau-de-vie brûlée et vin chaud.

— Je veux faire, pour la Société des Amis des arts, Milton soigné par ses filles[33].

— J’ai dîné dimanche, avant-hier, chez M. de Conflans, que j’avais été consulter quelques jours avant ; je m’y suis amusé. Nous avons chanté la partition des Nozze.

— J’ai acheté Don Juan. J’ai repris mon violon.

— Je me laisse toujours aller à changer de couleur ; je n’ai pas non plus le sang-froid nécessaire. Je souffre pour le modèle ; je n’observe pas assez avant de rendre.

Dimanche 27 octobre. — Mon cher *** est de retour : je l’ai embrassé aujourd’hui ; le premier moment a été tout au bonheur de le revoir. J’ai senti ensuite un serrement pénible. Comme je me disposais à le faire monter dans ma chambre, je me suis souvenu d’une maudite lettre dont l’écriture eût pu être reconnue… J’ai hésité… Cela a déchiqueté le plaisir que j’avais à le revoir : j’ai usé de subterfuges ; j’ai feint d’avoir perdu ma clef, que sais-je ? Enfin, j’ai remis ordre. Il m’a quitté pour me reprendre le soir. Nous avons été faire une promenade. J’espère que mon tort envers lui n’influera pas sur ses relations avec ***. Dieu veuille qu’il l’ignore toujours !

Et pourquoi, dans ce moment même, sens-je quelque chose comme de la vanité satisfaite ? S’il apprenait quelque chose, il serait désolé.

Il s’occupe de musique ; cela me fait plaisir. Je me promets de bonnes soirées. J’avais remarqué qu’il était difficile que des bonheurs sentis vivement se reproduisissent avec les mêmes circonstances et les mêmes personnes. Je ne vois pourtant pas ce qui empêcherait le retour de ces charmantes intimités passées avec lui et dont j’ai si bien conservé la mémoire. J’éprouve cependant une sorte de tristesse. Il est dans une classe d’hommes qui ne sont pas miens. Je sais bien aussi ce qui me tracasse sourdement, quand je me sens près de lui. C’est ce pourquoi je me suis prononcé et dont je ne veux plus que le moins possible… J’en ai parlé hier à X… ; il pense comme moi : il y a de la duperie. Il nous considère comme libres. Depuis cette conversation avec lui, je suis plus libre de soucis.

J’ai dîné avec lui ; puis Mme Pasta[34] dans Roméo[35], que j’ai revu avec bien du plaisir.

— Hier, j’ai vu Édouard et Lopez[36] à l’atelier de Mauzaisse[37]. Superbe atelier. Il m’est venu à l’idée qu’il n’y avait pas besoin d’en avoir de si beau pour faire de bonnes choses… ; peut-être le contraire !

— J’étais encore à balancer ces jours-ci si j’irais voir la Dame des Italiens ; toutes les fois que j’y vais, j’y pense avec délices ; j’en rêve. C’est pour moi comme ces bonheurs impossibles à obtenir, et qu’on n’a qu’à rêver, un souvenir de l’autre vie. Ce bonheur était peu vif quand je le possédais, aujourd’hui il se colore par mon imagination ; c’est elle qui fait mes douleurs et mes joies.

— C’est, je crois, vendredi dernier que j’ai dîné chez l’oncle Pascot ; je n’avais pas bu beaucoup, mais assez pour être étourdi : c’est un doux état, quoi que puissent dire les sévères. Félix y était ;

Henri y est venu.

1823

Paris, mardi 15 avril 1823[38]. — Je reprends mon entreprise après une grande lacune : je crois que c’est un moyen de calmer les agitations qui me tourmentent depuis beaucoup de temps. Je crois voir que, depuis le retour de ***, je suis plus troublé, moins maître de moi. Je m’effarouche comme un enfant ; tous les désordres s’y joignent, celui de mes dépenses aussi bien que l’emploi de mon temps. J’ai pris aujourd’hui plusieurs bonnes résolutions. Que ce papier, au moins, à défaut de ma mémoire, me reproche de les oublier, folie qui n’eût servi qu’à me rendre malheureux.

Si on ne remédie pas d’une manière à la position de ma sœur, je me loge avec elle et vis avec elle. Ce que je demande le plus au ciel, c’est de donner à mon neveu une grande ardeur pour le travail et cette résolution extrême qu’inspire une position malheureuse et gênée. D’ici à ce que cela se décide, je veux faire des armes ; cela contribuera à régler ma vie habituelle.

— J’ai aujourd’hui bien admiré la Charité d’André del Sarte. Cette peinture, en vérité, me touche plus que la Sainte Famille de Raphaël. On peut faire bien de beaucoup de façons… Que ses enfants sont nobles, élégants et forts ! Et sa femme, quelle tête et quelles mains ! Je voudrais avoir le temps de le copier ; ce serait un jalon pour me rappeler qu’en copiant la nature sans influence des maîtres, on doit avoir un style bien plus grand.

— Il faut absolument se mettre à faire des chevaux, aller dans une écurie tous les matins ; se lever de bonne heure et se coucher de même.

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« Je ne devais pas vous revoir, et tout s’est réveillé en moi ! Par bonté, vous ne m’avez pas reçu avec froideur. Que peut-il en arriver des tourments infinis qui ont déjà commencé pour moi ? Un partage ! Quels que soient vos sentiments pour un autre, il est votre ami et celui de votre famille. Mais me promènerai-je sous vos fenêtres pendant qu’il sera près de vous ?… J’avais compté sur ma fermeté, et vous avez tout détruit. N’importe ! Privé de vous voir, je conserverai bien chèrement le souvenir de votre dernier adieu. Souvenez-vous aussi d’un tendre ami.
Que prétendez-vous en m’accueillant comme vous avez fait ? Me rendre ma folie ! »

Vendredi 16 mai. — C’est samedi 10 que je l’ai revue ; je ne mettrai pas comment elle m’a reçu : je m’en souviendrai. Cela m’a troublé…

Je suis maintenant tout à fait calme. La jalousie commençait à gronder. J’ai le jour même dîné avec Pierret.

— Le lendemain matin, Bompart vient m’entretenir du concours projeté qu’il m’a présenté sous les plus belles couleurs du monde.

Aujourd’hui, vendredi, 16 mai, j’ai vu Laribe et lui ai porté la rédaction que j’avais tirée de l’histoire de France. Ce que je prévoyais arrive ; on retardera, on amoindrira l’idée, et on élaguera parmi les concurrents. Je lui ai parlé sans façon, peut-être trop. Je me suis rejeté sur la promesse de commande pour une église, mais en homme qui n’y compte guère ; il m’a répondu en homme qui ne veut guère faire de même.

— Fortifie-toi contre la première impression ; conserve ton sang-froid.

Ni les promesses brillantes de tes meilleurs amis, ni les offres de service des puissants, ni l’intérêt qu’un homme de mérite te témoigne ne doivent te faire croire à rien de réel dans tout ce qu’ils te diront ; quant à l’effet, j’entends, parce que beaucoup de prometteurs ont de bonnes intentions en vous parlant, comme les faux braves, ou les gens qui se mettent en colère à la manière des femmes, et dont toute l’effervescence se calme considérablement à l’approche de l’action. De ton côté, sois prudent dans l’accueil que tu fais toi-même, et surtout point de ces prévenances ridicules, fruits seulement de la disposition du moment.

— L’habitude de l’ordre dans les idées est pour toi la seule route au bonheur ; et pour y arriver, l’ordre dans tout le reste, même dans les choses les plus indifférentes, est nécessaire.

— Que je me sens faible, vulnérable et ouvert de tous côtés à la surprise, quand je suis en face de ces gens qui ne disent pas les paroles par hasard, et dont la résolution est toujours prête à soutenir le dire par l’action !… Mais y en a-t-il, et ne m’a-t-on pas pris souvent pour un homme ferme ?

Le masque est tout. Il faut convenir que je les crains ; et est-il rien de plus flétrissant que d’avoir peur ? L’homme le plus ferme par nature est poltron, quand ses idées sont flottantes ; et le sang-froid, la première défense, ne vient que de ce que la surprise n’a point d’accès dans une âme qui a tout vu d’avance. Je sais que cette détermination est immense, mais à force d’y revenir, on fait naturellement une grande partie du chemin.

— J’ai vu mardi dernier Sidonie. Il y a eu quelques moments ravissants. Qu’elle était bien, nue et au lit ! Surtout des baisers et des approches délicieuses…

Elle revient lundi.

— Géricault est venu me voir le lendemain mercredi. J’ai été ému à son abord[39] : sottise ! De là au manège royal, dont je n’attends pas grand fruit ; puis été voir Cogniet.

— Le soir chez les Fielding[40].

— Hier jeudi, Taurel[41] venu me voir ; il m’a donné envie de l’Italie et longue conversation à Monceaux et au retour. Quelques-unes des idées ci-dessus en sont le fruit.

— Aujourd’hui, reçu une lettre de Philarète, qui a couru après moi.

— Voici quelques-unes des folies que j’écrivais, il y a quelques jours, au crayon, tout en travaillant à mon tableau de Phrosine et Melidor[42]. C’était à la suite d’une narration de jouissances éprouvées qui m’avait donné une dose passable de mauvaise humeur.

« Pourquoi ne m’avez-vous pas reçue froidement comme vous m’aimez ? Quels droits ai-je sur vous ? Pourquoi avoir demandé de m’amener ? Vous me dites de vous aller voir ! Quel partage, ô ciel ! Quelle folie ! en sortant de vous voir, je me suis flatté que vos yeux m’avaient dit vrai. Il fallait me traiter en ami : c’était bien le moins. D’ailleurs qu ai-je demandé ? Je serais un misérable, si j’étais revenu chez vous avec l’espoir de vous aimer et d’être aimé. Je croyais avoir tout surmonté ; je comptais surtout sur votre aide. Qu’est-ce qu’ont voulu dire vos yeux ? Vous avez eu la cruauté de me donner un baiser ! Pensez-vous que je vivrai avec cet homme, si je me mets à vous aimer ?… et que je le souffrirai près de vous ? Ou par pitié, sans doute, vous lui accorderez tout ? Cette pitié-là n’accommode pas un cœur aimant… mon cœur n’est pas si compatissant… Vous me méprisez donc ? »
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Ici je ne suis plus fou. — Socrate dit qu’il faut combattre l’amour par la fuite.

— Il faudrait lire Daphnis et Chloé : c’est un des motifs antiques qu’on souffre le plus volontiers.

— Ne pas perdre de vue l’allégorie de l’Homme de génie aux portes du tombeau, et de la Barbarie qui danse autour des fagots, dans lesquels les Omar musulmans et autres jettent livres, images vénérables et l’homme lui-même. Un œil louche l’escorte à son dernier soupir, et la harpie le retient encore par son manteau ou linceul. Pour lui, il se jette dans les bras de la Vérité, déité suprême : son regret est extrême, car il laisse l’erreur et la stupidité après lui, mais il va trouver le repos. On pourrait le personnifier dans la personne du Tasse : ses fers se détachent et restent dans les mains du monstre. La couronne immortelle échappe à ses atteintes et au poison qui coule de ses lèvres sur les pages du poème.

Samedi, mai 1823. — Je rentre d’une bonne promenade avec mon cher Pierret ; nous avons bien parlé de toutes ces bonnes folies qui nous occupent tant. Je suis possédé à présent de la fine tournure de la camériste de Mme ***. Depuis qu’elle est installée dans la maison, je la saluais amicalement. Avant-hier soir, je la rencontrai sur le boulevard ; je venais de faire des visites infructueuses ; elle donnait le bras à une femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me prit une forte tentation de les prendre sous le bras. Mille sottes considérations se croisaient dans ma tête, et je m’éloignais toujours délies, en me disant que j’étais un sot et qu’il fallait profiter de l’occasion… lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je ?… Enfin faire quelque chose… Mais sa camarade…, mais deux femmes de chambre sous le bras… Je ne pouvais guère les mener prendre des glaces chez Tortoni. Je marchai néanmoins d’un pas plus précipité jusque chez M. H***, où je m’informai de son retour ; puis enfin…, quand il n’était plus temps de les retrouver, je courus sur leurs traces et parcourus inutilement le boulevard.

— Hier, je fus avec Champmartin[43] étudier les chevaux morts.

En rentrant, ma petite Fanny était chez la portière ; je m’installe, je cause une grande heure et je m’arrange pour remonter en même temps qu’elle. Je sentais par tout mon cœur le frisson favorable et délicieux qui précède les bonnes occasions. Mon pied pressait son pied et sa jambe. Mon émotion était charmante. En mettant le pied sur la première marche de l’escalier, je ne savais encore ce que je dirais, ce que je ferais, mais je pressentais qu’il y aurait quelque chose de décisif ; je la pris doucement par la taille. Arrivé sur son palier, je l’embrassai avec ardeur et je pressai sur ses lèvres ; elle ne me repoussa point. Elle craignait, disait-elle, d’être vue. Aurais-je dû pousser plus avant ? Mais que les mots sont froids pour peindre les émotions ! Je la baisais et la rebaisais, je la tirais sans cesse à moi ; enfin je l’abandonnai me promettant de la revoir le lendemain. Hélas ! c’est aujourd’hui, je n’ai eu tout le jour que cette pensée ; je l’ai vue, je ne sais où elle veut en venir. Elle a paru se dérober à moi ou feindre de ne pas me voir… Ce soir, dans ce moment, ma porte est entr’ouverte… J’espère je ne sais quoi,… ce qui peut arriver. J’entrevois une infinité d’obstacles. Mais que ce serait doux !… Ce n’est pas de l’amour. Ce serait trop pour elle ; c’est un singulier chatouillement nerveux qui m’agite, quand je pense qu’il est question d’une femme, car elle n’est vraiment pas séduisante… Je conserverai cependant le souvenir délicieux de ses lèvres serrées par les miennes.

Je veux lui écrire un petit billet qui nécessite une réponse, puis un autre ; il ne faut rien écrire qu’elle puisse prendre au sérieux. Je lui dirai simplement, vu les rares occasions que nous avons, de m’écrire quand je pourrai voir ce portrait qu’elle a promis de me faire voir. O folie ! folie ! folie qu’on aime et qu’on voudrait fuir. Non ! ce n’est pas le bonheur ! C’est mieux que le bonheur, ou c’est une misère bien poignante. Malheureux ! Et si je prenais pour une femme une véritable passion ! Mon lâche cœur n’ose préférer la paix d’une âme indifférente à l’agitation délicieuse et déchirante d’une passion orageuse. La fuite est le seul remède. Mais on se persuade toujours qu’il sera temps de fuir, et l’on serait au désespoir de fuir, même son malheur.

— J’ai été le soir avec Pierret retoucher un tableau de famille que le pauvre père Petit finissait en mourant. J’ai éprouvé un sentiment pénible au milieu de ce modeste asile d’un pauvre vieux peintre qui ne fut pas sans talent et à la vue de ce malheureux ouvrage de sa vieillesse languissante.

— Je me suis décidé à faire pour le Salon des scènes du Massacre de Scio[44].

Lundi 9 juin. — Pourquoi ne pas profiter des contrepoisons de la civilisation, les bons livres ? Ils fortifient et répandent le calme dans l’âme. Je ne puis douter de ce qui est véritablement bien, mais au milieu des fanatiques et des intrigants, il faut de la réserve.

— On se reproche trop souvent d’avoir changé : c’est la chose qui a changé. Quelle chose plus désolante ? J’ai deux, trois, quatre amis : eh bien ! je suis contraint d’être un homme différent avec chacun d’eux, ou plutôt de montrer à chacun la face qu’il comprend. C’est une des plus grandes misères que de ne pouvoir jamais être connu et senti tout entier par un même homme ; et quand j’y pense, je crois que c’est là la souveraine plaie de la vie : c’est cette solitude inévitable à laquelle le cœur est condamné. Une épouse qui est de votre force est le plus grand des biens. Je la préférerais supérieure à moi de tous points, plutôt que le contraire.

Dimanche 9 novembre. — Revu l’amie. Elle est venue à mon atelier ; je suis bien plus tranquille et pourtant bien délicieusement atteint. Je lui suis médiocrement cher (comme amant s’entend), car je suis convaincu qu’elle a pour moi presque tout le tendre attachement que j’ai pour elle. Singulière émotion ! Chère femme, au moins ne réveille pas dans mon cœur de nouveaux tourments… Je trouvai tant de choses à lui dire, quand je ne l’eus plus. Il m’a semblé qu’avec le secret tout était dit, puisqu’il s’agit de ne plus faire un malheureux. Mais je ne veux plus qu’on me dise qu’on m’aime et qu’on ait en même temps des procédés pour un autre… J’ai vu Piron également ce soir-là… Je la reverrai jeudi.

Dieu ! que de choses en arrière ! Et ma petite Émilie[45]… Elle est déjà oubliée, je n’en ai pas fait mention ; j’y ai trouvé de doux moments…

C’est lundi dernier que j’avais été chez elle : ce jour, j’avais été voir Regnier[46], chez qui j’ai revu une esquisse de Constable[47] : admirable chose et incroyable !

— J’ai arrêté cette semaine une composition de Scio et presque celle du Tasse[48].

10 novembre. — « Je voudrais qu’une femme ait la franchise, avec un homme qui est son ami, de s’expliquer comme le font deux hommes ensemble. Pourquoi êtes-vous venue rue de Grenelle ? C’est plus que des procédés. Ce que je hais le plus, c’est l’incertitude. Dis-moi, chère amie, que nous te sommes également chers. Et pourquoi rougir ? La femme est-elle autrement faite que nous ? Est-ce que nous nous faisons grand scrupule de faire notre cour à un objet qui nous captive momentanément ? Enfin, fais ta profession d’amour. Dis que ton cœur est assez vaste pour deux amis, car ni l’un ni l’autre n’est amant ; je ne serai pas jaloux, et je ne me regarderai pas comme coupable en te possédant. C’est de toutes les manières que je voudrais m’emparer de toi. Avec quelles délices je t’ai pressée sur mon cœur ! Toi-même, tes accents étaient vrais. Tu me dis : « Qu’il y a longtemps, cher ami, que je ne t’ai vu ainsi ! » Mais quoi, ne jamais te voir ! Ne pourrai-je, du moins, si tu es malade, aller moi-même savoir de tes nouvelles ? N’y a-t-il pas quelque moyen ?… »

Et toi, mon pauvre ami ? tu es à plaindre. On n’éprouve pas ce que tu éprouves… Je crois être plus heureux, parce que je me contente de moins… Elle ne nous voit pas coupables du tout en nous abandonnant l’un à l’autre. « Je me mets à votre discrétion », a-t-elle dit.

Ce que je désire vivement, c’est qu’il puisse cesser de l’aimer. Ce jeudi, je l’attends avec bien de l’impatience ; mais après, il n’y en aura plus ; mais elle-même, elle se résout bien facilement à se passer de moi ! Quelle me le dise elle-même, et je serai tranquille.

Même jour. —

« Bonne et chère J…, j’use de tous les privilèges de mes vacances pour me donner la consolation de vous écrire, en attendant celle de vous voir. Ce jeudi, j’y pense beaucoup trop pour un homme qui n’en veut pas souvent de semblables. Quels doux et cruels moments pour moi, bonne amie ! Il me semble que ma lettre va vous ennuyer. N’imaginez pas que je ne vous écrive que pour envoyer mes rêveries, bien tristement (dans tout cela, ma tristesse vient de ce que, comme son véritable ami avant tout, je ne puis la voir, etc.) et chèrement méditées, hélas ! à cette même place où je vous ai vue hier si bonne pour moi. Je veux vous demander une chose sur laquelle je n’ai pas insisté. Soyez assez bonne pour venir demain…

Je suis un grand et indigne indiscret : mais pensez que vous devez m’oublier après ce jeudi… Ah ! pourquoi, bonne J…, n’être pas entièrement franche avec moi ? Pourquoi n’être pas tout à fait l’amie de celui dont le cœur sera toujours plein de votre chère image, et qui donnerait tout pour vous ? Quel doux sentiment vous m’inspirez ! Mais n’appuyons pas sur tous ces sentiments-là. Il y a tant d’affections délicates dans tout, et singulières dans tout ceci, que la tête s’y perd, quand on veut s’en rendre compte : il n’y a que le cœur dont l’instinct soit sûr ; il ne ma jamais trompé sur le degré d’intérêt qu’on me porte.

Adieu ! Adieu donc ! Je compte beaucoup sur vos bontés : vous savez aussi que nous avons des articles à dresser, puis mille choses à nous dire, dont je ne me suis souvenu qu’au moment où je vous ai quittée Tout cela demande bien du temps.

Mes sottises me font rougir de pitié… Que cette vie est triste ! toujours des entraves à ce qui serait si doux ! Quoi ! si vous tombiez malade, je ne pourrais aller moi-même vous demander de vos nouvelles et vous voir à votre chevet ! Enfin ! il en est ainsi… et adieu encore une fois, et la plus tendre et la plus sûre amitié pour la vie. »


17 décembre. —

« Je n’ai reçu qu’à présent votre lettre. Depuis quelques jours je me tenais chez moi et n’étais pas allé à mon atelier. Oui, votre souvenir me sera toujours cher, et ce que vous souffrez, je le souffre avec vous ; j’ai aussi mes ennuis et une lutte à souffrir contre des adversités de plus d’une espèce. Le temps, la nécessité, tout me presse et me harcèle : Ne joignez pas à ces maux celui de croire que je suis indifférent à ce qui vous touche. Vous avez bien voulu dernièrement vous intéresser à moi, quoique infructueusement. J’aurais été vous voir si je n’avais craint qu’à cette occasion vous ne preniez ma visite pour un simple acte de politesse, comme tout le monde s’en rend. Ici je peux en remercier de tout mon cœur une amie. Vous pouvez croire que je n’ai pas attendu votre lettre pour savoir de vos nouvelles. Votre pauvre enfant ! Je vous plains bien ! Adieu ! Ma triste figure ne serait guère pour vous apporter quelques consolations. Adieu et tendre attachement. »


22 ou 23 décembre, mardi, à minuit. — Je rentre chez moi dans des sentiments de bienveillance et de résignation au sort. J’ai passé la soirée avec Pierret et sa femme au coin de leur modeste feu. Nous prenons notre parti sur notre pauvreté : et au fait, quand je m’en plains, je suis hors de moi, hors de l’état qui m’est propre. Il faut, pour la fortune, une espèce de talent que je n’ai point, et quand on ne l’a point, il en faudrait un autre encore pour suppléer à ce qui manque.

Faisons tout avec tranquillité ; n’éprouvons d’émotions que devant les beaux ouvrages ou les belles actions… Travaillons avec calme et sans presse. Sitôt que la sueur commence à me gagner et mon sang à s’impatienter, tiens-toi en garde : la peinture lâche est la peinture d’un lâche.

— Je vais demain chez Leblond[49], le soir. J’aime bien ces soirées et aussi beaucoup Leblond, c’est un bon ami.

— J’ai été en soirée chez Perpignan[50], samedi dernier. Thé à l’anglaise, punch, glaces, etc., jolies femmes…

— Je travaille à mes sauvages. Demain mercredi, j’ai Émilie.

Mardi 30 décembre. — Aujourd’hui avec Pierret : j’avais rendez-vous aux Amis des arts, pour aller voir une galerie de tableaux, presque tous italiens, parmi lesquels est le Marcus Sextus de M. Guérin ; nous nous sommes attardés, pensant n’avoir que ce seul tableau à voir, et que nous trouverions ces vieux tableaux à l’ordinaire. Au contraire, peu de tableaux, mais supérieurement choisis, et par-dessus tout un carton de Michel-Ange… O sublime génie ! que ces traits presque effacés par le temps sont empreints de majesté !

J’ai senti se réveiller en moi la passion des grandes choses. Retrempons-nous de temps en temps dans les grandes et belles productions ! J’ai repris ce soir mon Dante ; je ne suis pas né décidément pour faire des tableaux à la mode.

En sortant de là, nous avons été chez un teinturier, où nous avons vu une fille dont la tournure et la tête sont admirables et étaient tout en harmonie avec les sentiments que ces beaux ouvrages italiens m’avaient inspirés.

Je retournerai, si je puis, souvent là. Il y a des portraits vénitiens admirables… Un Raphaël et un Corrège… Oh ! la belle Sainte Famille de Raphaël !

— Ce soir, Félix est venu chez moi ; il était arrivé ce matin ou hier soir. Le bon ami ! nous avons bien amicalement causé toute la soirée.

— La Saint-Sylvestre[51]. L’année va finir.

— C’était le 27… Dîné avec Édouard et Lopez, chez le restaurateur. Le soir ils m’ont présenté chez M. Lelièvre, leur ami[52]. J’ai reconduit Édouard jusqu’à sa porte. Beaucoup de bonne causerie et d’amitié.

— J’ai vendu ces jours-ci à M. Coutan[53], l’amateur de Scheffer, mon tableau exécrable de Ivanhoë… Le pauvre homme ! et il dit qu’il m’en prendra quelques-uns encore ; je serais d’autant plus tenté de croire qu’il n’est pas émerveillé de celui-ci.

— Il y a quelques jours, j’ai été le soir chez Géricault[54]. Quelle triste soirée ! il est mourant ; sa maigreur est affreuse ; ses cuisses sont grosses comme mes bras ; sa tête est celle d’un vieillard mourant. Je fais des vœux bien sincères pour qu’il vive, mais je n’espère plus. Quel affreux changement ! Je me souviens que je suis revenu tout enthousiasmé de sa peinture : surtout une étude de tête du carabinier… s’en souvenir ; c’est un jalon. Les belles études ! Quelle fermeté ! quelle supériorité ! et mourir à côté de tout cela, qu’on a fait dans toute la vigueur et les fougues de la jeunesse, quand on ne peut se retourner sur son lit d’un pouce sans le secours d’autrui !…

Sans date[55]. — La question sur le beau[56] se réduit à peu près à ceci : Qu’aimez-vous mieux d’un lion ou d’un tigre ? Un Grec et un Anglais ont chacun une manière d’être beau qui n’a rien de commun.

C’est l’idée morale des choses qui nous effraye ; un serpent nous fait horreur dans la nature, et les boudoirs de jolies femmes sont remplis d’ornements de ce genre : tous les animaux en pierre que nous ont laissés les Égyptiens, des crapauds, etc.

Souvent une chose, dans la nature, est pleine de caractère, par le peu de prononcé ou même de caractère quelle semble avoir au premier coup d’œil.

Le docteur Bailly met en principe : « La preuve que nos idées sur la beauté de certains peuples ne sont pas fausses, c’est que la nature semble donner plus d’intelligence aux races qui ont davantage ce que nous regardons comme la beauté. » Mais les arts ne sont pas ainsi ; car si le Grec était plus beau à représenter que l’Esquimau, l’Esquimau serait plus beau que le cheval, qui a moins d’intelligence dans l’échelle des êtres. Mais tout est si bien né dans la nature que notre orgueil est extrême. Nous bâtissons un monde sur chaque petit point qui nous entoure. La rage de tout expliquer nous jette dans d’étranges bévues. Nous disons que nos voisins ont mauvais goût, et le juge en cela, c’est notre propre goût ; car nous savons aussi que tous les autres voisins nous condamnent.

Nos peintres sont enchantés d’avoir un beau idéal tout fait et en poche qu’ils peuvent communiquer aux leurs et à leurs amis. Pour donner de l’idéal à une tête d’Égyptien, ils la rapprochent du profil de l’Antinoüs. Ils disent : « Nous avons fait notre possible, mais si ce n’est pas plus beau encore, grâce à notre correction, il faut s’en prendre à cette nature baroque, à ce nez épaté, à ces lèvres épaisses, qui sont des choses intolérables à voir. » Les têtes de Girodet sont un exemple divertissant dans ce principe ; ces diables de nez crochus, de nez retroussés, etc., que fabrique la nature, le mettent au désespoir. Que lui coûtait-il… de faire tout droit ? Pourquoi des draperies se permettent-elles de ne pas tomber avec la grâce horizontale des statues antiques ?… Telle n’était pas la méthode antique. Ils exagéraient au contraire, pour trouver l’idéal et le grand. Le laid souverain, ce sont nos conventions et nos arrangements mesquins de la grande et sublime nature… Le laid, ce sont nos tètes embellies, nos plis embellis, l’art et la nature corrigés par le goût passager de quelques nains, qui donnent sur les doigts aux anciens, au moyen âge, et à la nature enfin.

Le terreux et l’olive ont tellement dominé leur couleur, que la nature est discordante à leurs yeux, avec ses tons vifs et hardis.

L’atelier est devenu le creuset où le génie humain, à son apogée de développement, remet en question non seulement ce qui est, mais recrée avec une nature fantastique et conventionnelle que nos faibles esprits, ne sachant plus comment accorder avec ce qui est, adoptent de préférence, parce que c’est notre misérable

ouvrage.

1824

Jeudi 1er janvier. — Je n’ai rapporté, comme je crois que c’est toujours, qu’une profonde mélancolie de cette bonne Saint-Sylvestre que nous a donnée Pierret ; ces aubades, ces trompettes surtout et ces cors ne sont propres qu’à vous affliger sur ce temps qui passe, au lieu de vous préparer gaiement à celui qui vient. Ce jour est le plus triste de l’année, j’entends aujourd’hui ; hier, l’année n’était pas encore finie.

Édouard a passé la soirée avec nous. J’ai revu Gouleux[57] ; nous avons rappelé nos souvenirs de collège… Plusieurs sont devenus des filous ou sont démoralisés.

Dimanche 4 janvier. — Malheureux ! que peut-on faire de grand, au milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire ? Penser au grand Michel-Ange.

Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l’âme.

Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions[58]. Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira point de ta retraite.

Voici ce que le grand Michel-Ange écrivait au bord du tombeau : « Porté sur une barque fragile au milieu d’une mer orageuse, je termine le cours de ma vie ; je touche au port commun où chacun vient rendre compte du bien et du mal qu’il a fait. Ah ! je reconnais bien que cet art qui était l’idole, le tyran de mon imagination, la plongeait dans l’erreur : tout est erreur ici-bas. Pensers amoureux, imaginations vaines et douces, que deviendrez-vous, maintenant que je m’approche de deux morts, l’une qui est certaine, l’autre qui me menace… ? Non, la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour tranquilliser une âme qui s’est tournée vers l’amour divin et que le feu sacré embrase. » (Vers qui ferment le recueil de ses poésies.)

Lundi 12 janvier. — Ce matin, rendez-vous avec Raymond Verninac, pour voir M. Voutier, qui vient de la Grèce où il a été employé avec distinction, et qui va y retourner. C’est un bel homme, il à l’air d’un Grec ; sa figure marquée de petite vérole et les yeux petits, mais vifs, et il semble plein d’énergie. Ce qu’il a vu cent fois, avec une nouvelle admiration, c’est le soldat grec qui, après avoir renversé son ennemi et l’avoir foulé de son talon, crie avec enthousiasme : Tito Eleutheria ! Au siège d’Athènes, où les Grecs avaient poussé leurs ouvrages jusqu’à portée du pistolet des murailles, il empêcha un soldat de tuer un Turc qui paraissait aux créneaux, tant il fut frappé de sa belle tête.

— Massacres de Scio durant un mois. C’est à la fin de ce mois que le capitaine Georges d’Ipsara, avec, je crois, cent quarante hommes, fit incendier le vaisseau-amiral ; tous les principaux officiers y périrent et le capitan-pacha lui-même. Les Grecs se sauvèrent sains et saufs. Un vaisseau qui portait de Candie à Constantinople la tête du brave Balleste, officier français, avait relâché à Scio et s’était paré de son horrible trophée. Le vaisseau fut incendié, et la tête du brave Balleste eut un tombeau digne de lui.

— En sortant de déjeuner avec Raymond Verninac et M. Voutier, été au Luxembourg. Je suis rentré à mon atelier saisi de zèle et, Hélène étant arrivée peu après, j’ai de suite fait quelques ensembles pour mon tableau. Elle a emporté malheureusement une partie de mon énergie de ce jour.

— Le soir, Dimier[59] nous donne un punch chez Beauvilliers[60].

— Mardi dernier, 6 janvier, dîné chez Riesener, avec Jacquinot et la fille du colonel, son frère[61]. Elle n’a pas de beaux traits, mais je désire vivement conserver longtemps l’impression de sa physionomie italienne, et surtout cette netteté de teint (sans avoir précisément un beau teint), et cette pureté de formes. J’entends cet arrêté, ce tendu de la peau qui n’appartient qu’à une vierge. C’est un souvenir précieux à garder pour la peinture, mais je le sens déjà qui s’efface.

— Hier dimanche 11, dîné chez la maîtresse de Leblond ; aucune impression que vulgaire.

— C’est donc aujourd’hui lundi 12 que je commence mon tableau.

Dimanche 18 janvier. — Dîné aujourd’hui chez M. Lelièvre avec Édouard et Lopez. Bonnes et excellentes gens. Grande discussion sur les arts, et notamment grands efforts pour faire comprendre le mérite de Raphaël et de Michel-Ange.

— Aujourd’hui, Émilie Robert.

Hier samedi et avant-hier vendredi, fait en partie ou préparé la femme du devant. — Leblond venu à mon atelier.

— Hier samedi, D. Giovanni joué par Zuchelli[62].

— Vendredi, soirée passée chez Taurel.

— J’ai eu Provost, modèle, mardi 13, et commencé par la tête du mourant sur le devant. — Le lendemain mercredi et le jeudi 15, chez Mme Lelièvre le soir, avec Édouard ; elle m’a invité à dîner pour aujourd’hui.

À Provost, environ 8 fr.
À Émilie Robert, aujourd’hui 12 fr.

— J’ai lu ces jours-ci dans le Journal des Débats, à propos d’un ouvrage original où l’on traite de toutes sortes de sujets, par le pseudonyme Philemnestre, qu’un juge anglais, désirant vivre longtemps, s’était mis à interroger tous les vieillards qu’il rencontrait, sur leur genre de vie et leur régime, et que leur longévité ne tenait particulièrement, ni à la nourriture, ni aux boissons fermentées. La seule chose constante chez tous, était de se lever bon matin, et surtout de ne pas refaire de somme, une fois réveillés. Chose très importante.

Samedi 24 janvier. — Aujourd’hui je me suis remis à mon tableau ; dimanche dernier 18, j’ai cessé d’y travailler. J’avais commencé le lundi précédent quelques croquis seulement, ou plutôt le mardi 13 ; j’ai dessiné et fait aujourd’hui la tête, la poitrine de la femme morte qui est sur le devant. À l’exception de la main et des cheveux, tout est fait.

— Ce soir présenté chez M. *** et demain dîner chez Mme Lelièvre. Je disais ce soir à Édouard que, au lieu de faire comme la plupart des gens qui ont fait leur progrès dans la guerre de la vie à l’aide de leur lecture, il m’arrive de ne lire que pour confirmer ceux que je fais à part moi, car depuis que j’ai quitté le collège je n’ai point lu ; aussi je suis émerveillé des bonnes choses que je trouve dans les livres ; je n’en suis aucunement blasé.

— Hier vendredi 23, en sortant de dîner chez Rouget[63], il m’a pris une paresse qui m’a conduit au cabinet littéraire, où j’ai parcouru la vie de Rossini ; je m’en suis saturé et j’ai eu tort. Mais au fait, ce Stendhal est un insolent, qui a raison avec trop de hauteur et qui parfois déraisonne.

Rossini est né en 1792, l’année où Mozart mourut.

Jeudi 22 janvier. Passé chez moi la soirée et une partie de la journée chez Soulier, où fait l’aquarelle du Turc par terre[63]. Il m’a envoyé à sa place dîner chez sa mère.

— Le mercredi 21, passé en partie aussi chez Sourlie et vu ma sœur.

— Été pour l’affaire du général Jacquinot chez M. Berryer[64].

Le soir, chez Leblond, qui avait passé partie de la journée chez Soulier.

Dimanche 25 janvier. — Aujourd’hui, dîné chez M. Lelièvre. Un diable de colonel, tout plein de ses hauts faits d’Espagne, nous y a ennuyés beaucoup.

En revenant avec Édouard, j’ai eu plus d’idées que dans toute la journée. Ceux qui en ont vous en font naître ; mais ma mémoire s’enfuit tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien, ni du passé que j’oublie, ni à peine du présent, ou bien je suis presque toujours tellement occupé d’une chose, que je perds de vue, ou je crains de perdre ce que je devrais faire, ni même de l’avenir, puisque je ne suis jamais assuré de n’avoir pas d’avance disposé de mon temps. Je désire prendre sur moi d’apprendre beaucoup par cœur, pour rappeler quelque chose de ma mémoire. Un homme sans mémoire ne sait sur quoi compter ; tout le trahit. Beaucoup de choses que j’aurais voulu me rappeler de notre conversation, en revenant, m’ont échappé…

Je me disais qu’une triste chose de notre condition misérable, était l’obligation d’être sans cesse vis-à-vis de soi-même. C’est ce qui rend si douce la société des gens aimables : ils vous font croire un instant qu’ils sont un peu vous, mais vous retombez bien vite dans votre triste unité. Quoi ! l’ami le plus chéri, la femme la plus aimée et méritant de l’être, ne prendront jamais sur eux une partie du poids ? Oui, quelques instants seulement ; mais ils ont leur manteau de plomb à traîner.

Je suis venu même à une autre de mes idées : c’est celle qui a précédé cette dernière. Tous les soirs, lui disais-je, en sortant de chez M. Lelièvre, je rentre chez moi, dans l’état d’un homme à qui sont arrivés les événements les plus variés. Cela finit toujours par un chaos qui m’étourdit. Je suis cent fois plus hébété, cent fois plus incapable, je crois, de m’occuper des affaires les plus ordinaires, qu’un paysan qui a labouré toute la journée. Je disais encore à Édouard qu’on s’attachait aux amis, quand ils faisaient autant de progrès que vous-même ; la preuve en est que des circonstances charmantes dans la vie et dont on conservait le souvenir avec délices, n’étaient plus bonnes à recommencer réellement et juste comme elles s’étaient passées ; témoins encore les amis d’enfance qu’on revoit longtemps après.

— J’ai reçu, aujourd’hui que j’ai commencé la femme traînée par le cheval, Riesener, Henri Hugues et Rouget. Jugez comme ils ont traité mon pauvre ouvrage[65], qu’ils ont vu justement dans le moment du tripotage, où moi seul je peux augurer quelque chose. Comment ? disais-je à Édouard, il faut que je lutte contre la fortune et la paresse qui m’est naturelle, il faut qu’avec de l’enthousiasme je gagne du pain, et des bougres comme ceux-là viendront, jusque dans ma tanière, glacer mes inspirations dans leur germe et me mesurer avec leurs lunettes, eux qui ne voudraient pas être Rubens ! Par un bonheur dont je te rends grâces, ciel propice, tu me donnes dans ma misère le sang-froid nécessaire pour retenir à une distance respectueuse les scrupules que leurs sottes observations faisaient souvent naître en moi. Pierret même m’a fait quelques observations qui ne m’ont point touché, parce que je sais ce qu’il y a à faire. Henri n’était pas si difficile que ces messieurs.

À leur départ, j’ai soulagé mon cœur par une bordée d’imprécations à la médiocrité, et puis je suis rentré sous mon manteau.

Les éloges de Rouget, qui ne voudrait pas être Rubens, me séchaient… Il m’emprunte, en attendant, mon étude, et j’ai eu tort de la lui promettre, elle me sera peut-être utile.

J’ai pensé, en revenant de mon atelier, à faire une jeune fille rêveuse qui taille une plume, debout devant une table.

Lundi 26 janvier. — J’ai donné à Émilie Robert, pour trois séances de mon tableau, 12 francs.

— J’ai oublié de noter que j’avais envie de faire par la suite une sorte de mémoire sur la peinture[66], où je pourrais traiter des différences des arts entre eux ; comme, par exemple… que, dans la musique, la forme emporte le fond ; dans la peinture, au contraire, on pardonne aux choses qui tiennent au temps, en faveur des beautés du génie.

— Dufresne[67] est venu me voir à mon atelier.

— Je retrouve justement dans Mme de Staël le développement de mon idée sur la peinture. Cet art, ainsi que la musique, sont au-dessus de la pensée ; de là leur avantage sur la littérature, par le vague.

Mardi 27 janvier. — J’ai reçu ce matin à mon atelier la lettre qui m’annonce la mort de mon pauvre Géricault[68] ; je ne peux m’accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu’en écartant cette idée, c’était presque conjurer la mort. Elle n’a pas oublié sa proie, et demain la terre cachera le peu qui est resté de lui… Quelle destinée différente semblait promettre tant de force de corps, tant de feu et d’imagination ? Quoiqu’il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur me perce le cœur ; il m’a fait fuir mon travail et effacer tout ce que j’avais fait.

J’ai dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin[69]. Pauvre Géricault, je penserai bien souvent à toi ! Je me figure que ton âme viendra quelquefois voltiger autour de mon travail… Adieu, pauvre jeune homme !

— D’après ce que m’a dit Soulier, il paraît que Gros a parlé de moi à Dufresne d une manière tout avantageuse.

Mardi matin 2 février. — Je me lève à sept heures environ, chose que je devrais faire plus souvent. Les ignorants et le vulgaire sont bien heureux. Tout est pour eux carrément arrangé dans la nature. Ils comprennent tout ce qui est, par la raison que cela est.

Et, au fait, ne sont-ils pas plus raisonnables que tous les rêveurs, qui vont si loin qu’ils doutent de leur pensée même ?… Leur ami meurt-il ? Comme il leur semble qu’ils comprennent la mort, ils ne joignent pas à la douleur de le pleurer cette anxiété cruelle de ne pouvoir se figurer un événement aussi naturel… Il vivait, il ne vit plus ; il me parlait, son esprit entendait le mien ; rien de tout cela n’est là. Mais ce tombeau… Repose-t-il dans ce tombeau aussi froid que la tombe elle-même ? Son âme vient-elle errer autour de son monument ? Et, quand je pense à lui, est-ce elle encore qui vient secouer ma mémoire ? L’habitude remet chacun au niveau du vulgaire. Quand la trace est affaiblie, il est mort, eh bien ! la chose ne nous tracasse plus. Les savants et les raisonneurs paraissent bien moins avancés que le vulgaire, puisque ce qui leur servirait à prouver n’est pas même prouvé pour eux. Je suis un homme. Qu’est-ce que : Je ? qu’est-ce qu’un homme ? Ils passent la moitié de leur vie à attacher pièce à pièce, à contrôler tout ce qui est trouvé ; l’autre à poser les fondements d’un édifice qui ne sort jamais de terre.

Mardi 17 février. — Aujourd’hui dîner chez Tautin avec Fielding et Soulier. Je fais des progrès dans l’anglais.

— Fait aujourd’hui la draperie de la femme de coin ; hier, retouché elle. Fait aussi main et pied de la femme à genou.

Donné à Marie Auras, après la mort de Géricault 7 ou 8 fr.
À la mendiante qui m’avait posé pour l’étude dans le cimetière 7 fr.
À Émilie Robert, hier lundi, dimanche et samedi 14, 15 et 16 février. 12 fr.

— J’ai dîné chez Leblond. Quinze personnes à table : dîner d’apparat.

Le soir, été chez ma tante un peu : bonne petite conversation. Dimanche prochain, je vais y dîner. J’avais été, deux ou trois jours avant, dîner avec Henry. Je me rappelle : c’était le 13 février, il n’avait pas de bureau. Je faisais le jeune homme du coin d’après la mendiante. Quelque temps avant, nous avions dîné ensemble chez Tautin. Je l’aime toujours beaucoup.

Minuit passé ! couchons-nous.

Vendredi 20 février. — Toutes les fois que je revois les gravures du Faust[70], je me sens saisi de l’envie de faire une toute nouvelle peinture, qui consisterait à calquer pour ainsi dire la nature ; on rendrait intéressantes par l’extrême variété des raccourcis, les poses les plus simples ; on pourrait, ainsi, pour de petits tableaux, dessiner le sujet et l’ébaucher vaguement sur la toile, puis copier la pose juste du modèle. Il faut chercher cela dans ce qui me reste à faire de mon tableau.

Aujourd’hui, je me suis mis à ébaucher ce qui me reste à couvrir.

J’ai donné à Mélie 3 fr.

Dimanche 22 février. — Dîné chez Riesener avec Henri Hugues, qui est venu me prendre à l’atelier.

— Ébauché, avec Soulier, le fond. Mardi 24 février. — Fait d’après Bergini un croquis pour l’homme à cheval et refait l’homme couché. Ivresse de travail.

— Le Salon retardé.

Aujourd’hui, à Bergini 5 fr.

Vendredi 27 février. — Ce qui me fait plaisir, c’est que j’acquiers de la raison, sans perdre l’émotion excitée par le beau. Je désire bien ne pas me faire illusion, mais il me semble que je travaille plus tranquillement qu’autrefois, et j’ai le même amour pour mon travail. Une chose m’afflige, je ne sais à quoi l’attribuer ; j’ai besoin de distractions, telles que réunions entre amis[71], etc. Quant aux séductions qui dérangent la plupart des hommes, je n’en ai jamais été bien inquiété, et aujourd’hui moins que jamais. Qui le croirait ? Ce qu’il y a de plus réel en moi, ce sont ces illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant.

Ma santé est mauvaise, capricieuse comme mon imagination.

— Hier et aujourd’hui, fait les jambes du jeune homme du coin. Quelles grâces ne dois-je pas au ciel, de ne faire aucun de ces métiers de charlatan, qui en imposent au genre humain !… Au moins je peux en rire.

Jeudi 28 février. — Fait la tête du jeune homme du coin.

À Nassau 11 fr. 50
À Prévost 1 fr. 50 fr.fr.

— Je pensais au bonheur qu’a eu Gros d’être chargé de travaux si propres à la nature de son talent…

J’ai ce soir le désir de faire des compositions sur le Gœtz de Berlichingen de Goethe[72], sur ce que m’en a dit Pierret.

Dimanche gras, 29 février. — Pait l’autre jeune homme du coin, d’après le petit Nassau, et à lui donné 3 fr.

— Dîné chez la mère de Pierret.

— Henri Scheffer venu chez moi. Il m’a parlé de Dufresne comme d’un homme très distingué ; je l’ai jugé de même, je désire qu’il soit mon ami.

Lundi 1er mars. — Je n’ai point travaillé de la journée.

— J’ai dîné chez Mme. Guillemardet.

Vu Cicéri[73], Riesener, Leblond, Piron.

— Passé une triste soirée seul au café. Rentré à dix heures. Relu mes vieilles lettres.

Écrit à Philarète la lettre suivante :

« Je m’attends à te voir d’une surprise extrême : Lui ! m’écrire, un peintre : che improvisa novella !… et devine ce qui me fait t’écrire : c’est peut-être ce que tu cherches bien loin, tandis que le plus simple à imaginer ne te sera pas venu.

Je vous écris, mon ancien ami, par ce besoin que nous comprenions mieux autrefois. Mais nous sommes avancés l’un et l’autre dans cette carrière qui se défile à mesure sous nos pas. Certains sentiments deviennent ridicules. Les objets ou dédains philosophiques de nos naïves imaginations de seize à vingt ans deviennent par contre des objets très sérieux de notre culte. J’ai passé une soirée à relire toutes mes vieilles lettres, car je suis plus conservateur qu’un Sénat, qui n’a rien conservé que ses plâtres. Tandis que vous étiez au bal de l’Opéra, au moins j’ose le penser, je suis à deux heures de la nuit enfoui dans des souvenirs doux et affligeants. Vous étiez à cette époque dégoûté de la vie et des vanités prétendues de la vie ; aujourd’hui, je prends de cette maladie de ce temps-là, et vous pourriez bien avoir pris de mon insouciance philosophique d’alors. Mais qu’en fais-je et S*** ? Mon cœur a saigné tout à l’heure au souvenir de tout ce que cet homme m’a inspiré. Cette vie d’homme qui est si courte pour les plus frivoles entreprises est pour les amitiés humaines une épreuve difficile et de longue haleine. Dans la carrière que vous suivez, vous ne devez pas trouver beaucoup d’amis et surtout d’amis pour la vie comme nous l’étions avec Sousse, avant qu’en effet la vie eût été retournée pour chacun de nous… Si tu en trouves, tant mieux, tu es plus heureux que moi.

Malgré quelques attiédissements passagers, je crois qu’il faut de loin en loin, pour quelques figures passagères, se conserveries anciens. Profitons-en surtout pendant que l’amitié peut encore entre nous être désintéressée. Si tu étais ministre, je ne t’aurais pas écrit ce soir. J’aurais relu tes lettres, rentré mon émotion, et j’aurais dit : « C’est un homme mort, n’y pensons plus. » Je ne dis pas non plus que je l’aurais écrite à mon vieux camarade resté en arrière, si c’était moi qui eus été ministre ou le parvenu. Le cœur humain est une vilaine porcherie ; ce n’est pas ma faute, mais qui ose répondre de soi ? Écris-moi, fais reprendre à mon cœur la route de certaines émotions de la jeunesse, qui ne revient plus ; quand ce ne serait qu’une illusion, ce serait encore un plaisir. Adieu, etc. »


— J’ai relu aussi des lettres d’Élisabeth Salter… Étrange effet, après tant de temps !

— Retrouvé dans une lettre de Philarète ce sujet de la mort de R…, âgé de quatre-vingt-cinq ans. Après avoir défendu avec beaucoup de véhémence, dans le barreau de Thèbes, la cause d’un ami accusé d’un crime capital, il expira la tête appuyée sur les genoux de sa fille.

Mercredi 3 mars. — Ce matin, au Luxembourg. Je me suis étonné de l’incorrection de Girodet, particulièrement dans son jeune homme du Déluge. Cet homme, au pied de la lettre, ne sait pas le dessin.

— Été chez Émilie Robert ; mal disposé. Malade de l’estomac.

— Composé, ne sachant que faire, les Condamnés à Venise. — Émilie est venue un instant.

— Remets-toi vigoureusement à ton tableau. Pense au Dante, relis-le continuellement ; secoue-toi pour revenir aux grandes idées. Quel fruit tirerai-je de cette presque solitude, si je n’ai que des idées vulgaires ?

— Hier, couru et été chez D*** ; exécrable peinture.

— Repris l’envie de faire les Naufragés, de lord Byron, mais de les faire au bord de la mer même, sur les lieux.

— Été le soir chez Henri Scheffer[74].

— Aujourd’hui mercredi soir, je rentre de chez Leblond. Bonne soirée ; il avait fait un extraordinaire : Punch, etc… Quelque musique qui m’a fait plaisir… Dufresne est un homme qui dessèche bien quelque peu.

— Je suis donc comme un sabot ? Je ne suis remué qu’à coups de fourche ; je m’endors sitôt que manquent ces stimulants.

Jeudi 4 mars. — Aujourd’hui, été voir Champion. Déjeuné avec lui.

— Fedel est venu me voir à l’atelier. Dîné ensemble. Le soir à Moïse, et seul : j’y ai trouvé des jouissances. Admirable musique ! Il faut y aller seul pour en jouir[75]. La musique est la volupté de l’imagination ; toutes leurs tragédies sont trop positives.

Médée m’occupe. — Aussi quelque sujet de Moïse, par exemple, les Ténèbres.

Vendredi 5 mars. — Fait la tête et le torse de la jeune fille attachée au cheval. — Dîné avec Soulier et Fielding et été, à l’Ambigu voir les Aventuriers ; beaucoup d’intérêt et manière neuve. Naturel[76].

— L’impression de Moïse reste encore, et j’ai le désir de le revoir.

Samedi 6 mars. — J’ai passé la journée à mon atelier. — Mauvaise besogne. — Dîné avec Fielding et Soulier chez Tautin.

— Pensé à faire des compositions sur Jane Shore et le théâtre d’Otway[77].

— Rencontré, chez Tautin, Fedel et autres camarades qui s’en allaient. Convenu que nous irions quelquefois ensemble faire quelques sujets de l’Inquisition.

Philippe II.

Dimanche 7 mars. — Vu Mage un instant pour le portrait de la Pasta. Ce n’est pas ça.

— Fielding et Soulier à mon atelier. Fielding m’a arrangé mon fond.

— Leblond a passé avec sa maîtresse, et le soir chez Pierret. Excellent thé et calembours toute la soirée.

Lundi 9 mars. — À mon atelier. — Émilie. — Dîné avec Fielding. — Scheffer aîné[78] est venu me voir. — Le soir chez Henri Hugues. Fumé avec lui.

À Émilie Robert 13 fr. 50

Samedi 13. — Aujourd’hui fait le Turc à cheval. — Hier et avant, draperie de la femme.

À Bergini 5 fr.

— Dîné avec Soulier et Fielding, Le soir au petit café. Reçu le soir une lettre de Philarète.

— Travaillé avec chaleur. Je me couche tard.

Dimanche 14 mars. — Aujourd’hui chez ma sœur.

— Le Sermon anglais.

— Dîné chez M. Guillemardet. Le soir chez Pierret. M. Goutan ma donné envie de faire Mazeppa.

— Faire pour frontispice au Dante, lui se promenant dans le Colisée au clair de lune.

Lundi 15 mars. — Déjeuné avec Pierret et auparavant été voir le charmant livre anglais d’histoire naturelle. — Chez Scheffer. — Aux Champs-Élysées. Bonne promenade. — Rouget à dîner. Pierret le soir. — Fait le trait d’un Turc montant à cheval[79]. — Superbe temps de printemps.

Mardi 16. — Pauvre frère ! je reçois à l’instant ta lettre. Que je désire être utile à tes intérêts ! Quel sera ton sort, si tout te manque ainsi !

— Dîné avec Soulier et Fielding chez Tautin. And after to english Brewery and drinck Gin and Water.

— Vu Scheffer et le sauteur de son manège.

Mercredi 17. — Perdu la matinée en allées et venues relatives à la lettre de mon frère. — Travaillé à l’atelier à la petite esquisse, depuis midi jusqu’à deux heures et demie. — Avant, chez Lopez. — À la préfecture, en sortant de chez Lopez ; de là chez M. Jacob[80]. Puis, chez Fielding. — Dîné chez Rouget. — Rencontré Henri Scheffer au Palais-Royal. Chez Leblond. J’ai fait un cheval blanc à l’écurie[81].

— Bonne conversation avec Dufresne et Pierret, sur la médecine particulièrement ; puis, plus générale, sur les lois, etc. — Sorti avec tous et enfin Pierret, que j’ai laissé à sa porte. Je suis rentré plein d’un bonheur philosophique bien innocent.

— Le matin chez Mme J… Probablement manqué l’occasion. Il semble qu’aussitôt qu’elle se présente, elle me fasse peur, — l’occasion s’entend… Toujours réfléchir à tout, sottise extrême !

— Penser, en faisant mon Mazeppa, à ce que je dis dans ma note du 20 février, dans ce cahier, c’est-à-dire calquer en quelque sorte la nature dans le genre de Faust.

Jeudi 18 mars. — Rencontré Mage sur le boulevard. — Été chez Gihaut[82] et rencontré M. Coutan. Choisi des Géricault. — À la caisse de la préfecture, puis aux Champs-Élysées. — Recherché mes lithographies.

— Achevé le Turc montant à cheval.

Vendredi 19 mars. — Passé une excellente journée au Musée avec Édouard… Les Poussin !… Les Rubens !… et surtout le François Ier du Titien !… Velasquez !

Après, vu le Goya, à mon atelier, avec Édouard. Puis vu Piron. Rencontré Fedel. Dîné ensemble.

Bonne journée.

Samedi 20 mars. — À mon atelier assez tard. Retravaillé la Femme morte, — Henry, Fielding et Soulier.

— Dîné à la barrière au bord de l’eau. Puis à la Brewery.

Dimanche 21 mars. — Fait une étude au manège avec Scheffer[83]. — Le soir, la cousine chez Pierret. Petite soirée.

Lundi 22 mars. — Aujourd’hui, atelier. Commencé le cheval, — mal disposé. — Le soir chez Pierret.

Mardi 23 mars. — Perdu la journée ; excepté chez Leblond vers midi. — Dîné avec Pierret, où passé la soirée. Menjaud[84] y était. Bonnes idées sur la médecine.

— Commencé une Jane Shore[85].

Mercredi 24 mars. — Déjeuné le matin chez la cousine. — Composé à l’atelier. — Le soir, Leblond.

Jeudi 25 mars. — Été avec Leblond voir des tableaux : surtout tête de femme ; la Marquise de Pescara du Titien[86] et un Velasquez admirable, qui occupe tout mon esprit.

— Été à Saint-Cloud avec Fielding et Soulier, et dîner. — Le soir chez Pierret, punch.

Vendredi 26 mars. — Rencontré Édouard chez Lopez et déjeuné ensemble dans le quartier de son atelier. — Passé la journée à son atelier. — Dîné chez Rouget et le soir chez M. Lelièvre, Taurel et Lamey[87].

Samedi 27 mars. — De bonne heure à l’atelier. Pierret venu. — Dîné chez lui ; lu de l’Horace[88].

— Envies de poésie, non pas à propos d’Horace. — Allégories. — Rêveries. Singulière situation de l’homme ! Sujet, intarissable. Produire, produire !

Dimanche 28 mars. — Chez Scheffer. — Au manège. Peint le cheval gris. — Le soir chez Pierret.

Lundi 29 mars. — Henri Scheffer est venu me prendre chez moi, le matin. Déjeuné avec lui, à son atelier.

De là été prendre Pierret au ministère, et été au Diorama[89]. J’ai dîné chez lui et passé la soirée. Sommeil et lourdeur.

Mardi 30 mars. — À mon atelier, le matin.

Mon poêle à arranger m’a fait faire une promenade au Musée : admiré Poussin, puis Paul Véronèse, avec une escabelle.

— Essayé de repeindre la tête du mourant.

— Le soir chez Pierret. Bonne soirée à causer de bonnes choses.

Mercredi 31 mars. — Chez Leblond. — Revenu le soir avec Dufresne : il m’a donné une nouvelle ardeur. Parlé de Véronèse : il peint aussi la passion.

— Il faut dîner peu et travailler le soir seul[90]. Je crois que le grand monde à voir de temps à autre, ou le monde tout simplement, est moins à redouter pour le progrès et le travail de l’esprit, quoi qu’en disent beaucoup de prétendus artistes, que leur fréquentation à eux. Le vulgaire naît à chaque instant de leur conversation ; il faut en revenir à la solitude, mais vivre sobrement comme Platon. Le moyen que l’enthousiasme se conserve sur une chose quand, à chaque instant, on est accessible à une partie ? quand on a toujours besoin de la société des autres ? Dufresne a bien raison : les choses qu’on éprouve seul avec soi sont bien plus fortes et vierges. Quel que soit le plaisir de communiquer son émotion à un ami, il y a trop de nuances à s’expliquer, bien que chacun peut-être les sente, mais à sa manière, ce qui affaiblit l’impression de chacun. Puisqu’il me conseille et que je reconnais la nécessité de voir l’atelier seul et de vivre seul, quand j’y serai établi, commençons dès maintenant à en prendre l’habitude : toutes les réformes heureuses naîtront de là. La mémoire reviendra et l’esprit présent fera place à celui d’ordre.

— Dufresne disait, à propos de Charlet, que ce n’était pas assez naïf de manière de faire : on voit l’adresse et le procédé. Y penser[91].

Jeudi 1er avril. — Été le matin avec Champmartin chez Cogniet, où j’ai déjeuné.

J’ai vu le masque moulé de mon pauvre Géricault. Ô monument vénérable ! J’ai été tenté de le baiser… sa barbe… ses cils… Et son sublime Radeau ! Quelles mains ! Quelles têtes ! Je ne puis exprimer l’admiration qu’il m’inspire.

— Vu Fedel chez lui. — Retrouvé Fedel, comme je me disposais à aller voir l’Italiana in Alaeri[92]. Endormi toute la soirée.

— Peindre avec brosses courtes et petites. Craindre le lavage à l’huile.

— Il me survient le désir de faire une esquisse du tableau de Géricault. Dépêchons-nous de faire le mien. Quel sublime modèle ! et quel précieux souvenir de cet homme extraordinaire !

Vendredi 2 avril. — À l’atelier toute la journée. Arrêté en partie mon fond.

M. Coutan est venu me voir. Il m’a donné envie de voir les dessins de Demeulemeester[93]. — Dîné chez Rouget. Vu François et Henri Verninac, etc. — Chez Pierret le soir. — Je lis à présent.

Samedi 3 avril. — Été avec Decamps chez le duc d’Orléans[94], voir sa galerie. Enchanté de la femme du brigand de Schnetz[95]. Rencontré Steuben[96].

Envie de faire de petits tableaux, surtout pour acheter quelque chose à la vente de Géricault.

— Le soir, Jane Shore.

Dimanche 4 avril. — Tout est intéressé pour moi, dans la nécessité de me renfermer davantage dans la solitude. Les plus beaux et les plus précieux instants de ma vie s’écoulent dans des distractions qui ne m’apportent au fond que de l’ennui. La possibilité ou l’attente d’être distrait commencent déjà à énerver le peu de force que me laisse le temps mal employé de la veille. La mémoire n’ayant à s’exercer sur rien d’important périt ou languit. J’amuse mon activité avec des projets inutiles. Mille pensées précieuses avortent faute de suite. Ils me dévorent, ils me mettent au pillage. L’ennemi est dans la place… au cœur ; il étend partout la main.

Pense au bien que tu vas trouver, au lieu du vide qui te met incessamment hors de toi-même : une satisfaction intérieure et une mémoire ferme ; le sang-froid que donne la vie réglée ; une santé qui ne sera pas délabrée par les concessions sans fin à l’excès passager que la compagnie des autres entraîne ; des travaux suivis et beaucoup de besogne.

— J’ai été à mon atelier. Henry Scheffer venu et commencé son portrait.

Dîné ensemble. Cela ne fait rien en passant et de la sorte… C’était, l’année dernière, l’habitude de ces dîners à jours fixes et attendus, qui étaient funestes !

— Le soir chez Mme Guillemardet, où j’ai appris la nouvelle infortune de ma sœur. Quand sera-t-elle tranquille ?

— Se procurer la Panhypocrisiade[97]. On pourrait en faire des dessins. — Une suite aussi sur René, sur Melmoth[98].

Lundi 5 avril. — Le matin, vu Fielding, en allant chez ma sœur.

— Rencontré Dufresne et chez Gihaut. — À l’atelier. Travaillé peu. — Rouget. — Le soir chez Pierret.

Mardi 6 avril. — Déjeuné chez Soulier et Fielding. — À l’atelier de Henry Scheffer. Commencé chez moi le petit Don Quichotte[99]. — Dîné avec Dupont et été chez Devéria[100].

— Tâcher de retrouver la naïveté du petit portrait de mon neveu.

Mercredi 7. — Encore un mercredi… Je n’avance guère… Le temps beaucoup.

Travaillé au petit Don Quichotte. — Le soir, Leblond, et essayé de la lithographie[101]. Projets superbes à ce sujet. Charges dans le genre de Goya.

— La première et la plus importante chose en peinture, ce sont les contours. Le reste serait-il extrêmement négligé que, s’ils y sont, la peinture est ferme et terminée. J’ai plus qu’un autre besoin de m’observer à ce sujet : y songer continuellement et commencer toujours par là.

Le Raphaël doit à cela son fini, et souvent aussi Géricault.

— Je viens de relire en courant tout ce qui précède : je déplore les lacunes. Il me semble que je suis encore le maître des jours que j’ai inscrits, quoiqu’ils soient passés ; mais ceux que ce papier ne mentionne point sont comme s’ils n’avaient point été[102].

Dans quelles ténèbres suis-je plongé ? Faut-il qu’un misérable et fragile papier se trouve être, par ma faiblesse humaine, le seul monument d’existence qui me reste ? L’avenir est tout noir. Le passé qui n’est point resté, l’est autant. Je me plaignais d’être obligé d’avoir recours à cela ; mais pourquoi toujours m’indigner de ma faiblesse ? Puis-je passer un jour sans dormir et sans manger ? Voilà pour le corps. Mais mon esprit et l’histoire de mon âme, tout cela sera donc anéanti, parce que je ne veux pas en devoir ce qui peut m’en rester à l’obligation de l’écrire ; au contraire, cela devient une bonne chose que l’obligation d’un petit devoir qui revient journellement.

Une seule obligation, périodiquement fixe dans une vie, ordonne tout le reste de la vie : tout vient tourner autour de cela. En conservant l’histoire de ce que j’éprouve, je vis double ; le passé reviendra à moi… L’avenir est toujours là.

— Se mettre à dessiner beaucoup les hommes de mon temps. Beaucoup de médailles, voilà pour le nu.

Les gens de ce temps : du Michel-Ange et du Goya.

— Lire la Panhypocrisiade.

Jeudi 8 avril. — L’argent me pressera bientôt. Il faut travailler ferme. Pioché au Don Quichotte.

— À Tancrède le soir, médiocrement amusé.

— Acheté des gravures allemandes du temps de Louis XIII.

Vendredi 9. — Aujourd’hui Bergini. Refait l’homme au coin. — Le soir, Pierret… le Leicester.

Il me vient l’envie, au lieu d’un autre tableau d’assez grande proportion, d’avoir plusieurs petits tableaux, mais faits avec plaisir.

— Il me reste environ 240 francs. Pierret me doit 20 francs.

Aujourd’hui, déjeuné œufs et pain 0 fr. 30
À Bergini 3 fr. "0
Belot, couleurs 1 fr. 50
Dîner 1 fr. 20
Total 6 fr. "0

Samedi 10. — Atelier de bonne heure. Hélène venue avec ses camarades. — Bergini. Retouché l’homme qui s’accroche au cheval ; à lui 3 francs.

Dîné avec Pappleton, Lelièvre, Gomairas, Soulier et Fedel. Été chez Gomairas : étonnante peinture. Petite soûlerie. Ce soir, ma main a peine à écrire…

Parlé philosophie dans la rue avec ce fou de Fedel.

Dîné, 2 fr. 16.
gr. 1 fr 16.

Dimanche 11 avril. — Le matin, Pierret en passant. — Comairas pour tête de cheval[103].

Au Luxembourg : Révoltés du Caire[104], pleins de vigueur : grand style. Ingres charmant[105]… et puis mon tableau qui m’a fait grand plaisir[106]. Il y a un défaut qui se retrouve encore dans celui que je fais[107], spécialement dans la femme attachée au cheval ; cela manque de vigueur et d’empâtement. Ces contours sont lavés et ne sont pas francs ; il faut continuellement avoir cela en vue.

— Travaillé à l’atelier à retoucher la femme à genoux.

— Vu le Velasquez et obtenu de le copier ; j’en suis tout possédé. Voilà ce que j’ai cherché si longtemps, cet empâté ferme et pourtant fondu. Ce qu’il faut principalement se rappeler, ce sont les mains ; il me semble qu’en joignant cette manière de peindre à des contours fermes et bien osés, on pourrait faire des petits tableaux facilement.

Été chez le Turc, au Palais-Royal. Quel misérable Juif, avec son manteau, qu’il ne voulait même pas me laisser regarder ! Quoi qu’il en soit, j’en ai à peu près la coupe.

— Je rentre de bonne heure, en me félicitant de copier mon Velasquez, et plein d’entrain.

Quelle folie de se réserver toujours pour l’avenir de prétendus sujets plus beaux que d’autres !

Quant à mon tableau, il faut laisser ce qui est fait bien, quand cela serait dans une manière que je quitte. Le prochain aura sinon un progrès, au moins une variété.

Mais pour revenir à ma réflexion précédente, avec cette sotte manie, on fait toujours des choses dont on n’est pas entrain, et par conséquent mauvaises ; plus on en fait, plus on en trouve. À chaque instant, il me vient d’excellentes idées, et au lieu de les mettre à exécution, au moment où elles sont revêtues du charme que leur prête l’imagination dans la disposition où elle se trouve dans le moment, on se promet de le faire plus tard, mais quand ? On oublie, ou ce qui est pis, on ne trouve plus aucun intérêt à ce qui vous avait paru propre à inspirer. C’est qu’avec un esprit aussi vagabond et impossible, une fantaisie chasse l’autre plus vite que le vent ne tourne dans l’air et ne tourne la voile dans le sens contraire…, il arrive que j’ai nombre de sujets ; eh bien, qu’en faire ? Ils seront donc là en magasin à attendre froidement leur tour, et jamais l’inspiration du moment ne les animera du souffle de Prométhée ; il faudra les tirer du tiroir, quand la nécessité sera de faire un tableau ! C’est la mort du Génie… Qu’arrive-t-il ce soir ? Je suis, depuis une heure, à balancer entre Mazeppa, Don Juan, le Tasse, et tant d’autres. Je crois que ce qu’il y aurait de mieux à faire quand on veut avoir un sujet, c’est non pas d’avoir recours aux anciens, et de choisir dans le nombre, car quoi de plus bête ? Parmi les sujets que j’ai retenus, parce qu’ils m’ont paru beaux un jour, qui détermine mon choix pour l’un ou pour l’autre, maintenant que je sens même une disposition égale pour tous ? Rien que de pouvoir balancer entre deux suppose une absence d’inspiration. Certes, si je prenais la palette en ce moment, et j’en meurs de besoin, le beau Velasquez me travaillerait. Je voudrais étaler sur une toile brune ou rouge de la bonne grasse couleur et épaisse. Ce qu’il faudrait donc pour trouver un sujet, c’est d’ouvrir un livre capable d’inspirer et se laisser guider par l’humeur. Il y en a qui ne doivent jamais manquer leur effet : ce sont ceux-là qu’il faut avoir, de même que des gravures, Dante, Lamartine, Byron, Michel-Ange.

J’ai vu ce matin chez Drolling[108] un dessin de plusieurs fragments de figures de Michel-Ange, dessinés par Drolling… Dieu ! quel homme ! quelle beauté ! Une chose singulière et qui serait bien belle, ce serait la réunion du style de Michel-Ange et de Velasquez ! Cette idée-là m’est venue de suite, à la vue de ce dessin ; il est doux et moelleux. Les formes ont cette mollesse qu’il semble qu’il n’y ait qu’une peinture empâtée qui puisse la donner, et en même temps les contours sont vigoureux. Les gravures d’après Michel-Ange ne donnent pas l’idée de cela : c’est là le sublime de l’exécution. Ingres a de cela : ses milieux sont doux et peu chargés de détails. Comme cela faciliterait la besogne, surtout pour les petits tableaux ! Je suis content de me rappeler cette impression.

Se bien souvenir de ces têtes de Michel-Ange. Demander à Drolling pour les copier. Les mains bien remarquables ! Les grands enchâssements… Les joues simples, les nez sans détails, et véritablement, c’est là ce que j’ai toujours cherché ! Il y avait de cela dans ce petit portrait de Géricault, qui était chez Bertin, dans ma Salter[109] un peu et dans mon neveu. Je l’aurais atteint plus tôt, si j’avais vu que cela ne pouvait aller qu’avec des contours bien fermes. Cela est évidemment dans la femme debout de ma copie de Giorgione, des femmes nues dans une campagne.

Léonard de Vinci a de cela, Velasquez beaucoup, et c’est très différent de Van Dyck : on y voit trop l’huile, et les contours sont veules et languissants. Giorgione a beaucoup de cela.

Il y a quelque chose d’analogue et bien séduisant dans le fameux dos du tableau de Géricault, dans la tête et la main du jeune homme imberbe et dans un pouce du Gerfaut couché à l’extrémité du radeau.

Se souvenir du bas de la figure qu’il a faite d’après moi[110]. — Quel bonheur ce serait d’avoir à sa vente une ou deux copies de lui d’après les maîtres ! Son tableau de famille d’après Velasquez.

Lundi 12 avril. — Le matin passé chez Soulier. Il n’y était pas. Je voulais avoir sa boîte pour aller copier le Velasquez.

Été chez Champion ; de là à mon atelier. Fièvre de travail. Refait et disposé l’homme près du cheval et l’homme à cheval. Entrain complet. H. Scheffer venu un instant, puis mon neveu.

— Il m’a pris fantaisie de faire des lithographies d’animaux, par exemple : un tigre sur un cadavre, des vautours, etc.

— Dîné chez M. Guillemardet. Mme C… venue le soir est charmante. Maudit insolent que je suis ! Il faut avouer que ma vie est passablement remplie ; je suis toujours possédé d’une petite fièvre qui me dispose facilement à une émotion vive. Elle m’a bien plu : ce chapeau noir et ces petites plumes. Elle a l’air bienveillant avec moi… Il faut que je pense à lui envoyer le marchand d’ombrelles, demain autant que possible.

Le Temps luttant contre le Chaos sur le bord de l’abîme, au jour de la fin de toutes choses.

— Il faut faire une grande esquisse de Botzaris[111] : les Turcs épouvantés et surpris se précipitent les uns sur les autres.

Mardi 13 avril. — Le matin chez Soulier. Pris sa boîte. Déjeuné avec lui ; puis au Velasquez.

Disposition mélancolique ou plutôt chagrine en rentrant à mon atelier. Travaillé le Don Quichotte.

Pierret venu, dîné avec lui ; mené ses femmes chez M. Pastor, chez Leblond. — Terminé la lithographie. Dufresne venu. Rentré avec Pierret.

— Dispositions fugitives, qui me venez presque toujours le soir. Doux contentement philosophique, que ne puis-je te brider ! Je ne me plains pas de mon sort. Il me faut goûter plus encore de ce bon sens qui se risque aux choses inévitables.

Ne réservons rien de ce que je pourrais faire avec plaisir pour un temps plus opportun. Ce que j’aurai fait ne pourra m’être enlevé. Et quant à la crainte ridicule de faire des choses au-dessous de ce qu’on peut faire… Non, voilà le vice radical ! c’est là le recoin de sottise qu’il faut attaquer. Vain mortel, tu n’es borné par rien, ni par ta mémoire qui t’échappe, ni par les forces de ton corps qui sont minces, ni par la fluidité de ton esprit qui lutte contre ces impressions, à mesure qu’elles t’arrivent. Il y a toujours au fond de ton âme quelque chose qui te dit : « Mortel tiré pour peu de temps de la vie éternelle, songe que tes instants sont précieux. Il faut que ta vie te rapporte à toi seul tout ce que les autres mortels retirent de la leur[112]. » Au reste, je sais ce que je veux dire… Je crois qu’au fait tout le monde a été plus ou moins tourmenté de cela.

— Dimier venu chez Leblond : il va partir pour l’Égypte.

Couleurs et toiles 11
Portier atelier 10
Commissionnaire 1

— Dufresne m’a promis la Panhypocrisiade et des vers de M. de Lamartine.

Mardi 13 avril. — Ce matin, Velasquez. — Interrompu. — Chez mon oncle. Dîné avec lui.

Pierret le soir. Il prend la résolution de se faire peintre de portraits : il a raison. À compter du mois prochain, il viendra tous les matins à mon atelier.

Déjeuné 1 fr. 04 sous
Couleurs 2 fr. 10 sous
Marrons " fr. 15 sous
4 fr. 09 sous

14 avril. — Ce matin au Velasquez. Recommencé la tête, qui était trop forte pour le corps. Interrompu pour aller déjeuner ; j’ai bien fait. J’ai travaillé ensuite jusqu’à quatre heures et demie. Leblond y est venu.

Dîné Rouget. — Retourné chez moi m’habiller pour aller à l’Opéra. — Passé chez Pierret, qui me fait dîner demain. — Trop de foule à ce concert et passé la soirée chez Mme Lelièvre. Tours de cartes, etc.

Déjeuné 13 sous.
Hier dîné 1 fr. 13 sous.
Papier 6 sols.
Pour ceci 1 fr. 19 sols.

Jeudi 15 avril. — Le matin, été chercher la robe turque chez M. Job, ce qui ma fait arriver trop tard au rendez-vous d’Hélène et de Laure.

Avancé beaucoup le petit Don Quichotte, et commencé à peindre la pénitence de Jane Skore.

— Revenu chez moi. Composé la Jane Shore pour la lithographier. — Dîné Cook et remonté chez moi. — Là, le diable au corps et quelque peu dormi.

— À onze heures (matin) passé chez Ludovic. Dufresne y était. J’y ai vu pour la première fois Leborne[113].

Adeline était charmante. — Rentré à trois heures et demie.

Déjeuné 1 "0
Couleurs à la palette 1 60
Dîner 1 20
Décrotté 0 20
4 "0

— Mon cadre ne me coûterait que 160 ou 180 au lieu de 230 que demande Lemarchal.

Samedi 17 avril. — Le matin à l’atelier. Hélène et Laure venues. — Ensuite travaillé au Don Quichotte ; puis à la Jane Shore. Fielding venu un instant ; puis Decaisne[114]. — Dîné avec Pierret et resté chez lui, où commencé un dessin de Charles IX.

Déjeuné 1 70

Dimanche 18 avril. — À l’atelier à neuf heures. Laure venue. Avancé le portrait.

— M. Lemôle venu et acheté le Turc qui monte à cheval. — Pierret venu. Tour aux Champs-Élysées. — Trouvé chez lui Félix. — Dîné chez Pierret, et passé la soirée à continuer le Charles IX.

— Vu avec bien du plaisir les calques des petits dessins de Géricault[115].

Déjeuné 0 60
Pieds de cochon 2 25
2 85
Prêté à Pierret ce matin 180 fr.
Il m’en doit 120 "
100 "

Lundi 19. — Velasquez. Interrompu vers onze heures. — À l’atelier est venu le W… Ensuite chez Fielding et dîné chez Rouget. — Retourné chez lui et puis au café de la rue Bourbon. — Rentré à dix heures un quart.

Déjeuné 1 40
Cocher 2 60
Dîner 1 10
Bière 0 30
5 40

— Désir de faire des sujets de la Révolution, tels que l’Arrivée de Bonaparte à l’armée d’Égypte, les Adieux de Fontainebleau.

Mardi 20 avril. — Je sors de chez Leblond. Il a été bien question d’Égypte : on peut y aller pour bien peu de chose. Dieu veuille que j’y aille ! Pensons bien à cela, et si mon cher Pierret y venait avec moi ? C’est l’homme qu’il me faudrait ; en attendant, travaillons à nous séparer des liens qui entravent l’esprit et débilitent la santé. Se lever matin.

Penser à l’Arabe. J’irai ces jours-ci chez D… lui demander des renseignements sur ses études.

— Qu’est-ce aller en Égypte ? chacun saute aux nues. Et si ce n’est pas plus que d’aller à Londres ? Pour trois cents francs, Deloches[116] et Planat[117] y sont passés. On y vit à meilleur marché qu’ici… Il faudrait partir en mars et revenir en septembre ; on aurait le temps de voir la Syrie.

Est-ce vivre que végéter comme un champignon attaché à un tronc pourri[118] ? Les habitudes mesquines m’absorbent tout entier. D’ailleurs, c’est d’avance qu’il faut se préparer.

Tant que j’aurai mes jambes, j’espère vivre matériellement. Plaise au ciel que le Salon me mette en passe de faire bientôt mes tournées ! Scheffer doit me faire connaître une affaire. Il a passé une partie du jour à mon atelier.

— J’ai presque fini le Don Quichotte et beaucoup avancé la Jane Shore.

La fille est venue ce matin poser. Hélène a dormi ou fait semblant. Je ne sais pourquoi je me crus bêtement obligé de faire mine d’adorateur pendant ce temps, mais la nature n’y était point. Je me suis rejeté sur un mal de tête, au moment de son départ et quand il n’était plus temps… Le vent avait changé. Scheffer m’a consolé le soir, et il s’est trouvé absolument dans les mêmes intentions.

Je me fais des peurs de tout, et crois toujours qu’un inconvénient va être éternel. Moi qui parle, je passerai aussi… Cela aussi est une consolation.

— Ma lithographie de chez Leblond n’est pas mal venue.

— Félix est venu un moment à mon atelier et Henri chez Leblond. Il y a eu trios d’instruments à vent, mais Batton[119] m’a fait plus de plaisir avec ses folies sur le piano. — Édouard est enchanté du Velasquez ; il dit que c’est le plus beau qu’il ait vu.

— Ce bon Pierret m’enchante d’être aussi possédé que moi de tous les projets qui m’ont pris ce soir ; il est aussi ivre que moi.

Dîné et Scheffer 2 35
Café 0 80
3 20

Mercredi 21. — De bonne heure au Velasquez : je n’ai pu y travailler. — Été voir Cogniet. Fait une mauvaise esquisse d’après nature pour lui.

— Faire un dessin d’après Géricault. Il faut étudier des contours comme faisait Fedel à l’atelier. Je pourrai en faire quelques-uns à l’Académie. — Cogniet m’a conseillé d’aller voir Joseph de Méhul. — Ce soir chez Pierret. Enchanté, ainsi que moi, du croquis d’après Géricault.

Déjeuner et dîner 2 "0
Couleurs Belot 1 "0
Maréchal 1 "0
Gravure, Massacre des Innocents de Raphaël 0 50
4 50

— Le matin chez Scheffer, pour voir son échelle ; revenu avec Henry, et perdu ma matinée chez lui. Rentré chez moi vers deux heures et trouvé une lettre de mon frère pour Munich, que j’ai jetée de suite à la poste.

Dîné avec Henri Hugues. Rencontré le soir Henri Scheffer et au café avec lui, mais sans doute par complaisance, car je m’endormais. Il m’a dit qu’aujourd’hui Didot étant chez son père, et lui parlant du projet où j’étais de prendre des rapins, Didot disait que je ferai le premier de mes rapins.

Je suis d’une mélancolie extrême.

Déjeuné 1 40
Le soir, café 0 75
2 15

Vendredi 23. — À l’atelier, travaillé et fini le petit Don Quichotte. — Dîné Henry, Fiedling, sorti à la barrière de Sèvres. Revenu chez eux le soir.

Samedi 24. — Le matin, travaillé à la lithographie pour Gihaut ; puis déjeuné. — Chez Champmartin. Trouvé Marochetti[120] et fait connaissance.

— Dîné chez Tautin, après une course vaine au Champ de Mars, pour voir l’exercice à feu. — Brewery. — Tiré au pistolet, assez bien, aux Champs-Élysées. — Punch chez Lemblin. Billard au coin, après déjeuner. — Chez Allier[121] : très charmé de sa nouvelle figure. Son Marin m’a fait le plus grand plaisir. Une chose qui m’a frappé, et que Champmartin rappelait ce soir, c’était que c’était comme la peinture de Géricault ; ce qui paraît contribuer à m’en faire voir le faible aussi bien que le beau côté. J’ai comparé les émotions que fait naître ce genre de style avec celui de Michel-Ange, dans les jambes et cuisses chez Allier.

Y penser pour ne faire ni l’un ni l’autre ; mais le bien est entre les deux.

Déjeuné 1 "0
Dîné 1 20
Punch 0 60
Pistolet 1 "0
Billard 1 "0
4 80

C’est trop pour une journée de sottises.

— Le souvenir du petit groupe en pierre de Géricault m’enchante ; il serait amusant d’en faire, mais il faudrait être un travailleur forcené. Comment trouver le temps de tout faire ?

Dimanche 25. — À l’atelier, vers onze heures. — Chez Pierret d’abord, puis chez Soulier. Pierret venu nie joindre.

— Travaillé au Turc du second plan, qui s’aperçoit de l’incendie. — Félix un instant.

— Dîné avec Pierret. Été ensuite chez M. Lelièvre. Point trouvé. — Chez M. Guillemardet. Louis me paraît fort mal. J’ai éprouvé une impression bien douloureuse en le voyant et j’y mêlais aussi ce sentiment solennel et funestement poétique de la faiblesse humaine, source intarissable des émotions les plus fortes.

Pourquoi ne suis-je pas poète ? Mais, du moins, que j’éprouve, autant que possible dans chacune de mes peintures, ce que je veux faire passer dans l’âme des autres !… L’allégorie est un beau champ !

Le Destin aveugle entraînant tous les suppliants qui veulent en vain, par leurs cris et leurs prières, arrêter un bras inflexible.

Je crois et j’ai pensé ailleurs que ce serait une excellente chose que de s’échauffer à faire des vers, rimés ou non, sur un sujet pour s’aider à y entrer avec feu pour le peindre. À force de s’accoutumer à rendre toutes mes idées en vers, je les ferais facilement à ma façon. Il faut essayer d’en faire sur Scio.

Lundi 26 avril. — Le résultat de mes journées est toujours le même : un désir infini de ce qu’on n’obtient jamais, un vide qu’on ne peut combler, une extrême démangeaison de produire de toutes les manières, de lutter le plus possible contre le temps qui nous entraîne, et les distractions qui jettent un voile sur notre âme ; presque toujours aussi une sorte de calme philosophique, qui prépare à la souffrance et élève au-dessus des bagatelles. Mais c’est l’imagination qui peut-être nous abuse encore là ; au moindre accident, adieu presque toujours la philosophie ! Je voudrais identifier mon âme avec celle d’un autre.

— M. L…, chez Perpignan, parlait du roman de Saint-Léon de Godwin[122] ; il a trouvé le secret de faire de l’or et de prolonger sa vie au moyen d’un élixir. Toutes ses misères deviennent la suite de ses fatals secrets, et cependant au milieu de ses douleurs, il éprouve un secret plaisir de ces facultés étranges, qui l’isolent dans la nature. Hélas ! je n’ai pu trouver les secrets, et je suis réduit à déplorer en moi ce qui faisait la seule consolation de cet homme. La nature a mis une barrière entre mon âme et celle de mon ami le plus intime[123] : il éprouve la même chose. Encore, si je pouvais favoriser à loisir ces impressions que seul j’éprouve à ma manière ! Mais la loi de la variété se fait un jeu de cette dernière consolation. Ce ne sont pas des années qu’il faut pour détruire les innocentes jouissances que chaque incident fait éclore dans une vive imagination. Chaque instant qui s’écoule ou les emporte ou les dénature. Au moment où j’écris, j’ai commencé de sentir vingt choses que je ne reconnais plus quand elles sont exprimées. Ma pensée m’échappe. La paresse de mon esprit ou plutôt sa faiblesse me trahit plutôt que la lenteur de ma plume ou que l’insuffisance de la langue ; c’est un supplice de sentir et d’imaginer beaucoup, tandis que la mémoire laisse évaporer au fur et à mesure.

Que je voudrais être poète ! tout me serait inspiration. Chercher à lutter contre ma mémoire rebelle, ne serait-ce pas un moyen de faire de la poésie ? Car, qu’est-ce que ma position ? J’imagine. Il n’y a donc que paresse à fouiller et ressaisir l’idée qui m’échappe.

— Je me suis levé matin et j’ai été de suite à l’atelier : il n’était pas sept heures. Pierret était déjà à la besogne.

La Laure m’a manqué de parole. J’ai travaillé toute la journée avec chaleur. J’étais fatigué sur le soir. Retouché les jambes du jeune homme au coin et la vieille.

Retourné chez moi m’habiller et pris Fielding et Soulier ; dîné ensemble chez Rouget. Chez M. Guillemardet, m’informer de la santé de Louis. Chez Perpignan. Vu M. N…, fort amusant et intéressant. C’est encore un philosophe tant soit peu décourageant et qui sent le machiavélisme. Nous avons parlé de lord Byron et de ce genre d’ouvrages dramatiques qui captivent singulièrement l’imagination.

Mardi 27. — Discussions intéressantes sur le génie et les hommes extraordinaires chez Leblond.

Dimier pensait que les grandes passions étaient la source du génie ! Je pense que c’est l’imagination seule, ou bien, ce qui revient au même, cette délicatesse d’organes qui fait voir là où les autres ne voient pas, et qui fait voir d’une façon différente. Je disais même que les grandes passions jointes à l’imagination conduisent le plus souvent au dévergondage d’esprit, et Dufresne dit une chose fort juste : que ce qui faisait l’homme extraordinaire était radicalement une manière tout à fait propre à lui de voir les choses. Il l’étendait aux grands capitaines et enfin aux grands esprits de tous les temps et de tous les genres. Ainsi, point de règles pour ces grandes âmes : elles sont pour les gens qui n’ont que le talent qu’on acquiert. La preuve, c’est qu’on ne transmet pas cette faculté. Il disait : « Que de réflexions pour faire une belle tête expressive ! Cent fois plus que pour un problème, et pourtant ce n’est, au fond, que de l’instinct, car il ne peut rendre compte de ce qui le détermine. » Je remarque maintenant que mon esprit n’est jamais plus excité à produire que quand il voit une médiocre production sur un sujet qui me convient.

— À l’atelier à huit heures. Mal disposé. Champmartin venu à la fin. — Dîné chez Rouget ensemble et puis rencontré Fieiding. Chez Leblond ensemble.

Mercredi 28 avril. — Toute la journée, non en train et insipide mélancolie ; il serait bien utile de se coucher de très bonne heure, à présent que les soirées sont ennuyeuses. Qu’il serait bon d’arriver au jour à l’atelier !

— Travaillé à l’enfant.

Jeudi 29 avril. — La gloire n’est pas un vain mot pour moi. Le bruit des éloges enivre d’un bonheur réel ; la nature a mis ce sentiment dans tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie des grandes âmes, un dédain qu’ils appellent philosophique. Dans ces derniers temps, les hommes ont été possédés de je ne sais quelle envie de s’ôter eux-mêmes ce que la nature leur avait donné en plus qu’aux animaux qu’ils chargent des plus vils fardeaux.

Un philosophe, c’est un monsieur qui fait ses quatre repas les meilleurs possible, pour qui vertu, gloire et noblesse de sentiments ne sont à ménager qu’autant qu’ils ne retranchent rien à ces quatre indispensables fonctions et à leurs petites aises corporelles et individuelles. En ce sens, un mulet est un philosophe bien préférable, puisqu’il supporte de plus, sans se plaindre, les coups et les privations. C’est que ces gens regardent comme une chose dont ils doivent surtout tirer vanité, cette renonciation volontaire à des dons sublimes qui ne sont point à leur portée.

— J’ai été de bonne heure à mon atelier. J’ai fait deux traits de deux dessins arabes et leurs chevaux.

Venus Laure et Hélène et Lopez, jusqu’à trois heures et quart. Resté à l’atelier jusqu’à sept heures passées. Thil est venu à la fin. Ses éloges, qui m’ont paru sincères, m’ont réchauffé. Je suis retourné avec lui jusqu’auprès du Palais-Royal. J’irai ces jours-ci le voir.

— Été chez M. Guillemardet, après mon dîner. Rentré vers dix heures.

Vendredi 30 avril. — À l’atelier vers huit heures et demie… Déjeuné avant. — J’ai eu Abadie.

À lui 3 fr.

Retouché des mains d’après lui, et fait le sabre. — Avec Champmartin et Marochetti, à la Porte-Saint-Martin.

Jane Shore ridicule

— Pour mon tableau du Christ[124], les anges de la mort tristes et sévères portent sur lui leurs regards mélancoliques. — Penser à Raphaël.

— Ce serait une belle chose, un Passage de la mer Rouge.

Samedi 1er mai. — Ayant reçu hier une lettre de la cousine Lamey, qui m’avertissait que M. de la Valette devait venir chez elle aujourd’hui pour y voir ma sœur, je me suis proposé d’y revenir. Je suis resté à l’atelier jusqu’à midi. — Mis au trait les deux petits dessins.

Resté ensuite chez la cousine jusqu’à deux heures et demie.

— Chez Larchez, fait des armes avec Fielding. En train de me trouver avec eux, dîné avec Fielding et ensuite M. Lelièvre, quelque peu, puis les rejoindre au petit café. Joué au billard, ou plutôt bavardé, en poussant des billes.

— L’Égypte ! l’Égypte ! J’aurai, par le général R…, des armes de mameluk.

— J’ai eu un délice de composition ce matin à mon atelier, et j’ai retrouvé des entrailles pour ce tableau du Christ, qui ne me disait rien.

Ce soir, j’entrevois de ces beaux nus, simples de forme, d’un modelé à la Guerchin, mais plus ferme. Je ne suis point fait pour les petits tableaux, mais je pourrais en faire dans ce genre.

Dimanche 2 mai. — Je rentre de bonne heure ce soir, et très mal disposé, quant à la santé ; mais une lettre de mon bon frère, toute bonne et rassurante sur son sort à venir, me remet un peu en train.

J’ai dîné chez ce bon Lelièvre.

Lassitude et disposition maladive, toute la journée. J’ai colorié l’aquarelle du Turc qui caresse son cheval. Henri Scheffer y est venu quelques heures ; puis Henri, avec qui je suis revenu jusqu’aux Tuileries.

Lundi 3 mai. — Ressenti toute la journée de mon indisposition. Déjeuné avec Soulier et Fielding.

Vu les tableaux du maréchal Soult.

— Penser, en faisant mes anges pour le préfet[125], à ces belles et mystiques figures de femmes, une, entre autres, qui porte des fruits dans un plat.

— Mon Pierret dîné avec moi. — Promené au Champ de Mars, avec Pierret, Soulier et Fielding.

— Rentré avec Pierret et passé la soirée : thé, le Dante, etc.

— Écrit à Cogniet.

Mardi 4 mai. — Voici le quatrième mois depuis le commencement de l’année. Ai-je rêvé pendant ce temps ? Quel éclair ! Je ne finis point mon tableau. Je suis accroché à chaque pas… J’ai remué le fond aujourd’hui. — Félix est venu à l’atelier.

— J’ai vu Thil le matin chez lui : il m’a prêté une petite Bible qui est une mine féconde de motifs. — Je suis passé un instant chez Édouard. — Dîné avec Fielding et Soulier chez R…, puis chez Leblond.

— Dufresne est bien amusant et bon garçon. — Magnétisme. — Son tour à un médecin qui endormit une femme ; son ami souffle à la femme des choses qu’elle a la bonhomie de redire ; lui-même feint de s’endormir et répond à ravir aux questions du docteur enchanté, puisqu’il le cite dans son ouvrage. — Foi qu’il faut ajouter à ces rêveries.

— En retournant, songé avec Soulier à faire de l’aquatinte d’après mes dessins : je retoucherai à la pointe.

— Dimier, excellent homme : il a eu deux mois et demi de leçons.

— Ouvrages sur l’Orient :

Anastase, ou les mémoires d’un Grec, traduit de l’anglais.

Lettres sur la Grèce et l’Égypte, par Savary[126].

Histoire de l’Égypte, sous Méhémet-Ali, par Maugin.

Traduction en vers de l’Enfer du Dante, par M. Brait Delamathe[127].

Histoire de la vie et des ouvrages de Raphaël, avec un joli portrait, gravé par Cousin, par, je crois, M. Quatremère de Quincy[128].

Jeudi 6 mai. — D’assez bonne heure à l’atelier ; travaillé avec ardeur à la femme du coin, et en général à tout le coin du cheval.

Dufresne vers deux heures, jusqu’à trois heures et demie : il paraît content. J’ai repris après son départ, jusqu’à sept heures et demie.

— Aujourd’hui, le Barbier de Séville à l’Odéon.

Hier mercredi 5 mai. — Travaillé au cheval, depuis neuf heures environ, jusqu’à deux heures. — Chez Champmartin. — Monté sur le cheval de Marochetti. Sauté de l’autre côté : je ne m’en croyais pas capable ; j’ai failli être écrasé par le cheval, parce que je n’ai pas su prendre mon aplomb en retombant. — Retourné par le Luxembourg… Vif sentiment de bien-être et de liberté ![129] Penser toujours que la nature humaine trouve dans toutes les situations de quoi les supporter ou en tirer avantage…, le plus souvent, du moins.

— Dîné à quatre heures et demie. Trouvé Fedel et Comairas à la porte de mon atelier. Achevé la soirée avec eux.

— J’ai vu chez Comairas des Pinelli[130] superbes… Quel effet me feront donc les originaux ? Le Combattimento est fameux.

Vendredi 7. — Le matin, un instant chez Pierret et Soulier. Emporté à lui des croquis de Naples.

Acheté pour 5 fr. de gravures, rue des Saints-Pères… Costumes orientaux et instruments de sauvages, une ancienne lithographie de Géricault, prise de la Bastille, etc.

Déjeuné, en sortant de chez Soulier, au coin de la rue des Saints-Pères et de la rue de l’Université.

— À l’atelier ; Pierret y était. J’ai travaillé à l’habit de l’homme du milieu ; cela détache mieux l’homme couché. Dufresne me recommande surtout de donner la couleur locale et de faire des gens du pays.

— Il faut s’efforcer de n’interrompre que pour finir le Velasquez.

L’esprit humain est étrangement fait ! J’aurais consenti à y travailler, perché, je crois, sur un clocher ; aujourd’hui je ne puis penser à l’achever que comme à une seccatura ; tout cela, parce que j’en suis hors depuis longtemps ; il en est de même de mon tableau et de tous les travaux possibles pour moi. Il y a une croûte épaisse à rompre pour s’y mettre de cœur ; quelque chose, un terrain rebelle qui repousse le soc et la houe. Mais après un peu d’obstination, sa rigueur s’évanouit tout à coup ; il est prodigue de fleurs et de fruits : on ne peut suffire à les recueillir.

— Fielding venu à l’atelier. Dîné avec lui rue de la Harpe et M. du Fresnoy[131]. Promenade au Luxembourg ; chez eux, rue Jacob. Rentré à onze heures.

Le rossignol. — Quel rapide instant de gaieté dans toute la nature : ces feuilles si fraîches, ces lilas, ce soleil rajeuni. La mélancolie s’enfuit pendant ces courts moments. Si le ciel se couvre de nuages et se rembrunit, c’est comme la bouderie charmante d’un objet aimé : on est sûr du retour.

J’ai entendu ce soir en revenant le rossignol[132] ; je l’entends encore, quoique fort éloigné. Ce ramage est vraiment unique, plutôt par les émotions qu’il fait naître qu’en lui-même. Buffon s’extasie en naturaliste sur la flexibilité du gosier et les notes variées du mélancolique chanteur du printemps. Moi, je lui trouve cette monotonie, charme indéfinissable de tout ce qui fait une vive impression. C’est comme la vue de la vaste mer ; on attend toujours encore une vague avant de s’arracher à son spectacle ; on ne peut le quitter. Que je hais tous ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs rossignols, leurs prairies ! Combien y en a-t-il qui aient vraiment peint ce qu’un rossignol fait éprouver… ? Et pourtant leurs vers ne sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme la nature, et l’on n’a entendu que celui-là. Tout est factice et paré et fait avec l’esprit. Combien y en a-t-il qui aient peint l’amour ? Le Dante est vraiment le premier des poètes… On frissonne avec lui, comme devant la chose, supérieur en cela à Michel-Ange, ou plutôt différent, car il est sublime autrement, mais pas par la vérité. Come colombe adunate aile pasture, etc. Come si sta a gracidar la rana, etc. Come il villanello, etc., et c’est cela que j’ai toujours rêvé sans le définir, précisément cela. C’est une carrière unique.

— Mais quand une chose t’ennuiera, ne la fais pas. Ne cours pas après une vaine perfection. Il est certains défauts pour le vulgaire qui donnent souvent la vie.

— Mon tableau acquiert une torsion, un mouvement énergique qu’il faut absolument y compléter. Il y faut ce bon noir, cette heureuse saleté, et de ces membres comme je sais, et comme peu les cherchent. Le mulâtre fera bien.

Il faut remplir ; si c’est moins naturel, ce sera plus fécond et plus beau. Que tout cela se tienne ! O sourire d’un mourant ! Coup d’œil maternel ! étreintes du désespoir, domaine précieux de la peinture ! Silencieuse puissance qui ne parle qu’aux yeux, et qui gagne et s’empare de toutes les facultés de l’âme ! Voilà l’esprit, voilà la vraie beauté qui te convient, belle peinture, si insultée, si méconnue, livrée aux bêtes qui t’exploitent[133]. Mais il est des cœurs qui t’accueilleront encore religieusement ; de ces âmes que les phrases ne satisfont point, pas plus que les inventions et les idées ingénieuses. Tu n’as qu’à paraître avec ta mâle et simple rudesse, tu plairas d’un plaisir pur et absolu. Plus de donquichotteries indignes de toi ! Avouons que j’y ai travaillé avec la passion. Je n’aime point la peinture raisonnable ; il faut, je le vois, que mon esprit brouillon s’agite, défasse, essaye de cent manières, avant d’arriver au but dont le besoin me travaille dans chaque chose. Il y a un vieux levain, un fond tout noir à contenter. Si je ne me suis pas agité comme un serpent dans la main d’une pythonisse, je suis froid ; il faut le reconnaître et s’y soumettre, et c’est un grand bonheur. Tout ce que j’ai fait de bien a été fait ainsi.

Recueille-toi profondément devant ta peinture et ne pense qu’au Dante. C’est ceci que j’ai toujours senti en moi !

Dimanche 9 mai. — Déjà le 9 ! Quelle rapidité !

J’ai été vers huit heures à l’atelier. Ne trouvant pas Pierret, j’ai été déjeuner au café Voltaire. J’étais passé chez Comairas, lui emprunter les Pinelli.

Je me suis senti un désir de peintures du siècle. La vie de Napoléon fourmille de motifs.

— J’ai lu des vers d’un M. Belmontet[134], qui, pleins de sottises et de romantique, n’en ont que plus, peut-être, mis en jeu mon imagination.

— Mon tableau prend une tournure différente. Le sombre remplace le décousu qui y régnait. J’ai travaillé à l’homme au milieu, assis, d’après Pierret. Je change d’exécution.

— Sorti de l’atelier à sept heures et demie. Dîner chez un traiteur nouveau pour moi ; puis chez la cousine.

Hier samedi 8. — Déjeuné avec Fielding et Soulier ; puis chez Dimier, pour voir ses antiquités : quatre vases d’albâtre magnifique et d’une belle exécution ; un sarcophage fort original : se souvenir du caractère des pieds de deux statues égyptiennes assises, qu’on prétend de la plus haute antiquité.

— Puis chez Couturier. — À l’atelier : Pierret y était. J’ai fait la veste de l’homme du milieu et fait détacher en clair sur elle l’homme couché sur le devant, ce qui change notablement en mieux.

— Dîné avec Pierret. Ce soir, une petite promenade par les Tuileries, jusque chez moi. Rentré à onze heures et demie.

— La sérénade de Paër[135] est ce qui m’a frappé davantage.

Lundi 10 mai. — À l’atelier de bonne heure. J’y ai déjeuné. Retravaillé un peu, d’après Pierret, à la jambe du cheval, à l’aquarelle du mameluk qui tient le cheval par la bride. Fielding venu un instant.

— Dîné rue Monsieur-le-Prince. Été prendre Pierret, pour aller chez Smith, qui n’est pas organisé. J’ai lu en partie chez lui le Giaour. Il faut en faire une suite.

— Promenade aux Tuileries. — Pris la lithographie de Gros. — Chez M. Guillemardet : Louis va bien ; en descendant, Félix et Caroline rentraient. Ils ont été dans mon atelier…

— Idées :… faire le Giaour.

Rapporté de chez Félix le dessin que je lui ai fait.

Mardi 11 mai. — Il arrivera donc un temps où je ne serai plus agité de pensées et d’émotions et de désirs de poésie et d’épanchements de toute espèce. Pauvre Géricault ! je l’ai vu descendre dans une étroite demeure, où il n’y a plus même de rêves ; et cependant je ne peux le croire.

Que je voudrais être poète ! Mais au moins, produis avec la peinture ! fais-la naïve et osée… Que de choses à faire ! Fais de la gravure, si la peinture te manque, et de grands tableaux. La vie de Napoléon est l’apogée de notre siècle pour tous les arts.

Mais il faut se lever matin. La peinture, je me le suis dit mille fois, a ses faveurs, qui lui sont propres à elle seule. Le poète est bien riche.

— Rappelle, pour t’enflammer éternellement, certains passages de Byron ; ils me vont bien.

La fin de la Fiancée d’Abydos.

La Mort de Sélim, son corps roulé par les vagues et cette main surtout, cette main soulevée par le flot qui vient mourir sur le rivage. Cela est bien sublime et n’est qu’à lui. Je sens ces choses-là comme la peinture les comporte.

La Mort d’Hassan, dans le Giaour. Le Giaour contemplant sa victime et les imprécations du musulman contre le meurtrier d’Hassan.

La description du palais désert d’Hassan.

Les vautours aiguisent leur bec avant le combat. Les étreintes des guerriers qui se saisissent ; en faire un qui expire en mordant le bras de son ennemi.

Les imprécations de Mazeppa[136] contre ceux qui l’ont attaché à son coursier, avec le château renversé dans ses fondements.

— J’ai lu ce matin au café Desmons un morceau couronné à la Société des bonnes lettres. Dialogue entre Fouché, Bonaparte et Carnot : il y a de belles choses, mais aussi des chefs-d’œuvre dans le genre niais.

— Travaillé chez Fielding à son Macbeth. À l’atelier vers midi. Commencé le Combat d’Hassan et du Giaour[137].

— Dîné. Rouget à cinq heures. — Trouvé là Julien. Promené une heure avec lui. — Leblond à sept heures. — Dufresne n’est pas venu. — M. Rivière[138] y est venu.

— Je lisais ce matin cette anecdote. Un officier anglais, dans la guerre d’Amérique, se trouvant aux avant-postes, vit venir un officier américain occupé d’observer, qui paraissait si distrait qu’il n’en fut pas aperçu, quoiqu’il en fût à une distance très petite. Il le couche en joue, mais arrêté par l’idée affreuse de tirer sur un homme comme sur une cible, il retint son doigt prêt à faire partir la détente. L’Américain pique des deux et s’enfuit… C’était Washington !

Mercredi 12. — À l’atelier à neuf heures. Déjeuné au café D… — Chez Soulier après. Soulier est venu avec M. Andrews.

— Cogniet est venu vers trois heures passées ; il m’a paru fort content de ma peinture. Il lui semblait voir, disait-il, mon ancien tableau commencé. Et puis combien ce pauvre Géricault aimerait cette peinture !… La vieille, bouche grande ouverte, ni exagération dans les yeux ; l’intention des jeunes gens du coin ; naïf et touchant. Il semblait étonné qu’on fît à présent de telle sorte de peinture, etc. Il m’a bien plu comme de juste.

Dîné à six heures et demie rue de la Harpe. Fielding is corne there and we are returned together at his home. I was then very sleepy and slept a little bit on the bed of Soulier while he was abed. Rentré à dix heures.

Samedi 15 mai, dans la journée. — Ce qui fait les hommes de génie ou plutôt ce qu’ils font, ce ne sont pas les idées neuves, c’est cette idée, qui les possède, que ce qui a été dit ne l’a pas encore été assez. — Jeudi, j’ai été chez mon oncle à son atelier ; j’ai dîné avec lui, ma tante était ici. Ils m’ont invité pour la campagne aujourd’hui.

Le soir, étant assise et serrée près de moi, elle me faisait essayer des gants.

Hier, vendredi 14. — Duponchel[139] venu vers dix heures à l’atelier. Resté après jusqu’à cinq heures pour les costumes de Bothwell[140]. Attendu vainement au Luxembourg avec lui et Leblond, pour la partie au Moulin de beurre.

— Dîné ensemble. Profonde tristesse et découragement, toute la soirée.

— En lisant la notice sur lord Byron, au commencement du volume, ce matin, j’ai senti encore se réveiller en moi cet insatiable désir de produire. Puis-je dire que ce serait le bonheur pour moi ? Au moins me le semble-t-il. Heureux poète et plus heureux encore d’avoir une langue qui se plie à ses fantaisies ! Au reste, le français est sublime, mais il faudrait avoir livré à ce Protée rebelle bien des combats, avant de le dompter.

Ce qui fait le tourment de mon âme, c’est sa solitude. Plus la mienne se répand avec les amis et les habitudes ou les plaisirs journaliers, plus il me semble qu’elle m’échappe et se retire dans sa forteresse. Le poète qui vit dans la solitude, mais qui produit beaucoup, est celui qui jouit de ces trésors que nous portons dans notre sein, mais qui se dérobent à nous quand nous nous donnons aux autres. Quand on se livre tout entier à son âme, elle s’ouvre tout à vous, et c’est alors que la capricieuse vous permet le plus grand des bonheurs, celui dont parle la notice, celui inaperçu peut-être de lord Byron et de Rousseau, de la montrer sous mille formes, d’en faire part aux autres, de s’étudier soi-même, de se peindre continuellement dans ses ouvrages. Je ne parle pas des gens médiocres. Mais quelle est cette rage, non pas seulement de composer, mais de se faire imprimer, outre le bonheur des éloges ? C’est d’aller à toutes les âmes qui peuvent comprendre la vôtre ; et il arrive que toutes les âmes se retrouvent dans votre peinture. Que fait même le suffrage des amis ? C’est tout simple qu’ils vous comprennent, ou plutôt que vous importe ? Mais c’est de vivre dans l’esprit des autres qui vous enivre. Quoi de si désolant ? me dirai-je. Tu peux ajouter une âme de plus à celles qui ont vu la nature d’une façon qui leur est propre. Ce qu’ont peint toutes les âmes est neuf par elles, et tu les peindrais encore neuves ! Ils ont peint leur âme, en peignant les choses, et ton âme te demande aussi son tour. Et pourquoi regimber contre son ordre ? Est-ce que sa demande est plus ridicule que l’envie du sommeil que te demandent tes membres, quand ils sont fatigués et toute ta physique nature ? S’ils n’ont pas fait assez pour toi, ils n’ont pas non plus fait assez pour les autres. Ceux même qui croient que tout a été dit et trouvé, te salueront comme nouveau, et fermeront encore la porte après toi. Ils diront encore que tout a été dit. De même que l’homme, dans la faiblesse de l’âge, qui croit que la nature dégénère, aussi les hommes d’un esprit vulgaire et qui n’ont rien à dire sur ce qui a déjà été dit, pensent-ils que la nature a permis à quelques-uns et seulement dans le commencement, de dire des choses nouvelles et qui frappent. Ce qu’il y avait à dire dans le temps de ces esprits immortels, frappait aussi tous les regards de leurs contemporains, et pas un grand nombre, pour cela, n’a été tenté de saisir le nouveau, de s’inscrire à la haie, pour dérobera la postérité la moisson à recueillir. La nouveauté est dans l’esprit qui crée, et non pas dans la nature qui est peinte. La modestie de celui qui écrit l’empêche toujours de se placer parmi les grands esprits dont il parle. Il s’adresse toujours, comme on pense, à une de ces lumières, s’il en est que la nature…, etc.

… Toi qui sais qu’il y a toujours du neuf, montre-le-leur dans ce qu’ils ont méconnu… Fais leur croire qu’ils n’avaient jamais entendu parler du rossignol et du spectacle de la vaste mer, et de tout ce que leurs grossiers organes ne s’entendent à sentir, que quand on a pris la peine de sentir pour eux d’abord. Que la langue ne t’embarrasse pas ; si tu cultives ton âme, elle trouvera jour pour se montrer ; elle se fera un langage qui vaudra bien les hémistiches de celui-ci et la prose de celui-là. Quoi ! vous êtes original, dites-vous, et cependant votre verve ne s’allume qu’à la lecture de Byron ou du Dante, etc. ! Cette fièvre, vous la prenez pour la puissance de produire, ce n’est plutôt qu’un besoin d’imiter… Eh ! non, c’est qu’ils n’ont pas dit la centième partie de ce qu’il y a à dire ; c’est qu’avec une seule des choses qu’ils effleurent, il y a plus de matières aux génies nouveaux qu’il n’y a …[141] et que la nature a mis en dépôt dans les grandes imaginations futures, plus de nouveautés à dire sur ses créations, qu’elle n’a créé de choses.

Mais que ferai-je ? il ne m’est pas permis de faire une tragédie ; la loi des unités s’y oppose… Un poème ?

Mardi 18 mai. — Penses-tu que Byron eût fait au milieu du tourbillon ses scènes énergiques ? que Dante fût environné de distractions, quand son âme voyageait parmi les ombres ?… Sans elle, rien ! sans suite, rien de productif !

Des travaux interrompus sans cesse ; et la seule cause en est dans la fréquentation de beaucoup de gens.

Le samedi 15. Parti à deux heures avec Riesener, ma tante, Henry, Léon et Rouget.

Le lendemain dimanche 16. Exercé dans la matinée à sauter et à lancer des bâtons. — Promené dans les bois. — Expliqué du Child-Harold avec ma tante.

Le lundi. Parti à sept heures environ. Vu Dufresne à l’atelier. Tracé quelque peu.

Jeudi 20 mai. — Aujourd’hui à l’atelier ; trouvé le fond. — Dimier venu de bonne heure. J’étais mal disposé de l’estomac et de la tête.

— Dîné avec ces messieurs, au Moulin de beurre. J’y étais aussi assez mal disposé.

— La soirée au café. Agréable. Bonnes causeries de l’Italien.

Hier mercredi, à l’atelier. Rien fait de bon.

Vendredi 28 mai. — J’ai passé toute la soirée avec Dufresne, qui part pour la campagne. J’ai la tête si remplie de choses à cette occasion que je n’en peux retrouver aucune.

— Je reprends depuis quelques jours avec entrain mon tableau. J’ai travaillé aujourd’hui à l’ajustement de la femme morte.

— Rien de bien remarquable ces derniers jours : vu Dimier mardi, il partait le lendemain.

— Qu’au moins tu admires les grandes vertus, si tu n’es pas assez ferme pour être toi-même vraiment vertueux ! Dufresne dit qu’il est capable de dévouement pour toutes les grandes choses, etc…, mais qu’il en voit le vide, que ce n’est rien au fond. J’éprouve le contraire… J’y rends hommage, mais je suis trop faible pour les faire. Mon affaire est tout autre.

Samedi 29. — Travaillé à la draperie de la vieille femme.

— Le soir, rejoint Félix et Pierret au Palais-Royal. Vu Mme X***. Désirs.

Lundi 31. — Ce soir au Barbier à l’Odéon ; c’est fort satisfaisant. J’étais près d’un vieux monsieur qui a vu Grétry, Voltaire, Diderot, Rousseau, etc. Il a vu Voltaire dans un certain salon, disant aux femmes des galanteries comme on les lui connaît. « Je vois en vous, disait-il en s’en allant, un siècle qui commence ; en moi, c’en est un qui finit : c’est le siècle de Voltaire. » On voit que le modeste philosophe prenait d’avance, pour la postérité, la peine de nommer son siècle. Il fut mené par un de ses amis déjeuner avec Jean-Jacques, rue Plalrière… ils sortirent ensemble. Aux Tuileries, des enfants jouaient à la balle : « Voilà, disait Rousseau, comme je veux qu’on exerce Émile », et choses semblables. Mais la balle d’un enfant vint heurter la jambe du philosophe, qui entra en colère, et poursuivit l’enfant de son bâton, quittant brusquement ses deux amis.

— Travaillé peu aujourd’hui et à la vieille. — Hier, dîné avec Leblond.

Mardi 1er juin. — Chez Leblond. — Dufresne n’est point parti : je le verrai ces jours-ci, peut-être demain. Il a amené le docteur Bailly[142].

— J’ai travaillé beaucoup l’homme nu couché, d’après Pierret.

— Soulier revenu de sa campagne.

— Le docteur Bailly : l’œil doux et le maintien réservé. En rentrant, je me vis dans la glace, et je me fis presque peur de la méchanceté de mes traits… C’est pourtant lui qui doit porter dans mon âme un fatal flambeau qui, semblable aux cierges des morts, n’éclaire que les funérailles de ce qui y reste de sublime.

Amant des Muses, qui voue à leur culte ton sang le plus pur, redemande à ces… divinités cet œil vif et brillant de la jeunesse, cette allégresse d’un esprit peu préoccupé. Ces chastes sœurs ont été pires que des courtisanes ; leurs perfides jouissances sont plus mensongères que la coupe de la volupté. C’est ton âme qui a énervé tes feux, tes vingt-cinq ans sans jeunesse, ton ardeur sans vigueur ; ton imagination embrasse tout, et tu n’as pas la mémoire d’un simple marchand. La vraie science du philosophe devrait consister à jouir de tout. Nous nous appliquons au contraire à disséquer et détruire tout ce qui est bon en soi, ne fût-ce qu’illusion… mais vertueuse. La nature nous donne cette vie comme un jouet à un faible enfant. Nous voulons voir comme tout cela joue ; nous brisons tout. Il nous reste entre les mains et à nos yeux ouverts trop tard et stupides, des débris stériles, des éléments qui ne décomposent rien. Le bien est si simple ! Il faut se donner tant de mal pour le détruire par des sophismes ! Et quand tout ce bien et ce beau ne seraient qu’un vernis sublime, qu’une écorce, pour nous aider à supporter le reste, qui peut nier qu’il n’existe au moins comme cela ? Singuliers hommes qui ne se laissent pas charmer par une belle peinture, parce que l’envers est un bois mangé des vers ! Tout n’est pas bien ; mais tout ne peut pas être mal, ou plutôt par cela, tout est bien.

Qui a commis une action d’égoïste sans se la reprocher ?

Vendredi 4 juin, matin. — Je vis en société avec un corps, compagnon muet, exigeant et éternel ; c’est lui qui constate cette individualité qui est le sceau de la faiblesse de notre race. Il sait que, si elle est libre, c’est pour quelle soit esclave, mais la faible quelle est ! elle s’oublie dans sa prison. Elle n’entrevoit que bien rarement l’azur de sa céleste patrie.

Oh ! triste destinée ! désirer sans fin mon élargissement, esprit que je suis, logé dans un mesquin vase d’argile. Tu bornes l’exercice de ta force à t’y tourmenter en cent manières. Il me semble que ce pourrait être l’organisation qui modifierait l’âme : elle est plus universelle. Qu’elle passe par le cerveau comme par un laminoir qui la martèle et la travaille, au coin de notre plate nature physique !… mais quel poids insupportable que celui de ce cadavre vivant ! Au lieu de s’élancer vers des objets de désirs qu’elle ne peut étreindre, même point définir, elle passe l’éclair de la vie à souffrir des sottises où la pousse son tyran. C’est par une mauvaise plaisanterie, sans doute, que le ciel nous a permis d’assister au spectacle du monde par cette ridicule fenêtre : sa lorgnette gauchie et terne, plus ou moins, mais toujours dans un sens, gâte tous les jugements de l’autre, dont la bonne foi naturelle se corrompt, et qui produit souvent d’horribles fruits ! Je veux bien de cette façon croire à vos influences et à vos bosses…, mais ce sera pour m’en désoler toujours. Qu’est-ce que c’est que l’âme et l’intelligence séparées ? Le plaisir de donner des noms et de classer est fatal à ces savants. Ils vont toujours trop loin et gâtent leur affaire aux yeux des indolents d’un esprit juste, qui croient que la nature est un voile impénétrable. Je sais bien que pour s’entendre, il faut nommer les choses ; mais dès lors, elles sont spécifiées, elles qui ne sont ni espèces constantes, ni[143]

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Hier vu Dufresne le matin. — Travaillé au Turc à cheval et à la vieille. — Le soir chez Leblond.

Dimanche 6. — Leblond venu à l’atelier. — Dîné chez Scheffer avec Soulier et lui. Bonne soirée et promenade avec Soulier.

Nous avions rencontré avant-hier soir Dufresne, qui a dû partir ce matin pour la campagne.

— Franklin. Ne pas oublier d’acheter la Science du bonhomme Richard.

— Quelle sera ma destinée ?… Sans fortune et sans dispositions propres à rien acquérir : beaucoup trop indolent, quand il s’agit de se remuer à cet effet, quoique inquiet, par intervalles, sur la fin de tout cela. Quand on a du bien, on ne sent pas le plaisir d’en avoir ; quand on n’en a pas, on manque des jouissances que le bien procure. Mais tant que mon imagination sera mon tourment et mon plaisir à la fois, qu’importe le bien ou non ? C’est une inquiétude, mais ce n’est pas la plus forte.

Sitôt qu’un homme est éclairé, son premier devoir est d’être honnête et ferme : il a beau s’étourdir, il y a quelque chose en lui de vertueux qui veut être obéi et satisfait. Quelle penses-tu qu’ait été la vie des hommes qui se sont élevés au-dessus du vulgaire ? Un combat continu[144]. Lutte contre la paresse qui leur est commune avec l’homme vulgaire, quand il s’agit d’écrire, s’il est écrivain ; parce que son génie lui demande à être manifesté, et ce n’est pas par ce vain orgueil d’être célèbre seulement qu’il lui obéit, c’est par conscience. Que ceux qui travaillent froidement se taisent… Mais sait-on ce que c’est que le travail sous la dictée de l’inspiration ? Quelles craintes ! Quelles transes de réveiller ce lion qui sommeille, dont les rugissements ébranlent tout votre être !… Mais pour en revenir, il faut être ferme, simple et vrai.

Il n’y a pas de mérite à être vrai, quand on l’est naturellement, ou plutôt, quand on ne peut pas ne pas l’être ; c’est un don comme d’être poète ou musicien ; mais il y a du courage à l’être à force de réflexions, si ce n’est pas une sorte d’orgueil, comme celui qui s’est dit : « Je suis laid » et qui dit aux autres : « Je suis laid », pour qu’on n’ait pas l’air de l’avoir découvert avant lui.

Dufresne est vrai, je pense, parce qu’il a fait le tour du cercle ; il a dû commencer par être affecté, quand il n’était qu’à demi éclairé. Il est vrai, parce qu’il voit la sottise de ne pas l’être. Il avait, je suppose, toujours assez d’esprit pour chercher à déguiser des faiblesses. À présent, il préfère ne pas les avoir, et il s’en accusera de meilleur cœur, pensant à peine les avoir, qu’il ne prenait soin de les cacher quand il les sentait en lui. Je n’ai pas encore avec lui cette candeur et cette sérénité que je me trouve avec ceux dont j’ai l’habitude ; je ne suis pas assez son ami encore pour être d’un avis tout à fait opposé au sien, ou pour écouter négligemment ou ne pas au moins feindre d’avoir attention quand il me parle. Si je consulte et que je cherche le fond, peut-être y a-t-il, — et c’est sûr, — cette crainte de passer pour un homme de moindre esprit, si je ne pense pas comme lui. Sottise ridicule ! Quand tu serais sûr de lui en imposer, est-il rien de plus dur qu’une contenance incessamment mensongère ? C’est un homme après tout, et respecte-toi avant tout. C’est se respecter qu’être sans voile et franc.

Mardi 8 juin. — Travaillé beaucoup : la femme, le cheval, tout ce coin, les deux enfants. Édouard venu et très satisfait. — Leblond le soir. — Henry a chanté et nous a fait plaisir.

— Hier lundi, j’ai dîné chez M. Guillemardet.

Bélisaire.

Mercredi 9 juin. — La Laure m’a amené une admirable Adeline de seize ans, grande, bien faite et d’une tête charmante. Je ferai son portrait et m’en promets ; j’y pense…

— J’ai été voir le dessin de Gros, chez Laugier[145] ; on ne peut plus aimable.

M’a fait moins d’impression que celle du tableau ; c’est un contraste singulier avec la chaleur réelle qui est dans tant de choses, que la froideur générale d’exécution ; un peu plat. Puis, point d’individualité ; du dessin dans les parties, mais l’idée… Un peu atelier… Draperies arrangées, effet connu ; le noir sur le devant, etc. Mais c’est égal, je n’en suis pas trop découragé.

Mais il est bien important de faire toujours une esquisse.

Dimanche 13 juin. — Rien de bien remarquable aujourd’hui. — Jeudi soir chez Leblond. — Aujourd’hui, travaillé toute la journée à copier deux dessins. J’avance beaucoup mon tableau. — Dîner avec Soulier et Fielding. — Commencé mon aquatinte. Chez Fielding et Soulier, le matin.

— À l’atelier, travaillé au coin à gauche, surtout l’homme couché. Ôté le blanc qu’il avait autour de la tête.

— Le soir chez M. de Conflans : il était seul. Café de la Rotonde.

— Reçu un billet de la Laure ; très drôle.

— En sortant vers huit heures, le soir, de la maison, rencontré la jolie grande ouvrière. Je l’ai suivie jusqu’à la rue de Grenelle, en délibérant toujours sur ce qu’il y avait à faire et malheureux presque d’avoir une occasion. Je suis toujours comme ça. J’ai trouvé, après, toutes sortes de moyens à employer pour l’aborder, et quand il était temps, je m’opposais les difficultés les plus ridicules. Mes résolutions s’évanouissent toujours en présence de l’action. J’aurais besoin d’une maîtresse pour mater la chair d’habitude. J’en suis fort tourmenté et soutiens à mon atelier de magnanimes combats. Je souhaite quelquefois l’arrivée de la première femme venue. Fasse le ciel que vienne Laure demain ! Et puis, quand il m’en tombe quelqu’une, je suis presque fâché, je voudrais n’avoir pas à agir ; c’est là mon cancer. Prendre un parti ou sortir de ma paresse. Quand j’attends un modèle, toutes les fois, même quand j’étais le plus pressé, j’étais enchanté quand l’heure se passait, et je frémissais quand je l’entendais mettre la main à la clef. Quand je sors d’un endroit où je suis le moins du monde mal à mon aise, j’avoue qu’il y a un moment de délices extrêmes dans le sentiment de ma liberté dans laquelle je me réinstalle. Mais il y a des moments de tristesse et d’ennui, qui sont bien faits pour éprouver rudement ; ce matin, je l’éprouvais à mon atelier. Je n’ai pas assez d’activité à la manière de tout le monde pour m’en tirer, en m’occupant de quelque chose. Tant que l’inspiration n’y est pas, je m’ennuie. Il y a des gens qui, pour échapper à l’ennui, savent se donner une tâche et l’accomplir.

— Je pensais aujourd’hui qu’à travers tous nos petits mots, j’aime beaucoup Soulier : je le connais et il me connaît. J’aime beaucoup Leblond. J’aime beaucoup aussi mon bon vieux frère, je le connais bien ; je voudrais être plus riche, pour lui faire quelque plaisir de temps en temps. Il faut que je lui écrive.

Mardi 15 juin. — Travaillé à la vieille femme, à ses brodequins. — Prévost l’après-midi. — Le soir, Leblond. — Thil venu le matin. Il préfère ma peinture à celle de Géricault : je les aime beaucoup toutes deux.

À Prévost (modèle) 2 fr. 50.

Jeudi 17 juin. — Fielding le matin. — La planche. À midi l’atelier. — La dame des Italiens est venue. Beaucoup ému. — Perpignan est venu et M. Rivière.

— Été aux Italiens avec Fielding. — Ricciardi. Mlle Mombelli[146] et Marie. La dame y était. I am very fond of tkis pretty lady. I was looking at her incessantly.

— Il faut absolument composer, à mesure qu’ils me viennent, tous les sujets intéressants. Je sais, par expérience, que je ne peux en tirer parti, quand c’est pour les exécuter au moment.

A Marie Aubry (modèle) 2 fr.

Vendredi 18. — Le matin, chez Fielding, — et ma planche au Musée. A l’atelier, mon fond. Fedel venu.

— Aux Français. La belle Mme Biez. Pierre de Portugal, et les Plaideurs sans procès[147].

Samedi 19. — Avec Pierret et Fielding, à Montfaucon.

Vu Cogniet et le tableau de Géricault. Vu les Constable. C’était trop de choses dans un jour. Ce Constable me fait un grand bien.

Revenu vers cinq heures. — J’ai été deux heures à mon atelier. Grand manque de sexe. Je suis tout à fait abandonné.

« Puis-je espérer, belle dame, de vous voir jeudi… ? et me pardonnez-vous de n’avoir pas été chez vous ? J’ose me flatter que vous ne serez pas aussi sévère que vous le disiez, et que vous n’aurez pas la barbarie de passer devant la porte jaune sans entrer. J’imagine que ce serait après midi, comme l’autre fois. Si ce n’est pas trop présumer encore, je me permettrais de vous demander un peu plus de temps. »

Un combat s’élève : l’enverrai-je ou non ?

Dimanche 20 juin. — La journée chez Fielding. — Achevé ma planche. — Dîné ensemble chez Tautin.

Lundi 21 juin. — Porté ma planche chez l’imprimeur. Ébauché les deux chevaux morts. — Vu Mayer[148]. — Ils veulent tous plus d’effet : c’est tout simple.

— Désappointé aux Français. J’avais un billet pour Bothwell, mais daté du 19.

Vendredi 25 juin. — Été, chez Dorcy, voir les études de Géricault. — Chez Gogniet. — Revu les Constable, etc.

— A Montfaucon. Dîné par là.

Samedi 26. — Parti pour Frépillon[149] avec Henry, Riesener, Léon et ses camarades. Resté jusqu’à lundi matin.

Mardi 29 juin. — Malade. Presque toute la journée à l’atelier ; le soir, Leblond.

Mercredi 30 juin. — Chez M. Auguste[150]. Vu d’admirables peintures d’après les maîtres : costumes, chevaux surtout, admirables… comme Géricault était loin d’en faire.

Il serait très avantageux d’avoir de ces chevaux et de les copier, ainsi que les costumes grecs et persans, indiens, etc.

— Vu aussi chez lui de la peinture d’après Haydon[151] : très grand talent. Mais, comme disait très bien Édouard, absence d’un style bien ferme à lui, dessin à la West. J’oubliais les belles études de M. Auguste, d’après les marbres d’Elgin[152]. Haydon a passé un temps considérable à les copier ; il ne lui en est rien resté… Les belles cuisses d’homme et de femmes ! Quelle beauté sans enflure ! incorrections qui ne se remarquent pas.

— Le soir avec Fielding. Pris du thé, rue de la Paix.

Mercredi 7 juillet. — Aujourd’hui, M. Auguste est venu à l’atelier : il est fort charmé de ma peinture ; ses éloges m’ont ranimé. Le temps s’avance. J’irai demain chez lui chercher des costumes.

— Passé la soirée avec Pierret. — Hier Leblond. — J’ai vu Édouard qui est malade et qui m’inquiète.

Jeudi 8 juillet. — Le matin chez Scheffer. — Rencontré Cogniet chez M. de Forbin[153]. — Chez M. Auguste, chercher les costumes. — M. de Forbin venu à mon atelier avec Granet[154]. — Zélie, etc. — Le soir, Pierret. — Vu Édouard, le soir, qui part ; il a meilleure mine, cela me charme.

Samedi 17 juillet. — Aujourd’hui, Gassies[155] venu à mon atelier avec M. d’Houdetot[156]. — Hier, Drolling. — Aujourd’hui, Moïse avec Pierret et Fielding.

Dimanche 18 juillet. — Quitté l’atelier de bonne heure. — Dîné avec Henry et promené avec lui le soir, et revenu par Asnières.

Lundi 19 juillet. — Comairas venu le matin. — J’ai avancé beaucoup, quoique je ne sois resté que jusqu’à quatre heures.

Mardi 20 juillet. — Le matin, chez Soulier et Fielding. — M. de Forbin, qui m’a traité avec toute la bonté imaginable. — Gassies et M. d’Houdetot. Sa peinture m’a fait le plus grand effet y penser.

— Leblond. Assez bonne petite soirée… Parlé de pèche, de chasse, de Walter Scott, etc.

— Penser beaucoup au dessin et au style de M. d’Houdetot. Faire beaucoup d’esquisses et se donner le temps : c’est en cela surtout que j’ai besoin de faire des progrès. C’est à ce propos qu’il faut avoir de belles gravures du Poussin et les étudier. La grande affaire, c’est d’éviter cette infernale commodité de la brosse. Rends plutôt la matière difficile à travailler comme du marbre : ce serait tout à fait neuf… Rendre la matière rebelle pour la vaincre avec patience.

19 août. — Vu M. Gérard[157] au Musée. Éloges les plus flatteurs. Il m’invite à venir dîner demain à sa campagne.

— Le soir, chez Soulier avec Leblond et Pierret.

— Déjeuné aujourd’hui avec Horace Vernet et Scheffer. Appris un grand principe d’Horace Vernet : finir une chose quand on la tient. Seul moyen de faire beaucoup.

Lundi 4 octobre. — Revu la Galerie des maîtres. — Fait des études au manège et dîné avec M. Auguste. A propos d’un de ses superbes croquis d’après les tombeaux napolitains, il parle du caractère neuf qu’on pourrait donner aux sujets saints, en s’inspirant des mosaïques du temps de Constantin.

Vu chez lui le dessin d’Ingres, d’après son bas-relief et sa composition de Saint Pierre délivré de prison, etc.

Mardi 5 octobre. — Passé la journée chez M. de Conflans, à Montmorency. Promenade dans la forêt, etc., et le soir revenu avec Félix. La dame entre nous deux et Leblond.

— Reçu ce soir une lettre de Soulier.

1825

Sans date[158]. — L’envie a noirci chaque feuillet de son histoire. Pendant que les Tartufe et les Basile de l’Angleterre se liguaient contre lui, il déposait la lyre à laquelle il devait sa renommée, il saisissait l’épée de Pélopidas et prodiguait en faveur des Hellènes ses travaux, ses fatigues, ses veilles, sa santé, sa fortune et enfin sa vie. — Ses ennemis ont été nombreux : mais voici son tombeau. La haine expire, l’envie pardonne. L’avenir juste va le ranger au nombre de ces hommes que des passions, le trop d’activité ont condamnés au malheur en leur donnant le génie. On dirait qu’il s’est voulu peindre dans ses vers : le malheur, voilà le partage de ces grands hommes. Telle est la récompense de leurs pensées élevées, et de ce grand sacrifice qu’ils consomment, lorsque, réunissant pour ainsi dire en des paroles harmonieuses la sensibilité de leurs organes, la délicatesse de leurs idées, leur force, leur âme, leurs passions, leur sang, leur vie, ils donnent à leurs

semblables de grandes leçons et d’immortelles voluptés.

1830

Sans date. — Ordinairement, le point d’interruption de la composition, c’est-à-dire la manière dont tranche le groupe de devant avec les figures plus éloignées, doit être sombre et fait mieux au bord qu’éclairé ; encore par la raison que les devants doivent autant que possible se détacher en sombre par les bords. Jusqu’ici, je crois ce principe le plus fécond pour le clair-obscur.

Le Corrège ne me paraît pas aussi complet dans le clair-obscur que Véronèse et Rubens ; il détache trop souvent des membres très clairs sur un fond sombre ; ce qui fait bien sur un fond sombre, c’est alors des parties entièrement reflétées.

Mercredi 14 mai. — Article sur Michel-Ange[159]. Heureux homme ! il a pétri le marbre et animé la toile, etc. Mais qu’importe après tout, si la nature vous a donné, dans quelque genre que ce soit, d’animer, de faire vivre ! Quel bonheur de rendre la vie, l’âme ! — Chacun des plans, dans l’ombre, ou plutôt dans tout effet de demi-teinte, doit avoir chacun son reflet particulier ; par exemple, tous les plans qui regardent le ciel, bleuâtres ; tous ceux qui sont tournés vers la terre, chauds, etc., et changer soigneusement, à mesure qu’ils tournent. Les plans de côté reflétés verts ou gris.

Dans Véronèse, le linge froid dans l’ombre, chaud dans le clair.

Quand il y a beaucoup de figures, qu’elles aient bien l’air de se correspondre comme grandeur, suivant le plan où elles sont.

La pâleur dans les reflets indique, plus que le reste, la pâleur, ou de la maladie, ou de la mort. Burnet[160]dit que Rubens entoure ordinairement la masse de lumière de l’ombre, et ne se sert de vigueur dans le clair que pour lier. Sa lumière est composée de teintes fraîches, délicates, etc. Au contraire, dans les ombres des teintes très chaudes qui sont de l’essence ordinaire du reflet et ajoutent ainsi à l’effet du clair-obscur. Il n’y met surtout pas de noir.

Mettre dans l’ombre des tons feuille morte (Van Dyck), bruns, opposés au rouge.

La Femme au bain : pour les chairs, teinte locale plate ; pour les clairs, de rouge de Venise et blanc, dans laquelle, suivant l’endroit des clairs, jaune de Naples et blanc, de jaune de Naples, blanc et noir pêche, de blanc et noir pêche. Les ombres préparées avec tons de reflets orangés les plus chauds et des tons gris d’ombre par places, tels que blanc, jaune Naples et terre d’ombre, etc.

Un grand avantage de composer toujours les mêmes tons est pour la facilité de retoucher et de rentrer dans ce qu’on a fait.

Il y a beaucoup d’académique dans Rubens, surtout dans son exécution, surtout dans son ombre systématiquement peu empâtée et marquant beaucoup au bord.

Le Titien est bien plus simple sous ce rapport, ainsi que Murillo.

Mai. — Tu es triste, tu te ranges toi-même dans le cercle pénible de la sérénité…

— L’or ne se trouve guère dans ces terrains riants et fertiles qui portent de paisibles moissons et de gras pâturages : il se trouve dans les entrailles des rochers terribles qui effrayent le voyageur.

— Repaire des tigres et des oiseaux sauvages ; les oiseaux sauvages y effrayent les voyageurs de leurs cris sauvages, et le tigre, qui cache dans leurs

cavernes les fruits de ses amours, en écarte le…[161].

1832

VOYAGE AU MAROC

Tanger, 26 janvier[162]. — Chez le pacha.

L’entrée du château : le corps de garde dans la cour, la façade, la ruelle entre deux murailles. Au bout sous l’espèce de voûte, des hommes assis se détachant en brun sur un peu de ciel[163]. Arrivé sur la terrasse ; trois fenêtres avec balustrade en bois, porte moresque de côté par où venaient les soldats et les domestiques.

Avant, la rangée de soldats sous la treille : cafetan jaune, variété de coiffures ; bonnet pointu sans turban, surtout en haut sur la terrasse.

Le bel homme à manches vertes.

L’esclave mulâtre qui versait le thé, à cafetan jaune et burnous attaché par derrière, turban. Le vieux qui a donné la rose, avec haïjck et cafetan bleu foncé.

Le pacha avec ses deux haijcks ou capuchons, de plus le burnous. Tous les trois sur un matelas blanc, avec un coussin carré long couvert d’indienne. Un petit coussin long en arlequin, un autre en crin, de divers dessins ; bouts de pieds nus, encrier de corne, diverses petites choses semées.

L’administrateur de la douane[164], appuyé sur son coude, le bras nu, si je m’en souviens : haïjck très ample sur la tête, turban blanc au-dessus, étoffe amarante qui pendait sur la poitrine, le capuchon non mis, les jambes croisées. Nous l’avions rencontré sur une mule grise en montant. La jambe se voyait beaucoup ; un peu de la culotte de couleur ; selle couverte par devant et par derrière d’une étoffe écarlate. Une bande rouge faisait le tour de la croupe du cheval en pendant. La bride rouge de même ou, plutôt, le poitrail. Un More conduisait le cheval par la bride.

Le plafond seul était peint, et les côtés du pilastre intérieurement en faïence. Dans la niche du pacha c était un plafond rayonnant, etc… ; dans l’avant-chambre des petites poutres peintes.

Le troisième personnage était le fils du pacha : deux haijcks sur la tête, ou plutôt deux tours du même, à ce que je suppose ; burnous bleu foncé sur la poitrine laissant voir un peu de blanc. Pieds, tête énorme, gras de figure, air stupide.

Le bel homme à manches vertes, chemise de dessus en basin. Pieds nus devant le pacha.

Le jardin partagé par des allées couvertes de treilles. Orangers couverts de fruits et grands, des fruits tombés par terre ; entouré de hautes murailles.

Entré dans tous les détours du vieux palais. Cour de marbre, fontaine au milieu ; chapiteaux d’un mauvais composite ; l’attique des pierres toute simple : délabrement complet.

Les plafonds des niches et même des petites salles sont remplis de sculptures peintes comme la rose d’une mandoline.

Les colonnes du tour de la cour sont en marbre blanc et la cour pavée de même.

Remarqué, en retournant vers un bel escalier à droite, un bel homme qui nous suivait, l’air dédaigneux.

Sorti par la salle où le pacha est censé rendre la justice. A gauche de la porte du fond par où nous y sommes entrés, une sorte de tambour en planches de deux pieds et demi de hauteur environ, et allant depuis la porte jusqu’à l’angle, sur lequel s’assied le pacha. Le long des murs, dans les intervalles des pilastres qui vont à la voûte, des avances de pierre pour servir de sièges. Les soldats sans fusils nous attendaient à la porte sur deux rangées aboutissant au corps de garde par lequel nous étions entrés.

Vu une Juive très bien[165] ressemblant à Mme R…

Nègre, que Mornay m’a fait remarquer ; il m’a semblé avoir une manière particulière de porter le haïjck.

Vu de côté la mosquée en allant chez un des consuls. Un Maure se lavait les pieds dans la fontaine qui est au milieu ; un autre se lavait accroupi sur le bord[166].

29 janvier[167]. — Vue ravissante en descendant le long des remparts, la mer ensuite. Cactus et aloès énormes. Clôture de cannes ; taches d’herbes brunes sur le sable.

En revenant, le contraste des cannes jaunes et sèches avec la verdure du reste. Les montagnes plus rapprochées d’un vert brun, tachées d’arbustes nains noirâtres. Cabanes.

La scène des chevaux qui se battent[168]. D’abord ils se sont dressés et battus avec un acharnement qui me faisait frémir pour ces messieurs, mais vraiment admirable pour la peinture. J’ai vu là, j’en suis certain, tout ce que Gros et Rubens ont pu imaginer de plus fantastique et de plus léger. Ensuite le gris a passé sa tête sur le cou de l’autre. Pendant un temps infini, impossible de lui faire lâcher prise. Mornay est parvenu à descendre. Pendant qu’il le tenait par la bride, le noir a rué furieusement. L’autre le mordait toujours par derrière avec acharnement. Dans tout ce conflit, le consul est tombé. Ensuite laissé tous deux ; allant sans se lâcher du côté de la rivière, y tombant tous deux et le combat continuant et en même temps cherchant à en sortir ; les jambes trébuchent dans la vase et sur le bord, tout sales et luisants, les crins mouillés. A force de coups, le gris lâche prise et va vers le milieu de l’eau, le noir en sort, etc… De l’autre côté le soldat tâchant de se retrousser pour retirer l’autre.

La dispute du soldat avec le groom. Sublime avec son tas de draperie, l’air d’une vieille femme et pourtant quelque chose de martial.

En revenant, superbes paysages à droite, les montagnes d’Espagne du ton le plus suave, la mer bleu vert foncé comme une figue, les haies jaunes par le haut à cause des cannes, vertes en bas par les aloès.

Le cheval blanc entravé qui voulait sauter sur un des nôtres.

Sur la plage, près de rentrer, rencontré les fils du kaïd, tous sur des mules. L’aîné, son burnous bleu foncé ; haïjck à peu près comme notre soldat, mais bien propre ; cafetan jaune serin. Un des jeunes enfants tout en blanc, avec une espèce de cordon qui suspendait probablement une arme.

30 janvier. — Visite au consul anglais et suédois. Le jardin de M. de Laporte[169]. Tombeau dans la campagne.

31 janvier. — Dessiné le Maure du consul sarde. — Pluie. — En allant chez le consul anglais, remarqué un marchand assez propre dans sa boutique ; le plancher et le tour garnis de nattes blanches avec des pots et marchandises seulement d’un côté.

2 février, jeudi. — Dessiné la fille de Jacob en femme maure[170]. — Sortie vers quatre heures. Un Maure à tête très remarquable qui avait un turban blanc par-dessus le haïjck. Tête des Maures de Rubens, narines et lèvres un peu grosses, yeux hardis. — Remarqué les canons rouillés.

Le vieux Juif dans sa boutique en redescendant à la maison (Gérard Dow)[171]. — Femme avec les talons et, je pense, les pieds peints en jaune.

Vendredi 4 février. — Dessiné après déjeuner d’après le Maure du consul sarde.

Sorti vers deux heures ; été voir le consul de Danemark ; passé devant l’école.

Incinctus, gens qui ne sont pas guerriers. Cinctus ou accinctus, militaires. Cette distinction qui existait chez les anciens se trouve ici. La gélabia, costume du peuple, des marchands, des enfants. Je me rappelle cette gélabia, costume exactement antique, dans une petite figure du Musée : capuchon, etc. Le bonnet est le bonnet phrygien.

Le palimpseste est la planche sur laquelle écrivent les enfants à l’école. L’enseignement mutuel est originaire de ces pays. Dans les moments de détresse, les enfants vont en bande portant cette planche sur la tête. Elle est enduite d’une espèce de glaise sur laquelle ils écrivent avec une encre particulière. On efface, je crois, en mouillant, et en faisant sécher au soleil.

Porte du consul danois.

Vu dans le quartier des Juifs des intérieurs remarquables en passant. Une Juive se détachant d’une manière vive ; calotte rouge, draperie blanche, robe noire.

C’est le premier jour du Rhamadan. Au moment du lever de la lune, le jour étant encore, ils ont tiré des coups de fusil, etc. ; ce soir ils font un bruit de tambours et de cornets à bouquin infernal.

Samedi 5 février. — Dans le jardin du consul suédois, après déjeuner ; chez Abraham, à midi. Remarqué, en passant devant la porte de sa sœur, deux petites Juives accroupies sur un tapis dans la cour. En entrant chez lui, toute sa famille[172] dans l’espèce de petite niche et le balcon au-dessus avec la porte d’escalier. La femme au balcon, joli motif.

11 février. — Muley-Soliman avait cinquante-quatre enfants. Il abdique nonobstant en faveur de Muley-Abd-Ehr-Rhaman, son neveu, reconnaissant à ses enfants peu de capacité.

Dimanche 12 février. — Dessiné la Juive Dititia avec le costume d’Algérienne[173].

Été ensuite au jardin de Danemark. Le chemin charmant. Les tombeaux au milieu des aloès et des iris (Ægyptiaca). La pureté de l’air. Mornay aussi frappé que moi de la beauté de cette nature.

Les tentes blanches sur tous les objets sombres. Les amandiers en fleur. Le lilas de Perse. Grand arbre. Le beau cheval blanc sous les orangers. Intérieur de la cour de la petite maison.

En sortant, les orangers noirs et jaunes à travers la porte de la petite cour. En nous en allant, la petite maison blanche dans l’ombre au milieu des orangers sombres. Le cheval à travers les arbres.

Dîner à la maison avec les consuls. Le soir, M. Rico a chanté des airs espagnols. Le Midi seul produit de pareilles émotions.

Indisposé et resté seul le soir. Rêverie délicieuse au clair de lune dans le jardin.

Mercredi 15 février. — Sorti avec M. Hay[174]. Vu le muezzin appelant du haut de la mosquée.

— L’école des petits garçons. Tous des planches avec écriture arabe. Le mot table de la loi, et toutes les indications antiques sur la manière d’écrire montrent que c’étaient des tables de bois. Les encriers et les pantoufles devant la porte.

Mardi 21 février. — La noce juive[175]. Les Maures et les Juifs à l’entrée. Les deux musiciens. Le violon, le pouce en l’air, le dessous de l’autre main très ombré, clair derrière, le haïjck sur la tête, transparent par endroits ; manches blanches, l’ombre au fond. Le violon ; assis sur ses talons et la gélabia. Noir entre les deux en bas. Le fourreau de la guitare sur le genou du joueur ; très foncé vers la ceinture, gilet rouge, agréments bruns, bleu derrière le cou. Ombre portée du bras gauche qui vient en face, sur le haïjck sur le genou. Manches de chemise retroussées de manière à laisser voir jusqu’au biceps ; boiserie verte ; à côté verrue sur le cou, nez court.

A côté du violon, femme juive jolie ; gilet, manches, or et amarante. Elle se détache moitié sur la porte, moitié sur le mur. Plus sur le devant, une plus vieille avec beaucoup de blanc qui la cache presque entièrement. Les ombres très reflétées, blanc dans les ombres.

Un pilier se détachant en sombre sur le devant. Les femmes à gauche étagées comme des pots de fleurs. Le blanc et l’or dominent et leurs mouchoirs jaunes. Enfants par terre sur le devant.

A côté du guitariste, le Juif qui joue du tambour de basque. Sa figure se détache en ombre et cache une partie de la main du guitariste. Le dessous de la tête se détache sur le mur. Un bout de gélabia sous le guitariste. Devant lui, les jambes croisées, le jeune Juif qui tient l’assiette. Vêtement gris. Appuyé sur son épaule un jeune enfant juif de dix ans environ.

Contre la porte de l’escalier, Prisciada ; mouchoir violâtre sur la tête et sous le cou. Des Juifs assis sur les marches ; vus à moitié sur la porte, éclairés très vivement sur le nez, un tout debout dans l’escalier ; ombre portée reflétée et se détachant sur le mur, reflet clair jaune.

En haut, les Juives qui se penchent. Une à gauche, nu-tête, très brune, se détachant sur le mur éclairé du soleil. Dans le coin, le vieux Maure à la barbe de travers : haïjck pelucheux, turban placé bas sur le front, barbe grise sur le haïjck blanc. L’autre Maure, nez plus court, très mâle, turban saillant. Un pied hors de la pantoufle, gilet de marin et manches idem.

Par terre, sur le devant, le vieux Juif jouant du tambour de basque ; un vieux mouchoir sur la tête ; on voit la calotte noire. Gélabia déchirée ; on voit l’habit déchiré vers le cou.

Les femmes dans l’ombre près de la porte, très reflétées.

21 février, le soir. — En sortant pour aller à la noce juive, les marchands dans leur boutique. Les lampes les unes au mur, le plus souvent pendues en avant à une corde, des pots sur une planche, des palancos. Ils prennent le beurre avec les mains et le mettent sur une feuille. En entrant dans la rue à droite, il y en avait un dont la lampe était cachée par un morceau de toile qui pendait de l’auvent.

Avant le dîner, en allant au jardin de Suède, les fusils pendus et le fourreau pendu à côté ; grande cruche à côté.

Le soir, toilette de la Juive. La forme de la mitre. Les cris des vieilles. La figure peinte, les jeunes mariées qui tenaient la chandelle pendant qu’on la parait. Le voile lancé sur la figure. Les filles sur le lit, debout.

Dans la journée, les nouvelles mariées contre le mur, leur proche parent en guise de chaperon. La mariée descendue du lit. Ses compagnes restées dessus. Le voile rouge. Les nouvelles mariées quand elles arrivaient dans leur haïjck. Les beaux yeux.

La venue des parents. Torches de cire ; les deux flambeaux peints de différentes couleurs. Tumulte. Figures éclairées. Maures confondus. La Juive tenue par les deux côtés ; un par derrière soutient la mitre.

En chemin, les Espagnols regardant par la fenêtre. Deux Juives ou Mauresques sur des terrasses se détachant sur le noir du ciel. — Donné à la fille de M. Hay le dessin de femme maure assise. — Les vieux Maures montés sur les pierres du chemin. Les lanternes. Les soldats avec des bâtons. Le jeune Juif qui tenait deux ou plusieurs flambeaux, la flamme lui montant dans la bouche.

Chez Abraham, les trois Juifs jouant aux cartes. — Femmes près de la porte de la ville, vendant oranges, branches de noisettes. Chapeaux de paille. — Paysans tête nue, accroupis avec leurs pots de lait.

Vendredi 2 mars. — Promenade avec M. Hay. Dîné chez lui.

Le pied de côté dans l’étrier quelquefois.

Le drapeau dans son étui, et planté devant la tente.

La plaine, et la tribu rangée fuyant vers le sud. — Devant, demi-douzaine de cavaliers dans la fumée. Un homme plus en avant : burnous bleu très foncé. — En avant, nous tournant le dos, la ligne de nos soldats précédée du kaïd et des drapeaux.

La course de cinq ou six cavaliers. — Le jeune homme tête nue, cafetan vert pisseux. — Le presque nègre, bonnet pointu, cafetan bleu.

Les hommes éclairés sur le bord de côté. L’ombre des objets blancs très reflétée en bleu. Le rouge des selles et du turban presque noir.

Au passage du gué, les hommes grimpant, le cheval blanc de côté.

5 mars 1832. — 1er jour. Ahïn-El-Daliah. Parti à une heure de Tanger[176].

L’arrivée au campement. Montagnes sauvages et noires à droite, le soleil au-dessus. Marchant dans des broussailles de palmiers nains et des pierres ; toute la tribu rangée à gauche, couronnant la hauteur ; plus loin en suivant, les cavaliers sur le ciel ; les tentes plus loin.

Promenade dans le camp le soir, contraste des vêtements blancs sur le fond.

L’iman le soir appelant à la prière.

6 mars. — A Garbia.

Parti vers 7 ou 8 heures, monté une colline, le soleil à gauche ; montagnes très découpées les unes derrière les autres sur un ciel pur.

Trouvé diverses tribus. Coups de fusil en sautant en l’air, traversé une montagne (Lac-lao) très pittoresque. Pierres. Je me suis arrêté un moment.

— Hommes sous des arbres près d’une fontaine ; hommes à travers les broussailles.

Très belle vue au haut de la montagne, demi-heure avant le campement ; la mer à droite et le cap Spartel.

Courses de poudre dans la plaine avant la rivière. Les deux hommes qui se sont choqués : celui dont le cheval a touché du cul par terre. Un surtout à cafetan bleu noir et fourreau de fusil en sautoir ; plus tard un homme à cafetan bleu de ciel.

La tribu nous suivant ; désordre, poussière ; précédé de la cavalerie. Courses de poudre : les chevaux dans la poussière, le soleil derrière. Les bras retroussés dans l’élan[177].

A notre descente de Lac-lao, à gauche, prés très verts ; montagne verte ; dans le fond, montagne bleu cru.

Au camp. Les soldats courant en confusion, le fusil sur l’épaule, devant la tente du pacha et se rangeant en ligne. Le pacha.

Les soldats venant, par quatre ou cinq, devant la tente du général de la cavalerie et s’inclinant. Ensuite tous en rang recevant par petits pelotons les ordres ; les autres se mettant accroupis en attendant leur tour.

Les tribus allant rendre hommage au pacha et menant des provisions.

7 mars. — A Teleta deï Rissana.

La plaine terminée par des oliviers très grands sur la colline. Nous avions déjeuné au bord de la rivière Aïacha.

— Homme au cafetan noir. Haïjck sur la tête noué sous le bras.

— Homme qui raccommodait quelque chose à sa selle : turban sans calotte, burnous noir drapé derrière en Romain, bottes très hautes, pièce jaune au talon ; burnous sur la tête attaché par une corde ; boutons à sa robe blanche.

— Nègre turban rouge et blanc.

— Les cinq lièvres pris dans la plaine.

— La rencontre avec l’autre pacha. Damas sur la croupe du pacha. Musique à cheval.

— La prière près de la tente du commandant.

— Les gens qui portent le plat de couscoussou dans un tapis ; moutons.

— Homme nu, et arrangeant son haïjck près du tombeau du saint.

— Arbres près d’un petit tas de pierres. Montagnes vertes avec terre jaune dans la distance.

— Passé la soirée avec Abou dans notre tente. Conversation sur les champs. La boîte à musique qui ne s’arrêtait point. Envie de rire.

Jeudi 8. — Atcassar-El-Kebir.

Pluie en partant. Monté une colline et entré dans un joli bois de chênes verts ; entré dans la plaine où l’armée de D. Sébastien a été défaite[178].

Traversé la rivière ; déjeuné. Jeu de poudre dans la plaine. — Montagne dans la demi-teinte.

Avant d’arriver à Alcassar, population, musique, jeux de poudre sans fin. Le frère du pacha donnant des coups de bâton et de sabre. Un homme perce la foule des soldats et vient tirer à notre nez. Il est saisi par Abou par le turban défait. Sa fureur. On l’entraîne, on le couche plus loin. Mon effroi. Nous courons ; le sabre était déjà tiré…

Sur le haut de la colline à gauche, étendards variés ; dessins sur des fonds variés, rouge, bleu, vert, jaune, blanc ; autres avec les fantassins bariolés.

— Les grandes trompettes à notre entrée à Alcassar.

Vendredi 9 mars. — Campé à Fouhouarat. Parti tard du campement d’Alcassar. Pluie. Entrée à Alcassar pour le traverser. Foule, soldats frappant à grands coups de courroies ; rues horribles ; toits pointus. Cigognes sur toutes les maisons, sur le haut des mosquées ; elles paraissaient très grandes pour les constructions. Tout en briques. Juives aux lucarnes.

Traversé dans un grand passage garni de hideuses boutiques, couvert en cannes mal assemblées.

Arrivés au bord de la rivière. Grands arbres (oliviers) au bord. Descente dangereuse.

Au milieu de la rivière, coups de fusil de l’un et de l’autre côté. Arrivés à l’autre bord, traversé pendant plus de vingt minutes une haie de tireurs assez menaçante. Coups de fusil aux pieds de nos chevaux. Homme à demi nu.

Arrivée du père du pacha, burnous violet, charmante tournure ; petite bande de cachemire au-dessus de son turban. Cheval gris.

Déjeuné dans les montagnes près d’une source. Pluie battante.

Trouvé l’autre pacha dans une plaine. Courses. Coups de fusil. Canaille.

— Homme renversé sur le dos et son cheval pardessus lui. Relevé à moitié mort ; remonté à cheval un instant après.

— Voracité des Maures ; le soir, Abraham nous le contait dans la tente.

Samedi 10 mars. — El-Arba de Sidi Eisa Bellasen.

Malade la nuit précédente. Nous avons été incertains si nous resterions à cause du temps. Les Juifs ne voulaient pas partir. Le soleil a paru.

Traversé la rivière Emda qui serpente en trois.

Fait une visite à Ben-Abou. Il avait un habit de drap blanc.

Il nous a dit que l’empereur courait quelquefois la poudre, avec vingt ou trente cavaliers qu’il désigne. Leurs chevaux passent la nuit en plein air, pluie, chaleur, et n’en sont que meilleurs. Il a mis des aromates dans le thé.

— L’homme qui a couru dans cette grande plaine avant d’arriver ; son bras découvert jusqu’à l’épaule et sa cuisse également découverte.

— Avant la rivière, dans une course, la selle du commandant de l’escorte du pacha a tourné ; il a perdu son turban.

Nous avons rencontré un autre second du pacha de la province.

Il fait un vent très froid, le ciel pur. — Nous sommes dans la province d’El-Garb, divisée en deux gouvernements.

— Des enfants nous ont jeté des pierres. On a envoyé arrêter le village. Ils n’en seront peut-être pas quittes pour cinquante piastres. Probablement les deux vaches données le soir à Mornay venaient de là.

Dimanche 11 mars. — A la rivière Sébou, au passage de El-Aïtem[179].

Depuis trois jours nous sommes suivis par un shérif de Fez, ami de Bias, qui veut absolument avoir un cadeau.

Quand les Maures veulent obtenir quelque chose, comme une grâce, de manière à n’être pas refusés, ils vont porter près de votre tente un mouton, même un bœuf comme présent, et l’égorgent en manière de sacrifice, et pour constater l’offrande. On est lié très fort par l’espèce d’obligation que cette action impose.

Le jour que nous avons campé à Alcassar, on est venu tuer trois moutons, l’un à la tente de Bias, le second à celle du caïd, le troisième à la nôtre, pour obtenir la grâce d’un homme accusé d’assassinat. Bias s’intéresse à l’affaire.

En attendant, il n’a été question toute la soirée, ce jour-là, que d’un pauvre Juif qui avait été bâtonné pour de l’eau-de-vie qu’il avait refusé de livrer à Lopez, l’agent français à Laroche, lequel devait probablement la donner au frère du caïd dans la tente de qui nous avons été le soir. On n’a voulu le relâcher que moyennant quatre piastres et dix onces pour le donneur de coups.

Le pacha et son frère avaient toujours un homme de chaque côté du cheval, marchant à côté et qui prennent le fusil quand ils viennent de courir.

Je n’ai pas parlé à Alcassar de la visite au pacha dans sa tente. La selle à sa droite, son sabre sur son matelas blanc, couvertures ; un homme à ses pieds dormant enveloppé dans un burnous noué par derrière.

— Presque toujours le derrière de la selle est dans l’ombre à cause des vêtements.

Le second du pacha n’ayant pas de bottes avait mis à une de ses jambes le fourreau de son fusil, un mouchoir à l’autre ; ils ont presque tous la jambe blessée par l’étrier.

Beau temps, rien de remarquable.

— Les hommes avec le fourreau du fusil sur la tête.

— Les chevaux se roulant au bord de la rivière.

— Le cheval blanc dans une course qui a glissé et a fait un écart. Le cheval ferré à froid, la corne coupée par devant.

Lundi 12 mars. — Sur les bords du fleuve Sébou. Passé le matin le Sébou. — Embarquement ridicule. Les chevaux se sauvant et roués de coups pour entrer dans les barques. Hommes nus chassant les chevaux devant eux.

Bias nous a dit en traversant avec nous qu’on ne faisait pas de ponts afin d’arrêter plus facilement les voleurs et de recevoir les taxes et d’arrêter les séditieux. C’est lui qui disait que le monde était divisé en deux, la Barbarie et le reste.

Hommes appuyés contre la barque et la poussant. Vieux soldat avec son cafetan bleu seulement.

Spectateurs sur le bord, les jambes pendantes. Lévriers, chevaux se roulant par terre.

Ennui extrême en attendant. Embarqué seulement vers une heure. Route le long du fleuve. Près d’arriver, jeux de poudre très beaux.

Homme en cafetan jaune d’or.

Le caïd ; turban à la mamelouk. — Son bourreau.

Un des chefs dans une course étant arrivé jusqu’à nous, Abou s’est mis au devant de lui et l’homme lui a déchiré un peu son manteau. Arrivé au campement, Abou a déchiré en pièces son manteau, voulant plutôt le brûler que de permettre que qui que ce soit pût en profiter. On lui a aussi cassé sa pipe. Il était furieux et intraitable pour les soldats.

— Le soir, après un dîner gai, descendu solitairement près des bords du fleuve Sébou. Beau clair de lune.

Mardi 13 mars. — A Sidi-Kassem.

Soleil très ardent. Route dans une plaine immense.

Mercredi 14 mars. — Zar Hône.

Parti par un beau soleil du matin. Côtoyé d’abord la petite rivière. Les figures éclairées de côté par le soleil levant. Montagnes nettes sur le fond blanc ; des étoffes et couleurs très vives.

Entré dans un défilé dans la montagne. Hommes et enfants en haïjck et nus en dessous. Marabouts. Descendu à travers des rochers plats jusqu’au bord d’un ruisseau et déjeuné.

Continué dans des défilés, mais plus larges, dans des sentiers au bord de fossés profonds. Parlé du voyage en Perse.

Vu une femme qui apportait à boire au commandant ; elle avait des agrafes.

Arrivés dans une plaine et vu de loin Zar Hône. Descendu au bord d’une jolie rivière. Les bords couverts de petits lauriers. Continué sur le flanc de la montagne au milieu des pierres et des ruines. En approchant de Zar Hône, vu des laboureurs ; la charrue. La fontaine vue de loin.

Jeudi 15 mars. — Meknez.

Parti matin, beau temps. La ville de Zar Hône avec ses fumées ; les montagnes à l’horizon à droite, à moitié couvertes de nuages. Entré dans les montagnes et, après quelque chemin, découvert la grande vallée dans laquelle est Meknez.

Arrêté après avoir passé une petite rivière. C’est la même que nous avons passé la veille et qui serpente. Lauriers roses.

Rencontré des cavaliers qui ont couru la poudre ; restés au grand soleil assez de temps.

Meknez était à notre gauche, et de loin nous voyons à droite en avant la garde de l’empereur sur une colline. Au bas de nous, dans la plaine, ils ont couru la poudre.

Traversé un ruisseau rapide au milieu de la confusion. Le pacha de Meknez et le chef du Mischoar étaient déjà venus à notre rencontre. Nous avons grimpé la colline. Rencontré le porteur de paroles de l’empereur, mulâtre affreux à traits mesquins : très beau burnous blanc, bonnet pointu sans turban, pantoufles jaunes et éperons dorés ; ceinture violette brodée d’or, porte-cartouches très brodé, la bride du cheval violet et or. Courses de la garde noire, bonnets sans turban. Très beau coup d’œil en regardant derrière nous cette quantité de figures bigarrées ou noires ; le blanc des vêtements terne sur le fond.

Ennuyeuse promenade, marchant derrière les
Soleil très ardent. Route dans une plaine immense. Mercredi 14 mars. — Zar Hône. Parti par un beau soleil du matin. Côtoyé d’abord la petite rivière. Les figures éclairées de côté par le soleil levant. Montagnes nettes sur le fond blanc ; des étoffes et couleurs très vives. Entré dans un défilé dans la montagne. Hommes et enfants en haïjck et nus en dessous. Marabouts.
Carnet du Voyage au Maroc.
(Fac-similé d’une page.)
drapeaux, précédés de la musique. Courses continuelles

à notre gauche ; à droite coups de fusil de l’infanterie. De temps en temps nous arrivions à des cercles formés d’hommes assis, qui se levaient à notre approche et nous tiraient au nez.

Un des ancêtres de l’empereur actuel devait faire prolonger jusqu’à Maroc la muraille qui passe des deux côtés sur le pont.

Vaches blanches sur toute cette colline. Figures de toute espèce, le blanc dominant toujours.

— Bel effet en montant, les drapeaux se détachant en terne sur l’azur le plus pur du ciel.

Une vingtaine de drapeaux à peu près passés le long du tombeau d’un saint. Palmier auprès. Bâti en briques. Porte de la ville très haute. Porcelaines variées, etc. Une fois entré à gauche, les cavaliers et les tentes sur les remparts.

— Entrée de la ville[180]. Les drapeaux inclinés sous la porte.

Dans l’intérieur de la porte, foule immense. La grande porte colossale.

Devant nous une rue. A gauche une longue et large place, et rangée en demi-cercle devant nous, l’infanterie, qui a fait feu ; la cavalerie derrière les fantassins. Populace derrière sur des tertres et sur les maisons.

Fait le tour de quelques remparts avant de rentrer. En passant par une porte, palmiers gigantesques à droite ; avant d’entrer dans une autre porte, côtoyé un rempart. Femmes en grand nombre sur un tertre à droite et criant.

Jeudi 22 mars. — Audience de l’empereur.

Vers neuf ou dix heures, partis à cheval précédés du caïd sur sa mule, de quelques petits soldats à pied et suivis de ceux qui portaient les présents. Passé devant une mosquée, beau minaret qu’on voit de la maison. Une petite fenêtre avec une boiserie.

Traversé un passage couvert par des cannes comme à Alcassar. Maisons plus hautes qu’à Tanger.

Arrivé sur la place en face la grande porte. Foule à laquelle on donnait des coups de corde et de bâton. Plaques de porte en fer garnies de clous.

Entré dans une seconde cour après être descendu de cheval et passé entre une haie de soldats ; à gauche, grande esplanade où il y avait des tentes et des soldats avec des chevaux attachés.

Entré plus avant après avoir attendu et arrivé dans une grande place où nous devions voir le roi.

De la porte mesquine et sans ornements sont sortis d’abord à de courts intervalles de petits détachements de huit ou dix soldats noirs en bonnet pointu qui se sont rangés à gauche et à droite. Puis deux hommes portant des lances. Puis le roi, qui s’est avancé vers nous et s’est arrêté très près[181]. Grande ressemblance avec Louis-Philippe, plus jeune, barbe épaisse, médiocrement brun. Burnous fin et presque fermé par devant. Haïjck par-dessous sur le haut de la poitrine et couvrant presque entièrement les cuisses et les jambes. Chapelet blanc à soies bleues autour du bras droit qu’on voyait très peu. Étriers d’argent. Pantoufles jaunes non chaussées par derrière. Harnachement et selle rosâtre et or. Cheval gris, crinière coupée en brosse. Parasol à manche de bois non peint ; une petite boule d’or au bout ; rouge en dessus et à compartiment, dessous rouge et vert[182].

Après avoir répondu les compliments d’usage et être resté plus qu’il n’est ordinaire dans ces réceptions, il a ordonné à Muchtar de prendre la lettre du roi des Français et nous a accordé la faveur inouïe de visiter quelques-uns de ses appartements. Il a tourné bride, après nous avoir fait un signe d’adieu, et il s’est perdu dans la foule à droite avec la musique.

La voiture qui était partie après lui était couverte en drap vert, traînée par une mule caparaçonnée de rouge, les roues dorées. Hommes qui l’éventaient avec des mouchoirs blancs longs comme des turbans.

Entré par la même porte ; là, remonté à cheval. Passé une porte qui menait à une espèce de rue entre deux grands murs bordés d’une haie de soldats de part et d’autre.

Descendu de cheval devant une petite porte à laquelle on a frappé quelque temps. Nous sommes entrés bientôt dans une cour de marbre avec une vasque versant de l’eau au milieu ; en haut, petits volets peints. Traversé quelques petites pièces avec des jeunes enfants, nègres pour la plupart et médiocrement vêtus. Sortis sur une terrasse d’un jardin. Portes délabrées, peintures usées. Trouvé un petit kiosque en bois non peint, une espèce de canapé bambou en menuiserie, avec une espèce de matelas roulé. A gauche rentrés par une porte mieux peinte. Très belle cour, avec fontaine au milieu ; au fond porte verte, rouge et or ; les murs en faïence à hauteur d’homme. Les deux faces donnant entrée dans des chambres avec péristyles de colonnes ; peintures charmantes dans l’intérieur et à la voûte ; faïence jusqu’à une certaine hauteur ; à droite lit un peu à l’anglaise, à gauche matelas ou lit par terre, très propre et très blanc ; dans l’angle à droite, psyché. Deux lits par terre. Joli tapis vers le fond. — Sur le devant natte jusqu’à l’entrée. Vu, de cette chambre, Abou et un ou deux autres appuyés contre le mur près de la porte d’entrée. — Filet au-dessus de la cour.

Dans la chambre en face, lit de brocart à l’européenne ; point d’autres meubles. Portière en drap relevée à moitié ; à gauche de la petite porte dans la cour rouge et vert, espèce de renfoncement avec une espèce de paysage ou miroir. — Des armoires peintes dans la chambre, dans l’ombre.

Dans le kiosque du jardin auquel on arrive par une espèce de treille portée de côté par des piliers verts et rouges. Autre jardin, jet d’eau devant une espèce de baraque en bois, dont la peinture était dégradée, dans laquelle il y avait un fauteuil bas et couvert, devant un bassin en brique à fleur de terre, devant lequel ils nous ont arrêtés pour jouir de notre admiration.

Le général en chef de la cavalerie, accroupi devant la porte des écuries. De cette porte-là en se retournant, bel effet ; le bas des murs blanchis.

Là nous retrouvâmes nos chevaux et la troupe encore sous les armes, puis nous fûmes dans un autre jardin plus agreste. Sortis par l’endroit où on met au vert les chevaux de l’empereur ; soldats et peuple nous accompagnent. L’enfant à la chemise pittoresque.

Vendredi 23 mars. — Sorti pour la première fois. La porte avec boiseries au-dessus.

Espèce de marché de fruits secs, poteries, cabanes en cannes adossées aux murs de la ville. Séparations en cannes dans les boutiques comme les treillages de jardins. Homme à l’ombre d’un chiffon sur deux bâtons. Porte fermée pour la prière. Hommes battant le mur de tapis en criant en mesure à un signal de l’un d’eux chaque fois.

Entré dans la juiverie. — Acheté des petits objets en cuivre. L’enfant à qui je donnais la main, l’homme qui a passé entre nous deux. — Au bazar ; ceinture.

Samedi 24. — Sorti pour aller à la juiverie. Homme en cafetan rouge dans le marché qui y conduit. Autre marchand de friture. Le portier de la juiverie en rouge.

Entré chez l’ami d’Abraham. Juifs sur les terrasses se détachant sur un ciel légèrement nuageux et azuré à la Paul Véronèse. — La jeune petite femme est entrée, a baisé les mains à nous tous. Les Maures mangeaient. Table peinte.

Le jeu des Juifs chez la mariée ; l’un deux était au milieu, un pied sur une vieille pantoufle et allongeant des coups de pied à ceux qu’il pouvait atteindre et qui lui donnaient d’affreux coups de poing.

On laisse, hiver comme été, les chevaux du roi en plein air ; seulement, pendant une quarantaine de jours des plus rigoureux, on leur met une couverture.

Muchtar, à qui on avait envoyé parmi ses présents une pièce de casimir blanc, en a envoyé hier chercher encore une aune, parce qu’il a compté sur deux habits.

L’empereur se fait apporter les présents destinés à ses ministres et choisit ce qui est à sa convenance.

Le 30, l’empereur nous a envoyé des musiciens juifs de Mogador[183]. C’est tout ce qu’il y a de mieux dans l’empire ; Abou est venu les entendre. Il a pris un petit papier dans son turban pour écrire nos noms. Mon nom ne lui a pas donné peu de peine à prononcer.

Cimetière juif.

Abraham nous disait que les maçons élevaient en général les murs sans cordeau entièrement d’instinct ; que tel ouvrier était incapable de refaire une chose qu’il avait faite avant.

1er avril. — Le matin, la cour où sont les autruches ; une d’elles a reçu un coup de corne de l’antilope ; embarras pour empêcher le sang de couler.

Sorti vers une heure. La porte de la ville au delà de la mosquée en sortant de la maison. Autre porte dans la rue.

Enfant avec des fleurs au bout de sa natte de cheveux.

Arrivé dans le marché, dans le passage obscur. Musulmans accroupis, éclairés vivement. Homme dans sa boutique, cannes derrière, couteau pendu.

Homme assis à gauche, cafetan orange, haïjck en désordre, qu’il rajustait. Noir nu et rajustant son haïjck.

Vue de la mosquée. Campagne, parties de murs peintes en jaune ; le bas en général est blanc, très propre à détacher les figures. — Petite mosquée peinte en jaune.

Chez le Juif qui m’a conduit sur les terrasses[184].

Femme assise brodant un habit de femme chez le chef des Juifs ; très vives couleurs de robes à la figure se détachant sur le mur blanc, l’enfant auprès.

La maison ruinée des Portugais. Vue du haut de la terrasse.

Autre côté. — Porte de la ville, murailles du quartier des Juifs.

Fontaine avant d’arriver à la grande place. Grande maison à gauche sur la grande place.

Corps de garde intérieur. — Intérieur de la cour.

— Porte dégradée par en bas ; tombeau de saint en descendant ; créneaux dentelés. — La rue en montant ; les hommes blancs sur les murs.

2 avril. — Biaz nous a envoyé demander une feuille de papier pour donner la réponse de l’empereur[185].

5 avril. — Parti de Meknez vers onze heures. La veille, travaillé beaucoup. — Grandes arcades contre le mur à gauche entre deux portes ; la même porte, en se retournant sur la grande place garnie de tôle.

Belle vallée à droite, à perte de vue.

Passé un pont moresque. Peintures effacées, la ville dans le fond.

Porte du marché pendant que nous marchandions du tabac. Ciel un peu nuageux. — Maison de Juifs, escalier. — Porte des marchands.

Plants d’oliviers. — Repassé la petite rivière aux lauriers-roses en deux endroits. Elle serpente beaucoup. Les femmes qui voyageaient courbées sur leurs chevaux ; celle qui était isolée du côté de la route pour nous laisser passer, un noir tenant le cheval. — Les enfants à cheval devant le père. — Les oliviers à droite et montant la montagne qui mène à Derhôon. En arrivant à Derhôon, le cheval de M. Desgranges[186] ; vingt des soldats se mirent sur lui, on a cherché à l’enlacer avec des cordes ; enfin les deux pieds de derrière pris, il cherchait à mordre. — Vu des tentes noires placées circulairement.

6 avril. — Au fleuve Sébou.

Traversé beaucoup de montagnes ; grandes places jaunes, blanches, violettes de fleurs ; le lieu où nous avons campé au bord du fleuve. Dans la journée, pendant que nous étions reposés avant d’arriver, rencontré un courrier qui nous apportait des lettres de France. Plaisir très vif.

7 avril. — A Reddat.

Passé le Sébou. Monté sur mon cheval, côtoyé le Sébou, eau fort agréable ; tentes à gauche, douars. Passage du Sébou. L’autruche.

A cheval et entré après déjeuner dans de belles montagnes. Descendu dans une superbe vallée avec beaucoup de très beaux arbres. Oliviers sur des rochers gris.

Passé la rivière de Wharrah, peu profonde ; très gros crapaud ; grande chaleur ensuite avant d’arriver au campement dans un bel endroit nommé Reddat, montagnes dans le lointain. Sorti le soir après le coucher du soleil. Vue mélancolique de cette plaine immense et inhabitée. Cris des grenouilles et autres animaux. Les musulmans faisaient leur prière en même temps.

Le soir, la querelle des domestiques.

8 avril. — A Emda.

Journée fatigante, ciel couvert et temps nerveux ; traversé beau et fertile pays, beaucoup de douars et tentes. Fleurs sans nombre de mille espèces formant les tapis les plus diaprés. Reposé et dormi auprès d’un creux d’eau.

Rencontré le matin un autre pacha qui allait à ses affaires avec des soldats ; nous avons eu au premier voyage son second qui était ici. La bride de son cheval couverte d’acier. — Abou a dîné avec nous.

9 avril. — A Alcassar-El-Kebir[187]

Montagnes, côtoyé un endroit où nous avions déjeuné au premier voyage dans un creux auprès d’une fontaine. Genêts odorants, montagnes bleues dans le fond. Quand nous avons découvert Alcassar, nous avons aperçu des soldats de Tanger campés au loin ; ils vont à Maroc. Ils étaient en ligne ; les nôtres en ont fait autant ; courses de poudre. Les chefs et soldats sont venus revoir leur chef, baisant leur main après avoir pris l’autre. Des soldats baisaient le genou.

Le lait offert par les femmes ; un bâton avec un mouchoir blanc ; d’abord le lait aux porte-drapeau qui ont trempé le bout du doigt ; ensuite au caïd et aux soldats.

Les enfants qui vont à la rencontre du caïd et lui baisaient le genou.

Le sabre dans la route ; se faire expliquer par Abraham.

10 avril. — Monté le cheval de M. Desgranges. Beau pays, montagnes très bleues, violettes à droite ; montagnes violettes le matin et le soir, bleues dans la journée ; tapis de fleurs jaunes, violettes avant d’arriver à la rivière de Wad-el-Maghazin.

Passé la rivière et déjeuné dans les mêmes broussailles ; entré dans la grande plaine où a été défait D. Sébastien ; à droite, très belles montagnes bleues ; à gauche, plaines à perte de vue, tapis de fleurs blancs, jaune clair, jaune foncé, violet.

Entré dans une forêt charmante de lièges ; lointain à gauche, fleurs. Descendu et remonté avant d’arriver au marché de Teleta deï Rissana où nous avions couché en venant ; petits lataniers sur la hauteur à gauche.

Repassé à l’entrée de la vallée étroite et tortueuse appelée le col du Chameau ; journée longue et fatigante.

11 avril. — Ahïn-El-Daliah.

Monté le cheval de Caddour, le mien étant malade ; revu les beaux oliviers sur le penchant d’une colline, observé les ombres que forment les étriers et les pieds, ombre toujours dessinant le contour de la cuisse et de la jambe en dessous. L’étrier sortant sans qu’on voie les courroies. L’étrier et l’agrafe du poitrail très blanc sans brillants, cheval gris, bride à la tête, velours blanc usé.

Masser les personnages en brun, quitte à éclaircir pour les détacher.

Déjeuné où nous avions déjeuné en venant au bord d’un ruisseau. En continuant, soldats à gauche se détachant sur le ciel, les hommes demi-teints, couleur charmante, les noirs, figures de chevaux bruns très marquées.

Selle avec poire à poudre, poitrail au pommeau, fourreau du fusil vert, tête de Michel-Ange. Couverture blanche.

Les femmes qui sont venues présenter le lait aux drapeaux et au caïd.

Repassé à l’endroit où nous avions campé la deuxième fois en venant, où la population avait commencé à paraître menaçante. Arrivé sur le haut, on voit le cap Spartel, la mer en descendant.

Vaste plaine marécageuse, très détrempée au premier voyage, très sèche à présent.

Drapeaux. Hommes éclairés par derrière, burnous transparent autour de la tête, de même que le pan qui couvrait le fusil.

Repassé une petite rivière très bourbeuse. C’est dans cet endroit que nous avons vu courir la poudre pour la première fois au premier voyage.

Commencé à monter la montagne où est la forêt de lièges. Source charmante à droite qui serpente depuis le haut, fleurs en profusion, rochers isolés comme des constructions à gauche. Harnais rouge en montant et pierres.

Vue superbe en se retournant.

Le lendemain 12 avril. — Partis d’Ahïn-El-Daliah avec le fils du pacha, escorté de chaque côté de deux hommes portant le fusil. Le sac de cheval passé au cou. L’infanterie le met quelquefois ainsi.

A moitié route, des femmes et des hommes ont mis devant lui un sabre ; se faire expliquer par Abraham.

Plus près de la ville, les enfants sont venus complimenter Abou, qui les interrogeait et leur donnait de l’argent.

Tanger. — Après le retour de Meknez.

Chez Abraham avec MM. de Praslin et d’Orsonville. — La fille avec un simple fichu sur la tête et sa toilette. — Les nègres qui sont venus danser au consulat et par la ville. Femme devant eux couverte d’un haïjck et portant un bâton avec un mouchoir au bout pour quêter. — Un accès de fièvre vers le 16 avril. — Le 20, promenade. Ma première sortie avec M. D… et M. Freyssinet à la Marine. Noir qui baignait un cheval noir ; le nègre aussi noir et aussi luisant.

Tanger, 28 avril. — Hier 27 avril, il est passé sous nos fenêtres une procession avec musique, tambours et hautbois. C’était un jeune garçon qui avait complété ses études premières et qu’on promenait en cérémonie ; il était entouré de ses camarades qui chantaient et de ses parents et maîtres. On sortait des boutiques et des maisons pour le complimenter. Lui était enveloppé dans un burnous.

Dans les occasions de détresse, les enfants sortent avec leurs tablettes d’école et les portent avec solennité. Ces tablettes sont en bois, enduites de terre glaise ; on écrit avec des roseaux et une sorte de sépia qui peut s’effacer facilement. Ce peuple est tout antique[188]. Cette vie extérieure et ces maisons fermées soigneusement : les femmes retirées. — L’autre jour querelle des marins qui ont voulu entrer dans une maison maure. Un nègre leur a jeté sa savate au nez.

Abou, le général qui nous a conduits, était l’autre jour assis sur le pas même de la porte ; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine. Il n’a fait que s’incliner un peu de côté pour nous laisser passer. Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de l’endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil et causent ensemble ; on se juche dans quelque boutique de marchands. Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance donnée ; mais tout cela sans l’ennui et le détail continus dont nous accablent nos polices modernes. L’habitude et l’usage antique règlent tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir.

Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté qui manque chez nous dans les circonstances les plus graves : l’usage des femmes d’aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu’on vend au marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les ânes, un bœuf, des étoffes sur des coussins.

Ils doivent concevoir difficilement l’esprit brouillon des chrétiens et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur calme et leur bonheur ; nous-mêmes sommes-nous à bout de ce qu’une civilisation plus avancée peut produire.

Ils sont plus près de la nature de mille manières : leurs habits, la forme de leurs souliers. Aussi la beauté s’unit à tout ce qu’ils font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science.

VOYAGE EN ESPAGNE

Le 16 mai au soir, après une ennuyeuse quarantaine de sept jours, obtenu l’entrée à Cadix ; joie extrême.

Les montagnes à l’opposé de la baie très distinctes et de belle couleur. En approchant, les maisons de Cadix blanches et dorées sur un beau ciel bleu.

Cadix, vendredi 18 mai. — Minuit sonne aux Franciscains. Singulière émotion dans ce pays si étrange. Ce clair de lune ; ces tours blanches aux rayons de la lune.

Il y a dans ma chambre deux gravures de Debucourt : les Visites et l’Orange ; à l’une d’elles est inscrit : Publié le 1er jour du dix-neuvième siècle ; cela me fait souvenir que j’étais déjà du monde ! Que de temps depuis ma première jeunesse !

Promené le soir ; rencontré, chez M. Carmen, la signora Maria Josefa.

M. Gros Chamelier a dîné avec nous. C’est un homme de l’extérieur le plus doux qui n’a bu que de l’eau à son dîner. Comme il refusait de fumer au dessert, il nous a dit simplement que sa modération était une affaire de régime ; il y a plusieurs années, il en fumait trois ou quatre douzaines par jour, il buvait cinquante bouteilles d’eau-de-vie, et ne comptait pas les bouteilles de vin. Il y a quelque temps, malgré son régime, il s’est laissé aller à boire de la bière, il en a bu six ou huit bouteilles en moins de rien. Cet homme a été de même pour les femmes, avec lesquelles il a fait les plus grands excès. Il y a quelque chose de pur Hoffman dans ce caractère.

Singulière organisation de cet homme, qui a joui de toutes choses et à l’extrême. Il m’a dit que la privation du cigare lui avait plus coûté que tout le reste. Il rêvait continuellement qu’il était retourné à son ancienne habitude, qu’il se reprochait beaucoup d’avoir manqué à son régime et qu’il s’éveillait alors très content de lui. Quelle vie de jouissances a donc menée cet homme ! Ce vin et surtout ce tabac étaient pour lui d’une volupté indicible.

Vers quatre heures, au couvent des Augustins avec M. Angrand. Escaliers garnis de faïences. Le chœur des frères en haut de l’église et la pièce longue auparavant, avec tableaux ; même dans les mauvais portraits qui tapissent les cloîtres, influence de la belle école espagnole[189].

Samedi 19 mai. — Au couvent des Capucins. Le Père gardien en nous montrant son jardin nous dit de prendre des fleurs, sinon pour nous, au moins pour les dames. Il ne pensait pas que le jardin du couvent fût digne de notre visite, attendu que le vent avait gâté les pois.

En entrant, cour carrée très simple, images sur les murs et l’église à droite en face. La Vierge de Murillo : les joues parfaitement peintes et les yeux célestes.

L’église très obscure. La sacristie ; armoires de bois noirâtre, bancs, le petit jardin du Père gardien. — Le chœur derrière, corridor en continuant. Tableau de squelette couché à droite de la porte du corridor de l’infirmerie. Corridors à perte de vue, escaliers ; cartes de géographie sur les murs. Petite sculpture d’une Pietà incrustée dans le mur au-dessous d’une petite peinture d’un moine en extase en joignant les mains et contemplant le crucifix. — Cloître en bas, peintures au-dessus de chaque arceau ; la Mort au milieu des richesses de la terre ; le jardin.

Dimanche 20 mai. — Le matin, au couvent des Dominicains ; l’église très belle. — La cathédrale en ruine sans être achevée. Soleil du diable.

Séville, mercredi 23 mai. — Rapports avec les Maures[190]. — Grandes portes partout ; compartiments des plafonds et menuiserie. — Les jardins, chaussée en briques bordée de faïence, la terre plus bas. Murs crénelés ; énormes clefs.

Alcala. — La nuit : la lune sur l’eau mélancolique ; le cri des grenouilles ; la chapelle gothique moresque avant d’entrer dans la ville près de l’aqueduc.

Séville. — Le matin, la cathédrale : magnifique obscurité ; le Christ en haut sur le damas rouge ; la grande grille qui entoure le maître-autel ; le derrière de l’autel avec petites fenêtres et entrée d’un souterrain.

Arcades sur les maisons. La femme couchée à la porte de l’église : bras bruns sur le noir de la mantille et le brun de la robe. Caractère singulier venant de ce qu’on ne voit presque pas de blanc portant autour de la tête.

Promenade le soir ; terrasse qui me rappelle mon enfance à Montpellier[191].

Bords du Guadalquivir.

Le capucin en chaire ; fenêtres couvertes avec de la toile et des draperies de couleur.

Vendredi 25 mai. — M. Baron est venu me prendre de bonne heure. Monté sur la tour la Giralda, point de marches. Ses environs ressemblent à ceux de Paris ; dîné avec MM. Startley et Muller, et avec eux en voiture voir la Cartuja. Beau Zurbaran dans la sacristie, beaux tombeaux, arcanum derrière l’autel, cimetière, orangers. — Cour moresque, tableaux sur les murs et faïences avec bancs de faïence.

À midi, dessiné la signora Dolorès. — Avant aux Capucines ; sur leurs armes, les cinq plaies de Jésus, celle du milieu plus grande, et deux bras, l’un nu ; beaux Murillos ; entre autres, le saint avec la mitre et la robe noire donnant l’aumône. Le chapeau rose à une madone.

Le soir au cimetière.

En revenant des Capucines, longé les murailles ; double enceinte, — une plus basse en avant à six ou huit pieds environ.

Le soir chez M. Williams. — Mélancolica ; guitare. — En revenant, le soldat qui pinçait de la guitare devant le corps de garde. — Courts instants d’émotions diverses dans la soirée : la musique, etc… Le matin, dans la sacristie de la cathédrale, deux saintes de Goya.

Les chevaux conduits en troupe sur le pont, les hommes avec habits de peaux de mouton et culottes : cela ferait un tableau.

Le réfectoire des Chartreux[192]. — L’évêque ; chapeau vert.

Samedi 26. — Alcazar : Superbe style moresque différent des monuments d’Afrique. Le jardin remarquable et la galerie suspendue qui l’entoure en partie ; achevé l’étude de la mantille chez M. Williams.

Le fameux Romero, matador et professeur de tauromachie, ne faisait presque pas de mouvements pour éviter le taureau. Il savait l’amener devant le roi pour le tuer, et après lui avoir porté le coup, il se retournait à l’instant même pour saluer sans regarder derrière lui.

Le fameux Pepillo, très célèbre matador, fut tué à Madrid par un taureau ; il fut pris dans le côté par la corne ; il essaya vainement de se dégager en se soulevant de ses bras sur la tête même de l’animal qui le portait tout autour de l’arène et lentement de sorte que la corne entrait plus avant à chaque instant ; il le porta ainsi suspendu et déjà mort… Romero était inconsolable de n’avoir pas été présent ; il était persuadé qu’il l’aurait dégagé.

Dimanche 27. — Chez M. Williams le soir.

Danseurs : la petite qui levait la jambe, la plus grande très gracieuse. Au commencement de la soirée, ennui. Mme Forde, la sœur de M. Williams, m’a expliqué les paroles de l’air qu’elle m’a donné. Les danseurs m’ont expliqué les castagnettes. La jolie enfant qui se plaçait entre les jambes de M. D.

Mme Forde ; adieu à l’anglaise… Coquette ; j’y avais été le jour sans la trouver… ; j’avais erré dans les rues en amant espagnol ; rues couvertes de toiles.

Avant, dessiné dans une grande salle, près la cathédrale.

Dîné chez M. Startley et été au couvent de Saint-Jérôme avec ces messieurs ; le fameux Cevallos[193] y est. — Saint Jérôme de Torrigiani[194].

Lundi 28. — A la casa di Pilata[195]. Escalier superbe, faïence partout, jardin moresque.

Adieux à M. Williams et à sa famille, je ne puis quitter, probablement pour toujours, ces excellentes gens ; seul un instant avec lui ; son émotion.

Le bateau ; départ. — La dame en officier. — Bords du Guadalquivir, triste nuit. — Solitude au milieu de ces étrangers jouant aux cartes dans le sombre et incommode entrepont. — La dame qui retrousse son bras pour me montrer sa blessure.

Réveil désagréable et débarquement à Sanlucar.

Revenu en calessin avec la servante de l’hôtel de Cadix. — Pays désert ; l’homme à cheval avec sa couverture passée au cou.

1834

Sans date[196]. — Coucher de soleil. Ciel bleu, jaune clair près du soleil et les nuages voisins du soleil en une masse un peu molle, et supérieurement des flocons laineux ; lesquels, jaune clair du côté du soleil, et du reste, gris de perle jaunâtre poussière. S’élevant davantage plus loin du soleil, gris de perle moins jaune et laissant entrevoir le ciel qui paraît d’un bel azur, quoique clair ; les nuages d’en haut éclairés par-ci par-là sur le bord, comme si un léger voile couvrait le reste, laissant apercevoir leur brillant.

Léda[197]. Son étonnement naïf en voyant le cygne se jouer dans son sein, autour de ses belles épaules nues et de ses cuisses éclatantes de blancheur. Un sentiment nouveau s’éveille dans son esprit troublé ; elle cache à ses compagnes son mystérieux amour. Je ne sais quoi de divin rayonne dans la blancheur de l’oiseau dont le col entoure mollement ses membres délicats et dont le bec amoureux et téméraire ose effleurer ses charmes les plus secrets. La jeune beauté troublée d’abord et cherchant à se rassurer en pensant que ce n’est qu’un oiseau. Ses transports n’ont pas de témoins. Couchée sous un ombrage frais au bord des ruisseaux qui réfléchissent ses beaux membres nus et dont le cristal effleure le bout de ses pieds, elle demande aux vents l’objet de son ardeur, qu’elle n’ose rappeler.

Sans date. — Sur l’autorité, les traditions, les exemples des maîtres. Ils ne sont pas moins dangereux qu’ils ne sont utiles ; ils égarent ou intimident les artistes ; ils arment les critiques d’arguments terribles contre toute originalité.

— C’est un singulier moyen d’encourager les arts que de donner permission aux mauvais ou médiocres artistes d’exposer trois tableaux et d’interdire aux gens de talent d’en exposer quatre.

1840

Sans date. — En tout objet la première chose à saisir pour le rendre avec le dessin, c’est le contraste des lignes principales. Avant de poser le crayon sur le papier, en être bien frappé. Dans Girodet, par exemple, cela se trouve bien en partie dans son ouvrage, parce qu’à force d’être tendu sur le modèle, il a attrapé à tort et à travers quelque chose de sa grâce, mais cela s’y trouve comme par hasard. Il ne reconnaissait pas le principe en l’appliquant. X…[198] me paraît le seul qui l’ait compris et exécuté. C’est là tout le secret de son dessin. Le plus difficile est comme lui de rappliquer au corps entier. Ingres l’a trouvé dans des détails des mains, etc. Sans artifices pour aider l’œil, il serait impossible d’y arriver, tel que de prolonger une ligne, etc., dessiner souvent à la vitre[199]. Tous les autres peintres, sans en excepter Michel-Ange et Raphaël, ont dessiné d’instinct, de fougue, et ont trouvé la grâce à force d’en être frappés dans la nature ; mais ils ne connaissaient pas le secret de X…[200] : la justesse de l’œil. Ce n’est pas au moment de l’exécution qu’il faut se bander à l’étude avec des mesures, des aplombs, etc. ; il faut de longue main avoir cette justesse qui, en présence de la nature, aidera de soi-même le besoin impétueux de la rendre. Wilkie[201] aussi a le secret. Dans les portraits, indispensable. Quand par exemple on a fait des ensembles avec cette connaissance de cause, qu’on sait pour ainsi dire les lignes par cœur, on pourrait en quelque sorte les reproduire géométriquement sur le tableau. Portraits de femme surtout ; il est nécessaire de commencer par la grâce de l’ensemble. Si vous commencez par les détails, vous serez toujours lourd. Témoin, ayez à dessiner un cheval fin, si vous vous laissez aller aux détails, votre contour ne sera jamais assez accusé.

— On a remarqué à Tripoli que les enfants provenant de noirs et de femmes blanches ne vivaient pas. Les enfants des Mameluks étaient dans le même cas. Avoir une idée des races.

Sans date. — Bien distinguer les différents plans en les circonscrivant respectivement ; les classer chacun dans l’ordre où ils se présentent au jour, discerner avant de peindre ceux qui sont de même valeur. Ainsi, par exemple, dans un dessin sur papier coloré, faire serpenter les luisants avec le blanc ; puis les lumières faites encore avec du blanc, mais moins vif ; ensuite celles des demi-teintes que l’on ménage avec le papier, ensuite une première demi-teinte avec le crayon, etc. Quand sur le bord d’un plan que vous avez bien établi, vous avez un peu plus de clair qu’au centre, vous prononcez d’autant plus son méplat ou sa saillie. C’est là surtout le secret du modelé. On aura beau mettre du noir, on n’aura pas de modelé. Il s’ensuit qu’avec très peu de chose on peut modeler.

1843

16 décembre. — Le poète se sauve par la succession des images, le peintre par leur simultanéité. Exemple : j’ai sous les yeux des oiseaux qui se baignent dans une petite flaque d’eau formée par la pluie, sur le plomb qui recouvre la saillie plate d’un toit ; je vois à la fois une foule de choses que le poète ne peut pas même mentionner, loin de les décrire, sous peine d’être fatigant et d’entasser des volumes, pour ne rendre encore qu’imparfaitement.

Notez que je ne prends qu’un instant : l’oiseau se plonge dans l’eau ; je vois sa couleur, le dessous argenté de ses petites ailes, sa forme légère, les gouttes d’eau qu’il fait voler au soleil, etc… Ici est l’impuissance de l’art du poète ; il faut que de toutes ces impressions il choisisse la plus frappante pour me faire imaginer toutes les autres.

Je n’ai parlé que de ce qui touche immédiatement au petit oiseau ou ce qui est lui ; je passe sous silence la douce impression du soleil naissant, les nuages qui se peignent dans ce petit lac comme dans un miroir, l’impression de la verdure qui est aux environs, les jeux des autres oiseaux attirés près de là, ou qui volent et s’enfuient à tire-d’aile, après avoir rafraîchi leurs plumes et trempé leur bec dans cette parcelle d’eau. Et tous les gestes gracieux, au milieu de ces ébats, ces ailes frémissantes, le petit corps dont le plumage se hérisse, cette petite tête élevée en l’air, après s’être humectée, mille autres détails, que je vois encore en imagination, si ce n’est en réalité. Et encore, en décrivant tout ceci[202]

Sans date. — Il y a des lignes[203] qui sont des monstres : la droite, la serpentine régulière, surtout deux parallèles. Quand l’homme les établit, les éléments les rongent. Les mousses, les accidents rompent les lignes droites de ses monuments. Une ligne toute seule n’a pas de signification ; il en faut une seconde pour lui donner de l’expression. Grande loi. Exemple : dans les accords de la musique une note n’a pas d’expression, deux ensemble font un tout, expriment une idée.

Chez les anciens, les lignes rigoureuses corrigées par la main de l’ouvrier. Comparer des arcs antiques avec ceux de Percier et Fontaine[204]… Jamais de parallèles dans la nature, soit droites, soit courbes.

Il serait intéressant de vérifier si les lignes régulières ne sont que dans le cerveau de l’homme. Les animaux ne les reproduisent pas dans leurs constructions, ou plutôt dans les ébauches de régularité que présentent leurs ouvrages, comme le cocon, l’alvéole. Y a-t-il un passage qui conduit de la matière inerte à l’intelligence humaine, laquelle conçoit des lignes parfaitement géométriques ?

Combien d’animaux en revanche qui travaillent avec acharnement à détruire la régularité ! L’hirondelle suspend son nid sous les sophites du palais, le ver trace son chemin capricieux dans la poutre. De là le charme des choses anciennes et ruinées. Ce qu’on appelle le vernis du temps : la ruine rapproche l’objet de la nature.

— Combien de livres qu’on ne lit pas parce qu’ils veulent être des livres[205] ! Le trop d’étendue, de longueur fatigue. Rien n’est plus important pour l’écrivain que cette proportion. Comme, contrairement au peintre, il présente ses idées successivement, une mauvaise division, trop de détails fatiguent la conception. Au reste, la prédominance de l’inspiration ne comporte pas l’absence de tout génie de combinaison, de même que la prédominance de la combinaison n’explique pas l’absence complète de l’inspiration. Alexandre procédait, selon l’expression de Bossuet, par grandes et impétueuses saillies. Il chérissait les poètes et n’avait que de l’estime pour les philosophes. César chérissait les philosophes et n’avait que de l’estime pour les poètes. Tous les deux sont parvenus au faîte de la gloire, le premier par l’inspiration étayée de la combinaison, le second par la combinaison étayée de l’inspiration. Alexandre fut grand surtout par l’âme et César par l’esprit.

— « … Le vrai mérite d’un bon prince est d’avoir un attachement sincère au bien public, d’aimer sa patrie et la gloire. Je dis la gloire, car l’heureux instinct qui anime les hommes du désir d’une bonne réputation est le vrai principe d’une action héroïque ; c’est le nerf de l’âme qui la réveille de la léthargie pour la porter aux entreprises utiles, nécessaires et louables. » (Frédéric.)

— « L’homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois agir absolument de même. L’homme vulgaire agit absolument de même, sans toutefois s’accorder avec eux. Le premier est facilement servi et difficilement satisfait ; l’autre, au contraire, est facilement satisfait et difficilement servi. » (Confucius.)

1844

Sans date. — Article sur les Expositions annuelles ; sur les inconvénients d’exposer dans les anciennes galeries.

— Des accidents qui peuvent résulter pour les tableaux anciens.

— Autre article sur les vocations multiples des artistes anciens ; voir les Notes pendant mon voyage avec Villot, et lui en demander d’autres.

— Dialogues sur la peinture. Cette forme, quoique vieille, est peut-être la meilleure pour sauver la monotonie et donner du piquant. Elle permet aussi les suspensions, les réflexions de toute sorte, les descriptions, les allusions aux choses les plus variées ; elle peut servir aussi par le contraste des caractères des interlocuteurs.

— Comparaison entre Puget[206] et Michel-Ange (peut venir à propos du dessin de Michel-Ange). Extraire et citer le jugement de M. Émeric-David[207] dans les Éphémérides, in extenso. Cet article pourrait être une apologie de l’art français et une comparaison du mérite de nos maîtres avec ceux de l’Italie surtout, d’où émane, suivant les critiques, toute beauté : Lesueur, son caractère, sa naïveté angélique ; Poussin et sa gravité ; Lebrun, quoique inférieur, peut se comparer aux successeurs des Carrache ; n’a pas, à la vérité, le nerf de ceux-ci et la naïve imitation des Guerchin, mais bien supérieur aux Gortone[208], aux Solimène[209].

— Description de l’esquisse en marbre de l’Alexandre sur Bucéphale.

— Revoir l’ouvrage de Cochin[210] sur la composition des artistes français et étrangers.

21 juin. — De L’abus de l’esprit chez les Français. Ils en mettent partout dans leurs ouvrages, ou plutôt ils veulent qu’on sente partout l’auteur, et que l’auteur soit homme d’esprit et entendu à tout ; de là ces personnages de roman ou de comédie qui ne parlent pas suivant leurs caractères, ces raisonnements sans fin étalant de la supériorité, de l’érudition, etc. ; dans les arts de même. Le peintre pense moins à exprimer son sujet qu’à faire briller son habileté, son adresse ; de là, la belle exécution, la touche savante, le morceau supérieurement rendu… Eh ! malheureux ! pendant que j’admire ton adresse, mon cœur se glace et mon imagination reploie ses ailes[211].

Les vrais grands maîtres ne procèdent pas ainsi. Non, sans doute, ils ne sont pas dépourvus du charme de l’exécution, tout au contraire, mais ce n’est pas cette exécution stérile, matérielle, qui ne peut inspirer d’autre estime que celle qu’on a pour un tour de force. — Paul Véronèse — l’Antique. — C’est qu’il faut une véritable abnégation de vanité pour oser être simple, si toutefois on est de force à l’être ; la preuve, même dans les grands maîtres, c’est qu’ils commencent presque toujours par l’abus que je signale ; dans la jeunesse, où toutes leurs qualités les étouffent, ils donnent la préférence à l’enflure, à l’esprit… ils veulent briller plus que toucher, ils veulent qu’on admire l’auteur dans ses personnages ; ils se croient plats, quand ils ne sont que clairs ou touchants.

— Les auteurs modernes n’ont jamais tant parlé du duel que depuis qu’on ne se bat plus. C’est le ressort principal de leurs narrations, ils donnent à leurs héros une bravoure indomptable ; il semble que s’ils peignaient des poltrons, le lecteur aurait mauvaise idée de la vaillance de l’auteur.

Les héros de lord Byron sont tous des matamores, des espèces de mannequins, dont on chercherait en vain les types dans la nature.

Ce genre faux a produit mille imitations malheureuses.

Rien n’est plus facile cependant que d’imaginer une espèce d’être complètement idéal, que l’on décore à plaisir de toutes les qualités ou de tous les vices extraordinaires qui semblent être l’apanage des natures puissantes.

22 septembre — Il serait plus raisonnable de dire que ces hommes en qui le génie se trouvait uni à une grande faiblesse de constitution, ont senti de bonne heure qu’ils ne pouvaient mener de front l’étude et la vie agitée et voluptueuse comme le commun des hommes organisés à l’ordinaire, et que la modération dont ils ont été conduits à user pour se conserver, a été pour eux l’équivalent de la santé, et a même fini, chez plusieurs, par faire triompher leur tempérament débile, sans parler des charmes de l’étude qui offre des compensations.

Muley-abd-el-Rliaman[212], sultan du Maroc, sortant de son palais, entouré de sa garde, de ses principaux officiers et de ses ministres.

Contre la rhétorique. La préface d’Obermann et le livre lui-même. — Un peu de rhétorique dans cette préface, celle, bien entendu, qui n’est pas de Senancour[213].

La rhétorique se trouve partout : elle gâte les tableaux comme les livres. Ce qui fait la différence entre les livres des gens de lettres et ceux des hommes qui écrivent seulement parce qu’ils ont quelque chose à dire, c’est que dans ces derniers la rhétorique est absente ; elle empoisonne, au contraire, les meilleures inspirations des premiers.

A propos de cette même préface de George Sand, pourquoi ne me satisfait-elle pas ? D’abord, à cause de ce brin de rhétorique qui mêle à la chose même une manière ornée ou recherchée de l’exprimer. Peut-être, si l’auteur s’était moins occupé à faire un morceau d’éloquence et se fût davantage mis la tête dans les mains et bien en face de ses propres sentiments, il m’eût représenté une partie des miens ? J’admire ce qu’il dit, mais il ne me représente pas mes sentiments.

Autre question. N’est-ce pas le côté le plus désolant de cet ouvrage humain que cet incomplet dans l’expression des sentiments, dans l’impression qui résulte de la lecture d’un livre ? Il n’y a que la nature qui fasse des choses entières. En lisant cette préface, je me disais : Pourquoi ce point de vue, et pourquoi pas tel autre, ou pourquoi pas tous deux, ou pourquoi pas tout ce qui peut être dit sur la matière ? Une idée dont on part, en vous conduisant à une autre idée, vous écarte entièrement du point de vue d’ensemble primitif, c’est-à-dire de cette impression générale qu’on conçoit d’un objet. Je compare, pour m’expliquer mieux, la situation d’un auteur qui se prépare à peindre une situation, à exposer un système, à faire un morceau de critique, à celle d’un homme qui, du haut d’une éminence, aperçoit devant lui une vaste contrée remplie de bois, de ruisseaux, de prairies, d’habitations, de montagnes. S’il entreprend d’en donner une idée détaillée et qu’il entre dans un des chemins qui s’offriront devant lui, il arrivera ou à des chaumières, ou à des forêts, ou à quelques parties seulement de ce vaste paysage. Il n’en verra plus et négligera souvent les principales et les plus intéressantes, pour s’être mal engagé dès le début… Mais, me dira-t-on, quel remède voyez-vous à cela ? Je n’en vois point, et il n’en est point. Les ouvrages qui nous semblent les plus complets ne sont que des boutades. Le point de vue qu’on avait au commencement, et duquel tout le reste va découler, vous a peut-être frappé par son aspect le plus mesquin et le moins intéressant ! La verve par occasion ou la persistance à fouiller dans un sol infertile nous fera trouver des passages spéciaux ou vraiment beaux, mais vous n’avez, encore une fois, fait au lecteur qu’une communication imparfaite. Vous rougirez peut-être plus tard, en revoyant votre ouvrage et en méditant, dans de meilleures dispositions, ce qui était votre sujet, de voir combien ce sujet vous a échappé.

Sardanapale[214].

Linge de la femme sur le devant : sur un ton local, gris blanc. Terre de Cassel ou noir de pêche, etc. — Ombres avec bitume, cobalt, blanc et ocre d’or.

Base de la demi-teinte des chairs, terre de Cassel et blanc.

Demi-teinte jaune de la chair, ocre et vert émeraude.

Ajouter aux tons d’ombre habituels sur la palette : Vermillon et ocre d’or.

Ocre et vert émeraude, laque et jaune, ou jaune indien et laque pour frottis ou repiqués.

Laque brûlée et blanc, demi-teinte de chair.

Ébaucher les chairs dans l’ombre avec tons chauds, tels que terre Sienne brûlée, laque jaune et jaune indien, et revenir avec des verts, tels que ocre et vert émeraude.

De même les clairs avec tons chauds, ocre et blanc, vermillon, laque jaune, etc. ; et revenir avec des violets tels que terre de Cassel et blanc, laque brûlée et blanc.

Ne pas craindre, quand le ton de chair est devenu trop blanc par l’addition de tons froids, de remettre franchement les tons chauds du dessous, pour les mêler de nouveau.


— Si on considérait la vie comme un simple prêt, on serait moins exigeant.

Nous ne possédons réellement rien ; tout nous traverse, la richesse, etc.

— À qui ai-je prêté le portrait de Fielding[215] ?


— On n’est jamais long, quand on dit exactement tout ce qu’on a voulu dire. Si vous devenez concis, en supprimant un qui ou un que, mais que vous deveniez obscur ou embarrassé, quel but aurez-vous atteint ? Assurément, ce ne sera pas celui de l’art d’écrire, qui est avant tout de se faire comprendre.

Il faut toujours supposer que ce que vous avez à dire est intéressant ; car s’il n’en était pas ainsi, peu importe que vous soyez long ou concis.

Les ouvrages d’Hugo[216] ressemblent au brouillon d’un homme qui a du talent : il dit tout ce qui lui vient.

Sur la fausseté du système moderne dans les romans. C’est-à-dire cette manie de trompe-l’œil dans les descriptions de lieux, de costumes, qui ne donne au premier abord un air de vérité que pour rendre plus fausse ensuite l’impression de l’ouvrage, quand les caractères sont faux, quand les personnages parlent mal à propos et sans fin, et surtout quand la fable ajustée pour les amener et les faire agir ne présente que le tissu vulgaire ou mélodramatique de toutes les combinaisons usitées pour faire de l’effet. Ils sont comme les enfants, quand ils imitent la représentation des pièces de théâtre. Ils figurent une action telle quelle, c’est-à-dire absurde le plus souvent, avec des décorations formées de vraies branches d’arbres, qui représentent des arbres, etc.

Pour arriver à satisfaire l’esprit, après avoir décrit le théâtre de l’action ou l’extérieur des personnages comme le font Balzac et les autres, il faudrait des miracles de vérité dans la peinture des caractères et dans les discours qu’on prête aux personnages ; le moindre mot sentant l’emphase, la moindre prolixité dans l’expression des sentiments, détruisent tout l’effet de ces préambules, en apparence si naturels. Quand Gil Blas dit que le seigneur *** était un grand écuyer sec et maigre avec des manières précautionneuses, il ne s’amuse pas à me dire comment étaient ses yeux, son habit dans tous ses détails, ou s’il manque un de ces détails, il y en a un qui est tellement caractéristique, qu’il peint tout le personnage, à ce point que les peintures accessoires qu’on ajouterait à celles-là ne produiraient d’autre effet que d’empêcher l’esprit de saisir nettement le trait qui donne la physionomie.

INSPIRATION. — TALENT. — (Pour le Dictionnaire.)

Le vulgaire croit que le talent doit toujours être égal à lui-même et qu’il se lève tous les matins comme le soleil, reposé et rafraîchi, prêt à tirer du même magasin, toujours ouvert, toujours plein, toujours abondant, des trésors nouveaux à verser sur ceux de la veille ; il ignore que, semblable à toutes les choses mortelles, il a un cours d’accroissement et de dépérissement, qu’indépendamment de cette carrière qu’il fournit, comme tout ce qui respire (à savoir : de commencer faiblement, de s’accroître, de paraître dans toute sa force et de s’éteindre par degrés), il subit toutes les intermittences de la santé, de la maladie, de la disposition de l’âme, de sa gaieté ou de sa tristesse. En outre, il est sujet à s’égarer dans le plein exercice de sa force ; il s’engage souvent dans des routes trompeuses ; il lui faut alors beaucoup de temps pour en revenir au point d’où il était parti, et souvent il ne s’y retrouve plus le même. Semblable à la chair périssable, à la vie faible et attaquable par tous les côtés de toutes les créatures, laquelle est obligée de résister à mille influences destructives, et qui demandent ou un continuel exercice ou des soins incessants, pour n’être pas dévoré par cet univers qui pèse sur nous, le talent est obligé de veiller constamment sur lui-même, de combattre, de se tenir perpétuellement en haleine, en présence des obstacles au milieu desquels s’exerce sa singulière puissance. L’adversité et la prospérité sont des écueils également à craindre. Le trop grand succès tend à l’énerver, comme l’insuccès le décourage. Plusieurs hommes de talent n’ont eu qu’une lueur, qui s’est éteinte aussitôt que montée. Cette lueur éclate quelquefois dès leur apparition et disparaît ensuite pour toujours. D’autres, faibles et chancelants, ou diffus, ou monotones en commençant, ont jeté, après une longue carrière presque obscure, un éclat incomparable, tels que Cervantes ; Lewis[217], après avoir fait le Moine, n’a plus rien fait qui vaille. Il en est qui n’ont pas subi d’éclipsé, etc… — Le principal attribut du génie est de coordonner, de composer, d’assembler les rapports, de les voir plus justes et plus étendus.

— Très belle opposition à un homme d’une carnation chaude et jaunâtre : chemise blanc jaune, vêtement rouge, cire à cacheter ; manteau orange terre de Sienne brûlée.

Sans date. — Le Marché d’Arabes dont j’ai commencé une aquarelle en très large.

Soleil couchant, poudreux au fond, etc., dont il y a un bon dessin à la plume.

Les Acteurs de Tanger.

Le Kaïd goûtant le lait que lui offrent les paysans : un bon dessin à la plume.

Juliette sur le lit, la chambre pleine des parents et des amis, nourrice, etc.

Juives de Tanger. (Mlle Mars.)

Berlichingen arrivant chez les Bohémiens, jeunes filles, etc.; pour M. Colet.

La Femme capricieuse et Marphise.

Weislingen enlevé.

Juives de Tanger.

Le Jardin de Méquinez, la fontaine, etc.

Le Pacha de Laroche en route vu par derrière, matin : son bourreau ; cavaliers du fond.

Juives de Méquinez. Petit croquis avec lavis ; porte de cour, devant laquelle elles sont assises.

Juifs de Méquinez. Chez eux, éclairés par la porte.

La Cour de M. Marcussen.

L’antichambre qui y conduit : obscur.

La chambre en haut, chez M. Bell ; on voit la cour par une fenêtre en fer à cheval.

Juives à Tanger, s’appuyant sur le bord des terrasses pour regarder dans la rue.

La Scène du Courban, la porte de Tanger ; les marabouts montés sur le monument de la prière ; les cavaliers, etc.

Le Nègre de Tombouctou dansant au milieu de la famille d’Abraham.

Cuisine de Méquinez. Figures.

Le Barbier de Méquinez, dans le passage de l’entrée de la cour de notre maison.

Bain mauresque.

Les hommes couchés, après le bain, s’habillant et se peignant.

Les différents cafés à Oran.

Fontaine dans une rue à Alger.

Parmi les prisonniers quil délivre, après avoir massacré la garde, Amadis trouve une jeune personne couverte de haillons et attachée à un poteau. Dès qu’il l’eut délivrée, elle embrassa ses genoux.

Le Connétable de Bourbon et la Conscience.

Le Jeune Clifford portant le corps de son père.

Voir dans Ovide Énée changé en dieu, au bord de la mer, je crois, avec une divinité qui le lave des souillures mortelles.

Trajan donne audience à tous les peuples de l’Empire romain : diversité prodigieuse des présents qu’ils apportent ;… animaux.

Le corps de Léandre pleuré et porté dans les flots par les Néréides.

Sujet dans Lara : un chevalier portant le corps d’une femme enveloppée[218].

Sans date. — Pour nettoyer un tableau, moyen de M. Morelli : frotter d’huile de noix ; laisser un jour entier, ensuite enlever l’huile et achever avec de la mie de pain, pour l’enlever tout à fait.

— Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. La discussion s’engagea sur le mot « Obéissance ».

Ce mot-là est bon pour Paris surtout, où les femmes se croient en droit de faire ce qu’elles veulent. Les femmes ne s’occupent que de plaisir et de toilette. Si on ne vieillissait pas, je ne voudrais pas de femme. Ne devrait-on pas ajouter que la femme n’est pas maîtresse de voir quelqu’un qui ne plaît pas à son mari ? Les femmes ont toujours ce mot à la bouche : « Vous voulez m’empêcher de voir qui il me plaît. »

L’adultère, qui dans le Code civil est un mot immense, n’est par le fait qu’une galanterie, une affaire de bal masqué.

Les femmes ont besoin d’être contenues dans ce temps-ci : elles vont où elles veulent ; elles font ce quelles veulent ; elles ont trop d’autorité. Il y a plus de femmes qui outragent leurs maris que de maris qui outragent leurs femmes.

Il faut un frein aux femmes, qui sont adultères pour des clinquants, des vers ; Apollon, etc., les Muses…

1846

Sans date. — Toute licence étant donnée au poète pour l’unité de temps et de lieu, le système de Shakespeare est sans doute le plus naturel, car chez lui, les faits se succèdent comme dans l’histoire : les personnages annoncés, préparés ou non, entrent en scène au moment où ils sont nécessaires, n’y paraissent que quelques minutes s’il le faut, et sont supprimés par la même raison qui les a fait amener, c’est-à-dire par le besoin de l’action. Voilà bien la manière dont les choses se passent dans la nature, mais est-ce là l’art ? On pourrait dire que le système français, au contraire, a enjambé par-dessus les conditions nécessaires à l’art, et que pour être fidèle à ces conditions, il a renoncé à être naturel. Le système français est évidemment le résultat de combinaisons très ingénieuses, pour donner à l’impression plus de nerf, plus d’unité, c’est-à-dire quelque chose de plus artiste ; mais il en résulte que chez les plus grands maîtres, ces moyens sont petits et puérils, et nuisent, à leur manière, à l’impression, par la nécessité de ressorts artificiels, de préparations, etc… Ainsi ce système amène la régularité et une sorte de froide symétrie plutôt que l’unité. Shakespeare a au moins celle d’une vaste campagne remplie d’objets confus, il est vrai, où l’œil hésitera peut-être, au milieu de l’entassement des détails, à saisir un ensemble, mais néanmoins cet ensemble doit ressortir enfin, parce que les circonstances principales, grâce à la force de son génie, s’emparent fortement de l’esprit.

Qu’un temple grec, parfaitement proportionné dans toutes ses parties, saisisse l’imagination et la satisfasse complètement, rien de plus facile à concevoir, le thème de l’architecte est bien autrement simple que celui d’un poète dramatique : il n’y a là ni l’imprévu des événements, ni les caractères excentriques, ni les mouvements ondoyants des passions, pour compliquer de mille manières les effets à produire et la manière de les exprimer : je ne serais pourtant pas éloigné de croire que les inventeurs de l’Unité de temps et de lieu ne se soient figuré qu’au moyen de certaines règles, ils pourraient introduire dans une composition dramatique quelque chose de la simplicité d’impression que l’esprit ressent à la vue d’un temple grec. Rien ne serait plus absurde, d’après ce que je viens de dire de l’immense différence.

24 avril. — J’ai vu hier soir le Déserteur, de Sedaine : voici un genre qui semble bien près de la perfection de l’art dramatique, si ce n’est la perfection même. Il était encore réservé aux Français de modifier eux-mêmes le système grandiose, mais artificiel, de leurs grands génies, de Corneille, de Racine, de Voltaire. L’amour outré du naturel ou plutôt le naturel porté à l’extrême dans des détails accessoires, comme dans les drames de Diderot, de Sedaine, etc., n’empêche pas cette forme d’être un progrès réel : elle laisse une latitude immense pour le développement des caractères et des faits, puisqu’elle permet les changements de lieux et aussi de grands intervalles entre les actes ; et cependant la loi de progression dans l’intérêt, l’art avec lequel les faits et les caractères concourent à augmenter l’effet moral, y est bien supérieur à celui des plus belles tragédies de Shakespeare : on n’y trouve pas ces entrées et ces sorties éternelles, ces changements de décoration, pour apprendre un mot qui se dit à cent lieues de là, cette foule de personnages secondaires, au milieu desquels l’attention se fatigue, en un mot cette absence d’art. Ce sont de magnifiques morceaux, des colonnes, des statues même ; mais on est réduit à faire soi-même en imagination le travail destiné à les recomposer et à en ordonner l’ensemble. Il n’y a pas de drame de deuxième et même de troisième ordre, en France, qui ne soit bien supérieur, comme intérêt, aux ouvrages étrangers : cela tient à cet art, à ce choix dans les moyens d’effet, qui est encore une invention française.

La belle idée d’un Goethe, avec tout son génie, si c’en est un, d’aller recommencer Shakespeare trois cents ans après !… La belle nouveauté que ces drames remplis de hors-d’œuvre, de descriptions inutiles, et si loin, au demeurant, de Shakespeare, par la création des caractères et la force des situations. En suivant le système français des tragédies, il eût été impossible de produire l’effet de la dernière scène du Déserteur, par exemple. Ce changement de lieu de cinq minutes, pour montrer la scène où le déserteur est prêt à subir son arrêt, fait frémir, malgré l’attente où l’on est de voir arriver la grâce. Voilà un effet que nul récit ne pourrait suppléer. Goethe ou tel autre de cette école eût mis cette scène sans doute, mais nous en aurait montré vingt autres auparavant et d’un médiocre intérêt. Il n’aurait pas manqué de mettre en action la jeune fille demandant au roi la grâce de son amant : il eût peut-être trouvé que c’était introduire de la variété dans l’action. Il n’est même peut-être pas possible, avec ce système, de supprimer grand’chose dans le fait matériel ; sans cela, il n’y a plus de proportion entre les faits que l’on montre aux spectateurs et ceux qu’on ne fait que raconter. Ainsi ces sortes de pièces ne marchent que par saccades : c’est comme dans le roulis où vous n’avancez que tout à fait penché d’un seul côté, ou tout à fait penché de l’autre ; de là, fatigue, ennui pour le spectateur, forcé de s’atteler à la machine de l’auteur et de suer avec lui, pour se tirer de toutes ces évolutions de contrées et de personnages. Il est clair que, dans un drame anglais ou allemand, la dernière scène du Déserteur, où le théâtre change, pour produire un grand effet, venant après vingt ou trente changements d’un moindre intérêt, doit trouver le spectateur plus froid, plus difficile à remuer. Ce fait, dans le génie de Goethe, de n’avoir su tirer aucun parti de l’avancement de l’art à son époque, de l’avoir plutôt fait rétrograder aux puérilités des drames espagnols et anglais, le classe parmi les esprits mesquins et entachés d’affectation. Cet homme qui se voit toujours faire, n’a pas même le sens de choisir la meilleure route, quand toutes les routes sont tracées avant lui et autour de lui, et déjà parcourues admirablement. Lord Byron, dans ses drames, a su, du moins, se préserver de cette affectation d’originalité : il reconnaissait le vice du système de Shakespeare, et, tout en étant loin de comprendre le mérite des grands tragiques français, la justesse de son esprit lui montrait néanmoins la supériorité du goût et le sens de cette forme.

25 avril. — Partant pour Champrosay.

— Je lis dans le Meunier d’Angibault[219] la scène où un jeune homme du peuple refuse la main d’une marquise, sous le prétexte de la différence de caste… Ils ne considèrent pas (les utopistes) que le bourgeois n’était pas autrefois une puissance ; aujourd’hui il est tout.

22 mai. — A propos de la pensée précédente, à savoir, cette facilité de l’enfance à imaginer, à combiner, à propos de cette puissance singulière, j’ai été conduit à cette autre idée, à cette question que je me suis faite tant de fois : Où est le point précis où notre pensée jouit de toute sa force ? Voilà des enfants, Senancour et moi, s’il vous plaît, et sans doute beaucoup d’autres, qui sommes doués de facultés infiniment supérieures à celles des hommes faits. Je vois, d’un autre côté, des gens enivrés par l’opium ou le haschisch, qui arrivent à des exaltations de la pensée qui effrayent, qui ont des perceptions totalement inconnues à l’homme de sang-froid, qui planent au-dessus de l’existence et la prennent en pitié, à qui les bornes de notre imagination ordinaire paraissent comme celles d’un petit village que nous verrions perdu dans le lointain d’une plaine, quand nous sommes arrivés sur des hauteurs immenses et perdues au-dessus des nuages. D’un autre côté, nous voyons la simple inspiration journalière d’un artiste qui compose, conduire son esprit à une lucidité, à une force qui n’a rien de commun avec le simple bon sens de tous les moments, et cependant qui est-ce qui conduit et décide ordinairement tous les événements de ce monde, si ce n’est ce simple bon sens si insuffisant dans tant de cas ?

On m’opposera que, pour le train ordinaire de la vie, cette lumière naturelle, exempte d’intermittences, est suffisante ; mais il faudra avouer aussi que dans un nombre très considérable d’autres circonstances, ces hommes si raisonnablement suffisants aux exigences ordinaires de la vie, sont non seulement tout à fait insuffisants, mais peuvent être considérés comme des fous véritables (c’est ce qui fait les mauvais généraux, les mauvais médecins), et uniquement parce qu’ils sont dépourvus de la lumière supérieure… Cet homme raisonnable qui compose péniblement et avec de grands efforts de cervelle, de mauvais ouvrages, qui le rendent un objet de risée, est certainement aussi fou que celui qui se figure être Jupiter, ou qu’il va mettre le soleil dans sa poche ; au contraire, cet homme inspiré, dont la conduite semble le plus souvent à tous ces sages vulgaires celle d’un écervelé et d’un maniaque, devient, la plume à la main, l’interprète de la vérité universelle, prête aux passions leur langage, séduit, entraîne les cœurs, et laisse des traces ineffaçables dans la mémoire des hommes. Voyez les effets de l’éloquence ; voyez cette cause soutenue avec toute la raison imaginable par un homme froid et simplement doué de ce qu’on appelle le bon sens, et comparez à cette marche lente, à ces moyens ternes, ce que serait celle d’un esprit impétueux et lumineux tout à la fois, s’emparant de toutes ces ressources qui périssent dans des mains inertes, arrachant la conviction, portant le flambeau dans les entrailles de la question, forçant l’attention par le langage animé de la vérité ou de quelque chose qui en a l’air, à force de talent et de chaleur d’âme.

Comment se fait-il que dans une demi-ivresse, certains hommes, et je suis de ce nombre, acquièrent une lucidité de coup d’œil bien supérieure, dans beaucoup de cas, à celle de leur état calme ? Si, dans cet état, je relis une page dans laquelle je ne voyais rien à reprendre auparavant, j’y vois à l’instant, sans hésitation, des mots choquants, de mauvaises tournures, et je les rectifie avec une extrême facilité. Dans un tableau, de même : les incorrections, les gaucheries me sautent aux yeux ; je juge ma peinture comme si j’étais un autre que moi-même.

Ainsi voilà l’enfance, où les organes, à ce qu’il semble, sont imparfaits ; voilà le preneur d’opium, qui est pour l’homme de sang-froid un vrai fou, et puis encore celui qui a déjeuné plus que d’habitude et à qui nous n’irions pas demander conseil pour une affaire importante ; voilà, dis-je, des êtres qui semblent tout à fait hors de l’état commun, qui raisonnent, qui combinent, qui devinent, qui inventent avec une puissance, une finesse, une portée infiniment supérieure à ce que l’homme simplement raisonnable peut se flatter de tirer et d’obtenir de sa cervelle rassise. Gros, dans le temps de ses beaux ouvrages, déjeunait avec du vin de Champagne, en travaillant. Hoffmann a trouvé certainement dans le punch et le vin de Bourgogne ses meilleurs contes ; quant aux musiciens, il est reconnu d’un consentement universel que le vin est leur Hippocrène…

Quel est l’homme si froid au potage qui ne s’anime à l’entremets et n’arrive quelquefois aux fruits tout étonné lui-même, en étonnant les autres, de sa verve ? M. Fox n’arrivait guère à la tribune que dans un état d’ivresse ; Sheridan et quelques autres de même ; il est vrai que ce sont des Anglais. Il ne faudrait pourtant pas imiter ce fameux Suisse dont me parlait je ne sais qui, lequel, voyant les bons effets d’un coup de vin pris à propos dans certains cas de maladie, était devenu un ivrogne fieffé, pour se mettre à l’abri de toute espèce de maladies. On a vu beaucoup de musiciens qui, pour conserver leur dieu, c’est-à-dire leur bouteille, avaient été trouvés morts au coin des bornes.

Boissard[220] jouait, dans l’état d’ivresse du haschisch, un morceau de violon, comme cela ne lui était jamais arrivé, du consentement des gens présents.

Champrosay, 3 juillet[221]. — Extraits de Rousseau sur l’origine des langues.

L’homme qui fait un livre s’impose l’obligation de ne pas se contredire. Il est censé avoir pesé, balancé ses idées, de manière à être conséquent avec lui-même. Au contraire, dans un livre comme celui de Montaigne, qui n’est autre chose que le tableau mouvant d’une imagination humaine, il y a tout l’intérêt du naturel et toute la vivacité d’impressions rendues, exprimées aussitôt que senties. J’écris sur Michel-Ange : je sacrifie tout à Michel-Ange. J’écris sur le Puget : ses qualités seules réapparaissent ; je ne puis rien lui comparer. Tout ce qu’on peut exiger d’un écrivain, c’est-à-dire d’un homme, c’est que la fin de la page soit conséquente avec le commencement. Le défaut de sincérité que tout homme de bonne foi trouvera à tous les livres ou à presque tous, vient de ce désir si ridicule de mettre sa pensée du moment en harmonie avec celle de la veille. « Mon ami, tu étais hier dans une disposition à voir tout bleu ; aujourd’hui tu vois tout rouge, et tu te bats contre ton sentiment. » Mentem mortalia tangunt. Le plus beau triomphe de l’écrivain est de faire penser ceux qui peuvent penser ; c’est le plus grand plaisir qu’on puisse procurer à cette dernière classe de lecteurs. Quant à la prétention d’amuser ceux qui ne pensent pas, est-il une âme noble qui consente à s’abaisser à ce rôle de proxénète de l’esprit ?

Pour le peu que j’ai fait de littérature, j’ai toujours éprouvé que, contrairement à l’opinion reçue et accréditée, surtout parmi les gens de lettres, il entrait véritablement plus de mécanisme dans la composition et l’exécution littéraire que dans la composition et l’exécution en peinture. Il est bien entendu qu’ici mécanisme ne veut pas dire ouvrage de la main, mais affaire de métier, dans laquelle n’entre pour rien l’inspiration, soit dit en passant pour MM. les littérateurs, qui ne croient pas être des ouvriers, parce qu’ils ne travaillent pas avec la main. J’ajouterai même, pour ce qui me concerne, et eu égard au peu d’essais que j’ai faits en littérature, que dans les difficultés matérielles que présente la peinture, je ne connais rien qui réponde au labeur ingrat de tourner et retourner des phrases et des mots, soit pour éviter une consonance, une répétition, soit enfin pour ajouter à la pensée des mots qui n’en donnent pas une idée précise. J’ai entendu dire à tous les gens de lettres que leur métier était diabolique, qu’il faut leur arracher leur besogne, et qu’il y avait une partie ingrate dont aucune facilité ne pouvait dispenser. Lord Byron dit : « Le besoin décrire bouillonne en moi comme une torture dont il faut que je me délivre, mais ce n’est jamais un plaisir, au contraire ; la composition ni est un labeur violent. »… Je suis bien sûr que Raphaël, Rubens, Paul Véronèse, Murillo, tenant le pinceau ou le crayon, n’ont jamais rien éprouvé de semblable. Ils étaient sans doute animés d’une sorte de fièvre qui saisit les grands talents dans l’exécution, et ce n’est pas sans une agitation inquiète ; mais cette inquiétude, qui est l’appréhension de ne pas être aussi sublime que le comporte leur génie, est loin d’être un tourment ; c’est un aiguillon sans lequel on ne ferait rien, et qui même est le présage de la réalisation du sublime pour ces natures privilégiées. Pour un véritable peintre, les moindres accessoires présentent de l’amusement dans l’exécution, et l’inspiration anime les moindres détails.

19 juillet. — Voltaire dit très justement qu’une fois qu’une langue est fixée par un certain nombre de bons auteurs, il n’y a plus à la changer. La raison, dit-il, en est bien simple : c’est que si l’on change la langue indéfiniment, ces bons auteurs finissent par ne plus être compris. Cette raison est, en effet, excellente, car à supposer qu’au milieu des innovations du langage ou à leur faveur, il s’élève de nouveaux talents, leur acquisition sera d’un médiocre intérêt, s’il faut leur sacrifier l’intelligence des anciens chefs-d’œuvre. D’ailleurs, quel besoin a-t-on d’innover dans le langage ? Voyez tous ces hommes marquants de la même époque ; ne semble-t-il pas que la langue se diversifie sous leur plume ? Voyez dans un art voisin, la musique : ici sa langue, par force, n’est pas fixée ; il est malheureusement vrai que l’invention d’un instrument nouveau, que de certaines combinaisons harmoniques qui auraient échappé aux devanciers, vont faire, je n’ose dire avancer l’art, mais changer entièrement, pour l’oreille, la signification ou l’impression de certains effets. Qu’arrive-t-il de là ? C’est qu’au bout de trente ans, les chefs-d’œuvre ont vieilli, et ne causent plus d’émotion. Qu’est-ce que les modernes ont à mettre à côté des Mozart et des Cimarosa ?… Et à supposer que Beethoven, Rossini et Weber, les derniers venus, ne vieillissent pas à leur tour, faut-il que nous ne les admirions qu’en négligeant les sublimes maîtres, qui non seulement sont tout aussi puissants qu’eux, mais encore ont été leurs modèles, et les ont menés où nous les voyons ?

27 août. — Prêté à Villot[222] cinq dessins : le grand dessin du Vitrail de Taillebourg[223], le Mendiant à la pluie[224], la Fiancée de Lammermoor[225], et deux autres.

Prêté au Musée le tableau des Empereurs turcs.

17 septembre. — Prêté à Villot une aquarelle : Le Christ au jardin des Oliviers[226], figure seule, et le calque d’icelui.

— Un original se faisant nommer Sidi-Mohammed ben Serrour est arrivé, il y a quelque temps, à Marseille, venant du Maroc, et jouant l’homme d’importance. Le public la cru aussitôt chargé de quelque négociation relative au traité pendant avec le Maroc. Les autorités ont rivalisé de zèle pour l’accueillir comme un hôte distingué, le préfet l’a accablé de civilités ; on lui fit les honneurs de la parade ; et il se prêtait à tout cela avec une dignité insouciante et majestueuse sous laquelle on croyait entrevoir une grande profondeur diplomatique. Sur la fin de son séjour, il a donné à connaître qu’il accepterait avec plaisir un témoignage de souvenir de la part des Marseillais, et a plus particulièrement fait savoir que ce qu’il désirait était une montre. Aussitôt on a fait venir de Paris une montre de prix que le Marocain a daigné recevoir. Le lendemain, il était parti, sans qu’on sût de quel côté et sans révéler ces profondes combinaisons qui tenaient en éveil l’attention publique.

— J’établis que, en général, ce ne sont pas les plus grands poètes qui prêtent le plus à la peinture ; ceux qui y prêtent le plus sont ceux qui donnent une plus grande place aux descriptions. La vérité des passions et du caractère n’y est pas nécessaire. Pourquoi l’Arioste, malgré des sujets très propres à la peinture, incite-t-il moins que Shakespeare et lord Byron, par exemple, à représenter en peinture ses sujets ? Je crois que c’est, d’une part, parce que les deux Anglais, bien qu’avec quelques traits principaux qui sont frappants pour l’imagination, sont souvent ampoulés et boursouflés. L’Arioste, au contraire, peint tellement avec les moyens de son art, il abuse si peu du pittoresque, de la description interminable ; on ne peut rien lui dérober. On peut prendre d’un personnage de Shakespeare l’effet frappant, l’espèce de vérité pittoresque de son personnage, et y ajouter, suivant ses facultés, un certain degré de finesse ; mais l’Arioste !…

— Les Bretons croient que le singe est l’ouvrage du diable. Celui-ci, après avoir vu l’homme, création de Dieu, croit pouvoir, à son tour, créer un être à mettre en parallèle, mais il n’arrive qu’à une créature ébauchée et hideuse, emblème de l’impuissance orgueilleuse.

— Walter Scott dit, dans une lettre écrite peu avant sa mort, que la maladie dont il souffrait et qui l’entraîna au tombeau peu après, devait son origine à un excès de travail intellectuel. A l’occasion de sa fortune perdue, il lui arriva de travailler plus qu’il n’avait l’habitude, c’est-à-dire sept et huit heures. Il dit que quatre à cinq heures, tout au plus, de travail d’imagination sont suffisantes. On peut, dit-il, travailler au delà pour des compilations, etc.

Je crois éprouver que ce dernier me serait peut-être plus interdit que l’autre ; tout travail où l’imagination n’a pas de part m’est impossible.

23 septembre, en revenant de Champrosay. — Voici un exemple de la difficulté qu’il y a à s’entendre en ménage et à voir de la même manière. J’ai été visiter, à peu de distance de mon logis, une maison de campagne qui est à vendre. Le propriétaire est un directeur de spectacles ou de funambules enrichi, qui a fait là, depuis quatre à cinq ans qu’il y est installé, des folies de dépense : ponts chinois, rocailles, cabinets en verre de couleur avec sofas, lac encadré proprement dans du zinc, fruits magnifiques du reste et plantations dont il n’avait encore que le désagrément, puisqu’elles sont toutes fraîches. Mon homme ayant perdu sa femme se remarie : il a soixante ans ; il prend un jeune tendron de vingt ans qui n’a pas le sou, par-dessus le marché. Au bout de quatre mois, sa jeune et charmante épouse prend en dégoût la maison de campagne, et l’époux la met en vente.

Quand j’ai appris cette histoire, j’ai pensé tout de suite que le plus grand malheur de ce pauvre homme n’est pas ce qui lui est arrivé là ; il n’est qu’à la préface d’une longue histoire, et les regrets qu’il donnera à ses espaliers et à ses petits appartements arrangés pour ses vieux loisirs, seront bien vite des roses en comparaison des soucis qui l’attendent.

— Constable dit que la supériorité du vert de ses prairies tient à ce qu’il est un composé d’une multitude de verts différents. Ce qui donne le défaut d•intensité et de vie à la verdure du commun des paysagistes, c’est qu’ils la font ordinairement d’une teinte uniforme.

Ce qu’il dit ici du vert des prairies, peut s’appliquer à tous les autres tons.

De l’importance des accessoires. Un très petit accessoire détruira quelquefois l’effet d’un tableau : les broussailles que je voulais mettre derrière le tigre de M. Roché[227] ôtaient la simplicité et l’étendue

des plaines du fond.

1847

Mardi 19 janvier. — A dix heures et demie chez Gisors[228], pour le projet de l’escalier du Luxembourg. Ensuite à la galerie retrouver M. Masson[229] ; il renonce de lui-même à graver le tableau. Chez Leleux[230] ; causé d’un projet d’exposition. Temps superbe : gelée.

— Panthéon. Coupole de Gros ; hélas ! maigreur, inutilité.

Les pendentifs de Gérard que je ne connaissais pas : la Mort, la Gloire, avec Napoléon dans ses bras, et je ne sais quel Sauvage à genoux sur le devant ; la Patrie, une grande femme armée et environnée de crêpes près d’un tombeau, gens prosternés, une figure volante sur le tombeau, qui est la seule belle chose de tout cet ouvrage : belle tournure, beau mouvement, l’œil poché par je ne sais quel accident ; la Justice : il m’est impossible de me rappeler la moindre chose de ce tableau. La Mort : une femme soutient ou frappe, on ne sait lequel, un homme encore jeune, qui cherche à se retenir à un monument dont le caractère est incertain ; sa pose n’est pas mauvaise ; sur le devant, autres gens prosternés incompréhensibles.

Tout cela d’une couleur affreuse : des ciels ardoise, des tons qui percent les uns avec les autres, de tous côtés. Le luisant de la peinture achève de choquer et donne une maigreur insupportable à tout cela. Un cadre doré d’un caractère peu assorti à celui du monument, prenant trop de place pour la peinture, etc.

— Ensuite chez Vimont[231], mon élève. Vu un Prométhée, sur son rocher, avec des nymphes qui le consolent ; l’idéal manque.

De chez Vimont au Jardin des plantes, à travers un quartier que je n’ai jamais vu :… petits passages occupés par des brocanteurs ; toute une famille logée dans une échoppe, qui est à la fois la boutique, la cuisine, la chambre à coucher.

— Cabinet d’histoire naturelle public.

Éléphants, rhinocéros, hippopotames, animaux étranges ! Rubens l’a rendu à merveille. J’ai été pénétré, en entrant dans cette collection, d’un sentiment de bonheur. A mesure que j’avançais, ce sentiment augmentait ; il me semblait que mon être s’élevait au-dessus des vulgarités ou des petites idées, ou des petites inquiétudes du moment. Quelle variété prodigieuse d’animaux, et quelle variété d’espèces, de formes, de destination ! A chaque instant, ce qui nous paraît la difformité à côté de ce qui nous semble la grâce. Ici les troupeaux de Neptune, les phoques, les morses, les baleines, l’immensité du poisson, à l’œil insensible, à la bouche stupidement ouverte ; les crustacés, les araignées de mer, les tortues ; puis la famille hideuse des serpents, le corps énorme du boa, avec sa petite tête ; l’élégance de ses anneaux roulés autour de l’arbre ; le hideux dragon, les lézards, les crocodiles, les caïmans, le gavial monstrueux, dont les mâchoires deviennent tout à coup effilées et terminées à l’endroit du nez par une saillie bizarre. Puis les animaux qui se rapprochent de notre nature : les innombrables cerfs, gazelles, élans, daims, chèvres, moutons, pieds fourchus, têtes cornues, cornes droites, tordues en anneaux ; l’aurochs, race bovine ; le bison, les dromadaires et les chameaux ; les lamas, les cigognes qui y touchent ; enfin la girafe, celles de Levaillant, recousues, rapiécées ; mais celle de 1827 qui, après avoir fait le bonheur des badauds et brillé d’un éclat incomparable, a payé à son tour le funèbre tribut, mort aussi obscure que son entrée dans le monde avait été brillante ; elle est là toute raide et toute gauche, comme la nature l’a faite. Celles qui l’ont précédée dans ces catacombes avaient été empaillées, sans doute, par des gens qui n’avaient pas vu l’allure de l’animal pendant sa vie : on leur a redressé fièrement le col, ne pouvant imaginer la bizarre tournure de cette tête portée en avant, comme l’enseigne d’une créature vivante.

Les tigres, les panthères, les jaguars, les lions !

D’où vient le mouvement que la vue de tout cela a produit chez moi ? De ce que je suis sorti de mes idées de tous les jours qui sont tout mon monde, de ma rue qui est mon univers. Combien il est nécessaire de se secouer de temps en temps, de mettre la tête dehors, de chercher à lire dans la création, qui n’a rien de commun avec nos villes et avec les ouvrages des hommes ! Certes, cette vue rend meilleur et plus tranquille.

En sortant de là, les arbres ont eu leur part d’admiration, et ils ont été pour quelque chose dans le sentiment de plaisir que cette journée m’a donné… Je suis revenu par l’extrémité du jardin sur le quai. A pied une partie du chemin et l’autre dans les omnibus. J’écris ceci au coin de mon feu, enchanté d’avoir été, avant de rentrer, acheter cet agenda, que je commence un jour heureux. Puissé-je continuer souvent à me rendre compte ainsi de mes impressions ! J’y verrai souvent ce qu’on gagne à noter ses impressions et à les creuser, en se les rappelant.

— Statue de Buffon pas mauvaise, pas trop ridicule. Bustes des grands naturalistes français, Daubenton, Cuvier, Lacépède, etc., etc.

20 janvier. — Travaillé au tableau de Valentin[232] fait le fond le soir chez J…

M. Auguste m’a prêté une aquarelle, Cheval noir, plus deux volumes des Souvenirs de la Terreur ; il m’a rendu la petite galerie d’Alger (tablette) et un portemanteau.

En rentrant le soir, j’ai trouvé la pièce de Ponsard qu’il avait pris la peine d’apporter[233].

21 janvier. — Resté chez moi toute la journée. Le pastel du lion, pour les inondés. Composé trois sujets : le Christ portant sa croix, d’après une ancienne sépia ; le Christ au jardin des Oliviers, pour M.  Roché[234] ; le Christ étendu sur une pierre, reçu par les saintes femmes.

Je lis les Souvenirs de la Terreur, de G. Duval[235]. Les frais de mise en scène, les conversations supposées, imaginées, pour donner de la couleur et de la réalité, ôtent toute confiance. La haine systématique contre la révolution se montre trop à découvert. L’historien cependant aurait à profiter dans cette lecture, non pour les petits faits qui y sont rapportés, mais il y verrait, à travers la partialité de l’écrivain, qu’il y a fort à rabattre de l’enthousiasme et de la spontanéité dans les mouvements que l’on admire le plus à cette époque. Ce qu’on y voit des rouages subalternes réduit à la proportion de complots ce qui paraît souvent dans l’histoire l’effet du sentiment national.

22 janvier. — Commencé et avancé beaucoup le pastel représentant le Christ aux Oliviers.

Robert Bruce[236], le soir, avec Mme de Forget.

— Quand j’irai voir le tableau de Rubens, rue Taranne, aller chez Mme Cavé[237].

23 janvier. — Composé le Portement de croix. Continué le pastel du Christ.

— Dans le transept de Saint-Sulpice[238], sujets qui pourraient convenir : Assomption. — Ascension. — Moïse recevant les tables de la loi, le peuple au bas de la montagne, les anciens à mi-chemin, en bas et groupés, en s’étageant, armée, chevaux, femmes, camp. — Moïse sur la montagne, tenant ses bras élevés pendant la bataille. — Déluge. — Tour de Babel. — Apocalypse. — Crucifiement, les morts ressuscitant dans le bas de la composition ; soldats partageant les habits ; anges dans le haut, recueillant le précieux sang et retournant au ciel. — Dans le Portement de croix, sur le plan en dessous du Christ, saintes femmes montant péniblement.

Penser, pour ces tableaux, à la belle exagération des chevaux et des hommes de Rubens, surtout dans la Chasse de Soutman[239].

— L’Ange exterminant l’armée des Assyriens.

Quatre beaux sujets pour le transept de Saint-Sulpice seraient quant à présent :

1e Le Portement de croix. — Le Christ vers le milieu de la composition succombant sous le faix ; sainte Véronique, etc. ; en avant, les larrons montant ; plus bas, la Vierge, ses amies, le peuple et soldats.

2e En pendant, la Mise au sépulcre. La croix en haut, avec bourreaux, soldats emportant les échelles et instruments ; le corps des larrons resté sur la croix ; anges versant des parfums sur la croix du Christ, ou pleurant ; au milieu, le Christ porté par les hommes et suivi par les saintes femmes ; le groupe descendant vers une caverne où des disciples préparent le tombeau. Hommes levant la pierre ; anges tenant une torche. Le dessous de la montagne, effet de lumière, etc.

3e Apocalypse. — Le sujet déjà médité.

4e L’Ange renversant l’année des Assyriens. — L’armée montant dans les roches ; chevaux et chars renversés.

— Venu M. Wertheimber[240] ; il me demande la Course d’Arabes.

— Le soir, chez Deforge[241]. Vu Laurent Jan[242]. — Chez Pierret. Villot et sa femme.

Temps magnifique. Lune. Revenu à pied très tard, avec plaisir.

— Travaillé aux Femmes d’Alger[243].

— Villot me parle du papier transparent pour lithographies.

24 janvier. — Le soir, chez M. Thiers. Revu d’Aragon. Quand il n’y avait plus que quelques personnes, il nous a parlé du maréchal Soult. Il nous a dit qu’il mettait au défi de lui trouver une seule action d’éclat dans sa vie. Très laborieux, etc… Au camp de Boulogne, il fut un des instruments de l’élévation à l’Empire. On ne savait comment s’y prendre. L’armée, tout attachée qu’elle était au premier Consul, le Sénat, s’y seraient probablement refusés. On eut l’idée, et je pense que ce fut le général Soult, de faire signer une pétition à un corps désorganisé de dragons, lequel, étant mis à pied et désœuvré, était tout voisin de la démoralisation qu’entraîne l’oisiveté chez les soldats. Ils signèrent la pétition, qui fut présentée au Sénat comme le vœu de l’armée. Cambacérès était contre. Fouché, voulant également rentrer en grâce, se remua beaucoup. Le Sénat imita dans cette circonstance l’exemple du Sénat de Rome, dans le temps des empereurs… Ils s’empressaient de nommer à l’avance celui qu’ils voyaient sur le point de l’être par les soldats.

25 janvier. — L’influence des lignes principales est immense dans une composition.

J’ai sous les yeux les Chasses de Rubens ; une entre autres, celle aux lions, gravée à l’eau-forte par Soutman, où une lionne s’élançant du fond du tableau est arrêtée par la lance d’un cavalier qui se retourne ; on voit la lance plier en s’enfonçant dans le poitrail de la bête furieuse. Sur le devant, un cavalier maure renversé ; son cheval, renversé également, est déjà saisi par un énorme lion, mais l’animal se retourne avec une grimace horrible vers un autre combattant étendu tout à fait par terre, qui, dans un dernier effort, enfonce dans le corps du monstre un poignard d’une largeur effrayante ; il est comme cloué à terre par une des pattes de derrière de l’animal, qui lui laboure affreusement la face en se sentant percer. Les chevaux cabrés, les crins hérissés, mille accessoires, les boucliers détachés, les brides entortillées, tout cela est fait pour frapper l’imagination, et l’exécution est admirable. Mais l’aspect est confus, l’œil ne sait où se fixer, il a le sentiment d’un affreux désordre ; il semble que l’art n’y a pas assez présidé, pour augmenter par une prudente distribution ou par des sacrifices l’effet de tant d’inventions de génie.

Au contraire, dans la Chasse à l’hippopotame, les détails n’offrent point le même effort d’imagination ; on voit sur le devant un crocodile qui doit être assurément dans la peinture un chef-d’œuvre d’exécution ; mais son action eût pu être plus intéressante. L’hippopotame, qui est le héros de l’action, est une bête informe qu’aucune exécution ne pourrait rendre supportable. L’action des chiens qui s’élancent est très énergique, mais Rubens a répété souvent cette intention. Sur la description, ce tableau semblera de tout point inférieur au précédent ; cependant, par la manière dont les groupes sont disposés, ou plutôt du seul et unique groupe qui forme le tableau tout entier, l’imagination reçoit un choc, qui se renouvelle toutes les fois qu’on y jette les yeux, de même que, dans la Chasse aux lions, elle est toujours jetée dans la même incertitude par la dispersion de la lumière et l’incertitude des lignes.

Dans la Chasse à l’hippopotame, le monstre amphibie occupe le centre ; cavaliers, chevaux, chiens, tous se précipitent sur lui avec fureur. La composition offre à peu près la disposition d’une croix de Saint-André, avec l’hippopotame au milieu. L’homme renversé à terre et étendu dans les roseaux sous les pattes du crocodile, prolonge par en bas une ligne de lumière qui empêche la composition d’avoir trop d’importance dans la partie supérieure, et ce qui est d’un effet incomparable, c’est cette grande partie du ciel qui encadre le tout de deux côtés, surtout dans la partie gauche qui est entièrement nue, et donne à l’ensemble, par la simplicité de ce contraste, un mouvement, une variété, et en même temps une unité incomparables.

26 janvier. — Travaillé à la Course arabe.

Dîné chez M. Thiers. Je ne sais que dire aux gens que je rencontre chez lui, et ils ne savent que me dire. De temps en temps, on me parle peinture, en s’apercevant de l’ennui que me causent ces conversations des hommes politiques, la Chambre, etc.

Que ce genre moderne, pour le dîner, est froid et ennuyeux ! Ces laquais, qui font tous les frais, en quelque sorte, et vous donnent véritablement à dîner… Le dîner est la chose dont on s’occupe le moins : on le dépêche, comme on s’acquitte d’une désagréable fonction. Plus de cordialité, de bonhomie. Ces verreries si fragiles… luxe sot ! Je ne puis toucher à mon verre sans le renverser et jeter sur la nappe la moitié de ce qu’il contient. Je me suis échappé aussitôt que j’ai pu.

La princesse Demidoff y est venue. M. de Rémusat y dînait ; c’est un homme charmant, mais après bonjour et bonsoir, je ne sais que lui dire.

27 janvier. — Travaillé aux Arabes en course.

— Le soir, été voir Labbé, puis Leblond. Garcia[244] y était.

Parlé de l’opinion de Diderot sur le comédien. Il prétend que le comédien, tout en se possédant, doit être passionné. Je lui soutiens que tout se passe dans l’imagination. Diderot, en refusant toute sensibilité à l’acteur, ne dit pas assez que l’imagination y supplée. Ce que j’ai entendu dire à Talma explique assez bien les deux effets combinés de l’espèce d’inspiration nécessaire au comédien et de l’empire qu’il doit en même temps conserver sur lui-même. Il disait être en scène parfaitement le maître de diriger son inspiration et de se juger, tout en ayant l’air de se livrer ; mais il ajoutait que si, dans ce moment, on était venu lui annoncer que sa maison était en feu, il n’eût pu s’arracher à la situation : c’est le fait de tout homme en train d’un travail qui occupe toutes ses facultés, mais dont l’âme n’est pas, pour cela, bouleversée par une émotion.

Garcia, en défendant le parti de la sensibilité et de la vraie passion, pense à sa sœur, la Malibran. Il nous a dit, comme preuve de son grand talent de comédienne, qu’elle ne savait jamais comment elle jouerait. Ainsi, dans le Roméo, quand elle arrive au tombeau de Juliette, tantôt elle s’arrêtait, en entrant, contre un pilier, dans un abattement douloureux, tantôt elle se prosternait en sanglotant, devant la pierre, etc. ; elle arrivait ainsi à des effets très énergiques et qui semblaient très vrais, mais il lui arrivait aussi d’être exagérée et déplacée, par conséquent insupportable. Je ne me rappelle pas l’avoir jamais vue noble. Quand elle arrivait le plus près du sublime, ce n’était jamais que celui que peut atteindre une bourgeoise ; en un mot, elle manquait complètement d’idéal. Elle était comme les jeunes gens qui ont du talent, mais dont l’âge plus bouillant et l’inexpérience leur persuadent toujours qu’ils n’en feront jamais assez ; il semblait qu’elle cherchât toujours des effets nouveaux dans une situation. Si l’on s’engage dans cette voie, on n’a jamais fini : ce n’est jamais celle du talent consommé ; une fois ses études faites et le point trouvé, il ne s’en départ plus… C’était le propre du talent de la Pasta. C’est ainsi qu’ont fait Rubens, Raphaël, tous les grands compositeurs. Outre qu’avec l’autre méthode, l’esprit se trouve toujours dans une perpétuelle incertitude, la vie se passerait en essais sur un seul sujet. Quand la Malibran avait fini sa soirée, elle était épuisée : la fatigue morale se joignait à la fatigue physique, et son frère convient qu’elle n’eût pu vivre longtemps ainsi.

Je lui dis que Garcia, son père, était un grand comédien, constamment le même, dans tous ses rôles, malgré son inspiration apparente. Il lui avait vu, pour l’Othello, étudier une grimace devant la glace ; la sensibilité ne procéderait pas ainsi.

Garcia nous contait encore que la Malibran était embarrassée de l’effet quelle devait chercher pour le moment où l’arrivée imprévue de son père suspend les transports de sa joie, quand elle vient d’apprendre qu’Othello est vivant. Elle consultait à cet égard Mme Naldi, la femme du Naldi qui périt par l’explosion d’une marmite, et mère de Mme de Sparre[245]. Cette femme avait été une excellente actrice ; elle lui dit qu’ayant à jouer le rôle de Galatée dans Pygmalion, et ayant conservé pendant tout le temps nécessaire une immobilité tout à fait étonnante, elle avait produit le plus grand effet, au moment où elle fait le premier mouvement qui semble l’étincelle de la vie.

La Malibran, dans Marie Stuart, est amenée devant sa rivale Élisabeth par Leicester, qui la conjure de s’humilier devant sa rivale. Elle y consent enfin, et, s’agenouillant complètement, elle implore tout de bon ; mais outrée de l’inflexible rigueur d’Élisabeth, elle se relevait avec impétuosité et se livrait à une fureur qui faisait, disait-il, le plus grand effet. Elle mettait en lambeaux son mouchoir et jusqu’à ses gants ; voilà encore de ces effets auxquels un grand artiste ne descendra jamais. Ce sont ceux-là qui ravissent les loges et font à ceux qui se les permettent une réputation éphémère.

Le talent de l’acteur a cela de fâcheux qu’il est impossible, après sa mort, d’établir aucune comparaison entre lui et les rivaux qui lui disputaient les applaudissements de son vivant. La postérité ne connaît d’un acteur que la réputation que lui ont faite ses contemporains, et pour nos descendants, la Malibran sera mise sur la même ligne que la Pasta, et peut-être lui sera-t-elle préférée, si on tient compte des éloges outrés de ses contemporains. Garcia, en parlant de cette dernière, la classait dans les talents froids et compassés, plastiques, disait-il. Ce plastique, c’était l’idéal qu’il eût dû dire. A Milan, elle avait créé la Norma avec un éclat extraordinaire ; on ne disait plus la Pasta, mais la Norma ; Mme Malibran arrive, elle veut débuter par ce rôle ; cet enfantillage lui réussit. Le public, partagé d’abord, la mit aux nues, et la Pasta fut oubliée. C’était la Malibran qui était devenue la Norma, et je n’ai pas de peine à le croire. Les gens de peu d’élévation, et point difficiles en matière de goût, et c’est malheureusement le plus grand nombre, préféreront toujours les talents de la nature de celui de la Malibran.

Si le peintre ne laissait rien de lui-même, et qu’on fût obligé de le juger, comme l’acteur, sur la foi des gens de son temps, combien les réputations seraient différentes de ce que la postérité les fait ! Que de noms obscurs aujourd’hui ont dû, dans leur temps, jeter d’éclat, grâce au caprice de la mode et au mauvais goût des contemporains ! Heureusement que, toute fragile quelle est, la peinture, et à son défaut la gravure, conserve et met sous les yeux de la postérité les pièces du procès, et permet de remettre à sa place l’homme éminent peu estimé du sot public passager, qui ne s’attache qu’au clinquant et à l’écorce du vrai.

Je ne crois pas qu’on puisse établir une similitude satisfaisante entre l’exécution de l’acteur et celle du peintre. Le premier a eu son moment d’inspiration violente et presque passionnée, dans lequel il a pu se mettre, toujours par l’imagination, à la place du personnage ; mais une fois ses effets fixés, il doit, à chaque représentation, devenir de plus en plus froid, en rendant ses effets. Il ne fait en quelque sorte que donner chaque soir une épreuve nouvelle de sa conception première, et plus il s’éloigne du moment où son idéal, encore mal débrouillé, peut lui apparaître encore avec quelque confusion, plus il s’approche de la perfection : il calque, pour ainsi dire. Le peintre a bien cette première vue passionnée sur son sujet, mais cet essai de lui-même est plus informe que celui du comédien. Plus il aura de talent, plus le calme de l’étude ajoutera de beautés, non pas en se conformant le plus exactement possible à sa première idée, mais en la secondant par la chaleur de son exécution.

L’exécution, dans le peintre, doit toujours tenir de l’improvisation, et c’est en ceci qu’est la différence capitale avec celle du comédien. L’exécution du peintre ne sera belle qu’à la condition qu’il se sera réservé de s’abandonner un peu.

— Travaillé aux Arabes en course[246] et au Valentin.

28 janvier. — Que la nature musicale est rare chez les Français !

— Travaillé au Valentin et à la copie du petit portrait de mon neveu.

— Éclairs, tonnerre vers quatre heures, avec grêle violente.

— Dîner chez Mme Marliani[247] ; elle va passer un mois dans le Midi. J’ai revu chez elle Poirel, avec lequel je me suis plu. Chopin y était ; il m’a parlé de son nouveau traitement par le massage ; cela serait bien heureux. Le soir, un M. Ameilher a joué d’une guitare bizarre, qu’il a fait faire, suivant ses idées particulières. Il n’en tire pas, à mon avis, le parti nécessaire pour faire de l’effet, il joue trop faiblement. C’est la manière de tous les guitaristes de ne faire que de petits trilles, etc.

— Revenu avec Petetin[248], qui m’a parlé économie et placement d’argent. Il m’a dit qu’il est surprenant combien en peu de temps avec ces deux moyens, bien entendus, on peut augmenter sa fortune.

29 janvier. — Fatigué de ma soirée d’hier. Leleux et Hédouin[249] sont venus me voir.

Il est probable qu’en faisant souvent sans modèle, quelque heureuse que soit la conception, on n’arrive pas à ces effets frappants qui sont obtenus simplement dans les grands maîtres, uniquement parce qu’ils ont rendu naïvement un effet de la nature, même ordinaire. Au reste, ce sera toujours l’écueil ; les effets à la Prudhon, à la Corrège, ne seront jamais ceux à la Rubens, par exemple. Dans le petit saint Martin, de Van Dyck, copié par Géricault, la composition est très ordinaire, cependant l’effet de ce cheval et de ce cavalier est immense. Il est très probable que cet effet est dû à ce que le motif a été vu sur nature par l’artiste. Mon petit Grec (le Comte Palatiano) a le même accent[250].

On pourrait dire que, par le procédé contraire, on arrive à des effets plus tendres et plus pénétrants, s’ils n’ont pas cet air frappant et magistral qui emporte tout de suite l’admiration. Le cheval blanc de saint Benoît, de Rubens, semble une chose tout à fait idéale et fait un effet bien puissant.

— Dîné chez Mme de Forget.

31 janvier. — Travaillé aux Femmes d’Alger.

— Le soir, chez J… Elle a vu Vieillard[251] ; il est toujours inconsolable.

Elle me donne un article de Gautier, sur le Luxembourg, qui est par-dessus les toits.

2 février. — Le matin chez Müller. — Chez Gaultron[252]. — Dupré et Rousseau venus dans la journée ; ils m’ont répété beaucoup d’arguments en faveur de la fameuse société ; mais j’avais pris mon parti, et leur ai déclaré ma complète aversion pour le projet.

Que faire après une journée, ou plutôt une matinée pareille ? La sortie le matin et puis la venue de ces deux parleurs, au moment où j’eusse pu retrouver quelque disposition au travail, m’ont complètement abattu jusqu’au soir.


3 février. — Müller[253] m’a rendu ma visite prestement ; l’aplomb de ce jeune coq est remarquable. J’avais critiqué certaines parties de ses tableaux avec une réserve extrême ; je ne puis m’empêcher en général de le faire, et je n’aime pas à affliger. Chez moi, il m’a paru tout à son aise : « Ceci est bien, ceci me déplaît. » Telles étaient les formes de son discours.

Hédouin est furieux. Il m’a parlé de l’extrême confiance en lui-même de Couture[254]. C’est assez le cachet de cette école, dans laquelle Müller se confond ; l’autre cachet, c’est cet éternel blanc partout et cette lumière, qui semble faite avec de la farine.

J’ai effacé, sur ce que m’ont dit ces messieurs, la fenêtre du fond des Marocains endormis[255].

— Henry m’apprend l’accouchement de sa sœur Claire.

— Travaillé aux Arabes en course : l’obscurité me force d’y renoncer.

Je commence alors à ébaucher le Christ au tombeau (toile de 100), le ciel seulement[256].

Rivet[257] est arrivé à quatre heures. J’ai été heureux de le voir, et sa prévenance m’a charmé. Nous avons été bientôt comme autrefois. Je le trouve changé, et ce changement m’afflige. Il est très satisfait de mon article sur Prud’hon[258].

Resté le soir chez moi. Situation d’esprit mélancolique, si je puis dire, et point triste. Les diverses personnes que j’ai vues aujourd’hui ont causé sans doute cet état.

J’ai fait d’amères réflexions sur la profession d’artiste ; cet isolement, ce sacrifice de presque tous les sentiments qui animent le commun des hommes.

4 février. — Au moment de partir pour la Chambre des députés, M. Clément de Ris[259] est venu : aimable jeune homme. Laurent Jan est survenu ; j’ai frémi en le voyant ramasser le gant aussitôt, sur quelques mots de l’interlocuteur qui, heureusement, est parti peu après. Laurent n’est pas resté non plus.

Arrivé à la Chambre à onze heures et demie. Vu, en arrivant, les voussures de Vernet[260] ; il y a un volume à écrire sur l’affreuse décadence que cet ouvrage montre dans l’art du dix-neuvième siècle. Je ne parle pas seulement du mauvais goût et de la mesquine exécution des figures coloriées, mais les grisailles et ornements sont déplorables. Dans le dernier village, et du temps de Vanloo, elles eussent encore paru détestables.

J’ai revu avec plaisir mon hémicycle[261] ; j’ai vu tout de suite ce qu’il fallait pour rétablir l’effet ; le seul changement de la draperie de l’Orphée a donné de la vigueur au tout.

Quel dommage que l’expérience arrive tout juste à l’âge où les forces s’en vont ! C’est une cruelle dérision de la nature que ce don du talent, qui n’arrive jamais qu’à force de temps et d’études qui usent la vigueur nécessaire à l’exécution.

— J’ai observé dans l’omnibus, à mon retour, l’effet de la demi-teinte dans les chevaux, comme les bais, les noirs, enfin à peau luisante : il faut les masser, comme le reste, avec un ton local, qui tient le milieu entre le luisant et le ton chaud coloré ; sur cette préparation il suffit d’un glacis chaud et transparent pour le changement de plan de la partie ombrée ou reflétée, et sur les sommités de ce même ton de demi-teinte, les luisants se marquent avec des tons clairs et froids. Dans le cheval bai, cela est très remarquable.

5 février. — J’ai passé toute la journée à me reposer et à lire dans ma chambre. Commencé Monte-Cristo : c’est fort amusant, sauf cependant les immenses dialogues qui remplissent les pages ; mais, quand on a lu cela, on n’a rien lu…

Après dîner, chez Pierret, où j’ai trouvé le jeune Soulié[262]. Pierret est toujours malade de son point de côté. Ensuite chez Alberthe[263] ; sa fille est alitée.

— Voici des titres d’ouvrages à avoir, que j’ai pris chez elle :

Moyen infaillible de conserver sa vue en bon état, jusqu’à une extrême vieillesse, traduit de l’allemand de M. G.-J. Beer, docteur en médecine de l’Université de Vienne.

Ifland : l’Art de prolonger la vie.

Confucius (dans le genre de Marc-Aurèle).

Marc-Aurèle, ancienne édition, traduite par Dacier.

L’Homme de cour, de Balthazar Gracian[264], traduit par Amelot de la Houssaye[265].

— Chez Pierret, nous avons parlé des facéties et coq-à-l’âne de M. de C…

— Je disais qu’en littérature, la première impression est la plus forte ; comme preuve, les Mémoires de Casanova, qui m’ont fait un effet immense, quand je les ai lus pour la première fois dans l’édition écourtée, en 1829. J’ai eu occasion depuis d’en parcourir des passages de l’édition plus complète, et j’ai éprouvé une impression différente.

Le jeune Soulié me dit que M. Niel[266], ayant lu le Neveu de Rameau[267], dans la traduction française faite d’après celle que Goethe avait faite en allemand, le préférait à l’original ; nul doute que ce ne soit l’effet de cette vive impression de certaines formes sur l’esprit qui, sur le même objet, n’en peut plus recevoir de semblables.

(Je relis ceci en 1857. — Je relis les Mémoires de Casanova, pendant ma maladie, je les trouve plus adorables que jamais ; donc ils sont bons.)

6 février. — Peu de travail, le matin. L’après-midi, ébauché entièrement les figures du Christ au tombeau. — Dîné et passé la soirée avec J…

Planet[268] est venu à quatre heures ; il a paru très frappé de mon ébauche ; il eût voulu la voir en grand. L’admiration sincère qu’il me montre me fait grand plaisir ; il est de ceux qui me réconcilient avec moi-même. Que le ciel le lui rende ! Le pauvre garçon manque tout à fait de confiance, et c’est dommage, car il montre des qualités supérieures.

7 février. — Malaise. Je n’ai rien fait de toute la journée.

Ce bon Fleury[269] est venu me voir avec un diable d’enfant qui touchait à tout. Il m’a donné sa recette pour imprimer les panneaux, cartons ou toiles : colle de peau et blanc d’Espagne, appliqués à la brosse et unis au papier de verre.

Le soir, quand je me délassais après le bain, que j’avais fait venir avant dîner, Riesener est venu. Resté une partie de la soirée : il m’a conté que Scheffer avait réuni les membres de la future société et s’était prononcé pour un système tellement exclusif, que peu s’en est fallu qu’il n’exclût tout le monde. Il a consterné l’auditoire.

Riesener me parle toujours de ses projets admirables de travail et de procédés propres à les faciliter.

8 février. — Excellente journée.

J’ai débuté par aller voir, rue Taranne, le tableau de Saint Just, de Rubens ; admirable peinture. Les deux figures des assistants, de son gros dessin, mais d’une franchise de clair-obscur et de couleur qui n’appartient qu’à l’homme qui ne cherche pas, et qui a mis sous les pieds les folles recherches et les exigences plus sottes encore.

Puis à la Chambre des députés. Travaillé à la femme portant le petit enfant, et l’enfant par terre ; puis à l’homme couché au-dessus du Centaure[270] ; je crois que j’ai fort avancé. Séance très longue. Revenu sans fatigue.

Pour compléter la journée, j’apprends en rentrant que Mme Sand est de retour et me l’a envoyé dire. Je suis heureux de la revoir.

Resté chez moi le soir ; j’ai eu tort. La journée du lendemain s’en est ressentie. J’aurais dû faire quelques pas dehors. L’air seul contribue peut-être à accélérer la circulation ; aussi, le lendemain, je n’ai rien fait. L’estomac dérangé commande en maître, mais en maître bien indigne de régner, car il remplit mal ses fonctions, et arrête tout le reste.

9 février. — Donc mal disposé.

— Venu Demay[271]. Pendant qu’il y était, M. Haussoullier[272]. Tous les jeunes gens de cette école d’Ingres ont quelque chose de pédant ; il semble qu’il y ait déjà un très grand mérite de leur part à s’être rangé du parti de la peinture sérieuse : c’est un des mots du parti. Je disais à Demay qu’une foule de gens de talent n’avaient rien fait qui vaille, à cause de cette foule de partis pris qu’on s’impose ou que le préjugé du moment vous impose. Ainsi, par exemple, de cette fameuse beauté, qui est, au dire de tout le monde, le but des arts ; si c’est l’unique but, que deviennent les gens qui, comme Rubens, Rembrandt, et généralement toutes les natures du Nord, préfèrent d’autres qualités ? Demandez la pureté, la beauté, en un mot, au Puget, adieu sa verve !… Développer tout cela. … En général, les hommes du Nord y sont moins portés ; l’Italien préfère l’ornement ; cela se retrouve dans la musique.

Vu Don Juan[273] le soir. Sensation pareille, en voyant la pièce. Le mauvais Don Juan (l’acteur) ! Est-ce l’exécution, le décousu qu’on met dans un ouvrage ancien ? Mais comme il grandit par le souvenir, et que, le lendemain, je me le suis rappelé avec bonheur ! Quel chef-d’œuvre de romantisme ! Et cela en 1785 ! L’acteur qui fait Don Juan ôte son manteau pour se battre avec le Père ; à la fin, ne sachant quelle contenance tenir, il se met à genoux devant le Commandeur ; je suis sûr qu’il n’y a pas deux personnes dans la salle qui s’en soient aperçues.

Je pensais à la dose d’imagination nécessaire au spectateur pour être digne d’entendre un tel ouvrage. Il me paraissait évident que presque tous les gens qui étaient là écoutaient avec distraction. Ce serait peu de chose ; mais les parties les plus faites pour frapper l’imagination ne les arrêtaient pas davantage. Il faut beaucoup d’imagination pour être saisi vivement au spectacle… Le combat avec le Père, l’entrée du Spectre frapperont toujours un homme d’imagination ; la plus grande partie des spectateurs n’y voient rien de plus intéressant que dans le reste.

10 février. — Hier 9, à quatre heures, j’ai été voir Mme Sand ; elle était souffrante. Revu sa fille et son gendre futur[274].

Aujourd’hui, il était plus de midi quand je suis parti pour le Palais-Bourbon. Il a fait un temps affreux : neige, gelée, gâchis. Il faut aller en voiture à mon travail, et on y reste si longtemps, qu’il y a des maladies à prendre. J’ai travaillé aux hommes du milieu.

Revenu de bonne heure et resté également très longtemps en voiture. Demeuré chez moi le soir, fatigué et souffrant.

— Ton local de la nymphe debout dans l’Orphée[275] : vert émeraude, vermillon et blanc ; plus de blancs dans les clairs.

Deuxième Nymphe : ton orangé et vert émeraude.

11 février. — Je devais retourner à la Chambre. J’écrirai à Henry[276], pour suspendre jusqu’à la semaine prochaine. Le froid est trop incommode. J’ai besoin de repos.

12 février. — Mis au net la composition de Foscari[277].

Essayé avec une toile de 80 ; je crois que cela ira ainsi.

— Vu Mme Sand à quatre heures et dîné chez Piron. Don Juan avec lui. J.-J… y était.

14 février. — Le Beau est assurément la rencontre de toutes les convenances… Développer ceci, en se rappelant le Don Juan que j’ai vu hier.

Quelle admirable fusion de l’élégance, de l’expression, du bouffon, du terrible, du tendre, de l’ironique ! chacun dans sa nature. Cuncta fecit in pondere numero et mensura. Chez Rossini, l’Italien l’emporte, c’est-à-dire que l’ornement domine l’expression. Dans beaucoup d’opéras de Mozart, le contraire n’a pas lieu, car il est toujours orné et élégant ; mais l’expression des sentiments tendres prend une mesure mélancolique qui»ne va pas indifféremment à tous les sujets. Dans le Don Juan, il ne tombe pas dans cet inconvénient ; le sujet, au reste, était merveilleusement choisi, à cause de la variété des caractères : D. Anna, Ottavio, Elvira sont des caractères sérieux, les deux premiers surtout ; chez Elvira, déjà on voit une nuance moins sombre. Don Juan tour à tour bouffon, insolent, insinuant, tendre même ; la paysanne, d’une coquetterie inimitable ; Leporello, parfait d’un bout à l’autre.

Rossini ne varie pas autant les caractères.

15 février. — Levé en mauvaise disposition, je me suis mis à reprendre l’ébauche du Christ au tombeau[278]. L’attrait que j’y ai trouvé a vaincu le malaise, mais je l’ai payé par une courbature le soir et le lendemain. Mon ébauche est très bien, elle a perdu de son mystère ; c’est l’inconvénient de l’ébauche méthodique. Avec un bon dessin pour les lignes de la composition et la place des figures, on peut supprimer l’esquisse, qui devient presque un double emploi. Elle se fait sur le tableau même, au moyen du vague où on laisse les détails. Le ton local du Christ est terre d’ombre naturelle, jaune de Naples et blanc ; là-dessus, quelques tons de noir et blanc glissés çà et là, les ombres avec un ton chaud.

Le ton local des nuances de la Vierge : un gris légèrement roussâtre, les clairs avec jaune de Naples et noir.

— Essayé Foscari, sur la toile de 80… Décidément, cela est trop noyé. J’essayerai sur toile de 60.

18 février. — Aujourd’hui été voir le Christ de Préault, à Saint-Gervais[279]. J’avais été au Luxembourg auparavant pour m’informer de la cause des refus d’entrée.

19 février. — T… me dit très justement que le modèle rabaisse son homme. Une personne sotte vous assotit. L’homme d’imagination, dans son travail pour élever le modèle jusqu’à l’idéal qu’il a conçu, fait aussi, malgré lui, des pas vers la vulgarité qui le presse et qu’il a sous l’œil[280].

— Vu deux actes des Huguenots… Où est Mozart ? Où est la grâce, l’expression, l’énergie, l’inspiration et la science ? le bouffon et le terrible… ? Il sort de cette musique tourmentée des efforts qui surprennent, mais c’est l’éloquence d’un fiévreux, des lueurs suivies d’un chaos.

Piron m’y a donné des nouvelles de Mlle Mars, qui est bien mal.

Charles[281] très affligé.

20 février. — Les moralistes, les philosophes, j’entends les véritables, tels que Marc-Aurèle, le Christ, en ne le considérant que sous le rapport humain, n’ont jamais parlé politique. L’égalité des droits et vingt autres chimères ne les ont pas occupés, ils n’ont recommandé aux hommes que la résignation à la destinée, non pas à cet obscur fatum des anciens, mais à cette nécessité éternelle que personne ne peut nier, et contre laquelle les philanthropes ne prévaudront point, de se soumettre aux arrêts de la sévère nature. Ils n’ont demandé autre chose au sage que de s’y conformer et de jouer son rôle à la place qui lui a été assignée au milieu de l’harmonie générale. La maladie, la mort, la pauvreté, les peines de lame, sont éternelles et tourmenteront l’humanité sous tous les régimes ; la forme, démocratique ou monarchique, n’y fait rien.

— Dîné chez M. Moreau[282] ; revenu avec Couture : il raisonne très bien, il est surprenant… Quel regard nous avons pour caractériser les défauts les uns des autres ! Tout ce qu’il m’a dit de chacun est très vrai et très fin, mais il ne tient pas compte des qualités ; surtout il ne voit et n’analyse, comme tous les autres, que des qualités d’exécution. Il me dit, et je le crois bien, qu’il se sent surtout propre à faire d’après nature. Il fait, dit-il, des études préparatoires, pour apprendre par cœur, en quelque sorte, le morceau qu’il veut peindre et s’y met ensuite avec chaleur : ce moyen est excellent à son point de vue. Je lui ai dit comment Géricault se servait du modèle, c’est-à-dire librement, et cependant faisant poser rigoureusement. Nous nous sommes récriés l’un et l’autre sur son immense talent !

Quelle force que celle qu’une grande nature tire d’elle-même ! Nouvel argument contre la sottise qu’il y a à y résister et à se modeler sur autrui.

21 février. — Aujourd’hui, fermé ma porte par excès d’ennui des visiteurs.

Repris les Comédiens arabes[283] de bonne heure, à cause du concert de Franchomme[284], où je devais aller à deux heures. En y allant, trouvé Mme Sand, qui m’a fait achever la route dans sa voiture. Je l’ai revue avec un vrai plaisir. Excellente musique. Quatuor d’Haydn, des derniers qu’il ait faits. Chopin me dit que l’expérience y a donné cette perfection que nous y admirons. Mozart, a-t-il ajouté, n’a pas eu besoin de l’expérience ; la science s’est toujours trouvée chez lui au niveau de l’inspiration. Quintettes de lui, déjà entendus chez Boissard. Le trio de Rodolphe de Beethoven : passages communs, à côté de sublimes beautés.

Résisté à dîner chez Mme Sand, pour rentrer et me reposer.

Le soir chez M. Thiers ; il n’y avait que Mme Dosne.

22 février. — Continué les Comédiens arabes et avancé beaucoup.

— Chez Asseline[285] à sept heures et demie, pour aller à Vincennes ; le prince paraît fort aimable[286].

Revenus de bonne heure ; nous étions avec Decamps et Jadin[287]. Ce dernier m’a dit que Mme D… remarquait avec mécontentement que je n’allasse pas la voir, et cela m’a beaucoup affligé, Asseline m’a présenté à sa femme : elle a l’air très simple et bon enfant.

Decamps était arrivé chez Asseline, pour aller chez le prince, avec une cravate noire fripée, à dessins, et un gilet de couleur fané ; on lui a prêté une cravate blanche. J’ai intercédé, mais inutilement, pour qu’il ne fumât pas dans la voiture, en allant à Vincennes.

J’ai rencontré, chez le prince, Ch. His[288], en grand sautoir de commandeur, l’Auxerrois, mon ancien camarade, bardé d’ordres turcs ; j’y ai vu Boulanger[289], L’Haridon[290], qui m’a l’air d’un fort aimable garçon.

23 février. — Travaillé aux Comédiens arabes[291]. Préault[292] est venu.

Chez Alberthe, le soir ; petite réunion. Je l’ai revue avec grand plaisir, cette chère amie ; elle était rajeunie dans sa toilette et a été infatigable toute la soirée ; sa fille aussi était très bien, elle danse avec grâce, surtout l’insipide polka. Vu M. de Lyonne et M. de la Baume. Cet homme ne vieillit pas.

Mareste[293] nous cite la lettre de Sophie Arnould au ministre Lucien : « Citoyen Ministre, j’ai allumé beaucoup de feux dans ma vie, je n’ai pas un fagot à mettre dans le mien ; le fait est que je meurs de faim. » Signé : « Une vieille actrice qui n’est pas de votre temps. »

« Mlle de Châteauvieux,… Mlle de Châteauneuf… Qu’est-ce, lui disait-on, que toutes ces demoiselles-là ? » Elle répondit : « Autant de châteaux branlants ! »

Au plus fort de la Terreur, Mlle Clairon[294] était retirée à Saint-Germain, et dans le dernier besoin. Un soir, on heurte violemment à sa porte ; elle ouvre après quelques hésitations ; un homme vêtu en charbonnier se présente : c’était son camarade Larive, qui dépose un sac contenant du riz ou de la farine et s’en va sans mot dire.

24 février. — Travaillé aux Arabes comédiens.

Le soir, chez M. le duc de Nemours : vu Pelletan[295], qui m’a fait des éloges de mon plafond, Philarète[296], Rivet. Désordre en sortant.

25 février. — Chez Mme de Forget, le soir. Mme Henri m’a joué d’infâme musique moderne, entre autres, comme régal, les deux morceaux que les voisines du jardin ont écorchés tout l’été.

26 février. — Dauzats[297] m’avait prévenu la veille que Mme la duchesse d’Orléans irait à l’Exposition de la rue Saint-Lazare et désirait m’y voir. Elle a été fort aimable pour moi.

En sortant, j’ai été rejoindre Villot, qui était venu le matin à une Exposition, rue Grange-Batelière : un Titien magnifique, Lucrèce et Tarquin, et la Vierge, de Raphaël, levant le voile… Gaucherie et magnificence du Titien ! Admirable balancement des lignes de Raphaël ! Je me suis aperçu tout à fait de ce jour que c’est sans doute à cela qu’il doit sa plus grande beauté. Hardiesses et incorrections que lui fait faire le besoin d’obéir à son style et à l’habitude de sa main. Exécution vue à la loupe : à petits coups de pinceau.

27 février. — Lassalle[298], puis Arnoux[299], sont venus. Ce dernier cherche à se caser, après le naufrage de l’époque. J’ai écrit à Buloz[300] pour lui.

Grenier[301] est venu faire une étude au pastel d’après le Marc-Aurèle. Nous avons parlé de Mozart et de Beethoven ; il trouve dans ce dernier cette verve de misanthropie et de désespoir, surtout une peinture de la nature, qui n’est pas à ce degré chez les autres ; nous lui comparons Shakespeare. Il me fait l’honneur de me ranger dans la classe de ces sauvages contemplateurs de la nature humaine. Il faut avouer que, malgré sa céleste perfection, Mozart n’ouvre pas cet horizon-là à l’esprit. Cela viendrait-il de ce que Beethoven est le dernier venu ? Je crois qu’on peut dire qu’il a vraiment reflété davantage le caractère moderne des arts, tourné à l’expression de la mélancolie et de ce qu’à tort ou à raison on appelle romantisme ; cependant, Don Juan est plein de ce sentiment.

Dîné chez Mme de Forget et passé la soirée avec elle. Elle souffre encore, et je voudrais bien la voir se soigner mieux.

Rêvé de Mme de L… Décidément il ne se passe presque pas de nuit que je ne la voie ou que je ne sois heureux près d’elle, et je la néglige bien sottement : c’est un être charmant !

28 février. — Tracé au blanc le Foscari et couvert la toile avec grisaille, noir de pêche et blanc ; ce serait une assez bonne préparation pour éviter les tons roses et roux. La grande copie de Saint Benoît[302], que j’ai faite ainsi, a une fraîcheur difficile à obtenir par un autre moyen ; ma composition me paraît offrir des difficultés de perspective, que je n’attendais pas.

En somme, journée mal employée, quoique je n’aie pas été interrompu.

Gaultron est venu un seul moment pour l’affaire de Bordeaux[303].

Dîné chez M. Thiers ; j’éprouve pour lui la même amitié et le même ennui dans son salon.

À dix heures avec d’Aragon chez Mme Sand ; il nous parle d’un ouvrage très intéressant, traduit par un M. Cazalis : La douloureuse Passion de N. S., par la Sœur Catherine Emmerich, extatique allemande. Lire cela. Ce sont des détails très singuliers sur la Passion, qui sont révélés à cette fille.

1er mars. — L’Afrique vaincue, nos soldats se jetant à la mer pour en prendre possession.

La bataille d’Isly traitée poétiquement.

L’Égypte soumise au génie de Bonaparte, etc.

— Je me suis mis, après mon déjeuner, à reprendre le Christ au tombeau[304]. C’est la troisième séance d’ébauche ; et, malgré un peu de malaise au milieu de la journée, je l’ai remonté vigoureusement et mis en état d’attendre une quatrième reprise.

Je suis satisfait de cette ébauche, mais comment conserver, en ajoutant des détails, cette impression d’ensemble qui résulte des masses très simples ? La plupart des peintres, et j’ai fait ainsi autrefois, commencent par les détails et donnent l’effet à la fin.

Quel que soit le chagrin que l’on éprouve à voir l’impression de simplicité d’une belle ébauche disparaître à mesure qu’on y ajoute des détails, il reste encore beaucoup plus de cette impression que vous ne parviendrez à en mettre quand vous avez procédé d’une façon inverse.

— Projeté toute la journée d’aller m’enterrer dans une loge en haut, au Mariage secret. Après dîner, le courage m’a manqué, et je suis resté lisant Monte-Cristo, qui ne m’a pas préservé du sommeil.

2 mars. — Le ton des rochers du fond, dans le Christ au tombeau.

Clairs ; terre d’ombre et blanc à côté de jaune de Naples et noir ; ce dernier ton ôte la teinte rose.

Autres clairs dorés exprimant de l’herbe : le ton d’ocre jaune et noir, modifié en sombre ou en clair.

Ombre : terre d’ombre et terre verte brûlée.

La terre verte naturelle se mêle également à tous les tons ci-dessus, suivant le besoin.

— Ce matin, s’est présenté un modèle qui m’a rappelé la nature de la pauvre Mme Vieillard (c’est Mme Labarre, rue Vivienne, 38 bis). Elle n’est pas bien et a cependant quelque chose de piquant ; c’est une nature originale.

Dufays est venu ; puis Colin[305]. Le premier des deux est frappé de la nécessité d’une révolution ; l’immoralité générale le frappe, il croit à l’avènement d’un état de choses où les coquins seront tenus en bride par les honnêtes gens.

Le jeune Knepfler est venu me montrer des esquisses et compositions.

— Mal disposé. J’ai essayé, très tard, de travailler au fond du Christ. Retravaillé les montagnes.

Un des grands avantages de l’ébauche par le ton et l’effet, sans inquiétude des détails, c’est qu’on est forcément amené à ne mettre que ceux qui sont absolument nécessaires. Commençant ici par finir les fonds, je les ai faits le plus simples possible, pour ne pas paraître surchargés, à côté des masses simples que présentent encore les figures. Réciproquement, quand j’achèverai les figures, la simplicité des fonds me permettra, me forcera même de n’y mettre que ce qu’il faut absolument. Ce serait bien le cas, une fois l’ébauche amenée à ce point, de faire autant que possible chaque morceau, en s’abstenant d’avancer le tableau en entier : je suppose toujours que l’effet et le ton sont trouvés partout. Je dis donc que la figure qu’on s’attacherait à finir parmi toutes les autres qui ne sont que massées, conserverait forcément de la simplicité dans les détails, pour ne pas la faire trop jurer avec les voisines, qui ne seraient qu’à l’ébauche. Il est évident que si, le tableau arrivé par l’ébauche à un état satisfaisant pour l’esprit, comme lignes, couleur et effet, on continue à travailler jusqu’au bout dans le même sens, c’est-à-dire en ébauchant toujours en quelque sorte, on perd en grande partie le bénéfice de cette grande simplicité d’impression qu’on a trouvée dans le principe ; l’œil s’accoutume aux détails qui se sont introduits de proche en proche dans chacune des figures et dans toutes en même temps ; le tableau ne semble jamais fini. Premier inconvénient : les détails étouffent les masses ; deuxième inconvénient : le travail devient beaucoup plus long.

— Bornot[306] le soir.

3 mars. — Ce mercredi, repris les rochers du fond du Christ et achevé l’ébauche de la Madeleine[307] : la figure nue du devant. Je regrette que cette ébauche manque un peu d’empâtement. Le temps lisse incroyablement les tableaux ; ma Sibylle[308] me paraissait déjà toute rentrée en quelque sorte dans la toile. C’est une chose à observer avec soin.

— Vu les Puritains[309] le mardi soir, avec Mme de Forget. Cette musique m’a fait grand plaisir. Le clair de lune de la fin est magnifique, comme ceux que fait le décorateur au théâtre. Ce sont des teintes très simples, je pense, du noir, du bleu et peut-être de la terre d’ombre, seulement bien entendu de plans, les uns sur les autres. La terrasse qui figure le dessus des remparts, ton très simple, avec rehauts très vifs de blanc, figurant les intervalles du mortier dans les pierres. La détrempe prête admirablement à cette simplicité d’effets, les teintes ne se mêlant pas comme dans l’huile. Sur le ciel très simplement peint, il y a plusieurs tours ou bâtiments crénelés, se détachant les uns sur les autres par la seule intensité du ton, les reflets bien marqués, et il suffit de quelques touches de blanc à peine modifié, pour toucher les clairs.

4 mars. — Ce matin, Villot venu ; je l’ai vu avec plaisir.

M. Geoffroy, de la part de Buloz. Villot ne lève jamais le siège, quand vient un étranger ; c’est incroyable d’indiscrétion.

— Retourné à la Chambre et pris la résolution de faire mon ménage de peintre moi-même ; je m’en suis fort bien tiré et j’y gagnerai de la liberté. C’était la onzième fois que j’y retournais, et le tableau est déjà bien avancé. Travaillé surtout à l’Orphée.

Ces ébauches avec le ton et la masse seule sont vraiment admirables pour ce genre de travaux sur parties comme des têtes, par exemple, préparées par une seule tache à peine modelée. Quand les tons sont justes, les traits se dessinent comme d’eux-mêmes. Ce tableau prend de la grandeur et de la simplicité ; je crois que c’est ce que j’ai fait de mieux dans le genre.

— Le soir, un instant chez Leblond, qui était venu après sa maladie.

Vieillard est venu aussi pendant la journée. J’ai bien regretté d’être absent.

5 mars. — Hier, en travaillant l’enfant qui est près de la femme de gauche dans l’Orphée, je me souvins de ces petites touches multipliées faites avec le pinceau et comme dans une miniature, dans la Vierge de Raphaël, que j’ai vue rue Grange-Batelière, avec Villot. Dans ces objets où l’on sacrifie au style avant tout, le beau pinceau libre et fier de Vanloo ne mène qu’à des à peu près. Le style ne peut résulter que d’une grande recherche, et la belle brosse est forcée de s’arrêter quand la touche est heureuse.

Tâcher de voir au Musée les grandes gouaches du Corrège : je crois qu’elles sont faites à très petites touches.

— Arnoux sort d’ici ce matin. Nous parlions des artistes qui se trouvent dans la position d’écrire sur leurs confrères, et il me rapporte le mot d’un M. Gabriel, vaudevilliste, qui dit à ce sujet : « On ne peut à la fois tenir les étrivières et montrer son derrière. »

— Je reçois une invitation pour dîner lundi chez le duc de Montpensier. Fatigue.

— Arnoux est venu me trouver ce matin ; il n est pas agréé pour le Salon, à la Revue[310].

— Été à la Chambre. Travaillé avec un entrain médiocre, mais néanmoins avancé beaucoup.

— Le soir, fatigué et humeur affreuse ; je suis resté chez moi. En vérité, je ne suis pas assez reconnaissant de ce que le ciel fait pour moi. Dans ces moments de fatigue, je crois tout perdu.

— Reçu en rentrant une lettre de Mme R…, avec un bon de 300 francs payable le 15 ; elle m’écrit aussi pour me demander comment il faut placer les fenêtres de son atelier, que je n’ai jamais vu.

6 mars. — Reposé par ma nuit.

Rentré dans mon atelier, j’y ai retrouvé de la bonne humeur ; je regarde les Chasses de Rubens : celle de l’hippopotame, qui est la plus féroce, est celle que je préfère. J’aime son emphase, j’aime ses formes outrées et lâchées. Je les adore de tout mon mépris pour les sucrées et les poupées qui se pâment aux peintures à la mode et à la musique de M. Verdi.

Mme Leblond, avant-hier, ne pouvait rien comprendre à mon admiration pour les deux charmants dessins de Prud’hon qu’a son mari.

— Mme G*** me demande un dessin pour une loterie et m’a assuré de son amitié.

— J’écris enfin à M. Roché[311].

— J’ai fait quelques croquis d’après les Chasses de Rubens ; il y a autant à apprendre dans ses exagérations et dans ses formes boursouflées que dans des imitations exactes.

— Dîné chez Mme de Forget. Revu M. Gayrac et sa fille, qui a fait un peu de musique.

7 mars. — Pierret est arrivé vers une heure et demie, comme j’allais m’habiller pour aller au Conservatoire.

Arrivé et entendu le premier morceau, seul dans la loge ; Mme Sand n’arrivait pas. Elle est venue juste pour entendre le morceau d’Onslow[312], morceau fort ennuyeux. En général, ce concert ne m’a pas ravi ; un morceau de piano et basse seulement, de Beethoven, m’a plu médiocrement, et un quatuor de Mozart a conclu. J’ai dit à Mme Sand, au retour chez elle, que Beethoven nous remue davantage, parce qu’il est l’homme de notre temps : il est romantique au suprême degré. Dîné avec elle : elle a été fort aimable ; nous devions aller ensemble voir le Luxembourg et la Chambre des députés.

D’Arpentigny venu le soir et rentré très tard.

La vue du Jugement de Pâris, de Raphaël, dans une épreuve affreusement usée, m’apparaît sous un jour nouveau, depuis que j’ai admiré, dans la Vierge au voile, de la rue Grange-Batelière, son admirable entente des lignes. Cet intérêt, mis à tout, est aussi une qualité qui efface complètement tout ce qu’on voit après. Il n’y faut même pas trop penser, de peur de jeter tout par les fenêtres.

Est-ce que l’espèce de froideur que j’ai toujours sentie pour le Titien ne viendrait pas de l’ignorance presque constante où il est relativement au charme des lignes ?

8 mars. — Repris l’Othello toute la journée ; il est très avancé. A cinq heures, parti pour Vincennes. Dîné chez le Prince, en passant par chez M. Delessert[313]. Dîné entre deux hommes qui m’étaient inconnus ; mon voisin de droite est un vieux major d’artillerie, qui est à moitié sourd, par l’effet du canon, sans doute. Nous avons causé néanmoins. Vu Spontini, auquel j’ai été présenté[314].

9 mars. — Hoffmann a fait un article sur Walter Scott. M. Dufays est venu ce matin et me le dit entre autres choses. Voilà qu’il me demande une recommandation auprès de Buloz. Je lui ai dit que je venais de parler pour Arnoux. Hoffmann, m’a-t-il dit, ayant lu les premiers ouvrages de Walter Scott, en fut très frappé ; il se regardait comme incapable de ce beau calme, et peut-être ne se savait-il pas gré des qualités tout opposées qui forment son talent.

Paresse extrême et lassitude de la veille.

Monte-Cristo me prend une partie de la journée.

10 mars. — Hésitation jusqu’à midi et demi. Je suis allé à la Chambre à cette heure et j’ai travaillé raisonnablement : les hommes à la charrue, la femme et les bœufs.

J’apprends, à mon retour, que mon vieux maître d’écriture Werdet est passé pour me voir. J’ai été heureux de ce souvenir.

Je reçois une lettre pour le convoi de la fille unique de Barye : ce malheureux va se trouver bien triste et bien seul.

11 mars. — Villot le matin. Il me parle des exécutions du jury.

Au convoi de la fille de Barye. Il ne s’y trouvait aucun des artistes ses amis que je vois ordinairement avec lui. A l’église sont venus Zimmermann, Dubufe, Brascassat, que je voyais pour la première fois : petite figure noire et rechignée. De l’église, chez Vieillard, que j’ai trouvé au lit ; il souffre d’un rhume. Il est toujours inconsolable. Nous avons beaucoup causé de l’éternelle question du progrès que nous entendons si diversement. Je lui ai parlé de Marc-Aurèle ; c’est le seul livre où il ait puisé quelque consolation depuis son malheur. Je lui ai cité le malheur de Barye, plus seul encore que lui ; d’abord c’est sa fille, ensuite il a certainement moins d’amis. Son caractère réservé, pour ne pas dire plus, écarte l’épanchement. Je lui ai dit qu’à tout bien considérer, la religion expliquait mieux que tous les systèmes la destinée de l’homme, c’est-à-dire la résignation. Marc-Aurèle n’est pas autre chose.

— Vu Perpignan pour toucher. Il m’a parlé de l’usine de Monceau comme placement.

Le dernier actionnaire restant de la première classe sur la tontine Lafarge a trente mille francs de rente ; il a cent ans. C’est un peu tard pour en jouir beaucoup.

— Rentré chez moi, et reparti à deux ou trois heures, pour aller chez M. Delessert. Trouvé Colet dans l’omnibus[315] ; il ne paraît pas ébloui par la gloire de Rossini ; il me dit qu’il n’était pas assez savant, etc… Vu M. Delessert, M. de Rémusat. M. Delessert venu ; il nous a parlé de la fin de son frère. J’ai vu avec grand plaisir le Samson tournant la meule, de Decamps : c’est du génie[316].

Revenu par le froid le plus glacial, malgré le soleil.

— Après mon dîner, j’ai été chez Mme de Forget ; c’était son jeudi. Larrey[317] et Gervais sont venus ; David[318]… Comme j’allais partir, il m’a fait des compliments sur ma coupole[319], mais ces compliments-là ne signifient rien.

— Perpignan m’avait raconté l’anecdote du vieux Thomas Paw, qui a vécu cent quarante ans. Un homme qui désirait le voir rencontra un vieillard décrépit qui se lamentait, et qui lui dit qu’il venait d’être battu par son père, pour n’avoir pas salué son grand-père, lequel était Paw.

Il dit très justement que les émotions usent la vie autant que les excès ; il me cite une femme qui avait expressément défendu qu’on lui racontât le moindre événement capable d’impressionner.

J’éprouve, du reste, combien je suis fatigué de parler avec action, même de prêter une attention soutenue à la pensée d’un autre.

12 mars. — Journée de fainéantise complète… J’ai essayé, au milieu de la journée, de me mettre au Valentin : j’ai été obligé de l’abandonner ; je suis retombé sur Monte-Cristo.

Après mon dîner, chez Mme Sand. Il fait une neige affreuse, et c’est en pataugeant que j’ai gagné la rue Saint-Lazare.

Le bon petit Chopin[320] nous a fait un peu de musique… Quel charmant génie ! M. Clésinger, sculpteur, était présent ; il me cause une impression peu favorable. Après son départ, d’Arpentigny m’a commencé son apologie dans le sens de mon impression.

13 mars. — Lacroix Gaspard[321] venu un instant. Il m’a beaucoup loué du dessin de mon Christ de la rue Saint-Louis. C’est la première fois qu’on m’en fait compliment.

Hier, Clésinger m’a parlé d’une statue de lui qu’il ne doutait pas que je n’aimasse beaucoup, à cause de la couleur qu’il y a mise. La couleur étant, à ce qu’il paraît, mon lot exclusif, il faut que j’en trouve dans la sculpture, pour qu’elle me plaise, ou seulement pour que je la comprenne… !

— Repris le Valentin.

— Mme de Forget est venue me chercher pour dîner, et à neuf heures j’ai été chez M. Moreau ; Couture y était.

14 mars. — Gaspard Lacroix est venu me prendre, et nous avons été chez Corot. Il prétend, comme quelques autres qui n’ont peut-être pas tort, que, malgré mon désir de systématiser, l’instinct m’emportera toujours.

Corot est un véritable artiste. Il faut voir un peintre chez lui pour avoir une idée de son mérite. J’ai revu là et apprécié tout autrement des tableaux que j’avais vus au Musée, et qui m’avaient frappé médiocrement. Son grand Baptême du Christ plein de beautés naïves ; ses arbres sont superbes. Je lui ai parlé de celui que j’ai à faire dans l’Orphée. Il m’a dit d’aller un peu devant moi, et en me livrant à ce qui viendrait ; c’est ainsi qu’il fait la plupart du temps… Il n’admet pas qu’on puisse faire beau en se donnant des peines infinies. Titien, Raphaël, Rubens, etc., ont fait facilement. Ils ne faisaient à la vérité que ce qu’ils savaient bien ; seulement leur registre était plus étendu que celui de tel autre qui ne fait que des paysages ou des fleurs, par exemple. Nonobstant cette facilité, il y a toutefois le travail indispensable. Corot creuse beaucoup sur un objet. Les idées lui viennent, et il ajoute en travaillant ; c’est la bonne manière.

— Chez M. Thiers, le soir.

Je suis rentré souffrant et dans une humeur affreuse, après une courte promenade sur le boulevard. Ce Paris est affreux ! que cette tristesse est cruelle !… Pourquoi ne pas voir les biens que le ciel m’a accordés ?… L’hypocondrie offusque tout.

15 mars. — Grenier venu à la Chambre. Il est venu me joindre. Après avoir servi d’enclume, je vais, selon lui, servir de marteau.

Le Sénèque est une de ses préférences ; il aime le Socrate pour la couleur.

C’était la quatorzième fois !… J’ai peu travaillé, à cause de cette interruption ; j’ai pris le groupe des déesses en l’air.

— Ensuite chez Mlle Mars ; elle était mourante[322]. Je l’ai vue : c’était la mort !

— Rentré fatigué, et chez Leblond le soir. Il m’a montré des aquarelles du temps de nos soirées ; j’ai été étonné de celles de Soulier ; elles font toutes une impression sur l’imagination bien supérieure à celle que font les Fielding, etc.

16 mars. — Peu disposé ce matin.

J… venue dans la journée, en sortant du Salon ; mes tableaux n’y font pas mal. Elle est sortie à la vue de Vieillard ; il venait de l’Exposition des Artistes, rue Saint-Lazare. La tête de Cléopâtre admirée par lui et par M. Lefebvre[323], qui trouvait que c’était la seule qui eût cette force… Et d’où vient qu’ils ne voyaient pas cela il y a dix ans ? Il faut donc que la mode se mêle de tout !…

M. Van Isaker[324] venu me demander quels étaient ceux de mes tableaux à vendre : le Christ, l’Odalisque lui convenaient. Je lui ai montré les Femmes d’Alger et le Lion en train avec le Chasseur mort ; il me prend les premiers pour quinze cents francs ; l’autre pour huit cents francs.

Le prévenir quand j’aurai achevé.

Je voulais le soir retourner chez Mlle Mars et aller chez Asseline, mais j’ai préféré me reposer et me suis couché de bonne heure.

— Grenier me dit que le ton qui est violet dans la partie supérieure du tableau des Marocains endormis aurait fait également la lumière de la lampe, étant orangé. Je crois qu’il a raison, témoin le terrain dans l’Othello[325], qui était violâtre et que j’ai massé d’un ton orangé. L’observer dans le Valentin.

17 mars. — Travaillé à la Chambre. J’ai éprouvé combien ce lieu est malsain ; j’y suis trop resté.

Mlle Mars, en sortant. La pauvre femme est toujours dans le même état.

Malade ce soir et la journée suivante.

Grenier venu le matin ; il m’a donné des nouvelles du Salon.

Lacroix venu ensuite pour me donner l’adresse d’un maître de dessin, pour des gens qui m’ont été adressés par Mme Babut.

18 mars. — Je devais aller le soir chez Bertin[326], j’y ai renoncé ; mal d’oreille, joint au mal de gorge.

Sorti vers quatre heures ; cette promenade, au lieu de me disposer favorablement, a fait le contraire.

19 mars. — Chez J…, vers midi et demi ; elle allait sortir avec Mme de Querelles. Elles ont un peu modifié leurs arrangements, et nous sommes sortis ensemble vers trois heures. Elles m’ont mené chez M. Barbier[327] ; j’y ai vu Mme Robellean ; je suis rentré chez moi, en passant chez Mme Sand, que je n’ai pas trouvée.

Resté le soir et souffrant.

20 mars. — Resté toute la journée chez moi lire le Chevalier de Maison-Rouge, de Dumas, très amusant et très superficiel. Toujours du mélodrame.

21 mars. — Écrit à Mme Babut et à M. Thiers, pour mexcuser de ne pas dîner avec lui ; nous partons ce matin.

27 mars. — Parti de Champrosay à quatre heures et demie. Le matin, promenade charmante : pris par la petite rue qui longe le parc de M. Barbier, puis un sentier à gauche ; continué sur le côté de la colline jusqu’à la petite fontaine, où je me suis assis. Station charmante, que je ferai souvent, si je puis, jusqu’à la mare aux grenouilles, et revenu par la plaine, avec beaucoup de chaleur.

M. Barbier est venu dans la journée.

28 mars. — Dîné chez Bornot. Vu là un dernier cousin Berryer, Gaultron, Riesener et sa femme.

29 mars. — Dîné chez J… Hier, repris le Lion et l’Homme mort, et remis dans un état qui me donne envie de l’achever.

Le lendemain, repris les Femmes d’Alger[328], la négresse et le rideau qu’elle soulève.

30 mars. — Aux Italiens avec Mme de Forget pour la clôture : le premier acte du Mariage secret ; deuxième de Nabucho ; deuxième et troisième d’Othello[329].

Le Mariage m’a paru plus divin que jamais ; c’était la perfection… il fallait bien descendre… mais quelle chute jusqu’à Nabucho ! Je m’en suis allé avant la fin.

31 mars. — Chez Mme Sand le soir. Convenus d’aller le lendemain au Luxembourg.

Depuis mon retour de la campagne, je ne travaille pas, excepté les deux premiers jours ; je suis pris d’une lassitude ou fièvre, vers deux heures.

1er avril. — A onze heures, avec Mme Sand et Chopin au Luxembourg. Nous avons vu ensemble la galerie, après avoir vu la coupole. Ils m’ont ramené, et je suis rentré chez moi vers trois heures. Revenu dîner avec eux. Le soir, elle allait chez Clésinger ; elle ma proposé d’y aller, mais j’étais très fatigué, et suis rentré.

2 avril. — Au Conservatoire le soir avec Mme de Forget. Symphonie de Mendelssolm qui m’a excessivement ennuyé, sauf un presto. — Un des beaux morceaux de Cherubini, de la Messe de Louis XVI. — Fini par une symphonie de Mozart, qui m’a ravi.

La fatigue et la chaleur étaient excessives ; et il est arrivé ce que je n’ai jamais éprouvé là, que non seulement ce dernier morceau m’a paru ravissant de tous points, mais il me semblait que ma fatigue fut suspendue en l’écoutant. Cette perfection, ce complet, ces nuances légères, tout cela doit bien dissiper les musiciens qui ont de l’âme et du goût.

Elle m’a ramené dans sa voiture.

3 avril. — Je suis sorti de bonne heure pour aller voir Gautier[330]. Je l’ai beaucoup remercié de son article splendide fait avant-hier, et qui m’a fait grand plaisir ; Wey[331] y était.

Il ma donné l’idée (Gautier) de faire une exposition particulière de tous ceux de mes tableaux que je pourrais réunir… Il pense que je peux faire cela, sans sentir le charlatan, et que cela rapporterait de l’argent.

— Chez M. de Morny. J’ai vu là un luxe comme je ne l’avais vu encore nulle part. Ses tableaux y font beaucoup mieux. Il a un Watteau magnifique ; j’ai été frappé de l’admirable artifice de cette peinture. La Flandre et Venise y sont réunies, mais la vue de quelques Ruysdaël, surtout un effet de neige et une marine toute simple où on ne voit presque que la mer par un temps triste, avec une ou deux barques, m’ont paru le comble de l’art, parce qu’il y est caché tout à fait. Cette simplicité étonnante atténue l’effet du Watteau et du Rubens ; ils sont trop artistes. Avoir sous les yeux de semblables peintures dans sa chambre, serait la jouissance la plus douce.

Chez Mornay.

— Chez Mme Delessert, par le quai, où j’ai acheté le Lion de Denon[332], ne l’ayant point trouvé chez Maindron[333]. J’ai été reçu en son absence par sa vieille mère, qui m’a montré son groupe. Ce petit jardin a quelque chose d’agréable ; il est peuplé des infortunées statues dont le malheureux artiste ne sait que faire. Atelier froid et humide ; cet entassement de plâtres, de moules, etc.

Il est revenu et a été sensible à ma visite ; son groupe en marbre qu’il a chez lui, depuis quelques années, sans le vendre ; le bloc seul a coûté 3,000 francs.

— Le soir chez Mme Sand. Arago[334] m’a parlé du projet qu’il retourne avec Dupré, pour vendre avantageusement nos peintures et nous passer des marchands.

4 avril. — Donné à Lenoble 1,000 francs pour acheter des chemins de fer de Lyon, plus 2,000 francs pour mettre chez Laffitte.

— M. Dufays, 150 francs, qu’il me demande pour deux mois.

— Demander à Lenoble où en sont les actions sur Lyon qu’il m’a achetées il y a quelques mois.

— M. Dufays, le matin ; Arnoux ensuite, qui a paru très froid en sa présence, malgré la coquetterie de l’autre.

— Journée nulle, et le même malaise.

— Le soir, avec Mme de Forget, au Conservatoire : La Symphonie pastoraleAgnus de Mozart — Ouverture entortillée de Léonore par Beethoven[335], et Credo du Sacre de Cherubini, bruyant et peu touchant.

— Pierret venu après dîner. J’ai été fâché de le renvoyer pour m’habiller. Quand je le trouve un peu moins désagréable, je me fonds et le crois redevenu comme autrefois. Il est réconcilié avec le Christ de la rue Saint-Louis et il l’admire en entier.

5 avril. — Chez Mme de Rubempré[336] le soir ; et puis chez Mme Sand, qui part demain ; j’ai un rhume de cerveau, pris hier, qui m’anéantit.

6 avril. — Je voulais aller chez Asseline ; mon rhume me retient. Dans la journée, mis sur un panneau et ébauché en grisaille Saint Sébastien à terre et tes Saintes femmes[337].

7 avril. — Travaillé quelque peu à l’esquisse des Bergers chaldéens, que j’achève un peu d’après le pastel[338], qui m’avait servi. J’ai été forcé de l’interrompre.

Dîné chez Pierret ; Soulier y était. Villot y est venu. Rentré fatigué.

23 avril. — Sorti un peu vers midi et demi, pour aller chez M. Thiers ; mais le froid et la fatigue m’ont fait rentrer.

— Le soir, Villot est venu me tenir compagnie. Il me dit que le Titien, à la fin de sa vie, disait qu’il commençait à apprendre le métier.

Il y a dans les châteaux de l’État de Venise beaucoup de fresques de Paul Véronèse. Le Tintoret travaillait extrêmement à dessiner en dehors de ses tableaux ; il a copié des centaines de fois certaines têtes de Vitellius, dessins de Michel-Ange.

24 avril. — Scheffer venu le matin.

— En parcourant dans la journée le livre des Emblèmes de Bocchi[339], je retrouve encore une foule de choses ravissantes d’élégance à étudier. J’essaye avant dîner, mais la fatigue me prend ; je ne suis pas encore remis.

25 avril. — Lassalle venu ce matin : il me prévient peu en faveur d’Arnoux.

Riesener venu, et Boissard ; puis Mme Beaufils, qui m’a fort fatigué avec son insistance pour me faire promettre d’aller chez elle cet automne.

Riesener dit une chose très juste, à propos de l’enthousiasme exagéré que peuvent inspirer les peintures de Michel-Ange. Je lui parlais de ce que m’avait dit Corot, de la supériorité prodigieuse de ces ouvrages ; Riesener dit très bien que le gigantesque, l’enflure, et même la monotonie que comportent de tels objets, écrasent nécessairement ce qu’on peut mettre à côté. L’Antique mis à côté des idoles indiennes ou byzantines se rétrécit et semble terre à terre… ; à plus forte raison, des peintures comme celles de Lesueur et même de Paul Véronèse. Il a raison de prétendre que cela ne doit pas déconcerter, et que chaque chose est bien à sa place.

— Dans la journée, chez Mme Delessert. Elle était au lit ; j’ai eu beaucoup de plaisir à la revoir, malgré son indisposition, qui, je le crois, n’est pas dangereuse.

Revenu sans trouver de fiacre, et forcé de prendre l’omnibus.

— Rendu ce même jour à Villot et à lui renvoyé par la femme de ménage un cadre contenant des pastels, costumes vénitiens ; une petite toile, idem, peinte à l’huile ; une feuille de croquis, aquarelle de la salle du Palais ducal, et une esquisse sur carton, d’après un tableau de Rubens qui est à Nantes.

26 avril. — Reçu une lettre de V…, qui m’a fait plaisir et montré, par cette prévenance, qu’il était sous l’empire du même sentiment que moi.

— Vers une heure, chez Villot, à son atelier, et bonne après-midi ; je suis revenu assez gaillardement.

— Le soir, Pierret est venu passer une partie de la soirée. En somme, bonne journée.

Il me parle de sa soirée chez Champmartin, où Dumas a démontré la faiblesse de Racine, la nullité de Boileau, le manque absolu de mélancolie chez les écrivains du prétendu grand siècle. J’en ai entrepris l’apologie.

Dumas ne tarit pas sur cette place publique banale, sur ce vestibule de palais, où tout se passe chez nos tragiques et dans Molière. Ils veulent de l’art sans convention préalable. Ces prétendues invraisemblances ne choquaient personne ; mais ce qui choque horriblement, c’est, dans leurs ouvrages, ce mélange d’un vrai à outrance que les arts repoussent, avec les sentiments, les caractères ou les situations les plus fausses et les plus outrées… Pourquoi ne trouvent-ils pas qu’une gravure ou qu’un dessin ne représente rien, parce qu’il y manque la couleur ?… S’ils avaient été sculpteurs, ils auraient peint les statues et les auraient fait marcher par des ressorts, et ils se seraient crus beaucoup plus près de la vérité.

27 avril. — Barroilhet[340] venu : il a envie du Lion et l’Homme, justement parce que je ne peux le lui donner. Il voudrait quelque chose dans ce genre ; je l’ai accompagné jusque chez lui, en allant vers midi chez J… J’y ai fait un petit second déjeuner, et ai été ramené vers deux heures.

Revu une dernière fois le portrait de Joséphine de Prud’hon[341]. Ravissant, ravissant génie ! Cette poitrine avec ses incorrections, ces bras, cette tête, cette robe parsemée de petits points d’or, tout cela est divin. La grisaille est très apparente et reparaît presque partout.

— Carrier[342] était venu ce matin ; il m’a beaucoup parlé de Prud’hon. Il préférait beaucoup Gros à David. — Reçu une lettre de Grzimala[343] le soir, qui me demande la Barque.

28 avril. — Malaise le matin.

Sorti vers une heure pour voir M. Thiers ; il était sorti, ou ne recevait pas.

Vers trois heures, Grzimala et son comte polonais ; ensuite M. de Geloës[344], qui venait me demander le Christ ou le Bateau. Entré dans mon atelier, il me demande le Christ au tombeau[345], et nous convenons de 2,000 francs, sans la bordure.

29 avril. — Prêté à Vieillard la Révolution de Michelet ; il m’a rendu la Mare au diable.

Hédouin et Leleux venus ce matin ; ils vont en Afrique.

Mornay et Vieillard dans la journée ; ils se sont encore rencontrés.

30 avril. — J’essaye de travailler et j’éprouve toujours cette irritation intérieure ; il faut de la patience.

Vers trois heures j’ai été chez Mme Delessert : je l’ai trouvée changée. Je suis parti avec elle : elle m’a déposé chez Souty[346], où j’ai été voir le tableau de Susanne, attribué à Rubens. C’est un Jordaens des plus caractérisés et un magnifique tableau.

On voit là quelques tableaux modernes, qui font une triste figure à côté du flamand. Ce qui attriste dans toutes ces malheureuses toiles, c’est l’absence absolue de caractère ; on voit dans chacun celui qu’ils ont voulu se donner, mais rien ne porte un cachet ; il faut en excepter l’Allée d’arbres, de Rousseau, qui est une œuvre excellente dans beaucoup de parties ; le bas est parfait ; le haut est d’une obscurité qui doit tenir à quelques changements ; le tableau tombe par écailles. — Il y a un tableau de Cottreau[347], déplorable : la tête d’un certain sultan qui rit est l’ouvrage du plus sot des hommes, et il s’en faut bien que l’auteur soit cela. Pourquoi a-t-il choisi une profession dans laquelle son esprit lui est inutile ?

Le Jordaens est un chef-d’œuvre d’imitation, mais d’imitation large et bien entendue, comme peinture. Voici un homme qui fait bien ce qu’il est propre à faire !… Que les organisations sont diverses ! Cette absence complète d’idéal choque malgré la perfection de la peinture : la tête de cette femme est d’une vulgarité de traits et d’expression qui passe toute idée. Comment ne s’est-il pas senti le besoin de rendre le côté poétique de ce sujet, autrement qu’avec les admirables oppositions de couleur qui en font le chef-d’œuvre ?… La brutalité de ces vieillards, le chaste effroi de la femme honnête, ses formes délicates, qu’il semble que l’œil lui-même ne dût point voir, tout cela eût été chez Prud’hon, chez Lesueur, chez Raphaël ; ici elle a l’air d’intelligence avec eux et il n’y a d’animé chez eux que l’admirable couleur de leurs têtes, de leurs mains, de leurs draperies. Cette peinture est la plus grande preuve possible de l’impossibilité de réunir d’une manière supérieure la vérité du dessin et de la couleur à la grandeur, à la poésie, au charme. J’ai d’abord été renversé par la force et la science de cette peinture, et j’ai vu qu’il m’était également impossible de peindre aussi vigoureusement et d’imaginer aussi pauvrement ; j’ai besoin de la couleur, j’en ai un besoin égal, mais elle a pour moi un autre but ; je me suis donc réconcilié avec moi-même, après avoir reçu d’abord l’impression d’une admirable qualité qui m’est refusée ; ce rendu, cette précision sont à mille lieues de moi, ou plutôt j’en suis à mille lieues ; cette peinture ne m’a pas saisi, comme beaucoup de belles peintures. Un Rubens m’eût ému davantage ; mais quelle différence entre ces deux hommes ! Rubens, à travers ses couleurs crues et ses grosses formes, arrive à un idéal des plus puissants. La force, la véhémence, l’éclat le dispensent de la grâce et du charme.

1er mai. — Été chez J… vers midi ; nous avons été promener au bois de Boulogne, après avoir passé une matinée charmante.

2 mai. — Je ne me sens pas encore en train de travailler.

— Martin[348], ancien élève, sot parfait, revient d’Italie, tout bouffi de ce qu’il a vu, et encore plus sot à raison de cela.

— Journée insipide sans travail, et nullité complète.

— Après dîner, chez Pierret par le temps le plus froid ; revenu assez tard et à pied, ce en quoi j’ai eu tort, car je me suis fatigué.

— Planet était venu le matin ; je lui ai promis une étude pour la mansarde qu’il fait maintenant.

— Mme Marliani venue dans la journée ; elle est toujours au même point avec son mari. Elle me parle de Clésinger comme d’un prétendant pour Solange[349] ; cette idée ne m’était pas venue.

3 mai. — Resté au lit jusqu’à onze heures. Grenier est venu pour m’acheter le Naufrage : c’est trop tard. Il voulait l’emporter dans sa retraite, à la campagne, pour en jouir.

Dufays ensuite ; j’ai tort de dire si librement mon avis avec des gens qui ne sont pas mes amis. Le docteur Laugier[350] ensuite. Je lui ai parlé varicocèle ; il est d’avis d’un bandage particulier. Je vois que tous mes petits maux sont, suivant lui, objets inhérents à ma constitution, et avec lesquels il faut vivre.

Femme nue et debout : la Mort s’apprête à la saisir.

Femme qui se peigne[351] : la Mort apprête son râteau.

Adam et Ève : les Maux et la Mort en perspective, au moment où ils vont manger le fruit, ou plutôt groupés sur les branches fatales et sur le point de fondre sur l’humanité.

— Chez Jacquet[352] : le petit Faune, un pied environ. La Vénus grecque, trois pieds. Bas-relief : Combat d’Hercule et d’Apollon. Minerve au serpent, bas-relief.

— Sorti dans la journée ; passé voir un dessin de Lacroix[353] chez Aubry[354]. Revenu chez moi par le boulevard.

— Le soir, sorti pour aller chez Leblond ; il sortait. Fatigué de ces deux courses.

4 mai. — Malaise dans le milieu de la journée, qui ressemble à de la fièvre. Je crois quelle revient un peu à l’heure quelle venait dans le commencement. Je me suis endormi vers deux ou trois heures, et l’état fiévreux était complètement passé.

Aubry était venu le matin. Ce que j’ai vu hier chez lui est fort triste pour l’avenir de notre école. Le Boucher et le Vanloo sont les grands hommes sur lesquels elle a les yeux, pour suivre leurs traces ; mais il y avait chez ces hommes un véritable savoir mêlé à leur mauvais goût. Une niaise adresse de la main est le but suprême.

— Il est venu me chercher à cinq heures et demie, et j’y ai dîné : bonne et douce soirée.

— Je vois dans la presse l’annonce du mariage de Solange ; cette précipitation est incroyable !

5 mai. — Resté au lit jusqu’à dix heures et demie. Villot m’a trouvé au lit ; j’ai eu du plaisir à le voir.

Nous avons parlé des horribles ennuis de la vie. Chacun fait bonne contenance, mais chacun est dévoré… Il rencontre l’autre jour Colet, qui se montre joyeux de le voir et de causer avec lui, mais il le quitte bientôt et lui dit avec accablement : « Je rentre chez moi… Et pourquoi, et comment cela se peut-il autrement ? »

De là nous passons à la nécessité de s’occuper pour échapper passagèrement au sentiment de nos maux. Il a remarqué que les vieillards n’éprouvent pas autant ce besoin. Il me cite M. Barbier, père de sa femme, et M. Robelleau. Ces deux hommes lisent très peu. Ils vivent avec leurs souvenirs, et l’ennui ne les gagne pas. Il me rappelle que Bataille[355], qui était désœuvré comme eux, en apparence, ne se plaignait jamais du poids du temps.

— Le soir, entré à Notre-Dame de Lorette. Entendu de la musique.

Ensuite chez Leblond ; Garcia y était. Il m’a chanté un superbe air de Cimarosa, du Sacrifice d’Abraham. Mme Leblond m’a chanté quelque chose et m’a fait plaisir.

Je n’ai dans la tête qu’accords de Cimarosa. Quel génie varié, souple et élégant ! Décidément, il est plus dramatique que Mozart.

6 mai. — Chez Villot vers une heure et resté à son atelier jusqu’à cinq heures et demie.

Vu de l’anatomie ; il y a à faire avec ses fragments de Chaudet[356] et son ouvrage gravé de l’anatomie de Gamelin[357], peintre de Toulouse en 1779. J’ai même ébauché un Père du désert couché, auquel un corbeau apporte du pain.

J’ai trouvé du plaisir dans ces heures passées avec lui. Peu ou prou d’amitié est une bonne chose.

— Sujets : La Mort planant sur un champ de bataille : des squelettes.

La Mort dans sa caverne, qui entend la trompette du jugement dernier.

7 mai. — Reçu une lettre de Mme Sand… La pauvre amie m’écrit la lettre la plus aimable, et son cœur a du chagrin.

— J’ai été voir la figure de Clésinger. Hélas ! je crois que Planche a raison : c’est du daguerréotype en sculpture, sauf une exécution vraiment très habile du marbre. Ce qui le prouve, c’est la faiblesse de ses autres morceaux : nulle proportion, etc. Le défaut d’intelligence comme lignes, dans sa figure ; on ne la voit entière de nulle part.

— J’ai vu le Salon très agréablement, sans rencontrer qui que ce soit. Le tableau de Couture m’a fait plaisir[358] ; c’est un homme très complet dans son genre. Ce qui lui manque, je crois qu’il ne l’acquerra jamais ; en revanche, il est bien maître de ce qu’il sait. Son portrait de femme m’a plu.

J’ai vu mes tableaux sans trop de déplaisir, surtout les Musiciens juifs et le Bateau[359]. Le Christ[360] ne m’a pas trop déplu.

Resté le soir, fatigué, mais point souffrant du tout.

8 mai. — Dîné chez Mme de Forget. — Repris le Christ au tombeau dans la journée.

9 mai. — Chez Mme Marliani le soir. Elle m’apprend la maladie de Chopin. Le pauvre enfant est malade depuis huit jours, et très gravement. Il va un peu mieux à présent.

D’Arpentigny a recommencé ses antiennes sur Clésinger. Nous sommes revenus côte à côte une partie du chemin.

10 mai. — Été le matin chez Chopin, sans être reçu.

Travaillé dans la soirée au Christ et à la figure du devant.

11 mai. — Lessore[361] venu le matin. — Chez Chopin vers onze heures.

Retrouvé chez moi R… avec ses portefeuilles que j’ai vus avec plaisir, mais avec encore plus de fatigue. Mornay y assistait aussi. Il me demande de lui faire un petit tableau au sujet de la scène qui suit la bataille de Coutras : Henri IV dans sa maison, etc.

— Dîné avec J… Elle m’a conduit vers neuf heures chez Chopin ; j’y suis resté jusqu’à minuit passé ; Mlle de R… y était, et son ami Herbaut.

12 mai. — Vu M. Boileux[362], de Blois. Est venu me demander avec empressement mes Juifs du Salon pour un amateur de son pays ; c’est un peu tard.

J’avais mille choses à faire avant mon départ pour Champrosay : le mauvais temps, la paresse me font remettre.

Vers trois heures, je réponds à Mme Sand, hélas !

Lu les Mousquetaires jusqu’à cette heure-là ; fort amusé.

M. L. Ménard[363] : l’avertir de la terminaison des peintures à la Chambre des députés.

Champrosay, lundi 22 mai. — Le matin, assis dans la forêt. — Je pensais à ces charmantes allégories du Moyen Age et de la Renaissance, ces cités de Dieu, ces élysées lumineux, peuplés de figures gracieuses, etc… N’est-ce pas la tendance d’époques dans lesquelles les croyances aux puissances supérieures ont conservé toute leur force ? L’âme s’élançait sans cesse des trivialités ou des misères de la vie réelle dans des demeures imaginaires que l’on embellissait de tout ce qui manquait autour de soi.

C’est aussi celles d’époques malheureuses où des puissances redoutables pèsent sur les hommes et compriment les élans de l’imagination. La nature, qui n’a pas été vaincue par le génie de l’homme à ces époques, augmentant les besoins matériels, fait trouver la vie plus dure et fait rêver avec plus d’énergie à un bien-être inconnu. De notre temps, au contraire, les jouissances sont plus communes, l’habitation meilleure, les distances plus facilement franchies. Le désir poétisait donc alors comme toujours l’existence des malheureux mortels, condamnés à dédaigner ce qu’ils possèdent.

Les actes n’étaient occupés qu’à élever l’âme au-dessus de la matière. De nos jours c’est tout le contraire. On ne cherche plus à nous amuser qu’avec le spectacle de nos misères dont nous devrions être avides de détourner les yeux. Le protestantisme d’abord a disposé à ce changement. Il a dépeuplé le ciel et les églises. Les peuples d’un génie positif l’ont embrassé avec ardeur. Le bonheur matériel est donc le seul pour les modernes. La révolution a achevé de nous fixer à la glèbe de l’intérêt et de la jouissance physique. Elle a aboli toute espèce de croyance : au lieu de cet appui naturel que cherche une créature aussi faible que l’homme dans une force surnaturelle, elle lui a présenté des mots abstraits : la raison, la justice, l’égalité, le droit. Une association de brigands se régit aussi bien par ces mots-là que peut le faire une société moralement organisée. Ils n’ont rien de commun avec la bonté, la tendresse, la charité, le dévouement. Les bandits observent les uns avec les autres une justice, une raison qui les fait se préférer avant tout, une certaine égalité dans le partage de leurs rapines qui leur semble justice exercée sur des riches insolents ou sur des heureux qui leur semblent l’être à leurs dépens. Il n’est pas besoin d’y regarder de bien près pour voir que la société actuelle se gouverne à peu près d’après les mêmes principes et en en faisant la même interprétation.

Je ne sais si le monde a vu encore un pareil spectacle, celui de l’égoïsme remplaçant toutes les vertus qui étaient regardées comme la sauvegarde des sociétés.

— Revenu de Champrosay, le soir, où j’étais depuis le jeudi 13.

23 mai. — Chez J… le matin. Temps affreux de chaleur. Le soir, resté chez moi tout abattu.

25 mai. — Repris le Christ.

26 mai. — Travaillé avec ardeur, quoique peu de moments. — Femmes d’Alger. — Composé un Intérieur d’Oran avec figures. — La Femme qui se lave les pieds, paysage de Tanger.

— Chez Pierret le soir. Parlé du départ de son fils.

— Villot venu le matin : je l’ai trouvé changé.

— Reçu de M. Labello, pour le comte Tyszkiewiez, 500 francs pour le Canot naufragé[364].

— Chopin venu dans la journée ; il repart vendredi pour Ville-d’Avray.

27 mai. — Travaillé avec plaisir aux Femmes d’Alger : la femme du devant.

— Dîné chez Chabrier avec M. Poinsot, Rayer, David, Vieillard.

Bonne journée, soirée charmante : conversation toujours intéressante. Le génie, l’esprit, la finesse, la simplicité, la raison, le sens, tout ce qui est si rare. Il adore Voltaire, c’est tout simple ; je lui ai trouvé des idées justes sur tout.

5 juin. — Dîné avec Vieillard chez Mme de Forget. — Le matin, Planet est venu avec M. Martens, pour daguerréotyper la Cléopâtre[365]. Petite réussite.

6 juin. — Petit livre de croquis, avec crayon qui ne s’use pas, chez Ricois, rue des Petits-Augustins.

7 juin. — Au Père-Lachaise, avec Jenny[366], pour arranger les tombes et voir l’ouvrage de David. Commencé, à partir de ce jour, l’arrangement avec le jardinier susdit, pour entretenir, moyennant vingt francs par an, les tombeaux de ma mère, etc., puis autre arrangement avec lui pour recreuser l’inscription de ma mère et nettoyer la pierre.

8 juin. — Varcollier[367]. — Cave[368]. — Nilson. — Scheffer. — Delessert.

9 juin. — Chez la plupart des hommes, l’intelligence est un terrain qui demeure en friche presque toute la vie. On a droit de s’étonner en voyant une foule de gens stupides ou au moins médiocres, qui ne semblent vivre que pour végéter, que Dieu ait donné à ses créatures la raison, la faculté d’imaginer, de comparer, de combiner, etc., pour produire si peu de fruits. La paresse, l’ignorance, la situation où le hasard les jette, changent presque tous les hommes en instruments passifs des circonstances. Nous ne connaissons jamais ce que nous pouvons obtenir de nous-mêmes. La paresse est sans doute le plus grand ennemi du développement de nos facultés. Le Connais-toi toi-même serait donc l’axiome fondamental de toute société, où chacun de ses membres ferait exactement son rôle et le remplirait dans toute son étendue.

13 juin. — Mannequin à 350 francs, chez Lefranc, rue du Four-Sakit-Germain, 23.

— Dîné avec Villot et Pierret.

— Chez Villot vers trois heures et retouché le cuivre des Arabes d’Oran[369].

14 juin. — Travaillé à la Chambre. Ébauché le groupe des Barbares du devant[370].

15 juin. — À Neuilly. Revenu avec Laurent Jan.

« … Une pareille manière d’écrire qui transporte dans le style l’abandon familier ou cynique de la conversation (le style de Michelet, les mots de polisson, etc.) est blâmable à plus d’un titre, car elle dénote chez l’auteur qui se la permet non moins de prétention que d’impuissance. Il se propose en effet de trancher sur les autres écrivains par l’audace de ses expressions, la bigarrure de ses couleurs, l’allure débraillée de ses phrases ; et pourquoi ne pas prouver plutôt la force, en acceptant toutes les conditions, en se jouant en maître de toutes les difficultés de l’art d’écrire ? C’est dans l’accord des qualités individuelles avec les lois générales du beau et du bon, qu’éclate la véritable originalité. »

(Lerminier, Sur Michelet, Lamartine. — Revue des Deux Mondes, 15 juin 1847.)

17 juin. — Dîné chez Leblond avec Halévy, Adam, Duponchel, Garcia, Guasco, etc. Halévy m’invite pour mercredi.

20 juin. — Chez Boissard. Reprise de la musique.

Roberetti n’étant pas d’abord arrivé, trio de Beethoven. Puis Mozart a fait tous les frais jusqu’à la fin. Je l’ai trouvé plus varié, plus sublime, plus plein de ressources que jamais.

J’ai beaucoup remarqué, en présence du tableau de Boissard représentant un Christ, le dessus de porte de son atelier. Ces peintures, quoique médiocres, sont une excellente leçon, que je lui appliquais à l’instant même, de ce principe, qui veut qu’un objet, même très clair, s’enlève presque toujours en brun sur un objet plus brun. Elles mériteraient pour cela qu’on en fît des esquisses.

— Je suis en très bonne santé depuis quelque temps et vais très souvent à la Chambre.

25 juin. — Ce jour, probablement à l’heure de mon dîner, est venu Grzimala. Il m’a dit sur ma peinture des choses qui m’ont plu, entre autres : l’idée le frappant toujours plus que la convention de la peinture ; de plus, tous les tableaux présentent quelque chose de ridicule qui tient à des modes, etc. Il ne trouve jamais cela dans les miens. Aurait-il vraiment raison ? Pourrait-on inférer de là que moins l’élément transitoire qui contribue le plus souvent au succès actuel se mêle aux ouvrages, plus ils ont la condition de durée et de grandeur ?… Développer ceci.

27 juin. — Travaillé à la Chambre. Fait les deux cavaliers[371].

Dans la journée chez Roberetti, et le soir dîné avec Leblond, Garcia, Guasco, Ronconi[372].

28 juin. — Dîné chez Pierret avec Soulier, que je n’ai pas vu depuis un an au moins. Sa vue m’a fait beaucoup de plaisir.

— L’Académie des sciences morales et politiques remet au concours la question suivante :

Rechercher quelle influence les progrès et le goût du bien-être matériel exercent sur la moralité du peuple. — Le prix est de 1,500 francs.

29 juin. — Travaillé à la Chambre et dîné chez moi avec Soulier, Villot, Pierret. Bonne soirée.

J’ai mis quelque ordre dans mes croquis aujourd’hui et hier.

— Repris du goût pour l’allégorie de la gloire. Ugolin[373], etc. — Saint-Marcel[374] venu dans la journée.

30 juin. — Triqueti[375] venu dans la journée. Nous devons aller lundi chez le duc de Montpensier.

Mme de Forget venue me prendre vers quatre heures et demie pour aller à Monceaux ; nous nous sommes promenés, après dîner, aux Champs-Élysées.

Vu son ancienne pension sur le quai[376] et la maison de Riesener ; elle est encore pleine de maçons.

1er juillet. — À la Chambre le matin. — Séance chez Chopin à trois heures. Il a été divin. On lui a exécuté son trio, puis il la exécuté lui-même et de main de maître.

— Grzimala nous a fait dîner avec une petite femme de sa connaissance, qui va aux Eaux-Bonnes.

9 juillet. — Travaillé au Christ au tombeau.

— À Passy, vers trois heures et demie. Mme Delessert part lundi pour Plombières ; je l’avais revue à Vincennes, à la soirée du Prince, deux ou trois jours auparavant. C’est en revenant de cette course à Passy que j’ai rencontré Scheffer jeune, rue Blanche, qui m’a fait une plaisanterie au sujet d’une rose que j’avais à la main.

10 juillet. — Le cousin Delacroix[377] venu dans la journée : sa vue m’a fait plaisir. Il passe ici une huitaine. Chopin est venu pendant qu’il y était.

Fait la Madeleine dans le tableau susdit.

Se rappeler l’effet simple de la tête : elle était ébauchée d’un ton très gris et éteint. J’étais incertain si je la mettrais dans l’ombre davantage, ou si je mettrais des clairs plus vifs : j’ai légèrement prononcé nonce ces derniers sur cette masse, et il a suffi de colorer avec des tons chauds et reflétés toute la partie ombrée ; et, quoique le clair et l’ombre soient presque de même valeur, les tons froids de l’un et chauds de l’autre suffisent à accentuer le tout. Nous disions avec Villot, le lendemain, qu’il faut bien peu de chose pour faire de l’effet de cette manière. En plein air surtout, cet effet est des plus frappants ; Paul Véronèse lui doit une grande partie de son admirable simplicité.

Un principe que Villot regarde comme le plus fécond, c’est celui de faire détacher les objets un peu foncés sur ceux qui sont derrière, par la masse de l’objet et dans l’ébauche par le ton local établi dès le principe. Je n’en comprends pas l’application autant que lui. A rechercher.

Véronèse doit aussi beaucoup de sa simplicité à l’absence de détails qui lui permet l’établissement du ton local, dès le commencement. La détrempe l’a forcé presque à cette simplicité. La simplicité dans les draperies en donne singulièrement à tout le reste. Le contour vigoureux qu’il trace à propos autour de ses figures contribue à compléter l’effet de la simplicité de ses oppositions d’ombre et de lumière, et achève et relève le tout.

Paul Véronèse n’affiche pas, comme Titien, par exemple, la prétention de faire un chef-d’œuvre à chaque tableau. Cette habileté à ne pas faire trop partout, cette insouciance apparente des détails qui donne tant de simplicité est due à l’habitude de la décoration. On est forcé dans ce genre de laisser beaucoup de parties sacrifiées.

Il faut appliquer surtout à la représentation des natures jeunes ce principe du peu de différence de valeur des ombres par rapport aux clairs. Il est à remarquer que plus le sujet est jeune, plus la transparence de la peau établit cet effet.

11 juillet. — Remarquer combien la prétendue civilisation émousse les sentiments naturels. Hector dit à Ajax, livre VII, en cessant le combat : « Déjà la nuit est avancée, et nous devons tous obéir à la nuit, qui met un terme aux travaux des hommes. »

20 juillet. — Jour de mon départ pour Champrosay, où je vais passer plus de quinze jours. Reçu le matin même la lettre où Mme Sand me parle de sa querelle avec sa fille.

Chopin venu le matin, comme je déjeunais après être rentré du Musée où j’avais reçu la commande de la copie du Corps de garde[378]. Il m’a parlé de la lettre qu’il a reçue ; mais il me l’a lue presque tout entière depuis mon retour. Il faut convenir qu’elle est atroce. Les cruelles passions, l’impatience longtemps comprimée s’y font jour ; et, par un contraste qui serait plaisant, s’il ne s’agissait d’un si triste sujet, l’auteur prend de temps en temps la place de la femme et se répand en tirades qui semblent empruntées à un roman ou à une homélie philosophique.

— Le matin au Louvre, chez M. de Gailleux[379], qui m’a demandé la répétition du Corps de garde[380].

— Je me suis occupé pendant ce séjour de Lara, Saint Sébastien et Arabes jouant aux échecs[381].

— Vieillard venu me surprendre un jour avant dîner. Nous avons passé un bon après-dîner.

30 juillet. — Revenu à Paris ce jour-là et retourné le soir.

12 août. — Vu au ministère la Sainte Anne, de Riesener.

24 août. — Donné à Lenoble 4,000 francs pour acheter trois actions de canaux et faire le versement des actions du Nord.

28 août. — Travaillé à la Chambre. Mornay venu me voir ; je l’ai invité à dîner pour demain. Villot est arrivé après son départ, vers cinq heures ; je l’ai retenu à dîner.

29 août. — Refait la tête du Christ.

Mornay et Piron sont venus dîner avec moi.

30 août. — Travaillé à la Chambre. Resté le soir.

31 août. — Travaillé à la copie du Corps de garde. — Repris la petite Lélia et une ancienne esquisse de Médée[382] que j’ai métamorphosée.

— Dîné chez Mme de Forget. Revenu le soir par la rue du Houssaye, de la Victoire.

1er septembre. — Sur les distances à Londres, j’écrivais à Vieillard :

« Car c’est par lieues qu’il faut compter ; cette disproportion seule entre l’immensité du lieu que ces gens-là habitent et l’exiguïté naturelle des proportions humaines me les fait déclarer ennemis de la vraie civilisation qui rapproche les hommes, de cette civilisation attique qui faisait le Parthénon grand comme une de nos maisons et qui renfermait tant d’intelligence, de vie, de force, de grandeur dans les limites étroites de frontière qui font sourire notre barbarie si étriquée dans ses immenses États. »

— Travaillé à la Chambre.

2 septembre. — Travaillé à la Chambre.

Je ne sortirai pas, je crois, de cet Attila et de son cheval.

— Fait route dans l’omnibus avec deux religieuses : cet habit m’a imposé au milieu de la corruption générale, de l’abandon de tout principe moral ; j’ai aimé la vue de cet habit qui impose au moins à celui ou celle qui le porte le respect absolu, du moins en apparence, des vertus, du dévouement, du respect de soi et des autres.

— Mornay venu dans la journée.

— Je n’ai pas eu le courage de sortir le soir et me suis couché de bonne heure.

5 septembre. — Travaillé dans la journée à rajeunir une petite esquisse de Mater dolorosa faite alors pour M. D…

Le soir, chez Mme Marliani. Le pauvre Enrico est bien mal. Il y avait là une femme aimable, Mme de Barrère, qui parle bien de tout, sans sentir la pédante.

— Leroux[383] a décidément trouvé le grand mot, sinon la chose, pour sauver l’humanité et la tirer du bourbier : « L’homme est né libre », dit-il, après Rousseau. Jamais on n’a proféré une pareille sottise, quelque philosophe qu’on puisse être.

Voilà le début de la philosophie chez ces messieurs. Est-il dans la création un être plus esclave que n’est l’homme ? La faiblesse, les besoins, le font dépendre des éléments et de ses semblables. C’est encore peu des objets extérieurs. Les passions qu’il trouve chez lui sont les tyrans les plus cruels qu’il ait à combattre, et on peut ajouter que leur résister, c’est résister à sa nature même. Il ne veut pas non plus de la hiérarchie en quoi que ce soit ; c’est en quoi il trouve surtout le christianisme odieux ; c’est, à mon sens, ce qui en fait la morale par excellence : soumission à la loi de la nature, résignation aux douleurs humaines, c’est le dernier mot de toute raison (et partant soumission à la loi écrite, divine ou humaine).

13 septembre. — A Versailles ; j’y ai repris la fièvre.

17 septembre. — Sorti pour aller voir Mme Marliani ; arrivé près de chez elle, la fatigue m’a forcé de revenir en voiture.

18 septembre. — M. Laurens[384] venu ce matin ; il me vante beaucoup Mendelssohn.

La peinture est le métier le plus long et le plus difficile : il loi faut l’érudition comme au compositeur, mais il lui faut aussi l’exécution comme au violon.

19 septembre. — Je vois dans les peintres des prosateurs et des poètes. La rime les entrave ; le tour indispensable aux vers et qui leur donne tant de vigueur est l’analogue de la symétrie cachée, du balancement en même temps savant et inspiré qui règle les rencontres ou l’écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur, etc. Ce thème est facile à démontrer, seulement il faut des organes plus actifs et une sensibilité plus grande pour distinguer la faute, la discordance, le faux rapport dans des lignes et des couleurs, que pour s’apercevoir qu’une rime est inexacte et l’hémistiche gauchement ou mal suspendu ; mais la beauté des vers ne consiste pas dans l’exactitude à obéir aux règles dont l’inobservation saute aux yeux des plus ignorants : elle réside dans mille harmonies et convenances cachées, qui font la force poétique et qui vont à l’imagination ; de même que l’heureux choix des formes et leur rapport bien entendu agissent sur l’imagination dans l’art de la peinture. Les Thermopyles de David sont de la prose mâle et vigoureuse, j’en conviens. Poussin ne réveille presque jamais d’idée par d’autres moyens que la pantomime plus ou moins expressive de ses figures. Ses paysages ont quelque chose de plus ordonné, mais le plus souvent chez lui comme chez les peintres que j’appelle des prosateurs, le hasard a l’air d’avoir assemblé les tons et agencé les lignes de la composition. L’idée poétique ou expressive ne vous frappe pas au premier coup d’œil.

20 septembre. — Essayer de prendre du chocolat avec du café : deux ou trois cuillerées de café dans une tasse de chocolat comme à l’ordinaire.

22 septembre. — Aujourd’hui, j’ai été me promener à l’église Saint-Denis ; j’ai revu auparavant le groupe du Puget.

24 septembre. — Lenoble emporte quatorze actions de Lyon et six du Nord pour faire les versements. Comme les actions seront dorénavant au porteur, il les fera conserver sous mon nom, dans la caisse de l’agent de change.

25 septembre. — Les Nymphes de la mer détellent les coursiers du Soleil.

26 septembre. — M. Cournault[385] me dit avoir vu à Alger un ouvrier, qui taillait des morceaux de cuir ou d’étoffe pour des ornements, regardant avec grande attention un bouquet de fleurs pour le guider. Ils ne doivent probablement qu’à l’observation de la nature l’harmonie qu’ils savent mettre dans les couleurs. Les Orientaux ont toujours eu ce goût ; il ne paraît pas que les Grecs et les Romains l’aient eu au même degré, à en juger par ce qui reste de leurs peintures.

— Mlle de Rosier venue. Chopin ensuite.

2 octobre, — Prêté à Soulier petite esquisse, d’après Rubens, de la vie de Marie de Médicis, la Paix mettant le feu à des armes… des monstres sur le devant, la Reine dans le fond entrant dans le temple de Janus.

5 octobre. — Prêté à Villot le numéro de la Revue où est l’article de Gautier sur Töpffer.

— Villot venu me voir ; nous avons parlé du procédé de la figure de l’Italie[386].

J’ai été reprendre mon travail pour la première fois, depuis le 12 septembre. Je suis satisfait de l’effet de cette figure. Toute la journée, j’ai été occupé, et très agréablement, d’idées et de projets de peintures relatives à cela. J’ai peint en quelques instants la petite figure de l’homme tombé en avant percé d’une flèche.

Il faudrait faire ainsi des tableaux esquisses qui auraient la liberté et la franchise du croquis. Les petits tableaux m’énervent, m’ennuient ; de même les tableaux de chevalet, même grands, faits dans l’atelier ; on s’épuise à les gâter. Il faudrait mettre dans de grandes toiles, comme Cournault me disait qu’était la Bataille d’Ivry de Rubens, à Florence, tout le feu que l’on ne met d’ordinaire que sur des murailles.

La manière appliquée à la figure de l’Italie est très propre pour faire des figures dont la forme serait aussi rendue que l’imagination le désire, sans cesser d’être colorées, etc.

La manière de Prud’hon s’est faite en vue de ce besoin de revenir sans cesse, sans manquer à la franchise. Avec les moyens ordinaires, il faut toujours gâter une chose pour en obtenir une autre ; Rubens est lâché dans ses Naïades, pour ne pas perdre sa lumière et sa couleur. Dans le portrait de même : si l’on veut arriver à une extrême force d’expression et de caractère, la franchise de la touche disparaît, et avec elle la lumière et la couleur. On obtiendrait des résultats très prompts et jamais de fatigue. On peut toujours reprendre, puisque le résultat est presque infaillible.

La cire m’a beaucoup servi pour cette figure, afin de faire sécher promptement et revenir à chaque instant sur la forme. Le vernis copal peut remplir cet objet ; on pourrait y mêler de la cire.

Ce qui donne tant de finesse et d’éclat à la peinture sur papier blanc, c’est sans doute cette transparence qui tient à la nature essentiellement blanche du papier… L’éclat des Van Eyck et ensuite de Rubens tient beaucoup sans doute au blanc de leurs panneaux.

Il est probable que les premiers Vénitiens peignirent sur des fonds très blancs ; leurs chairs brunes ne semblent que de simples glacis laqueux sur un fond qui transparaît toujours. Ainsi, non seulement les chairs, mais les fonds, les terrains, les arbres, sont glacés sur fond blanc, dans les premiers flamands, par exemple. Se rappeler dans la Nymphe endormie[387] que j’ai commencée ces jours-ci, et à laquelle j’ai travaillé devant Soulier et Pierret, aujourd’hui dimanche, quel a été l’effet du rocher, derrière la figure et le terrain, ainsi que le fond de forêt, après que je l’eus glacé de laques jaunes et de vert malachite, etc., sur une préparation blanche que j’avais remise sur l’ancien affreux rocher de terre d’ombre, etc.

Dans les anciens tableaux flamands sur panneaux et faits de la sorte en glacis, l’aspect roussâtre est manifeste. La difficulté consiste donc à trouver une convenable compensation de gris, pour balancer le jaunissement et l’ardent des teintes.

J’avais eu une idée de tout cela dans l’esquisse que j’ai faite, il y a quelque dix ans, de Femmes enlevées par des hommes à cheval[388], d’après une estampe de Rubens ; comme elles sont, il n’y manque que quelque gris. Il n’est même pas possible que les fonds, les draperies ne participent entièrement à l’exécution des chairs, quand on les exécute par glacis sur des fonds blancs. Le disparate est insupportable d’une autre manière. Il me semblait, après avoir modelé cette Nymphe avec du blanc pur, que le fond qui était derrière, fond de rochers faits avec des tons opaques comme dans une peinture ébauchée dans le système de la demi-teinte locale, n’était pas le fond qui convenait, mais qu’il fallait un ton clair de draperies ou de murailles : j’ai donc couvert de blanc ce rocher ; et quand ensuite je me suis avisé d’en faire un autre rocher avec des tons aussi transparents que possible, la chair a pu s’accorder avec cet accessoire ; mais il m’a fallu repeindre de même la draperie, le terrain et le fond de forêt.

6 octobre. — La Desdémone, la Femme à la rivière, la Lélia[389] feront mieux ainsi (en petite dimension). Quant aux autres, la plus grande dimension sera le mieux.

— Le charme particulier de l’aquarelle, auprès de laquelle toute peinture à l’huile paraît toujours rousse et pisseuse, tient à cette transparence continuelle du papier ; la preuve, c’est quelle perd de cette qualité quand on gouache quelque peu ; elle la perd entièrement dans une gouache. Les peintures flamandes primitives ont beaucoup de ce charme : l’emploi de l’essence y contribue en éloignant l’huile.

8 octobre. — Se rappeler l’impression d’un tableau de Jacquand[390], que j’ai vu un de ces jours à côté d’un tableau de Diaz, chez Durand-Ruel. Dans le premier, l’imitation minutieuse d’après nature des moindres objets, sécheresse, gaucherie ; dans l’autre, où tout est sorti de l’imagination du peintre, mais où les souvenirs sont fidèles, la vie, la grâce, l’abondance.

Le tableau de Jacquand représentait des moines de l’Inquisition, montrant l’entrée d’une espèce de trou à une femme assise à terre et qu’ils semblaient menacer. Le dos de cette femme était enfoncé dans la muraille, qui était derrière elle, etc. ; on eût dit ce tableau fait par un homme incapable du moindre souvenir des objets, et pour lequel le détail qu’il a sous les yeux est le seul qui puisse le frapper.

9 octobre. — J’ai vu avec Mme de Forget, chez Maigret, un papier de Chine pour tenture. Il nous a dit qu’aucun art, chez nous, ne pouvait approcher de la solidité de leurs couleurs. Il a essayé de raccorder une partie du fond qui est devenu horrible en peu de temps. Ce papier est très bon marché relativement ; tous ces charmants oiseaux sont faits à la main, et, nous a-t-il dit, la totalité des ornements, ce sont des bambous blanchâtres, rehaussés d’argent, qui courent sur tout le champ qui est rose, parfaitement uni ; le tout semé d’oiseaux, de papillons, etc., d’une perfection qui ne tire pas son charme de l’exactitude minutieuse, de l’imitation, comme nous faisons toujours dans nos ornements, au contraire ; c’était pour le port et la grâce de la pose et le contraste des tons, tout l’animal, mais le tout fait avec un esprit qui avait choisi et résumé l’objet de manière à en faire un ornement à la manière des animaux dans les monuments et manuscrits égyptiens.

14 octobre. — Parti pour Champrosay.

15 octobre. — Vieillard est venu passer une partie de la journée avec moi. Le cher ami paraît mieux de son voyage en Angleterre. Il m’a conté l’anecdote de l’officier des hussards anglais, qui entend dire que le tabac réussirait bien à Ceylan. Il profite aussitôt de quatre mois de congé pour s’embarquer, aller faire sa plantation, et revenir.

28 octobre. — Revenu de Champrosay, où j’ai eu presque constamment le plus beau temps du monde.

29 octobre. — Lenoble m’a apporté les quatorze actions du chemin de fer de Lyon qu’il a dû placer dans la caisse de l’agent de change, M. Gavet, attendu quelles sont au porteur[391].

2 novembre. — Prêté à M. Lessore onze feuilles de dessins d’anatomie, partie contre épreuves, dessins à la plume, etc. (Rendus.)

Prêté à Villot des calques de faïences d’Alger.

14 décembre. — Élie s’étant enfui dans le désert pour fuir la colère de Jézabel et résolu à se laisser mourir de faim, est réveillé par un ange qui lui apporte un pain et de l’eau, en lui enjoignant de prendre courage et de se nourrir. (Bible, p. 241.)

Abigaïl vient apaiser David par des présents comme il s’apprêtait à tirer vengeance de Nabal, son mari. (Bible, p. 189.)

Saint Étienne[392], après son supplice, recueilli par les saintes femmes et des disciples.

15 décembre. — Alexandre faisant violence à la Pythie.

Énée suivant la Sibylle, qui le précède avec le rameau d’or, ferait bien pour petits sujets accessoires dans une grande décoration comme l’escalier de la Chambre des députés.

— L’Encan de Pertinax. Il vend la cour de Commode, choses et hommes, esclaves, parasites, vases, statues, etc. Lui, sévère, préside.

— Voir la préface de Raison et folie.

Deux emblèmes de la Force persévérante.

Les Nymphes de la mer détellent les chevaux du Soleil.

1849

6 janvier[393]. — À M. Jame, à Lyon.

« Monsieur, je vous avais confié au mois de mai de l’année dernière, pour trois ou quatre mois, mon tableau de la Liberté de 1830[394]. J’avais résisté, à plusieurs reprises, à vos offres, préférant renoncer à ce qu’elles présentaient d’avantageux aux inconvénients nombreux d’un déplacement pour un ouvrage déjà ancien et nécessitant une foule d’opérations toujours dangereuses, telles que clouer et déclouer plusieurs fois la toile, la rouler, l’emballer, la transporter, etc… J’ai cédé, avec le désir de vous obliger personnellement, et pressé également par le consentement de M. Ch. Blanc[395], votre ami ; vous deviez, dans la quinzaine qui a suivi la remise du tableau, me compter une somme de mille francs, quel que fût le résultat de votre entreprise. Vous ne vous êtes pas acquitté de cet engagement. Dans l’entrevue que j’ai eue avec vous, environ un mois après, vous m’avez assuré que cette somme allait m’être comptée, et cependant cette nouvelle promesse est restée sans effet. J’ai attribué à la difficulté du moment le retard que j’éprouvais, mais j’attendais au moins que vous me tiendriez au courant de ce que vous comptiez faire à cet égard. Je n’ai reçu de vous aucune nouvelle, ni en ce qui concerne l’engagement que vous aviez contracté relativement à la somme promise, ni même au sujet du sort du tableau dont je n’avais entendu, en aucune manière, me priver pendant un si long espace de temps. Huit mois se sont écoulés, et je suis sur tous ces points dans la même ignorance.

Je désire donc, Monsieur, que vous ayez l’obligeance de me renvoyer au plus tôt le tableau dont j’ai appris indirectement que vous n’avez pas tiré parti comme vous le pensiez. J’ose attendre de vous que vous fassiez prendre tous les soins nécessaires, pour qu’il soit emballé et expédié avec toutes les précautions convenables. Je vous avais prié de faire consolider la caisse pour le retour ; elle en a le plus grand besoin, la route devant être plus longue et plus difficile dans cette saison. Comme vous êtes à Lyon, à ce que je crois, vous pourrez surveiller les précautions que je vous demande, car je vous avoue aussi qu’après la promesse que vous m’aviez faite également au mois de mai de suivre le tableau à son départ, et d’assister, de votre personne, à sa mise en état pour l’Exposition, j’avais été fort désappointé que cette opération n’ait pas été faite comme vous me l’aviez assuré, c’est-à-dire en votre présence.

Veuillez, Monsieur, m’écrire un mot à ce sujet. Vous voudriez bien adresser le tableau directement à M. le directeur du Musée du Louvre ; cela évitera de le retendre, détendre et retendre plusieurs fois.

J’espère donc, dans cette circonstance, dans l’obligeance que je réclame de vous, et vous prie de recevoir l’assurance de ma considération. »


14 janvier. — Rendez-vous au Palais-Royal à midi, avec la commission, pour visiter les lieux pour l’Exposition. … Dévastation dégoûtante, galeries transformées en magasin d’équipement. Caisse d’escompte établie avec bureaux, etc. Club avec tribune,… l’odeur de la pipe et de la caserne, etc. Ensuite aux Tuileries pour le même objet : le même spectacle affligeant, à cela près que le palais ne contient plus d’hôtes du genre de ceux que nous avions trouvés au Palais-Royal ; mais partout les traces de la dégradation, de la puanteur. Le lit de l’ex-Roi porte encore les matelas et les couvertures qui lui ont servi, ainsi qu’à la Reine. Dans le théâtre, était un monceau de débris de meubles brisés, d’écrins forcés, d’armoires enfoncées, et partout les portraits mis en pièces, à l’exception toutefois de ceux du prince de Joinville ; d’où vient cette préférence ? Il est difficile de s’en rendre compte.

Je devais, en sortant, aller chez J… ; j’étais trop fatigué et suis rentré chez moi.

24 janvier. — A la commission à neuf heures. Bonne journée.

— Vu Mornay chez lui.

29 janvier. — Alertes dès le matin pour la révolte de la garde mobile.

— Le soir, été voir Chopin ; je suis resté avec lui jusqu’à dix heures. Cher homme ! Nous avons parlé de Mme Sand[396], de cette bizarre destinée, de ce composé de qualités et de vices. C’était à propos de ses Mémoires. Il me disait qu’il lui serait impossible de les écrire. Elle a oublié tout cela ; elle a des éclairs de sensibilité et oublie vite. Elle a pleuré son vieil ami Pierret et n’y a plus pensé. Je lui disais que je lui voyais à l’avance une vieillesse malheureuse. Il ne le pense pas… Sa conscience ne lui reproche rien de ce que lui reprochent ses amis. Elle a une bonne santé qui peut se soutenir : une seule chose l’affecterait profondément, ce serait la perte de Maurice, ou qu’il tournât mal.

Quant à Chopin, la souffrance l’empêche de s’intéresser à rien, et à plus forte raison au travail. Je lui ai dit que l’âge et les agitations du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il m’a dit qu’il m’estimait de force à résister. « Vous jouissez, a-t-il dit, de votre talent dans une sorte de sécurité qui est un privilège rare, et qui vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation. »

— Désappointement le soir : j’avais dîné chez Mme de Forget avec l’intention d’aller le soir chez Rivet ; on nous envoie deux stalles des Italiens, pour l’Italiana. Nous arrivons et nous avons l’Elisire[397]. Froid mortel tout le temps et peu de dédommagement dans la musique.

5 février. — M. Baudelaire[398] venu comme je me mettais à reprendre une petite figure de femme à l’orientale, couchée sur un sofa, entreprise pour Thomas[399], de la rue du Bac. Il m’a parlé des difficultés qu’éprouve Daumier à finir.

Il a sauté à Proudhon qu’il admire et qu’il dit l’idole du peuple. Ses vues me paraissent des plus modernes et tout à fait dans le progrès.

Continué la petite figure après son départ et repris les Femmes d’Alger.

Situation d’esprit fort triste ; aujourd’hui ce sont les affaires publiques qui en sont cause ; un autre jour, ce sera pour un autre sujet. Ne faut-il pas toujours combattre une idée amère ?

— J’éprouve sur le tableau des Femmes d’Alger combien il est agréable et même nécessaire de peindre sur le vernis. Il faudrait seulement trouver un moyen de rendre le vernis de dessous inattaquable dans les opérations subséquentes de dévernissage, ou vernir d’abord sur l’ébauche avec un vernis qui ne puisse s’en aller, comme celui de Desrosiers ou de Sœhnée, je crois, ou bien faire de même pour finir.

10 février. — Chez Pierret le soir : beaucoup de monde. J’y ai vu Lassus[400], perdu de vue depuis longtemps.

Un imbécile nommé M…, que je n’y avais pas vu depuis longtemps, y était en toilette exacte et ganté hermétiquement. Il a l’air de se croire beau ou intéressant pour le sexe ; cela lui impose la tenue. Je ne mentionne ceci que parce que, à propos de cet individu qui n’est qu’un fat, j’ai pensé à certains hommes à bonnes fortunes, qui sont les victimes de l’obligation où ils se croient d’être toujours beaux.

11 février. — Vers deux heures chez J… ; V… y était. Ensuite à Passy, où je n’avais pas été depuis le 14 novembre dernier, veille de la Saint-Eugène. J’y ai revu Thiers : entrevue aigre-douce. Il a sur le cœur mon opposition à ses désirs. J’étais en train de causer, et cela aura augmenté sa mauvaise humeur. Il ne m’a pas dit de revenir le voir et s’en est allé assez brusquement. Je suis revenu par le jardin jusqu’au pont, avec M. de Valon[401] et Bocher[402]. J’ai reconduit ce dernier en cabriolet jusqu’à la place de la Concorde. Il voit en noir l’avenir de l’Assemblée future. Il croit l’établissement de Napoléon plus solide que ne le pensent ses amis ; il est plus populaire que tous les gouvernants, depuis trente ans. Les idées républicaines ont plus pénétré qu’on ne semble le croire. Je crois aussi que rien de semblable à ce qui a été ne peut être ; tout est changé en France, et tout change encore. Il me faisait remarquer l’aspect terne et négligé de cette foule, bien que ce soit dimanche et qu’il fasse le temps le plus extraordinaire, car tout Paris semble dehors.

Mercredi 14 février. — Dîné chez le président du Corps législatif[403], avec Poinsot, Gay-Lussac, Thiers, Molé, Rayer, Jussieu. Vieillard et Chabrier y étaient. Le premier m’a présenté à Léon Faucher.

J’ai une longue conversation après dîner avec Jussieu, sur les fleurs, à propos de mes tableaux : je lui ai promis d’aller le voir au printemps. Il me montrera les serres et me fera obtenir toute permission pour l’étude.

Thiers a été très froid avec moi, et plus que je ne le pensais encore. Je commence à croire ce que Vieillard me disait lundi chez C…, qu’il a l’esprit élevé et l’âme petite. Il devrait au fond m’estimer de la résistance que je lui ai opposée dans une chose qui choquait mes sentiments… Tant pis pour lui assurément.

Je n’ai pu causer avec Poinsot[404], ni l’entendre causer. Ces hommes là et leur sang-froid me font beaucoup d’effet. Celui-ci est un des plus remarquables qu’on puisse voir…

Le Prince a fait compliment à Ingres sur son beau tableau des Capucins, lequel est de Granet, et dont il est propriétaire. La figure d’Ingres était curieuse en entendant ce coq-à-l’âne.

— Chez Mme Marliani, en sortant. Elle m’a fait lire une lettre de Mme Sand. Elle s’excuse grandement dans l’affaire du mariage et ne croit pas ou feint de croire qu’elle n’a jamais pensé au Clésinger pour son compte. À la bonne heure.

— Fleury a eu l’idée qu’on imprimerait avantageusement la toile avec de la pâte de papier ; il me semble effectivement que ce sera un dessous excellent, absorbant à la fois et hors d’état d’influer sur la peinture comme la céruse à laquelle il attribue la plupart des changements, surtout dans les parties qui ne sont que frottées, comme dans les ombres des Flamands. Il pense que les tableaux et toiles de maîtres étaient imprimés avec toute autre chose que la céruse : plâtre avec colle de pâte, terre de pipe, etc.

Dimanche 25 février. — Fait peu de chose… Dîné chez Bixio avec Lamartine, Mérimée, Malleville, Scribe, Meyerbeer et deux Italiens. Je me suis beaucoup amusé ; je n’avais jamais été aussi longtemps avec Lamartine.

Mérimée l’a poussé au dîner sur les poésies de Pouchkine, que Lamartine prétend avoir lues, quoiqu’elles n’aient jamais été traduites par personne. Il donne le pénible spectacle d’un homme perpétuellement mystifié. Son amour-propre, qui ne semble occupé qu’à jouir de lui-même et à rappeler aux autres tout ce qui peut ramener à lui, est dans un calme parfait au milieu de cet accord tacite de tout le monde à le considérer comme une espèce de fou. Sa grosse voix a quelque chose de peu sympathique.

Le soir, Mme Menessier est venue avec sa fille ; je n’avais pas causé avec elle depuis des siècles : elle ne m’a pas paru changée ; j’ai causé une heure avec elle. Elle doit venir voir mes fleurs. Elle est atteinte de noirs, comme moi ; je vois que je ne suis pas le seul. L’âge y est pour quelque chose.

Vendredi 2 mars. — Pelletier[405], que j’ai rencontré en omnibus, en allant chercher des lunettes, ma dit que je surmonterais la cacochymie du corps et de l’esprit en faisant de temps en temps un voyage, un séjour dans les montagnes par exemple. Il m’a parlé du Jura ; j’ai pensé aux Ardennes.

Descendu à Saint-Sulpice et visité la chapelle ; l’ornementation sera difficile sans dorure.

De là choisi des lunettes, et revenu à la maison de bonne heure. Au moment où je me remettais au tableau des Hortensias, est arrivé Dubufe pour me demander d’aller voir sa République. M. de Geloës survenu, puis Mornay, à qui l’on a fait des ouvertures. Enfin, vers trois heures et demie, j’ai pu travailler et j’ai donné bonne tournure au tableau.

— Le soir, sorti pour aller voir Chopin et rencontré Chenavard[406]. Nous avons causé près de deux heures. Nous nous sommes abrités pendant quelque temps dans le passage qui sert de lieu d’attente aux domestiques, à l’Opéra-Comique ; il me disait que les vrais grands hommes sont toujours simples et sans affectation. C’était la suite d’une conversation dans laquelle il m’avait beaucoup parlé de Delaroche[407], pour qui il professe peu d’admiration quant au talent et même quant à l’esprit, dont on lui accorde généralement une part. Il y a effectivement dans ce caractère une contradiction remarquable : il est évident qu’il s’est composé des dehors de franchise et même… de rudesse, qui semblent contraster avec la position qu’il occupe et à laquelle sa valeur, comme artiste, n’aurait pu le conduire sans beaucoup d’adresse.

Chenavard me disait que les vrais hommes de mérite n’avaient besoin de nulle affectation et n’avaient nul rôle à jouer, pour parvenir à l’estime. Voltaire était plein de petites colères qu’il laissait échapper devant tout le monde. Il me citait des caricatures qu’un certain Hubert avait faites de lui, qui le représentaient dans toutes sortes de situations ridicules dans lesquelles il se laissait très bien surprendre. Bossuet était l’homme le plus simple, coquetant avec les vieilles dévotes, etc. On connaît l’aventure de Turenne et de la claque que lui donne son palefrenier. Une autre fois, on le vit sur le boulevard, qui était alors un lieu à peu près désert, servant d’arbitre à des joueurs de boule, à qui il prêtait sa canne pour mesurer les distances, et se mettant lui-même de la partie.

Il m’a dit, en me quittant, que les hommes se divisaient en deux parties : les uns n’ont qu’une loi unique et qui est leur intérêt ; pour ceux-là, la ligne à suivre est bien simple, et ils n’ont en toutes choses qu’à suivre ce juge infaillible ; les autres ont le sentiment de la justice et l’intention de s’y conformer ; mais la plupart n’y obéissent qu’à moitié ou mieux n’y obéissent point du tout, tout en se faisant reproches ; ou bien, après avoir perdu de vue pendant quelque temps cette règle de leurs actions, y reviennent en donnant dans un excès qui leur ôte le fruit de leur conduite précédente, tout en leur laissant le blâme. Ainsi ils auront, par exemple, flatté les passions d’un protecteur dont ils attendent une faveur, et puis brusquement ils cesseront de le voir et iront jusqu’à se faire ses ennemis.

Pelletier m’avait dit le matin que, pour n’avoir rien à se reprocher, il avait mis son ambition dans sa poche. Je disais à Chenavard que je pensais qu’il était impossible de se trouver mêlé aux affaires des autres et de s’en tirer complètement honnête. « Comment voulez-vous, disait-il, qu’il en soit autrement ? Celui qui prend l’équité pour règle ne peut absolument lutter contre celui qui ne songe qu’à son intérêt : il sera toujours battu dans la carrière de l’ambition. »

Lundi 5 mars. — Le matin, Dubufe[408] est venu me chercher pour voir à la Chambre des députés sa République ; il m’a ramené.

Soleil magnifique. Le temps, depuis quinze jours, et au reste pendant presque tout cet hiver, est d’une douceur extrême. Je n’en suis pas moins horriblement enrhumé, si bien que j’hésitais à aller ce soir chez Boissard.

J’y ai été cependant. La jeune somnambule pantomime devait y venir. Elle n’est venue qu’à onze heures passées, amenée par Gautier, qui avait été la chercher et l’avait trouvée couchée. Elle a une tête charmante et pleine de grâce ; elle a fait à merveille les simagrées de l’endormement. Ses poses contournées et pleines de charme sont tout à fait faites pour les peintres.

En attendant son arrivée, j’ai été avec Meissonier[409] chez lui, voir son dessin de la Barricade. C’est horrible de vérité, et quoiqu’on ne puisse dire que ce ne puisse être exact, peut-être manque-t-il le je ne sais quoi qui fait un objet d’art d’un objet odieux. J’en dis autant de ses études sur nature ; elles sont plus froides que sa composition et tracées du même crayon dont Watteau eût dessiné ses coquettes et ses jolies figures de bergers. Immense mérite malgré cela.

J’y vois de plus en plus, pour mon instruction et pour ma consolation, la confirmation de ce que Cogniet me disait l’année dernière, à propos de l’Homme dévoré par un lion[410], lorsqu’il voyait ce tableau à côté des vaches de Mlle Bonheur[411], à savoir qu’il y a dans la peinture autre chose que l’exactitude et le rendu précis d’après le modèle. J’ai éprouvé ce matin une impression analogue, mais beaucoup plus concevable, puisqu’il s’agissait d’une peinture d’un ordre tout à fait inférieur. En revenant de voir la figure de Dubufe, les peintures de mon atelier et entre autres mon triste Marc-Aurèle[412], que je me suis accoutumée dédaigner, m’ont paru des chefs-d’œuvre. À quoi tient donc l’impression ? Voici assurément : dans le dessin de Meissonier, elle était infiniment supérieure aux études d’après nature.

Fait la connaissance de Prudent[413] ; il imite beaucoup Chopin. J’en ai été fier pour mon pauvre grand homme mourant.

Mercredi 7 mars. — Préault venu le matin. Il y avait bien longtemps que je ne l’avais vu ; il m’a intéressé et amusé. Il a l’air de la bienveillance, sinon les sentiments, et cela me suffit pour me séduire. Au reste, je l’aime beaucoup.

Il me disait, à propos de la Pharsale, que c’était une mine féconde : par exemple, César s’arrêtant au bord du Rubicon, l’Évocation de la Pythonisse, etc. Il me conseille de faire pour l’année prochaine quelque sujet terrible. Cet élément est le plus fort pour frapper tout le monde.

Jeudi 8 mars. — Le soir, Chopin. Vu chez lui un original qui est arrivé de Quimper pour l’admirer et pour le guérir ; car il est ou a été médecin et a un grand mépris pour les homéopathes de toutes couleurs. C’est un amateur forcené de musique ; mais son admiration se borne à peu près à Beethoven et à Chopin. Mozart ne lui paraît pas à la hauteur de ces noms-là ; Cimarosa est perruque, etc.

Il faut être de Quimper pour avoir de ces idées-là, et pour les exprimer avec cet aplomb : cela passe sur le compte de la franchise bretonne… Je déteste cette espèce de caractère ; cette prétendue franchise à l’aide de laquelle on débite des opinions tranchantes ou blessantes est ce qui m’est le plus antipathique. Il n’y a plus de rapports possibles entre les hommes, s’il suffit de cette franchise-là pour répondre à tout. Franchement il faut, avec cette disposition, vivre dans une étable, où les rapports s’établissent à coups de fourche ou de cornes ; voilà de la franchise que je préfère.

— Le matin, chez Couder[414], pour parler du tableau de Lyon. Il est spirituel, et sa femme est fort bien. Si nous avions été francs l’un et l’autre, à la manière de mon Breton, nous nous serions battus avant la fin de la séance ; nous nous sommes, au contraire, quittés en fort bonne intelligence.

Samedi, 10 mars. — Vu Mme de Forget le soir, M. de T… le matin.

J’ai été frappé de son Albert Dürer, et comme je ne l’avais jamais été ; j’ai remarqué, en présence de son Saint Hubert, de son Adam et Ève, que le vrai peintre est celui qui connaît toute la nature. Ainsi ses figures humaines n’ont pas chez lui plus de perfection que celles des animaux de toutes sortes, des arbres, etc. ; il fait tout au même degré, c’est-à-dire avec l’espèce de rendu que comporte l’avancement des arts à son époque. Il est un peintre instructif ; tout, chez lui, est à consulter.

Vu une gravure que je ne connaissais pas, celle du Chanoine luxurieux, qui s’est endormi près de son poêle : le diable lui montre une femme nue, laquelle est d’un style plus élevé qu’à l’ordinaire, et l’Amour tout éclopé cherche à se grandir sur des échasses.

Il ma montré une lettre de mon père ; cela m’a fait plaisir. Ce qui m’a le plus frappé dans ses autographes est un écrit de Léonard de Vinci, sur lequel il y a des croquis où il se rend compte du système antique de dessins par les boules[415] ; il a tout découvert. Ces manuscrits sont écrits à rebours.

Onslow y est venu. La liaison intime qui est entre eux a un peu refroidi mon désir d’être invité à ses quatuors.

— En revenant, travaillé au rideau de table, au Vase de fleurs[416].

Dimanche 11 mars. — Travaillé de bonne heure au tableau des Hortensias et de l’Agapanthus[417]. Je ne me suis occupé que de ce dernier.

— A une heure et demie chez Leblond, pour aller prendre sa femme à Notre-Dame de Lorette, et de là au concert Sainte-Cécile, au bénéfice du monument pour Habeneck[418] : salle immense, foule confuse et sale, quoique le dimanche. Jamais un pareil lieu ne réunira une élite de connaisseurs.

La divine symphonie par ton la entendue avec bonheur, mais avec un peu de distraction, à cause du manque de recueillement de mes voisins. Le reste consacré à des virtuoses qui m’ont fatigué et ennuyé.

J’ai osé remarquer que les morceaux de Beethoven sont en général trop longs, malgré l’étonnante variété qu’il introduit dans la manière dont il fait revenir les mêmes motifs. Je ne me rappelle pas, du reste, que ce défaut me frappât autrefois dans cette symphonie ; quoi qu’il en soit, il est évident que l’artiste nuit à son effet en occupant trop longtemps l’attention.

La peinture, entre autres avantages, a celui d’être plus discrète ; le tableau le plus gigantesque se voit en un instant. Si les qualités de certaines parties attirent l’admiration, à la bonne heure : on peut s’y complaire plus longtemps même que sur un morceau de musique. Mais si le morceau vous paraît médiocre, il suffit de tourner la tête pour échapper à l’ennui. Le jour du concert de Prudent, l’ouverture de la Flûte enchantée m’a paru non seulement ravissante, mais d’une proportion parfaite. Doit-on dire qu’avec le progrès de l’instrumentation, il arrive plus naturellement au musicien la tentation d’allonger des morceaux pour amener des retours d’effets d’orchestre qu’il varie à chaque fois qu’il nous les remontre ?

Il ne faut jamais compter comme un dérangement le temps donné à un concert, pourvu qu’il y ait seulement un bon morceau. C’est pour l’âme la meilleure nourriture. Se préparer, sortir, être distrait même d’occupations importantes, pour aller entendre de la musique, ajoute du prix au plaisir ; je trouve, dans un lieu choisi et au milieu de gens que la communauté des sentiments semble avoir réunis pour une jouissance goûtée en commun ; tout cela, même l’ennui éprouvé en présence de certain morceau et par certain virtuose, ajoute à notre insu à l’effet de la belle chose. Si on était venu m’exécuter cette belle symphonie dans mon atelier, je n’en conserverais peut-être pas à cette heure le même souvenir.

Cela explique aussi comment les grands et les riches sont blasés précocement sur l’effet des plaisirs de toutes sortes. Ils arrivent dans de bonnes loges, garnies de bons tapis, retirés de manière à être le plus possible à l’abri de la distraction que donnent dans un milieu de réunion les tumultes, les dérangements occasionnés par les allants et venants, par les petits troubles de toutes sortes qui s’élèvent dans une foule et semblent devoir fatiguer l’attention. Ils ne viennent qu’au moment précis où commence le morceau important, et par une juste punition de leur peu de dévotion au beau, ils en perdent ordinairement le meilleur en arrivant trop tard. Les habitudes de la société font aussi que les conversations qu’ils ont entre eux à propos du plus frivole motif, ou la survenance de quelque importun leur ôte tout recueillement ; c’est un plaisir très imparfait que d’entendre dans une loge avec des gens du monde la plus belle musique. Le pauvre artiste assis au parterre et seul dans son coin, ou près d’un ami aussi attentif que lui, jouit seul complètement de la beauté d’un ouvrage et à raison de cela en emporte l’impression sans un mélange de souvenir ridicule.

Mardi 13 mars. — Travaillé toute la journée au rideau dans le tableau de la console. Vers la fin de la journée, à la Desdemona.

— Le docteur venu vers cinq heures ; il m’a inquiété ; il parle de petites sondes, etc… Je suis resté au coin du feu.

— Weill[419] a emporté ce matin :

L’Odalisque, et m’a donné 200 fr.
Hommes jouant aux échecs 200 »
Homme dévoré par le lion 500 »
— (Lefebvre) Christ au pied de la croix 200 »
— (Thomas) Petit Christ aux Oliviers 100 »
— (Lefebvre) Femme turque 100 »
— (Bouquet) Hamlet (Scène du rat) 100 »
— (Weill) Berlichingen écrivant ses Mémoires 100 »
— (Lefebvre) Esquisse, répétition du Christ au tombeau 200 »
— (Lefebvre) Odalisque 150 »
— (Lefebvre) Christ à la colonne 150 »

Mercredi 21 mars. — Chez Mercey[420] le soir. Grande soirée. Mon pauvre Mercey acquiert de l’importance ; il a l’air d’un homme d’État. Il était meilleur garçon autrefois. Peut-être est-ce devant le monde qu’il est ainsi. Dans le tête-à-tête avec moi, il est plus simple. Mareste, que je revois avec plaisir, m’apprend qu’Alberthe est partie à Turin auprès de sa fille mourante. En voilà encore une qui mourra seule au monde.

Impression désagréable de toutes ces figures d’artistes attirés chez l’homme qui donne les travaux. J’y avais été à pied, et je pensais trouver chez elle Mme Villot ; elle n’y était pas.

Je suis entré à la Madeleine, où l’on prêchait. Le prédicateur, usant d’une figure de rhétorique, a répété dix ou douze fois, en parlant du juste : Il va en paix !… il va en paix ! « Va en paix » a été ce qu’il y a eu de plus remarquable dans son discours. Je me suis demandé quel fruit pouvait résulter des lieux communs répétés à froid par cet imbécile. Je suis obligé de reconnaître aujourd’hui que cela va avec le reste, fait parti ? de la discipline comme le costume, les pratiques, etc… Vive le frein !

Vendredi 30 mars. — Vu le soir chez Chopin l’enchanteresse Mme Potocka. Je l’avais entendue deux fois ; je n’ai guère rencontré quelque chose de plus complet… Vu Mme Kalerji… Elle a joué, mais peu sympathiquement ; en revanche, elle est vraiment fort belle, quand elle lève les yeux en jouant à la manière des Madeleines du Guide ou de Rubens.

Samedi 31 mars. — Le soir, vu Athalie, avec Mme de Forget dans la loge du président.

Rachel ne m’a pas fait plaisir dans toutes les parties. Mais comme j’ai admiré ce grand prêtre ! Quelle création ! Comme elle semblerait outrée dans un temps comme le nôtre ! et comme elle était à sa place avec cette société ordonnée et convaincue qui a vu Racine et qui l’a fait ce qu’il était ! Ce farouche enthousiaste, ce fanatique verbeux n’est guère de notre temps ; on égorge et on renverse à froid et sans conviction. Mathan, dans sa scène avec son confident, dit trop naïvement : « Je suis un coquin, je suis un être abominable. » Racine sort ici de la vérité, mais il est sublime quand Mathan, sortant tout troublé pour se soustraire aux imprécations du grand prêtre, ne sait plus où il va, et se dirige, sans savoir ce qu’il fait, du côté de ce sanctuaire qu’il a profané et dont l’existence l’importune.

Mercredi 4 avril. — Jour du dîner de Véron[421]. J’étais exténué en y allant.

Je me suis ranimé et amusé. Son luxe est surprenant : des pièces tendues en soie magnifique, le plafond compris ; argenterie somptueuse, musique pendant le dîner : usage, du reste, qui n’ajoute rien à la bonté du dîner et qui déroute la conversation qui en est l’assaisonnement.

Armand Bertin m’a parlé chez Véron d’un livre sur la vie de Mozart, compulsé et extrait de tout ce qui a été fait sur lui ; il m’a promis de me le prêter. Ce livre est très rare, à ce qu’il paraît.

L’homme recommence toujours tout, même dans sa propre vie. Il ne peut fixer aucun progrès. Comment un peuple en fixerait-il un dans sa forme ? Pour ne parler que de l’artiste, sa manière change. Il ne se rappelle plus, après quelque temps, les moyens qu’il a employés dans son exécution. Il y a plus, ceux qui ont systématisé leur manière au point de refaire toujours de même, sont ordinairement les plus inférieurs et froids nécessairement.

Dîné chez Véron avec Rachel, M. Molé, le duc d’Ossuna, général Rulhieri, Armand Bertin, M. Fould, qui était près de moi et s’est montré prévenant. Rachel est spirituelle et fort bien de toutes manières. Un homme né et élevé comme elle serait difficilement devenu ce quelle est tout naturellement. Causé le soir avec *** d’Athalie, etc. Il a été fort aimable.

Venu des hommes de toutes couleurs. Une madame Ugalde qui a du succès à présent, à l’Opéra-Comique, a chanté un air du Val d’Andorre ; elle m’est peu sympathique, prononce d’une manière vulgaire et a la juiverie peinte sur la figure… Contraste avec Rachel.

Beaucoup causé musique avec Armand Bertin. Parlé de Racine et de Shakespeare. Il croit qu’on aura beau faire dans ce pays, on en reviendra toujours à ce qui a été le beau une fois pour notre nation ; je crois qu’il a raison. Nous ne serons jamais shakespeariens. Les Anglais sont tout Shakespeare. Il les a presque faits tous ce qu’ils sont, en tout.

Jeudi 5 avril. — Journée d’abattement et de mauvaise santé.

Je suis sorti vers quatre heures, pour aller chez Deforge[422] ; j’y ai rencontré Cabat[423] et Édouard Bertin[424], que j’ai revu avec plaisir.

— Le soir chez Mme de Forget, qui m’a lu un fragment du discours de Barbès[425] devant ses juges. On voit dans les discours de ces gens-là tout le faux et tout l’ampoulé qui est dans leurs pauvres et coupables têtes ; c’est bien toujours la race écrivassière, l’affreuse peste moderne qui sacrifie tranquillement un peuple à des idées de cerveau malade.

« Le but, dit-il, est tout. Sans doute le suffrage universel était quelque chose et avait installé cette Chambre, mais et cette Chambre, et le gouvernement provisoire qui l’avait précédée, sorti aussi, à ce qu’ils croient, d’une espèce de vœu général, tout cela ne lui a pas paru devoir être soutenu, bien plus, lui a semblé devoir être renversé, du moment qu’on s’écartait du but que Barbès avait fixé dans son esprit, malheureusement sans nous prévenir de ce but admirable. Il préfère donc la prison, le cachot plutôt que la douleur d’assister, sans y pouvoir rien changer, à cette déviation sacrilège de ce but suprême de l’humanité. »

Il faudra bien, bon gré, mal gré, que l’humanité finisse par suivre les sublimes aspirations de Barbès.

Dans le discours de Blanqui, quelques jours auparavant, les images prétendues poétiques à la moderne se mêlent à son argumentation ; il parle d’une crevasse qu’il fallait que la Révolution franchît, pour passer des anciennes idées aux nouvelles. L’élan trop faible n’a pas permis de franchir cette fatale crevasse où l’avenir est bien près de se noyer, mais qui n’embourbe pas le moins du monde la rhétorique de Blanqui. Tout est, dans ce style, ardu, crevassé ou boursouflé. Les grandes et simples vérités n’ont pas besoin, pour s’énoncer et pour frapper les esprits, d’emprunter le style d’Hugo, qui n’a jamais approché de cent lieues de la vérité et de la simplicité.

Vendredi (soir) 6 avril. — Au Conservatoire avec Mmes Bixio et Menessier. On m’avait promis Cavaignac[426], et j’ai eu à sa place Ch. Blanc[427]. J’aurais été curieux de voir de près le fameux général. Le concert n’a pas été très beau ; j’avais conservé de la Symphonie héroïque un plus grand souvenir. Décidément Beethoven est terriblement inégal… Le premier morceau est bien ; l’andante, sur lequel je comptais, m’a complètement désappointé. Rien de beau, de sublime comme le début ! Tout d’un coup, vous tombez de cent pieds au milieu de la vulgarité la plus singulière. Le dernier morceau manque également d’unité.

— Je reçois ce soir, en sortant, l’invitation au convoi de M. Dosne[428], mort en deux jours du choléra.

Samedi 7 avril. — Revu Alard[429] au convoi, qui m’entraîne dans sa suite. Il n’est pas assez pénétré du souvenir des vertus de M. Dosne pour aller s’entasser une heure dans une église en son honneur.

De là chez Chopin : Alkan[430] y était. Il me conte un trait de lui dans le genre de mon histoire avec Thiers. Pour avoir tenu tête à Auber, il a éprouvé et éprouvera sans doute de très grands désagréments.

Vers trois heures et demie, accompagné Chopin en voiture dans sa promenade. Quoique fatigué, j’étais heureux de lui être bon à quelque chose… L’avenue des Champs-Élysées, l’Arc de l’Étoile, la bouteille de vin de guinguette ; arrêté à la barrière, etc.

Dans la journée, il m’a parlé musique, et cela l’a ranimé. Je lui demandais ce qui établissait la logique en musique. Il m’a fait sentir ce que c’est qu’harmonie et contrepoint ; comme quoi la fugue est comme la logique pure en musique, et qu’être savant dans la fugue, c’est connaître l’élément de toute raison et de toute conséquence en musique. J’ai pensé combien j’aurais été heureux de m’instruire en tout cela qui désole les musiciens vulgaires. Ce sentiment m’a donné une idée du plaisir que les savants, dignes de l’être, trouvent dans la science. C’est que la vraie science n’est pas ce que l’on entend ordinairement par ce mot, c’est-à-dire une partie de la connaissance différente de l’art ; non ! La science envisagée ainsi, démontrée par un homme comme Chopin, est l’art lui-même, et par contre l’art n’est plus alors ce que le croit le vulgaire, c’est-à-dire une sorte d’inspiration qui vient de je ne sais où, qui marche au hasard, et ne présente que l’extérieur pittoresque des choses. C’est la raison elle-même ornée par le génie, mais suivant une marche nécessaire et contenue par des lois supérieures. Ceci me ramène à la différence de Mozart et de Beethoven. « Là, m’a-t-il dit, où ce dernier est obscur et paraît manquer d’unité, ce n’est pas une prétendue originalité un peu sauvage, dont on lui fait honneur, qui en est cause ; c’est qu’il tourne le dos à des principes éternels ; Mozart jamais. Chacune des parties a sa marche, qui, tout en s’accordant avec les autres, forme un chant et le suit parfaitement ; c’est là le contrepoint, « punto contrapunto. » Il m’a dit qu’on avait l’habitude d’apprendre les accords avant le contrepoint, c’est-à-dire la succession des notes qui mène aux accords… Berlioz plaque des accords, et remplit comme il peut les intervalles.

Ces hommes épris à toute force du style, qui aiment mieux être bêtes que ne pas avoir l’air grave.

Appliquer ceci à Ingres et à son école.

Mardi 10 avril. — Pour la chapelle de Saint-Sulpice : L’archange saint Michel terrassant le démon.

Pour le plafond ou dans la chapelle, ou pour l’un des pendentifs : Jésus-Christ tirant les âmes du purgatoire.

Pour pendentif encore : le Péché originel, ou Adam et Ève après la faute.

Et plus loin, pour le plafond de Saint-Sulpice : la Descente aux limbes. Jésus-Christ est debout, tenant de la main gauche la croix de résurrection. De la main droite, il fait signe à Adam et Ève et à quatre autres saints de sortir de la gueule monstrueuse qui représente l’Enfer, — ou Jésus sortant du tombeau, les soldats renversés alentour.

Mercredi 11 avril. — Je crois que c’est ce soir que j’ai revu Mme Potocka chez Chopin. Même effet admirable de la voix. Elle a chanté des morceaux, des nocturnes et de la musique de piano de Chopin, entre autres celui du Moulin de Nohant, qu’elle arrangeait pour un O salutaris. Cela faisait admirablement. Je lui ai dit ce que je pense très sincèrement : c’est qu’en musique, comme sans doute dans tous les autres arts, sitôt que le style, le caractère, le sérieux, en un mot, vient à se montrer, le reste disparaît. Je l’aime bien mieux quand elle chante le Salice, que tous ses charmants airs napolitains. Elle a essayé le Lac de Lamartine avec l’air si connu et si prétentieux de Niedermeyer. Ce maudit motif ma tourmenté pendant deux jours.

Jeudi 12 avril. — Chez Édouard Bertin. Revu là Amaury Duval[431], Mottez[432], Orsel[433]. Ces gens-là ne jurent que par la fresque ; ils parlent de tous les noms gothiques de l’École italienne primitive, comme si c’étaient leurs amis… La bonne et la mauvaise fresque, la tempérée, etc.

Revenu fort fatigué ; je m’y étais traîné.

Vendredi 13 avril. — Villot venu le matin. Il me parle du projet de Duban[434] de me faire faire dans la galerie restaurée d’Apollon la peinture correspondante à celle de Lebrun. Il lui a parlé de moi dans des termes très flatteurs. Cette initiative de sa part me surprend étrangement, surtout après l’opposition que j’ai faite à ses projets. T… y voit un désir de me ménager. Que m’importe, après tout ?

Ce soir, migraine, et soirée passée tristement chez moi sans dîner.

Samedi 14 avril. — Le soir chez Chopin ; je l’ai trouvé très affaissé, ne respirant pas. Ma présence au bout de quelque temps l’a remis. Il me disait que l’ennui était son tourment le plus cruel. Je lui ai demandé s’il ne connaissait pas auparavant le vide insupportable que je ressens quelquefois. Il m’a dit qu’il savait toujours s’occuper de quelque chose ; si peu importante qu’elle soit, une occupation remplit les moments et écarte ces vapeurs. Autre chose sont les chagrins.

Jeudi 19 avril. — Dîner chez Pierret avec une Mlle Thierry qui accompagne Subetti avec le violon ; le soir, quelques morceaux de Mozart, etc.

Vendredi 20 avril. — Dîner chez Mme H…, et été avec elle au Prophète. Il y avait le prince Poniatowski, M. Richetzki et M. Cabarrus[435]. Je n’ai conservé le souvenir d’aucun morceau frappant ou intéressant.

Samedi 21 avril. — Mme Cavé, venue dans la journée comme j’étais en train de travailler, est restée longtemps. Allé chez le Président le soir.

Dimanche 22 avril. — Resté chez moi, fatigué de la veille.

M. Poujade[436], venu vers une heure, m’a intéressé ; mais resté trop longtemps et fatigué.

Leblond ensuite. Je l’ai vu avec plaisir, malgré ma fatigue ; je l’aime véritablement. La présence d’un ami est chose si rare quelle seule vaut tous les bonheurs ou compense toutes les peines.

Après dîner, chez Chopin, autre homme exquis pour le cœur, et je n’ai pas besoin de dire pour l’esprit. Il m’a parlé des personnes que j’ai connues avec lui… Mme Kalerji, etc. Il s’était traîné à la première représentation du Prophète : son horreur pour cette rapsodie.

— Faire les lettres d’un Romain du siècle d’Auguste ou des Empereurs, démontrant par toutes les raisons que nous trouverions à présent, que la civilisation de l’ancien monde ne peut périr.

Les esprits forts du temps attaquent les augures et les pontifes, croyant qu’ils s’arrêteront à temps.

Rapports avec la civilisation actuelle de l’Angleterre, où les abus maintiennent l’État.

Lundi 23 avril. — Je crois, d’après les renseignements qui nous crèvent les yeux depuis un an, qu’on peut affirmer que tout progrès doit amener nécessairement non pas un progrès plus grand encore, mais à la fin négation du progrès, retour au point d’où on est parti. L’histoire du genre humain est là pour le prouver. Mais la confiance aveugle de cette génération et de celle qui l’a précédée dans les temps modernes, dans je ne sais quel avènement d’une ère dans l’humanité qui doit marquer un changement complet, mais qui, à mon sens, pour en marquer un dans ses destinées, devrait avant tout le marquer dans la nature même de l’homme, cette confiance bizarre que rien ne justifie dans les siècles qui nous ont précédés, demeure assurément le seul gage de ces succès futurs, de ces révolutions si désirées dans les destinées humaines. N’est-il pas évident que le progrès, c’est-à-dire la marche progressive des choses, en bien comme en mal, a amené à l’heure qu’il est la société sur le bord de l’abîme où elle peut bien tomber pour faire place à une barbarie complète ; et la raison, la raison unique n’en est-elle pas dans cette loi qui domine toutes les autres ici-bas, c’est-à-dire la nécessité du changement, quel qu’il soit ?

Il faut changer… Nil in eodem statu permanet. Ce que la sagesse antique avait trouvé, avant d’avoir fait autant d’expériences, il faudra bien que nous l’acceptions et que nous le subissions. Ce qui est en train de périr chez nous se reformera sans doute ou se maintiendra ailleurs un temps plus ou moins long.

L’affreux Prophète, que son auteur croit sans doute un progrès, est l’anéantissement de l’art ; l’impérieuse nécessité où il s’est cru de faire mieux ou autre chose que ce qu’on a fait, enfin de changer, lui a fait perdre de vue les lois éternelles de goût et de logique qui régissent les arts. Les Berlioz, les Hugo, tous les réformateurs prétendus ne sont pas encore parvenus à abolir toutes les idées dont nous parlons ; mais ils ont fait croire à la possibilité de faire autre chose que vrai et raisonnable… En politique de même. On ne peut sortir de l’ornière qu’en retournant à l’enfance des sociétés, et l’état sauvage, au bout des réformes successives, est la nécessité forcée des changements.

Mozart disait : « Les passions violentes ne doivent jamais être exprimées jusqu’à provoquer le dégoût ; même dans les situations horribles, la musique ne doit jamais blesser les oreilles, ni cesser d’être de la musique. » (Revue des Deux Mondes, 15 mars 1849, p. 892.)

Mardi 8 mai. — Dîné chez Mme Kalerji avec Meyerbeer, M. de Pontois, M. de la Redorte[437], de Mézy. On était inquiet de la crise qui commençait[438].

J’ai remarqué les gros pieds et les grosses mains de Meyerbeer.

— Un de ces jours-ci, vu Mme Sand, venue du Berry pour affaires. J’ai été la voir chez Mme Viardot[439], au milieu du jour, et elle a désiré venir voir mes fleurs qui lui ont fait plaisir.

Jeudi 17 mai, Ascension. — A Passy. Vu M. de Rémusat chez M. Delessert. Parlé des affaires du temps.

M. de Vallon m’a fait promettre d’aller le voir en Limousin, si je vais aux Pyrénées.

Entré à l’église de Chaillot. Admiré la pauvreté de deux ou trois tableaux de l’École de David qui y sont, entre autres une Adoration des Rois. Le Saint Joseph est assis sans façon, les pieds pendants et dans l’attitude d’un fumeur dans une tabagie. Le peintre n’a pas senti à quel point les maîtres ont rempli ce personnage d’une sainte abnégation. Il est le principe du tableau… Je passe sur mille impertinences.

Chez Chopin, en sortant ; il allait véritablement un peu mieux. Mme Kalerji y est venue.

Retourné avec M. Herbaut.

Dimanche 20 mai. — Reçu la notification du ministre de l’intérieur et la commande de Saint-Sulpice. J’avais été quelques jours avant faire mes remerciements à Varcollier, chez lui, rue du Mont-Thabor.

Jeudi 31 mai. — Beaux sujets :

Le Christ sortant du tombeau. L’ange éblouissant de lumière ôtant la pierre, les linceuls pendent de ses pieds ; les gardes renversés. Le Christ en jardinier ; la Madeleine à ses pieds éperdue ; le tombeau dans le fond avec les saintes femmes et les disciples éplorés qui ne le voient pas.

Moïse recevant les Tables de la loi : le peuple au bas de la montagne, les anciens à moitié chemin ; au bas, chevaux, armée, femmes, camp.

Moïse sur la montagne, tenant les bras élevés : bataille au bas dans des gorges.

Tour de Babel.

Apocalypse.

Lazare et le mauvais riche : les chiens lèchent ses plaies.

Le héros sur un cheval ailé qui combat le monstre pour délivrer la femme nue.

Vendredi 1er juin. — Travaillé beaucoup ce matin et jours précédents pour terminer la petite Fiancée d’Abydos[440] et la Baigneuse de dos[441].

Vers trois heures au Musée, pour mettre la petite retouche à mon tableau. Vu le tableau de Cœdès[442], qui m’a fait le plus grand plaisir : il y a mille études à en faire.

Villot m’a fait remarquer dans la grande salle française la supériorité que témoigne une telle École. Très frappé surtout de Gros et principalement de la Bataille d’Eylau ; tout m’en plaît à présent. Il est plus maître que dans Jaffa ; l’exécution est plus libre.

Dans la grande galerie, admiré les Rubens : sa figure de la Victoire placée dans lavant-dernier tableau. Comme cette figure tranche sur les autres ! les jambes même semblent faites par un autre que le maître ; le soin s’y montre ; mais la sublime tête en feu et le bras plié,… tout cela est le génie même.

Les Sirènes également ne m’ont jamais semblé si belles. L’abandon seul et l’audace la plus complète peuvent produire de semblables impressions.

Vu le Christ ressuscitant, du Carrache. Le terne et le poids de cette peinture m’ont fait voir ce que le sujet a de beau. L’ange, les yeux brillants comme un éclair, écartant la pierre ; le Christ éblouissant de lumière, s’élançant du sein de la mort, et les gardes renversés de tous côtés.

Samedi 2 juin. — Mme de Querelles m’a dit qu’elle avait vu chez un doreur le petit Arabe à cheval arrivant au galop sur cheval alezan. Elle m’a raconté les mêmes impressions que j’éprouve moi-même devant les sublimes Rubens ; c’est incroyable dans une personne du monde !… La peinture, dit-elle, quand elle a ce genre de verve naturelle, la transporte comme la musique, lui fait battre le cœur. Elle me l’a répété sur tous les tons.

Impressions favorables à la fougue et au sentiment naturel.

— Le Bouclier magique. — Relire la Jérusalem.

— Les sujets de Roméo : Juliette endormie : ses parents la croient morte.

Jésus présenté au peuple par Pilate.

Jésus devant Caïphe, le grand prêtre, déchirant ses habits.

Jésus insulté par les soldats.

Revoir pour ces sujets la petite Passion d’Albert Dürer.

Baiser de Judas.

Jésus entre les mains des soldats.

Madeleine essuyant les pieds du Christ.

Le Repas chez Simon.

Mardi 5 juin. — Parti pour Champrosay à huit heures du soir ; trouvé tout en désordre dans le petit jardin ; été chercher de l’eau à la petite source pour faire de l’eau de Seltz avec la nouvelle machine que j’ai apportée.

Mercredi 6 juin. — En mettant la tête à la fenêtre, le matin, je vois Dupré qui allait passer la journée chez Mme Quantinet ; je me suis engagé à y aller l’après-midi. J’y ai été effectivement et ai fait la connaissance d’une personne très aimable et par-dessus le marché très bonne musicienne.

J’allais, en sortant de là, dîner chez Mme Villot, qui m’avait fait inviter le matin. Je ne la savais pas à Champrosay, cela m’a surpris agréablement. Après le dîner, promenade dans le jardin et remonté dans le salon achever la soirée.

Champrosay. — Dimanche 17 juin. — Villot qui était ici depuis huit jours est reparti ce soir avec sa femme, emmenant ses enfants qu’on avait tirés du collège, à cause du choléra. La présence de Villot m’a été douce pendant cette semaine. Tous les matins, je travaillais assidûment, et il venait l’après-midi.

— J’ai ébauché depuis mon arrivée et jusqu’au 26, jour où je retourne à Paris pour deux jours :

Tarn O’Shanter[443].

Une petite Ariane[444].

Daniel dans la fosse aux lions[445], — sur papier.

Un Giaour au bord de la mer[446].

Un Arabe à cheval descendant une montagne.

Un Samaritain[447].

Travaillé à la petite Fiancée d’Abydos[448].

Travaillé à l’Ugolin[449].

Travaillé à la Desdémone[450].

Travaillé à Lady Macbeth[451].

Je me trouve souvent dans l’embarras le matin, quand il faut reprendre une besogne, dans la crainte de ne pas trouver mes peintures assez sèches.

Dimanche 24 juin. — Mauvaise disposition dans la matinée. Essayé d’esquisser un Samson et une Dalila[452] : j’en suis resté au crayon blanc.

L’après-midi, j’ai été à la forêt, par l’entrée du maquis : je n’avais pas vu ce côté depuis l’année dernière. Je me suis mis en tête de faire un bouquet de fleurs des champs que j’ai formé à travers les halliers, au grand détriment de mes doigts et de mes habits écorchés par les épines ; cette promenade m’a paru délicieuse. La chaleur, qui avait été étouffante et orageuse dans la matinée, était d’une autre nature, et le soleil donnait à tout une gaieté que je ne trouvais pas autrefois au soleil couchant… Je suis, en vieillissant, moins susceptible des impressions plus que mélancoliques que me donnait l’aspect de la nature ; je m’en félicitais tout en cheminant. Quai-je donc perdu avec la jeunesse ?… Quelques illusions qui me remplissaient à la vérité et passagèrement d’un bonheur assez vif, mais qui étaient cause, par cela même, d’une amertume proportionnée.

En vieillissant, il faut bien s’apercevoir qu’il y a un masque sur presque toutes choses, mais on s’indigne moins contre cette apparence menteuse, et on s’accoutume à se contenter de ce qui se voit.

Lundi 9 juillet. — Chez Piron, pour M. Duriez[453] : je le trouve on ne peut plus aimable. Il me retient à dîner pour le soir avant mon retour à Champrosay.

Samedi 14 juillet. — Travaillé à l’Ugolin et fait le soir la vue de ma fenêtre[454].

Dimanche 15 juillet. — J’écris à Peisse[455], à propos de son article du 8. Lundi 23 juillet. — Je dînais chez Mme de Forget avec Cavé, sa femme, etc.

Le soir, M. Meneval[456] me parlait de l’affreuse conduite des généraux et maréchaux de l’Empereur, à Arcis-sur-Seine ou sur Aube. M. F…, logeant dans une autre maison que celle de l’Empereur, et traversant une place pour se rendre près de lui, trouva un groupe de généraux, parmi lesquels le maréchal Ney, qui délibéraient entre eux s’ils ne feraient pas subir à leur bienfaiteur le sort de Romulus : le tuer, l’enterrer là, leur semblait un moyen comme un autre de se débarrasser et d’aller jouir dans leur hôtel ; c’était, disaient-ils, le fléau de la France, etc. L’Empereur, à qui M. F… raconta la chose avec l’émotion concevable, se contenta de dire qu’ils étaient fous.

Le maréchal Ney fut le plus inconvenant vis-à-vis de lui, après la bataille de la Moskowa,… se plaignant qu’en ménageant la garde, il l’avait privée des fruits d’une victoire plus complète. Ce fut encore lui le plus cruel à Fontainebleau ; il alla jusqu’à menacer l’Empereur de lui faire un mauvais parti, s’il n’abdiquait pas.

Dans le cours de la campagne de Russie, dans un village où l’Empereur, étant logé à l’étroit, n’avait pu avoir près de lui le prince Berthier, M. Meneval, ayant été le trouver pour les affaires de l’armée, le trouva la tête dans les mains, la figure couverte de larmes ; il lui demanda la cause de son chagrin. Berthier ne craignit pas de lui dire combien il était affreux de se voir contrarié sans fin dans ses entreprises : « A quoi sert, disait-il, d’avoir des richesses, des hôtels, des terres, s’il faut sans cesse faire la guerre et compromettre tout cela ? »

Napoléon n’opposait que la patience à leurs plaintes et à leurs reproches souvent odieux ; il les aimait, malgré leur ingratitude, et comme de vieux compagnons.

Avant les dernières années, me disait M. Meneval, personne n’avait osé se permettre une observation devant un ordre de lui… La confiance l’avait en partie abandonné, mais point du tout la sûreté et la fermeté de son génie, comme la campagne de France l’a si bien prouvé. Si à Waterloo, à la fin de la bataille, il eût eu sous la main cette réserve de la garde qu’il refusa d’engager à la Moskowa, il eût encore gagné la bataille, malgré l’arrivée des Prussiens.

Je demandai à M. Meneval s’il n’avait pas été tout à fait indisposé à la Moskowa, suivant l’opinion accréditée généralement. Il fut effectivement souffrant et atteint, surtout après la bataille, d’une telle extinction de voix qu’il lui fut impossible de donner un ordre verbal. Il était obligé de griffonner ses ordres sur des chiffons de papier ; cependant il avait toute sa tête. Mais après la bataille de Dresde, l’indisposition subite dont il fut saisi paralysa toutes les opérations, entraînant la défaite de Vandamme, etc.

Pendant le consulat, il était fort souffrant de la gale rentrée qu’il avait contractée au siège de Toulon. Il s’appuyait contre sa table, se pressant le côté avec les mains dans des crises de souffrances violentes. Sa pâleur, sa maigreur, à cette époque, expliquent cet état maladif. Corvisart le débarrassa, au moins en apparence, de son mal, mais il est probable que le mal dont il mourut doit sa cause première à cette cruelle maladie.

Paris. — Samedi 11 août. — J’ai passé plus d’un mois à Paris. Je n’ai pas, je crois, noté l’époque de mon retour de la campagne, le samedi, probablement.

J’ai dîné chez Chabrier. Je voulais lui parler de l’affaire de Villot et de la commission dont Chabrier fait partie pour juger le règlement futur du Musée et les attributions des conservateurs. Je lui ai remis la note de Villot.

Vers neuf heures et demie, pris une calèche et été chez Villot. Je n’ai trouvé que sa femme. Elle était encore sur sa chaise longue à travailler. Elle était fort bien ainsi, tout en blanc, avec des fleurs charmantes sur le petit guéridon. J’ai attendu Villot jusqu’à onze heures.

Samedi 18 août. — Retourné le soir chez Chabrier pour avoir la réponse de la note. Il m’en a parlé comme un homme qui avait étudié la chose. Le directeur du Musée avec lequel il s’est trouvé à la commission l’avait captivé jusqu’à un certain point.

Retourné achever la soirée chez Villot, j’ai vu là le joli nécessaire, etc.

Charnprosay. — Samedi 25 août. — Revenu de Paris par le chemin de fer de cinq heures. F… était dans la voiture en petite veste pour aller dîner chez M. V…

Villot était dans le même convoi. Remonté avec lui à Charnprosay. Il a voulu que je vinsse le voir le soir, mais j’étais fatigué.

Dimanche 26 août. — Longue séance avec Villot chez moi. Il me parle des baigneurs installés chez lui. Je dîne effectivement avec tout ce monde-là. Le soir ils partent tous. Nous allons les conduire au chemin de fer, ainsi que M. B…, qui en était.

Mercredi 29 août. — Il y a quelques jours à peine que je suis revenu du long séjour que j’ai fait à Paris. J’ai été en bateau avec Mme Villot et son fils, qui ont tous deux la fureur des bains. Dîné avec elle et passé agréablement la soirée.

Vendredi 31 août. — J’ai reçu avant-hier du bon N… une invitation pour aller passer deux ou trois jours à Écoublay, et lui ai répondu.

Je dînais ces jours avec M. Villot et M. Bontemps ; ce dernier m’a appris la mort de Mme de Mirbel[457]. J’ai été très affecté de ce malheur.

Le soir, après dîner, resté au clair de lune dans le jardin. M. Bontemps nous a fort divertis par des chansons et coq-à-l’âne de toute espèce. Partie de loto avant de se séparer.

Samedi 1er septembre. — Parti à huit heures moins un quart avec Jenny ; courses diverses avant d’arriver à la maison. Le temps était assommant ; je n’en pouvais plus, et, ce qu’il y a de singulier, les pressentiments de tristesse que je sentais avaient moi-même pour objet.

Parti à deux heures et demie par l’affreuse diligence de Fontenay. Confusion incroyable : foule de chasseurs et de chiens.

3 septembre. — La lettre de l’architecte Baltard[458] qui m’apprend la nécessité de changer mes sujets pour Saint-Sulpice.

Champrosay. — Samedi 15 septembre. — Dîné avec M. Villot.

Soirée insipide ; jetais mal disposé et me suis retiré plus tôt.

Je ne vaux pas grand’chose ce soir ; le dîner est une affaire. Je déjeune si peu que l’appétit m’entraîne le soir, et que je suis plus disposé au sommeil qu’à la conversation.

Dimanche 16 septembre. — Bonne journée. Composé et ébauché le matin la Femme qui se peigne et Michel-Ange dans son atelier[459].

Promenade charmante dans la forêt, par un petit sentier tout à fait nouveau, derrière le terrain de Lamouroux, en allant vers la gauche, le chêne d’Antin à droite.

Vu la fourmilière, sur laquelle je me suis amusé à écrire dans mon calepin.

Le soir chez M. Quantinet. Sonates de Beethoven, avec violon. Il avait été question de dîner chez eux avec Chenavard et Dupré ; ces messieurs n’ont pu venir.

Lundi 17 septembre. — Je me lève toujours avec un malentrain incroyable. — Hier, où j’ai tant travaillé, c’était de même… Je me suis remis : j’ai retouché l’ébauche en grisaille de la Femme qui se peigne, et puis dessiné et ébauché entièrement en peu de temps l’Arabe qui grimpe sur des roches pour surprendre un lion[460].

28 septembre. — J’étais mal disposé ; j’ai été chercher la grosse Bible ; pensé beaucoup de sujets.

Le soir, resté chez moi et dormi.

Mardi 2 octobre (SS. Anges gardiens). — C’est aujourd’hui que j’ai arrêté avec le curé et son vicaire, M. Goujon, que je ferais les Saints Anges, et je m’aperçois, en écrivant ceci, que c’est le jour même de leur fête que j’ai pris ce parti.

Rouen. — Jeudi 3 octobre. — Le retard que j’ai mis à mon départ qui devait avoir lieu hier est cause que j’ai manqué à Rouen l’occasion de voir mon tableau de Trajan[461]. Quand je suis arrivé au Musée, il était depuis le matin seulement couvert à moitié par des charpentes élevées pour l’exposition des peintres normands… Si j’avais persévéré dans mes projets, je l’aurais vu à mon aise.

Je ne me rappelle pas qu’un de mes tableaux, vu dans une galerie longtemps après l’avoir oublié, m’ait fait autant de plaisir. Malheureusement une des parties les plus intéressantes, la plus intéressante peut-être, était cachée, c’est-à-dire la femme aux genoux de l’Empereur… Ce que j’ai pu en voir m’a paru d’une vigueur et d’une profondeur qui éteignaient sans exception tout ce qui était alentour. Chose singulière ! le tableau paraît brillant, quoiqu’en général le ton soit sombre.

— Parti à huit heures au lieu de sept ; j’ai fort pesté de n’avoir retardé mon départ que pour ne pas partir à sept heures et d’arriver sottement, pour ne pas m’être informé, une heure plus tôt qu’il ne fallait. Du reste, placé comme je désirais, la route m’a semblé charmante. La forêt de Saint-Germain, à partir de Maisons, occupe les deux côtés de la route. Il y a là des clairières, des allées couvertes, etc., dont l’aspect est délicieux.

Arrivé à Rouen à midi et demi. Ces tunnels sont bien dangereux. Je passe sur l’immense danger ; ils ont encore l’ennui de couper la route sottement. Déjeuné fort bien à l’Hôtel de France, où je me suis trouvé avec plaisir, en pensant au premier voyage que j’ai fait dans ce pays.

Vers trois heures au Musée ; j’ai eu le désappointement dont je viens de parler. J’ai remarqué pour la première fois deux ou trois tableaux de Lucas de Leyde, ou dans son genre, qui m’ont charmé. Grande délicatesse dans l’expression des détails qui rendent le tempérament, la finesse de la peau et des cheveux, la grâce des mains, etc. La peinture traitée largement ne peut donner ce genre d’impressions. — Berger, au-dessus de ces tableaux. — Admiré les Bergers de Rubens. Il y a à côté un tableau de H…, qui représente le Christ devant Pilate ; je l’avais précédemment admiré, à cause de la naïveté et de la vérité de l’aspect… A côté des bergers de Rubens, il redescend jusqu’à n’être que des portraits de modèles.

A Saint-Ouen ensuite. Ce lieu m’a toujours donné une sublime impression ; je ne compare aucune église à celle-là.

Rentré fatigué et peu dispos. Dîné tard et peu. Ressorti pour une seconde. Trempé par la pluie qui est continuelle dans le pays, je suis rentré vers dix heures.

Samedi 6 octobre. — Ce jour, sorti tard.

Vu la cathédrale, qui est à cent lieues de produire l’effet de Saint-Ouen ; j’entends à l’intérieur, car extérieurement, et de tous côtés, elle est admirable. La façade : entassement magnifique, irrégularité qui plaît, etc… Le portail des libraires aussi beau.

Ce qui m’a le plus touché, ce sont les deux tombeaux de la chapelle du fond, mais surtout celui de M. de Brézé. Tout en est admirable, et en première ligne la statue. Les mérites de l’Antique s’y trouvent réunis au je ne sais quoi moderne, à la grâce de la Renaissance : les clavicules, les bras, les jambes, les pieds, tout cela d’un style et d’une exécution au-dessus de tout. L’autre tombeau me plaît beaucoup, mais l’exécution a quelque chose de singulier ; peut-être est-ce l’effet de ces deux figures posées là comme au hasard. Celle du cardinal, en particulier, est de la plus grande beauté, et d’un style qu’on ne peut comparer qu’aux plus belles choses de Raphaël… : la draperie, la tête, etc.

A Saint-Maclou ; vitraux superbes, portes sculptées, etc. ; le devant sur la rue a gagné à être dégagé. On a fait là depuis quelques années une nouvelle rue à la moderne qui va jusqu’au port.

Rentré d’assez bonne heure, après avoir été à Saint-Patrice, dont les vitraux sont beaux, mais m’ont ému faiblement. (Se rappeler l’allégorie de la Chute de l’homme et de la femme; le démon à côté, ensuite la Mort qui apprête son dard, et enfin le Péché, sous les traits d’une femme couverte de parures, mais les yeux fermés et liée d’une chaîne.)

Dîné à trois heures ; parti à quatre heures et demie. Cette route faite le soir par un temps riant et charmant… Dérangé par les caquetages d’un jeune avocat, insolent comme tous les jeunes gens, et de son client, bavard insupportable.

A Yvetot, désappointement. Pris un cabriolet ; arrivé tard. La grande allée du château a disparu J’ai éprouvé là l’émotion la plus vive du retour dans un endroit aimé[462]. Mais tout est défiguré… le chemin est changé, etc.

Le lendemain dimanche 7, visité le jardin tout mouillé. Je n’ai pas été trop désappointé. Les arbres ont grandi dans une proportion extraordinaire et donnent à l’aspect quelque chose de plus triste qu’autrefois, mais dans certaines parties un caractère presque sublime. La montagne à gauche vue d’en bas, avant d’arriver aux petites cascades ; les arbres verts entourés de lierre vers le pont. Malheureusement le lierre qui les embrasse et fait un bel effet, les dévore et les fera périr avant peu.

Après déjeuner, visité avec Bornot et Gaultron la chapelle[463]. Le temps est mauvais et nous tient enfermés.

Avant dîner, j’étais souffrant. Je ne suis pas très bien depuis mon arrivée à Rouen. Nous sommes sortis malgré la pluie et avons grimpé la côte d’Angerville… Ces routes sont devenues superbes.

Le lendemain, journée de pluie tellement continue, qu’il ne m’a pas été possible de mettre le pied dehors. Quelques personnes à dîner : le curé, personnage grassouillet, qui sourit à chaque instant avec un petit sifflement entre les dents et qui ne dit mot ; la directrice des postes, personne aimable, et la bonne madame d’Argent. Joué au billard, etc.

Mardi 9 octobre. — Par quelle triste fatalité l’homme ne peut-il jamais jouir à la fois de toutes les facultés de sa nature, de toutes les perfections dont elle n’est susceptible qu’à des âges différents ? Les réflexions que j’écris ici m’ont été suggérées par cette parole de Montesquieu, que je trouvai ici ces jours-ci, à savoir qu’au moment où l’esprit de l’homme a atteint sa maturité, son corps s’affaiblit.

Je pensais à propos de cela qu’une certaine vivacité d’impression, qui tient plus à la sensibilité physique, diminue avec l’âge. Je n’ai pas éprouvé, en arrivant ici, et surtout en y vivant quelques jours, ces mouvements de joie ou de tristesse dont ce lieu me remplissait, mouvements dont le souvenir m’était si doux… Je le quitterai probablement sans éprouver ce regret que j’avais autrefois. Quant à mon esprit, il a, bien autrement qu’à l’époque dont je parle, la sûreté, la faculté de combiner, d’exprimer ; l’intelligence a grandi, mais l’âme a perdu son élasticité et son irritabilité. Pourquoi l’homme, après tout, ne subirait-il pas le sort commun des êtres ? Quand nous cueillons le fruit délicieux, aurions-nous la prétention de respirer en même temps le parfum de la fleur ? Il a fallu cette délicatesse exquise de la sensibilité au jeune âge pour amener cette sûreté, cette maturité de l’esprit. Peut-être les très grands hommes, et je le crois tout à fait, sont-ils ceux qui ont conservé, à l’âge où l’intelligence a toute sa force, une partie de cette impétuosité dans les impressions,… qui est le caractère de la jeunesse ?

Passé la matinée à lire Montesquieu.

— A Fécamp, vers deux heures ; la mer était magnifique. Beaux aspects de la vallée. Après dîner, discussion politique.

— Je comparais ces jours-ci les peintures qui sont dans le salon du cousin. Je me suis rendu compte de ce qui sépare une peinture qui n’est que naïve, de celle qui a un caractère propre à la faire durer. En un mot, je me suis souvent pris à me demander pourquoi l’extrême facilité, la hardiesse de touche, ne me choquent pas dans Rubens, et qu’elles ne sont que de la pratique haïssable dans les Vanloo… j’entends ceux de ce temps-ci comme ceux de l’autre. Au fond, je sens bien que cette facilité dans le grand maître n’est pas la qualité principale ; qu’elle n’est que le moyen et non le but, ce qui est le contraire dans les médiocres… J’ai été confirmé avec plaisir dans cette opinion, en comparant le portrait de ma vieille tante[464] avec ceux de l’oncle Riesener. Il y a déjà, dans cet ouvrage d’un commençant, une sûreté et une intelligence de l’essentiel, même une touche pour rendre tout cela qui frappait Gaultron lui-même. Je n’attache d’importance à ceci que parce que cela me rassure… Une main vigoureuse, disait-il, etc.

— Le temps est tout à fait beau : nous avons été à Saint-Pierre[465], à travers la vallée.

Revu, en y allant, Angerville, où je suis venu, il y a tant d’années, avec ma bonne mère, ma sœur, mon neveu, le cousin,… tous disparus ! Cette petite maison est toujours là, comme la mer que l’on voit de là, et qui y sera encore à son tour, quand la maison aura disparu.

Nous sommes descendus à la mer par un chemin à droite, que je ne connaissais pas ; c’est la plus belle pelouse en pente douce que l’on puisse imaginer. L’étendue de mer que l’œil embrasse de la hauteur est des plus considérables. Cette grande ligne bleue, verte, rose, de cette couleur indéfinissable qui est celle de la vaste mer, me transporte toujours. Le bruit intermittent qui arrive déjà de loin et l’odeur saline enivrent véritablement.

— Je m’aperçois que mes belles réflexions des pages précédentes m’ont empêché de noter, je ne sais plus quel jour, notre première course à Fécamp, par un temps tout différent… La mer était forte et se brisait admirablement contre la jetée… Nous avons vu sortir deux petits bâtiments.

Aujourd’hui elle est, au contraire, très calme, et je l’adore ainsi, avec le soleil, qui semait d’étincelles et de diamants le côté d’où il venait, et donnait de la gaieté à cette nappe majestueuse.

Nous avons visité la maison du curé, qui a appartenu au bon M. Hébert. Décidément c’est un peu triste ; un solitaire surtout finirait par s’y changer en pierre.

On démolit l’ancienne église du lieu, qui est charmante, pour en faire une neuve. Nous avons été indignés.

Mercredi 10 octobre. — Le lendemain à Cany.

Quelques futaies ont disparu le long de la route, mais elles ne font pas encore de tort à la vue qu’on a du château. Ce lieu enchanteur ne m’avait jamais fait autant de plaisir… Se rappeler ces masses d’arbres, ces allées ou plutôt ces percées qui, se continuant sur la montagne avec les allées qui sont en bas, produisent l’effet d’arbres entassés les uns sur les autres.

Le parc est plein de magnifiques arbres, dont les branches touchent à terre, entre autres le plateau qui est à droite en venant du bout du parc. Beautés des eaux.

Revenus par Ourville. En remontant de Cany, belle vue. Tons de cobalt apparaissant dans les masses de verdure du fond et parfois doré des devants. Vu à Cany M. Foy, vieilli comme les autres.

Jeudi 11 octobre. — A Fécamp l’après-midi.

Nous allions surtout pour voir Mme Laporte[466] ; j’y suis arrivé seul, en attendant Bornot et sa femme. La pauvre dame ne voulait d’abord recevoir personne, mais en apprenant mon nom, elle ma fait venir près d’elle ; je l’ai trouvée dans ce qui était sa salle à manger sans doute, parce que cette pièce est au rez-de-chaussée et plus à portée pour les soins que son état exige, mais seule dans un petit lit, toute diminuée elle-même et dans un grand état de maigreur. Elle a éprouvé beaucoup de sensibilité en me voyant ; je lui rappelais des moments et des personnes disparus depuis longtemps, au moment où elle sent bien qu’elle va tout quitter à son tour. J’ai tenu avec plaisir sa main maigrie et ridée.

Bornot et sa femme sont survenus. Elle nous a parlé de ses maux, ce qui est tout simple, mais avec une grande liberté, plaisantant même avec cette humeur qu’elle a toujours eue. Nous l’avons quittée au bout de quelques instants. Ce spectacle m’a beaucoup touché.

Nous sommes entrés un instant dans ce salon où elle ne doit plus rentrer et où nous avons passé des moments si gais avec le bon cousin, avec Riesener, avec tous les originaux qui composaient sa société, et qui mont bien l’air de ne guère s’informer d’elle à présent.

Nous allions vers le port, au-devant de Gaultron. Nous sommes revenus sans avoir été jusqu’à la mer, ce qui a été pour moi une mystification.

Passé assez de temps à voir chez un orfèvre des pendeloques anciennes du pays, et revenu plus tard à Valmont par une pluie qui me gâte bien ce pays-ci.

Vendredi 12. — La petite Mme Duglé, fille de Zimmerman[467], est venue déjeuner avec sa sœur. Journée de pluie complète.

Samedi 13. — Matinée employée à terminer la lecture d’Arsace et Isménie[468], de Montesquieu. Tout le talent de l’auteur ne peut vaincre l’ennui de ces aventures rebattues, de ces amours, de cette constance éternelle ; la mode et, je crois aussi, un sentiment de la vérité, ont relégué ces sortes d’ouvrages dans l’oubli.

Avant déjeuner, examiné les vitraux. Se rappeler ce beau caractère raphaélesque et plus encore corrégien : le beau et simple modelé et la hardiesse de l’indication. Contours noirs très prononcés pour la distance, etc. Après déjeuner, au cimetière.

Auparavant vers Saint-Ouen, chez une pauvre fabricante de mouchoirs au métier. Pauvres gens ! on leur paye vingt francs les vingt-quatre douzaines de ces mouchoirs ; cela ne fait pas vingt sous pour chaque douzaine.

La chapelle où repose le corps de Bataille ne me plaît pas. Je regrette de n’avoir pas été consulté.

Tué le temps jusqu’à dîner. Dormi dans ma chambre, puis fait un tour de parc à la nuit tombante. Ce parc et ces arbres gigantesques ont pris un aspect qui est presque lugubre ; mais en vérité, si l’on pouvait, en peinture, rendre de pareils effets, ce serait ce que j’ai vu en paysage de plus sublime. Je ne peux rien comparer à cela… Cette forêt de colonnes formées par les sapins, le vieux noyer en montant, etc.

Le pharmacien M. Leglay, la directrice des postes, venus dîner.

Dimanche 14 octobre. — Aux Petites-Dalles avec Bornot. Gaultron, qui part demain, était resté à peindre.

Passé devant le château de Sassetot. Environs magnifiques ; la descente pour aller à la mer. Effet de ces grands bouquets de hêtres. Arrivé à la mer par une ruelle étroite ; on la découvre tout au bout du chemin.

Mer basse. J’ai été sur les rochers et ramassé deux des coquillages qu’on y trouve collés ; j’ai essayé de les manger… chair dure, sauf un je ne sais quoi de jaune qui a un goût agréable de moule.

Fait plusieurs croquis.

Lundi 15 octobre. — Accompagné Gaultron avec Bornot jusqu’à la route d’Yvetot. Revenu avec Bornot par les bois de M. Barbet, pour descendre au vivier. Grand couvert de hêtres en haut ; allées de sapins.

Traversé sur le flanc de la colline des herbages par lesquels nous sommes descendus au vivier qui est charmant et nettoyé. J’y ai vu voler des cygnes pour la première fois. Revenu mourant de faim.

Dans la journée, qui était belle, été aux Grandes-Dalles. Le même chemin jusqu’à Sassetot, seulement pris à gauche. J’ai admiré la porte de l’église sur le cimetière ; elle est évidemment un ouvrage de fantaisie et faite par un ouvrier qui avait du goût. Elle montre combien cette dernière qualité est le nerf de cet art pour lequel les livres ont des proportions toutes faites, qui n’engendrent que des ouvrages dénués de tout caractère.

— Dessiné. La mer basse encore.

— Ce jour-là et l’avant-veille, promenade le matin avant déjeuner avec Bornot, dans son bois au-dessus du parc ; jolies allées.

Mardi 16 octobre. — J’ai été seul avant déjeuner sur la route de Fécamp. J’ai voulu grimper dans le petit bois à gauche et dans les jolies prairies où sont les sapins. Arrêté par les haies et les clôtures, à chaque pas. Le peuple qui sera toujours en majorité, se trompe en croyant que les grandes propriétés n’ont pas une grande utilité ; c’est aux pauvres gens qu’elles sont utiles, et le profit qu’ils en retirent n’appauvrit pas les riches, qui les laissent profiter de petites aubaines qu’ils y trouvent.

Le laisser-aller du bon cousin faisait le bonheur des pauvres ramasseurs de fougère et de branches sèches ; les petits bourgeois enrichis s’enferment chez eux et barricadent partout les avenues. Les pauvres, privés complètement de ce côté, ne profitent même pas des droits dérisoires que leur donne l’État républicain.

Bornot me donnait, à déjeuner, le résultat de l’élection pour un député dans le canton. Sur 4,360 inscrits, à peine 1,600 ont pris part au vote. A Limpiville, personne ne se présentait ; le maire désolé a appelé les citoyens par toutes les manières. Dans d’autres communes, c’était à peu près de même, et cependant le vote a lieu le dimanche.

En revenant, déjeuné. J’ai traversé la vallée vers le moulin, qui est à cheval sur la rivière, qu’on passe sur une planche. Revu le chemin qu’on prenait si souvent derrière le lavoir ; là, les bois de B… enceints encore d’un fossé. Nouvelles réflexions analogues à celles ci-dessus. Le chemin, à partir du lavoir pour rentrer à la maison, ne passe plus le long des murs. Tout cela est refait à la Louis-Philippe.

Bornot me rappelait que c’est à ce lavoir que j’embrassais la petite femme du maçon, qui était si gentille, et qui venait de temps en temps rendre ses devoirs au vieux cousin[469].

— A Fécamp, avec toutes ces dames, chez le bijoutier, pâtissier, papetier ; acheté un carton.

Vu l’église auparavant. J’avais oublié son importance. Charmantes chapelles autour du chœur, séparées par des clôtures à jour d’un charmant goût. Tombeaux d’évêques ou abbés. Petites figures au tombeau et grand tombeau de la Vierge aux figures grandes coloriées ; les poses sont si naïves, et il y a tant de caractère, que le coloriage ne les gâte pas trop. L’une des têtes m’a paru celle du Laocoon, bien surpris de se trouver en pareil lieu et en pareille compagnie. Il y a une de ces figures qui tient un encensoir, et qui souffle dessus pour en ranimer les charbons. — Chapelle de la Vierge avec vitraux du treizième siècle, semblables à ceux de la cathédrale de Rouen. — Belle copie de l’Assomption du Poussin, à l’autel de cette chapelle. — Charmant ouvrage d’albâtre ou de marbre pour contenir le précieux sang, adossé à l’autel principal. Petites figures dans le style de Ghiberti[470]. — Les figures dont j’ai parlé sont à droite, au pied d’un grand crucifix ; à gauche, il y a un tombeau où l’on voit le Christ couché sous l’autel, à travers des treillages. — En face, copie du Fra Bartolomeo du Musée.

En allant au port, il faisait très beau temps. Les montagnes qui mènent à la mer, magnifiques et grandioses.

La mer, basse comme je ne l’ai jamais vue ici, est on ne peut plus majestueuse dans son calme et par ce beau temps.

Causé avec un pilote de la plus belle figure.

Mercredi 17 octobre. — Passé toute la journée sans sortir, malgré le beau temps. Nous nous sommes occupés des vitraux ; cela m’a fatigué. Avant de dîner, fait un tour dans le parc ; c’est un lieu enchanteur : ces arbres, ces cygnes, etc.

— J’ai pensé avec plaisir à reprendre certains sujets, surtout le Génie arrivant à l’immortalité[471]. Il serait temps de mettre entrain celui-là et le Léthé, etc.

— Le soir, vu le four à chaux : arbres éclairés vivement ; l’intérieur de la fournaise ; flammes vertes, la chaux éclatante de blancheur, avec des veines de feu incandescent.

Jeudi 18 octobre. — Dans la matinée, avant déjeuner, délicieux temps ; dessiné dans le jardin des masses d’arbres ; le soleil du matin y donne des effets charmants.

Parti vers deux heures pour Fécamp ; nous voulions aller aux fameux Trous aux chiens. Cet ignoble sobriquet, appliqué aux beaux phénomènes que j’ai vus là, dépose contre la petite dose de poésie de notre peuple et son peu d’imagination… Nous sommes arrivés trop tôt, et je suis resté longtemps sur la jetée. La mer très bonne à étudier.

Partis pour notre excursion quand la mer a été assez basse. Il est bien difficile de décrire ce que j’ai vu, et malheureusement ma mémoire sera bien peu fidèle pour se le rappeler. La mer n’étant pas d’abord assez basse, nous avons eu quelque peine à arriver jusqu’à ces piliers, qui semblent d’architecture romane, et qui soutiennent la falaise, en laissant une percée par-dessous. Ensuite deux magnifiques amphithéâtres à plusieurs rangs, les uns au-dessus des autres, dont un beaucoup plus vaste que l’autre.

Dans l’un d’eux, je crois, cette grotte profonde, qui semble la retraite d’Amphitrite. Enfin, pour conclure, la grande arche par laquelle on aperçoit un autre amphithéâtre avec ces espèces de promontoires réguliers en forme de champignons placés à côté les uns des autres, et qui sont là comme des niches d’animaux féroces dans un cirque romain.

Nous nous sommes arrêtés là, apercevant de loin quelques beautés qui nous ont paru inférieures, et qui de près, peut-être, auraient mérité notre admiration.

Le sol, sous cette arche étonnante, semblait sillonné par les roues des chars et simulait les ruines d’une ville antique. Ce sol est ce blanc calcaire dont les falaises sont presque entièrement faites. Il y a des parties sur les rocs qui sont d’un brun de terre d’ombre, des parties très vertes et quelques-unes creuses. Les pierres détachées par terre sont généralement blanches. On voit courir sous ses pieds de petites souris qui vont rejoindre la mer.

Revenus très rapidement. Le soleil était couché.

Vendredi 19 octobre. — Je lis ce matin, dans Montesquieu, une peinture à grands traits des exploits de Mithridate. La grande idée qu’il donne du caractère de ce roi diminue beaucoup dans mon esprit l’impression que m’avait laissée la pièce de Racine. Décidément ces petites histoires amoureuses mêlées à la peinture d’un pareil colosse, le réduisent à la proportion d’un homme de notre temps. Quand on songe que Mithridate était une espèce de barbare, commandant à des nations féroces, on se le figure difficilement occupé d’intrigues d’intérieur. … Au reste, il faudrait relire.

— Je recule de jour en jour l’instant de mon départ.

… Ils sont aimables pour moi, et cette molle flânerie dans un lieu que j’aime me berce, et me fait reculer le moment de reprendre mon train de vie ordinaire.

Lu le matin Montesquieu, Grandeur et décadence.

Promené dans le jardin, avant déjeuner. Après cela, en bateau avec la cousine et une partie des petites filles[472] ; j’étais fatigué de la course de la veille et aussi de la vie que je mène, et surtout de ces repas, de ces vins, etc.

Je me suis occupé l’après-midi à composer avec des fragments de vitraux la fenêtre que Bornot veut mettre à l’ouverture laissée dans la chapelle de la Vierge.

Le soir, plusieurs parties de billard avec la cousine, pendant que Bornot dessinait les vues qui nous ont frappés dans les falaises.

Samedi 20 octobre. — J’ai appris, après déjeuner, la mort du pauvre Chopin. Chose étrange, le matin, avant de me lever, j’étais frappé de cette idée. Voilà plusieurs fois que j’éprouve de ces sortes de pressentiments.

Quelle perte ! Que d’ignobles gredins remplissent la place, pendant que cette belle âme vient de s’éteindre !

— Promenades dans le jardin… Adieu à ces beaux lieux, dont le charme est vraiment délicieux… Ce charme est bien peu goûté par les habitants de ce manoir. Au milieu de tout cela, le bon cousin ne nous a parlé que d’acres de terre, de réparations, de murs, ou des querelles du conseil municipal. Il en résulte que la plupart du temps je demeure muet et consterné. Les repas surtout, où l’on s’épanche d’ordinaire, sont à la glace. Sont-ils heureux ainsi ?

Promenade avec Bornot à Angerville, dans le char à bancs. On a coupé la plupart des sapins qui étaient aux environs de l’église. Hélas ! ces lieux ont encore moins changé que les personnes que j’y ai vues.

Revenus par Boudeville, et visité la petite église, Touché extrêmement de cet endroit : le presbytère est charmant… Je parlais à Bornot de la condition tranquille du curé d’un lieu pareil. Mes considérations ne le touchent pas, et au retour il est retombé dans les acres de terre, les herbages, etc.

En redescendant parle chemin creux qui borde son bois, il m’a montré ses améliorations : défrichements, four à briques, etc.

Nous sommes repassés devant le cimetière : je n’ai pu m’empêcher de penser à la petite place qu’occupe le bon Bataille… J’étais muet, triste, gelé ; mais pas le moindre sentiment d’envie.

Dimanche 21 octobre. — Perdu la journée. Nous devions aller à Fécamp. A peine hors de Valmont, une petite pluie fine a découragé le cousin, qui n’avait peut-être pas grande envie d’y aller.

Nous sommes rentrés, et je me suis mis à faire ma malle.

La directrice des postes dînait. J’ai été assez révolté de certaines duretés.

Lundi 22 octobre. — Je lis ce matin dans la Description de Paris et de ses édifices, publiée en 1808, le détail effrayant des richesses, des monuments en tous genres qui ont disparu des églises pendant la Révolution. Il serait curieux de faire un travail sur cette matière, pour édifier sur le résultat le plus clair des révolutions.

Mardi 23 octobre. — Le matin, examiné de nouveau les vitraux et achevé de composer la fenêtre de Bornot, pour la chapelle de la Vierge. Le vitrier m’a réparé ceux que j’emporte.

J’ai été à Saint-Pierre seul avec Malestrat. J’ai beaucoup étudié la mer, qui était toujours la même et toujours belle.

A dîner la petite Mme Duglé, sa sœur, une madame Cardon et sa fille, de Fécamp.

Mercredi 24 octobre. — Parti à neuf heures et demie avec Bornot. Pris l’ancienne route d’Ypreville, par le plus beau temps du monde. J’ai parcouru avec bien du plaisir cette route. Revu la futaie à l’entrée d’Ypreville. Embarqué à Alvimare.

Cette route est toute changée depuis trois semaines : tons dorés et rouges des arbres. Ombres bleues et brumeuses.

A Rouen vers une heure, et fait toute la route jusqu’à Paris sans compagnon de route. Avant Rouen, il était venu une délicieuse femme avec un homme âgé ; j’ai beaucoup joui de sa vue, pendant le peu de temps qu’elle a passé dans la voiture.

J’étais assez mal disposé. J’avais déjeuné sans faim, et cette disposition, qui m’a empêché de manger toute la journée, a agi sur mon humeur. Admiré cependant les bords de la Seine, les rochers qu’on voit le long de la route, depuis Pont-de-l’Arche jusqu’au delà de Vernon, ces mamelons presque réguliers, qui donnent un caractère particulier à tout ce pays, Mantes, Meulan. Aperçu Vaux, etc.

Triste en arrivant : la migraine y contribuait. Attendu longtemps pour les paquets. Trouvé Jenny qui m’attendait. Je n’ai pas été fâché de trouver, en arrivant, ses bons soins.

Sans date. — Passé les jours suivants dans l’oisiveté. Quelques visites.

Vu Mme Marliani qui m’avait écrit ; elle a passé un mois à Nohant, et y a été malade. Mme Sand est triste et ennuyée. Elle a maintenant la fureur du domino. Elle grondait tout de bon cette pauvre Charlotte de ne point sentir toutes les profondeurs de combinaisons que renferme ce sublime jeu. On fait aussi des charades où elle fait sa partie. Les costumes l’occupent.

Clésinger, que j’ai rencontré dans la rue, m’a envoyé sa femme, qui est venue me prendre pour me faire voir la statue qu’il a faite pour le tombeau de Chopin. Contre mon attente, j’ai été tout à fait satisfait. Il m’a semblé que je l’aurais faite ainsi. En revanche, le buste est manqué. D’autres bustes d’hommes que j’ai vus là m’ont déplu. Solange me disait qu’il cherchait à varier son genre. En effet, j’ai vu là une figure de l’Envie, qui n’accuse guère que l’imitation de Michel-Ange. Cependant, en sortant de l’imitation exacte du modèle que son premier ouvrage indiquait comme sa vocation, il montre de l’imagination et une entente de la grâce des lignes, qui est fort rare. Il fait un groupe en pierre d’une Pieta, dans lequel on trouve ce mérite.

1850

7 janvier. — Haro m’a rapporté les deux petites études que j’ai faites à Champrosay[473], de ma fenêtre, l’une de la cour des gendarmes, l’autre par la salle à manger, l’été avec des moissons, etc.

Lui redemander l’Arabe accroupi, qui devait être sur la grande toile où était la Suzanne[474], que j’ai achevée pour Villot.

12 janvier. — Travaillé à retoucher le petit Hamlet, la Femme de dos, de Beugniet[475] ; ébauché un petit lion pour le même.

Voir Gavard[476], Cavé, Rivet, Couder, Guillemardet, Halévy, la princesse Marcellini[477]. Passé chez les Wilson-Quantinet. Voir Meissonier et Daumier.

18 janvier. —

« Mon cher Monsieur, j’apprends à l’instant que M. de Mornay, dont les procédés avec moi ne me commandent point de ménagements, a mis en vente, à la rue des Jeûneurs, six tableaux de moi, dont l’un, la Cléopâtre, ne m’a pas été payé, depuis plusieurs années qu’il l’a chez lui. Je désirerais donc, si vous croyez que la chose soit faisable, mettre de suite opposition à la vente dudit tableau, afin de le ravoir du moins ; car, dans l’état de ruine où se trouve M. de Mornay, j’aurais encore plus de peine à en recouvrer le prix. Peut-être vous demandé-je une chose qui exigerait des formalités que j’ignore ? peut-être aussi le temps vous manque-t-il ?… Je laisse cela à votre appréciation, pensant bien que vous ne consentiriez pas à me voir m’engager dans une sotte affaire. J’avoue que le trait me semble si fort qu’il m’a semblé que je serais plus que dupe en ne protestant pas pour le moins.
Si je calcule bien, il n’y aurait pas de temps à perdre : nous sommes aujourd’hui vendredi ; il est probable que la vente aura lieu demain. »


Dimanche 20 janvier. — Concert de l’Union musicale. Symphonie de Mozart ; admirable ouverture de Coriolan, de Beethoven.

Entendu deux fois et mal composé.

21 janvier. — J’avais écrit derrière la toile du petit Christ à la colonne que j’envoie à Gaultron : blanc, momie, vermillon ; je me rappelle que j’avais employé pour les ombres laque Robert J. et terre verte, ou bien vert malachite clair.

A Gaultron, prêté le tableau de fruits de Chardin. Rendu à la fin d’avril.

Jeudi 24. — Donné à Haro, pour la rentoiler, la petite étude de l’Étang de Louroux ; ciel grisâtre clair.

Composé la Pandore sur toile assez grande.

Vendredi 25 janvier. — Je pensais que les artistes qui ont un style assez vigoureux sont dispensés de l’exécution exacte, témoin Michel-Ange. Arrivé à ce point, ce qu’ils perdent en vérité littérale, ils le regagnent bien en indépendance et en fierté.

30 janvier. — Soirée chez Gudin[478]. Je disais à Pradier que je dînais très fortement, ne pouvant déjeuner à cause de mon travail, et que pour faire passer ce dîner, je faisais force exercice ensuite. Il me dit : « Quand on a une vieille voiture, on ne lui fait pas faire de longs voyages ; on la met sous la remise, et on ne l’en tire que pour le besoin et pour des courses légères. »

Revenu à deux heures du matin, très fatigué ; premier oubli de la leçon que je venais de recevoir.

31 janvier. — « Ne négligez rien de ce qui peut vous faire grand », m’écrivait le pauvre Beyle[479].

— Cette réflexion [au 20 février] me fait surmonter l’ennui de me déranger pour aller en Belgique.

Lundi 4 février. — Faire à Saint-Sulpice[480] des cadres de marbre blanc, autour des tableaux ; ensuite cadres de marbre rouge ou vert, comme dans la chapelle de la Vierge, et le fond du tout en pierre avec ornements en pierre, et imitant l’or, comme les cuivres dorés de la même chapelle. (Si on pouvait faire les cadres en stuc blanc.)

La dimension du plafond est de 15 pieds[481].

— Magnifiques tons d’ombre reflétée dans une chair rouge : vert cobalt, vermillon Chine, ocre jaune ; je l’ai employé pour fondre les touches de terre de Sienne brûlée et autres tons chauds qui formaient la préparation des hommes qui regardent par le trou, dans le Daniel.

Les clairs, sur ces préparations, peuvent se faire et ont été faits avec laque fixe, ocre jaune et blanc.

L’ocre jaune pur, ton le plus vrai et le plus frappant pour les lions.

Mardi 5 février. — Très beau ton pour les chairs très claires, pour servir d’intermédiaires entre les plus grands clairs et les ombres : terre de Cassel, blanc, vermillon, ocre jaune.

— Dîné chez Ed. Bertin. Revu là Mme P…, avec laquelle j’ai causé beaucoup. Fleury Cuvillier[482] et sa femme y étaient. Desportes[483] m’a entrepris sur la dévotion, il a trouvé en moi un terrain tout préparé ; mais au fond c’est un fou. Il regarde Mozart comme un grand corrupteur, il lui préfère beaucoup les vieux maîtres, y compris Rameau.

Jeudi 7 février. — Hecquet, au concert, l’autre jour, me citait un critique connu, qui appelle Mozart le premier des musiciens médiocres.

A ce concert et au suivant, je comparais les deux ouvertures de Beethoven à celle de la Flûte enchantée, par exemple, et à tant d’autres de Mozart… Quelle réunion, dans ces dernières, de tout ce que l’art et le génie peuvent donner de perfection ! Dans l’autre, quelles incultes et bizarres inspirations !

Vendredi 8 février. — Ce serait une bonne chose, en commençant, que d’établir la gamme d’un tableau par un objet clair dont le ton et la valeur seraient exactement pris sur nature : un mouchoir, une étoffe, etc. Ciceri me conseillait cela il y a quelques années.

10 février. — Chez Bixio le soir[484]. Avant dîner, chez Louis Guillemardet.

Duverger me disait en revenant que B*** était sans imagination et avait du feu, et que lui (Duverger) était presque tout le contraire ; c’est la réunion de ces deux facultés, l’imagination et la raison, qui fait les hommes exceptionnels.

Il me présente l’idée originale et pourtant assez raisonnable que la tradition napoléonienne est le résultat nécessaire de la révolution.

11 février. — Dîné chez Meissonier avec Chenavard. Fait là, inter pocula, le beau projet d’aller en Hollande voiries dessins de Raphaël. Chenavard dit à dîner que Raphaël lui déplaisait parce qu’il le trouvait impersonnel, c’est-à-dire se métamorphosant à mesure que d’autres personnalités vigoureuses le frappaient : le contraire de Michel-Ange, Corrège, Rembrandt, etc…

13 février. — Retravaillé au Saint Sébastien.

— Vu la princesse Marcellini, vers trois heures ; j’ai été bien frappé de ce qu’elle m’a joué de Chopin. Rien de banal, composition parfaite. Que peut-on trouver de plus complet ? Il ressemble plus à Mozart que qui que ce soit. Il a, comme lui, de ces motifs qui vont tout seuls, qu’il semble qu’on trouverait.

Jeudi 14 février. — Travaillé à la Femme impertinente. Je l’avais reprise, il y a dix ou douze jours.

— Je commence à prendre furieusement en grippe les Schubert, les rêveurs, les Chateaubriand (il y a longtemps que j’avais commencé), les Lamartine, etc. Pourquoi tout cela se passe-t-il ? Parce que ce n’est point vrai… Est-ce que les amants regardent la lune, quand ils trouvent près d’eux leur maîtresse ?… A la bonne heure, quand elle commence à les ennuyer.

Des amants ne pleurent pas ensemble ; ils ne font pas d’hymnes à l’infini, et font peu de descriptions. Les heures vraiment délicieuses passent bien vite, et on ne les remplit pas ainsi.

Les sentiments des Méditations sont faux, aussi bien que ceux de Raphaël, du même auteur. Ce vague, cette tristesse perpétuelle ne peignent personne. C’est l’école de l’amour malade… C’est une triste recommandation, et cependant les femmes font semblant de raffoler de ces balivernes ; c’est par contenance ; elles savent bien à quoi s’en tenir sur ce qui fait le fond même de l’amour. Elles vantent les faiseurs d’odes et d’invocations, mais elles attirent et recherchent soigneusement les hommes bien portants et attentifs à leurs charmes.

— Ce même jour, Mme P… est venue avec sa sœur, la princesse de B… La nudité de la Femme impertinente[485], et celle de la Femme qui se peigne, lui ont sauté aux yeux : … « Que pouvez-vous trouver là de si attrayant, vous autres artistes, vous autres hommes ? Qu’est-ce que cela a de plus intéressant que tout autre objet vu dans sa nudité, dans sa crudité, une pomme, par exemple ? »

— J’avais cheminé, vers quatre heures et demie, avec le vieux père Isabey[486]. Il m’a fait un cours sur les lunettes. C’est Charles qui lui a donné le conseil d’avoir ses lunettes divisées en deux. Il lui a dit : « Change de verre, aussitôt que tu t’aperçois que tes yeux se fatiguent le moins du monde. » En ne le faisant pas, on risque d’être forcé de sauter un numéro, ce qui m’est arrivé. « Tu vivrais, lui a-t-il dit, comme Mathusalem, que tu aurais encore de quoi y voir clair. » — Il fait de petits repas assez fréquents : cela lui réussit.

Samedi 16 février. — J’ai revu chez M. de Geloës mon tableau du Christ au tombeau qu’il éclaire le soir avec un quinquet ad hoc ; il ne m’a pas déplu.

Dimanche 17 février. — Passé toute ma journée en état de langueur, et je n’avais à faire que des besognes ennuyeuses. Je ne fais rien qui me prépare à ce voyage de Hollande, et cela, pendant que je suis fort bien en train de peindre. Le soir, dîné chez Mme de Forget.

Mardi 19 février. — Dîné avec Chenavard, Meissonier. — Parlé du voyage qui, j’espère, ne se fera pas. (Voir au 31 janvier précédent.)

Chez Berlioz ensuite ; l’ouverture de Léonore m’a produit la même sensation confuse ; j’ai conclu qu’elle est mauvaise, pleine, si l’on veut, de passages étincelants, mais sans union. Berlioz de même : ce bruit est assommant ; c’est un héroïque gâchis.

Le beau ne se trouve qu’une fois et à une certaine époque marquée. Tant pis pour les génies qui viennent après ce moment-là. Dans les époques de décadence, il n’y a de chance de surnager que pour les génies très indépendants. Ils ne peuvent ramener leur public à l’ancien bon goût qui ne serait compris de personne ; mais ils ont des éclairs qui montrent ce qu’ils eussent été dans un temps de simplicité. La médiocrité dans ces longs siècles d’oubli du beau est bien plus plate encore que dans les moments où il semble que tout le monde puisse faire son profit de ce goût du simple et du vrai qui est dans l’air. Les artistes plats se mettent alors à exagérer les écarts des artistes mieux doués, ce qui est la platitude à force d’enflure, ou bien ils s’adonnent à une imitation surannée des beautés de la bonne époque, ce qui est le dernier terme de l’insipidité. Ils remontent même en deçà. Ils se font naïfs avec les artistes qui ont précédé les belles époques. Ils affectent le mépris de cette perfection, qui est le terme naturel de tous les arts.

Les arts ont leur enfance, leur virilité et leur décrépitude. Il y a des génies vigoureux qui sont venus trop tôt, de même qu’il y en a qui viennent trop tard ; dans les uns et les autres, on trouve des saillies singulières. Les talents primitifs n’arrivent pas plus à la perfection que les talents des temps de la décadence. Du temps de Mozart et de Cimarosa, on compterait quarante musiciens qui semblent être de leur famille, et dont les ouvrages contiennent, à des degrés différents, toutes les conditions de la perfection. À partir de ce moment, tout le génie des Rossini et des Beethoven ne peut les sauver de la manière. C’est par la manière qu’on plaît à un public blasé et avide par conséquent de nouveautés ; c’est aussi la manière qui fait vieillir promptement les ouvrages de ces artistes inspirés, mais dupes eux-mêmes de cette fausse nouveauté qu ils ont cru introduire dans l’art. Il arrive souvent alors que le public se retourne vers les chefs-d’œuvre oubliés et se reprend au charme impérissable de la beauté.

Il faudrait absolument écrire ce que je pense du gothique ; ce qui précède y trouverait naturellement sa place.

Dimanche 24 février. — Pierret venu me voir dans la journée avec son fils Henry, qui va en Californie. Je lui ai donné le Petit Lion.

Le soir, au divin Mariage secret, avec Mme de Forget. Cette perfection se rencontre dans bien peu d’ouvrages humains.

On pourrait refaire pour tous les beaux ouvrages restés dans la mémoire des hommes ce que de Piles[487] fait pour les peintres seulement… Je me suis interrogé là-dessus, et pour ne parler que de la musique, j’ai successivement préféré Mozart à Rossini, à Weber, à Beethoven, toujours au point de vue de la perfection. Quand je suis arrivé au Mariage secret, j’ai trouve non pas plus de perfection, mais la perfection même. Personne n’a cette proportion, cette convenance, cette expression, cette gaieté, cette tendresse, et par-dessus tout cela, et ce qui est l’élément général, qui relève toutes ces qualités, cette élégance incomparable, élégance dans l’expression des sentiments tendres, élégance dans le bouffon, élégance dans le pathétique modéré qui convient à la pièce.

On est embarrassé pour dire en quoi Mozart peut être inférieur à l’idée que j’ai ici de Cimarosa. Peut-être une organisation particulière me fait-elle incliner dans le sens où j’incline ; cependant une raison comme celle-là serait la destruction de toute idée du goût et du vrai beau ; chaque sentiment particulier serait la mesure de ce beau et de ce goût. J’osais bien me dire aussi que je trouvais dans Voltaire un coin fâcheux, rebutant pour un adorateur de son admirable esprit ; c’est l’abus de cet esprit même. Oui, cet arbitre du goût, ce juge exquis abuse aussi des petits effets ; il est élégant, mais spirituel trop souvent, et ce mot est une affreuse critique. Les grands auteurs du siècle précédent sont plus simples, moins recherchés.

— J’ai été voir à quatre heures les études de Rousseau, qui m’ont fait le plus grand plaisir… Exposés ensemble, ces tableaux donneront de son talent une idée dont le public est à cent lieues, depuis vingt ans que Rousseau est privé d’exposer[488].

Mardi 26 février. — J’ai été convoqué par Durieu[489], pour juger le procédé Haro, que nous devons aller voir fonctionner à Saint-Eustache.

J’ai appris là ce que l’univers ne croira pas : la cathédrale de Beauvais manque d’une aile qui n’a jamais été achevée ; ladite cathédrale est d’un gothique mêlé du seizième siècle. On discute sérieusement si le morceau qui reste à faire sera refait dans le style du reste ou dans celui du treizième siècle, qui est le style favori des antiquaires dans ce moment. De cette manière, on apprendrait à vivre à ces ignorants du seizième siècle, qui ont eu le malheur de n’être pas nés trois siècles plus tôt.

Après la commission, j’ai été voir Duban, en société de Vaudoyer[490], qui est dans mes idées sur l’architecture. Vu Duban.

Vu la galerie d’Apollon, etc.

Mercredi 27 février. — Je travaille aux croquis pour Saint-Sulpice à soumettre à la Préfecture.

Vers trois heures, j’ai été voir Cavé, qui a été mordu par son chien au point d’avoir failli en perdre le nez et la mâchoire. Le Constitutionnel a imprimé qu’il en était quitte seulement pour le premier des deux. Les amis alarmés viennent les uns après les autres s’informer de ce qui lui reste réellement, et il a pris le parti d’écrire au journal pour lui demander grâce.

Vendredi 1er mars. — Vu l’exposition des tableaux de Rousseau pour sa vente. Charmé d’une quantité de morceaux d’une originalité extrême.

Dimanche 3 mars. — A l’Union musicale : Symphonie en fa, de Beethoven, pleine de fougue et d’effet ; puis l’ouverture d’Iphigénie en Aulide y avec toute l’introduction, airs d’Agamemnon, et le chœur de l’arrivée de Clytemnestre.

L’ouverture, un chef-d’œuvre : grâce, tendresse, simplicité et force par-dessus tout. Mais il faut tout dire : toutes ces qualités vous saisissent fortement, mais la monotonie vous endort un peu. Pour un auditeur du dix-neuvième siècle, après Mozart et Rossini, cela sent un peu le plain-chant. Les contrebasses et leurs rentrées vous poursuivent comme les trompettes dans Berlioz.

Tout de suite après venait l’ouverture de la Flûte enchantée ; à la vérité, c’est un chef-d’œuvre. J’ai été aussitôt saisi de cette idée, en entendant cette musique qui venait après Glück. Voilà donc où Mozart a trouvé, et voici le pas qu’il lui a fait faire ; il est vraiment le créateur, je ne dirai pas de l’art moderne, car il n’y en a déjà plus à présent, mais de l’art porté à son comble, après lequel la perfection ne se trouve plus.

Je disais à la princesse Radoïska, chez laquelle j’ai été en sortant de là : « Nous savons par cœur Mozart et tout ce qui lui ressemble. Tout ce qui a été fait à leur imitation et dans ce style ne le vaut pas, et nous a d’ailleurs fatigués ou rassasiés. Que faire pour être émus de nouveau ?… surtout surpris ? Se contenter des tentatives hardies, mais moins souvent heureuses, des génies quelquefois très éminents que le siècle produit. Que feront ces derniers, quand les modèles semblent n’être là que pour montrer ce qu’il faut éviter ? Il est impossible qu’ils ne tombent pas dans la recherche. »

Lundi 4 mars. — Au Louvre pour la restauration.

Vendredi 8 mars. — A l’atelier de Clésinger. Scène pitoyable avec ce butor et notre comité.

Samedi 9 mars. — Je suis accablé de toutes ces corvées successives.

— Plusieurs jours se passent à ne rien faire jusqu’au lundi 11.

Lundi 11 mars. — Repris le dernier tableau de fleurs.

A notre comité chez Pleyel à une heure.

Le soir, chez Mme Jaubert[491]. Vu des portraits et dessins persans, qui m’ont fait répéter ce que Voltaire dit quelque part, à peu près ainsi : Il y a de vastes contrées où le goût n’a jamais pénétré ; ce sont ces pays orientaux, dans lesquels il n’y a pas de société, où les femmes sont abaissées, etc. Tous les arts y sont stationnaires.

Il n’y a dans ces dessins ni perspective ni aucun sentiment de ce qui est véritablement la peinture, c’est-à-dire une certaine illusion de saillie, etc. : les figures sont immobiles, les poses gauches, etc… Nous avons vu ensuite un portefeuille de dessins d’un M. Laurens[492], qui a voyagé dans toutes ces contrées.

Chose qui me frappe surtout, c’est le caractère de l’architecture en Perse. Quoique dans le goût arabe, tout néanmoins est particulier au pays ; la forme des coupoles, des ogives, les détails des chapiteaux, les ornements, tout est original. On peut, au contraire, parcourir l’Europe aujourd’hui, et depuis Cadix jusqu’à Pétersbourg, tout ce qui se fait en architecture a l’air de sortir du même atelier. Nos architectes n’ont qu’un procédé, c’est de revenir toujours à la pureté primitive de l’art grec. Je ne parle pas des plus fous, qui font la même chose pour le gothique ; ces puristes s’aperçoivent tous les trente ans que leurs devanciers immédiats se sont trompés dans l’appréciation de cette exquise imitation de l’Antique. Ainsi Percier et Fontaine ont cru dans leur temps l’avoir fixé pour jamais. Ce style, dont nous voyons les restes dans quelques pendules faites il y a quarante ans, paraît aujourd’hui ce qu’il est véritablement, c’est-à-dire sec, mesquin, sans aucune des qualités de l’Antique.

Nos modernes ont trouvé la recette de ces dernières dans les monuments d’Athènes. Ils se croyaient les premiers qui les aient regardés ; en conséquence, le Parthénon devient responsable de toutes leurs folies. Quand j’ai été à Bordeaux, il y a cinq ans, j’ai trouvé le Parthénon partout : casernes, églises, fontaines, tout en tient. La sculpture de Phidias obtient le même honneur auprès des peintres. Ne leur parlez même pas de l’antique romain ou du grec d’avant ou d’après Phidias.

J’ai vu, parmi les dessins faits en Perse, un entablement complet, chapiteaux, frise, corniche, etc., entièrement dans les proportions grecques, mais avec des ornements qui le renouvellent complètement, et qui sont d’invention.

— Dans la journée, j’avais été chez Pleyel, me réunir à ces messieurs pour finir l’affaire de Clésinger.

— Se rappeler dans les dessins persans ces immenses portails à des édifices qui sont plus petits qu’eux ; cela ressemble à une grande décoration d’opéra dressée devant le bâtiment. Je n’en sache pas d’exemple nulle part.

16 mars. — Mme Cavé est venue et m’a lu quelques chapitres de son ouvrage sur le dessin. C’est charmant d’invention et de simplicité… Je l’ai revue avec plaisir et j’ai causé de même.

Le soir chez Chabrier avec Mme de Forget. Je me suis ennuyé.

Dimanche 17 mars. — Union musicale. Concert : Symphonie d’Haydn, admirable d’un bout à l’autre. Chef-d’œuvre d’ordre et de grâce ; Concerto pour le piano de Mozart, autant ; Chœur Que de grâces, de Glück, suivi d’un petit air de ballet ridicule, qu’on aurait dû laisser dans l’oubli, par respect pour sa mémoire.

Vendredi, 19 mars. — Soirée de musique chez le Président. Causé là avec Fortoul[493], qui est fort aimable pour moi. Je m’y suis enrhumé. C’est le souvenir le plus saillant de la soirée. — Thiers y est venu. Cela a fait une certaine sensation.

Jeudi 21 mars. — Toute la journée chez moi, occupé de mes esquisses pour la Préfecture.

Tous les jours derniers, occupé de la composition du plafond du Louvre[494]. Je m’étais d’abord arrêté pour les Chevaux du soleil dételés par les nymphes de la mer. J’en suis revenu jusqu’à présent à Python.

Vendredi 22 mars. — Lettre de Voltaire, dans laquelle il s’écrie à propos du Père de famille de Diderot, que tout s’en va, tout dégénère ; il compare son siècle à celui de Louis XIV.

Il a raison. Les genres se confondent ; la miniature, le genre succèdent aux genres tranchés, aux grands effets et à la simplicité. J’ajoute : Voltaire se plaint déjà du mauvais goût, et il touche pour ainsi dire au grand siècle ; sous plus d’un rapport, il est digne de lui appartenir. Cependant le goût de la simplicité, qui n’est autre chose que le beau, a disparu !…

— Comment les philosophes modernes qui ont écrit tant de belles choses sur le développement graduel de l’humanité, accordent-ils, dans leur système, cette décadence des ouvrages de l’esprit avec le progrès des institutions politiques ? Sans examiner si ce dernier progrès est un bien aussi réel que nous le supposons, il est incontestable que la dignité humaine a été relevée, au moins dans les lois écrites ; mais est-ce la première fois que des hommes se sont aperçus qu’ils n’étaient pas tout à fait des brutes et ne se sont pas laissé gouverner en conséquence ? Ce prétendu progrès moderne dans l’ordre politique n’est donc qu’une évolution, un accident de ce moment précis. Nous pouvons demain embrasser le despotisme avec la fureur que nous avons mise à nous rendre indépendants de tout frein.

Ce que je veux dire ici, c’est que, contrairement à ces idées baroques de progrès continu que Saint-Simon et autres ont mises à la mode, l’humanité va au hasard, quoi qu’on ait pu dire. La perfection est ici quand la barbarie est là. Fourier ne fait pas au genre humain l’honneur de le trouver adulte. Nous ne sommes encore que de grands enfants ; du temps d’Auguste et de Périclès, nous étions dans les langes ; nous avons balbutié à peine sous Louis XIV avec Racine et Molière. L’Inde, l’Égypte, Ninive et Babylone, la Grèce et Rome, tout cela a existé sous le soleil, a porté les fruits de la civilisation à un point dont l’imagination des modernes se fait à peine une idée, et tout cela a péri, sans laisser presque de traces ; mais ce peu qui est resté pourtant est tout notre héritage ; nous devons à ces civilisations antiques nos arts, dans lesquels nous ne les égalerons jamais, le peu d’idées justes que nous avons sur toutes choses, le petit nombre de principes certains qui nous gouvernent encore dans les sciences, dans l’art de guérir, dans l’art de gouverner, d’édifier, de penser enfin. Ils sont nos maîtres, et toutes les découvertes dues au hasard, qui nous ont donné de la supériorité dans quelques parties des sciences, n’ont pu nous faire dépasser le niveau de supériorité morale, de dignité, de grandeur qui élève les anciens au-dessus de la portée ordinaire de l’humanité. Voilà ce que n’a pas vu Fourier avec son association, son harmonie, ses petits pâtés et ses femmes complaisantes.

Mercredi 27 mars. — Beau ton de cheveux châtain clair dans la Desdémone : frottis de bitume, sur fonds assez clairs. Clairs : terre verte brûlée et blanc.

Demi-teinte de la chair du saint Sébastien : bitume, blanc, laque terre verte, un peu de jaune brillant ; clairs, jaune brillant, blanc, laque. Un peu de bitume, suivant le besoin.

Dimanche 31 mars. — Énée va tuer Hélène, qui se cache dans le temple de Vesta. Vénus vient l’arrêter.

Les Harpies troublent le repos des Troyens.

— Villot venu me voir ce matin : tous ces jours-ci je reste chez moi, grâce à mon affreux rhume qui ne se guérit pas.

Ce soir cependant dîné chez Pierret ; son fils va partir.

Mercredi 3 avril. — Séance pour juger le concours de restauration Séance dans la galerie d’Apollon, en présence de mon plafond. Revenu très fatigué.

J’aurai des difficultés dans l’atelier qu’on me donne au Louvre.

Samedi 6 avril. — Travaillé beaucoup ces jours-ci à la composition du plafond. Un de ces jours, j’ai été trop longtemps et me suis fatigué.

Lundi 8 avril. — Je devais aller assister tantôt à la séance de jugement des restaurateurs de tableaux ; j’ai été obligé de me recoucher le matin et ai été très souffrant toute la journée.

J’ai fait venir le docteur. Au demeurant, c’était un état passager ; je n’ai eu à le consulter que sur mon rhume. J’ai causé avec lui des affaires du temps, puis de sa profession.

Le pauvre homme n’a pas un moment de relâche. En comparant sa vie à la mienne, je me suis applaudi de mon lot… Les cours, l’hôpital, les examens lui prennent tout le temps qu’il ne donne pas à ses malades, aux opérations, etc. Aussi me dit-il qu’il se sent très souvent très lourd et très fatigué. Dupuytren est mort sous le faix et dans un âge peu avancé. C’est le sort presque immanquable de tous ses confrères, qui prennent à cœur leur profession.

Vraiment, je devrais réfléchir à tout cela, quand je me trouve à plaindre.

Samedi 20 avril. — Concert de Delsarte[495] et Darcier[496] : Anciens Noëls ou Cantiques chantés en chœur pour se conformer à cette passion du gothique, sans la satisfaction de laquelle les Parisiens ne peuvent trouver aujourd’hui de plaisir à rien.

Ce Darcier ne manque pas d’une certaine verve, et est doué d’une belle voix ; mais les refrains vulgaires et cette musique de mauvais goût faisaient un effet désolant auprès des morceaux de Delsarte.

Un malheureux enfant de chœur a psalmodié, sans une étincelle de sentiment, quelques complaintes gothiques, accompagné par une espèce d’orgue qui ne marquait aucune nuance et l’écrasait complètement.

Mme Kalerji était devant moi et auprès de M. J… et M. Piscatory[497].

Il a fallu livrer bataille, en sortant, pour avoir ma redingote, et j’y ai sans doute repris une seconde édition de mon rhume.

Dimanche 21 avril. — Fatigué de la séance d’hier soir.

— Travaillé quelque peu à la composition du plafond et resté chez moi le soir.

— M. Lafont[498] venu dans la journée ; il me plaît beaucoup. Je l’ai entrepris sur la peinture religieuse et monumentale, comme l’entendent les modernes. La mode a un empire incroyable sur les meilleurs esprits.

Lundi 22 avril. — Enterrement de M. Meneval. Isabey, à côté de qui j’étais, me disait qu’il était contraire à l’architecture colorée. On y trouve à chaque instant des tons qui enfoncent ce qui devrait être saillant, et réciproquement. Les ombres produites parles saillies dessinent suffisamment les ornements. Tout cela se disait pendant la cérémonie, en face des peintures et de l’architecture de Notre-Dame de Lorette, où l’on ne voit que des contresens, il faudrait dire des contre-bon sens.

Il critique également avec raison les fonds d’or pour la peinture. Ils détruisent toute saillie dans les figures et désaccordent tout effet de peinture, en venant au-devant de tout, et en privant le tableau de fonds destinés à faire tout valoir. Revenu de l’église par une pluie affreuse.

Champrosay. — Vendredi 26 avril. — Parti pour Champrosay à onze heures et demie. Ravi de m’y retrouver. La sensation la plus délicieuse est celle de l’entière liberté dont j’y jouis. Là, les ennuyeux ne peuvent venir m’y trouver, quoique cela me soit arrivé, tant ils sont difficiles à éviter.

Le jardin était très en ordre, et tout s’est bien passé.

Samedi 27 avril. — Je dors le soir outrageusement, et même dans la journée. L’écueil de la campagne, pour un homme qui craint de lire beaucoup, c’est l’ennui et une certaine tristesse que le spectacle de la nature inspire.

Je ne sens pas tout cela quand je travaille ; mais cette fois, j’ai résolu de ne rien faire absolument pour me reposer du travail un peu abstrait de la composition de mon plafond.

Dimanche 28 avril. — Le matin, grande promenade dans la forêt de Sénart.

Entré par la ruelle du marquis, revu les inscriptions amoureuses de la muraille de son parc ; chaque année la pluie, l’effet du temps en emporte quelque chose ; à présent elles sont presque illisibles. Je ne puis m’empêcher toutes les fois que je passe là, et j’y passe souvent exprès, d’être ému des regrets et de la tendresse de ce pauvre amoureux ! Il a l’air bien pénétré de l’éternité de son sentiment pour sa Célestine. Dieu sait ce qu’elle est devenue, aussi bien que ses amours ! Mais qui est-ce qui n’a pas connu cette jeune exaltation, le temps où l’on n’a pas un instant de repos, et où l’on jouit de ses tourments ?

J’ai été jusqu’à l’endroit des grenouilles et revenu par le petit chemin le long de la colline.

J’ai été avec la servante cueillir dans la journée des fleurs dans le champ de Candas.

Lundi 29 avril. — Je ne sais pourquoi il m’est venu la fantaisie d’écrire sur le bonheur. C’est un de ces sujets sur lesquels on peut écrire tout ce qu’on veut.

— Je me suis promené le matin dans le jardin abandonné et livré à la nature des pauvres gendarmes ; leurs petits carrés de choux si bien alignés, leurs treilles, leurs arbres fruitiers, source de consolation et d’un petit produit sensible dans leur misère, sont presque effacés, ruinés par les allants et venants, par le vent, par les accidents de toutes parts ; le vent fait battre les contrevents des fenêtres et achève de briser les vitres. Cela va devenir un repaire d’oiseaux et de créatures sauvages.

Sur le tantôt, promené avec Jenny vers le petit sentier de la colline où j’ai été lire.

Mardi 30 avril. — Sorti vers neuf heures. Pris la ruelle du marquis et marché jusqu’à l’ermitage. En face de l’ermitage, immense abatis ; tous les ans j’éprouve ce crève-cœur de voir une partie de la forêt à bas, et c’est toujours la plus belle, c’est-à-dire la plus fournie ou la plus ancienne. Il y avait un petit sentier couvert charmant.

Pris à droite jusqu’au chêne Prieur. J’ai vu là, le long du chemin, une procession de fourmis que je défie les naturalistes de m’expliquer. Toute la tribu semblait défiler en ordre comme pour émigrer ; un petit nombre de ces ouvrières remontait le courant en sens contraire. Où allaient-elles ? Nous sommes enfermés pêle-mêle, animaux, hommes, végétaux, dans cette immense boîte qu’on appelle l’Univers. Nous avons la prétention de lire dans les astres, de conjecturer sur l’avenir et sur le passé qui sont hors de notre vue, et nous ne pouvons comprendre un mot de ce qui est sous nos yeux. Tous ces êtres sont séparés à jamais, et indéchiffrables les uns pour les autres.

Mercredi 1er mai. — Sur la réflexion et l’imagination données à l’homme. Funestes présents.

Il est évident que la nature se soucie très peu que l’homme ait de l’esprit ou non. Le vrai homme est le sauvage ; il s’accorde avec la nature comme elle est. Sitôt que l’homme aiguise son intelligence, augmente ses idées et la manière de les exprimer, acquiert des besoins, la nature le contrarie en tout. Il faut qu’il se mette à lui faire violence continuellement ; elle, de son côté, ne demeure pas en reste. S’il suspend un moment le travail qu’il s’est imposé, elle reprend ses droits, elle envahit, elle mine, elle détruit ou défigure son ouvrage ; il semble qu’elle porte impatiemment les chefs-d’œuvre de l’imagination et de la main de l’homme. Qu’importent à la marche des saisons, au cours des astres, des fleuves et des vents, le Parthénon, Saint-Pierre de Rome, et tant de miracles de l’art ? Un tremblement de terre, la lave d’un volcan vont en faire justice… Les oiseaux nicheront dans ces ruines ; les bêtes sauvages iront tirer les os des fondateurs de leurs tombeaux entrouverts. Mais l’homme lui-même, quand il s’abandonne à l’instinct sauvage qui est le fond même de sa nature, ne conspire-t-il pas avec les éléments pour détruire les beaux ouvrages ? La barbarie ne vient-elle pas presque périodiquement, et semblable à la Furie qui attend Sisyphe roulant sa pierre au haut de la montagne, pour renverser et confondre, pour faire la nuit après une trop vive lumière ? Et ce je ne sais quoi qui a donné à l’homme une intelligence supérieure à celle des bêtes, ne semble-t-il pas prendre plaisir à le punir de cette intelligence même ?

Funeste présent, ai-je dit ? Sans doute, au milieu de cette conspiration universelle contre les fruits de l’invention du génie, de l’esprit de combinaison, l’homme a-t-il au moins la consolation de s’admirer grandement lui-même de sa constance ou de jouir beaucoup et longtemps de ces fruits variés émanés de lui ? Le contraire est le plus commun. Non seulement le plus grand par le talent, par l’audace, par la constance, est ordinairement le plus persécuté, mais il est lui-même fatigué et tourmenté de ce fardeau du talent et de l’imagination. Il est aussi ingénieux à se tourmenter qu’à éclairer les autres. Presque tous les grands hommes ont eu une vie plus traversée, plus misérable que celle des autres hommes.

A quoi bon alors tout cet esprit et tous ces soins ? Le vivre suivant la nature veut-il dire qu’il faut vivre dans la crasse, passer les rivières à la nage, faute de ponts et de bateaux, vivre de glands dans les forêts, ou poursuivre à coups de flèches les cerfs et les buffles, pour conserver une chétive vie cent fois plus inutile que celle des chênes qui servent du moins à nourrir et à abriter des créatures ? Rousseau est donc de cet avis, quand il proscrit les arts et les sciences, sous le prétexte de leurs abus. Tout est-il donc piège, condition d’infortune ou signe de corruption dans ce qui vient de l’intelligence de l’homme ? Que ne reproche-t-il au sauvage d’orner et d’enluminer à sa manière son arc grossier ?… de parer de plumes d’oiseaux le tablier dont il cache sa chétive nudité ? Et pourquoi la cacher au soleil et à ses semblables ? N’est-ce pas encore là un sentiment trop relevé pour cette brute, pour cette machine à vivre, à digérer, à dormir ?

Jeudi 2 mai. — Chez M. Quantinet, vers deux heures. Vu lui et sa femme. Il faisait encore un froid du diable.

Monté dans la bibliothèque : vue enchanteresse, dont deux parties intéressantes : vu le couchant et vu le levant.

Samedi 4 mai. — Travaillé ce matin ; été voir Mme Quantinet dans le milieu de la journée ; refusé le lendemain dimanche son invitation à dîner : j’avais la gorge fatiguée, et vraiment besoin d’être tranquille. Elle m’a lu les extraits de ses lectures ; il y avait entre autres cette pensée de l’Adolphe de Benjamin Constant : « L’indépendance a pour compagnon l’isolement. » C’est autrement dit, mais c’est le sens.

Lundi 6 mai. — Travaillé ce jour, hier et avant-hier au comte Ugolin.

— Ce matin est venu le nommé Hubert, pépiniériste, me réclamer, au bout de deux ans et demi, le payement d’une note d’arbres fruitiers et autres, que je lui ai payée en octobre 1847. J’ai trouvé heureusement le reçu. Il n’osera pas probablement revenir.

J’ai remarqué plus d’une fois combien des actes d’une immoralité profonde étaient traités doucement par notre Code athée. Je me rappelle le fait que j’ai lu, il y a un an ou deux, d’un malheureux qui, ayant porté plainte contre sa femme, laquelle vivait authentiquement en concubinage avec son propre fils, avait été mis, lui le père et l’époux, à la porte de son domicile commun… ; la femme n’a été condamnée qu’à un mois ou deux de prison.

Mardi 7 mai. — Je n’ai pas mis le pied dehors de toute la journée, malgré le projet d’aller à Fromont.

Je me suis occupé de rechercher à mettre au net la composition de Samson et Dalila. Quoique cela ne m’ait pris que peu de temps et dans la matinée seulement, je ne me suis pas ennuyé.

Écrit à Andrieu[499], à son oncle, à Haro pour le plafond, et à Duban.

— Pourquoi ne pas faire un petit recueil d’idées détachées qui me viennent de temps en temps toutes moulées et auxquelles il serait difficile d’en coudre d’autres ? Faut-il absolument faire un livre dans toutes les règles ? Montaigne écrit à bâtons rompus… Ce sont les ouvrages les plus intéressants. Après le travail qu’il a fallu à l’auteur pour suivre le fil de son idée, la couver, la développer dans toutes ses parties, il y a bien aussi le travail du lecteur qui, ayant ouvert un livre pour se délasser, se trouve insensiblement engagé, presque d’honneur, à déchiffrer, à comprendre, à retenir ce qu’il ne demanderait pas mieux d’oublier, afin qu’au bout de son entreprise, il ait passé avec fruit par tous les chemins qu’il a plu à l’auteur de lui faire parcourir.

Mercredi 8 mai. — Travaillé toute la matinée sans entrain ; j’étais mal à l’aise, car je n’ai rien mangé jusqu’au dîner.

— Vers trois heures, je me suis décidé à faire la corvée de Fromont. J’ai beaucoup joui de cette promenade, quoique je n’aie vu du parc que ce qui se trouve depuis la porte sur la grande route, jusqu’à la serre du jardinier. J’ai vu, dans ce trajet, deux ou trois magnolias, dont un ou deux sur la fin de la floraison. Je n’avais pas d’idée de ce spectacle : cette profusion vraiment prodigieuse de fleurs énormes sur cet arbre dont les feuilles ne font que commencer à poindre, l’odeur délicieuse, une jonchée incroyable de pétales de fleurs déjà passées ou fanées m’ont arrêté et charmé. Il y avait devant la serre des rhododendrons rouges et un camélia d’une taille extraordinaire.

Revenu par Ris et pris des pâtisseries en passant. La vue du paysage au pont et en grimpant est charmante, à cause de la verdure printanière et des effets d’ombre que les nuages font passer sur tout cela. J’ai fait, en rentrant, une espèce de pastel de l’effet de soleil en vue de mon plafond.

Jeudi 9 mai. — Je crois que les pâtisseries d’hier mangées à mon dîner pour égayer ma solitude ont contribué à me donner ce matin la plus affreuse et la plus durable morosité. Me sentant mal disposé pour quoi que ce soit, j’ai, vers neuf heures, gagné la forêt et été directement jusqu’au chêne Prieur. Quoique la matinée fût magnifique, rien n’a pu me distraire de cette humeur noire. J’ai fait un petit croquis du chêne ; le frais qui commençait à s’élever m’a chassé.

J’ai été particulièrement frappé, sans en être égayé, de cette pourtant charmante musique des oiseaux au printemps : les fauvettes, les rossignols, les merles si mélancoliques, le coucou dont j’aime le cri à la folie, semblaient s’évertuer pour me distraire. Dans un mois au plus, tous ces gosiers seront silencieux. L’amour les épanouit pour le sentiment ; un peu plus, il les ferait parler. Bizarre nature, toujours semblable, inexplicable à jamais !

— Vers trois ou quatre heures, la servante m’a parlé de l’homme qu’elle avait vu entrer dans la maison des gendarmes. Le garçon de la ferme est venu avec le garde champêtre, et je me suis joint à eux pour faire une visite domiciliaire ; toute la soirée nous avons fait de grotesques préparatifs de défense en cas d’attaque de nuit ; tout a été fort heureusement inutile.

Samedi 11 mai. — J’ai reculé encore indéfiniment mon projet de départ que j’avais fixé pour aujourd’hui.

— Le matin, vu Candas dans la maison des gendarmes. Je lui ai parlé de mes projets et de ce qu’on pourrait faire. Ce lieu est charmant : il est bien dommage qu’il n’y ait pas de vignes de ce côté-là.

J’ai joui aujourd’hui délicieusement, et comme un enfant qui entre en vacances, de ma résolution subite de demeurer encore. Que l’homme est faible et facilement étrange dans ses émotions et ses résolutions !

J’étais hier soir d’une tristesse mortelle. En revenant de ma soirée, je ne rêvais que catastrophes ; ce matin, la vue des champs, le soleil, l’idée d’éviter encore quelque temps ce brouhaha affreux de Paris m’ont mis au ciel.

Heureux ou malheureux, je le suis presque toujours à l’extrême !

Lundi 13 mai. — J’ai passé ma journée tout seul et ne me suis pas ennuyé. Jenny et la servante sont allées à Paris dès le matin et sont revenues seulement à six heures.

J’étais en train de faire mon dîner, quand elles sont arrivées trempées par une pluie affreuse, qui n’a presque pas cessé tout le jour.

Je me suis plu dans l’isolement complet et le silence de cette journée.

Mardi 14 mai. — Sur l’isolement de l’homme.

« L’indépendance a pour conséquence l’isolement », Mme Quantinet me cite cet extrait de l’Adolphe de Benjamin Constant. Hélas ! l’alternative d’être ennuyé et harcelé toute la vie, comme l’est un homme engagé dans des liens de famille par exemple, ou d’être abandonné de tout et de tous, pour n’avoir voulu subir aucune contrainte, cette alternative, dis-je, est inévitable. Il y en a qui ont mené la vie la plus dure sous les impérieuses lois d’une femme acariâtre, ou souffrant les caprices d’une coquette à laquelle ils avaient lié leur sort, et qui à la fin de leurs jours n’ont pas même la consolation d’avoir pour leur fermer les yeux ou leur donner leurs bouillons cette créature qui serait bonne du moins pour adoucir le dernier passage. Elles vous quittent ou meurent au moment où elles pourraient vous rendre le service de vous empêcher d’être seul. Les enfants, si vous en avez eu, après vous avoir occasionné tous les soucis de leur enfance ou de leur sotte jeunesse, vous ont abandonné depuis longtemps.

Vous tombez donc nécessairement dans cet isolement affreux dans lequel s’éteint ce reste de vie et de souffrances.

Jeudi 16 mai. — A Paris, par le premier convoi.

Vendredi 17 mai. — Travaillé ce matin à la femme qui se peigne.

— Grande promenade dans la forêt, par le côté de Draveil. Pris en contournant la forêt par l’allée qui en fait le tour.

J’ai vu là le combat d’une mouche d’une espèce particulière et d’une araignée. Je les vis arriver toutes deux, la mouche acharnée sur son dos et lui portant des coups furieux ; après une courte résistance, l’araignée a expiré sous ses atteintes ; la mouche, après l’avoir sucée, s’est mise en devoir de la traîner je ne sais où, et cela avec une vivacité, une furie incroyables. Elle la tirait en arrière, à travers les herbes, les obstacles, etc. J’ai assisté avec une espèce d’émotion à ce petit duel homérique. J’étais le Jupiter contemplant le combat de cet Achille et de cet Hector. Il y avait, au reste, justice distributive dans la victoire de la mouche sur l’araignée, il y a si longtemps que l’on voit le contraire arriver. Cette mouche était noire, très longue, avec des marques rouges sous le corps.

Samedi 18 mai. — Le matin, travaillé à la Femme qui se peigne, que je suis en train de gâter probablement, puis au Michel-Ange.

— Vers une heure, à la forêt avec ma bonne Jenny. J’avais un plaisir infini à la voir jouir si expansivement de cette charmante nature si verte, si fraîche. Je l’ai fait reposer longtemps, et elle est revenue sans accident. Nous avons été jusqu’au Chêne d’Antain. En parcourant le clos de Lamouroux, elle me disait douloureusement : « Comment ! ne vous verrai-je jamais autrement que dans une position mince et peu digne de vous ? Quoi ! je ne vous verrai jamais un enclos comme celui-ci à habiter, à embellir ? » Elle a raison. Je ressemble en ceci à Diderot qui se croyait prédestiné à habiter des taudis, et qui vit sa mort prochaine, quand il fut installé dans un bel appartement, dans des meubles splendides, qu’il devait aux bontés de Catherine.

Au reste, j’aime la médiocrité ; j’ai le faste et l’étalage en horreur ; j’aime les vieilles maisons, les meubles antiques ; ce qui est tout neuf ne me dit rien. Je veux que le lieu que j’habite, que les objets qui sont à mon usage me parlent de ce qu’ils ont vu, de ce qu’ils ont été, et de ce qui a été avec eux.

Ai-je l’âme plus rétrécie en cela que mon voisin Minoret, qui vient d’abattre une partie du logement qu’il avait, pour construire un affreux chalet qui va offenser mes regards, tant que je vivrai ici ? Quand ce Minoret est venu succéder au général Ledru[500], il s’est hâté de jeter bas sa modeste et ancienne maison ; il aime mieux ces pierres toutes neuves qu’il a tirées de la carrière… La vieille d’Esnont en a fait autant. A la vérité, la maison lui tombait sur la tête. Cela me vaut deux constructions à la moderne, affreuses à tolérer.

Il y a, au reste, dans Champrosay, depuis quelque temps, émulation de mauvaises bâtisses. Gibert avait commencé avec sa magnifique grille. Les gens qui ont succédé au marquis de La Feuillade font recrépir la maison et ont imaginé d’y ajouter des ornements qui la rendent ridicule et lui ôtent tout caractère et toute proportion.

— Ce matin, Georges[501] est venu m’invitera dîner de la part de sa mère, qui vient pour deux jours avec Mme Barbier[502] et M. P… et son mari.

Villot vient un moment dans la journée ; nous avons été assez tristes à cause de toutes les menaces du temps.

Le soir pourtant je me suis mis en train et ai causé un peu. Revenu à onze heures. Mme Barbier est très amusante.

Lundi 20 mai. — J’ai été vers deux heures les voir jusqu’au départ de quatre heures et demie et les ai menés jusqu’au chemin de fer. Je disais à Mme Barbier que l’indigne pantalon des femmes était un attentat aux droits de l’homme.

Jeudi 23 mai. — Travaillé au Chasseur de lions et au Michel-Ange[503].

— Sorti pour aller voir Mme Quantinet. Elle est partie pour Paris…

Vers cinq heures, promenade à l’allée de l’Ermitage. Temps charmant, quoique chaud. Joui délicieusement de cette heure charmante qui m’attriste moins qu’autrefois.

J’ai découvert dans cette grande allée un petit sentier délicieux, qui conduit à des retraites charmantes. Pensé involontairement à la dame à la robe de chambre bariolée.

Le soir, clair de lune ravissant dans mon petit jardin. Resté à me promener très tard. Je ne pouvais assez jouir de cette douce lumière sur ces saules, du bruit de la petite fontaine et de l’odeur délicieuse des plantes qui semblent, à cette heure, livrer tous leurs trésors cachés.

Paris, lundi 3 juin. — Ce jour, dîné chez Bixio avec Lamoricière[504], etc. Cavaignac devait y être. Le premier est charmant et plein de véritable esprit.

— Tous ces jours-ci, je ne vois personne, enfoncé que je suis dans mon esquisse.

Jeudi 6 juin. — Passé la journée au Jardin des plantes. Jussieu[505] m’a conduit partout.

Samedi 8 juin. — Quinze jours sans avoir lien écrit ici !…

Revenu de Champrosay il y a quinze jours, jour pour jour.

Jenny y est retournée aujourd’hui pour y prendre les lunettes du maire et les lui rendre.

— Je suis resté jusqu’à midi sur mon canapé, dormant et lisant l’évasion de mon cher Casanova.

— Je me disais, en regardant ma composition du plafond qui ne me plaît que depuis hier, grâce aux changements que j’ai faits dans le ciel avec du pastel, qu’un bon tableau était exactement comme un bon plat, composé des mêmes éléments qu’un mauvais : l’artiste fait tout. Que de compositions magnifiques ne seraient rien sans le grain de sel du grand cuisinier ! Cette puissance du je ne sais quoi est étonnante dans Rubens ; ce que son tempérament, — vis poetica, — ajoute à une composition, sans qu’il semble qu’il la change, est prodigieux. Ce n’est autre chose que le tour dans le style ; la façon est tout, le fond est peu en comparaison.

Le nouveau est très ancien, on peut même dire que c’est toujours ce qu’il y a de plus ancien.

— Pour imprimer le mur de l’église, huile de lin et non autre, bouillante, blanc de céruse et non pas blanc de zinc, qui ne tient pas. L’ocre jaune serait la meilleure impression.

Lundi 10 juin. — La partie du ciel[506]après les plus grands clairs du soleil, c’est-à-dire déjà foncé : Jaune chrome foncé blancblanc laque et vermillon.

La terre de Cassel et blanc forme la demi-teinte décroissante. En général, excellent pour demi-teinte.

Les clairs jaune clair sur les nuages au-dessous du char : Cadmium, blanc, une pointe de vermillon.

La partie du ciel plus orangé, à partir du cercle lumineux : Sur une préparation orangée, frôler à sec un ton de jaune de Naples, vert bleu et blanc, en laissant un peu paraître le ton orangé.

Ton orangé, très beau pour le ciel : Terre d’Italie naturelle, blanc, vermillon. — Vermillon, blanc, laque et quelquefois un peu de cadmium et de blanc.

Robe de Minerve, sur une préparation convenable : Clairs des plis peints, avec bleu de Prusse et blanc assez cru, peut-être un peu de laque. — À sec, pardessus, clairs avec blanc et chrome ; enfin ton citron. Glacer par-dessus à sec avec cobalt et laque. — Enfin, rehauts sombres et chauds avec terre d’Italie brûlée et carmin fixe.

Apollon, la robe peinte d’un ton rouge un peu fade dans les clairs, glacé avec laque jaune et laque rouge.

Localité des chairs de la Diane : Terre de Cassel, blanc et vermillon. Assez gris partout. Clairs : blanc et vermillon, un peu de vermillon.

Les reflets ton chaud, presque citron ; il y entre un peu d’antimoine, le tout très franchement.

Localité des cheveux de l’Apollon : Terre d’ombre, blanc, cadmium, très peu de terre d’Italie ou d’ocre.

Pour la tunique de la Diane, un ton de reflet analogue à celui de sa chair dans l’ombre : Antimoine, cadmium, etc.

Localité chaude des nuages sous le char : Cadmium et blanc, un peu foncé, et terre de Cassel et blanc, touché par-dessus avec ton froid de terre de Cassel et blanc (tout ceci pour l’ombre).

Demi-teinte du Cheval soupe de lait (l’Arabe passant un gué)[507] : Terre d’ombre naturelle et blanc, antimoine, blanc et brun rouge : le rouge ou le jaune prédominant, suivant la convenance.

Vendredi 14 juin. — Un architecte qui remplit véritablement toutes les conditions de son art me paraît un phénix plus rare qu’un grand peintre, un grand poète et un grand musicien. Il me saute aux yeux que la raison en est dans cet accord absolument nécessaire d’un grand bon sens avec une grande inspiration. Les détails d’utilité qui forment le point de départ de l’architecte, détails qui sont l’essentiel, passent avant tous les ornements. Cependant il n’est artiste qu’en prêtant des ornements convenables à cet Utile, qui est son thème. Je dis convenables ; car même après avoir établi en tous points le rapport exact de son plan avec les usages, il ne peut orner ce plan que d’une certaine manière. Il n’est pas libre de prodiguer ou de retrancher les ornements. Il les faut aussi appropriés au plan, comme celui-ci l’a été aux usages. Les sacrifices que le peintre et le poète font à la grâce, au charme, à l’effet sur l’imagination, excusent certaines fautes contre l’exacte raison. Les seules licences que se permette l’architecte peuvent peut-être se comparer à celles que prend le grand écrivain, quand il fait en quelque sorte sa langue. En réservant des termes qui sont à l’usage de tout le monde, le tour particulier en fait des termes nouveaux ; de même l’architecte, par l’emploi calculé et inspiré en même temps des ornements qui sont le domaine de tous les architectes, leur donne une nouveauté surprenante et réalise le beau qu’il est donné à son art d’atteindre. Un architecte de génie copiera un monument et saura, par des variantes, le rendre original ; il le rendra propre à la place, il observera dans les distances, les proportions, un ordre tel qu’il le rendra tout nouveau. Les architectes vulgaires, nos modernes architectes, ne savent que copier littéralement, de sorte qu’ils joignent à l’humiliant aveu qu’ils semblent faire de leur impuissance le défaut de succès dans l’imitation même ; car le monument qu’ils ont imité à la lettre ne peut jamais être exactement dans les mêmes conditions que celui qu’ils imitent. Non seulement ils ne peuvent inventer une belle chose, mais ils gâtent la belle invention qu’on est tout surpris de retrouver, entre leurs mains, plate et insignifiante.

Ceux qui ne prennent pas le parti d’imiter en bloc et exactement, font pour ainsi dire au hasard. Les règles leur apprennent qu’il faut orner certaines parties, et ils ornent ces parties, quel que soit le caractère du monument et quel que soit son entourage.

(Joindre à ce qui précède ce que je dis de la proportion des monuments imités avec l’ouvrage définitif, par exemple le Parthénon ou la Maison carrée, et la Madeleine et l’Arc de triomphe.)


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PARIS. — TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 31841.
JOURNAL

DE

EUGÈNE DELACROIX


TOME DEUXIÈME
1850-1854
PRÉCÉDÉ D’UNE ETUDE SUR LE MAITRE
par PAUL FLAT



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT



Portraits et fac-similé



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2e édition







JOURNAL

DE

EUGÈNE DELACROIX





Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1893.
Delacroix - Journal, t. 2, éd. Flat et Piot, 2e éd, p. 12.jpg
E. Plon, Nourrit & Cie Edit.
Imp. V. Jacquemin
Eugène Delacroix
d’après un portrait peint par lui-même en 1829
Musée du Louvre





JOURNAL

DE

EUGÈNE DELACROIX


TOME DEUXIÈME
1850-1854



NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS PAR MM. PAUL FLAT ET RENÉ PIOT



Portraits et fac-similé



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Bruxelles, samedi 6 juillet. — Parti pour Bruxelles avec Jenny, à huit heures, et nous étions arrivés à cinq heures moins un quart. Cela tente vraiment pour voyager.

Mauvaise installation dans l’auberge, qui me donne de l’humeur.

Promenade, le soir, au Parc qui me paraît d’une tristesse extrême.

Je remarque en une foule de choses le manque de goût de ce pays-ci, et quand on compare, j’ose le dire, tous les pays avec la France, on éprouve le même sentiment. Il y a dans ce parc, entre autres ornements, des figures terminées par des gaines qui entourent le bassin. C’était dans les intervalles qu’il les fallait ! La manière inégale avec laquelle les arbres s’élancent, les rend gauches et de travers. Elles sont là comme par hasard. On voit là des statues dont les piédestaux ont un pied de hauteur ; on peut converser avec ces héros et ces demi-dieux, et les statues sont ordinairement plus grandes que nature ; elles sont disproportionnées, l’agrandissement, dans ce cas, n’étant calculé qu’à cause de la distance présumée où le piédestal doit placer la figure.

Bruxelles, dimanche 7 juillet. — Le matin à Sainte-Gudule.

Magnifiques vitraux du seizième siècle. Charles V à genoux sous une espèce de portique qui laisse voir le ciel dans le fond ; sa femme derrière lui ; lignes comme celles de la Vierge, etc., du plus beau style italien. La composition occupe toute la hauteur de la fenêtre qui estime des deux de la croix de l’église. Celle d’en face, même composition, plus remarquable encore par le style ; c’est aussi une figure d’empereur. Les arabesques, les figures qui s’y trouvent mêlées sont incomparables. Il y a encore trois ou quatre fenêtres du même style dans les fenêtres qui entourent le chœur ; dans l’une d’elles François Ier à genoux, ainsi que l’empereur et sa femme derrière lui. Ils ont tous, rois ou empereurs, la couronne en tête ; leur armure dorée pour la plupart avec le tabar armorié jusqu’au-dessus du genou ; ainsi les fleurs de lis sont azur, etc., le manteau royal aussi. Celui de François Ier est bleu et fleurdelisé ; celui de l’empereur est, je crois, de brocart.

Dans la partie du chœur qui fait face, qui est la chapelle de la Vierge, les fenêtres sont du siècle suivant. C’est le style de Rubens châtié[508]. L’exécution est très belle ; on a cherché à colorer comme dans les tableaux, mais cette tentative, quoique aussi habile que possible, est un argument en faveur des vitraux des siècles précédents, et notamment de ceux dont j’ai parlé plus haut[509]. Le parti pris, la convention pour simplifier sont absolument nécessaires.

Il y a au fond du chœur des vitraux, d’après les dessins de Navez[510], qui entrent dans les inconvénients de ce genre bâtard. Il en résulte dans ces derniers, qui sont l’ouvrage de mauvais artistes venus dans de mauvais temps, qu’en voulant éviter ce qu’ils regardent comme des effets fâcheux, en plaçant les plombs à la manière des artistes anciens, ils les placent de manière à donner des idées toutes contraires à celles qu’ils veulent exprimer, ou à faire des effets ridicules. Leurs draperies et certaines parties qu’ils regardent comme moins importantes ont l’air d’être entourées à dessein de bordures noires, parce que leurs têtes, par exemple, se détachant sur des ciels, sans être contournées par des plombs, affectent de se rapprocher de l’effet des tableaux. Cet effet est complètement boiteux et manqué. Ils cherchent ainsi à colorer les chairs outre mesure. A quoi tient ce goût de certaines époques, et à quoi encore cette sottise de certaines autres, qui les rend impropres à reproduire même ce qui a été déjà bien fait !

— Beau sujet : David jouant de la harpe pour calmer les humeurs noires de Saül. Il y a un petit tableau de Lucas de Leyde[511]. Voici ce qu’on lit dans le catalogue : Saül, courbé par l’âge et par l’adversité, est assis dans une stalle sous un dais de pourpre. Il soulève une pique. David, qui se tient debout en face du roi, joue de la harpe. Diverses figures groupées convenablement pour le sujet.

Pendant que je regardais les vitraux de la chapelle de la Vierge, j’ai entendu, au milieu de la musique très bonne qu’on exécutait, le psaume favori de Chopin, de Juda vainqueur : voix d’enfants, accompagnement d’orgue, etc. J’ai été un instant dans le ravissement. C’est un argument à donner contre le rajeunissement outré du chant grégorien ou plutôt contre l’anathème prononcé si sottement contre les efforts de la musique chez les modernes, pour parier aux imaginations à l’église.

— Au Musée, dans la journée, et assez tard pour ne pas voir assez longtemps. Rubens est là magnifique[512] ; la Montée au Calvaire[513], le Jésus qui veut foudroyer le monde, enfin tous, à des degrés différents, m’ont donné une sensation supérieure à ceux d’Anvers. Je crois que cela tient à leur réunion dans un seul local et tous rapprochés les uns des autres.

— Le soir à un petit théâtre : L’homme gris et le sous-préfet. J’ai beaucoup ri.

Anvers, lundi 8 juillet. — Parti pour Anvers à huit heures.

— Le Musée très mal arrangé. L’ancien faisait plus d’effet[514]. Les Rubens disséminés perdent beaucoup. Je ne leur ai toutefois jamais trouvé à ce degré cette supériorité qui écrase tout le reste. Le Saint François que je n’estimais pas autant, a été mon favori cette fois, et j’ai beaucoup goûté aussi le Christ sur les genoux du Père éternel, qui doit être du même temps. Je lis dans le catalogue que le Saint François a été peint quand Rubens avait quarante ou quarante-deux ans.

— Il y a des primitifs très remarquables au fond. En sortant, le Jésus flagellé, le Saint Paul…, chef-d’œuvre de génie s’il en fut. Il est un peu déparé par le grand bourreau qui est à gauche. Il faut vraiment un degré de sublime incroyable pour que cette ridicule figure ne gâte pas tout. A gauche, au contraire, et à peine visible, un nègre ou mulâtre qui fait partie des bourreaux, et qui est digne du reste. Ce dos en face, cette tête qui exprime si bien la fièvre de la douleur, le bras qu’on voit, tout cela est d’une inexprimable beauté.

— Je n’ai pas vu Saint-Jacques : je voulais revenir de bonne heure, et on ne se pressait pas d’ouvrir.

— J’avais été auparavant à Saint-Augustin. Grand tableau de Rubens à l’autel, et fait pour la place. — Mariage mystique de sainte Catherine ; superbe composition, dont j’ai la gravure ; mais l’effet est nul, à cause de la dégradation, de la moisissure et de l’absence complète de vernis. — Le Christ sortant du tombeau, de la cathédrale, est tout à fait invisible, à cause de la moisissure.

Bruxelles, mardi 9 juillet. — Revenu à Bruxelles. Je devais partir aujourd’hui ; je me suis donné encore ce jour.

J’ai fait une longue séance au Musée, où j’ai grelotté tout le temps, malgré la saison.

Le Calvaire et le Saint Liévin sont le comble de la maestria de Rubens.

L’Adoration des mages, que je trouve supérieure à celle d’Anvers, a de la sécheresse quand on la compare à ces deux autres ; on n’y voit point de sacrifices ; c’est au contraire l’art des négligences à propos, qui élève si haut les deux favoris dont j’ai parlé. Les pieds et la main du Christ à peine indiqués.

Il faut y joindre le Christ vengeur. La furie du pinceau et la verve ne peuvent aller plus loin.

L’Assomption[515] un peu sèche : la Gloire me paraît manquée ; je ne puis croire qu’il n’y aiteu des accidents.

Il y a une belle Vierge couronnée, à droite en entrant. Vigueur d’effet, point autant de laisser aller que dans les beaux. Les nuages sont poussés jusqu’au noir. Ce diable d’homme ne se refuse rien. Le parti pris de faire briller la chair avant tout le force à des exagérations de vigueur.

— Chez le duc d’Arenberg, vers deux heures. Beau Rembrandt.

Tobie guéri par son fils. Esquisse de Rubens très grossièrement dessinée au pinceau, quelques figures ayant de la couleur, allégorie dans le genre de celle du Musée.

Lion de Van Thulden[516] sur son fond frotté d’une espèce de grisaille.

— Rubens indique souvent des rehauts avec du blanc ; il commence ordinairement à colorer par une demi-teinte locale très peu empâtée. C’est là-dessus, à ce que je pense, qu’il place les clairs et les parties sombres. J’ai bien remarqué cette touche dans le Calvaire. Les chairs des deux larrons très différentes, sans efforts apparents. Il est évident qu’il modèle ou tourne la figure dans ce ton local d’ombre et de lumière, avant de mettre ses vigueurs. Je pense que ses tableaux légers comme celui-ci, et un Saint Benoît, qui lui ressemble, ont dû être faits ainsi. Dans la manière plus sèche, chaque morceau a été peint plus isolément.

Se rappeler les mains de la Sainte Véronique, le linge tout à fait gris ; celles de la Vierge à côté, d’une sublime négligence ; les deux larrons sublimes de tout point… La pâleur et l’air effaré du vieux coquin qui est par devant.

Dans le Saint François cachant le monde avec sa robe, simplicité extraordinaire d’exécution. Le gris de l’ébauche paraît partout. Un très léger ton local sur les chairs et quelques touches un peu plus empâtées pour les clairs.

Se rappeler souvent l’étude commencée, de Femme au lit, il y a un mois environ ; le modelé déjà arrêté dans le ton local, sans rehauts d’ombres et de clairs ; j’avais trouvé cela, il y a bien longtemps, dans une étude couchée[517]. L’instinct m’avait guidé de bonne heure.

Mercredi 10 juillet. — Quitté Bruxelles. Pays charmant entre Liège et Verviers. Passé à Aix-la-Chapelle, sans pouvoir y entrer. Qu’il y a de temps que j’y suis venu avec ma bonne mère, ma bonne sœur et mon pauvre Charles !… Nous étions enfants tous les deux… J’ai aperçu assez longtemps le Louisberg où nous allions enlever des cerfs-volants avec Leroux, le cuisinier de ma mère. Où sont-ils tous ?

Un peu avant, nous avions pris les voitures prussiennes, beaucoup plus étroites et incommodes que celles des Belges. Route insipide jusqu’à Cologne.

Arrivés par une pluie continue. Logé à l’hôtel de Hollande, sur le Rhin, d’où on a une très belle vue,… à ce que j’ai conjecturé, à cause du brouillard et du mauvais temps. Sensation triste de ces uniformes étrangers et de ce jargon.

Le vin du Rhin, à dîner, m’a fait trouver la situation tolérable ; malheureusement, j’avais le plus mauvais lit possible, quoique le logis fût un des plus considérés.

Jeudi 11 juillet. — Le matin, départ à cinq heures et demie en bateau par la pluie. Ennuis excessifs pour l’embarquement, le bagage, etc. La veille, à l’arrivée à Cologne, attente éternelle pour la visite de la douane.

Le voyage a été assez agréable, à partir de Bonn ; les deux rives, surtout la rive droite, présentent de beaux aspects de montagnes, qui sont un peu gâtées par la culture. Vu, en passant, les Sept montagnes, célèbres dans les légendes allemandes.

Arrivés à Goblentz vers une heure, et départ pour Ems, où les ennuis du logement mont occupé jusqu’à cinq ou six heures. Casé provisoirement avec Jenny, dans une espèce de grenier, et le lendemain provisoirement encore, mais tolérablement.

Ce lendemain, après la visite du médecin, qui m’a plu assez, et qui ne m’appelle que M. Sainte-Croix, pris d’une petite migraine qui a été en empirant jusqu’au soir. Je n’ai rien mangé du tout et me suis guéri de la sorte.

Ems, samedi 13 juillet. — Pris mon premier verre d’eau.

Ouverture de la Flûte enchantée, en plein air, exécutée par un petit orchestre, qui se tient là pour amuser les buveurs d’eau.

L’après-midi, petite promenade vers la hauteur, en passant le pont, et vu le cimetière et l’église. Tout cela est charmant, et pourtant je vis dans l’insipidité[518]. Est-ce que tout cela n’est point fait pour faire éprouver quelque sentiment de plaisir, ou bien est-ce que je commence à être moins susceptible ? Je ne sais comment je vais remplir mon temps. Je n’ai pas de gravures, et n’ai de livres que l’Homme de cour et les Extraits de Voltaire… Je trouverai peut-être à en louer.

Dimanche 14. — Aujourd’hui dimanche, je peux dire que je suis rentré en possession de mon esprit. Aussi est-ce le premier jour où j’ai trouvé de l’intérêt à tout ce qui m’environne.

Ce lieu est vraiment charmant. J’ai été l’après midi, et dans une bonne disposition, me promener de l’autre côté de l’eau[519]. Là, assis sur un banc, je me suis mis à jeter sur mon calepin des réflexions analogues à celles que je trace ici. Je me suis dit et je ne puis assez me le redire pour mon repos et pour mon bonheur, — l’un et l’autre sont une même chose, — que je ne puis et ne dois vivre que par l’esprit ; la nourriture qu’il demande est plus nécessaire à ma vie que celle qu’il faut à mon corps. Pourquoi ai-je tant vécu ce fameux jour ? (J’écris ceci deux jours après.) C’est que j’ai eu beaucoup d’idées qui sont dans ce moment à cent lieues de moi.

Le secret de n’avoir pas d’ennuis, pour moi du moins, c’est d’avoir des idées. Je ne puis donc trop rechercher les moyens d’en faire naître. Les bons livres ont cet effet, et surtout certains livres parmi ceux-ci. La première condition est bien la santé ; mais même dans un état languissant, certains livres peuvent rouvrir la porte par où s’épanche l’imagination.

Jeudi 18 juillet. — « Dans la peinture et surtout dans le portrait, dit Mme Cavé dans son traité, c’est l’esprit qui parle à l’esprit, et non la science qui parle à la science. » Cette observation, plus profonde qu’elle ne l’a peut-être cru elle-même, est le procès fait à la pédanterie de l’exécution. Je me suis dit cent fois que la peinture, c’est-à-dire la peinture matérielle, n’était que le prétexte, que le pont entre l’esprit du peintre et celui du spectateur. La froide exactitude n’est pas l’art ; l’ingénieux artifice, quand il plaît ou qu’il exprime, est l’art tout entier. La prétendue conscience de la plupart des peintres n’est que la perfection apportée à l’art d’ennuyer. Ces gens-là, s’ils le pouvaient, travailleraient avec le même scrupule l’envers de leurs tableaux… Il serait curieux de faire un traité de toutes les faussetés qui peuvent composer le vrai.

Dimanche 21 juillet. — Fait une promenade très longue, en prenant par la ruelle qui est en face du pont. Monté au plus haut de la montagne et revenu par une autre route. J’ai trouvé tout à coup un petit sentier charmant rempli de thyms et de genévriers, et je me suis trouvé, à cette hauteur, au milieu des champs cultivés, des blés mûrs, et des prairies un peu en pente, à la vérité. Après avoir gravi de l’autre côté parmi les rochers, on trouve ici un tout autre aspect… Cette course a été au moins de trois heures.

— Dans la journée, je me suis mis sérieusement à l’article de Mme Cavé[520].

— J’ai résolu, ce qui m’a réussi, de boire l’eau avant le dîner. Après le dernier verre, vers cinq heures, je suis retourné dans ces charmantes prairies, qui longent la Lahn, en passant le pont et en prenant à gauche. J’étais tout rempli d’idées que le travail de la journée me faisait naître. Tout me semblait facile. J’aurais fait, je crois, l’article d’une haleine, si j’avais eu la force d’écrire pendant le temps nécessaire.

J’écris ceci le lendemain, c’est-à-dire le lundi, et ce beau feu s’est refroidi. Il faudrait, comme lord Byron, pouvoir retrouver l’inspiration à commandement. J’ai peut-être tort de l’envier en ceci, puisque dans la peinture j’ai la même faculté ; mais soit que la littérature ne soit pas mon élément ou que je ne l’aie pas encore fait tel, quand je regarde ce papier rempli de petites taches noires, mon esprit ne s’enflamme pas aussi vite qu’à la vue de mon tableau ou seulement de ma palette. Ma palette fraîchement arrangée et brillante du contraste des couleurs suffit pour allumer mon enthousiasme.

Au reste, je suis persuadé que si j’écrivais plus souvent, j’arriverais à jouir de la même faculté en prenant la plume. Un peu d’insistance est nécessaire, et une fois la machine lancée, j’éprouve en écrivait autant de facilité qu’en peignant ; et, chose singulière, j’ai moins besoin de revenir sur ce que j’ai fait. S’il ne s’agissait que de coudre des pensées à d’autres pensées, je me trouverais plus vite armé et sur le terrain dans l’attitude convenable ; mais la suite à observer, le plan à respecter, et ne pas embrouiller le milieu de ses phrases, voilà ce qui fait la grande difficulté et qui entrave le jet de l’esprit. Vous voyez votre tableau d’un coup d’œil ; dans votre manuscrit, vous ne voyez pas même la page entière, c’est-à-dire, vous ne pouvez pas l’embrasser tout entière par l’esprit ; il faut une force singulière pour pouvoir en même temps embrasser l’ensemble de l’ouvrage et le conduire avec l’abondance ou la sobriété nécessaires, à travers les développements qui n’arrivent que successivement. Lord Byron dit que quand il écrit, il ne sait pas ce qui va venir après, et qu’il ne s’en inquiète guère… Sa poésie est en général dans le genre que j’appellerai admiratif ; il tient plus de l’ode que de la narration, il peut donc s’abandonner à son caprice… La tâche de l’histoire me semble la plus difficile ; il lui faut une attention soutenue sur mille objets à la fois, et à travers les citations, les énumérations précises, les faits qui ne tiennent qu’une place relative, il lui faut conserver cette chaleur qui anime le récit et en fait autre chose qu’un extrait de gazette.

L’expérience est indispensable pour apprendre tout ce qu’on peut faire avec son instrument, mais surtout pour éviter ce qui ne doit pas être tenté ; l’homme sans maturité se jette dans des tentatives insensées ; en voulant faire rendre à l’art plus qu’il ne doit et ne peut, il n’arrive pas même à un certain degré de supériorité dans les limites du possible. Il ne faut pas oublier que le langage (et j’appliquerai au langage dans tous les arts) est imparfait. Le grand écrivain supplée à cette imperfection par le tour particulier qu’il donne à la langue. L’expérience seule peut donner, même au plus grand talent, cette confiance d’avoir fait tout ce qui pouvait être fait. Il n’y a que les fous et les impuissants qui se tourmentent pour l’impossible. Et pourtant il faut être très hardi !… Sans hardiesse, et une hardiesse extrême, il n’y a pas de beautés. Jenny me disait, quand je lui lisais ce passage de lord Byron, où il vante le genièvre comme son Hippocrène, que c’était à cause de la hardiesse qu’il y puisait… Je crois que l’observation est juste, tout humiliante qu’elle est pour un grand nombre de beaux esprits, qui ont trouvé dans la bouteille cet adjuventum du talent qui les a fait atteindre la crête escarpée de l’art. Il faut donc être hors de soi, amens, pour être tout ce qu’on peut être ! Heureux qui, comme Voltaire et autres grands hommes, peut se trouver dans cet état inspiré, en buvant de l’eau et en se tenant au régime !

24 juillet. — Le jour de fête du duc de Nassau.

La musique du régiment prussien a joué plusieurs morceaux, un entre autres admirablement : c’était un pot pourri d’airs de Freyschütz.

Vendredi 2 août. — Promenade dans le bois de sapins. Dessiné le clocher de l’église.

Samedi 3 août. — Promenade par le chemin qui passe devant la petite église catholique.

Remonté assez loin, entre les deux montagnes ; parvenu à une entrée de bois fort intéressante : un ravin très profond, dans lequel doit couler en hiver un torrent étroit bordé de grands hêtres… Tournure diabolique à la Robin des bois.

Dimanche 4 août. — Parti d’Ems à sept heures environ. Route charmante dans une petite voiture, qui nous laissait admirer le paysage ; les bords de la Lahn sont charmants. Château de Lahneck, ruine escarpée. Déjeuné à Coblentz.

Embarqué à midi et demi. Chaleur extrême, qui a un peu gâté le voyage. Les petites cultures, les vignes continuellement disposées en étage sur toute la hauteur de ces montagnes augmentent l’uniformité et ôtent l’aspect sauvage. Les ruines paraissent très petites ; cela tient à la grande largeur du Rhin. À partir de Bingen, l’aspect change ; les rives sont plates, mais ne manquent pas de charme… des îlots, des saules, etc. : le soleil couchant faisait merveille.

Arrivé à Mayence de mauvaise humeur. Bien soupe à l’hôtel du Rhin et passé une bonne nuit dans des lits enfin passables.

Relevé la nuit, admiré le clair de lune sur le Rhin ; spectacle vraiment magnifique : le croissant, les étoiles, etc.

Cologne, lundi 5 août. — Le matin aussi magnifique qu’avait été la nuit : le soleil en face et éblouissant.

Parti à sept heures et demie. Fait la route très rapidement et repassé par tout ce que j’avais vu la veille, éclairé diversement. À Coblentz, de bonne heure. Depuis Coblentz, resté dans la cabine du bateau pour me reposer de la veille et éviter la chaleur.

Avant quatre heures à Cologne, que j’ai trouvée tout en fête, et pavoisée de tous les drapeaux allemands possibles… On tirait des coups de canon sur le Rhin, etc. Hôtel du Rhin, où je n’ai pas été aussi bien qu’à Mayence.

Sorti vers cinq heures, à travers la ville qui me rappelle beaucoup Aix-la-Chapelle… Très animée et très intéressante. Couru à travers la ville par une chaleur affreuse.

Vu l’église de Sainte-Marie du Capitole, que j’avais prise pour Saint-Pierre. Attendu énormément pour se faire ouvrir, dans une espèce de cloître rarrangé, mais qui a dû être beau. L’église, extérieurement, du côté du chevet, très ancienne : gothique roman, en pierres de diverses couleurs. Portique intérieur très beau sous les orgues ; marbre blanc et noir. Figures et petits tableaux, dans la nef, de la vie de saint Martin et autres, composés pour la plupart avec des figures de Rubens. Tableau double d’Albert Dürer dans une petite chapelle fermée.

De là, reparti pour trouver mon Saint Pierre. Après avoir demandé inutilement, tiré d’embarras par un confrère peintre en bâtiments qui, la brosse à la main et ôtant pour ainsi dire son bonnet au nom de Rubens, que tout le monde connaît ici, même les enfants et les fruitières, m’a renseigné comme il a pu. Église assez mesquine, précédée d’un cloître rempli de petites stations, calvaire, etc. La dévotion est extrême. Moyennant mes quinze silbergroschen ou un florin ou deux francs, j’ai vu le fameux Saint Pierre, lequel a pour envers une infâme copie. Le Saint est magnifique ; les autres figures qui me paraissent avoir été faites seulement pour l’accompagner, et probablement composées et trouvées après coup, sont des plus faibles, mais toujours de la verve… En somme, j’en ai eu assez d’une fois. Je me rappelle pourtant encore avec admiration les jambes, le torse, la tête ; c’est du plus beau, mais la composition ne saisit pas.

Rentré exténué à travers les rues, mais dîné de bonne heure.

Malines, mardi 6 août. — A Cologne. Je comptais partir pour Bruxelles ou Malines dans la journée. Forcé de partir à dix heures, à cause des heures de départ.

Pris le commissionnaire pour aller voir la cathédrale. Ce malheureux édifice, qui ne sera jamais terminé, est encombré, pour l’éternité par conséquent, de baraques et de planches servant aux travaux. Saint-Ouen de Rouen, auquel on a cru devoir ajouter les clochers qui lui manquaient, pouvait très bien s’en passer ; mais Cologne est à un état d’ébauche singulier, la nef n’est pas même couverte. Voilà ce qu’on devrait s’appliquer à finir ; le portail entraînerait des travaux gigantesques, et les quelques pauvres diables qu’on aperçoit et qu’on entend dans ces baraques picoter des morceaux de pierre n’avanceront pas en trois siècles la besogne au dixième, à supposer qu’on leur donne de l’argent.

Ce qui est fait est magnifique. On sent une impression de grandeur, qui m’a rappelé la cathédrale de Séville. Le chœur et la croix sont faits depuis longtemps. On s’est amusé à dorer et peindre en rouge les chapiteaux du chœur. Les petits pendentifs sont occupés par des figures d’anges en style soi-disant raphaélesque, de l’effet le plus mesquin.

Plus j’assiste aux efforts qu’on fait pour restaurer les églises gothiques, et surtout pour les peindre, plus je persévère dans mon goût de les trouver d’autant plus belles qu’elles sont moins peintes. On a beau me dire et me prouver qu’elles l’étaient, chose dont je suis convaincu, puisque les traces existent encore, je persiste à trouver qu’il faut les laisser comme le temps les a faites ; cette nudité les pare suffisamment ; l’architecture a tout son effet, tandis que nos efforts, à nous autres hommes d’un autre temps, pour enluminer ces beaux monuments, les couvrent de contresens, font tout grimacer, rendent tout faux et odieux. Les vitraux que le roi de Bavière a donnés à Cologne sont encore un échantillon malheureux de nos écoles modernes ; tout cela est plein du talent des Ingres et des Flandrin. Plus cela veut ressembler au gothique, plus cela tourne au colifichet, à la petite peinture néo-chrétienne des adeptes modernes. Quelle folie et quel malheur, quand cette fureur, qui pourrait s’exercer sans nuire dans nos petites expositions, est appliquée à dégrader de beaux ouvrages comme ces églises ! Celle de Cologne est remplie de monuments curieux : des archevêques, des guerriers, des retables, tableaux ou sculptures, représentant la Passion, etc.

Vu en sortant l’église des Jésuites. Voilà le contre-pied de ce que nous faisons aujourd’hui : au lieu de s’amuser à imiter des monuments d’une autre époque, on faisait ce qu’on pouvait, mêlant gothique, Renaissance, tous les styles enfin ; et de tout cela des artistes vraiment artistes savaient faire des ensembles charmants. On est ébloui dans ces églises de la profusion des richesses en marbres, statues, tombeaux, tapissant les murs et s’étalant sous les pieds. Des stalles en bois se prolongent tout le long des murs ; l’orgue orné, etc.

En revenant, à l’Hôtel de ville : édifice charmait, de la Renaissance ; en face, une maison probablement du temps de Henri IV : très imposant style rustique.

Cette ville est des plus intéressantes, animée, gaie et, sauf les uniformes prussiens qui me font un effet désagréable, faite pour l’imagination.

En allant au chemin de fer, revu l’extérieur des tours, etc.

— Parti à dix heures ; chaleur extrême et route fatigante. Corvée des douanes, avant Verviers ou à Verviers même.

Écrivassé pendant la route sur mon petit calepin.

— Arrivé à Malines à six heures environ. Bon petit hôtel de Saint-Jacques et bon souper qui m’a remis. Les grands hommes qui écrivent leurs mémoires ne parlent pas assez de l’influence d’un bon souper sur la situation de leur esprit. Je tiens fort à la terre par ce côté, pourvu toutefois que la digestion ne vienne pas contre-balancer l’effet favorable de Cérès et de Bacchus. Encore serait-il vrai que, tout le temps qu’on tient table et même encore quelque temps après, le cerveau voit les choses sous un autre aspect qu’auparavant. C’est une grande question qui humilie certains hommes, qui se croient ou qui se voudraient beaucoup plus qu’hommes, que ce feu qui naît de la bouteille et vous porte plus loin que vous n’eussiez été sans cela. Il faut bien s’y résigner, puisque non seulement cela est, mais que, de plus, cela est fort agréable.

Malines, 7 août. — Couru les églises à Malines.

Église de Saint-Jean : là, l’Adoration des rois, le Saint Jean dans la chaudière, et le Saint Jean-Baptiste, trois chefs-d’œuvre. C’est au rang des plus beaux. Les volets sont beaux aussi. Saint Jean écrivant, l’aigle au-dessus de lui, et de l’autre le Baptême de Notre-Seigneur. J’ai été voir le sacristain pour lui demander de les dessiner.

De là, à la cathédrale de Saint-Rombaud (Rumoldus). Magnifique église. Monuments de tous côtés : statues couchées des archevêques dans le chœur ; statues des douze apôtres dans la nef, adossées aux piliers. La même chose à l’église de Sainte-Marie, où est la Pêche miraculeuse. Il y a dans la cathédrale un Van Dyck, le Christ au milieu des larrons, que j’ai trouvé très faible. Très grand tableau. Les tons bistrés dans les ombres le rendent très triste.

A Sainte-Marie, la Pêche de Rubens, avec les côtés, y compris les volets dont saint Pierre debout, de face, les clefs au-dessus de lui. De l’autre, saint André vêtu de couleurs obscures et déjà presque invisible par la moisissure, ainsi que la Pêche, qui commence à se ternir. Rubens est le peintre qui a le plus à perdre avec cette dégradation. Son habitude constante de faire les chairs plus claires que le reste en fait comme des fantômes quand les fonds sont devenus obscurs. Il est obligé de les pousser au sombre pour faire ressortir les tons des chairs.

Malines, jeudi 8 août. — Parti pour Alost, à sept heures. Rencontré Raisson[521] à la station. Cette vieille figure de camarade m’a fait plaisir. Il est un peu froid, et cela n’en vaut peut-être que mieux. Nous avons été ensemble jusqu’à Audeghen, où j’ai pris l’omnibus d’Alost. Les ennuis de ce petit voyage étaient sauvés par le sentiment de plaisir que me cause ce pays, et aussi par cette vie décousue qui a son charme.

Arrivé par la pluie, descendu chez la bonne dame de l’auberge des Trois Rois, pauvre auberge de commis marchands.

J’ai commencé par aller voir le tableau : j’ai vu tout de suite, quoi qu’on prétende qu’il a peu souffert, que son aspect lisse et jaune était l’effet de la restauration. Il y a au-dessous, sur l’autel, deux esquisses de Rubens, représentant saint Roch.

Revenu déjeuner à l’auberge et attendu l’heure de retourner. Enfin, passé deux heures seul dans l’église à faire un croquis.

J’ai été, dans ce voyage, la providence des bedeaux.

À trois heures, reparti en société de trois prêtres d’une gaieté remarquable. Ils ont l’air dans ce pays d’être tout à fait chez eux ; ils ont cet air heureux et confiant qui ne se rencontre pas, chez nous, chez les gens de cette robe.

Malines, vendredi 9 août. — Malines. Couru encore les églises dans la matinée ; la Pêche m’a paru bien plus belle ; le Saint Pierre et le Saint André, qui servent de volets, admirables. Le Tobie, qui est l’envers du volet de saint André, est moins remarquable que l’autre, qui est le poisson trouvé par saint Pierre. … Quelle aisance dans ce saint Pierre debout, drapé dans son manteau ! Qu’il a peu cherché pour cela ! Ces pieds vigoureux, cet arrangement puissant, ce bout de filet qui pend ! Quelle force et quelle facilité[522] !

Charmante Élévation en croix. Bas-relief dans les bas côtés.

Temps charmant. Couru les autres églises avec un plaisir extrême. D’abord Notre-Dame d’Answyck : église moderne et bizarre ; grands bas-reliefs au-dessus des arcades portant le dôme. Portement de croix, etc. Chaire à prêcher : Adam et Ève se cachant après le péché.

Pris les remparts par le temps le plus gai, pour aller à l’église Saint-Pierre et Saint-Paul, très belle église style Louis XIV, très riche, la plus riche de là.

Enfilades de tableaux représentant des miracles de Jésuites et autres religieux, peu remarquables, mais faisant leur effet, adossés aux murs et dans l’architecture. Peintres occupés à repeindre les piliers. On repeint sans cesse ici.

La place de l’Église a fort bon air.

Revenu à Saint-Rombaud et revu le Van Dyck, qui m’a moins déplu.

Rentré fatigué. J’avais abusé un peu, dans l’intention où j’étais d’aller dessiner. Reposé une heure environ et parti avec Jenny pour l’église Saint-Jean, où j’ai dessiné deux ou trois heures. Acheté des pots d’étain.

Le soir, je suis sorti de nouveau par la porte de ville qui est au bout de notre rue. Le matin, j’avais fait cette connaissance ; le soir, elle était très pittoresque.

Revenu près de l’église de Notre-Dame. Dévotion des femmes devant les stations.

Je me suis enfoncé dans les rues. Côtoyé un grand canal, et enfin, vers neuf heures, je me suis perdu vers la cathédrale, dont j’ai eu de la peine à revenir.

Samedi 10 août. — Samedi matin, parti pour Anvers. Une certaine lâcheté me faisait hésiter ; j’ai eu tout sujet de m’applaudir, comme on verra, de mon courage.

Parti à sept heures. Déjeuné au Grand Laboureur. Des Anglais, toujours et partout !

Cathédrale : le tableau d’autel.

Couru après Braekeleer[523], qui se faisait d’abord tirer l’oreille, et qui m’a enfin donné rendez-vous pour le soir à six heures et demie.

Église Saint-Jacques Saint-Paul ; les Jésuites, que j’ai fort admirés et qui m’a fait penser à l’ornementation de ma chapelle ; marbres incrustés, etc.

Le port d’Anvers.

Saint-Antoine de Padoue. Église petite. Un Rubens médiocre, représentant le Saint et la Vierge, — La Flagellation de saint Paul, plus sublime que jamais.

— Le Calvaire dans ladite église. Je me suis rappelé que je l’avais vu il y a onze ans, dans des circonstances différentes.

Enfin le Musée. Fait un croquis d’après Cranach. Admiré les Ames du purgatoire, c’est de la plus belle manière de Rubens. Je ne pouvais me détacher du tableau de la Trinité, du Saint François, de la Sainte Famille, etc. Enfin, le jeune homme qui copie le grand Christ en croix ma prêté son échelle, et j’ai vu le tableau dans un autre jour. C’est du plus beau temps ; la demi-teinte est franchement tournée dans la préparation et les touches hardies de clair et d’ombres mises dans la pâte très épaisse, surtout dans le clair. Comment ne me suis-je aperçu que maintenant à quel point Rubens procède par la demi-teinte, surtout dans ses beaux ouvrages ? Ses esquisses auraient dû me mettre sur la voie. Contrairement à ce qu’on dit du Titien, il ébauche le ton des figures qui paraissent foncées sur le ton clair. Cela explique aussi qu’en faisant le fond ensuite et par un besoin extrême de faire de l’effet, il s’applique à rendre les chairs brillantes outre mesure en rendant le fond obscur. La tête du Christ, celle du soldat qui descend de l’échelle, les jambes du Christ et celles de l’homme supplicié très colorées dans la préparation, et clairs posés seulement à petites places. La Madeleine remarquable pour cette qualité : on voit clairement les yeux, les cils, les sourcils, les coins de la bouche dessinés par-dessus, je crois, dans le frais, contrairement à Paul Véronèse.

Se rappeler aussi les Ames du purgatoire. La demi-teinte tournée est évidente dans les figures du bas et les touches qui reviennent dessiner les traits. L’esquisse du tableau devait être bonne pour mettre à même de faire le tableau ainsi et à coup sûr. Chercher dans l’esquisse et aller sûrement dans l’exécution du tableau.

— Le soir, après dîner, parti par un beau soleil, pour aller chez Braekeleer ; admiré, en remontant sa rue, de magnifiques chevaux flamands, un jaune et un noir.

Vu enfin la fameuse Élévation en croix : émotion excessive ! Beaucoup de rapports avec la Méduse… Il est encore jeune et pense à satisfaire les pédants… Plein de Michel-Ange. Empâtement extraordinaire. Sécheresse qui touche au Mauzaisse, dans quelques parties, et pourtant point choquante. Cheveux très sèchement faits dans des têtes frisées, dans le vieillard à tête rouge et à cheveux blancs qui soulève la croix en bas à droite, dans le chien, etc. ; n’est point préparé par la demi-teinte. Dans le volet de droite, on voit des préparations empâtées comme celles que je fais souvent et le glacis par-dessus, notamment dans le bras du Romain, qui tient le bâton, et dans les criminels qu’on crucifie. Encore plus probable, quoique dissimulé par le fini, dans le volet de gauche. La coloration a disparu dans les chairs, dont les clairs sont jaunes et les ombres noires. Plis étudiés pour faire du style, coiffures soignées. Plus de liberté, quoique d’un pinceau académique, dans le tableau du milieu, mais entièrement libre et revenu à sa nature, dans le volet du cheval, qui est au-dessus de tout.

Cela m’a grandi Géricault, qui avait cette force-là, et qui n’est en rien inférieur. Quoique d’une peinture moins savante dans l’Élévation en croix, il faut avouer que l’impression est peut-être plus gigantesque et plus élevée que dans les chefs-d’œuvre. Il était imbu d’ouvrages sublimes ; on ne peut pas dire qu’il imitait. Il avait ce don-là, avec les autres en lui. Quelle différence avec les Carrache ! En pensant à eux, on voit bien qu’il n’imitait pas ; il est toujours Rubens.

Cela me sera utile pour mon plafond[524]. J’avais ce sentiment quand j’ai commencé. Peut-être le devais-je aussi à d’autres ? La fréquentation de Michel-Ange a exalté et élevé successivement au-dessus d’eux-mêmes toutes les générations de peintres. Le grand style ne peut se passer du trait arrêté d’avance. En procédant par la demi-teinte, le contour vient le dernier : de là plus de réalité, mais plus de mollesse et peut-être moins de caractère.

Le soir, Braekeleer, qui m’avait dit qu’il lui serait impossible de me faire revoir les tableaux le lendemain, qu’il avait une partie, je ne sais quoi, est revenu, s’étant ravisé, je crois, sur ce que d’autres lui auront fait sentir que je méritais qu’on se dérange pour moi ; est revenu, dis-je, me chercher pour passer la soirée avec ses amis les artistes et me promettre qu’il me mènerait derechef le lendemain.

Achevé la soirée avec M. Leys[525], un autre peintre et un amateur. Ils m’ont reconduit à mon hôtel des Pays-Bas.

Malines, dimanche 11 août. — À Anvers. Vers dix heures, Braekeleer est venu me prendre pour retourner voir les tableaux de Rubens en restauration. Cet intarissable bavard m’a gâté cette seconde séance en étant sans cesse sur mon dos et ne parlant que de lui. L’impression d’hier soir, au crépuscule, avait été la bonne.

J’ai été tellement fatigué qu’après l’avoir accompagné chez l’amateur qui m’avait invité la veille à voir ses tableaux, je suis rentré à mon auberge, et j’ai dormi au lieu de retourner au Musée, ce qui aurait complété mes observations d’hier. Je suis donc resté paresseusement, écoutant le carillon qui m’enchante toujours, en attendant le dîner.

Nous partons à sept heures et demie. Trouvé au chemin de fer M. Van Huthen et un M. Cornelis, major d’artillerie, qui a été fort aimable et fort empressé, regrettant de n’avoir pu m’être utile. Mes amis ne me montrent pas cet intérêt-là. Il faut que la personne d’un homme dont le public s’occupe soit inconnue pour que ce sentiment d’empressement persiste. Quand on a vu plusieurs fois un homme remarquable, on le trouve fort justement à peu près semblable à tous les autres ! Ses ouvrages nous l’avaient grandi et lui prêtaient de l’idéal. De là le proverbe : « Il n’y a pas de héros pour son valet de chambre. » Je crois qu’en y pensant mieux, on se convaincra qu’il en est autrement. Le véritable grand homme est bon à voir de près. Que les hommes superficiels, après s’être figuré qu’il était hors de la nature comme des personnages de roman, en viennent très vite à le trouver comme tout le monde, il n’y a là rien d’étonnant. Il appartient au vulgaire d’être toujours dans le faux ou à côté du vrai. L’admiration fanatique et persistante de tous ceux qui ont approché Napoléon me donne raison.

Le dimanche soir, en rentrant à Malines, sensation agréable de m’y retrouver. Tous ces bons Flamands étaient en fête ; ces gens-là sont bien dans notre nature française.

— Dessiné de mémoire tout ce qui m’avait frappé pendant mon voyage d’Anvers.

Bruxelles, lundi 12 août. — Sorti à neuf heures. Hôtel Tirlemont. Revu la cathédrale et ses magnifiques vitraux. Dessiné trop tôt et trouble d’estomac qui m’a causé un accident passager dont je me suis senti toute la journée. C’est en allant au Musée. J’y suis resté cependant jusqu’à trois heures.

— Tableau de Flinck. Celui de la première salle librement peint.

Le coup de lance. Le soldat qui perce le côté, d’une tonalité plus foncée que le larron qui est derrière, ce qui l’enlève parfaitement. Le larron, d’un ton doré, — son linge également de même valeur qui se confond avec le ciel qui est d’un gris chaud. Le cou du cheval plus clair : — un luisant très vif sur l’armure sous le bras du soldat à la lance, et le ciel très bleu entre les bras de l’autre.

La lumière dégradée sur les jambes du Christ depuis les genoux. La tête, le bras et l’autre main de la Madeleine très vifs. Les pieds du Christ, très demi-teintés, mais d’une légèreté admirable. Le genou se détachant à merveille sur le bras et la main de la Madeleine. Tout le genou du soldat qui descend de l’échelle, d’une valeur analogue aux pieds du Christ, sauf quelques luisants, mais doux.

Le linge du haut du bras de la Madeleine d’un blanc mat, quoique vif et analogue au col. La partie éclairée de l’échelle qui sépare ses cheveux du manteau rouge de saint Jean, d’un gris perle jaunâtre, presque comme les cheveux.

L’échelle contre les jambes du larron, ses deux jambes (sauf le genou droit un peu plus coloré), mais les pieds surtout, sauf l’ombre, du même ton gris bleuâtre, brunâtre. La croix près des pieds, de même. Le ciel à peu près de même valeur. Le bras du soldat se détache de la jambe du larron, seulement parce qu’il est un peu plus rouge.

Le groupe de la Vierge plus sombre en masse que la Madeleine, quoique dans le clair ; mais la tête très brillante, quoiqu’un peu moins que la Madeleine, et les mains aussi brillantes que possible. Le saint Jean d’une valeur très demi-teintée du haut en bas. Le manteau bleu de la Vierge un peu plus clair que le rouge du manteau. Sa robe gris violet un peu plus foncée.

Le bâton de l’échelle a un clair qui se prolonge jusqu’à la jambe du larron.

La tête de la Madeleine se détache à merveille sur la partie demi-teinte claire du bois de la croix et par derrière sur le ciel de même valeur ; comme je l’ai dit, toute cette grappe sublime de l’échelle, des pieds du larron, des jambes du soldat, de la cuirasse foncée avec son luisant qui relève le tout.

— Les petites esquisses sont bien plus fermes et mieux dessinées que les grands tableaux.

— Promenade dans le parc, pour me remettre, par un temps gris. Descendu dans l’enfoncement. Le soir, promenade vers le théâtre et à travers les passages, J’aimais à revoir tous ces lieux où je me suis plu il y a onze ans.

Mardi 13 août. — Je lis à Bruxelles, dans le journal, qu’on a fait à Cambridge des expériences photographiques pour fixer le soleil, la lune et même des images d’étoiles. On a obtenu de l’étoile Alpha, de la Lyre, une empreinte de la grosseur d’une tête d’épingle. La lettre qui constate ce résultat fait une remarque aussi juste que curieuse : c’est que la lumière de l’étoile daguerreotypée mettant vingt ans à traverser l’espace qui la sépare de la terre, il en résulte que le rayon qui est venu se fixer sur la plaque avait quitté sa sphère céleste longtemps avant que Daguerre eût découvert le procédé au moyen duquel on vient de s’en rendre maître

J’ai été languissamment au Musée ; j’étais sous l’impression du malaise d’hier. Il y avait des courants d’air qui m’ont chassé.

Le matin, j’avais été chercher M. Van Huthen, au bout de la ville ; il m’a mené chez quelques marchands d’estampes. J’ai remarqué de plus en plus combien le Portement de croix, le Christ foudroyant le monde, le Saint Liévin caractérisent une manière à part chez Rubens. Je crois que c’est la dernière. C’est la plus habile. L’opposition des tableaux voisins ne sert qu’à faire ressortir cette différence, L’Assomption est très sèche. Il en est de même de l’Adoration des mages, qui m’avait tant séduit le premier jour, sans doute à cause du soir.

Paris, mercredi 14 août. — Parti de Bruxelles à neuf heures. Journée assez fatigante. Arrivé à Paris vers six heures.

Trouvé dans la diligence un original de soixante-dix ans ressemblant à M. Bertin le père, qui a une excellente philosophie ; il vit à Louviers chez ses enfants. Le bonhomme s’est gardé la libre disposition de son argent qui n’est pas considérable, à ce qu’il dit, mais qui, employé comme il le sait faire, le rend très heureux. A tout instant il part, il va faire un voyage et revient quand il a assez de ses tournées. Il vit certainement davantage.

— Il me semble qu’il y a trois mois que j’ai quitté Paris.

Samedi 17 août. — Ton fin pour demi-teinte d’or et pour draperie neutre propre à relever ce qui entoure par une opposition : Base, chrome le plus clair. — Demi-teinte, soit terre d’ombre, soit terre de Cassel blanc. Ocre ou autre ajouté suivant la convenance.

Ton jaune pour le ciel après le ton clair de jaune de Naples et blanc, qui entoure l’Apollon[526] : ocre jaune, blanc, chrome no 2. En dégradant, la terre d’ombre naturelle substituée à l’ocre jaune.

Clairs du manteau de l’Éole : terre d’Italie naturelle, vermillon. Ombres : laque brûlée, terre d’Italie brûlée.

Clairs de la robe d’Iris : vert émeraude, jaune de chrome no 2. — Ombres : vert émeraude, terre d’Italie naturelle.

Pour le ciel, le ton doré, à partir de la Gloire, clair autour du soleil : la terre d’Italie naturelle et blanc ; le ton bleu de Prusse et blanc vient s’y marier, mais à sec.

— Pour préparer les figures pour le tableau, partir d’un bon trait, et quand Andrieu aura appliqué la couleur et commencé à tourner sa figure, le redresser dans ce premier travail et tâcher d’obtenir qu’il en vienne à bout avec cette aide… Les retouches que je ferai seront plus faciles. Il faudrait conserver le trait et le perfectionner même avant de s’en servir, de manière à poncer de nouveau sur la préparation peinte, quand le dessin se perdra.

Il faudra suivre en tout la préparation des décorateurs, et particulièrement pour les figures éloignées ; les modeler avec teintes plates, comme nous avons fait dans le carton, les tailler par l’ombre, et pour ainsi dire sans ajouter de clairs.

Vendredi 25 août. — Un critique dit de M. Bazin[527] : « M. Bazin est un homme de beaucoup d’esprit et qui se pique de n’avoir rien, en écrivant, de l’érudit de profession et du pédant. » Je me permettrai seulement de demander si, dans cette abstinence absolue de toute citation et de toute note en un genre d’ouvrage qui les réclame naturellement, si dans cette suppression exacte de tout nom propre moderne, là même où l’auteur y songe le plus et y fait allusion, si dans cette attention tout épigrammatique de ne laisser sans rectification aucune des petites erreurs d’autrui, il n’y a pas une sorte de pédantisme. L’honnête homme est celui qui ne se pique de rien, a dit La Rochefoucauld ; M. Bazin se pique d’être honnête homme. Quand on fait un métier, il faut franchement en être ; c’est à la fois plus simple, plus commode, et de meilleur goût.

— Ce que dit M. Villemain de l’histoire (quelle est toujours à faire, etc.) peut se dire de tout. Non seulement je puis trouver, dans les récits d’un autre, matière à de nouveaux récits intéressants à mon point de vue, mais le propre récit que je viens de faire, je le referai de vingt manières différentes. Il n’y a probablement que Dieu ou qu’un dieu pour ne dire des choses que ce qui doit en être dit.

Mardi 3 septembre. — Commencé au Louvre pour le plafond[528].

J’ai aidé Andrieu à tracer les carreaux sur le carton.

Mardi 17 septembre. — Reçu la visite de M. Laurens, de Montpellier, avec un M. Schirmer[529], paysagiste de Dusseldorf, et M. Saint-René Taillandier[530], de la Revue, qui m’a plu.

Puis Bonvin[531] avec une lettre de Mme Sand. Il a également de bonnes manières. Une Mme Camilla Gondolfi, pittrice sarda ; elle habite Gênes et Turin pendant les sessions.

— Laurens m’apprend que Ziegler[532] fait une grande quantité de daguerréotypes, et entre autres des hommes nus. J’irai le voir pour lui demander de m’en prêter.

Mercredi 18 septembre. — Visite de Wappers[533]. Il me parle de l’alumine. En la broyant avec tous les tons possibles, on obtient un transparent qui en fait une laque.

Lundi 23 septembre. — Wappers, Halévy, Mercey, Duban ont dîné avec moi. Delaroche n’était pas à Paris.

24 septembre. — Je remarquais dans la Susanne, de Paul Véronèse, combien l’ombre et la lumière sont simples chez lui-même sur les premiers plans. Dans une vaste composition comme le plafond, c’est encore bien plus nécessaire. La poitrine de la Susanne semble d’un seul ton, et elle est en pleine lumière ; ses contours sont également très prononcés : nouveau moyen d’être clair à distance. Je l’ai éprouvé également sur le carton, après avoir tracé autour des figures un contour presque niais et sans accents.

— Sur le préjugé qu’on naît coloriste et qu’on devient dessinateur, ou bien le « nascuntur poetæ, fiunt oratores ».

— Sur les peintres-poètes et les peintres-prosateurs.

Dimanche 29 septembre. — Mme Cavé est venue me lire partie de son traité de l’aquarelle, plein de choses charmantes.

En regardant l’esquisse que j’ai colorée de mémoire du Portement de croix de Rubens, je me dis qu’il faudrait ébaucher ainsi les tableaux avec cette intensité de ton qui manque un peu de lumière, mais qui établit les rapports de localité, et ensuite se livrer là-dessus et mettre la lumière et les accents avec la fantaisie et la verve nécessaires ; ce serait le moyen de l’avoir (cette verve) quand il le faut, pour n’en pas dépenser inutilement, c’est-à-dire à la fin. C’est le contraire qui arrive le plus souvent, et à moi particulièrement.

On voit dans le tableau de Van Dyck (je ne parle pas de ses portraits) qu’il n’avait pas toujours la hardiesse nécessaire pour revenir vivement et avec inspiration sur cette préparation où la demi-teinte domine un peu trop.

Il faut à la fois concilier ce que Mme Cavé me disait de la couleur couleur et de la lumière lumière : faire trop dominer la lumière et la largeur des plans conduit à l’absence de demi-teintes et par conséquent à la décoloration ; l’abus contraire nuit surtout dans les grandes compositions destinées à être vues de loin, comme les plafonds, etc. Dans cette dernière peinture, Paul Véronèse l’emporte sur Rubens par la simplicité des localités et la largeur de la lumière. (Se rappeler la Susanne et les vieillards du Musée, qui est une leçon à méditer.) Pour ne point paraître décolorée avec une lumière aussi large, il faut que la teinte locale de Paul Véronèse soit très montée de ton.

Mercredi 9 octobre 1850. — Donné au sieur Lacroix, pour Bourges, marchand de couleurs incendié, un petit pastel représentant un Tigre qui lèche sa patte[534].

Mercredi 16 octobre. — Des licences pittoresques. Chaque maître leur doit souvent des effets les plus sublimes : l’inachevé de Rembrandt, l’outré de Rubens. Les médiocres ne peuvent oser de la sorte ; ils ne sont jamais hors d’eux-mêmes. La méthode ne peut tout régler ; elle conduit tout le monde jusqu’à un certain point. Comment aucun des grands artistes n’a-t-il essayé de détruire cette foule de préjugés ? ils auront été effrayés de la tâche et auront abandonné la foule à ses sottes idées.

Champrosay, samedi 19 octobre. — Payé à Joseph Tissier, ce jour ou deux auparavant, la somme de 55 francs pour vingt-deux journées de travail au jardin. Il a eu l’effronterie de me présenter ce résultat depuis mon départ. De plus, 2 fr. 50 pour un jardinier, auquel il a acheté des fleurs.

3 novembre. — Rubens met franchement la demi-teinte grise du bord de l’ombre entre son ton local de chair et son frottis transparent. Ce ton chez lui règne tout du long. Paul Véronèse met à plat la demi-teinte de clair et celle de l’ombre. (J’ai remarqué par ma propre expérience que ce procédé donne déjà une illusion étonnante.) Il se contente de lier l’un à l’autre par un ton plus gris mis par places et à sec par-dessus. De même, il met, en frôlant, le ton vigoureux et transparent qui borde l’ombre du côté du ton gris.

Titien probablement ne savait pas comment il finirait un tableau… Rembrandt devait être souvent dans ce cas ; ses emportements excessifs sont moins un effet de son intention que celui de tâtonnements successifs.

— Nous avons, dans notre promenade, observé des effets étonnants. C’était un soleil couchant : les tons de chrome, de laque les plus éclatants du côté du clair, et les ombres bleues et froides outre mesure. Ainsi l’ombre portée des arbres sur l’herbe naissante, laquelle était au soleil l’émeraude la plus chaude, était toute froide dans l’ombre portée des arbres tout jaunes, terre d’Italie, brun rouge et éclairés en face par le soleil, se détachant sur une partie de nuages gris qui allaient jusqu’au bleu. Il semble que plus les tons du clair sont chauds, plus la nature exagère l’opposition grise : témoin les demi-teintes dans les Arabes et natures cuivrées. Ce qui faisait que cet effet paraissait si vif dans le paysage, c’était précisément cette loi d’opposition.

Hier, je remarquais le même phénomène au soleil couchant : il n’est plus éclatant, plus frappant que le midi, que parce que les oppositions sont plus tranchées. Le gris des nuages, le soir, va jusqu’au bleu ; la partie du ciel qui est pure est jaune vif ou orangé. Loi générale : plus d’opposition, plus d’éclat.

Samedi 23 novembre. — Donné 10 francs d’avance au jardinier de Mme Desnous. Je suis convenu avec lui de 50 francs par an.

Paris, 26 novembre. — Réunion au Palais-Royal de l’ancien jury, pour dépouiller le scrutin relatif au Salon. Resté jusqu’au dîner.

Mercredi 27 novembre. — J’ai passé la matinée avec Guillemardet, chez lequel j’avais été pour lui recommander Mme Filleau.

Il me donne ce moyen de M. Dupin[535] pour trouver facilement ce qu’on a à dire : c’est de ne point penser aux expressions, lorsqu’on roule à l’avance sa matière dans sa tête, mais seulement de penser à la chose même et s’en bien pénétrer ; l’expression arrive toute seule quand on vient à parler.

Samedi 14 décembre. — Fini aujourd’hui l’examen pour la réception et le placement des tableaux.

Dans huit jours, nous retournerons pour voir de nouveau. Il y a trois semaines que nous ne faisons que cela.

Dimanche 15 décembre. — M. Baldus me donne les recettes suivantes : pour coller le papier sur un panneau pour peindre, avoir des panneaux encadrés en bois simple et qui coûtent meilleur marché. Il faut nettoyer le verre sur lequel on doit calquer le dessin qu’on veut grandir, avec un chiffon et de l’eau-de-vie. Prendre de la colle forte et y mêler un peu de blanc d’Espagne, quand elle est chaude. En mettre sur le panneau et sur le dessin, et appliquer fortement. Quand le tout est bien pris et qu’on veut peindre, passer une couche de gélatine. En mettre de même sur la peinture faite avant de vernir.

Pour reboucher les crevasses dans les tableaux avant de restaurer : Mastic qu’on trouve chez tous les restaurateurs de tableaux, fait de blanc d’Espagne et de colle de peau de lapin. Avant de retoucher, passer légèrement un siccatif, de manière à faire revenir le ton et à imbiber les endroits où est le mastic. Il est entendu qu’en lavant avec soin le tableau avant de retoucher, on n’a laissé le mastic que dans les crevasses. Pour retoucher des épreuves de photographie, mouiller le papier et l’appliquer sur un verre ; il adhérera au moins pendant deux heures ; retoucher dans l’humide avec aquarelle et rehaut de gouache.

Samedi 28 décembre. — Chez Chabrier le soir. J’ai vu là Desgranges[536], qui me disait qu’il s’était heurté une fois contre un pendu dans les rues de Constantinople. C’était un boucher en contravention… Il en faut de très légères pour être puni du dernier supplice ; une augmentation de moins d’un liard sur le prix fixé par la police est une raison suffisante. Au reste, cela n’étonne personne. Les janissaires lui disaient (à Desgranges), et c’est l’opinion commune dans le peuple, que le sultan a quatorze hommes à tuer par jour.

— Il y avait Villemain l’ingénieur et un ingénieur des ponts et chaussées. Ces messieurs regardaient une invasion comme impossible, d’abord parce que tout le monde se réunirait contre l’étranger (plaisante sécurité dans un pays divisé) ; ensuite parce que l’artillerie était si perfectionnée que nulle force envahissante n’était capable d’en triompher, non plus que des tirailleurs combattant isolément et armés d’excellentes carabines, sous ce prétexte qu’une armée d’invasion devait agir par colonnes profondes, et que les habitants s’éparpillant et travaillant sur elle devaient en avoir raison. On avait beau leur objecter que l’artillerie d’une part était perfectionnée pour tout le monde, et que les assaillants auraient à ce sujet un avantage égal ; que, de l’autre côté, rien ne les empêchait d’agir en tirailleurs… Il n’y a pas eu moyen de les tirer de là.

1851

Jeudi 2 janvier. — Ovale du plafond de Saint-Sulpice :

5 mètres = 15 pieds 4 pouces ;
3 mètres 84 cent. = 12 pieds.

Lundi 13 janvier. — M. Haro a à m’arranger :

Le Cheval gris terrassé par une lionne. Le rentoilage s’était dédoublé.

Arabe accroupi, provenant d’une toile plus grande, sur laquelle était la Susanne de Villot.

La grande toile où étaient deux études de Chats, au bitume[537].

Le Boissy d’Anglas[538]

28 février. — De Liszt sur Chopin.

« Quelque regretté qu’il soit et par tous les artistes et par tous ceux qui l’ont connu, il nous est permis de douter que le moment soit déjà venu où, apprécié à sa juste valeur, celui dont la perte nous est si particulièrement sensible, occupera le haut rang que lui réserve probablement l’avenir. »

Quelle que soit donc la popularité d’une partie des productions de celui que les souffrances avaient brisé longtemps avant la mort, il est néanmoins à présumer que la postérité aura pour ses ouvrages une estime moins frivole et moins légère que celle qui leur est encore accordée. Ceux qui, dans la suite, s’occuperont de l’histoire de la musique, feront sa part, et elle sera grande, à celui qui y marqua par un si rare génie mélodique, par de si heureux et remarquables agrandissements du tissu harmonique, que ses conquêtes seront avec raison plus prisées que mainte œuvre de surface plus étendue, jouée et rejouée par un grand nombre d’instruments, chantée et rechantée par la foule des prima donna.

En se renfermant dans le cadre exclusif du piano, Chopin, à notre sens, a fait preuve d’une des qualités les plus essentielles à un écrivain, la juste appréciation de la forme dans laquelle il lui est donné d’exceller, et néanmoins ce fait, dont nous lui faisons un sérieux mérite, nuisit à l’importance de sa renommée.

Difficilement peut-être un autre, en possession de si hautes facultés mélodiques et harmoniques, eût-il résisté aux tentations que présentent les chants de l’archet, les alanguissements de la flûte, les assourdissements de la trompette, que nous nous obstinons encore à croire la seule messagère de la vieille déesse dont nous briguons les subites faveurs. Quelle conviction réfléchie ne lui a-t-il pas fallu pour se borner à un cercle plus aride en apparence et y faire éclore par son génie ce qui semblait ne pouvoir fleurir sur ce terrain ? Quelle pénétration intuitive ne révèle pas ce choix exclusif qui, arrachant les divers effets des instruments à leur domaine habituel, où toute l’écume du bruit fût venue se briser à leurs pieds, les transportait dans une sphère plus restreinte, mais plus idéalisée ? Quelle confiante aperception des puissances futures de son instrument a dû présider à cette renonciation volontaire d’un empirisme si répandu qu’un autre eût probablement considéré comme un contresens d’enlever d’aussi grandes pensées à leurs interprètes ordinaires ! Combien nous devons sincèrement admirer cette unique préoccupation du beau pour lui-même, qui d’une part a soustrait son talent à la propension commune de répartir entre une centaine de pupitres chaque brin de mélodie, et qui de l’autre lui fit augmenter les ressources de l’art, en enseignant à les concentrer dans un moindre espace !

Loin d’ambitionner le fracas de l’orchestre, Chopin se contenta de voir sa pensée intégralement reproduite sur l’ivoire du clavier. Il atteignit toujours son but, celui de ne rien faire perdre en énergie à la conception musicale ; mais il ne prétendait jamais aux effets d’ensemble et à la brosse du décorateur. On n’a point assez sérieusement et assez attentivement réfléchi sur la valeur des dessins de ce pinceau délicat, habitué qu’on est de nos jours à ne considérer comme compositeurs dignes d’un grand nom que ceux qui ont laissé au moins une demi-douzaine d’opéras, autant d’oratorios et quelques symphonies, demandant ainsi à chaque musicien de faire tout et un peu plus que tout.

Cette notion, si généralement répandue quelle soit, n’en est pas moins d’une justesse très problématique. Nous sommes loin de contester la gloire plus difficile à obtenir et la supériorité réelle des chantres épiques qui déploient sur un large plan leurs splendides créations ; mais nous désirerions qu’on appliquât à la musique le prix qu’on met aux proportions matérielles dans les autres arts, qui, en peinture par exemple, place une toile de vingt pouces carrés, comme la Vision d’Ézéchiel de Raphaël ou le Cimetière de Ruysdaël, parmi les chefs-d’œuvre évalués plus haut que tel immense tableau, fût-il de Rubens ou du Tintoret. En littérature, Béranger est-il un moins grand poète pour avoir resserré sa pensée dans les limites étroites de la chanson ? Pétrarque ne doit-il pas son triomphe à ses sonnets, et de ceux qui ont le plus répété leurs suaves rimes, en est-il beaucoup qui connaissent l’existence de son poème sur l’Afrique ? Or, on ne saurait s’appliquer à faire une analyse intelligente des travaux de Chopin sans y trouver des beautés d’un ordre très élevé, d’une expression parfaitement neuve et d’une contexture harmonique aussi originale qu’accomplie. Chez lui la hardiesse se justifie toujours, la richesse, l’exubérance même n’excluent pas la clarté ; la singularité ne dégénère pas en bizarrerie baroque ; les ciselures ne sont pas désordonnées, et le luxe de l’ornementation ne surcharge pas l’élégance des lignes principales. Les meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui, on peut le dire, forment époque dans le maniement du style musical. Osées, brillantes, séduisantes, elles déguisent leur profondeur sous tant de grâce, et leur habileté sous tant de charme, que ce n’est qu’avec peine qu’on peut se soustraire à ce charme entraînant pour les juger à froid sous le point de vue de leur valeur théorique ; valeur qui a déjà été sentie, mais qui se fera de plus en plus reconnaître, lorsque le temps sera venu d’un examen attentif des services rendus à l’art, durant la période que Chopin a traversée.

C’est à lui que nous devons cette extension des accords, soit plaqués, soit en arpèges, soit en batteries ; ces sinuosités chromatiques et enharmoniques dont ses études offrent de si frappants exemples ; ces petits groupes de notes surajoutées, tombant par-dessus la figure mélodique, pour la diaprer comme une rosée, et dont on n’avait encore pris le modèle que dans les fioritures de l’ancienne grande école de chant italien. Recalant les bornes dont on n’était pas sorti jusqu’à lui, il donna à ce genre de parure l’imprévu et la variété que ne comportait pas la voix humaine servilement copiée par le piano, dans des embellissements devenus stéréotypés et monotones.

Il inventa ces admirables progressions harmoniques qui ont doté d’un caractère sérieux même les pages qui, par la légèreté de leur sujet, ne paraissaient pas devoir prétendre à cette importance. Mais qu’importe le sujet ? N’est-ce pas l’idée qu’on en fait jaillir, l’émotion qu’on y fait vibrer, qui l’élève, l’ennoblit et le grandit ? Que de mélancolie, que de finesse, que de sagacité, que d’art surtout, dans ces chefs-d’œuvre de la Fontaine dont les sujets sont si familiers et les titres si modestes ! Le titre d’études et de préludes l’est aussi ; pourtant les morceaux de Chopin qui les portent n’en resteront pas moins des types de perfection dans un genre qu’il a créé, et qui relève, ainsi que toutes ses œuvres, du caractère de son genre poétique.

Écrits presque en premier jet, ils sont empreints d’une verve juvénile qui s’efface dans quelques-uns de ses ouvrages subséquents plus élaborés, plus achevés, plus savants, pour se perdre tout à fait dans ses dernières productions d’une sensibilité surexcitée, qu’on dirait être la recherche de l’épuisement.

Si nous avions à parler ici en termes d’école du développement de la musique de piano, nous disséquerions ces magnifiques pages qui offrent une si riche glane d’observations ; nous explorerions, en première ligne, ces nocturnes, ballades, impromptus, scherzos, qui tous sont pleins de raffinements harmoniques aussi inattendus qu’inentendus ; nous les rechercherions également dans ses polonaises, mazurkas, valses, boléros… Mais ce n’est ni l’instant ni le lieu d’un travail pareil, qui n’offrirait d’intérêt qu’aux adeptes.

C’est par le sentiment qui déborde de toutes ces œuvres qu’elles se sont répandues et popularisées ; sentiment éminemment romantique, individuel, propre à leur auteur et néanmoins sympathique non seulement au pays qui lui doit une illustration de plus, mais à tous ceux que purent jamais toucher les infortunes de l’exil et les attendrissements de l’amour.

Ne se contentant pas toujours des cadres où il était libre de dessiner les contours si heureusement choisis par lui, Chopin voulut aussi enclaver sa pensée dans les classiques barrières. Il a écrit de beaux concertos et de belles sonates : toutefois il n’est pas difficile de distinguer dans ces productions plus de volonté que d’inspiration. La sienne était impérieuse, fantasque, irréfléchie. Ses allures ne pouvaient être que libres, et nous croyons qu’il a violenté son génie chaque fois qu’il a cherché à l’astreindre aux règles, aux classifications, à une ordonnance qui n’était pas la sienne et ne pouvait concorder avec les exigences de son esprit, un de ceux dont la grâce se déploie surtout lorsqu’ils semblent aller à la dérive.

Il a pu être entraîné à désirer ce double succès par l’exemple de son ami Mickiewicz[539], qui, après avoir réussi dans une poésie fantastique qui lui est propre, réussit jusqu’à un certain point dans la forme classique. Chopin n’obtint pas aussi complètement le même succès, à notre avis ; il n’a pas pu maintenir, dans le carré d’une coupe anguleuse et raide, ce contour flottant et indéterminé qui fait le charme de sa pensée ; il n’a pas pu y enserrer cette indécision nuageuse et estompée, qui, en détruisant toutes les arêtes de la forme, la drape de longs plis comme de flocons brumeux.

Ces essais brillent pourtant par une rare distinction de styles et renferment des fragments d’une surprenante grandeur. Nous citerons l’adagio du second concerto, pour lequel il avait une prédilection marquée et qu’il se plaisait à redire fréquemment. Ses dessins accessoires appartiennent à la plus belle manière de l’auteur… Tout ce morceau est plein d’une idéale perfection, son sentiment tour à tour radieux et plein d’apitoiements. Il fait songera un magnifique paysage inondé de lumière, à quelque fortunée vallée de Tempé qu’on aurait fixée pour être le lieu d’un récit lamentable, d’une scène attendrissante ; on dirait un irréparable regret, accueillant le cœur humain en face d’une incomparable splendeur de la nature. Contraste soutenu par une fusion de tons, une dégradation de teintes incomparable qui empêche que rien de heurté ou de brusque ne vienne faire dissonance à l’impression émouvante qu’il produit, et qui en même temps mélancolise la joie et rassérène la douleur.

Mardi 29 avril[540]. — Ton des enfants dans le tableau de Python. Après avoir cherché et massé avec des tons frais et demi-teinte en même temps, modelé à sec en mettant des clairs très empâtés de blanc et très peu de vermillon.

Sur les ombres, frotté le ton de vermillon, bleu de Prusse et blanc, lequel doit déborder pour faire la demi-teinte bleuâtre, et sur lequel, pour faire le reflet, on met le ton de blanc et vermillon avec antimoine ou cadmium, mais l’antimoine fait plus frais. En repassant ce reflet qui doit faire mieux à sec, il faut ajouter le ton de bleu de Prusse ci-dessus à l’antimoine.

Les tons de repiqués vigoureux dans les ombres ou de contours prononcés en brun avec vermillon et cobalt. Ce ton est excellent pour préparer et chercher le dessin par la couleur dans les natures fraîches.

Pour finir les clairs, repeindre légèrement avec des demi-pâtes pour lier le rehaut de blanc avec la masse générale.

Pour retoucher la Vénus qui était trop jaune, frotté les ombres surtout et presque toutes les parties avec laque jaune et laque rouge. Pour le reflet dans les ombres sur ce frottis, antimoine avec bleu de Prusse, vermillon et blanc. Ce ton est très remarquable.

Pour les reflets de chairs tendres plus chauds, mettre cadmium, au lieu d’antimoine. Cette dernière couleur fait très bien aussi avec terre de Cassel, et blanc.

Cette préparation de bleu de Prusse, vermillon et blanc s’applique aux chairs dont la demi-teinte est violette, comme dans le pastel que j’ai fait d’après Mme Cavé. Pour celles, au contraire, dont la demi-teinte est verte, préparer avec terre d’ombre naturelle, blanc on tout autre ton verdâtre.

La terre verte peut servir beaucoup. Sur un de ces enfants qui étaient préparés trop rouge, un simple glacis de terre verte a fort bien fait.

Autre ton vert plus vif, que j’ai employé dans la Nymphe, en contraste avec le ton bleu de Prusse : vermillon, blanc, vert émeraude, jaune de Naples.

— La Nymphe sur une ébauche frottée et presque au ton, frotté le tout avec laque jaune et laque rouge. Remarqué les principaux accents, au bord d’ombres, avec cobalt et vermillon, ou peut-être mieux terre de Cassel et blanc foncé et vermillon (ton excellent pour les bords d’ombres ou pour des enfoncements qu’on rend chauds ou froids à volonté) ; posé demi-teinte de bleu de Prusse, vermillon, blanc, également vers l’ombre et vers le clair, de manière qu’en reflétant l’ombre avec un ton chaud ou doré vers le clair, ce ton se mêle avec les tons de chair dans le clair posés avec la variété convenable…

Par places dans l’ombre, le ton vert fait avec vert émeraude, jaune de Naples, et par places aussi comme demi-teintes dans le clair. Dans les parties sanguines, cette demi-teinte est nécessaire pour reprendre, comme dans l’Enfant au trident, où elle est faite avec de la terre verte, frottée presque sur toute la préparation qui était d’un ton de chair clair et déjà brillant.

Les tons de chairs, en s’ajoutant et se mêlant à ces frottis de terre verte, donnaient la demi-teinte sanguine.

— Dans la Nymphe, employé très beau ton de chair brillant et vigoureux de vermillon, blanc, jaune de chrome foncé avec vert émeraude, jaune de Naples.

— Le Cheval rouge. Sur une préparation demi-teinte de cheval alezan foncé, clairs presque couleur de chair, mais un peu plus vifs et en rubans. Plaques d’une demi-teinte plus forte et assez chaude, tout contre les clairs touchés de terre d’Italie brûlée et brun rouge et même vermillon, les côtoyant presque nettement. Dans l’ombre, sur une demi-teinte d’ombre, parties brunes avec terre d’Italie brûlée et momie, modifiées à propos avec terre de Cassel et blanc très foncé faisant un gris violet. Reflets sous le ventre orangés verdâtres, violâtres. — Reflets du côté du ciel très franc avec bleu de Prusse, vermillon, blanc.

Nuages du deuxième plan sous le char.

Lundi 5 mai. — Sur le gris jaunâtre du fond clair des nuages jaune de Naples, blanc, enfin le ton de l’esquisse ; l’ombre avec un ton liquide jaunâtre ou le jaune de Naples, la momie, etc., qui laisse un filet de ton gris de dessous entre le clair et lui ; sur cette ombre jaune, revenir avec terre de Cassel et blanc ; achevé de donner la finesse et le nacré.

Excellent reflet pour mettre sur une préparation grise à plat dans l’ombre des natures tendres, comme dans le groupe des trois enfants près de la Minerve : antimoine, cendre d’outremer et un ton rose plus ou moins foncé.

Ajouter du cobalt et vermillon de laque, autre variété très belle et plus foncée, avec du blanc, très beau violet rompu pour demi-teinte de chair.

Les hommes de Daniel[541] : ils étaient préparés très heurtés, l’un d’un ton très sanguin, l’autre plus jaune. Pour les achever, passé sur le premier un ton vert à demi-pâte, sur l’autre un ton gris violet. Le tout est devenu d’un ton louche voilant les clairs et les ombres ; touché par-dessus les chairs analogues et reflété les ombres ; le ton vert et violet donnant une espèce de demi-teinte intermédiaire.

Ombre pour l’or dans le char et en général : terre de Sienne naturelle, laque jaune, le jaune indien y fait également bien.

— Le cheval blanc : peint avec des tons carnés dans les ombres, mais formés plutôt de tons lilas et violâtres {terre de Cassel). Relevé ensuite par le ton de terre d’ombre et blanc, qui a donné le satiné.

Clairs définitifs des nuages portant la Junon, etc. : cadmium, blanc ou jaune de Naples, avec rose ; ils étaient modelés avec terre d’ombre naturelle et blanc et noir de pêche ; les premiers clairs avec momie et blanc.

— L’homme de devant : les clairs pour retouches, blanc, ocre jaune, teinte rose, terre de Cassel et blanc, jaune de zinc le plus citron. Demi-teinte : terre verte brûlée et blanc ; brun de Florence, terre verte ; à peu près de même pour les ombres, avec moins de blanc, c’est-à-dire la terre verte brûlée pure, etc.

— Renvoi pour la Nymphe : Sur la préparation des ombres faites avec un frottis de laque jaune et laque rouge, et surtout dans les parties obscures, revenir avec le ton de laque rouge et vermillon, et le vert qu’il faut mettre sur la palette à côté de ce dernier, terre verte, vert émeraude, blanc.

Sur le frottis pour revenir de laque rouge et laque jaune, rendre d’abord plus vigoureuses les ombres avec ce même frottis. Mettre ensuite à cheval sur le clair et l’ombre un ton gris violet ou gris bleu, soit bleu de Prusse, vermillon, blanc ou noir de pêche et blanc, ou un ton gris plus approprié encore à l’objet.

Dans les clairs, mettre franchement sur le frottis ci-dessus laque jaune et laque rouge, qui doit régner partout, les tons de vermillon et blanc (pour rose) ou cadmium et blanc (jaune orange), ou cobalt, vermillon, blanc (violet).

Dans les ombres, remarqué les bords avec cobalt, vermillon ou terre de Cassel foncée et vermillon, et dans le corps de l’ombre, projeter tons verts crus et violets ou bleus. Ensuite tons de cadmium et blanc et vermillon qui fait le ton orangé de l’ombre, et le vermillon, cobalt, laque rouge et blanc pour le violet rouge. Sur tout cela, dans l’ombre, revenir avec des tons de clair qui ôtent l’ardeur du ton.

Pour repeindre le bras de la Minerve : Sur l’ancien fond couleur de chair, marqué les ombres avec laque et laque jaune très solidement empâté ; peut-être un peu de terre verte dedans. — Teintes de vert et de violet mises crûment çà et là dans le clair sans le mêler, mais suivant la place ; ces teintes d’une valeur assez foncée, pour faire le bord de l’ombre.

Quelques-unes de ces teintes dans l’ombre sur le frottis.

Sur la partie dans le clair, ajouté ensuite tons de chairs clairs blanc et vermillon, ocre de ru et blanc, pour les plaques jaunes qui se trouvent dans la chair. Ton de laque et blanc (lequel suffit si c’est le vert de cobalt d’Édouard) ; si c’est celui qui est plus commun et qui ressemble à de la terre verte, y ajouter du cobalt. Ce ton de vert est très particulier à la chair fine des belles peaux, et prend beaucoup de valeur, mêlé au ton de laque et blanc.

Pour reprendre le ciel jaunâtre derrière le serpent, frottis de cobalt et vermillon. Clairs de laque jaune et le ton mauve de cobalt, vermillon, laque blanc.

Mardi 13 mai. — Très beau violet pour la chair : le ton de laque et vermillon mêlé sans trop le confondre avec celui de vert émeraude fin, terre verte et blanc (lesquels sont à côté l’un de l’autre sur la palette qui ma servi en dernier lieu pour le Python).

— La Femme impertinente[542] était préparée très empâtée et d’un ton très chaud et surtout très rouge. Passé dessus un glacis de terre verte, peut-être un peu de blanc. Cela a fait la demi-teinte gris opale irisée ; là-dessus touché simplement des clairs avec l’excellent ton terre Cassel, blanc et un peu de vermillon ; puis quelques tons orangés francs par places. Tout ceci n’était encore qu’une préparation, mais de la plus grande finesse. La demi-teinte était complètement chair.

— Dans l’Andromède, probablement à cause du fond très chaud, mêler beaucoup de jaune de Naples avec le vermillon dans le clair.

— Pour le Lion dans les montagnes, effet de matin ; pour le ciel sur la toile, frottis noir et blanc. Un peu de cobalt par places. Lumière immanquable avec jaune de zinc le plus clair (celui qui semble avoir du blanc), avec laque brûlée et blanc.

Tons alpestres dans les montagnes : sur frottis de noir, blanc et bleu de Prusse, quelques tons de vert émeraude fin et blanc, ou le ton de vert émeraude, bleu de Prusse et blanc. Mettre du rose dans les tons très lointains.

Belle demi-teinte d’or verdâtre : ocre jaune, vert émeraude. Plus chaude : les mêmes, avec une pointe de chrome foncé.

Approchant de ceux-ci et fort bon pour les chairs, surtout à côté des violets : ocre jaune, vert de Scheele ou ocre jaune, vert de Scheele et chrome no 2, tous deux charmants.

Beau ton de chair : terre d’Italie brûlée, blanc, vert émeraude, terre Sienne naturelle et terre Sienne brûlée remplacent le jaune mars. Beau avec blanc, jaune indien ; bitume remplace le jaune de Rome, laque jaune, équivaut au stil de grain.

Demi-teinte rosée chairs fraîches : vert de zinc, le plus clair à côté de vermillon blanc, une pointe de laque ; mêler ces deux tons tout faits suivant le degré convenable.

Chrome foncé avec vert de zinc foncé ou clair, admirable ton pour paysage. Fait clairs chauds dans les feuilles, soit reflets dans l’ombre. Fait bien surtout sur feuilles préparées d’un vert trop cru — éloigne.

Vendredi 6 juin. — Hier, inauguration des salles du Musée[543]. L’impression profonde que m’ont faite les Lesueur ne m’empêche pas de me rendre compte du degré de force que la couleur peut ajouter à l’expression. Contre l’opinion vulgaire, je dirais que la couleur a une force beaucoup plus mystérieuse et peut-être plus puissante ; elle agit pour ainsi dire à notre insu. Je suis convaincu même qu’une grande partie du charme de Lesueur est due à sa couleur. Il a l’art, qui manque tout à fait au Poussin, de donner l’unité à tout ce qu’il représente. La figure en elle-même est un ensemble parfait de lignes et d’effets, et le tableau, réunion de toutes les figures, est accordé partout. Cependant il est permis de croire que s’il avait eu à peindre la Reine à cheval dont Rubens a fait un si magnifique tableau, il n’eût pas été aussi avant à l’imagination dans un sujet dépourvu d’expression comme l’est celui-là. Un coloriste seul pouvait imaginer ce panache, ce cheval, cette ombre transparente de la jambe de derrière, qui se lie au manteau.

Poussin[544] perd beaucoup au voisinage de Lesueur… La grâce est une muse qu’il n’a jamais entrevue. L’harmonie des lignes, de l’effet de la couleur est également une qualité ou une réunion des qualités les plus précieuses qui lui a été complètement refusée. La force de la conception, la correction poussée au dernier terme, jamais de ces oublis ou de ces sacrifices faits au liant, à la douceur de l’effet ou à l’entraînement de la composition ! Il est tendu dans ses sujets romains, dans ses sujets religieux ; il l’est dans ses bacchanales ; ses faunes et ses satyres sont un peu trop retenus et sérieux ; ses nymphes sont bien chastes pour des êtres mythologiques ; ce sont de très belles personnes qui n’ont rien de mythologique ou de surnaturel. Il n’a jamais pu peindre la tête du Christ ; le corps pas davantage, ce corps d’une complexion si tendre ; cette tête où se lisent l’onction et la sympathie pour les misères humaines. En faisant ses Christs, il a plus pensé à Jupiter, même à Apollon. La Vierge lui a manqué également ; il n’a rien entrevu de ce personnage plein de divinité et de mystère. Il n’intéresse à son enfant Jésus ni les hommes épris de sa grâce, ni les animaux que l’Évangile intéresse à la venue de l’enfant divin. Le bœuf et l’âne manquent autour de la crèche du Dieu qui vient de naître sur la même paille où ils reposent… ; la rusticité des bergers qui viennent l’adorer est un peu relevée par un souvenir des figures antiques… ; les rois mages ont un peu de la raideur et de l’économie de draperies et d’accoutrements qu’on remarque dans les statues ; je ne trouve pas ces manteaux de soie ou de velours couverts de pierreries portés par des esclaves, et qu’ils traînent dans cette étable aux pieds du Maître de la nature qu’un pouvoir surnaturel leur vient révéler. Où sont ces dromadaires, ces encensoirs, toute cette pompe ? Admirable contraste dans un humble réduit !

Je suis convaincu que Lesueur n’avait pas cette méthode du Poussin de disposer l’effet de ses tableaux au moyen de petites maquettes éclairées par le jour de l’atelier. Cette prétendue conscience donne aux tableaux du Poussin une sécheresse extrême… Il semble que toutes ses figures sont sans lien les unes avec les autres et semblent découpées ; de là ces lacunes et cette absence d’unité, de fondu, d’effet, qui se trouve dans Lesueur et dans tous les coloristes. Raphaël tombe dans ce décousu, par suite d’une autre pratique, celle de dessiner consciencieusement chaque figure nue, avant de la draper.

Bien qu’il soit nécessaire de se rendre compte de toutes les parties de la figure, pour ne pas s’écarter des proportions que les vêtements peuvent dissimuler, je ne saurais être partisan de cette méthode exclusive, et à laquelle il semble, si on s’en rapporte à toutes les études qui nous sont restées de lui, qu’il se soit toujours conformé scrupuleusement. Je suis bien sûr que si Rembrandt se fût astreint à cet usage d’atelier, il n’aurait ni cette force de pantomime, ni cette force dans l’effet qui rend ses scènes la véritable expression de la nature. Peut-être découvrira-t-on que Rembrandt est un beaucoup plus grand peintre que Raphaël[545].

J’écris ce blasphème propre à faire dresser les cheveux de tous les hommes d’école, sans prendre décidément parti ; seulement je trouve en moi, à mesure que j’avance dans la vie, que la vérité est ce qu’il y a de plus beau et de plus rare… Rembrandt n’a pas, si vous voulez, absolument l’élévation de Raphaël…

Peut-être cette élévation que Raphaël a dans les ligues, dans la majesté de chacune de ses figures, Rembrandt l’a-t-il dans la mystérieuse conception du sujet, dans la profonde naïveté des expressions et des gestes. Bien qu’on puisse préférer cette emphase majestueuse de Raphaël, qui répond peut-être à la grandeur de certains sujets, on pourrait affirmer, sans se faire lapider par les hommes de goût, mais j’entends d’un goût véritable et sincère, que le grand Hollandais était plus nativement peintre que le studieux élève du Pérugin.

Samedi 14 juin. — L’exécution des corps morts dans le tableau de Python, voilà ma vraie exécution, celle qui est le plus selon ma pente. Je n’aurais pas celle-là d’après nature, et la liberté que je déploie alors fait passer sur l’absence du modèle. — Se rappeler cette différence caractéristique entre cette partie de mon tableau et les autres.

Allégorie sur la Gloire[546]. — Dégagé des liens terrestres et soutenu par la Vertu, le Génie parvient au séjour de la Gloire, son but suprême : il abandonne sa dépouille à des monstres livides, qui personnifient l’envie, les injustes persécutions, etc.

11 août. —

« Je suis triste de votre ennui. Avec tant de moyens pour passer votre temps agréablement dans ce monde, vous ne jouissez pas des avantages que vous avez sous la main, et que le ciel accorde relativement à bien peu de créatures, dans notre état de civilisation. Vous avez raison, quand vous me trouvez heureux de l’exercice d’un art qui m’amuse et m’intéresse réellement ; mais à quel prix acquiert-on ce talent souvent médiocre et contestable, qui nous console, si vous vouiez, dans certains moments !… Et que de chagrins l’accompagnent, dont on ne raconte jamais la centième partie ! Notez que vous faites partie de ce petit nombre pour lequel, nous autres mouches à miel, nous nous exterminons ; c’est pour vous plaire que nous jaunissons et que nous avons des gastrites… Vous n’avez autre chose à faire que de nous admirer, et, ce qui est infiniment plus agréable, de nous critiquer ; et cela, avec des conditions de digérer infiniment supérieures, car vous prenez le repos et l’exercice quand il vous plaît… Vous allez, vous venez, vous vous reposez. Mais les bonnetiers eux-mêmes ne travaillent, comme des nègres, trente ans de leur vie que pour se reposer un jour. Vous êtes donc arrivé tout porté là où nous tendons, nous autres nègres, de toute la force de nos muscles ou de notre intelligence ; vous êtes à l’abri des journalistes, des envieux. Avez-vous un ennemi ?… vous lui donnez à dîner, vous l’enchaînez même à vous amuser dans l’occasion.
Allons donc, mon ami, égayez-vous un peu, pour ce qui vous concerne, au spectacle de ce que souffrent tant de malheureux qui, loin de donner à dîner et d’avoir du superflu et des jouissances, n’ont pas même le nécessaire ; et surtout allez voir la mer. Là, pour le coup, on ne peut jamais s’ennuyer. C’est un spectacle dont on ne peut se lasser… »


Jeudi 14 août. — Pour les pendentifs[547] : Anges, l’un sonnant de la trompette, l’autre montrant le livre redoutable. — Anges présentant de l’encens ou la flamme des vœux. — Le Chandelier. — Des Palmes. — Ange gardien. — Ange conduisant les âmes à la sortie du corps. — Ange réveillant les morts.

1852

Mercredi 21 janvier. — Avez-vous vu par hasard le pont Neuf, comme on nous le fait ? Il sera véritablement digne de son nom, n’ayant plus aucun rapport avec l’ancien, qui était celui que nous avons vu toujours et si connu qu’on disait : Connu comme le pont Neuf. Il faudra rayer le proverbe, avec beaucoup d’autres illusions.

26 janvier. — Vu les tapisseries sublimes de la Vie d’Achille, de Rubens, à la vente faite à Mousseaux. Ses grands tableaux ou ses tableaux en général n’ont pas cette incorrection ; mais ils n’ont pas cette verve incomparable. Ici il ne cherche pas et surtout il n’améliore pas. En voulant châtier la forme, il perd cet élan et cette liberté qui donnent l’unité et l’action ; la tête d’Hector renversée, d’une expression et même d’une couleur incomparables ; car il est à remarquer que, toutes passées qu’elles sont, ces tapisseries conservent étonnamment le sentiment de la couleur, d’autant plus qu’elles n’ont dû être faites que d’après des cartons légèrement colorés.

Les trépieds apportés devant Achille avec Briséis que les vieillards lui ramènent. Que d’alambiquages, que de petites intentions les modernes auraient prodigués sur ce sujet ! Lui va au fait comme Homère… C’est le caractère le plus frappant de ces cartons.

Achille plongé dans le Styx : les petites jambes qui s’agitent, pendant que le haut du corps est caché par l’eau… La vieille qui tient un flambeau, et le fond qui est magnifique. Caron, les suppliciés, etc.

Achille découvert par Ulysse. Le geste d’Ulysse qui s’applaudit de sa ruse et montre Achille à un compère qui est avec lui.

Ne pas oublier les décorations de ces tapisseries : les enfants qui portent des guirlandes ; les figures de termes, de chaque côté de la composition, et surtout l’emblème qui caractérise chaque sujet au bas et au milieu. Ainsi dans la Mort d’Hector, la bataille de coqs, dont l’énergie est inexprimable ; dans celui du Styx, Cerbère couché et endormi sous la colère d’Achille ; un lion rugissant, dans le dernier.

L’Agamemnon, superbe dans son indignation mêlée de crainte. Il est sur son trône. D’un côté, les vieillards s’avancent pour arrêter Achille ; de l’autre, Achille tirant son épée, mais retenu par Minerve, qui le prend par les cheveux, brusquement comme dans Homère.

Achille à cheval sur Chiron m’a paru ridicule : il est comme au manège et a l’air d’un cavalier du temps de Rubens.

La mort d’Achille : celui-ci s’affaisse au pied de l’autel où il sacrifie ; un vieillard le soutient ; la flèche a traversé le talon. A la porte même du temple, Pâris, avec un petit arc ridicule à la main, et au-dessus de lui, Apollon qui le lui montre avec un geste qui venge toute la guerre de Troie. Rien n’est plus antifrançais que tout cela. Tout ce qu’il y avait, même d’italien, auprès paraissait bien froid.

J’espère y retourner…

Mardi 27 janvier. — Retourné ce jour voir les tapisseries. J’étais dans un état de malaise qui m’a empêché d’en tirer le parti que j’aurais voulu ; j’ai fait quelques croquis et éprouvé la même impression et la même impossibilité de m’en aller. En sortant, chez Penguilly[548], où j’ai vu M. Fremiet[549], sculpteur ; puis chez Cavé, que j’ai trouvé malade, je crois, gravement.

Il est impossible d’imaginer quelque chose qui soit au-dessus de cet Agamemnon. Quelle simplicité ! La belle tête… avec un mélange d’appréhension, que domine l’indignation ! Le vieillard lui prend la main, comme pour le calmer, et en même temps regarde Achille. La tête d’Hector mourant est une de ces choses qu’on n’oublie jamais ; elle est la plus juste de tous points et la plus expressive que je connaisse dans la peinture. La barbe simple et d’un modelé admirable. La manière dont la lance le frappe, ce fer déjà caché dans sa gorge, et qui y porte la mort, font frémir. Voilà Homère et plus qu’Homère, car le poète ne me fait voir son Hector qu’avec les yeux de l’esprit, et ici je le vois avec ceux du corps. Ici est la grande supériorité de la peinture : à savoir, quand l’image offerte aux yeux non seulement satisfait l’imagination, mais encore fixe pour toujours l’objet et va au delà de la conception.

La Briséis est charmante : elle montre un mélange de pudeur et de joie ; il semble qu’Achille, séparé d’elle par les figures d’hommes qui déposent à terre des trépieds, sente augmenter son désir de satisfaire sa tendresse en l’embrassant ;… le vieillard, qui la lui présente, s’avance en s’inclinant avec un sentiment de honte, mêlé du désir de plaire à Achille. Dans l’Achille découvert, le groupe des filles est admirable : elles sont partagées entre le désir de s’occuper des chiffons et des bijoux, et la surprise de voir Achille, le casque en tête et déjà émancipé… Jambes charmantes.

J’ai déjà parlé du geste d’Achille, qui est incomparable : la vie et l’esprit éclatent dans ses yeux. La Mort d’Achille pleine des mêmes beautés. En étudiant davantage pour dessiner, on est confondu de cette science. Celle des plans est ce qui élève Rubens au-dessus de tous les prétendus dessinateurs ; quand ils les rencontrent, il semble que ce soit une bonne fortune : lui, au contraire, dans ses plus grands écarts, ne les manque jamais. Figure superbe ; force et vérité ; l’acolyte couronné de feuillage, qui soutient Achille au moment où il succombe et s’affaisse en se tournant vers son meurtrier avec des regrets qui semblent dire : « Comment as-tu osé détruire Achille ? » Il y a même quelque chose de tendre dans ce regard, dont l’intention peut aller jusqu’à Apollon, qui se tient implacable au-dessus de Pâris et, presque collé à lui, lui indique avec fureur où il faut frapper. Le Vulcain est une des figures les plus complètes et les plus achevées : la tête est bien celle du dieu ; l’épaisseur de ce corps est prodigieuse.

Le Cyclope qui apporte l’enclume et ses deux compagnons qui battent sur l’enclume, le Triton qui reçoit d’un enfant ailé le casque redoutable chefs-d’œuvre d’imagination et de composition !

Le parti pris et certaines formes outrées montrent que Rubens[550] était dans la situation d’un artisan qui exécute le métier qu’il sait, sans chercher à l’infini des perfectionnements.

Il faisait avec ce qu’il savait, et par conséquent sans gêne pour sa pensée. L’habit qu’il donne à ses pensées est toujours sous la main ; ses sublimes idées, si variées, sont traduites par des formes que les gens superficiels accusent de monotonie, sans parler de leurs autres griefs. Cette monotonie ne déplaît pas à l’homme profond qui a sondé les secrets de l’art. Ce retour aux mêmes formes est à la fois le cachet du grand maître et en même temps la suite de l’entraînement irrésistible d’une main savante et exercée. Il en résulte l’impression de la facilité avec laquelle ces ouvrages ont été produits, sentiment qui ajoute à la force de l’ouvrage.

Dimanche 1er février. — Pierret m’apprend que les belles tapisseries se sont vendues à deux cents francs pièce : il y en avait là de très belles et des Gobelins, avec des fonds d’or. Un chaudronnier les a achetées pour les brûler et en retirer le métal.

Lundi 2 février. — Mme Sand[551] arrivée vers quatre heures… Je me reprochais, depuis qu’elle est ici, de n’avoir pas été la voir. Elle est fort souffrante, outre sa maladie de foie, d’une espèce d’asthme analogue à celui du pauvre Chopin.

— Le soir chez Mme de Forget.

— J’ai à peu près terminé, dans la journée, le petit Samaritain pour Beugniet[552]. Le matin, trouvé à peu près sur la toile la composition du plafond de l’Hôtel de ville.

Je parlais à Mme Sand de l’accord tacite d’aplatissement et de bassesse de tout ce monde qui était si fier il y a peu de temps : l’étourderie, la forfanterie générale, suivie en un clin d’œil de la lâcheté la plus grande et la plus consentie. Nous n’en sommes pas encore cependant au trait des maréchaux, en 1814, avec Napoléon ; mais c’est uniquement parce que l’occasion ne s’en présente pas. C’est la plus grande bassesse de l’histoire.

Mardi 3 février. — Dîné chez Perrin avec Morny, Delangle, Romieu, Saint-Georges, Alard, Auber, Halévy, Boilay[553], aimables gens : sa femme et sa belle-sœur. Cette dernière que j’ai vue pour la première fois est une femme fort aimable et dont les yeux sont charmants ; elle peint et m’a beaucoup parlé de peinture.

Je suis parti très tard avec Auber et Alard. Reconduit ce dernier jusqu’au Palais-Bourbon par le plus beau clair de lune : il m’a raconté des proverbes de sa façon : L’homme qui raconte la prise de la Bastille, etc.

Mercredi 4 février. — Chez Boilay, en sortant de chez le ministre. Revu là avec plaisir la fille d’Hippolyte Lecomte[554]. Mocquart[555] y est venu ; il a raconté avec emphase des particularités sur Géricault. Parlant de la présence de Mustapha[556] à l’enterrement, il a fait une description pittoresque de la douleur de ce pauvre Arabe, qui s’était, disait-il, prosterné la face contre terre sur la tombe. Le fait est qu’il n’en fut rien et qu’il resta à distance, non sans produire un effet touchant sur l’assistance. Mocquart prétend qu’A… n’y vint pas, et lui en fait un sujet grave de blâme. Il me semble que mes souvenirs le justifient, et je crois le voir encore avec un surtout blanchâtre. J’aime mieux, pour lui, croire à ma mémoire qu’à celle de Mocquart.

Samedi 7 février. — En sortant de Saint-Germain l’Auxerrois — enterrement Lahure — j’ai rencontré, sur le quai, Cousin qui allait à Passy. J’avais rendez-vous au ministère, et j’allais, à pied, causer avec Romieu. J’ai accompagné Cousin jusqu’à la barrière des Bonshommes, à travers les Tuileries et le long de l’eau. Ensuite longue conversation : il m’a amusé en me parlant des relations intimes de personnes de notre connaissance à tous deux. « Thiers[557], m’a-t-il dit, a le talent et l’esprit que tout le monde sait ; mais autour d’un tapis vert, et la main au timon de l’État, il est au-dessous de tout. Guizot de même, et ne le vaut pas pour le cœur. » Il m’en a donné la plus mauvaise idée. J’irai peut-être le voir à la Sorbonne.

Dimanche 8 février. — Chez Halévy le soir. Peu de monde. — J’avais travaillé toute la journée à finir mes petits tableaux : le Tigre et le Serpent[558], le Samaritain[559], et travaillé à mon esquisse de mon plafond de l’Hôtel de ville[560].

— Halévy disait qu’on devrait écrire, jour par jour, ce qu’on voit et ce qu’on entend, Il l’a essayé plusieurs fois comme moi, et il en a été dégoûté par les lacunes que l’oubli ou les affaires vous forcent à laisser dans votre journal…

Se rappeler l’histoire de l’homme qui mettait son doigt dans tous les trous, et que cette singularité avait fait remarquer. Il se trouva, sans beaucoup de titres, porté sur une liste de gens de la Cour qui sollicitaient un régiment. Louis XV, en voyant son nom, demande : « Est-ce ce gentilhomme qui met son doigt dans les trous ? — Oui, Sire ! — Eh bien, je lui donne le régiment. »

Lundi 9 février. — Soirée chez M. Devinck[561]. J’ai trouvé là M. Manceau, qui m’a entretenu longuement du conseil municipal[562]. Ces gens-là ont l’air de croire qu’on peut faire le bien entre gens réunis pour discuter.

L’allégorie des hommes qui forgent le même fer représente assez bien l’idéal d’un gouvernement auquel concourent plusieurs personnes. Malheureusement, ce n’est qu’une image propre pour un tableau. Depuis le peu de temps que je suis là, je me suis convaincu que la raison avait peu d’ascendant, qu’un rien la rendait maussade, malgré tous les soins de la présenter du côté séduisant. L’entraînement, la vanité conduisent les meilleures têtes. Dans la question du chauffage de l’hôpital du Nord, deux systèmes étaient en présence : le plus spécieux était celui d’une imposante commission de savants et défendu avec beaucoup d’éloquence par notre confrère Pelouze[563], savant lui-même et partisan de la théorie en général. Les bonnes têtes se rangeaient évidemment pour ce système si bien défendu. L’autre avait l’air de l’être par des gens intéressés. Sur cela, Thierry[564] veut en introduire un troisième qui est repoussé avant d’avoir été entendu. Que croyez-vous que fût au fond l’opinion de la plupart des membres et de Thierry lui-même, comme je l’ai su, en le leur demandant ? Exactement la même que je croyais mètre propre à moi seul, à savoir que les appareils de chauffage, comme on les fait, sont bons pour des corridors, pour des lieux de passage et de circulation, mais que la difficulté de modérer et de conduire cette chaleur la rend nuisible ou insuffisante dans les chambres des malades, dortoirs, et que le feu, en définitive, dans les bons poêles, de bon bois dans de bonnes cheminées est le meilleur de tous les chauffages. C’est ce que nous nous disions tous à l’oreille. La somme nécessaire cependant pour un gigantesque établissement d’appareils était votée, et avec ce prix on aurait eu du bois ou du charbon pour chauffer vingt ans l’hôpital.

Mardi 10 février. — Soirée chez M. Chevalier, rue de Rivoli, dans des appartements très splendides au premier. Détestables tableaux sur les murs, livres magnifiques dans des armoires qu’on n’ouvre pas plus que les livres. Point de goût. J’y ai vu Mme Ségalas[565], qui m’a rappelé que nous ne nous étions pas rencontrés depuis 1832 ou 1833, chez Mme O’Reilly. C est là aussi et chez Nodier[566] d’abord, que j’ai vu pour la première fois Balzac[567], qui était alors un jeune homme svelte, en habit bleu, avec, je crois, gilet de soie noire, enfin quelque chose de discordant dans la toilette et déjà brèche-dent. Il préludait à son succès.

Vendredi 13 février. — Occupé tous ces jours-ci de mes compositions pour l’Hôtel de ville.

Aujourd’hui à l’Hôtel de ville, où je me suis senti singulièrement troublé, quand j’ai fait un mince rapport sur les peintures à restaurer à Saint-Severin et à Saint-Eustache ; j’étais sous l’impression d’un malaise et d’une lourdeur de tête qui m’en ont fait omettre les trois quarts.

Convoqué pour voir les projets de Lehmann[568].

Samedi 14 février. — Dîné chez le préfet. Je devais le soir mener Varcollier chez Chabrier ; il n’a pu venir.

Dimanche 15 février. — Symphonie en sol mineur de Mozart, au concert Sainte-Cécile. J’avoue que je m’y suis ennuyé un peu.

Le commencement (et je crois un peu que c’était parce que c’était le commencement), indépendamment du vrai mérite, m’a fait beaucoup de plaisir. L’ouverture et un finale d’Obéron[569]. Ce fantastique de l’un des plus dignes successeurs de Mozart a le mérite de venir après celui du maître divin, et les formes en sont plus récentes. Ça n’a pas encore été aussi pillé et rebattu par tous les musiciens, depuis soixante ans. — Chœur de Gaulois par Gounod, qui a tout l’air d’une belle chose ; mais la musique a besoin d’être appréciée à plusieurs reprises.

Il faut aussi que le musicien ait établi l’autorité ou seulement la compréhension de son style par des ouvrages assez nombreux. Une instrumentation pédantesque, un goût d’archaïsme donnent quelquefois dans l’ouvrage d’un homme inconnu l’idée de l’austérité et de la simplicité. Une verve quelquefois déréglée, soutenue de réminiscences habilement plaquées et d’un certain brio dans les instruments, peut faire l’illusion d’un génie fougueux emporté par ses idées et capable de plus encore. C’est l’histoire de Berlioz ; l’exemple précédent s’appliquerait à Mendelssohn. L’un et l’autre manquent d’idées, et ils cachent de leur mieux cette absence capitale par tous les moyens que leur suggèrent leur habileté et leur mémoire.

Il y a peu de musiciens qui n’aient trouvé quelques motifs frappants. L’apparition de ces motifs dans les premiers ouvrages du compositeur donne une idée avantageuse de son imagination ; mais ces velléités sont trop tôt suivies d’une langueur mortelle. Ce n’est point cette heureuse facilité des grands maîtres qui prodiguent les motifs les puis heureux souvent dans de simpies accompagnements ; ce n’est plus cette richesse d’un fonds toujours inépuisable et toujours prêt à se répandre, qui fait que l’artiste trouve toujours sous la main ce qu’il lui faut, et ne passe pas son temps à chercher sans cesse le mieux et à hésiter ensuite entre plusieurs formes de la même idée. Cette franchise, cette abondance, est le plus sûr cachet de la supériorité dans tous les arts. Raphaël, Rubens ne cherchaient pas les idées ; elles venaient à eux d’elles-mêmes, et même en trop grand nombre. Le travail ne s’applique guère à les faire naître, mais à les rendre le mieux possible par l’exécution.

Jeudi 19 février. — Dîné chez Desgranges. Le hasard me place encore auprès de Rayer : j’ai été étonné de sa sobriété. Je voudrais me rappeler plus souvent quelle est l’importance de cette vertu, surtout pour un homme qui se trouve dans le triste cas où je suis ; ne mangeant qu’une seule fois par jour, il m’est bien difficile de ne pas être entraîné au delà des justes bornes par un appétit de vingt-quatre heures.

Réunion ennuyeuse au premier chef : la sottise du maître de la maison, l’inertie glaciale de sa femme auraient tenu en échec la plus communicative gaieté. J’ai vu chez lui le portrait du sultan Mahmoud en hussard, qui est la chose la plus grotesque du monde.

Je me suis échappé aussi vite que j’ai pu pour aller chez Bertin. Delsarte a chanté[570] et a ravi tout le monde. J’étais à côté d’un monsieur qui m’a appris qu’il avait assisté à la maladie et aux derniers moments de mon pauvre Charles[571]… Cruels détails ! cruelle nature !

Vendredi 20 février. — Dîné chez Villot. Ces dîners continuels me troublent beaucoup. Dîner servi plus que jamais à la russe. Tout le temps du service, la table est couverte de gimblettes, de sucreries ; au milieu, un étalage de fleurs, mais nulle part la plus petite parcelle de ce qu’attend un estomac affamé quand il approche la table. Les domestiques servant pitoyablement et à leur fantaisie des morceaux de hasard, en un mot ce qu’ils dédaignent de se conserver pour eux-mêmes. Tout cela est trouvé charmant ; adieu la cordialité, adieu l’aimable occupation de faire un bon dîner ! Vous vous levez repu tant bien que mal, et vous regrettez votre dîner de garçon du coin de feu. Cette pauvre femme s’est jetée dans une habitude mondaine qui lui donne exclusivement comme société les gens les plus futiles et les plus ennuyeux.

Je me suis sauvé en évitant la musique pour aller chez mon confrère en municipalité Didot[572]. La promenade pour aller chez lui par un froid sec m’a réussi un peu. En arrivant, cohue, musique encore plus détestable, mauvais tableaux accrochés aux murs, excepté un, cet homme nu d’Albert Dürer, qui m’a attiré toute la soirée.

Cette trouvaille inespérée, le chant de Delsarte, la veille chez Bertin, m’ont fait faire cette réflexion qu’il y a beaucoup de fruit à retirer du monde, tout fatigant qu’il est et tout futile qu’il paraît. Je n’aurais eu aucune fatigue, si j’étais resté au coin de mon feu ; mais je n’aurais eu aucune de ces souffrances mi doublent peut-être, par le rapprochement de la trivialité et de la banalité, des plaisirs que le vulgaire va chercher dans les salons.

V… était là. Il ne m’a pas paru atteint comme moi par ce terrible tableau, il est borné dans ses admirations ; c’est que son sentiment ne le sert plus au delà d’une certaine mesure de talent, qu’il n’apprécie encore que dans un certain nombre d’artistes d’une certaine école : il est excellent et cause sérieusement ; mais il ne vous échauffe jamais. C’est un homme de mérite auquel il manque toutes les grâces. Nous avons vu ensemble le tableau de la vieillesse de David[573], qui représente la Colère d’Achille ; c’est la faiblesse même ; l’idée et la peinture sont également absentes. J’ai pensé aussitôt à l’Agamemnon et l’Achille de Rubens, que j’ai vus il y a à peine un mois.

Samedi 21 février. — Le soir au Jardin d’hiver, où j’ai mené Mme de Forget, au bal du IXe arrondissement, pour lequel j’avais souscrit. Il m’est arrivé comme les deux jours précédents : je me suis préparé avec répugnance, et j’ai été dédommagé de mes appréhensions.

L’aspect de ces arbres exotiques dont quelques-uns sont gigantesques, éclairés par des feux électriques, m’a charmé. L’eau, et le bruit qu’elle fait au milieu de tout cela, faisait à merveille. Il y avait deux cygnes qui se faisaient mouiller à plaisir, dans un bassin rempli de plantes, par la pluie continue d’un jet d’eau qui a quarante à cinquante pieds de haut. La danse même m’a amusé, ainsi que le vulgaire orchestre ; mais cet aplomb, cet archet, ce coup de tambour, ces cornets à piston, cet entrain de ces courtauds de boutique se trémoussant dans leurs beaux habits excitaient en moi un sentiment qu’on ne peut, j’en suis certain, éprouver qu’à Paris. Mme de Forget ne partageait pas ma satisfaction. Elle avait compromis étourdiment, sur le pavé de bitume et au milieu des trépignements de cette foule mélangée, une robe neuve de damas rose turc, qui aura perdu un peu de sa fraîcheur. Mme Sand, Maurice[574], Lambert et Manceau avaient dîné avec moi. Impression bizarre de la situation de ces jeunes gens près de cette pauvre femme.

— J’ai commencé dans la seule matinée d’hier tous mes sujets de la Vie d’Hercule[575] pour le salon de la Paix.

Lundi 23 février. — Les peintres qui ne sont pas coloristes font de l’enluminure et non de la peinture. La peinture proprement dite, à moins qu’on ne veuille faire un camaïeu, comporte l’idée de la couleur comme une des bases nécessaires, aussi bien que le clair-obscur, et la proportion et la perspective. La proportion s’applique à la sculpture comme à la peinture. La perspective détermine le contour ; le clair-obscur donne la saillie par la disposition des ombres et des clairs mis en relation avec le fond ; la couleur donne l’apparence de la vie, etc.

Le sculpteur ne commence pas son ouvrage par un contour ; il bâtit avec sa matière une apparence de l’objet qui, grossier d’abord, présente dès le principe la condition principale qui est la saillie réelle et la solidité. Les coloristes, qui sont ceux qui réunissent toutes les parties de la peinture, doivent établir en même temps et dès le principe tout ce qui est propre et essentiel à leur art. Ils doivent masser avec la couleur comme le sculpteur avec la terre, le marbre ou la pierre ; leur ébauche, comme celle du sculpteur, doit présenter également la proportion, la perspective, l’effet et la couleur.

Le contour est aussi idéal et conventionnel dans la peinture que dans la sculpture ; il doit résulter naturellement de la bonne disposition des parties essentielles. La préparation combinée de l’effet qui comporte la perspective et de la couleur approchera plus ou moins de l’apparence définitive suivant le degré d’habileté de l’artiste ; mais dans ce point de départ, il y aura le principe net de tout ce qui doit être plus tard.

Mardi 24 février. — Soirée d’enfants chez Mme Herbelin[576] ; je remarque combien nos costumes sont affreux par le contraste des costumes de ces petits êtres qui étaient fort bariolés et qui, à raison de leur petite taille, ne se confondaient pas avec les hommes et les femmes. C’était comme une corbeille de fleurs.

Pérignon[577] m’a parlé de la manière de vernir provisoirement un tableau : c’est avec de la gélatine, comme celle que vendent les charcutiers, qu’on fait dissoudre dans un peu d’eau chaude et qu’on passe avec une éponge sur le tableau. Pour l’enlever, on prend de même de l’eau tiède.

Villot nous disait qu’on détruit l’ombre avec un mélange, parties égales d’essence, d’eau et d’huile. Bon pour repeindre.

Mercredi 25 février. — Dîné chez Lehmann. — Revenu à l’Opéra-Comique et fini chez Boilay.

Je n’ai rien retiré de tout cela qu’une immense promenade à pied, pour venir de la rue Neuve de Berry jusqu’au théâtre.

— Les gens médiocres ont réponse à tout et ne sont étonnés de rien. Ils veulent toujours avoir l’air de savoir mieux que vous ce que vous allez leur dire ; quand ils prennent la parole à leur tour, ils vous répètent avec beaucoup de confiance, comme si c’était de leur cru, ce qu’ils ont, ailleurs, entendu dire à vous-même.

Il est bien entendu que l’homme médiocre dont je parle est en même temps pourvu de connaissances auxquelles tout le monde peut parvenir. Le plus ou moins de bon sens ou d’esprit naturel qu’ils peuvent avoir, peut seul les empêcher d’être des sots parfaits. Les exemples qui se présentent en foule à ma mémoire sont tous à l’appui de ce ridicule si commun. Ils ne diffèrent, comme je l’ai dit, que par le degré de sottise. L’air capable et supérieur va de soi-même avec ce caractère.

Jeudi 26 février. — Soirée chez Mlle Rachel[578]. Elle a été fort aimable. J’ai revu Musset[579] et je lui disais qu’une nation n’a de goût que dans les choses où elle réussit. Les Français ne sont bons que pour ce qui se parle ou ce qui se lit. Ils n’ont jamais eu de goût en musique ni en peinture. La peinture mignarde et coquette… Les grands maîtres comme Lesueur et Lebrun ne font pas école. La manière les séduit avant tout ; en musique presque de même.

— Bleu de ciel de l’esquisse de la Paix :

Sur bleu de Prusse et blanc, introduction de bleu de Prusse, blanc et vert de Scheele. Le ton verdâtre, produit en deux opérations, double l’effet et donne une franchise incomparable.

Lundi 1er mars. — L’homme qui apporte ordinairement le charbon de terre et le bois est un drôle plein d’esprit… Il cause beaucoup. Il demande l’autre jour la gratification et dit qu’il a beaucoup d’enfants. Jenny lui dit : « Et pourquoi avez-vous tant d’enfants ? » Il lui répond : « C’est ma femme qui les fait. » C’est un mot du plus pur gaulois… Il nous en a dit un de la même force, l’année dernière, que j’ai oublié…

Lundi 8 mars. — Pour la première fois, au dîner de tous les mois, des seconds lundis.

— En sortant, promenade sur le boulevard avec Varcollier, et fini la soirée chez Perrin. Revu là la lithographie de Géricault[580] des chevaux qui se battent. Grand rapport avec Michel-Ange. Même force, même précision, et, malgré l’impression de force et d’action, un peu d’immobilité, par suite de l’étude extrême des détails, probablement.

— Le jury, depuis jeudi dernier, m’assassine tous les jours, et le soir, je suis comme un homme qui aurait fait dix lieues à pied.

Vendredi 12 mars. — Prêté à M. Hédouin six esquisses de la Chambre des députés : le Lycurgue, le Chiron, l’Hésiode, l’Ovide, l’Aristote, le Démosthène.

— A lui prêté, le 2 mai, le dessin sous verre du Chiron et de l’Achille[581].

Samedi 13 mars. — Fini au Jury.

Lundi 15 mars. — Andrieu revenu aujourd’hui ou hier. Il avait fait deux jours au commencement du mois, interrompus par le Jury.

Jeudi 1er avril. — Enterrement du pauvre Cavé. Sa mort me fait beaucoup de peine.

Vendredi 2 avril. — A l’issue du conseil municipal, vu chez Varcollier les esquisses pour Sainte-Clotilde : la folie ne peut aller plus loin. Le pauvre Préault forcé de faire une statue gothique ! Que peut-on critiquer dans des ouvrages contemporains, après ces cochonneries ?

Lundi 5 avril. — J’ai été à Saint-Sulpice ébaucher un des quatre pendentifs.

Le soir, en me promenant et un moment avant d’être noyé par la pluie d’orage qui est survenue, rencontré, rue du Mont-Thabor, Varcollier, qui m’a parlé avec horreur des petits échantillons de couleurs de L… à l’Hôtel de ville. Il voudrait que je me constitue le vengeur et le dénonciateur de ses crimes. Je lui ai objecté qu’il faudrait se mettre trop en colère, et que les méfaits nombreux de ce genre auraient dû être réprimés il y a longtemps. Je lui ai cité des ouvrages de ses amis.

Le lendemain de ce jour, mardi 6, en revenant de Saint-Sulpice, entré à Saint-Germain, où j’ai vu les barbouillages gothiques dont on couvre les murs de cette malheureuse église. Confirmation de ce que je disais à mon ami : j’aime mieux les imaginations de Luna que les contrefaçons de Baltard, Flandrin et Cie[582].

Mardi 6 avril. — Ébauché les trois autres pendentifs.

Rencontré Cousin en revenant et toujours sur le quai.

Mercredi 7 avril. — Les animaux ne sentent pas le poids du temps. L’imagination, qui a été donnée à l’homme pour sentir les beautés, lui procure une foule de maux imaginaires ; l’invention des distractions, les arts qui remplissent les moments de l’artiste qui exécute, charment les loisirs de ceux qui ne font que jouir de ces productions. La recherche de la nourriture, des courts moments de la passion animale, de l’allaitement des petits, de la construction des nids ou des tanières, sont les seuls travaux que la nature ait imposés aux animaux. L’instinct les y pousse, aucun calcul ne les y dirige. L’homme porte le poids de ses pensées aussi bien que celui des misères naturelles qui font de lui un animal. A mesure qu’il s’éloigne de l’état le plus semblable à l’animal, c’est-à-dire de l’état sauvage à ses différents degrés, il perfectionne les moyens de donner l’aliment à cette faculté idéale refusée à la bête ; mais les appétits de son cerveau semblent croître à mesure qu’il cherche à les satisfaire ; quand il n’imagine ni ne compose pour son propre compte, il faut qu’il jouisse des imaginations des autres hommes comme lui, ou qu’il étudie les secrets de cette nature qui l’entoure et qui lui offre ses problèmes. Celui même que son esprit moins cultivé ou plus obtus rend impropre à jouir des plaisirs délicats où cet esprit a part, se livre, pour remplir ses moments, à des délassements matériels, mais qui sont autre chose que l’instinct qui pousse l’animal à la chasse. Si l’homme chasse dans un état moyen de civilisation, c’est pour occuper son temps. Il y a beaucoup d’hommes qui dorment pour éviter l’ennui d’une oisiveté qui leur pèse et qu’ils ne peuvent néanmoins secouer par des occupations offrant quelque attrait. Le sauvage, qui chasse ou qui pêche pour avoir à manger, dort pendant les moments qu’il n’emploie pas à fabriquer, à sa manière, ses grossiers outils, son arc, ses flèches, ses filets, ses hameçons en os de poisson, sa hache de caillou.

Jeudi 8 avril, — Coulé sur l’Hercule attachant Nérée : vermillon et laque ; jaune de zinc clair et terre de Cassel.

Coulé sur le Nérée : jaune de zinc clair, laque, cobalt, bleu de Prusse.

Après avoir modelé dans la demi-teinte, reflété en ajoutant par places quelques tons chauds ; touché la demi-teinte du clair avec un ton de clair rose orangé joint au ton de terre de Cassel, jaune de zinc et un mauve plus clair que celui qui a servi pour le coulé. — Les clairs du Nérée, ton dominant : jaune zinc clair et ton mauve clair et tant soit peu d’orangé clair, c’est-à-dire cadmium, blanc vermillon.

Très belle demi-teinte reflétée : vert de Scheele avec rouge de zinc, avec mauve clair, plus foncé avec ocre de ru.

Vendredi 23 avril. — Première représentation du Juif errant[583].

Jeudi 29 avril. — Chez Bertin le soir : il y avait peu de monde. Goubaux[584] venu dans la journée. Parlé de la négligence avec laquelle les pièces classiques sont représentées. Il n’y a pas un directeur de théâtre du boulevard qui la souffrît dans les pièces modernes. Les acteurs du Français se sont fait une habitude de chanter leurs rôles d’une façon monotone, comme des écoliers qui récitent une leçon. Il me citait un exemple, le début d’Iphigénie : Oui, c’est Agamemnon, etc.

Il se rappelait avoir vu Saint-Prix[585], qui passait pour un talent et qui de plus avait la tradition, se lever tranquillement d’un coin du théâtre, venir réveiller Arcas et lui dire tout d’une haleine : Oui, c’est Agamemnon, etc. Quelle est évidemment l’intention de Racine ? Ce oui qui commence répond évidemment à la surprise que doit manifester le serviteur éveillé avant l’aurore ; par qui ? par son maître, par son roi, le Roi des rois. Sa réponse ne dit-elle pas aussi que ce roi, que ce père a veillé dans l’inquiétude, longtemps avant de venir à ce confident, pour décharger une partie de son souci en en parlant ? Il a dû se promener, s’agiter sur sa couche, avant de se lever. Il ne répond même pas, dans sa préoccupation, qui semble continue, à la demande de cet ami fidèle. Il se parle à lui-même ; son agitation se trahit dans ce regard jeté sur sa destinée : Heureux qui, satisfait, etc.

Oui, c’est Agamemnon… répond à la surprise d’Arcas. Ces mots doivent être entrecoupés par des jeux muets et non pas défilés comme un chapelet ou comme un homme qui lirait dans un livre. Les acteurs sont des paresseux, qui ne se sont même jamais demandé s’ils pouvaient mieux faire. Je suis convaincu qu’ils suivent la route tracée, sans se douter des trésors d’expression que renferment tant de beaux ouvrages.

Goubaux me disait que Talma lui avait raconté qu’il notait toutes ses inflexions, indépendamment de la prononciation des mots. C’était un fil conducteur qui l’empêchait de dévier quand il était moins inspiré. Cette espèce de musique, une fois dans sa mémoire, ramenait toutes les intonations dans un cercle dont il ne serait pas sorti sans péril de s’égarer et d’être entraîné trop loin ou à faux.

30 avril. — Au conseil municipal, pour parler pour la bourse du fils de Roehn[586].

Mercredi 5 mai. — Parti pour Champrosay.

J’ai donné congé à Andrieu au commencement de la semaine.

Tombé au milieu du déménagement qui a été mis en ordre le lendemain. L’habitation me plaît, et le bon propriétaire empressé à me plaire.

— Il faut ébaucher le tableau comme serait le sujet par un temps couvert, sans soleil, sans ombres tranchées. Il n’y a radicalement ni clairs ni ombres. Il y a une masse colorée pour chaque objet, reflétée différemment de tous côtés. Supposez que, sur cette scène, qui se passe en plein air par un temps gris, un rayon de soleil éclaire tout à coup les objets : vous aurez des clairs et des ombres comme on l’entend, mais ce sont de purs accidents. La vérité profonde, et qui peut paraître singulière, de ceci est toute l’entente de la couleur dans la peinture. Chose étrange ! elle n’a été comprise que par un très petit nombre de grands peintres, même parmi ceux qu’on répute coloristes.

Champrosay, jeudi 6 mai. — (Le dos contre la barrière, au pied du grand chêne de l’allée de l’Ermitage.)[587] Arrivé hier mercredi 5 à Champrosay pour passer deux ou trois jours, et m’installer dans mon nouveau logement.

Vers quatre heures, sorti sur la route vers Soisy[588], pour gagner de l’appétit. J’ai trouvé là sur la poussière une trace d’eau répandue comme par le bout d’un entonnoir, qui m’a rappelé mes observations précédentes, et en différents lieux, sur les lois géométriques qui président aux accidents de même espèce, qui semblent au vulgaire des effets du hasard : tels que sillons que creusent les eaux de la mer, sur le sable fin qu’on trouve sur les plages, comme j’en ai observé l’année dernière à Dieppe, et comme j’en avais vu à Tanger. Ces sillons présentent, dans leur irrégularité, le retour des mêmes formes, mais il semble que l’action de l’eau ou la nature du sable qui reçoit ces empreintes, détermine des aspects différents, suivant les lieux : ainsi, les marques à Dieppe, des espaces d’eau sur un sable très fin, qui se trouvaient séparés çà et là ou enfermés par de petits rochers, figuraient très bien les flots mêmes de la mer. En les copiant avec des colorations convenables, on eût donné l’idée du mouvement des vagues si difficile à saisir. A Tanger, au contraire, sur une plage unie, les eaux, en se retirant, laissaient l’empreinte de petits sillons, qui figuraient à s’y méprendre les rayures de la peau des tigres. La trace que j’ai trouvée hier sur la route de Soisy représentait exactement les branches de certains arbres, quand ils n’ont pas de feuilles ; la branche principale était l’eau répandue, et les petites branches qui s’enlaçaient de mille manières étaient produites par les éclaboussures qui partaient et se croisaient de droite et de gauche.

J’ai en horreur le commun des savants : j’ai dit ailleurs qu’ils se coudoyaient dans l’antichambre du sanctuaire où la nature cache ses secrets, attendant toujours que de plus habiles en entre-bâillent la porte : que l’illustre astronome danois ou norvégien ou allemand Borzebilocoquantius[589] découvre avec sa lunette une nouvelle étoile, comme je l’ai vu dernièrement mentionné, le peuple des savants enregistre avec orgueil la nouvelle venue, mais la lunette n’est pas fabriquée qui leur montre les rapports des choses.

Les savants ne devraient vivre qu’à la campagne, près de la nature ; ils aiment mieux causer autour des tapis verts des académies, de l’Institut, de ce que tout le monde sait aussi bien qu’eux ; dans les forêts, sur les montagnes, vous observez des lois naturelles, vous ne faites pas un pas sans trouver un sujet d’admiration.

L’animal, le végétal, l’insecte, la terre et les eaux sont des aliments pour l’esprit qui étudie et qui veut enregistrer les lois diverses de tous ces êtres. Mais ces messieurs ne trouvent pas là la simple observation digne de leur génie ; ils veulent pénétrer plus avant, et font des systèmes du fond de leur bureau qu’ils prennent pour un observatoire. D’ailleurs, il faut fréquenter les salons et avoir des croix ou des pensions ; la science qui met sur cette voie-là vaut toutes les autres.

Je compare les écrivains qui ont des idées, mais qui ne savent pas les ordonner, à ces généraux barbares qui menaient au combat des nuées de Perses ou de Huns, combattant au hasard, sans ordre, sans unité d’efforts, et par conséquent sans résultats ; les mauvais écrivains se trouvent aussi bien parmi ceux qui ont des idées, que chez ceux qui en sont dépourvus.

Promenade charmante dans la forêt, pendant qu’on arrange chez moi. Mille pensées diverses suggérées au milieu de ce sourire universel de la nature. Je dérange à chaque pas, dans ma promenade, des rendez-vous, effets du printemps ; le bruit que je fais en marchant dérange les pauvres oiseaux, qui s’envolent toujours par couple de deux.

Ah ! les oiseaux, les chiens, les lapins ! Que ces humbles professeurs de bon sens, tous silencieux, tous soumis aux décrets éternels, sont au-dessus de notre vaine et froide connaissance !

A tout moment, le bruit de mes pas fait fuir ces pauvres oiseaux, qui s’envolent toujours deux par deux. C’est le réveil de toute cette nature ; elle a ouvert la porte aux amours. Il vient de nouvelles feuilles verdoyantes, il va naître des êtres nouveaux, pour peupler cet univers rajeuni. Le sens savant s’éveille chez moi plus actif que dans la ville. Ces imbéciles (les savants) vivent-dans leur cabinet, ils le prennent pour le sanctuaire de la nature. Ils se font envoyer des squelettes et des herbes desséchées, au lieu de les voir baignées de rosée.

— Me voici assis dans un fossé sur des feuilles séchées, près du grand chêne qui se trouve dans la grande allée de l’Ermitage.

— Je suis toujours sujet, au milieu de la journée, à un abattement qui est le dernier acte de la digestion.

— Quand je rentre aussi de ces promenades du matin, je suis moins disposé, ou plutôt je ne suis plus disposé du tout au travail.

Vendredi 7 mai. — Revenu à Paris pour voir l’esquisse de Riesener chez Varcollier ; elle ne s’y est pas trouvée, quoiqu’il l’y eût envoyée. J’avais fait une séance le matin au Jardin des plantes. J’y ai fait renouveler ma carte. Travaillé au soleil, parmi la foule, d’après les lions.

En arrivant, pris, dans le jardin, de ma langueur ; je me suis mis à dormir au soleil, sur une chaise.

— Couru l’après-midi, pour l’affaire du fils de Varcollier, de l’Hôtel de ville jusque passé la place de la Bourse, sans trouver une voiture libre. Je suis venu chez moi voir mes lettres, envoyer les billets disponibles pour la fête de lundi, et reparti à cinq heures. — Arrivée toujours charmante dans cet endroit. Revenu à travers la plaine.

Lundi 10 mai. — Jour de la distribution des aigles, que j’ai passé à Champrosay.

Paris, mardi 11 mai. — Parti de Champrosay à onze heures un quart. J’ai envoyé ces demoiselles[590] à la maison et suis resté au Jardin des plantes. Vu les galeries d’anatomie au milieu d’une foule énorme ; malgré les inconvénients, j’ai été intéressé.

Venu pour dîner.

Mercredi 12 mai. — J’extrais d’une lettre à Pierret mes réflexions sur l’interruption de mon travail pendant huit jours.

«  … Il ne faut pas quitter sa tâche : voilà pourquoi le temps, voilà pourquoi la nature, en un mot tout ce qui travaille lentement et incessamment, fait de si bonne besogne. Nous autres, avec nos intermittences, nous ne filons jamais le même fil jusqu’au bout. Je faisais, avant mon départ, le travail de M. Delacroix d’il y a quinze jours : je vais faire à présent le travail de Delacroix de tout à l’heure. Il faut renouer la maille, le tricot sera plus gros ou plus fin. »

Le cousin Delacroix a dîné avec moi. J’avais trouvé sa carte vendredi dernier. Nous avons été finir la soirée au café de Foy.

Mardi 1er juin. — Superbe ton jaune pour mettre à côté de terre de Cassel, blanc et laque, composé de quatre des principaux tons de la palette, à savoir :

Laque, cobalt, blanc,

Ocre de ru, vermillon,

Vert émeraude, laque de gaude, jaune de zinc,

Cadmium, vermillon, laque de gaude.

Très beau ton d’ombre pour chair très colorée (exemple : la figure à côté de la Furie) : le ton de terre de Cassel, laque jaune, jaune indien, terre d’Italie naturelle.

Ton de chair (très beau dans l’ombre de l’enfant à la corne de l’abondance) ; le ton de laque, terre de Cassel, blanc le plus foncé des deux et le ton de cadmium, laque de gaude et vermillon.

Dans l’enfant qui vole en haut, faire dominer, en finissant, des tons d’orangé (laque jaune, cadmium, vermillon) avec un gris de terre d’ombre et blanc, ou momie et blanc, ou Cassel et blanc.

Ce ton orangé et terre verte.

Ces tons orangés, en finissant, très essentiels pour ôter la froideur ou le violacé du ton.

Pour les luisants, très beau ton très applicable : terre verte et mauve clair (cobalt, laque et blanc).

Très belle demi-teinte ou luisant analogue à la dernière : terre verte et rose (vermillon et blanc).

Pour reprendre le ciel autour des contours, momie et blanc assez foncé avec bleu et blanc. Un peu de jaune de Naples.

Mardi 8 juin. — Dîné chez Véron, à Auteuil.

Mercredi 9. — Dîné chez Halévy avec Janin[591] et le docteur Blache[592], qui me plaît assez.

Lundi 5 juillet. — Dîné chez Perrin avec X…

On parlait de la susceptibilité des gens nerveux pour sentir le temps qu’il faisait. Il dit très bien que l’intérêt mis en jeu était encore plus perspicace. En sa qualité de directeur de spectacle, il avait flairé avec chagrin la continuité de la chaleur. Dîné là avec Halévy, Boilay, Varcollier, Guillardin. Revenu prendre des glaces avec eux sur le boulevard.

Mardi 6 juillet. — Mardi soir, arrivé à Champrosay.

Prêté à Mme Halévy, en partant pour Champrosay, les deux copies de Raphaël, l’Enfant et le Portrait à la main.

Samedi 10 juillet. — Prêté à Lehmann les Études de lions. — Rendues.

Dimanche 11 juillet. — Autre jaune très beau : Ocre de ru ou ocre jaune et rouge de zinc. — Ton à mettre en vessies : ocre jaune, jaune indien, cassel, blanc (se remplace par ocre jaune, momie et blanc).

A côté, ocre de ru, terre Sienne brûlée.

Lundi 12 juillet. — Très beau ton brun transparent : noir d’ivoire, terre de Sienne naturelle, et l’orangé transparent de la palette un peu plus verdâtre.

Le ton terre de Cassel, laque jaune, jaune indien, avec le même orangé (laque jaune, vermillon, cadmium).

Le plus intense de ces tons est très beau avec l’orangé et momie ou bitume.

Beau brun très simple et très utile : momie, terre Sienne naturelle. Brun foncé transparent, remplaçant le jaune de mars et plus foncé : laque et vermillon, terre Sienne naturelle.

Mardi 13 juillet. — Le ton de vermillon de Chine et laque, la nuance foncée à côté de blanc et noir foncé. La nuance claire de vermillon et laque à côté de la laque de gaude pure.

Ce mélange sert à réchauffer les ombres vigoureuses que l’on ébauche avec le ton de terre de Cassel et vermillon.

— Mettre le ton de terre de Cassel, blanc clair, terre de Cassel, laque et brun rouge plus foncé, au milieu des tons de rose, d’orangé, de violet, d’ocre de ru et de vermillon, etc., qui font les tons clairs.

Le beau ton jaune : ocre jaune, jaune indien blanc, cassel mêlé avec le petit violet.

Autre mélange avec le ton vermillon clair et laque : ton sanguine charmant.

— Beau ton jaune : rouge orangé de zinc, ocre de ru.

— Clairs de l’Hercule et du Centaure : Terre Cassel et blanc clair. — Cadmium, vermillon, blanc comme base.

Ombres chaudes : laque jaune et vermillon laque ; au bord de l’ombre, un peu de gros violet ; sur ce frottis, le ton de terre de Sienne, vert émeraude, le gros violet mêlé avec laque jaune et laque rouge, vermillon fait des vigueurs superbes.

Il faut mettre sur la palette le gros violet à côté du laque foncé, vermillon, laque jaune.

Ombres et demi-teinte de l’Antée : Gros violet, laque, vermillon, gaude foncée, avec le ton de Sienne naturelle et vert émeraude.

Jaune indien, jaune de zinc clair. — Superbe gomme-gutte. Ton des montagnes, dans l’Antée : Vert émeraude ; deuxième avec noir, blanc foncé, bitume, etc., vert émeraude et laque Cassel et bleu foncé. — Beau ton neutre pour montagnes.

Terre d’Italie naturelle et vermillon ou vermillon et laque équivaut à peu près à rouge de zinc.

Le ton paille de terre de Cassel, blanc, ocre jaune et jaune indien, excellente demi-teinte de l’enfant à la corne d’abondance, en le mêlant, soit avec cobalt ou laque et vermillon, soit avec ton orangé.

Demi-teinte pour la chair, veines, bords d’ombre, etc. : le ton de noir et blanc avec vert émeraude.

Autre plus beau : le ton de cobalt, blanc, laque claire avec vert émeraude.

Brun très beau (approche de jaune laque de Rome) : laque brûlée, terre Sienne naturelle, jaune foncé, laque de gaude.

Plus intense, avec laque jaune de Rome foncée.

Brun très transparent demi-foncé, très utile : terre Sienne naturelle et vert émeraude avec laque et vermillon,

— Brun plus clair, violâtre paille, en ajoutant au précédent le ton de cobalt, laque et blanc (mauve clair). — Brun jaune clair transparent ; le ton de vert émeraude, jaune de zinc avec le ton orangé transparent de cadmium, gaude, vermillon — ce dernier dominant.

— Brun jaune foncé : terre Sienne naturelle, vert émeraude, avec le ton orangé transparent.

— Beau vert approchant du ton de ciel de l’Apollon : vert émeraude, jaune de zinc, avec le ton orangé transparent.

Bel orangé transparent : gaude avec rouge de zinc ; le même avec une pointe de vert émeraude et zinc clair, donne le ton de ciel de l’Apollon.

— Brun foncé dans le genre de la laque de Rome : jaune, terre de Cassel, gaude, jaune indien avec laque et vermillon foncé

— Très beau aussi : Brun de Florence, terre Sienne naturelle et gaude.

— Très beau aussi : Brun de Florence et jaune indien.

— Brun clair transparent : le même ton avec terre de Cassel, blanc, jaune de zinc clair, rouge de zinc, etc.

Jaune paille très fin, très fin : le précédent avec addition de jaune de Naples et le ton de jaune de zinc et vert émeraude.

— Plus beau : avec une pointe de laque et vermillon et du ton vert clair de zinc et d’émeraude.

Brun demi-teinte pour chair : Rouge de zinc et le ton de Cassel, blanc et laque. — Le plus simple de ces bruns paille clair et demi-clair est peut-être la terre Cassel, blanc avec terre de Sienne naturelle, plus ou moins foncé.

Le ton paille, ocre jaune, terre de Cassel, blanc avec une pointe de vermillon. — Excellent ton de chair point violacé.

Vert émeraude et blanc clair, avec pointe d’ocre jaune : Clairs d’arbres, dans le lointain.

Pour retoucher en éclaircissant comme dans la Muse : ton d’ombre des chairs, le ton de Sienne naturelle et vert émeraude, avec vermillon et laque clair, et jaune paille un peu intense.

Bord d’ombre très beau, vert émeraude et le ton de laque, vermillon, laque jaune.

Brillants de la chair dans le Mercure et le Neptune : Brun rouge, blanc, avec jaune de Naples.

Main de la Vénus tenant le miroir, fraîcheur extraordinaire : Demi-teinte générale des doigts touchée avec le ton mauve, cobalt, laque et blanc un peu foncé mêlé à vert émeraude fin ; plus ou moins de blanc suivant la place.

A côté, pour les ombres, glacis très léger d’un ton chaud de laque jaune, laque rouge, vermillon et plus ou moins d’un ton jaune rompu, mais toujours en transparent. Le même, par exemple, qui se glisse sur un fond de chair déjà peint où je veux augmenter une demi-teinte. — Je commence par ce glacis chaud et je mets à sec (surtout) un gris par-dessus (se rappeler la retouche de la Vénus), notamment sur la jambe ; les gris remis sur un fond chaud ont reproduit l’effet demi-teintes de l’esquisse de la Médée.

Demi-teinte sur une partie trop claire, par exemple le dentelé du côté du clair de Neptune, préparé avec un ton chaud transparent, plus ou moins foncé, suivant le besoin, par exemple le ton de Sienne naturelle, vert émeraude, et mettre le ton gris par-dessus, soit terre Cassel, blanc, laque, soit le ton mauve.

— Rompre sur la palette les tons très clairs de cadmium, vermillon, blanc, et de vermillon et blanc. Dans ce dernier, ajouter terre de Cassel ou un peu plus de vermillon.

— Ton pour la mer d’Andrieu, dans l’Hercule et Hésione.

— Dans cette Vénus, employé avec succès le bord d’ombre, de vert émeraude et ton de vermillon, laque et laque jaune. Ce ton opposé aux tons orangés de la figure est d’un grand charme.

— Dans les retouches, pour ajouter des demi-teintes, comme dans cette figure, toujours préparer avec des tons chauds et mettre le ton gris ensuite.

— Reflets pour la chair (la Vénus des caissons de l’Hôtel de ville). — La réunion, sans les mêler, des TROIS TONS ORANGÉS TRANSPARENTS (cadmium, laque jaune, vermillon) VIOLET CLAIR (laque rose, cobalt, blanc) et VERT CLAIR (zinc et émeraude) ; le même reflet, pour ainsi dire, partout, linge, armures, etc.

Ton de laque brûlée, vermillon, blanc, et à côté le même plus clair, avec très peu de laque brûlée. Ce ton, à côté de l’orangé, vermillon, laque jaune, cadmium.

— Excellent ton avec plus ou moins de blanc ou d’orangé, pour couler sur la grisaille, ou pour reprendre une chair vive.

La petite Andromède couchée ainsi.

Mauve un peu foncé à côté du ton rose — demi-teinte d’une jeune ingénue ; le moindre vert, à côté, la complète.

Vert émeraude, terre d’Italie, très beau jaune vert.

En y ajoutant du vermillon, il devient sanguiné, sans être rouge, et est très utile ; il peut se placer à côté du ton Sienne naturelle, vert émeraude, jaune indien.

Dieppe. — Lundi 6 septembre. — Parti pour Dieppe à huit heures ; à neuf heures à Mantes ; à dix heures un quart, à peu près, à Rouen. Le reste du trajet, n’étant pas direct, a été beaucoup plus long.

Arrivé à Dieppe à une heure. Trouvé là M. Maison. Logé hôtel de Londres avec la vue sur le port que je souhaitais, et qui est charmante. Cela me fera une grande distraction.

Dans toute cette fin de journée, dont j’ai passé une grande partie sur la jetée, je n’ai pu échapper à un extrême ennui. Dîné seul à sept heures, près de gens que j’avais rencontrés déjà sur la jetée, et qui m’avaient, dès ce moment, inspiré de l’antipathie ; ce sentiment s’est encore augmenté pendant ce triste dîner. Naturel de chasseurs demi-hommes du monde, la pire espèce de toutes.

J’ai trouvé dans la voiture jusqu’à Rouen un grand homme barbu et très sympathique, qui m’a dit les choses les plus intéressantes sur les émigrants allemands et particulièrement sur certaines des colonies de cette race, qui se sont établies dans plusieurs parties de la Russie méridionale, où il les a vues. Ces gens, descendant en grande partie des Hussites, qui sont devenus les Frères Moraves. Ils vivent là en communauté, mais ne sont point des communistes, à la manière dont on entendait cette qualification en France, dans nos derniers troubles : la terre seulement est en commun, et probablement aussi les instruments de travail, puisque chacun doit à la communauté le tribut de son travail ; mais les industries particulières enrichissent les uns plus que les autres, puisque chacun a son pécule, qu’il fait valoir avec plus ou moins de soin et d’habileté ; il y a possibilité de se faire remplacer pour le travail commun. Ils se donnent le nom de Méronites ou Ménonites.

Mercredi 8 septembre. — Trouvé Durieu[593] et sa pupille à Dieppe : je les ai menés dans les églises.

Jeudi 9 septembre. — Tous ces jours-ci, j’ai, eu mauvais temps et difficulté de jouir de la mer et de la promenade.

Rencontré Dantan[594], qui m’a dit des choses aimables.

Vu l’église du Pollet. Cette simplicité est toute protestante ; cela ferait bien avec des peintures. Le soir, j’ai joui de la mer, pendant une heure et demie ; je ne pouvais m’en détacher.

Vraiment, il faut accorder à la littérature moderne d’avoir donné, par les descriptions, un grand intérêt à certains ouvrages, qui n’avaient pas une place suffisante. Seulement, l’abus qu’on a fait de cette qualité, à ce point qu’elle est devenue presque tout, a dégoûté du genre.

Vendredi 10 septembre. — Ce matin, sorti à sept heures et demie, contre ma coutume. Je m’étais mis à lire Dumas, qui me fait supporter le temps que je ne passe pas au bord de la mer. La mer la plus calme, la vue avec le soleil du matin, toutes ces voiles de pécheurs à l’horizon m’ont enchanté. Je suis rentré en retournant plusieurs fois la tête.

En revenant vers quatre heures du quartier des bains, rencontré M. Perrier. Il a dîné avec nous. Le soir, nous avons été ensemble à la jetée. Il a dit, comme moi, que c’était magnifique, sans regarder, et il m’a parlé tout le temps du conseil. Je l’ai remis dans sa chambre, où il m’a causé longuement, pendant que je m’endormais,

Samedi 11 septembre. — En me réveillant, j’ai vu de mon lit le bassin à peu près plein et les mâts des bâtiments se balançant plus qu’à l’ordinaire ; j’en ai conclu que la mer devait être belle ; j’ai donc couru à la jetée et j’ai effectivement joui, pendant près de quatre heures, du plus beau spectacle.

La jeune dame de la table d’hôte, qui se trouve être seule, y était à son avantage ; il est vrai que le noir lui sied mieux et ôte un peu de vulgarité. Elle était vraiment belle par instants, et moi assez occupé d’elle, surtout quand elle est descendue au bord de la mer, où elle a trouvé charmant de se faire mouiller les pieds par le flot. A table, sur le tantôt, je l’ai trouvée commune. La pauvre fille jette ses hameçons comme elle peut : le mari, ce poisson qui ne se trouve pas dans la mer, est l’objet constant de ses œillades, de ses petites mines. Elle a un père désolant… J’ai cru longtemps qu’il était muet ; depuis qu’il a ouvert la bouche, ce qui, à la vérité, est fort rare, il a perdu encore dans mon opinion ; car auparavant, c’était l’écorce seule qui était peu flatteuse.

Ce soir, je les ai retrouvés à la jetée.

Rentré, lu mon cher Balsamo[595].

Déjeuné vers une heure et demie, contre mon habitude. — Habillé et sorti. — J’ai été finir mes emplettes chez l’ivoirier et ai passé mon temps délicieusement jusqu’à dîner, au pied des falaises.

La mer était basse et m’a permis d’aller fort loin sur un sable qui n’était pas trop humide. J’ai joui délicieusement de la mer ; je crois que le plus grand attrait des choses est dans le souvenir qu’elles réveillent dans le cœur ou dans l’esprit, mais surtout dans le cœur. Je pense toujours à Bataille, à Valmont[596], quand je m’y suis trouvé pour la première fois, il y a tant d’années… Le regret du temps écoulé, le charme des jeunes années, la fraîcheur des premières impressions agissent plus sur moi que le spectacle même. L’odeur de la mer, surtout à marée basse, qui est peut-être son charme le plus pénétrant, me remet, avec une puissance incroyable, au milieu de ces chers objets et de ces chers moments qui ne sont plus.

Dimanche 12 septembre. — Très belle journée : le soleil de bonne heure. J’avais devant mes fenêtres les bâtiments pavoisés.

J’ai trouvé sur la jetée Mme Sheppard. Elle m’a invité à dîner pour demain. J’ai esquivé la jeune dame d’hier, qui devient assommante ; elle et son monde ont encore gâté ma soirée ; impossible de les éviter à la jetée… En vérité, je suis d’une bêtise extrême : je suis simplement poli et prévenant pour les gens ; il faut qu’il y ait dans mon air quelque chose de plus. Ils s’accrochent à moi, et je ne peux plus m’en défaire. Entré un moment à l’établissement le soir, grâce à l’instance de Possoz[597], qui est là comme chez lui : la mer, qui était pleine, se brisait avec une belle fureur.

— Je fais ici d’une manière assez complète cette expérience qu’une liberté trop complète mène à l’ennui. Il faut de la solitude et il faut de la distraction. La rencontre de P…, que je redoutais, m’est devenue une ressource à certains moments. Celle de Mme Sheppard de même pour quelques instants. Sans Dumas et son Balsamo, je reprenais le chemin de Paris, si bien que maintenant ces interruptions à ma solitude sont ce qui me prend le plus de temps, et je suis loin de regretter mes vagues rêveries.

Tout ce qui est grand produit à peu près la même sensation. Qu’est-ce que la mer et son effet sublime ? celui d’une énorme quantité d’eau… Hier soir, j’écoutais avec plaisir le clocher de Saint-Jacques qui sonne très tard, et en même temps je voyais dans l’ombre la masse de l’église. Les détails disparaissant, l’objet était plus grand encore ; j’éprouvais la sensation du sublime, que l’église vue au grand jour ne me donne nullement, car elle est assez vulgaire. Le modèle exact en petit de la même église serait encore plus loin de faire éprouver ce sentiment. Le vague de l’obscurité ajoute encore beaucoup à l’impression de la mer : c’est ce que je voyais à la jetée pendant la nuit, quand on n’entrevoit qu’à peine les vagues, qui sont tout près, et que le reste se perd dans l’horizon. Saint-Remy me produit beaucoup plus d’effet que Saint-Jacques, qui est cependant d’un meilleur goût, plus ensemble et d’un style continu. La première de ces deux églises est d’un goût bâtard tout à fait semblable à l’église de l’abbaye de Valmont, et qui prêterait beaucoup à la critique des architectes. Saint-Eustache, qui est dans le même cas, quoique plus conséquent dans toutes ses parties, est assurément l’église la plus imposante de Paris. Je suis sûr que Saint-Ouen[598] regratté ne fera plus d’effet ; l’obscurité des vitraux et les murs noircis, les toiles d’araignée, la poussière, voilaient les détails et agrandissaient le tout. Les falaises ne font d’effet que par leur masse, et cet effet est immense, surtout quand on y touche, ce qui augmente encore le contraste de cette masse avec les objets qui les avoisinent et avec notre propre petitesse.

Lundi 13 septembre. — Comment ! sot que tu es, tu t’égosilles à discuter avec des imbéciles, tu argumentes vis-à-vis de la sottise en jupons, pendant une soirée entière, et cela sur Dieu, sur la justice de ce monde, sur le bien et le mal, sur le progrès ?

Ce matin, je me lève fatigué, sans haleine… Je ne suis en train de rien, pas même de me reposer. O folie, trois fois folie !… Persuader les hommes ! Quel entassement de sottises dans la plupart de ces têtes ! Et ils veulent donner de l’éducation à tous les gens nés pour le travail, qui suivent tout bonnement leur sillon, pour en faire à leur tour des idéologues !… Toutes ces réflexions, à propos du dîner chez Mme Sheppard.

Ce matin, trouvé une méduse à la jetée. Ces gens que je rencontre m’empêchent de jouir de la mer. Il est temps de s’en aller… Après déjeuner, j’ai été sur le galet vers les bains. Rentré fatigué, après avoir dessiné, en revenant, à Saint-Remy, les tombeaux. Resté chez moi jusqu’à l’heure de cet affreux dîner… Ce matin, avant de sortir, écrit à Mme de Forget,

— Agis pour ne pas souffrir. Toutes les fois que tu pourras diminuer ton ennui ou ta souffrance en agissant, agis sans délibérer. Cela semble tout simple au premier coup d’œil. Voici un exemple trivial : je sors de chez moi ; mon vêtement me gêne ; je continue ma route par paresse de retourner et d’en prendre un autre.

Les exemples sont innombrables. Cette résolution appliquée aux vulgarités de l’existence, comme aux choses importantes, donnerait à lame un ressort et un équilibre qui est l’état le plus propre à écarter l’ennui. Sentir qu’on a fait ce qu’il fallait faire vous élève à vos propres yeux. Vous jouissez ensuite, à défaut d’autre sujet de plaisir, de ce premier des plaisirs, être content de soi. La satisfaction de l’homme qui a travaillé et convenablement employé sa journée est immense. Quand je suis dans cet état, je jouis délicieusement ensuite du repos et des moindres délassements. Je peux même, sans le moindre regret, me trouver dans la société des gens les plus ennuyeux. Le souvenir de la tâche que j’ai accomplie me revient et me préserve de l’ennui et de la tristesse.

Mardi 14 septembre. — Ma dernière journée à Dieppe n’a pas été la meilleure. J’avais la gorge irritée d’avoir trop parlé la veille. J’ai été au Pollet, après avoir fait ma malle, pour éviter les rencontres. J’ai vu entrer dans le port le bâtiment qu’on venait de lancer, remorqué par une chaloupe. Rentré mal disposé. J’ai été faire ma dernière visite à la mer, vers trois heures. Elle était du plus beau calme et une des plus belles que j’aie vues. Je ne pouvais m’en arracher. J’étais sur la plage et n’ai point été sur la jetée de toute la journée. L’âme s’attache avec passion aux objets que l’on va quitter.

Parti à sept heures moins un quart. Chose merveilleuse ! nous étions à Paris à onze heures cinq. Un jeune homme fort bienveillant, mais qui ma fatigué, a partagé ma société. Il avait dîné avec moi en tête-à-tête. J’ai trouvé à Rouen Fau et sa petite fille.

— C’est d’après cette mer que j’ai fait une étude de mémoire : ciel doré, barques attendant la marée pour rentrer.

Paris, 15 septembre. — Sophocle, à qui on demandait si, dans sa vieillesse, il regrettait les plaisirs de l’amour[599], répondit : « L’amour ? Je m’en suis délivré de bon cœur comme d’un maître sauvage et furieux. »

Dimanche 19 septembre. — Dîné chez M. Guillemardet, à Passy, avec M. Talentino, employé par Demidoff.

Je travaille énormément, depuis mon retour de Dieppe, aux caissons de l’Hôtel de ville. Je ne vois personne. Je fais d’excellentes journées.

Lundi 20 septembre. — Sur l’architecture. C’est l’idéal même ; tout y est idéalisé par l’homme. La ligne droite elle-même est de son invention, car elle n’est nulle part dans la nature. Le lion cherche sa caverne ; le loup et le sanglier s’abritent dans l’épaisseur des forêts ; quelques animaux se font des demeures, mais ils ne sont guidés que par l’instinct ; ils ne savent ce que c’est de les modifier ou de les embellir. L’homme imite dans ses habitations la caverne et le dôme aérien des forêts ; dans les époques où les arts sont portés à la perfection, l’architecture produit des chefs-d’œuvre : à toutes les époques, le goût du moment, la nouveauté des usages introduisent des changements qui témoignent de la liberté du goût.

L’architecture ne prend rien dans la nature directement, comme la sculpture ou la peinture ; en cela elle se rapproche de la musique, à moins qu’on ne prétende que, comme la musique rappelle certains bruits de la création, l’architecture imite la tanière, ou la caverne, ou la forêt ; mais ce n’est pas là l’imitation directe, comme on l’entend en parlant des deux arts qui copient les formes précises que la nature présente.

Mardi 28 septembre. — Ce jour est le dernier où j’ai travaillé avant mon indisposition. Villot est tombé des nues chez moi, et sa visite m’a fait plaisir ; mais à partir de ce jour, j’ai été pris d’une langueur et d’un mal de gorge[600] qui m’a couché tout à plat. Je venais de remonter mon tableau, que je craignais de trouver trop sombre en place.

Samedi 2 octobre. — Tous ces jours-ci malade, et pourtant je sortais le soir, malgré la bise, pour conserver encore quelques forces. Aujourd’hui, par le conseil de Jenny, et presque poussé par les épaules, j’ai été faire une promenade au milieu du jour sur la route de Saint-Ouen et Saint-Denis ; je suis revenu fatigué, mais, je crois, mieux. La vue de ces collines de Sannois et de Cormeilles m’a rappelé mille moments délicieux du passé. Un omnibus qui va et vient sur cette route de Paris à Saint-Denis m’a inspiré l’idée d’y aller m’y promener quelquefois. J’ai une envie démesurée d’aller à la campagne, et je suis cloué par cette indisposition.

Je lis le soir les Mémoires de Balsamo. Ce mélange de parties de talent avec cet éternel effet de mélodrame vous donne envie quelquefois de jeter le livre par la fenêtre ; et dans d’autres moments, il y a un attrait de curiosité qui vous retient toute une soirée sur ces singuliers livres, dans lesquels on ne peut s’empêcher d’admirer la verve et une certaine imagination, mais dont vous ne pouvez estimer l’auteur en tant qu’artiste. Il n’y a point de pudeur, et on s’y adresse à un siècle sans pudeur et sans frein.

Dimanche 3 octobre. — Sorti aussi, plaine Monceau. Beau ciel : monuments de Paris dans le lointain.

Lundi 4 octobre. — Jenny est partie ce matin pour aller passer quelque temps, le plus quelle pourra, auprès de Mme Haro, et moi, je suis souffrant et arrêté dans mon travail.

Haro se sert, pour mater les tableaux, de cire dissoute dans l’essence rectifiée, avec légère addition de lavande (essence) ; pour ôter ce matage, il emploie de l’essence mêlée à de l’eau. Il faut battre beaucoup pour que le mélange se fasse.

Ce matage, frotté avec de la laine, donne un vernis qui n’a pas les inconvénients des autres.

Samedi 9 octobre. — Je disais à Andrieu qu’on n’est maître que quand on met aux choses la patience qu’elles comportent. Le jeune homme compromet tout en se jetant à tort et à travers sur son tableau.

Pour peindre, il faut de la maturité ; je lui disais, en retouchant la Vénus, que les natures jeunes avaient quelque chose de tremblé, de vague, de brouillé. L’âge prononce les plans. Dans l’exécution des maîtres, des différences qui en amènent dans le genre d’effet. Celle de Rubens, qui est formelle, sans mystères, comme Corrège et Titien, vieillit toujours, donne l’air plus vieux : ses nymphes sont de belles gaillardes de quarante-cinq ans ; dans ses enfants, presque toujours le même inconvénient.

Lundi 11 octobre. — Sur mes figures de la terre, et qui étaient trop rouges, j’ai mis des luisants avec jaune de Naples, et j’ai vu, quoique cela me semble contrarier l’effet naturel qui me paraît faire les luisants gris ou violets, que la chair devenait à l’instant lumineuse, ce qui donne raison à Rubens. Il y a une chose certaine, c’est qu’en faisant des chairs rouges ou violâtres, et en faisant des luisants analogues, il n’y a plus d’opposition, partant le même ton partout. Si, par-dessus le marché, les demi-teintes sont violettes aussi, comme c’est un peu mon habitude, il est de nécessité que tout soit rougeâtre. Il faut donc absolument mettre plus de vert dans les demi-teintes dans ce cas. Quant au luisant doré, je ne me l’explique pas, mais il fait bien : Rubens le met partout… Il est écrit dans la Kermesse.

Mardi 12 octobre. — Aujourd’hui, vu Cinna avec Mlle Rachel. J’y avais été pour le costume de Corinne : je l’ai trouvé à merveille. Beauvallet[601] n’est décidément pas mal dans Auguste, surtout à la fin. Voilà un homme qui fait des progrès ; aussi les rides lui viennent, et probablement les cheveux blancs, ce que la perruque d’Auguste ne m’a pas permis de juger.

Comment ! l’acteur qui a toute sa vie, ou du moins pendant toute sa jeunesse, dans l’âge de la force et du sentiment, à ce qu’on dit, été mauvais ou médiocre, devient passable ou excellent, quand il n’a plus de dents ni de souffle, et il n’en serait pas de même dans les autres arts ! Est-ce que je n’écris pas mieux et avec plus de facilité qu’autrefois ? A peine je prends la plume, non seulement les idées se pressent et sont dans mon cerveau comme autrefois, mais ce que je trouvais autrefois une très grande difficulté, l’enchaînement, la mesure s’offrent à moi naturellement et dans le même temps où je conçois ce que j’ai à dire.

Et, dans la peinture, n’en est-il pas de même ? D’où vient qu’à présent, je ne m’ennuie pas un seul instant, quand j’ai le pinceau à la main, et que j’éprouve que, si mes forces pouvaient y suffire, je ne cesserais de peindre que pour manger et dormir ? Je me rappelle qu’autrefois, dans cet âge prétendu de la verve et de la force dé l’imagination, l’expérience manquant à toutes ces belles qualités, j’étais arrêté à chaque pas et dégoûté souvent. C’est une triste dérision de la nature que cette situation quelle nous fait avec l’âge. La maturité est complète et l’imagination aussi fraîche, aussi active que jamais, surtout dans le silence des passions folles et impétueuses que l’âge emporte avec lui ; mais les forces lui manquent, les sens sont usés et demandent du repos plus que du mouvement. Et pourtant, avec tous ces inconvénients, quelle consolation que celle qui vient du travail ! Que je me trouve heureux de ne plus être forcé d’être heureux comme je l’entendais autrefois ! A quelle tyrannie sauvage cet affaiblissement du corps ne m’a-t-il pas