Journal d’un correspondant de guerre en Extrême-Orient/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

PREMIÈRE PARTIE

SÉJOUR À TOKIO


Kobé, 15 mars.

De grand matin, l’Armand-Béhic, paquebot des Messageries Maritimes, jette l’ancre en rade de Kobé. Aussitôt, les garçons du bord parcourent la batterie de l’avant à l’arrière pour appeler les passagers sur le pont ; de petits hommes, disparaissant sous d’immenses capotes qui ne laissent voir qu’une paire de lunettes, nous y attendent. Ce sont les médecins japonais chargés de la visite sanitaire. Ils passent devant nous en trottinant et esquissent, sans regarder personne, une grimace souriante, puis se retirent au fumoir pour signer les pièces qui accordent la libre pratique. Je me retourne vers la terre japonaise que j’aperçois pour la première fois après trente-cinq jours de voyage.

Partis de Marseille à la veille de la guerre, nous avons successivement appris aux escales les premiers événements : la surprise du 8 février, le combat naval sous Port-Arthur, la destruction du Varyag et du Koréetz à Tchémoulpo, le débarquement d’une armée japonaise en Corée. Ces nouvelles ont entretenu et même développé, malgré la démoralisante longueur de la traversée, la curiosité un peu anxieuse qui nous animait au départ. Elles ont mêlé aux visions tirées l’idée plus précise d’une contrée se rapprochant des nôtres et d’un peuple organisé et armé comme nous.

Le premier aspect de ce pays tant désiré me produit un profond désappointement. Entre la mer noirâtre et le ciel gris, au pied d’une ligne de collines dont la cime se confond avec les nuages rapides, s’étend le port de Kobé ; il apparaît, vu du bord, comme une succession interminable de petites maisons sans couleur aux toits de tuiles grises, toutes de même construction et de dimensions identiques ; quelques grands hangars interrompent çà et là ce fouillis uniforme. Je ne me souviens pas d’avoir vu ailleurs un spectacle aussi monotone, sauf peut-être en passant dans le train de Douvres au-dessus des cités ouvrières de Clapham et de Brixton, à l’entrée de Londres.

Le sifflet de la chaloupe à vapeur nous convie au débarquement ; dix minutes plus tard, elle accoste au quai de la concession étrangère. La topographie de la ville est beaucoup moins compliquée que ne le fait prévoir son apparition lointaine. Une grande artère traverse d’abord Kobé, la cité commerçante, puis Hiogo, le faubourg industriel. Chaque maison est une boutique ; derrière la table qui sert de devanture et les sépare du public, les marchands se tiennent accroupis à côté d’un petit brasero d’étain, seul système de chauffage employé dans ces structures de bois et de papier. Partout on est accueilli par le même sourire, imprimé sur les traits du visage par une habitude éternelle, et qui paraît faire partie du costume comme le kimono ou les chaussettes fourchues.

Peu d’animation dans cette rue de la Paix japonaise : quelques Européens passent au trot de leur pousse-pousse (on dit ici kourouma), de rares Japonais marchent sur les cotés de la voie en rasant les maisons. Leurs vêtements semblent presque un uniforme, tant ils diffèrent peu d’un individu à l’autre ; ils sont gris ou noirs pour les bourgeois, bleu foncé pour les ouvriers et les coolies, kimono long chez les premiers, veste et pantalon chez les autres. Les femmes de toute condition portent également le kimono à petites raies gris foncé et noir. Aucune couleur vive ou claire ne vient jeter une note plus gaie dans cette similitude presque funèbre sous le ciel terne, entre les maisons grises. Seuls, quelques enfants, bariolés comme les oiseaux des tropiques, se tiennent à côté de leurs parents sur le seuil des échoppes, immobiles et graves, et ressemblant plutôt à des poupées à vendre qu’à des êtres vivants. À l’entrée de Hiogo, le spectacle change ; c’est l’heure de la sortie des ateliers, une longue théorie d’hommes sombres se presse dans la rue. Ils marchent silencieux, la tête baissée. On n’entend ni les rires ni les discussions d’ouvriers européens ; aucun autre son que le bruit sourd et rythmé des guétas, — les sandales de bois japonaises, — retentissant sur le pavé.

La pluie m’oblige à écourter ma promenade et à gagner un abri. Je vais attendre le départ de la chaloupe dans la salle de lecture de l’Oriental Hotel. Vainement je cherche quelques nouvelles de la guerre en parcourant les journaux, lorsque soudain un mouvement se produit dans la salle. Tout le monde se précipite aux fenêtres sous lesquelles passe en courant un coolie armé d’un trousseau de sonnettes ; il distribue à tous les passants qu’il rencontre une dépêche que le Kobé Herald vient de recevoir et s’est hâté d’imprimer sur de petits carrés de papier que les Japonais appellent gogaï. Le portier apparaît bientôt dans la salle et donne aux assistants les feuilles encore humides.

La population anglo-saxonne de l’hôtel, réunie là pour le thé, pousse trois hurras qui font trembler les vitres : Port-Arthur est pris. La nouvelle est stupéfiante, car aucune armée japonaise n’a pu encore débarquer dans la péninsule de Liaotoung. Je ramasse le supplément pour lire le texte de la dépêche. Ce n’est pas un télégramme officiel. On annonce simplement de Tchéfou qu’un navire affrété par un journal de Londres s’est approché à quelques milles de la ville. N’ayant vu aucun mouvement en dehors du port, il en conclut que les Russes ont abandonné la place. Cette information ridicule a néanmoins trouvé créance auprès du public trop bien disposé qui m’entoure. Sa joie est si amusante que je me laisse persuader à rester jusqu’au soir pour assister à la procession triomphale que la population va organiser après le coucher du soleil.

Au dehors, la rue s’est en effet transformée comme par magie. Le magicien n’est d’ailleurs autre que le chef de police. Il a donné l’ordre de pavoiser : les maisons se sont enluminées de drapeaux, et des banderoles aux couleurs nationales grimpent autour des poteaux télégraphiques qui bordent la chaussée. Tout cet appareil n’a pu réussir à muer en enthousiasme le calme des habitants. C’est avec une sérénité parfaite qu’ils contemplent peu après une centaine d’enfants et de voyous qui constituent le cortège officiel. En tête un orphéon strident écorche de pseudo-marches militaires ; le troupeau se presse derrière ; chacun porte une lanterne de papier colorié et suit les musiciens en silence ; des pétards tirés par une arrière-garde de coolies remplacent les acclamations de ces manifestants muets. Quelques Anglais n’ont pourtant pas dédaigné de se mêler à la procession et rugissent des banzaï (vivat) inspirés plus encore par le whiskey que par leur sympathie pour les alliés du Royaume-Uni.

Ce spectacle lasse définitivement des splendeurs de Kobé, et c’est avec joie qu’on retrouve le salon familier du paquebot.


Baie de Tokio, 16 mars.

Avant l’aube, nous entrons dans la baie de Tokio par un temps clair et froid. La lumière se fait peu à peu ; le profil de la côte sort de m’ombre, se précise, et tout à coup, au-dessus de la ligne foncée des collines, séparé du monde inférieur par une ceinture de buée grise, se révèle le cône royal du Foudji[1]. Le disque rouge du soleil d’hiver monte à l’horizon ; ses pâles rayons atteignent la neige du sommet, et la montagne sacrée apparaît toute dorée comme sur les vieilles laques du Japon d’autrefois. On comprend alors que les Nippons l’aiment, leur Foudji, qui se dresse au centre de l’empire, tout près de la capitale qu’il garde comme une sentinelle vigilante et immuable.

Dans ce pays pénétré par les réformes étrangères qui n’ont rien respecté ni des mœurs, ni des traditions nationales, le flot de l’invasion s’arrête au pied du Foudji. Seul il reste inattaquable et inviolé, image à jamais vivante des siècles du passé…

Un coup de sirène strident nous ramène à la réalité présente. Notre paquebot appelle l’attention du stationnaire japonais qui doit l’accompagner au passage des mines sous-marines semées en travers de la baie au commencement de la guerre. L’entrée du chenal est barrée par cinq petits îlots artificiels construits après l’expédition du commodore Perry. On y a élevé des batteries rasantes absolument démodées et presque inutilisables aujourd’hui.

La défense efficace est assurée par les ouvrages construits à terre ; on ne parvient à les distinguer que difficilement grâce aux hauteurs plus élevées qui forment écran en arrière.

Notre guide approche. C’est un mauvais petit vapeur en bois, peint en guerre et décoré du pavillon militaire à rayons rouges. Il n’a pourtant pas l’air bien belliqueux lorsqu’il précède à une allure ralentie notre gros steamer de six mille tonnes. Un quart d’heure plus tard, il signale que la zone dangereuse est franchie et met le cap sur le port de Yokosouka en nous laissant poursuivre notre route vers Yokohama.


Yokohama, 17 mars.

Certains partisans de la paix universelle affirment que les peuples soumis au régime de la conscription ne peuvent plus faire la guerre : les forces vives de la nation seraient bouleversées au point d’en arrêter la vie. Je ne conseillerais pas aux promoteurs de cette théorie d’en venir chercher en ce moment la consécration au Japon : ils risqueraient d’y éprouver de graves désillusions. Jamais contrée n’a présenté un aspect plus calme et plus tranquille que l’empire du Soleil levant depuis qu’il a déclaré la guerre à la Russie.

Les formalités imposées aux voyageurs qui débarquent ont été simplifiées à l’extrême aujourd’hui à Yokohama. Aucun passeport n’est réclamé et la visite médicale jadis si méticuleuse est passée maintenant au pas de course, encore plus vite qu’à Kobé.

Les inspecteurs de la douane ne se donnent pas la peine de faire ouvrir les bagages et se contentent de la simple affirmation des voyageurs lorsqu’ils leur demandent s’ils possèdent des armes à feu ou de la contrebande de guerre. Quelle différence avec les douaniers transvaaliens pendant la guerre sud-africaine, qui bouleversaient les malles de fond en comble, saisissaient les vieux journaux servant à l’emballage ; puis, s’attaquant aux voyageurs eux-mêmes, retournaient leurs poches, et, finalement, leur marquaient à la craie une croix blanche dans le dos, pour indiquer qu’ils avaient été bien fouillés !

Dès qu’il a quitté le petit pavillon en brique rouge de la douane impériale, le passager a terminé ses rapports avec les fonctionnaires japonais. Des deux côtés de la jetée, les paquebots amarrés limitent la vue, mais lorsqu’on arrive sur le « Bund » (on appelle ainsi le quai de la concession étrangère), le champ visuel devient libre et l’on aperçoit la vaste baie de Yokohama couverte de bateaux. D’abord, tout près de terre, l’innombrable flottille des embarcations de pèche, plus loin les paquebots des grandes lignes européennes et américaines (car aucune n’a cessé ni même diminué ses services avec le Japon), puis des cargo-boats de toute nationalité.

Le commerce a été si peu affecté par les événements récents, que les Compagnies japonaises elles-mêmes, au mépris de rencontres possibles avec des navires de guerre ennemis, continuent à transporter, sous pavillon japonais, des passagers et des marchandises. La plus grande partie de la flotte commerciale a été réquisitionnée par l’État pour les transports de troupes ; quelques-uns des vaisseaux les plus rapides ont été même utilisés comme croiseurs auxiliaires. Pour remplacer les vides causés par les demandes du Gouvernement, les armateurs ont dû eux-mêmes s’adresser aux Compagnies étrangères et c’est ainsi que les Sociétés de navigation japonaises emploient un matériel flottant considérable naviguant sous les couleurs allemandes ou norvégiennes. Elles ont néanmoins dû interrompre les services les plus exposés, comme la grande malle d’Europe et les lignes de Corée. On apprend pourtant aujourd’hui que l’ « Osaka Chosen Kaïcha » vient de rouvrir une de celles-ci et a envoyé un de ses bateaux à Guensan.

À terre l’impression de calme et de travail paisible se continue dans les rues encombrées de chariots et de coolies. N’était la course rapide des kouroumas et le trottinement des petites mousmés sur leurs socques de bois, on pourrait se croire loin du théâtre de la guerre, dans un des ports de la flegmatique Hollande.

Après avoir traversé dans toute sa longueur la voie principale de la ville, on atteint une gare assez primitive, d’où partent, toutes les heures, les trains qui font en cinquante minutes le trajet de Yokohama à Tokio. Les wagons sont bondés de Japonais joyeux et rieurs qui parlent tous à la fois, se lèvent à chaque station et se plient en deux, les mains croisées sur le ventre, pour saluer les voyageurs qui montent dans le compartiment.

Mais voici la capitale ; sur la grande place devant la station, c’est la même foule qu’à Yokohama, insouciante et active. Un bataillon est rangé en face de la station et attend l’arme au pied le moment de monter dans le train qui le conduira à Hirochima d’où les affrétés le transporteront à Tchémoulpo. Les hommes, quoique petits, ont fort belle allure dans leurs longues capotes bleu foncé toutes neuves, avec leurs sacs gris qui disparaissent sous les bidons, les gamelles et les outils de campagne revêtus de gaines noires et luisantes. Ils paraissent s’émouvoir fort peu de leur départ ; d’ailleurs personne ne fait attention à eux, et les Européens qui descendent du perron de la gare paraissent intéresser bien davantage les badauds de la capitale que leurs braves petits compatriotes qui vont affronter sur le continent les obus et la dysenterie. À Paris, les pacifiques sections qui vont relever la garde à l’Élysée ou à la Banque de France ont un bien autre succès.

Ma première visite est pour la Légation de France où je vais m’enquérir des démarches à faire pour suivre les opérations militaires. La gare en est séparée par le quartier central de la ville et mon itinéraire, après m’avoir fait passer par le faubourg populeux de Chimbachi, me conduit le long de l’enceinte de la résidence impériale.

L’aspect de Tokio donne une idée exacte de l’état social du pays. Passé en quelques années de la féodalité à une monarchie constitutionnelle, le Japon d’aujourd’hui nous montre à peu près ce qu’eût été la France des premiers Valois soumise sans transition au gouvernement de M. Loubet. Avant la restauration impériale de 1867 il n’y avait que deux classes dans la population, les nobles et leurs vassaux d’une part, la plèbe de l’autre. La fortune était très inégalement répartie entre quelques gros propriétaires et la foule misérable ; la réclusion absolue du Japon n’avait pas rendu possible le développement d’une bourgeoisie commerçante et aisée. Lors de l’abolition des privilèges, les bilans des daïmios (grands vassaux), firent retour à l’État, et comme depuis les trente-sept ans de l’ère nouvelle aucune classe intermédiaire n’a pu se former ni s’enrichir, il en résulte que l’argent est uniformément et parcimonieusement réparti entre tous les habitants de l’empire. Aussi à Tokio, il n’existe pas de maisons. On n’y voit que des masures et des palais gouvernementaux.

La ville, d’ailleurs, est d’origine récente. Au milieu du siècle dernier, elle n’était constituée que par le château du Chôgoun autour duquel étaient disséminés de nombreux villages. Lorsque le souverain vint prendre la place de son ancien maire du palais, toute une population de courtisans et de fonctionnaires l’accompagna ; les villages se soudèrent plus ou moins pour former l’agglomération actuelle. Frappé de la pauvre apparence de sa capitale, l’empereur, pour y remédier, réserva, autour de sa résidence, un vaste quartier où il fut interdit d’élever des constructions en bois : on espérait ainsi faire bâtir quelques maisons en pierre. Malheureusement, personne n’avait de quoi en faire les frais. Les nobles étaient ruinés, les hauts fonctionnaires ne touchaient qu’un salaire d’instituteur primaire européen, et les rares négociants enrichis s’étaient fixés dans les villes industrielles et les ports où leurs affaires les retenaient. Le quartier élégant, destiné à rivaliser avec les vieilles capitales de l’Occident, n’est encore qu’une succession de terrains vagues semés de tas d’ordures. Les abords du Palais Impérial, dont les escarpes de rochers bruts, couronnées de pelouses et de pins tordus, ne manquent ni d’originalité, ni même d’une certaine majesté barbare, ne peuvent se comparer qu’au glacis des fortifications de Paris. De loin en loin, dans ce désert malodorant découpé par les lignes de tramways, se dressent les lourdes bâtisses que le Gouvernement a édifiées à grands frais pour donner asile aux ministres et à leurs bureaux. Toutes du même type, ces espèces de casernes en brique rouge témoignent, elles aussi, du penchant trop hâtif des Japonais nouveau jeu pour l’architecture européenne.

Pour le voyageur préoccupé des seules questions matérielles, le plus grave inconvénient de Tokio est son incommensurable étendue, qui lui permet de disputer à la capitale russe son sobriquet de « Ville aux magnifiques distances ». Cet ennui est au moins doublé par le manque de moyens de communication. Les voitures, à Tokio, n’existent pas plus que les maisons, et pour les mêmes causes. Les tramways électriques, au contraire, sont fréquents, mais tellement bondés d’indigènes qu’un étranger qui s’y compromettrait risquerait fort de « perdre la face. »

Les tractions animale et mécanique faisant défaut, reste la traction humaine. Elle est représentée par des coolies vêtus de gros bleu et coiffés d’une espèce d’abat-jour de paille. Ils s’attellent à leur kourouma à deux roues et détalent avec une rapidité extraordinaire. Les Parisiens connaissent ces véhicules pour les avoir vus aux dernières expositions ; mais si une course de quelques dizaines de mètres sous le soleil des bords de la Seine offre une agréable récréation, il n’en est pas de même des voyages entrepris dans les rues de Tokio durant l’hiver japonais. En vain on tente, avec une capote à ressorts et un tablier de toile cirée, de lutter contre la bise et la pluie mêlée de neige ; on est bientôt transi de la tête aux pieds.

C’est dans cet état que j’arrive enfin à la Légation dont les bureaux sont installés dans l’ancienne demeure du comte Okouma, le grand tribun de la Diète. Le meilleur accueil m’y attend : ma demande sera transmise demain au quartier général et, dans deux ou trois jours, je recevrai le permis qui me donnera le droit d’accompagner les armées japonaises. Cette assurance est le meilleur des réconfortants et m’aide à supporter gaiement les tribulations du retour à Yokohama.


18 mars.

Ce matin, un petit facteur tout souriant m’a remis une lettre de Tokio. J’y ai trouvé un carré de papier couvert de caractères chinois et de cachets administratifs : c’est le fameux permis que j’enfouis immédiatement dans mon portefeuille et qui désormais ne me quittera plus. Dans une lettre jointe au document officiel, on m’annonce que je n’ai plus qu’à attendre l’ordre d’embarquement, et on me conseille, pour certains détails, d’aller prendre des renseignements à l’Impérial Hotel à Tokio. Je m’y rends le jour même et n’ai pas à me repentir de ma visite, car c’est là le seul endroit du Japon qui rappelle à la réalité et où l’on entende parler de la guerre.

L’Impérial Hotel est, en effet, le domicile actuel des représentants de la race à la destruction de laquelle M. d’Estournelles de Constant consacre ses efforts : j’ai nommé les correspondants de guerre. Une soixantaine de journalistes anglais et américains se sont abattus sur le caravansérail, campent à trois ou quatre dans les chambres et attendent, en buvant des cocktails, le moment de partir pour le « front ». Vêtus de khaki, les jambes enroulées dans des bandes molletières et coiffés de casquettes de voyage, ils donnent l’impression de gens dont les malles sont bouclées et qui vont partir par le premier train. Il en est, hélas ! bien autrement, et la fougue des belliqueux reporters a dû fléchir devant la lenteur et la minutie de l’état-major japonais. Le départ est chaque jour remis, et il ne reste d’autre consolation aux malheureux que de se lamenter et de raconter leur infortune. Il est vrai qu’elle est complète et que la future expédition de Corée ne promet pas d’être folâtre pour les amateurs.

Voici la note remise aux intéressés par le Ministère de la Guerre, et qui est venue à bout des optimismes les plus robustes :


Circulaire à l’usage de MM. les Correspondants militaires.


Le Ministère de la Guerre n’a épargné et n’épargnera aucun effort pour faciliter aux distingués représentants de la presse étrangère leur mission d’accompagner les troupes japonaises et de rendre compte de la marche des opérations. On s’efforcera également de veiller à leur confort. Mais le futur théâtre des opérations militaires manque presque totalement de voies de communication et de ressources naturelles, de sorte que les autorités militaires se verront obligées de se réapprovisionner entièrement au Japon en se servant de routes défectueuses. Ainsi, en raison des grandes difficultés qu’offrira le service de l’intendance, le Ministère de la Guerre craint de ne pouvoir réaliser qu’en partie son désir sincère de pourvoir aux besoins des représentants de la presse.

Les mesures suivantes ont été prises à ce sujet :

1o Il est regrettable que la situation actuelle ne permette pas de faire transporter les bagages des correspondants dans des conditions satisfaisantes. En conséquence, il leur est conseillé d’affréter un navire qui les débarquera au point qui leur sera indiqué par les autorités militaires japonaises ;

2o Le Ministère de la Guerre sait que les représentants de la presse éprouveront des difficultés à porter sur eux suffisamment d’argent dans la zone des opérations actives ; mais comme il est interdit par les règlements aux employés militaires d’accepter en dépôt de l’argent des particuliers, et que les postes militaires peuvent accepter des fonds, mais non en rendre le montant aux intéressés pendant la campagne, il ne reste d’autre alternative aux correspondants que de porter sur eux tout l’argent dont ils auront besoin ;

3o Les autorités militaires se feront un plaisir de distribuer aux représentants de la presse des rations de campagne, si la demande leur en est faite. Mais comme il est impossible de fournir toute autre nourriture, il leur est conseillé de se faire suivre d’une cantine dont le concessionnaire devra se conformer à un règlement spécial ;

4o En cas de blessure ou de maladie, les correspondants seront soignés gratuitement par les médecins militaires et dans les hôpitaux de campagne ;

5o Les bagages des correspondants, dont le poids ne devra pas dépasser le maximum fixé pour les officiers, seront, en cas de nécessité, transportés par les soins des autorités militaires dans la zone des opérations actives.

Aux exigences de cette circulaire viennent s’en ajouter de nouvelles qui font l’objet de notes quotidiennes. On est arrivé à imaginer pour les reporters un équipement si extraordinairement complet que leur départ comportera des difficultés sensiblement égales à la mobilisation d’un corps d’armée. Ils doivent se procurer, en outre, un interprète, un domestique et deux chevaux, l’un pour l’interprète, l’autre pour son patron. Lorsque tout est prêt, il n’y a plus qu’à attendre le bon plaisir des autorités.

L’état-major a divisé les correspondants en plusieurs fournées de quinze à vingt, d’après l’ordre de leurs demandes au Ministère, et donné à chacun un numéro d’ordre indiquant son tour de départ par rapport aux autres groupes. C’est le seul renseignement accordé aux infortunés sur leur destinée future, qu’ils attendent ainsi catalogués, comme des colis en consigne dans une gare. Ils ne savent qu’une chose, c’est qu’ils partiront un jour, mais ignorent la date de leur embarquement, le mode de transport qu’on leur fera subir, la fraction de l’armée à laquelle ils seront attachés et jusqu’à la destination qu’on leur donne.

Voilà pourquoi les couloirs de l’Imperial Hotel dégagent et dégageront longtemps encore une forte odeur de whiskey et pourquoi aussi retentissent dans le bar de fréquents jurons en langue anglaise.


19 mars.

J’ai résolu de tenter moi-même la fortune à l’état-major et je me suis rendu chez le général Osagaoua, pour qui j’ai apporté de Paris une lettre de recommandation. Je me suis fait accompagner par un interprète japonais, ancien drogman du consulat de Yokohama dont on a reconnu les services en lui octroyant une décoration du Cambodge, pays dont il ignore la situation géographique et peut-être l’existence.

Le général m’a reçu dans son bureau, qui m’a rappelé par sa simplicité spartiate la salle de police à Saint-Cyr : quatre murs blancs, une table, deux chaises et c’est tout. Le général Osagaoua, qui revient de Corée où il accompagnait le marquis Ito, est le premier Japonais que je n’ai pas vu sourire. Son officier d’ordonnance essaie vainement de converser avec moi en français et j’ai recours à mon interprète pour exposer ma requête : « Quand vais-je partir pour l’armée ? » Là-dessus une conversation animée s’engage entre les Nippons ; elle se prolonge pendant un quart d’heure, et je m’attends à une réponse intéressante, lorsque l’homme au ruban cambodgien s’adresse enfin à moi :

— Le général dit qu’il faut attendre.

— Et quoi encore ?

— C’est tout.

Et, malgré mes efforts, je ne peux rien tirer de plus des trois anabaptistes.

Je commence à comprendre l’état d’esprit qui règne à l’Imperial Hotel.


21 mars.

L’attente inactive est toujours désagréable ; elle le devient surtout lorsqu’on ignore quand elle prendra fin ; c’est notre cas. Pour tuer le temps, Tokio offre peu de ressources, et Yokohama moins encore. Quand on a visité les temples de la capitale, fait le tour des théâtres et des maisons-de-thé, on a épuisé toutes les distractions. Aussi ai-je appris avec joie l’annonce d’un spectacle nouveau, l’ouverture de la Diète. Cette année, les événements donnent à la cérémonie un caractère particulièrement solennel. Toutes les places réservées aux étrangers ont été retenues depuis longtemps ; je ne pourrai assister à la séance et devrai me contenter de voir défiler dans la rue le cortège impérial.

Bien avant l’heure fixée, une foule compacte forme la haie entre la résidence et le palais de la Diète, grand édifice de plâtre et de bois construit provisoirement jusqu’au jour lointain où les ressources budgétaires permettront d’ajouter un numéro à l’affreuse collection des casernes en briques rouges. Les députés et les pairs arrivent un à un, cahotés dans leurs kouroumas ; ils portent tous un frac, une paire de lunettes et un chapeau haut de forme. Cet accoutrement ne leur est pas familier ; il leur donne un air gauche et artificiel qui évoque les théories de Darwin sur l’origine des espèces. Le peuple ne paraît pas les voir ; il est recueilli et anxieux, car le Mikado, que l’on aperçoit rarement en public, va bientôt se montrer à ses sujets.

On sait que l’empereur Moutsouhito se rattache par une lignée ininterrompue de souverains à la déesse qui détacha une parcelle du soleil pour mouler la terre que ses descendants ont gouvernée depuis. La vie anachorétique que les monarques du Nippon ont menée depuis plusieurs siècles n’a fait qu’augmenter l’atmosphère mystérieuse et sacrée qui les a toujours entourés : oser lever les yeux sur l’empereur était encore, dans les premières années du règne actuel, un crime puni de mort. Aujourd’hui, le Mikado a abandonné l’hermitage de Kyoto et son existence contemplative pour prendre en main les affaires de l’État ; il reçoit des étrangers à sa table, voyage en chemin de fer et inaugure des hôpitaux. Néanmoins, le culte populaire subsiste, et, lorsque entre deux pelotons de cavaliers apparaît le landau démodé, tiré par quatre chevaux étiques, un grand souffle d’angoisse courbe les nuques. Pas un cri, pas une exclamation ne viennent rompre l’imposant silence.

L’empereur a passé, les têtes se relèvent. L’imagination est décidément une belle chose, et il faut qu’elle ait bien du pouvoir pour qu’un dieu puisse impunément revêtir cet uniforme si semblable à celui des sergents de ville.


22 mars.

La vision rapide des députés japonais se rendant à leurs délibérations m’avait inspiré la noble intention d’étudier la politique intérieure du pays, et de démêler les divers partis en présence. Un des membres les plus anciens de la colonie étrangère m’ayant assuré qu’il se livre à ce travail depuis quinze ans et qu’il n’y a jamais rien compris, je me suis rendu compte de ma présomption et j’ai abandonné mon projet.

Pour me dédommager, j’ai voulu visiter les vieilles capitales, Kyoto et Nara. Un officier d’état-major auquel je faisais part de celle résolution, il y a quelques jours, l’a accueillie par des cris de paon :

— Vous pouvez recevoir voire ordre de départ d’une heure à l’autre, et si vous êtes en province à ce moment, vous manquerez le convoi et ne pourrez rejoindre l’armée.

Cet argument me parut décisif et me replongea dans mon ennuyeuse oisiveté.


2 avril.

Aucune nouvelle du théâtre de la guerre ne vient nous distraire. Sur mer, on s’observe, on se bombarde à grande distance sans résultat. En Corée, la marche pénible vers le nord se continue lentement ; on est encore loin des premier éclaireurs russes. D’ailleurs, nous n’avons pour nous renseigner que de très rares comptes rendus officiels et les feuilles anglo-japonaises de Yokohama, dont l’impartialité est plus que suspecte. Aussi attendait-on avec impatience les articles plus désintéressés de la presse européenne. Aujourd’hui, nous avons vu avec joie entrer en rade un paquebot portant le premier lot de journaux français parus depuis le commencement de la guerre.

La sympathie que notre presse exprime pour la Russie paraît fort naturelle ; il n’en est pas de même des pronostics ultra-optimistes qui l’accompagnent généralement et que semblent avoir inspirés les déclarations faites par quelques officiers russes aux correspondants de Saint-Péterbourg. Le mépris souverain avec lequel on y parle des Japonais n’est pas de bon augure pour ceux qui vont les combattre. Rien n’est plus dangereux que d’estimer son adversaire au-dessous de sa valeur. L’histoire militaire a de tous temps vérifié ce vieil axiome, et il n’est pas besoin de remonter bien loin pour en trouver un exemple frappant.

Les prophètes russophiles ne donnent pas beaucoup d’arguments pour justifier leur aveugle confiance, mais il en est un qu’ils affectionnent et répètent à satiété : « Voyez, disent-ils, la carte du monde ; regardez l’immense empire russe à côté du minuscule Japon. Que peuvent quelques îles contre celle masse énorme et compacte qui s’étend sur deux continents ? Elle n’en fera qu’une bouchée. » S’il fallait qu’un des belligérants s’emparât du territoire entier de son adversaire, la question de superficie jouerait, en effet, un rôle capital ; mais il s’agit simplement d’occuper la Corée et la Mandchourie. Pour une pareille lutte, sur un théâtre d’opérations relativement restreint, ce sont des hommes et non des kilomètres carrés qu’on emploiera. À ce point de vue, la supériorité de la Russie est moins écrasante. Sa population est de cent trente millions dames environ ; celle du Japon, près de deux tiers moindre, ne compte que quarante-sept millions d’habitants. Mais ce chiffre est sensiblement égal à celui de l’Allemagne et bien supérieur à celui de la France, puissances que tout le monde considérerait comme parfaitement capables de se mesurer victorieusement avec l’empire moscovite.

La Russie prétend pouvoir mettre sur pied, en temps de guerre, six millions d’hommes ; une proportion semblable entre la population et l’armée donnerait pour le Japon deux millions deux cent mille soldats, ce qui représente un contingent respectable. Mais ce ne sont là que des chiffres théoriques qui ne pourront être appliqués en réalité à cause des difficultés de réapprovisionnement en vivres et en munitions. La Mandchourie est une province pauvre ; les Russes, en temps de paix, sont obligés d’y concentrer des dépôts considérables de farine américaine pour l’entretien des garnisons ordinaires ; il sera donc impossible d’y trouver les ressources nécessaires à des armées importantes. Le Japon, malgré sa flotte nombreuse de transports et d’affrétés, éprouvera bien des difficultés à nourrir ses troupes ; ce sera bien pis encore pour la Russie, dont le seul moyen de communication avec sa base de ravitaillement est la ligne du Transsibérien, à voie unique, encore interrompue au passage du Baïkal. Cette seule considération l’obligera à limiter l’effectif de l’armée qu’elle mettra en présence de l’ennemi.

D’autres difficultés, avec lesquelles les Russes seront également forcés de compter, contribueront à rétablir dans une certaine mesure l’équilibre numérique entre les belligérants. Le grand empire continental, souffrant de l’étendue même de son territoire, se verra forcé de maintenir pendant toute la durée de la guerre des corps d’observation sur ses frontières d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et de Roumanie, et de laisser un contingent important en Transcaucasie. Quant aux confins de l’Afghanistan, non seulement aucun homme n’en sera retiré, mais on assure même, aux dernières nouvelles, que des troupes supplémentaires y seront envoyées et que le général Tchierpinsky, le vainqueur des bandes mandchoues en 1901 et un des meilleurs généraux du Tsar, accompagnera les renforts au Turkestan.

Ainsi la Russie devra surveiller une ligne frontière longue de plusieurs milliers de kilomètres et se tenir prête à parer à toute éventualité de quatre côtés différents : vers les Balkans, l’Arménie, la Perse et les Indes. De plus, à l’intérieur même de son vaste empire, des révoltes toujours possibles immobiliseront encore une partie de ses forces. La Finlande, les provinces de la Baltique, la Pologne même subissent impatiemment le joug moscovite et si elles ne lui résistent pas ouvertement, c’est grâce aux formidables garnisons entretenues sur leur territoire par le gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peut-être changeraient-elles d’attitude si l’étau se desserrait, et il est fort improbable qu’on tente l’aventure, quelle que soit la tournure prise par les événements eu Extrême-Orient.

Le Japon, au contraire, se trouve à l’abri de tout danger de cette nature ; aucune frontière territoriale ne l’affaiblit, aucune nouvelle complication extérieure ne le menace. À l’intérieur du pays, aucun soulèvement n’est possible, car tous les Japonais, depuis le Mikado lui-même jusqu’au plus misérable coolie, sont prêts à tout sacrifier pour triompher de l’ennemi commun. C’est une guerre nationale, que le peuple a voulue et qu’il soutiendra jusqu’au bout. La pénétration en Corée, qu’on envisage généralement comme une des causes de la lutte actuelle, n’en est en réalité que le prétexte. On l’a souvent représentée comme le résultat d’une politique prévoyante, désireuse d’assurer au pays surpeuplé un débouché immédiat. Rien cependant n’est moins exact, car l’empire n’est nullement acculé à une nécessité de ce genre. L’île de Yéso et le tiers au moins de la grande île de Hondo (toute la partie septentrionale) peuvent recevoir encore des millions d’habitants. La densité de la population pour toutes les autres provinces, grâce au système de petite culture, presque de culture maraîchère, de tous les pays à riz, s’élève à plus de cent cinquante âmes par kilomètre carré. Les districts septentrionaux de Hondo susceptibles d’être exploités d’une manière identique, ne comptent que soixante-quatorze habitants par kilomètre carré, la moitié seulement de toutes les régions méridionales : il y a là de la place pour six millions et demi de personnes. Quant à Yéso, son climat ne se prête pas, il est vrai, à l’installation de rizières, mais toutes les céréales d’Europe et les arbres fruitiers y réussissent parfaitement. Actuellement cette île est presque inhabitée : elle ne compte que cinq habitants par kilomètre carré ; pourtant sa superficie représente le sixième de l’étendue totale de l’empire.

On voit donc que le Japon possède sur son propre sol des terrains suffisants pour faire face à un accroissement de population considérable, sans avoir besoin d’établir avant de longues années des colonies nouvelles sur le continent. C’est ailleurs qu’il faut chercher le véritable motif de la guerre actuelle. L’orgueil national, commun à tous les peuples jeunes ou transformés par des réformes ou des révolutions, a seul déterminé le Japon à combattre la Chine autrefois et la Russie aujourd’hui. Il ne fait en cela que se conformer à la loi qui régit les nations à qui des progrès rapides ont donné soudainement une puissance nouvelle. Ainsi la Hollande au xvie siècle, à peine affranchie du joug espagnol, se lança à la conquête des mers. La Prusse, dès qu’elle eut été érigée en royaume, se constitua une armée solide, avec laquelle Frédéric II put tenir tête à la coalition formidable des trois plus grandes puissances militaires de son temps. Plus tard, la République française, après avoir repoussé l’invasion, jeta ses jeunes bataillons à travers l’Europe. Enfin, l’Allemagne consacre par la guerre étrangère son unité si lentement et si patiemment accomplie.

Le Japon suit aujourd’hui l’exemple de ses devanciers. Il n’accepta pas facilement les réformes brutales qui remplacèrent en quelques années une féodalité querelleuse par un Gouvernement constitutionnel, les armures et les deux sabres des samouraï par des fusils à répétition, et les jonques de guerre par des cuirassés et des torpilleurs. Il fallut qu’on le menaçât sans cesse de l’exemple de la Chine violée par les barbares en 1860 et qu’on lui promît une puissance égale à celle des États occidentaux. Dès qu’il crut l’avoir obtenue, il lui en fallut la sanction. Il essaya ses forces sur l’édifice vermoulu de l’empire du Milieu. La facilité même de sa victoire le désappointa. Il brûlait de se mesurer avec un ennemi plus digne de lui, car la campagne de 1894 avait été pour lui ce que la guerre du Danemark fut, trente ans auparavant, pour la Prusse rajeunie. Le commandant d’un de nos paquebots me racontait à ce sujet la réponse caractéristique d’un pilote japonais qu’il félicitait de la victoire de Weï-Haï-Weï.

— Nous ne serons contents, lui dit le sujet du Mikado, que lorsque nous aurons vaincu l’Allemagne sur terre et l’Angleterre sur mer.

Cet adversaire que cherchaient les Japonais, les événements ne devaient pas tarder à le mettre en face d’eux. Au lendemain même du traité de Chimonoceki, la Russie, se dressant devant eux, les obligea à abandonner le fruit de leur victoire. La rage au cœur, le Japon céda, mais il n’oublia pas. L’occupation de Port-Arthur par son nouvel ennemi vint encore augmenter sa rancune, et on peut dire que du jour où la croix de Saint-André flotta pour la première fois sur les collines du Liaotoung, arrosées trois ans plus tôt par le sang japonais, la guerre devenait absolument inévitable. Le Gouvernement mikadonal tenta vainement d’apaiser l’opinion publique ; il ne put résister au flot qui menaçait de l’engloutir. Des sociétés secrètes russophobes se constituèrent, les jours des ministres temporisateurs n’étaient plus en sûreté. Les autorités durent se borner à retarder la rupture avec la Russie, pour avoir le temps d’achever leurs préparatifs militaires et maritimes.

Aujourd’hui le sort en est jeté, la nation est satisfaite, la lutte est ouverte. Mais cette guerre qu’il a tant désirée, le Japon se rend compte du danger qu’elle entraîne. Il sait que c’est un duel à mort dont il sortira vainqueur ou brisé. Le peuple tout entier a conscience de la force de son adversaire. Il n’a plus la gaieté insouciante qu’on remarquait pendant la guerre de Chine, car son patriotisme n’est pas de ceux qui s’évanouissent en chansons, en manifestations et en forfanterie. Il est sobre, calme et silencieux ; il a quelque chose d’obstiné, qui montre que la volonté de toute la nation se concentre sur un but unique : c’est celui qui provoque les grands sacrifices et produit les héros.

Tous les hommes voudraient combattre ; on voit les vieillards et les enfants se lamenter de ne pouvoir suivre les soldats à l’armée. Un ancien cavalier, nommé Kato, qui s’était présenté, sans succès, comme volontaire, vient de se suicider. Des jeunes gens, qui ne peuvent encore être enrôlés et désirent au moins voir leurs camarades à l’œuvre, se sont offerts connue boys aux correspondants de journaux ; ils ne demandent pas à être payés, la certitude d’aller en Corée suffit à les rendre heureux. Pendant la mobilisation de la division de Tokio, les casernes se trouvant trop exiguës, on cantonna des troupes dans les quartiers voisins des baraquements. Les habitants considéraient comme un honneur d’en héberger le plus possible. Il y a quelques jours, au cours de la traditionnelle tournée que chaque voyageur fait aux temples des Chôgouns, je remarquai que les rues les plus pauvres du quartier de Chiba étaient bondées de soldats ; on m’affirma que c’était à la suite de réclamations nombreuses qu’on les avait logés là, et que les pauvres hères du misérable faubourg s’étaient plaints de la faveur qu’on témoignait aux parties les plus riches de la ville en y cantonnant tous les réservistes.

Près des vieilles pagodes existe un lieu de pèlerinage que je trouvai encombré de fidèles : c’est le cimetière où reposent les restes de quarante-sept chevaliers qui s’ouvrirent le ventre, il y a quelque trois siècles, pour venger la mort du chef de leur clan. Leur mémoire est vénérée jusqu’à ce jour, et je traversai avec peine le grand jardin où s’élèvent les stèles funéraires. Une foule de soldats s’y pressait. Leurs regards suivaient la fumée grise de l’encens que les femmes brûlent sur les tombeaux en l’honneur des héros d’autrefois ; ils devaient penser que s’ils trouvent un jour la mort dans les rizières de Corée ou les forêts de Mandchourie, la postérité leur rendra de semblables honneurs ; eux aussi recevront alors des offrandes qui réjouiront leurs âmes dans les cieux. Aucun sort ne leur paraît plus beau, et c’est gaiement qu’ils s’entassent dans les trains qui les emportent vers les champs de bataille. Pendant le parcours, on les voit, serrés contre les fenêtres des wagons, regarder une fois encore leur beau pays, tout couvert des fleurs roses des cerisiers, et là-bas au loin, derrière les collines bleues, le cône neigeux du Foudji tutélaire qui veille sur l’île sacrée.

Il y a cinq cent mille de ces braves petits soldats et derrière eux toute une nation ardente qui ne demande qu’à combler les vides que les balles causeront dans leurs rangs. Une telle armée, un tel peuple ne sont pas à dédaigner. Les Russes et leurs amis feraient bien de s’en souvenir.


8 avril.

Depuis quelques jours, la subdivision militaire de Tokio est en pleine mobilisation ; le spectacle n’est pas nouveau pour les habitants. La capitale, en effet, est le chef-lieu de deux divisions : la garde impériale et la première division de ligne. La garde a été mobilisée avant la déclaration de guerre et fait actuellement partie avec les deuxième et douzième divisions de l’armée, qui opère en Corée sous les ordres du général Kouroki. Il est même assez étrange que l’on ait fait choix à ce moment d’un corps dont le centre est en même temps la résidence des légations et d’une importante colonie étrangère. Il est plus surprenant encore que l’attaché militaire et les agents russes ne se soient aperçus de rien, qu’ils n’aient pas averti leur gouvernement en temps utile pour que la garnison de Port-Arthur fût sur ses gardes.

En ce moment, c’est la division de ligne qui s’apprête à partir ; elle est commandée par un membre de la famille impériale, le prince Fouchimi. J’ai déjà dit le calme, l’indifférence même des soldats et le dévouement jaloux de la population civile. J’ai essayé de connaître l’ordre de bataille des troupes, seul moyen de se rendre compte exactement de l’effectif des colonnes envoyées sur le continent. On sait que l’armée japonaise peut rudimentairement être divisée en deux parties : l’active et sa réserve d’une part, l’armée territoriale de l’autre. Pour la première fraction on est fixé ; la réserve sert simplement à porter les bataillons actifs sur le pied de guerre, puis à les compléter au fur et à mesure des pertes. Le problème, en ce qui concerne la territoriale, est plus délicat.

Comment les unités de seconde ligne sont-elles employées ? Sont-elles réparties entre les divisions actives, ou les groupe-t-on pour former des divisions indépendantes dont l’existence est cachée au public ? C’est ce que tous les officiers japonais auxquels j’ai posé la question ont refusé de m’apprendre.

J’ai manifesté alors l’intention de me rendre à Oudjina, le port d’embarquement des troupes. Mais on m’a averti qu’un pareil voyage pourrait amener les autorités à me retirer mon permis. Un de nos collègues qui en revient n’a rien pu voir, a été suivi constamment par une meute d’agents de police ; on l’a même arrêté plusieurs fois.

J’ai remarqué que depuis que j’ai parlé de mobilisation on se montre encore plus défiant à mon égard que par le passé. Je n’ai pu obtenir de visiter aucun établissement militaire, même pas le collège des Cadets qu’avant la guerre on montrait à tout venant. Il y a quelques jours, j’ai constaté avec surprise que ma correspondance m’arrivait en deux lots à vingt-quatre heures d’intervalle ; le premier contenait les journaux et les cartes postales, le second tous les plis sous enveloppe. Ce fait s’étant reproduit à chaque courrier, j’en ai été amené à conclure que je ne suis plus le premier à lire mes lettres et que la police désire recueillir avant moi les nouvelles de la santé de mes amis de France. Aussi me vois-je contraint de ne plus rien envoyer en Europe que par la malle française et de porter moi-même ma correspondance à bord.


13 avril.

Chaque fois qu’une délégation de correspondants de guerre est venue réclamer au quartier général des renseignements sur notre hypothétique départ, l’officier de service a dit :

— Bientôt, je regrette.

Puis il dédommageait les visiteurs d’un sourire. Devant la mauvaise humeur croissante des quémandeurs, on a jugé que le sourire n’était plus suffisant et on l’a accompagné d’une tasse de thé vert et de cigarettes. Ce moyen de conciliation a rapidement épuisé son effet, et l’état-major a invité à plusieurs reprises un certain nombre de mes collègues à des déjeuners japonais dans la maison-de-thé la plus renommée de Tokio. Je n’ai jamais été convié à ces agapes, car on ne me considère pas encore, malgré mon permis, comme un véritable correspondant de guerre. Dans l’esprit japonais, pour jouir des prérogatives attachées à cette qualification, il faut deux conditions dont je ne remplis aucune : la première est d’être anglo-saxon, la seconde consiste à habiter l’Imperial Hotel.

Cependant plusieurs articles indignés ayant paru ces jours-ci dans les feuilles de Yokohama, on a voulu parer le coup en nous faisant inviter par le ministre de la Maison Impériale, M. Tanaka, à un garden-party au palais de Chiba, une des résidences de Sa Majesté Mikadonale.

Le caractère officiel de cette fête m’a valu de ne pas être oublié et j’ai reçu ce matin un beau morceau de carton blanc portant comme en-tête le chrysanthème doré et noirci de caractères indéchiffrables pour moi.

Je me suis trouvé forcé de faire appel aux lumières de mon interprète médaillé du Cambodge avec lequel j’étais resté en termes un peu froids depuis qu’il s’était si bien moqué de moi chez le général Osagaoua, M. Matsounami, c’est le nom du polyglotte s’est plié en deux, et a enlevé son chapeau, sans que j’aie pu savoir si c’était à moi ou à la fleur sacrée que s’adressait le salut mi-européen, mi-japonais. Puis, après avoir aspiré l’air d’un sifflement bref, il m’a annoncé que j’étais convié pour trois heures à Chiba ; la redingote et le chapeau haut de forme sont de rigueur ;


14 avril.

Le garden-party est la forme de réception la plus répandue au Japon depuis l’introduction des mœurs occidentales. On l’emploie surtout lorsque des Européens doivent se rencontrer avec des Nippons et il faut avouer que cette innovation présente un progrès incontestable sur les anciens dîners de cérémonie. Indépendamment du goût culinaire très différent des deux races, il y a une autre question fort délicate à trancher. Si l’on dîne à la japonaise, l’obligation de s’accroupir pendant des heures sur des nattes devient un supplice pour nos membres rapidement ankylosés ; il est tout aussi pénible pour un Japonais de s’asseoir à une table, les jambes ballantes du haut de sièges trop élevés. Le garden-party, avec un buffet devant lequel on peut manger debout, offre la meilleure solution du problème ; il donne en outre la possibilité d’une prompte retraite à ceux qui goûtent peu un contact prolongé avec des gens dont le plus souvent ils ne comprennent pas la langue.

Telles sont les causes de la faveur dont les garden-parties ont toujours joui dans l’empire du Soleil-Levant ; Elles ne suffisent pourtant pas à expliquer la folie qui s’empara des Japonais pour ce genre de fêtes il y a environ six ans. On en vit une qui dura cinq jours consécutifs. D’autres se tinrent en plein hiver par la neige ; on alluma des braseros pour réchauffer la gaieté et les membres également gelés des infortunés convives. Des négociants ne possédant pas de jardin ont donné un soi-disant garden-party à bord de chalands amarrés l’un à l’autre, et couverts de tentes.

L’engouement pour les garden-parties n’est pas unique en son genre. Dans son excellent ouvrage intitulé Choses du Japon, M. Chamberlain a établi la chronologie de ces accès de frénésie inexpliqués, dont le seul précédent historique est la folie des tulipes aux Pays-Bas pendant le xviie siècle.

1873 fut l’année des lapins. Il n’existait pas de ces petits rongeurs au Japon. Aussi, lorsqu’ils furent importés comme curiosité, on en offrit des prix incroyables ; mille yens ont été payés à plusieurs reprises pour un seul spécimen ; on vit journellement des spéculations sur les lapins se montant à quatre et cinq cents yens.

L’année suivante, 1874, le Gouvernement établit un impôt de capitation sur les lapins ; les prix tombèrent rapidement, et les malheureux spéculateurs en lapins se virent ruinés d’un jour à l’autre.

1874 et 1875 furent les années des combats de coqs. En 1882-1883, l’impression de dictionnaires et d’autres ouvrages par souscription fut à l’ordre du jour. Beaucoup de ces entreprises littéraires prirent un caractère frauduleux et donnèrent de l’ouvrage aux cours de justice. En 1883, on fonda également un nombre incalculable de Sociétés savantes. Puis vinrent les sports athlétiques en 1884 et 1885. En 1880 et 1887, ce fut le tour de la valse et des funérailles gigantesques. Pendant ces deux années, il y eut également dans le monde officiel une épidémie qui reçut le nom de « rougeole allemande », manie d’imiter tout ce qui était allemand. En 1888, on se transporta sur un tout autre terrain en mettant à la mode l’hypnotisme, les tables tournantes et la lutte à main plate. L’année 1889 vit en même temps la fondation de nombreuses Sociétés par actions et un retour général à toutes les anciennes coutumes japonaises avec accompagnement de manifestations anti-étrangères. Cette année et les suivantes marquent la période de réaction au cours de laquelle le tsarévitch Nicolas fut assailli à coups de sabre dans les rues d’Otsou et ne dut la vie qu’au dévouement et à la présence d’esprit de ses coolies de kourouma. En 1893, toute la population s’enthousiasma pour la chevauchée du colonel Foukouchima à travers la Sibérie ; la lecture des journaux de l’époque peut seule donner une idée de la frénésie populaire. En 1896, collections de timbres ; en 1899, bustes et statues. Enfin, en 1901, promenades monstres pour enfants et ouvriers. Un des principaux journaux organisa une excursion à Tokio pour cent vingt mille individus. Mais, lorsque cette multitude s’approcha de la ville, la police ne permit qu’à cinq mille personnes de continuer leur route, et des émeutes s’ensuivirent. Un pique-nique de proportions plus modestes fut offert à trois cent quatre-vingts masseurs aveugles qui s’en allèrent voir (?) les pruniers en fleur de Souguita et furent attachés l’un à l’autre par une longue corde à la façon des alpinistes.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Cette digression nous a emmenés fort loin du palais de Chiba, à la porte duquel un kourouma me déposa à l’heure fixée. Le soleil ne s’est pas rendu à l’invitation de son arrière-petit-neveu ; mais tous les correspondants sont là, solennels et corrects. Ils ont quitté, pour des redingotes, les vestes khaki et se tiennent en rangs d’oignons devant un nombre égal de Japonais tout aussi corrects. Ces messieurs sont décorés à l’extrême. Les journalistes anglais et même quelques américains portent des brochettes de médailles à rubans multicolores, qui témoignent de leur présence à de nombreuses hécatombes d’Afghans et de Soudanais ; nos hôtes nippons remédient à la quantité par la qualité : ils n’ont qu’une rosette, mais elle est d’un diamètre imposant, et les rayons rouges, sur le fond de soie blanche, lui donnent un air de roue de carrosse. Personne ne se parle d’un groupe à l’autre ; un silence de mort règne sur la fête.

Le palais est de construction récente et d’architecture occidentale ; des planchers cirés ; au mur des tentures dont le mauvais goût trahit l’origine californienne ; pas de meubles, mais, sur une cheminée, deux jolis vases en cloisonné servent de cache-pois à des érables nains dont les feuilles commencent à rougir.

Les rares Japonais qui parlent anglais et français s’emploient à rompre la glace entre les deux sociétés, mais le succès de leurs efforts reste médiocre. Pendant une éclaircie, on nous conduit au jardin dont une musique militaire fait bruyamment retentir les échos. Ce jardin est encore plus mesquin que le palais lui-même. Il est de dimensions restreintes et dessiné à la mode japonaise. Les sentiers étroits et sinueux se faufilent entre de gros rochers et de petits arbustes, fort jolis sans doute à examiner de près, mais qui, seraient mieux à leur place sur une étagère qu’en pleine terre. On n’a planté ici aucun des merveilleux arbres fruitiers qui sont maintenant en pleine floraison et recouvrent le Japon d’un duvet rose et blanc. Le paysage est limité par une gigantesque usine à gaz, concession peut-être excessive faite aux tendances démocratiques de la population de Tokio.

Nous nous étions réfugiés à l’angle le plus éloigné du parc pour échapper à la cacophonie de l’orchestre. On nous rappelle pour la collation servie dans une aile du bâtiment principal. Le Mikado paraît vouloir affirmer dans son menu, comme dans l’adresse qu’il a lue l’autre jour à la Diète, ses bons rapports avec les puissances européennes. Le principe de la cuisine est français, mais, en guise de hors-d’œuvre, on nous présente des harengs fumés de Hambourg, puis un baril de caviar qui rappelle ]e temps où Saint-Pétersbourg et Tokio vivaient en paix. Des montagnes de sandwichs au jambon attestent l’alliance britannique, et je peux voir aux narines dilatées de deux reporters italiens que l’ail, cher au royaume méditerranéen, n’a pas été banni de tous les mets. Enfin quelques pâtisseries viennoises paraissent un juste hommage rendu au doyen des monarques régnants. Un seul pays n’est représenté par aucun plat, c’est le Japon.

Nous faisions honneur à ce pot-pourri culinaire, lorsqu’un des chambellans entra en coup de vent et nous annonça la destruction du Pétropavlovsk par la flotte de l’amiral Togo. Les Nippons, qui connaissaient la nouvelle depuis le matin et contenaient difficilement leur joie, lui donnèrent alors libre cours. Cette explosion d’allégresse était fort excusable ; je dois avouer que je goûtai beaucoup moins les larmes de crocodile qu’un de ces messieurs se crut obligé de verser sur le sort de l’amiral Makharoff et de son malheureux équipage.

Sur cette fâcheuse impression nous allions prendre congé, mais on nous retint pour nous grouper devant un appareil photographique. Cette mesure était, paraît-il, indispensable, et c’est seulement après plusieurs poses qu’on nous rendit notre liberté.


30 avril.

Encore quinze jours d’attente vaine. On m’a officiellement désigné pour la seconde colonne de correspondants. La première est partie il y a près de quinze jours, et nous savons qu’elle a débarqué à Tchinnampo en Corée.

Ce matin, les attachés militaires qui doivent accompagner la première armée ont à leur tour quitté Tokio. Leur départ a donné lieu à une cérémonie dont les Japonais étaient exclus. Le personnel des légations et les colonies étrangères de la capitale s’étaient donné rendez-vous dans la salle d’attente de la gare pour prendre congé des officiers, dont beaucoup habitent Tokio depuis longtemps. La France est représentée par le lieutenant-colonel de cuirassiers Corvisart, très connu ici pour le contraste ironique que sa haute taille et sa brillante armure offrent avec les petits soldats nippons aux revues de gala. Un autre officier français, le capitaine d’artillerie Payeur, doit également faire partie de la colonne : actuellement détaché comme instructeur à l’arsenal de Séoul, il se joindra à ses collègues en Corée.

La destination du transport sur lequel les attachés prendront passage à Modji est encore inconnue : le combat, qui se déroule depuis quelques jours autour de Widjou, paraît pencher en faveur des Japonais et permettra probablement aux officiers étrangers de débarquer à l’embouchure du Yalou à Youngampo, peut-être même à Antoung.

Nous sommes serrés à étouffer dans la salle exiguë ; on a peine à rejoindre ceux qui partent et nous serrent une dernière fois la main en nous souhaitant pour bientôt une chance semblable à la leur. Plusieurs correspondants essaient en vain de jouer des coudes pour armer leurs kodaks ; la cohue les comprime inexorablement, ne leur laissant d’autre ressource que de crayonner quelques profils sur leurs manchettes de toile blanche.

Cependant le chef de gare vient implorer les voyageurs ; l’heure du départ approche et l’encombrement de la ligne ne permet pas de le retarder. Toute la foule dévale l’escalier en bois qui fléchit sous cette masse inusitée. Les attachés sautent sur les marchepieds du train déjà en mouvement ; un gros-major suisse est presque laissé sur le quai.


Je regarde avec envie le dernier wagon disparaître derrière les postes d’aiguillage. Quand pourrai-je, moi aussi quitter la maudite capitale et ne plus trouver à l’état-major le sourir, la tasse de thé et le : « Bientôt, tous mes regrets », dont on m’a gratifié hier encore.


6 mai.

Les événements réalisent les vœux du Japon. Après la victoire navale qui coûta aux Russes un cuirassé et leur meilleur amiral, les communications officielles nous ont appris coup sur coup le passage du Yalou, la défaite du corps de Zassoulitch et enfin l’heureux débarquement de la deuxième armée en Mandchourie.

Le trait caractéristique de ces premières opérations est leur exacte coïncidence avec la période correspondante de la guerre sino-japonaise. Stratégiquement, nous voyons les armées du Mikado prendre terre aux mêmes points, et marcher de la même manière que celles qui les ont précédées il y a dix ans. Tactiquement, nous retrouvons à la bataille du Yalou, avec des effectifs plus importants sans doute, le même fractionnement des forces, le même dispositif de combat, la même coopération d’une division navale légère, qui furent employés le 26 octobre 1894. Il n’y a décidément rien de neuf sous Je Soleil-Levant.

À notre point de vue, il n’y a qu’un fait à retenir, c’est que l’arrivée de la deuxième armée à Pitséouo sera peut-être le signal de notre prochain départ.


10 mai.

Puisqu’il m’est impossible d’assister à la guerre et de me rendre compte de sa préparation, j’ai voulu voir l’institution qui s’y rattache le plus. J’ai demandé et obtenu assez facilement de me faire expliquer le fonctionnement de la Croix-Rouge japonaise par un de ses délégués. Avec l’esprit de méthode habituel aux Nippons, M. Hirayama, le fonctionnaire chargé de me piloter, m’a d’abord fait une petite conférence à son bureau, puis il m’a conduit à l’hôpital que la Société possède à Tokio.

De toutes les institutions qui ont suivi l’invasion étrangère, la Croix-Rouge est celle dont les Japonais sont le plus fiers et cette fierté est légitime. La Société, malgré sa fondation relativement récente (elle ne date que de 1878), compte actuellement six cent mille souscripteurs, soit un membre par soixante-quinze habitants.

— Un pareil résultat, dit M. Hirayama en se rengorgeant dans son kimono noir, n’a de procèdent dans aucun autre pays du monde. Il s’explique par l’infatigable activité dont a fait preuve notre président, le comte Sano, et l’appui qu’il a trouvé de la part du gouvernement et de la famille impériale, toujours prêts à favoriser les œuvres d’humanité et de charité.

En écoutant parler ainsi mon interlocuteur, je me souviens de ce que m’ont dit sur le même sujet des Européens qui habitent le pays depuis longtemps.

La prospérité de la Croix-Rouge japonaise a été rapide, il est vrai ; mais la charité et l’humanité n’ont rien à y voir. C’est dans une intention exclusivement politique que la Société a été fondée d’abord, développée ensuite. Dès que les premières réformes eurent donné au Japon l’apparence d’un état de civilisation moderne, l’orgueil des Nippons s’est trouvé froissé des droits que les premiers traités assuraient aux Européens ; ils considéraient comme une honte la présence sur leur sol des tribunaux consulaires ; tous leurs efforts ont tendu à s’en affranchir et à rendre les étrangers comme les indigènes justiciables des cours japonaises. L’établissement d’un Code pénal, calqué sur le nôtre par un jurisconsulte français, M. Boissonnade, fut un premier pas vers ce but ; la fondation de la Croix-Rouge les en rapprocha encore davantage et décida peut-être les puissances à céder aux demandes du Japon.

Tel est le principal, peut-êlre le seul mobile auquel obéissaient les promoteurs de la Croix-Rouge, car l’humanité est un sentiment que les Japonais ne connaissent pas. Les jaunes sont doués d’un système nerveux bien moins sensible que les blancs et les noirs ; ils se montrent indifférents à la souffrance chez eux comme chez autrui. Parmi les réformes que les sujets du Mikado ont admis le plus difficilement, il faut placer la suppression de la torture ; leur conseiller, M. Boissonnade, a dû, pour faire bannir la question des geôles japonaises, employer non seulement la persuasion mais encore la menace. Personne ne comprenait la raison d’être de cette réforme.

Je me souviens encore d’un fait divers banal qui m’a permis de constater, lors de mon passage à Kobé, ce trait du caractère japonais. Un malheureux coolie qui travaillait à décharger des marchandises sur un paquebot fit un faux mouvement et tomba au fond de la cale ; on le ramena mourant sur le pont. Un sampan le transporta à la jetée où l’attendait une civière ; les brancardiers inexpérimentés mirent longtemps à charger le blessé et à se mettre en marche. La foule qui se pressait autour d’eux éclatait de rire à la vue de leurs mouvements maladroits sans se soucier des gémissements du moribond.

Le Gouvernement a employé tous les moyens dont il disposait pour assurer à la Croix-Rouge des ressources et faire affluer les cotisations, tâche difficile s’il on fui, car le Japonais n’est pas riche et tient énormément au peu qu’il possède.

« Le haut patronage de Sa Majesté, dit M. Hirayama, a pour notre Société une signification toute particulière. L’empereur, d’essence divine, ne dispense jamais pareille faveur aux associations philanthropiques de toutes sortes, connue cela se passe dans les autres monarchies (ici mon hôte esquissa une légère moue de dédain) ; nous sommes seuls à en jouir. Aussi demandez à n’importe lequel des membres de la Croix-Rouge japonaise pourquoi il y a adhéré, la réponse sera invariablement la même : parce qu’il faut aimer les soldats que l’empereur et l’impératrice aiment si chèrement, ou encore : parce que nous avons une dette envers nos souverains et qu’il faut la payer en secourant nos soldats. »

En dehors de cette réclame qu’il fait ainsi à la Croix-Rouge, le Mikado lui a donné les moyens pratiques de s’assurer de nombreux adhérents en chargeant les représentants de l’autorité de les recruter dans chaque région. Les gouverneurs de province furent appelés à Tokio ; le marquis Ito prit la parole et leur expliqua quelle avait été l’intention de l’empereur et de l’impératrice en plaçant la Société sous leur haut patronage ; il leur parla de l’état florissant des Sociétés de la Croix-Rouge d’Europe, montra combien leur aide était nécessaire pour obtenir le concours du peuple tout entier. Les gouverneurs répondirent aussitôt qu’ils feraient tous leurs efforts pour se conformer aux désirs de Leurs Majestés. C’est de ce jour que date l’identification des organes administratifs de l’État avec la représentation locale de la Société de la Croix-Rouge. L’émulation des préfets donna les plus heureux résultats ; pendant la seule année 1888, celle qui suivit les instructions du marquis Ito, le nombre des membres fut quintuplé.

Un moyen de propagande plus ingénieux encore fut imaginé peu après : des décorations devaient être décernées aux bienfaiteurs de la Société. Une cotisation modeste donne droit à un ruban. Quelques dollars de plus permettent d’attacher à la boutonnière une rosette dont le rayon croît en raison directe du nombre des piastres versées. Pour deux cents yens, le disque de moire atteint la taille d’une pièce de cent sous. Pour cinq cents, elle approche de la soucoupe. Ceux qui vont jusqu’à mille yens obtiennent en plus l’insigne honneur d’assister aux réunions du comité, présidées par un membre de la famille impériale. Ainsi la plus modeste petite bourgeoise de province, à condition que son mari paie, peut admirer de près les princesses du sang, et quelquefois même voir l’impératrice en personne.

Quelle que soit l’intention qui a présidé à la fondation de la Croix-Rouge et les méthodes employées pour recueillir des fonds, le résultat n’en est pas moins digne d’éloges.

L’argent a été employé de la manière la plus judicieuse. Laissant au service de santé militaire le soin d’assurer le fonctionnement des ambulances sur le théâtre de la guerre, la Société a su se borner au rôle moins glorieux mais tout aussi utile d’organiser les secours aux blessés sur le territoire même du Japon. C’est ainsi que depuis le début de la campagne actuelle, elle concourt à l’évacuation par mer des blessés et des malades et les répartit entre les hôpitaux qu’on a ouverts dans tout le pays pour les recevoir.

Pour le transport par mer, la Croix-Rouge dispose de deux navires-hôpitaux grâce à une convention passée avec la « Nippon-Yousen-Kaïcha » ; ces bateaux le Hakouai-Marou et le Kosaï-Marou peuvent contenir chacun deux cent huit malades. En outre, la Société envoie des médecins et des infirmiers à bord des navires-hôpitaux de l’armée et des transports employés pour ramener les blessés ; ce personnel soulage le service des médecins militaires et a donné entière satisfaction.

Au Japon même, en vue de la période de concentration des troupes et du retour des convois de blessés, la Société a obtenu l’autorisation de construire des locaux dans les gares de chemin de fer où des soins sont donnés aux soldats et où on leur offre du thé, des gâteaux, des cigarettes, des mouchoirs et des cartes postales.

Les hôpitaux régionaux sont bâtis lorsqu’il en est besoin avec du bambou et de la paille de riz, matériaux qu’on trouve partout en abondance et à vil prix. Ils dispensent la Société de s’encombrer de locaux inutilisés en temps de paix. Les ouvriers japonais parviennent en moins d’une heure à élever des baraquements de dimensions respectables. Les bambous enfoncés dans la terre forment les piliers ; le plancher, les murs, le toit sont constitués de nattes de paille attachées par des cordes également en paille de riz.

Le seul hôpital de la Croix-Rouge existant dès le temps de paix est celui de Hakouaïcha, dans le quartier d’Azabou que j’ai visité hier après-midi. Son rôle pendant la guerre est secondaire. Il est surtout destiné à instruire et exercer dès le temps de paix le personnel, médecins et infirmiers. Aussi les malades sont-ils pour la plupart payants. Il y a quatre classes dont la dernière seule est admise gratuitement.

La construction n’a pas coûté à l’architecte de grands frais d’imagination. Il a simplement copié les plans de l’hôpital d’Heidelberg. Les nombreux pavillons séparés les uns des autres permettent aux malades de jouir tous des beautés d’un magnifique jardin. Le bâtiment a été inauguré en 1891.

Je n’énumérerai pas toutes les salles que l’on m’a fait visiter. La propreté méticuleuse et l’esprit ordonné des Japonais y trouvent leur emploi. Tout est parfait, même le caractère des malades ; les plus gravement atteints retrouvent un pâle sourire pour accueillir les visiteurs.


12 mai.

L’importance croissante prise par les sports athlétiques dans l’éducation militaire en Europe m’a conduit à examiner les jeux physiques en honneur au Japon. Wellington n’a-t-il pas déclaré que le cricket et le football avaient formé les vainqueurs de Waterloo.

En dehors du tennis, du base-bail et de la bicyclette importés d’Occident pour le plus grand malheur des parcs de Tokio abîmés par les vélodromes, les Japonais ont leurs jeux nationaux que l’engouement pour les choses d’Europe n’est pas encore parvenu à ébranler. Les plus répandus sont la lutte et l’escrime.

Il y a deux sortes de luttes, la lutte ordinaire et le jiou-jitsou. La première est l’apanage d’une corporation spéciale soumise depuis des siècles à des traditions qui lui sont propres ; les lutteurs professionnels sont les seuls Japonais auxquels on permette encore de porter le chignon proscrit depuis la restauration impériale. Ils se distinguent aussi du reste de la population par leur haute stature et leurs proportions gigantesques entretenues grâce à un régime alimentaire particulier ; en cela ils se rapprochent de leurs collègues d’Europe.

La situation sociale des lutteurs ne peut mieux se comparer qu’à celle des toreros en Espagne. Leurs succès auprès de la partie féminine de la population et surtout des guéchas sont proverbiaux ; ces amours, loin d’être désintéressées, constituent pour ces messieurs une source de revenus qu’ils ne dédaignent pas.

J’ai assisté la semaine dernière à un tournoi qui a mis aux prises la troupe de Tokio et celle d’Osaka. Un grand cirque a été construit dans le quartier des théâtres ; bien avant l’heure, tous les gradins sont occupés par la foule accroupie. L’arène est un cercle de quatre mètres de diamètre. Elle est recouverte d’un vélum. Les champions doivent, pour vaincre, jeter leur adversaire à terre ou le faire sortir de la circonférence qui limite le terrain du combat ; ils ont quarante-huit coups légaux à leur disposition. Après une parade des deux troupes, l’impresario, d’une voix dolente, donne lecture du programme, et le premier groupe se prépare au combat. Nus jusqu’à la ceinture, qu’entoure un tablier de couleur, les concurrents jettent devant eux une poignée de sel destinée à leur porter bonheur. Puis après s’être salués en grimaçant, sur le signal de l’arbitre, ils se jettent l’un sur l’autre et s’empoignent par les épaules. Le croc-en-jambe étant parfaitement licite, les deux lutteurs s’arc-boutent en écartant les pieds, front contre front comme deux béliers en bataille. Le public observe un silence religieux ; on n’entend que le souffle oppressé des adversaires dont les muscles se gonflent de plus en plus. Soudain une poussée un peu plus vive désunit le groupe figé jusqu’alors et envoie le champion d’Osaka rouler sur le sable. Le public trépigne de joie, quelques amateurs lancent cannes et chapeaux dans l’arène ; le vainqueur ramasse ces objets et les rend à leur propriétaire en échange d’un cadeau en argent. Tout l’après-midi, les luttes se poursuivent, le public se passionne, applaudit, siffle sans partialité, et se livre souvent à de violentes manifestations contre les jugements de l’arbitre.

Le dernier combat met en présence les deux meilleurs représentants de Tokio et d’Osaka, la « Glycine d’Occident » contre la « Montagne d’Hitatchi ». La victoire du champion de Tokio déchaîne un enthousiasme furieux parmi ses compatriotes et nous emprisonne dans la salle longtemps encore après la fin du spectacle.

Le jiou-jitsou (traduction littérale : art de la souplesse) est le véritable sport national du Japon. Il n’est pas limité à un nombre restreint d’adeptes ; on l’enseigne dans des salles publiques, à Tokio et dans les grandes villes. Les écoles militaires possèdent toutes des professeurs de jiou-jitsou ; les agents de police sont également tenus de l’apprendre, et c’est à leur salle que mon interprète me conduisit pour me montrer un assaut entre deux lutteurs fameux.

Le principe du jiou-jitsou est de ne jamais employer la force mais de se servir, au contraire, de la force de l’adversaire. Dès que celui-ci pousse on appuie, on l’entraîne dans la direction de son effort jusqu’à ce qu’il ait perdu l’équilibre. Ainsi lorsqu’il donne un coup de poing, on l’évite d’un saut en arrière, puis on saisit le bras en le tirant à soi. Il suffît alors d’une simple opposition du pied contre la jambe de l’assaillant pour le jeter à terre. La passe n’est pas terminée ; on ne se contente pas, en effet, de tomber l’ennemi, il faut encore l’empêcher de se relever et de reprendre la lutte. Ce résultat est obtenu en comprimant une artère jusqu’à ce que le vaincu demande grâce.

Après avoir fait exécuter devant moi tous les coups réglementaires, on me demanda si je ne voulais pas essayer mes forces. J’acceptai et on me « matcha » avec un Nippon minuscule qui pouvait à peine lever les bras jusqu’à mes épaules. Confiant dans ma taille d’un mètre quatre-vingt-huit et mon poids de cent dix kilogrammes, j’empoignai mon antagoniste et comptai n’en faire qu’une bouchée en le soulevant de terre pour le retourner ensuite à ma convenance. J’en étais là de mes réflexions lorsque je me trouvai brusquement lancé en avant, la tête la première, et mesurai, sans savoir comment, la dimension des nattes. Le petit Nippon s’était sans cérémonie assis sur le corps de sa victime !

Cette démonstration pratique acheva de m’édifier sur les mérites du jiou-jitsou et je demandai à visiter la salle d’armes.

Autant j’avais admiré l’adresse et la finesse des lutteurs, autant l’escrime japonaise me parut gauche et brutale. Caparaçonnés comme des étudiants allemands à la « mensur », les combattants tiennent leur grand sabre de bambou des deux mains et tapent comme des sourds sur leurs adversaires. Ils ne déploient que de la force et ne font ni feintes, ni parades ; pour remédier à leur manque d’habileté, ils poussent des hurlements féroces destinés à les exciter eux-mêmes et à intimider leurs antagonistes. Quoique mes notions de contre-pointe soient des plus modestes, je réussis sans grande difficulté à prendre ma revanche de mon humiliation de tout à l’heure en arrêtant les grands gestes des sabreurs japonais par des coups de pointe et de manchette. J’ai pu, après ce succès, quitter les braves sergents de ville sans avoir trop compromis le prestige occidental.


18 mai.

La vie ordinaire de Yokohama est interrompue depuis trois jours. Les banques ont congé à neuf heures ; les boutiques européennes, chinoises et japonaises restent fermées toute la journée. Cette suspension de toutes les affaires est due au meeting sportif qui appelle la population au champ de courses. Les Anglais retrouvent là leur distraction favorite ; quant aux Nippons, la seule passion du jeu les y attire, car l’intérêt qu’ils portent à la race chevaline est plutôt négatif. On peut même affirmer que l’empire du Soleil-Levant est le pays dont les habitants montrent le moins de penchant pour l’équitation. La configuration du Japon et celle du Japonais concourent pour une part égale à ce résultat. La contrée, très montagneuse sur la plus grande parte de son étendue, n’offre que peu de plaines, et celles-ci sont entièrement occupées par les rizières. Les prairies et les pâturages n’existent pas. Il n’y a donc pas de terrains favorables à l’élevage, et la proportion des chevaux aux habitants est de trois pour cent, plus faible que partout ailleurs.

Le Japonais n’est pas bâti en cavalier ; son buste est aussi développé que celui des Européens, et c’est à la longueur restreinte de ses jambes qu’il doit l’exiguïté de sa taille. Le sempiternel accroupissement sur les nattes est responsable de cette déformation. Elle a frappé les hommes d’État du Mikado, qui viennent d’ordonner que les écoles soient pourvues de bancs et qu’on habitue les enfants à la position assise.

En attendant les bons effets de cette mesure gouvernementale, le nombre de Japonais sachant monter à cheval est minime et se limite à quelques habitants des grandes villes.

Dès le début de mon séjour au Japon, instruit par l’expérience des journalistes qui m’avaient précédé, j’avais acheté un des derniers chevaux que les exigences de la guerre eussent laissés sur le marché. Quoique cette acquisition eût été faite moins dans un but de distraction que pour être certain de me trouver monté au moment de l’embarquement, je fis souvent de longues promenades dans les environs de Yokohama. Malgré l’apparence placide de ma monture et ses allures modérées, les femmes et les enfants s’enfuyaient de loin à sa vue et s’enfermaient dans les maisons d’où ils me couvraient d’injures.

La rareté des chevaux était sans doute cause de cette frayeur ; leur qualité, d’ailleurs, est pitoyable, sans doute, en raison de l’impossibilité où les Japonais se trouvent depuis des siècles d’introduire du dehors un sang nouveau et régénérateur.

Depuis que le pays a été ouvert aux étrangers, le développement rapide de l’armée a fait ressortir la difficulté de remonter la cavalerie avec des éléments indigènes. On a tenté les plus grands efforts pour améliorer la race. Des étalons ont été achetés en Europe et en Amérique, et importés à grands frais ; mais jusqu’ici les croisements n’ont donné que des résultats médiocres.

La formation de la Société de courses a été accueillie favorablement par les Japonais ; chaque année elle enrichit le pays d’un lot de pouliches australiennes de demi-sang, car on ne saurait trouver de chevaux japonais capables de supporter l’entraînement, et il faut importer tous les animaux destinés à disputer les prix. Un de ces prix porte le nom de l’empereur, qui envoie à l’heureux propriétaire du vainqueur Une coupe en argent d’un goût exécrable.


Nikko, 28 mai.

Je me suis lassé des exigences de l’état-major, et, malgré ses avis, j’ai quille Tokio pour me détendre les nerfs dans le calme des sanctuaires et des forêts de Nikko. Oubliant mes misères, j’y menais une vie douce et paisible, bercé par le murmure des cascades de la montagne. Je passais mes journées à visiter les tombeaux des Chôgouns Tokougaoua el à me promener dans les temples chintoïstes et bouddhistes qui, malgré la différence de culte, voisinent pacifiquement et se partagent sans jalousie les offrandes des touristes.

J’attendais dans cette atmosphère mystique la grande procession du 3 juin, loin des événements du monde contemporain. Le bonheur, hélas ! ne dure pas ici-bas. Tout au bout de l’allée de cryptomérias géants qui fait suite au village, il y a une cabane en planches ; devant celle cabane, un train s’arrête chaque jour, et chaque jour il apporte les journaux de la capitale. J’ai commis l’imprudence aujourd’hui d’ouvrir une de ces feuilles et j’ai lu en caractères gras les mots suivants :

« Officiel. Après un combat terrible, la deuxième année a chassé les Russes des positions de Nanchan. Nos valeureuses troupes… » J’ai laissé tomber le papier, tous mes scrupules sont revenus ; en un quart d’heure ma malle est faite et je roule en kourouma vers la gare.


Tokio, 29 mai.

De la station d’Ouéno, je me rends directement à la Légation de France. Le ministre me reçoit en souriant :

— J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer.

— Partons-nous enfin pour l’armée ?

Le sourire de M. Harmand devient méphistophélique.

— Vous êtes trop pressé ; mais, si vous le désirez, le Gouvernement japonais vous invitera à une croisière en Corée, sur un de ses navires. Acceptez-vous ?

Sans demander d’explications plus amples, je réponds :

— Tout, plutôt que d’attendre plus longtemps à Tokio.

— Votre nom sera ce soir au Ministère de la Marine et vous partirez dans quelque jours. Bon voyage !

  1. Les noms japonais et chinois seront orthographiés d’après leur prononciation. On emploiera ici la phonétique française et non la phonétique anglaise, adoptée par de nombreuses publications et notamment par la plupart des journaux.