Journal de Barbier

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Journal de Barbier
Commentaires sur les mesures prises contre l’Encyclopédie par le Parlement

7 et 9 février 1759


Du 7 février, assemblée des Chambres, au sujet du Dictionnaire de l’Encyclopédie. Le Parlement n’a pas été satisfait, dit-on, des observations faites par les commissaires nommés par la Cour pour examiner les sept tomes qui ont été donnés au public ; et, en effet, l’ouvrage n’est pas facile. La Cour a arrêté que M. le president choisiroit personnellement deux théologiens d’une part et deux jurisconsultes d’une autre, pour faire cet examen, c’est-à-dire que ce grand bruit contre les encyclopédistes se terminera à rien, ce qui est une fausse démarche du Parlement, d’autant même que ce seroit entreprendre sur les droits du chancelier et du Conseil, et, en effet, on met actuellement sous presse le huitième volume de l’Encyclopédie qu’on commence à imprimer.

M. le chancelier a fait même une nouveauté, par rapport aux censeurs royaux. Il en a envoyé une liste au bureau de la librairie pour y être enregistrée, apparemment pour que les libraires ne reconnoissent point d’autres censeurs que ceux nommés par le chancelier, c’est-à-dire par le Roi.

Du 9 février, madame la duchesse d’Orléans, sœur de M. le prince de Conti et femme du premier prince du sang, est morte ce matin après une très-longue maladie, à l’âge de trente-deux ans. Elle étoit extrêmement aimée et respectée du public ; elle a conservé l’héroïsme jusqu’au dernier moment ; elle laisse M. le duc de Chartres, âgé de douze ans, et une princesse (Mademoiselle), âgée de neuf ans.

Le Parlement de Besançon (Franche-Comté) a été en grand mouvement pour empêcher la levée de la taxe en forme de don gratuit. Défenses de la percevoir, peine de mort, et des procédés violents contre M. de Boynes, intendant de la province et premier président. On a mandé d’abord quatre conseillers pour se rendre aux pieds de la Cour. La rébellion a toujours continuée, le Parlement est resté assemblé, les avocats ont cessé aussi leurs fonctions. On a renvoyé les quatre conseillers, et l’on a adressé au commandant de la province trente-deux lettres de cachet d’exil contre les plus mutins du Parlement. Il y en a même quatre d’arrêtés comme prisonniers d’État et vingt-huit exilés.

Arrêt de la Cour, toutes les Chambres assemblées, du 6 février, et exécuté dans la cour du Palais, le 10, au sujet du livre De l’Esprit et autres dénoncés lors de l’arrêt du 23 janvier, et qui a été imprimé avec celui du 28 janvier, et le réquisitoire de M. Joly de Fleury, premier avocat général, qui est fort beau et très-étendu.

M. l’avocat général, après avoir dit que la société, l’État et la religion se présentent au tribunal de la justice pour lui porter ses plaintes..., et qu’on ne peut se dissimuler qu’il n’y ait un projet conçu, une société formée pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer l’indépendance et nourrir la corruption des mœurs, il entra en matière : 1° Par l’examen des principaux endroits du livre De l’Esprit, qui sont condamnables ; 2° du Dictionnaire des sciences de l’Encyclopédie, dont il regarde le livre De l’Esprit comme l’abrégé, qui devoit faire honneur à la nation et qui en a fait l’opprobre par les maximes et les impiétés de tous les anciens auteurs, rédigées et mises dans un plus grand jour dans plusieurs articles ; 3° par l’examen des autres petits ouvrages dénoncés. D’où il conclut que tous les ouvrages de ces philosophes impies mériteroient que la Cour exerçât contre eux toute la sévérité de la puissance que le prince lui confie.

M. l’avocat général a néanmoins représenté à la Cour qu’il y a des cas où elle pouvoit suspendre cette juste sévérité, lorsque l’auteur a fait une retractation authentique de ce qu’il y a de répréhensible dans son ouvrage, ainsi qu’a fait l’auteur du livre De l’Esprit, par deux rétractations précédentes ou par une requête par lui présentée à la Cour, ainsi que le censeur ; ainsi qu’il ne s’agit plus que de prononcer contre le livre la flétrissure qu’il mérite.

Qu’à l’égard de l’Encyclopédie, l’immensité et l’importance des matières traitées dans les sept volumes demandoit un examen plus suivi, pour prendre un parti contre ses éditeurs et rédacteurs. Il seroit à propos de choisir un certain nombre de personnes sûres pour donner leur avis.

La Cour, vu le livre De l’Esprit, de 1758, de l’Encyclopédie, ou Dictionnaire des sciences, en sept volumes, le premier de 1751, et le septième de 1757, le Pyrronisme du sage, de 1754, la Philosophie du bon sens, de 1755, la Religion naturelle, de 1756, Lettres semi-philosophiques, de 1757, les Étrennes des esprits forts, de 1757, la Lettre au Père Berthier sur le matérialisme, de 1759, ensemble les rétractations et requêtes des sieurs Helvétius et Tercier, censeur, premier commis des affaires étrangères :

Ordonne que tous ces livres seront lacérés et brûlés par l’executeur de la haute justice, fait défenses à toutes personnes de composer, approuver, imprimer, distribuer aucuns livres ou écrits contre la religion, l’État et les bonnes mœurs, à peine d’être punis suivant la rigueur des ordonnances ; qu’il sera informé contre les auteurs, imprimeurs et distributeurs des six derniers écrits.

Et ayant égard aux requêtes desdits Helvétius et Tercier, et, usant à leur égard d’indulgence, leur donne acte de leur désaveu et rétractation de toutes les erreurs dont le livre De l’Esprit est rempli, et de la déclaration dudit Tercier qu’il n’entend plus à l’avenir examiner ni approuver aucuns livres.

Ordonne que les sept volumes de l’Encyclopédie seront mis entre les mains des sieurs Guéret, Tandeau, archidiacre de Paris, frère de M. le curé de Saint-Paul, et Bruté, curé de la paroisse Saint-Benoît, tous docteurs de la Faculté de théologie ; des sieurs L’Herminier, d’Outremont et Le Paige, anciens avocats en la Cour, du sieur Tingri, professeur de philosophie au collége du Plessis, Voland, professeur de philosophie au collége de Beauvais, Bonamy de l’Académie des Inscriptions, que la Cour a choisis pour donner leur avis sur lesdits sept volumes, lequel, rapporté au procureur général du Roi, étre par lui pris telles conclusions que de raison, et, par la Cour, ordonné ce qu’il appartiendra ; et cependant fait défenses à Durand, Briasson, David, Le Breton et à tous autres, de vendre aucuns exemplaires desdits sept volumes, sous telle peine qu’il appartiendra, etc. Fait en Parlement, les Chambres assemblées, le 6 février 1758

Voilà, comme l’on voit, une grande déclaration contre les philosophes de ce siècle, tant M. Helvétius que MM. Diderot et d’Alembert, éditeurs de l’Encyclopédie, et autres, qui ont travaillé à cet ouvrage, accusés de vouloir introduire le déisme et le matérialisme, et de troubler, par leurs pernicieux principes, la religion et l’État. Tout cela se réduit à faire brûler le livre De l’Esprit, dont il y a eu deux ou trois éditions sans aucune punition contre l’auteur ni le censeur, et, à l’égard de l’Encyclopédie, pour les sept volumes imprimés, à un examen très-difficile et très-long par neuf personnes, qui out toutes leurs occupations et qui s’assembleront difficilement. Cela aboutira tout au plus à ordonner des cartons, pour réformer les articles où il y aura des erreurs, que l’on délivrera à ceux qui ont les sept volumes, ce qui pourroit être un préjudice pour les libraires, et à contenir les auteurs pour les tomes suivants, car le huitième est actuellement sous presse. Quoi qu’il en soit, il auroit peut-être été aussi prudent de ne pas exposer avec éloquence, dans le discours de M. l’avocat général, les systèmes de déisme, de matérialisme et d’irréligion, et le venin qu’il peut y avoir dans quelques articles, y ayant bien plus de gens à portée de lire cet arrêt du 6 février, de trente pages, que de feuilleter sept volumes in-folio.

Depuis le décès de madame la duchesse d’Orléans, du vendredi jusqu’au jeudi 15 à minuit, il n’y a eu ni représentation d’opéra, ni bal sur le théâtre de l’Opéra, dont la salle est enclavée dans le Palais-Royal, quoique cette salle, pour l’Académie de musique, appartienne au Roi. On dit que M. le duc d’Orléans indemnisera les directeurs de l’Opéra.

Toutes les Cours souveraines et nombre de couvents ont été jeter de l’eau bénite sur le corps de la princesse, l’Université, le Parlement, la Chambre des Comptes, la Cour des Aides, celle des Monnoies, et les trésoriers de France. Parmi les ecclésiastiques, le chapitre de Notre-Dame.