Journal de Barbier
[Extrait]
On a mandé d’abord quatre conseillers pour se rendre aux pieds de la Cour. La rébellion a toujours continuée, le Parlement est resté assemblé, les avocats ont cessé aussi leurs fonctions. On a renvoyé les quatre conseillers, et l’on a adressé au commandant de la province trente-deux lettres de cachet d’exil contre les plus mutins du Parlement. Il y en a même quatre d’arrêtés comme prisonniers d’État et vingt-huit exilés.
Arrêt de la Cour, toutes les Chambres assemblées, du 6 février, et exécuté dans la cour du Palais, le 10, au sujet du livre De l’Esprit et autres dénoncés lors de l’arrêt du 23 janvier, et qui a été imprimé avec celui du 28 janvier, et le réquisitoire de M. Joly de Fleury, premier avocat général, qui est fort beau et très-étendu.
M. l’avocat général, après avoir dit que la société, l’État et la religion se présentent au tribunal de la justice pour lui porter ses plaintes…, et qu’on ne peut se dissimuler qu’il n’y ait un projet conçu, une société formée pour soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour inspirer l’indépendance et nourrir la corruption des mœurs, il entra en matière : 1° Par l’examen des principaux endroits du livre De l’Esprit, qui sont condamnables ; 2° du Dictionnaire des sciences de l’Encyclopédie, dont il regarde le livre De l’Esprit comme l’abrégé, qui devoit faire honneur à la nation et qui en a fait l’opprobre par les maximes et les impiétés de tous les anciens auteurs, rédigées et mises dans un plus grand jour dans plusieurs articles ; 3° par l’examen des autres petits ouvrages dénoncés. D’où il conclut que tous les ouvrages de ces philosophes impies mériteroient que la Cour exerçât contre eux toute la sévérité de la puissance que le prince lui confie.
M. l’avocat général a néanmoins représenté à la Cour qu’il y a des cas où elle pouvoit suspendre cette juste sévérité, lorsque l’auteur a fait une rétractation authentique de ce qu’il y a de répréhensible dans son ouvrage, ainsi qu’a fait l’auteur du livre De l’Esprit, par deux rétractations précédentes ou par une requête par lui présentée à la Cour, ainsi que le censeur ; ainsi qu’il ne s’agit plus que de prononcer contre le livre la flétrissure qu’il mérite.
Qu’à l’égard de l’Encyclopédie, l’immensité et l’importance des matières traitées dans les sept volumes demandent un examen plus suivi, pour prendre un parti contre ses éditeurs et rédacteurs. Il seroit à propos de choisir un certain nombre de personnes sûres pour donner leur avis.
La Cour, vu le livre De l’Esprit, de 1758, de l’Encyclopédie, ou Dictionnaire des sciences, en sept volumes, le premier de 1751, et le septième de 1757, le Pyrronisme du sage, de 1754, la Philosophie du bon sens, de 1755, la Religion naturelle, de 1756, Lettres semi-philosophiques, de 1757, les Étrennes des esprits forts, de 1757, la Lettre au Père Berthier sur le matérialisme, de 1759, ensemble les rétractations et requêtes des sieurs Helvétius et Tercier, censeur, premier commis des affaires étrangères :
Ordonne que tous ces livres seront lacérés et brûlés par l’exécuteur de la haute justice, fait défenses à toutes personnes de composer, approuver, imprimer, distribuer aucuns livres ou écrits contre la religion, l’État et les bonnes mœurs, à peine d’être punis suivant la rigueur des ordonnances ; qu’il sera informé contre les auteurs, imprimeurs et distributeurs des six derniers écrits.
Et ayant égard aux requêtes desdits Helvétius et Tercier, et, usant à leur égard d’indulgence, leur donne acte de leur désaveu et rétractation de toutes les erreurs dont le livre De l’Esprit est rempli, et de la déclaration dudit Tercier qu’il n’entend plus à l’avenir examiner ni approuver aucuns livres.
Ordonne que les sept volumes de l’Encyclopédie seront mis entre les mains des sieurs Guéret, Tandeau, archidiacre de Paris, frère de M. le curé de Saint-Paul, et Bruté, curé de la paroisse Saint-Benoît, tous docteurs de la Faculté de théologie ; des sieurs L’Herminier, d’Outremont et Le Paige, anciens avocats en la Cour, du sieur Tingri, professeur de philosophie au collège du Plessis, Voland, professeur de philosophie au collège de Beauvais, Bonamy de l’Académie des Inscriptions, que la Cour a choisis pour donner leur avis sur lesdits sept volumes, lequel, rapporté au procureur général du Roi, être par lui pris telles conclusions que de raison, et, par la Cour, ordonné ce qu’il appartiendra ; et ce pendant fait défenses à Durand, Briasson, David, Le Breton et à tous autres, de vendre aucuns exemplaires desdits sept volumes, sous telle peine qu’il appartiendra, etc. Fait en Parlement, les Chambres assemblées, le 6 février 1759.
Voilà, comme l’on voit, une grande déclaration contre les philosophes de ce siècle, tant M. Helvétius que MM. Diderot et d’Alembert, éditeurs de l’Encyclopédie, et autres, qui ont travaillé à cet ouvrage, accusés de vouloir introduire le déisme et le matérialisme, et de troubler, par leurs pernicieux principes, la religion et l’État. Tout cela se réduit à faire brûler le livre De l’Esprit, dont il y a eu deux ou trois éditions sans aucune punition contre l’auteur ni le censeur, et, à l’égard de l’Encyclopédie, pour les sept volumes imprimés, à un examen très-difficile et très-long par neuf personnes, qui ont toutes leurs occupations et qui s’assembleront difficilement. Cela aboutira tout au plus à ordonner des cartons, pour réformer les articles où il y aura des erreurs, que l’on délivrera à ceux qui ont les sept volumes, ce qui pourroit être un préjudice pour les libraires, et à contenir les auteurs pour les tomes suivants, car le huitième est actuellement sous presse. Quoi qu’il en soit, il auroit peut-être été aussi prudent de ne pas exposer avec éloquence, dans le discours de M. l’avocat général, les systèmes de déisme, de matérialisme et d’irréligion, et le venin qu’il peut y avoir dans quelques articles, y ayant bien plus de gens à portée de lire cet arrêt du 6 février, de trente pages, que de feuilleter sept volumes in-folio.
Depuis le décès de madame la duchesse d’Orléans, du vendredi jusqu’au jeudi 15 à minuit, il n’y a eu ni représentation d’opéra, ni bal sur le théâtre de l’Opéra, dont la salle est enclavée dans le Palais-Royal, quoique cette salle, pour l’Académie de musique, appartienne au Roi. On dit que M. le duc d’Orléans indemnisera les directeurs de l’Opéra.
Toutes les Cours souveraines et nombre de couvents ont été jeter de l’eau bénite sur le corps de la princesse, l’Université, le Parlement, la Chambre des Comptes, la Cour des Aides, celle des Monnoies, et les trésoriers de France. Parmi les ecclésiastiques, le chapitre de Notre-Dame.
Jeudi 15, elle a été enterrée au Val-de-Grâce ; elle étoit dans un char à huit chevaux, et le convoi étoit très-magnifique. Le gazetier de France a promis de donner la relation de toutes les cérémonies, attendu sa qualité de première princesse du sang.
Le même jour 15, à minuit, il y a eu bal dans la salle de l’Opéra, et il y avoit eu deux bals précédents dans la salle de la Comédie-Françoise. Les autres spectacles n’ont point été interrompus.
Le Roi a pris le deuil, jeudi 15, pour madame la duchesse d’Orléans, pour dix jours seulement. Suivant la Gazette de France, on l’a apparemment abrégé, à cause des deuils de la gouvernante de Hollande, fille aînée du roi d’Angleterre, ou du roi d’Espagne, qui ne peut aller loin, s’il n’est déjà mort. C’est peut-être aussi à cause des jours gras, dimanche 25 de ce mois. Comme première princesse du sang, le deuil devoit être de quinze jours au moins[1].
- ↑ Les deuils de Cour étaient, dans l’ancienne monarchie, réglés avec une