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Journal de la comtesse Léon Tolstoï/Deuxième partie/Chapitre I

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Iasnaïa Poliana, 14 février 1870.


Ces jours derniers, en lisant la biographie de Pouchkine, l’idée m’est venue que je pourrais être utile à la postérité que ne manquera pas d’intéresser la biographie de Léon Nikolaïévitch, en notant les événements non de sa vie quotidienne, mais ceux de sa vie intellectuelle dans la mesure où je suis capable de la suivre. J’y avais déjà songé auparavant, mais le temps m’avait manqué.
Le moment est opportun pour commencer. Léon Nikolaïévitch a terminé Guerre et Paix et jusqu’à ce jour, il n’a entrepris aucune autre œuvre importante.
L’été dernier, il s’est occupé de philosophie. Il a une grande admiration pour Schopenhauer et considère Hegel comme un ramassis de phrases creuses. Il s’est livré à de longues et douloureuses méditations. Souvent il lui arrivait de dire que le cerveau lui faisait mal et était le siège d’un formidable travail, que tout était fini pour lui, que l’heure était venue de mourir, etc… Puis cet accès d’humeur sombre a passé. Il a commencé à lire les contes et les épopées populaires russes (les Bilines). Cette lecture qui fut pour lui un enchantement lui a fait concevoir le projet de composer quatre livres de lecture pour enfants en commençant par l’Abécédaire. En lisant la biline de Danilo Lavtchanine, le désir naquit en lui d’en tirer un drame. Des contes et des types tels que ceux d’Ilia Mourometz, d’Aliocha Popovitch, etc., lui inspirèrent l’idée d’écrire un roman dont les héros auraient les caractères de ces personnages. C’est Ilia Mourometz qu’il aime le mieux. Il voudrait, dans son roman, le représenter comme un homme cultivé, très intelligent, issu de race paysanne et ayant fait ses études à l’université. Je ne saurais rendre le type dont il m’a parlé, mais je sais qu’il était parfait.
Après avoir terminé les contes et les épopées, il a consacré tous ces derniers temps à la lecture d’une série d’œuvres dramatiques : des pièces de Shakespeare, de Molière, Boris Godounov de Pouchkine qu’il n’apprécie et n’aime pas. Il se dispose à écrire lui-même une comédie dont il m’a raconté le sujet, assez insignifiant d’ailleurs. Je sais que ce n’est pas là un travail sérieux. Il m’a dit il y a quelques jours : « Ayant l’expérience du genre épique (Guerre et Paix), il m’est difficile d’aborder le genre dramatique et cela n’en vaut pas la peine. » Néanmoins, je vois qu’il ne pense qu’à cette comédie et concentre toutes ses forces sur le genre dramatique.

15 février 1870.


Hier soir, Liovotchka1 m’a beaucoup parlé de Shakespeare2 qu’il admire et dont il prise l’énorme talent dramatique. Il voit en Goethe un esthète doué de mesure et d’élégance, mais dépourvu de tout talent dramatique. Il y a longtemps que Liovotchka nourrit le désir de s’entretenir de Goethe avec Feth qui l’admire infiniment. Liovotchka m’a dit encore : « Partout où Goethe fait œuvre de penseur et de philosophe, il est grand. »
Ce matin, comme je passais près de son bureau, Liovotchka m’a appelée et m’a longuement entretenue de l’histoire russe et des personnages historiques. Je l’ai trouvé en train de lire l'Histoire de Pierre le Grand d’Oustrialov.
Les types de Pierre le Grand et de Menchtchikov l’intéressent au plus haut point. A ses yeux, Menchtchikov est un type purement russe, un caractère énergique tel que seules peuvent en produire les souches paysannes. Il affirme que Pierre le Grand a été l’instrument de son époque et qu’il souffrait de la mission qu’il se sentait appelé à accomplir : mettre la Russie en relation avec l’Europe. Liovotchka cherche dans l’histoire le sujet d’un drame et note tout ce qui lui semble convenir. Aujourd’hui, il a transcrit l’épisode de Mirovitch voulant faire sortir de la forteresse Ivan Antonovitch. Liovotchka m’a avoué hier qu’il avait renoncé à son projet de comédie et ne songeait plus qu’au drame. Il s’exclame à chaque instant : que de travail sur la planche !
Nous revenons du patinage. Liovotchka s’exerce à faire de l’acrobatie. Il patine tantôt sur deux pieds, tantôt sur un seul, à reculons, etc. Cela l’amuse comme un gamin.

24 février 1870.


Aujourd’hui, après de longues hésitations, Liovotchka s’est mis au travail. « Chaque fois que je pense sérieusement, m’a-t-il dit hier, l’action se développe, non en un drame, mais en une épopée. »
Ces jours derniers, il est allé voir Feth qui lui a assuré que le drame n’était pas son genre, aussi semble-t-il avoir abandonné l’idée d’un drame ou d’une comédie.
Ce matin, il a couvert de son écriture serrée le recto et le verso d’un grand feuillet. L’action commence dans un monastère où, parmi une foule nombreuse, se trouvent les personnages qui, par la suite, joueront les rôles principaux.
Hier soir, il m’a dit que lui était apparu le type d’une femme mariée appartenant à la haute aristocratie qui est elle-même cause de sa propre perte. Le problème, a-t-il ajouté, consiste à la représenter non comme coupable, mais uniquement comme digne de pitié. A peine cette femme m’est-elle apparue que tous les caractères masculins que j’avais imaginés auparavant sont venus spontanément se grouper autour d’elle. Maintenant tout est devenu clair. C’est hier qu’il a décidé d’incarner dans le personnage d’un régisseur de propriété le type conçu par lui depuis longtemps d’un homme cultivé d’origine paysanne.

— On m’accuse d’être fataliste, m’a-t-il dit, mais nul ne saurait être plus croyant que moi. Le fatalisme n’est qu’un prétexte à faire le mal, mais moi, je crois en Dieu. De la formule évangélique : « Pas un seul cheveu ne tombe de nos têtes sans la volonté de Dieu, » je conclus que tout est prédestiné.
Nous ne recevons ni revues ni journaux. Liovotchka déclare qu’il ne veut lire aucune critique. « Les critiques ont beaucoup gêné Pouchkine, mieux vaut les ignorer. » On nous fait gratuitement le service de l’Aurore où Strakhov fait du talent de Léon Nikolaïévitch des éloges qui lui sont agréables. Riss nous envoie un journal allemand. Nous sommes abonnés à la Revue des Deux Mondes que nous lisons.

9 décembre 1870.


Aujourd’hui, pour la première fois, il s’est mis à écrire et il semble que ce soit pour de bon. Je ne puis expliquer ce qui se passe dans sa tête à ses heures d’inactivité. Il a songé à un homme cultivé d’origine paysanne qui voyagerait à travers toute la Russie. Dans les première pages qu’il m’a lues aujourd’hui réapparaît cette homme de génie, à l’âme fière qu’anime le sincère désir d’instruire son prochain et de lui être utile.
Après avoir parcouru la Russie, côtoyé des gens simples à la vie laborieuse et féconde, soutenu différentes luttes, cet homme se convainc que son désir d’être utile à autrui, à la manière où il le concevait, était un désir stérile. Il acquiert le calme d’esprit, la sérénité et se met à vivre une vie simple, de la véritable vie. Ensuite, il meurt.
C’est ainsi du moins que j’ai compris ce qu’il m’a expliqué aujourd’hui.
En ce moment, Liovotchka est au salon avec un séminariste qui lui donne sa première leçon de grec. L’idée d’apprendre cette langue lui est venue subitement.
Cette période d’inactivité, que je considère comme un repos d’esprit, l’afflige beaucoup. Il a honte de ce désœuvrement non seulement devant moi, mais encore devant les gens de maison et tout le monde. Parfois il lui semble que l’inspiration vient et il s’en réjouit.
A d’autres moments, — et cela ne lui arrive que hors de la maison et de la famille, — il lui semble qu’il devient fou et cette peur de la folie devient chez lui si intense qu’après, lorsqu’il m’en parle, je suis saisie d’horreur.
Voilà trois jours qu’il est rentré de Moscou. Il nous a acheté des poupées, des jouets, des étoffes pour l’arbre de Noël. En rentrant, il répétait sans cesse : « Quel bonheur d’être à la maison ! Quelle joie les enfants sont pour moi ! »
Il enseigne à Serge les mathématiques. Il lui arrive de se fâcher, mais il demande toujours qu’on l’avertisse lorsqu’il dépasse la mesure.

27 mars 1871.


Depuis décembre, Liovotchka s’adonne avec persévérance à l’étude du grec. Évidemment rien au monde ne l’intéresse davantage et ne lui procure un plaisir plus vif que d’apprendre un nouveau mot grec ou de saisir une tournure qu’il n’avait pas encore rencontrée. Il a commencé par Xénophon. Maintenant, il lit tantôt Platon, tantôt l'Iliade et l’Odyssée pour lesquelles il a une admiration sans bornes. Il aime beaucoup qu’on l’écoute lire sa version et qu’on le corrige en suivant la traduction de Gnéditch qu’il trouve très bonne et très consciencieuse. J’ai questionné quelques personnes dont certaines ont terminé leurs études universitaires. A les en croire, Liovotchka aurait fait en grec d’incroyables progrès.
En collationnant sa traduction c’est à peine si, dans deux ou trois pages, je trouve deux ou trois mots et, çà et là, une tournure dont le sens lui a échappé.
Il fait souvent allusion à son désir d’écrire. Il rêve d’une œuvre pure, élégante, dont il n’y aurait rien à retrancher, d’une œuvre semblable à celles de la littérature et de l’art grecs antiques. Bien que je ne sache l’expliquer, je comprends bien le genre de production auquel il songe. « Écrire est aisé, répète-t-il, le difficile est de ne pas écrire ». Il veut dire par là que, pour un écrivain, la difficulté consiste à s’abstenir des mots inutiles et superflus, difficulté que presque aucun n’est capable de surmonter.
Il voudrait écrire sur un sujet tiré de la vie russe antique. Il lit les Tchétii-Minéï, la vie des saints, et affirme que c’est là que se trouve notre véritable poésie nationale. Sa santé laisse à désirer, il a été patraque tout l’hiver et a eu dans le genou de terribles douleurs. L’ardeur excessive qu’il a mise à l’étude du grec a largement contribué à lui donner la fièvre, ce qu’il avoue lui-même. Il a maintenant une toux sèche, mais il n’en veut pas convenir et se fâche lorsqu’on lui en parle. « Ce n’est rien du tout, » assure-t-il, mais je n’en suis pas moins très tourmentée.

16 janvier 1873.


Je n’ai pas mis à exécution mon projet de noter quelles avaient été, ces derniers temps, les occupations et les préoccupations d’esprit de Liovotchka. Il a composé quatre livres de lecture pour enfants et s’est consacré à ce travail avec la certitude, l’orgueil, la conviction profonde de faire là œuvre bonne et utile. Son Abécédaire n’a pas eu le moindre succès ce qui ne laisse pas que de lui être extrêmement désagréable et l’a beaucoup troublé et irrité surtout au début. Par bonheur cela ne l’empêche pas de travailler. « Si c’était mon roman qui avait subi un tel échec, m’a-t-il dit hier, j’eusse volontiers admis qu’il n’était pas bon, mais je suis absolument sûr que mon Abécédaire est excellent et qu’on ne l’a pas compris. »
Actuellement, il se documente sur l’histoire de Pierre le Grand. Pourquoi, comment a-t-il éprouvé le besoin d’appliquer son activité d’esprit précisément à cette époque ? Je l’ignore. Il note dans certains carnets tout ce qui peut lui servir à la peinture exacte des caractères, des us et coutumes, du vêtement, de l’habitation et en général de tout ce qui concerne le peuple, laissant de côté le tsar et la cour. Dans d’autres carnets, il inscrit tout ce qui lui vient à l’esprit touchant les types, les mouvements, les tableaux poétiques, etc… C’est un travail de mosaïque. Il entre jusque dans les plus menus détails. Hier, il est revenu de la chasse plus tôt que coutume et a consulté différents documents afin de découvrir si ce n’était pas une erreur d’affirmer que l’on portait des cols hauts avec des caftans courts. Il croit que ces cols, surtout chez les gens du peuple, ne se portaient qu’avec des vêtements longs. Le soir nous avons lu à haute voix des mémoires (passage omis dans le texte) relatifs aux mariages et aux mœurs russes au temps d’Alekséï Mikhaïlovitch. Il apprécie et loue beaucoup l’histoire d’Oustriakov qu’il considère comme un travail extrêmement consciencieux.

31 janvier 1873.


Il continue à recueillir des matériaux. L’un après l’autre les personnages surgissent devant lui.
Il a écrit environ dix versions du début dont il reste mécontent. « La machine est toute prête, m’a-t-il dit hier, il ne reste plus qu’à la mettre en marche ».

19 mars 1873.


Hier soir, Liovotchka m’a dit à brûle-pourpoint : « J’ai écrit un feuillet et demi et il me semble que cela va bien ». Pensant qu’il avait de nouveau tenté d’écrire sur un sujet emprunté à l’époque de Pierre le Grand, je ne prêtai pas grande attention à ses paroles. Mais j’appris ensuite qu’il avait commencé un roman sur la vie privée contemporaine3. Étrange est la manière dont il est tombé sur ce sujet ! Serge voulant faire la lecture à sa vieille tante me pressait de lui donner un livre. Je choisis les Nouvelles de Bielkine de Pouchkine. Mais tante s’étant endormie et moi, paresseuse de descendre remettre le livre dans la bibliothèque, je le posai au salon sur le rebord de la fenêtre. Le lendemain matin, au petit déjeuner, Liovotchka prit ce livre, le lut et le relut. Il était dans l’enthousiasme. Ayant trouvé en tête de ce tome (édition Annenkov) des remarques critiques, il s’est exclamé : « Que de choses j’apprends chez Pouchkine ! Il est mon père. Il faut se laisser instruire par lui. » Puis il m’a lu et relu des documents relatifs au bon vieux temps décrivant les mœurs des propriétaires fonciers, leurs déplacements d’un lieu à un autre, etc., qui lui donnèrent des lumières sur la manière de vivre de la noblesse au temps de Pierre le Grand, question qui le préoccupait depuis fort longtemps. Le soir, il se replongea dans la lecture et, sous l’influence de Pouchkine, se mit à écrire. Aujourd’hui, il a continué et dit qu’il est content de son travail.
En ce moment, il est allé avec ses fils, le précepteur Fiodor Fiodorovitch et oncle Kostia regarder un renard qui vient chaque jour se promener non loin de la maison, près du petit pont.
Temps clair, merveilleux. Dans la journée, un soleil radieux, la nuit d’étincelantes étoiles et la faucille de la jeune lune.

4 octobre 1873.


Le roman d'Anna Karénine, commencé au printemps, a été tout de suite entièrement ébauché. Cet été que nous avons passé dans le gouvernement de Samara, Liovotchka n’a pas écrit. Maintenant il modifie, parfait et continue le roman.
Kramsoï est en train de faire deux portraits de Léon Nikolaïévitch, ce qui ne laisse pas que de gêner un peu ce dernier dans son travail. En revanche, chaque jour des entretiens et des discussions sur l’art.
Hier, nous nous sommes rendus ensemble à Chakhovskoïé chez Obolienski. Liovotchka a toussé, ce qui m’inquiète. Il est allé au delà de Chakhovskoïé pour chasser et moi je suis rentrée aujourd’hui à la maison (c’est l’anniversaire de naissance de Tania qui a neuf ans)4.

20 novembre 1876.


Léon Nikolaïévitch vient de me raconter comment lui viennent les idées pour son roman : « Je suis assis en bas dans mon bureau et regarde, sur la manche de ma robe de chambre, une piqûre de soie blanche que je trouve très jolie. Je me demande comment on fait pour inventer tous ces dessins, ces garnitures et ces broderies. Je songe que la mode, les travaux féminins constituent un monde très vaste, un monde réservé aux femmes. Ces travaux doivent être agréables et je comprends que les femmes les aiment et s’y adonnent. Et tout naturellement me viennent mes idées (c’est-à-dire les idées pour le roman). Cette piqûre m’a fourni tout un chapitre. Les joies que procure cet aspect de la vie féminine, Anna en est privée parce qu’elle est seule, que toutes ses amies se sont détournées d’elle et qu’elle n’a personne avec qui s’entretenir de tout ce qui de coutume constitue le cercle des occupations exclusivement féminines. »
Tout cet automne, il a répété : « Mon esprit sommeille. » Et soudain, il y a une semaine, on eût dit que quelque chose venait d’éclore en lui. Il s’est remis à l’œuvre avec joie et il est content de lui et de son travail. Ce matin, sans prendre de café, il s’est assis à sa table et a écrit plus d’une heure. Il a remanié le chapitre d'Anna Karénine où il décrit les relations entre Alexandre Aleksandrovitch et Lydie Ivanovna ainsi que l’arrivée d’Anna Karénine à Pétersbourg.


1. Diminutif de Lev (Léon) par lequel Sophie Andréevna appelait son mari dans l’intimité.
2. Cette admiration de Léon Nikolaïévitch pour Shakespeare fut de courte durée. Au fond, il ne l’aimait pas et avait coutume de répéter : « Je dis cela entre nous. »
3. Anna Karénine.
4. Tatiana Lvovna Tolstaïa, fille aînée de Léon Nikolaïévitch et de Sophie Andréevna, née en 1864 et qui, en 1899, épousa Mikhaïl Serguiéévitch Soukhotine.

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