Journal de ma captivité/02

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Journal de ma captivité
Revue des Deux Mondes (p. 126-160).
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LE JOURNAL
DE
PHILIPPE BAUCQ
FUSILLÉ AVEC MISS CAVELL

II[1]

Mercredi, 11 août 1915.

J’omets de signaler que je viens de lire dans la Belgische Zeitung que des événements importants se préparent dans les Balkans. Tant mieux et j’espère voir bientôt ces microbes dangereux et barbares, quitter notre pauvre pays où ils ont si malheureusement semé tant de ruines.

Le jeune voisin X… ne répond plus à mes appels, il faut croire qu’il a eu le bonheur d’être relâché…

Jeudi, 12 août.

À mon lever, le ciel est tout bleu et un beau rayon de soleil passe obliquement par la fenêtre et vient me rendre visite, ce qui m’est très agréable.

Je passe ma journée à lire avec beaucoup d’intérêt un roman de Sienkiewicz portant comme titre : Au champ de Gloire. L’obscurité ayant pénétré dans ma cellule, je me trouve dans l’obligation d’interrompre ma lecture et de préparer mon lit.

Vendredi, 13 août.

Je suis à peine hors de mon lit, que messire Phébus apparaît et me lance son gracieux et brillant bonjour, dont je le remercie en souriant.

À l’heure du diner, tout à coup des sanglots éclatent dans la cellule voisine où se trouvait précédemment le jeune X… Ces sanglots à moitié étouffés, semblables à des râles, venaient frapper mon tympan et m’occasionnaient une souffrance bien pénible. Une douleur aiguë me mordait le cœur et je marchais frémissant et rageur comme un lion irrité. Entre temps, le gardien avait ouvert la porte de cette cellule et donnait des ordres : « Apportez de l’éther, faites venir le médecin. » Puis, je n’entendis plus que de sourds gémissements, qui traversaient à peine le bruit produit par le service de la prison et me faisaient une impression lugubre dans mon froid et morne cachot. J’étais peiné de devoir assister à la douleur de ce bon patriote, sans pouvoir lui porter aide. J’aurais voulu sécher ses larmes en lui disant quelques paroles réconfortantes, j’aurais voulu calmer son cœur plein d’angoisse et d’amertume en le rassurant de mon mieux. J’aurais voulu lui chanter le doux hymne de l’espérance qui fait entrevoir les joies meilleures.

La porte se referma, et le mouvement habituel reprit dans cette prison qui étouffe tant de misères et de détresses humaines…

Dans l’après-midi, je reçois une lettre de ma chère femme. J’ai été vraiment très touché en lisant ces quelques lignes où, bien simplement, se répandait ce que son cœur contient de meilleur et de plus doux. Cette lettre me fait savoir qu’ils sont tous très courageux et que toutes leurs pensées vont vers moi, elle me procure une douce consolation et me fait revivre, pareil à la rosée de la nuit qui donne la vigueur aux plantes, pour résister aux fortes chaleurs des journées d’été. Maintenant, je pourrai avec plus d’énergie affronter la lutte et tenir tête vaillamment à ceux qui veulent me précipiter dans le gouffre.

Vers le soir, le tonnerre commence à gronder sourdement dans le lointain et la pluie arrose la terre. Quelques gouttes d’eau viennent s’étendre sur la vitre de la fenêtre. Le ciel s’est obscurci ; lentement la nuit est arrivée, et petit à petit le silence a remplacé le bruit du jour.

Samedi, 14 août.

Aujourd’hui, j’ai reçu un paquet de linge, contenant également des fruits. Cette délicate attention me plonge dans la joie. Je reconnais là, une fois de plus, le joli geste de ma bienfaisante fée. Ces petites émotions agréables adoucissent beaucoup ma captivité. Elles apportent un rayon de soleil vivifiant dans cette atmosphère glacée de mélancolie et soulagent mon cerveau qui souvent est encombré des tristes souvenirs de mon arrestation.

Je suis dans la joie et à côté de moi, le brave Toone attend vainement quelques nouvelles de chez lui ; il s’informe si je reçois de la correspondance et des envois de ma femme. Pauvre gars !… Il lui arrive de pleurer sa détresse, se figurant être seul au monde et pourtant il a une femme et des enfants… Il croit que sa correspondance n’arrive pas à destination et se renseigne pour savoir en combien de jours on peut obtenir une réponse… Ah ! jamais on ne pourra décrire l’horrible torture morale endurée par les hommes, braves et honnêtes, enfermés au cours de la guerre dans cette lugubre prison, que je hais.

Dimanche, 15 août.

Triste, triste journée… C’est ta fête, ma chère Maria, et depuis notre mariage, même avant, c’est la première fois que je ne puis te souhaiter bonne fête et t’embrasser. Cruelle destinée ! Au lieu de recevoir des fleurs et des souhaits, tu songeras à l’absent, tu seras seule avec la désolation en ton âme ; ma chère Maria, ne nous laissons pas accabler et réagissons. Le temps… le temps… voilà le grand maître. L’espérance, cette plante divine, nous apportera des jours meilleurs. Oh ! oui, nous aurons, les enfants et moi, l’occasion de célébrer joyeusement ta fête. Plus tard on se rattrapera, les bouquets paraîtront plus beaux et les souhaits plus sincères, car dans l’adversité, nous avons appris à mieux connaître les richesses de notre cœur. Nous avons appris à mieux aimer. Plein de tendresse, un sourire sur les lèvres, du fond du cœur, je te dis : bonne fête, ma chère Maria.

Brusquement s’élève la voix de l’orgue, qui déchire l’espace et retentit comme une fanfare guerrière. C’est la fête de l’Assomption. C’est la fête de Sainte Marie ! Les ondes sonores emplissent toute la vaste prison. L’orgue accompagné de chants religieux, graves, lents, est d’une douce mélancolie ; sa voix est tantôt plaintive et mélodieuse comme une prière montant vers les cieux, tantôt forte, vibrante et puissante. De longs accords marquent la fin d’un ensemble de phrases majestueuses, pareilles à un hymne de triomphe, célébrant la toute-puissance divine. Puis, le son devient plus doux, plus frêle, se meurt presque, laissant dominer les voix d’hommes qui, en un chant vraiment sublime, glorifient la bonté, la sainteté de la mère du Christ. L’impression produite est profonde, on éprouve le besoin de se recueillir, de prier… Le silence qui règne dans la prison rend encore plus imposante et plus solennelle cette superbe manifestation religieuse. Pour terminer, de grandes notes vigoureuses et bruyantes s’échappent de l’instrument et le dernier accord s’évanouit lentement en un long decrescendo.

Lundi, 16 août.

On broie du gris là-haut ; le soleil m’oublie… Un militaire allemand accompagné d’un gardien vient inspecter les cellules ; il remarque dans le carreau de la fenêtre un petit trou qui me permettait de regarder les toits ; il donne l’ordre de remplacer ce carreau et supprime par ce fait une de mes distractions. Vers le soir, j’entends pleurer, ce qui me rend nerveux et me met en colère. Ah ! je les exècre, ces hommes qui ont provoqué la guerre, qui ont amené tant de souffrances dans notre pauvre petit pays. Le gardien nous prévient qu’à partir d’aujourd’hui, nous aurons du gaz ; j’allume le bec papillon qui donne peu ou point de lumière : impossible de lire ou d’écrire. Je décide de me mettre au lit, et quand je me trouve dans mes draps, j’entends au-dessus de moi le bruit des pas d’un homme qui marche, ce qu’il fait d’ailleurs toute la journée, et dans la cellule du jeune X… un autre frappe avec furie, sur le mur et parfois crie par la fenêtre : Capiau, Capiau[2] !

Mardi, 17 août.

C’est jour de fête, car je puis envoyer une carte postale à ma chère femme.

Un prisonnier disciplinaire vient remplacer le carreau troué, et le gardien annonce solennellement qu’il y aura inspection. À partir de midi, il est défendu de fumer.

Quand on m’apporte le souper, je demande des nouvelles au sujet de l’inspection précitée, afin de savoir si je puis fumer. Le gardien me répond que c’est fini… et je n’ai rien vu.

Décidément, depuis que je suis en villégiature, il n’y en a


tomi xvi. — 1623.

fi plus que pour les orages. Vers cinq heures et demie, il tombe de l’eau à torrents, des éclairs sillonnent l’air, le tonnerre se fait entendre, et certaines de ces détonations font un bruit d’enfer.

…Je sais maintenant qui se trouve à la place du jeune X…, c’est un avocat M. L…[3], secrétaire du député Fulgence Masson ; il a été dénoncé et il est là depuis mercredi dernier. Le pauvre homme est en proie à une désolation effrayante ; il est convaincu que sa femme qui était malade au moment de son arrestation doit être morte d’émotion ; il a écrit de nombreuses lettres et ne parvient pas à obtenir une réponse…

…Des cris, des pleurs, des sanglots, des souffrances ! Voilà ce que renferme cette galère où nous sommes.

Mercredi, 18 août.

Le soleil paraît mécontent, il ne montre plus son joli sourire. Je finis par croire qu’il a été furieux en apprenant mon arrestation.

Ce mercredi, vers neuf heures et demie, la porte de ma cellule s’ouvre, un soldat entre et me remet un paquet, je m’empresse de l’ouvrir et suis ravi en voyant ce qui s’y trouve. Une douce émotion m’étreint, des larmes de joie brillent dans mes yeux et un gros merci s’envole de mes lèvres vers celle qui fait tout mon bonheur. Oh ! ma chère Maria, combien tu rends moins sombre ma captivité et combien je m’aperçois que tu te dévoues pour moi ! Tu es vraiment admirable de bonté et d’abnégation.

Toone s’intéresse au voisin L…, il me prie de bien l’encourager et me demande s’il ne va pas un peu mieux.

Jeudi, 19 août.

Depuis le matin, le détenu du second étage qui se trouve juste au-dessus de moi, exécute des marches et son pas fait un bruit sourd, qui m’est très désagréable.

Le camarade Toone est navré : détenu depuis plus de sept semaines, il ne reçoit ni linge, ni nouvelles de sa femme ni de ses parents. Il ne possède plus que quinze centimes. Il veut absolument écrire à la Kommandantur pour demander des explications, je l’encourage autant que je puis, tout en étant d’avis qu’il se trouve dans une situation bien pénible.

Enfin, il vient d’apprendre des nouvelles bien tristes. Oh ! pauvre gars !… sa femme l’a dénoncé et il s’explique à présent pourquoi il écrivait en vain. Profondément désolé, il pleure et il voudrait se venger. Je lui promets de l’aider aussitôt que je ne serai plus tenu au secret et que je pourrai lui faire parvenir quelque chose. Il me raconte qu’il a deux enfants, un garçon de douze ans et une fillette de huit ans, et qu’il n’était pas heureux en ménage.

Vendredi, 20 août.

Ce matin, accoudé sur la table, la tête entre les mains, je songeais à vous, mes chères enfants. Tout à coup, j’entendis un gentil moineau qui s’égosillait à lancer de petits cris : posé sur le seuil de la fenêtre, il donnait des coups de bec sur la vitre comme s’il voulait m’appeler. Je me retournai : « Cher monsieur, me dit-il, je viens de traverser à grands coups d’ailes, l’azur du ciel et je vous apporte le plus gracieux bonjour de vos deux chères enfants. Toutes leurs pensées vont vers vous, et tous les jours elles prient le bon Dieu afin que vous soyez remis en liberté le plus tôt possible. Au revoir, cher monsieur, et que le ciel vous tienne en joie. » Puis il se retourna, fit un mouvement de tête et s’envola. Voulant le rappeler et lui donner une réponse, je me redresse et constate que j’étais plongé dans une douce rêverie…

Le camarade Toone est toujours dans la désolation, il ne revient pas du coup que sa femme lui a porté.

Je remets une carte postale adressée à ma chère épouse.

Samedi, 21 août

Il pleut et fait un temps sombre et gris. Chaque matin, je donne deux ou trois poignées de mie de pain aux moineaux qui viennent, nombreux, se nourrir sur le seuil de ma fenêtre. Ils égayent ma solitude et j’éprouve Un charme bien vif à les voir sautiller, becqueter, puis s’envoler après avoir avalé leur petite ration.

Aujourd’hui, nous pouvons aller au préau ; cette fois, je me trouve dans une vraie cage humaine et suis enfermé dans un jardinet dont la partie supérieure est garnie de barreaux de fer. Le camarade Toone se trouve dans la cage contiguë, je me propose de mettre cette occasion à profit pour lui envoyer un billet de cent sous. Comment faire ? Nous décidons d’envelopper le billet et une pierre dans du papier et de lancer le tout pardessus le mur. Nous attendons qu’il n’y ait plus personne dans la partie centrale qui sert de dégagement aux divers préaux ; d’autre part, la sentinelle qui se promène devant la grille étant passée, Toone me signale que le moment est propice, je lance le paquet, et vlan… il tombe sur le mur… Ah ! que j’ai été maladroit !… Que faire, maintenant ? Je préviens le camarade de ce qui vient d’arriver, et lui exprime tous mes regrets d’avoir si mal réussi ; immédiatement, il résout la difficulté. Comme par un heureux hasard, on lui avait adjoint ce jour un compagnon qui s’empresse de faire la courte échelle, puis une main glisse sur la crête du mur à la recherche du précieux billet, j’indique l’endroit où il est tombé et, quelques instants après, il est découvert. Pendant ce temps le soldat était réapparu : voyant mon voisin suspendu au mur, il demanda des explications et exigea que le paquet fût ouvert devant lui, ce qui fut fait. Il apprit que cet argent devait servir à acheter une chemise et des chaussettes. Alors il s’adressa à moi en allemand, pour me défendre, si j’ai bien compris, de causer à haute voix.

Quelle sera la suite de cette affaire ? Je me le demande et je suis bien ennuyé. Mon pauvre Baucq, tu traverses une période de malchance ; souhaitons qu’elle soit suivie d’une meilleure, Je regarde par le vasistas et suis surpris de voir sortir des soldats allemands détenus. Ah ! bah ! ils ne sont donc pas si dociles que cela… Le sergent ayant aperçu mon regard indiscret me fait signe de me retirer.

Le ciel s’éclaircit. De temps en temps, le soleil parvient à fendre les nuages et projette ses rayons dorés. Je sors et on ne me dit rien. Tant mieux, il n’y avait donc pas lieu de s’alarmer lorsque le soldat vint faire son observation.

~ Vers midi, le gardien m’oblige à remettre mon couteau et mon canif. Il me semble qu’on nous prend pour des sauvages. À l’avenir, il faudra couper sa viande et son pain avec les dents…

Une mauvaise nouvelle : Toone doit quitter sa cellule pour tenir compagnie à un autre prisonnier ; heureusement que j’ai

pu lui être agréable ce matin.
Dimanche, 22 août.

Le soleil rayonnant dans un beau ciel bleu me ranime. Au loin, le tintement des cloches amène les fidèles à la messe. C’est dimanche et ma promenade en famille se passera en cellule, où je me trouve séparé de ceux qui me sont chers.

Un peu après cinq heures, je suis appelé à l’instruction où l’on me confronte avec un inconnu ; après quoi, je subis un nouvel interrogatoire… En terminant, nous échangeons quelques paroles au sujet de la guerre ; je démontre combien il est triste de voir des millions d’hommes s’entretuer et je souhaite que cette terrible leçon leur serve d’enseignement et qu’ils apprennent à s’aimer enfin les uns les autres. « Vous êtes pères de famille, leur dis-je, moi également, et parce que vous êtes Allemands et moi Belge, vous cherchez à me retenir en prison, à me faire condamner, à me faire fusiller peut-être, tandis que moi, je résiste et fais l’impossible pour garder ma liberté. N’est-ce pas navrant, n’est-ce pas cruel ? »

Ce soir, étendu sur ma paillasse, je regarde la fenêtre et vois la lune, qui vogue très doucement dans l’immensité étoilée. Ses rayons d’argent éclairent vaguement ma cellule. Une lumière diffuse s’échappe des milliers d’étoiles piquées dans les profondeurs du ciel gris bleu où flottent de minces et délicats petits nuages blancs. Le disque lunaire dépasse le cran de ma fenêtre et je ne vois plus que la voûte céleste qui parait plus sombre. Le sommeil s’étend sur mes paupières et je cesse de contempler les beautés qui s’offrent à mes yeux…

Lundi, 23 août.

Le voisin L… revient de l’instruction et me fait savoir que les juges me considèrent comme le bouquet de l’affaire. J’en déduis que je serai particulièrement soigné lors du jugement et que je puis m’attendre à un joli petit succès au point de vue du nombre des années de prison qui me seront octroyées. N’empêche que cette nouvelle m’énerve et que je ne suis bon à rien. Je sais très bien qu’après la guerre nous serons remis en liberté, et cependant je suis troublé.

Mardi, 24 août.

En me levant, je ne suis pas tout à fait remis de mon trouble d’hier soir et j’entends encore vibrer dans mon oreille ; « Vous êtes le bouquet de l’affaire. » Eh bien ! soit, après tout j’en suis fier, car ça prouve que j’ai bien fait mon devoir.

Une carte postale me quitte et s’en va porter quelques aimables pensées à mes chères enfants.

J’éprouve une grande satisfaction en constatant d’après le journal que les Russes reculent avec habileté et ne se laissent pas acculer au désastre. De ce côté, quoique la situation ne soit pas brillante, il y a toujours espoir.

J’entre en communication avec M. Crabbé, pharmacien à Mons, qui est le remplaçant de Toone.

On nous fait sortir pour aller au préau ; arrivés au rez-de-chaussée, nous sommes près de retourner sur nos pas, parce qu’il n’y a plus de place. Mon Dieu, les patriotes sont nombreux…

Mardi, 24 août.

Le voisin L… a également appris que les juges ont la conviction d’avoir arrêté toute la bande qui travaillait dans les environs de Mons ; mais, à Bruxelles, ils reconnaissent être loin d’avoir obtenu le même résultat. Je vous crois…

Pendant que j’essaie de m’endormir, le disque d’argent s’avance, pareil à un cygne blanc dans l’azur étoilé.

Mercredi, 25 août.

Quel désastre dans notre affaire ! Il paraît que dans la région de Mons, plusieurs messieurs ont été arrêtés avec leurs femmes.

Je reçois une carte de mon père écrite par ma sœur ; sa teneur me procure une grande joie, mais l’écriture m’intrigue et préoccupe mon esprit. Mon père aurait-il désapprouvé ce que j’ai fait pour ma chère patrie ? Oh ! non, ce n’est pas possible, il ne peut pas m’en vouloir ; aussi, je chasse cette idée de mon cerveau.

Le paquet ne m’est point parvenu comme d’habitude, cela m’inquiète un peu.

Jeudi, 26 août.

Je fais des vers. Rien de saillant à noter.

Vendredi, 27 août.

Le soleil montre sa flamboyante frimousse et ses rayons viennent s’amuser dans ma cellule en passant d’un objet sur l’autre.

Ma carte postale est prête sur ma table et attend le passage du sergent afin d’effectuer son voyage vers la chère maison où elle ira mettre un peu de baume sur l’âme meurtrie de ma bien aimée femme…

Le voisin L… est ivre de joie : en lisant la lettre de quatre pages que sa femme lui a fait parvenir, son immense bonheur lui amène des larmes aux yeux. Oh ! j’admire cet homme, quel bon père de famille ! Quel grand cœur…

Patatras ! le canon tonne… Le sourire reparaît sur mes lèvres et on se sent revivre… Je me hisse sur ma chaise, pour me rapprocher du cran de la fenêtre. Nous voyons les shrapnels éclater dans le ciel et laisser derrière eux des fumées blanches qui flottent dans l’air pareilles à de petits nuages. L’aéroplane passe crânement, et ne parait pas se soucier de la manifestation bruyante faite à son intention.

Je termine ma journée par une charmante conversation avec le voisin du 71.

L’astre de la nuit se montre dans toute sa splendeur, sa lumière d’argent charme mes yeux rêveurs qui contemplent fixement le ciel tout constellé d’étoiles.

Samedi, 28 août.

Je suis au travail depuis le grand matin. Les oiseaux viennent m’interrompre en me rappelant qu’ils n’ont pas encore eu à manger. Pour les satisfaire, je m’empresse de préparer leur nourriture. Elle constitue pour eux une petite fortune qu’ils se partagent bien gentiment.

Mon inquiétude est grande : il est trois heures, et je n’ai pas encore reçu le paquet de linge qui me parvient à l’ordinaire le samedi dans la matinée. Je finirai par apprendre, j’en ai bien peur, que ma femme a été emprisonnée.

L’anxiété me gagne de plus en plus, ma pensée me dit qu’elle est en prison… il me semble dans la galerie, avoir entendu prononcer Mme Baucq… je crois l’entendre pleurer, gémir, oui, oui… c’est bien sa voix. Serait-ce possible ? Ah ! quelle torture morale on subit entre ces quatre murs !… J’ai chaud… je transpire… je marche, et rageur par moments, je donne des coups de pied sur le parquet…

À quatre heures, quelqu’un vient toucher la clinche de la porte… une émotion me saisit, on n’ouvre pas.

Une demi-heure plus tard, on approche de ma cellule et mon numéro (72) est nommé, des minutes paraissent longues comme des heures… et le paquet n’arrive toujours pas.

Il est cinq heures, j’ai l’esprit hanté par cette idée que ma chère femme est en prison… j’écoute et crois l’avoir entendue tousser, oui, ce doit être elle.

Je signale à mes voisins combien je suis navré, ceux-ci sont d’avis que je ne dois pas m’inquiéter outre mesure de ce contre-temps, qui ne prouve d’ailleurs nullement que ma chère femme ait été arrêtée. Au fond, ils ont peut-être raison, et j’ai tort de m’alarmer ainsi ; ma confiance renaît, et mon désespoir m’abandonne peu à peu…

Le voisin G… s’est vu adjoindre deux compagnons, l’un est M. Cafnail (Cavenaile), pharmacien, l’autre est un Français. Ils se trouvent donc à trois dans une cellule. J’ai omis de dire que les femmes des deux pharmaciens sont également en prison. N’est-ce pas effrayant, surtout quand on a des enfants ?…

Dimanche, 29 août.

Un voile sombre paraît envelopper mon âme ; h ma tristesse habituelle du dimanche viennent s’ajouter la déception et l’anxiété que j’ai éprouvées en ne recevant, au cours de la semaine écoulée, aucun envoi de la chère maison.

Un ciel lourd et bas, couleur de plomb, semble compatir à mes peines. Par intermittence, je me pose cette question : « Que se passe-t-il, mon Dieu, que se passe-t-il ? » Parfois je reste en extase devant les papiers qui ont enfermé les jolies choses reçues précédemment et me rappellent les douces émotions que j’ai ressenties en les recevant. Ma solitude me pèse davantage, je me sens plus isolé, je sens mon pauvre cœur fatigué. L’orgue laisse échapper sa musique religieuse, je me prosterne et prie.

Dans l’après-midi, j’ai une agréable conversation avec le voisin L…

Lundi, 30 août.

Toujours pensif, je cherchais et passais en revue toutes les suppositions possibles pour arriver à m’expliquer par suite de quelles circonstances j’avais été privé de mon linge lorsque me parvint une carte postale de ma sœur. Ô joie ! je m’explique maintenant tout le mystère : elles n’ont pas obtenu le laissez-passer pour entrer à la prison.

Me voilà consolé et je me reproche d’avoir eu tant d’inquiétude pour si peu de chose. Que voulez-vous ? L’isolement a rendu mes nerfs tellement sensibles, qu’ils vibrent pour un rien.

Le voisin L… téléphone et m’informe que le juge Henry vient de lui apporter deux lettres ; il est bien content ; au cours de la conversation qu’il a eue avec le juge, celui-ci a déclaré que les condamnés peuvent introduire un recours en grâce, solliciter une remise de peine, remettre une requête pour purger la peine à Saint-Gilles, que les prisonniers politiques envoyés en Allemagne sont enfermés dans les camps des soldats prisonniers.

La porte de ma cellule s’ouvre au moment où je termine mon déjeuner et deux paquets viennent me combler de joie. Quelle fête ! J’entame des conversations joyeuses avec les voisins qui se réjouissent de me voir heureux et semblent prendre part à mon bonheur.

Mardi, 31 août.

Je remets une carte postale pour ma chère femme.

Mercredi, 1er septembre.

Je reçois une lettre d’Yvonne dont la lecture m’a réellement enchanté : elle me prouve que mes enfants ont eu du courage et qu’elles sont pleines de tendresse pour moi.

Jeudi, 2 septembre.

Aujourd’hui, lorsque j’arrivai au préau, ce petit coin de verdure et de ciel entre quatre murs séduisit mes yeux et pourtant il pleuvait ; les gouttes, en traversant l’espace, formaient comme un léger voile transparent, atténuant l’intensité des couleurs ; elles tombaient tantôt nombreuses et larges, tantôt en petite pluie fine sur l’auvent qui m’abritait, où elles crépitaient bruyamment et dont elles dégoulinaient, après s’être allongées, en s’entremêlant ; par moments, le crépitement s’adoucissait ; les gouttes faisaient trembler légèrement les tiges des fleurs, et plier les feuilles qu’elles venaient frapper ; d’autres s’étalaient sur l’allée et s’écoulaient en minces filets vers la rigole ; enfin un grand nombre s’imprégnaient dans le sol. Puis la pluie diminua et il ne tomba plus que quelques gouttes, comme si l’eau de l’immense arrosoir des cieux venait de s’épuiser. Le ciel était couvert et ressemblait à une mer grise, aux vagues presque immobiles ; sa couleur n’était pas uniforme ; par endroits, elle était plus foncée et formait des nuages aux formes bizarres avec des contours flous qui se dégradaient pour finir par se confondre avec la teinte grise qui les entourait. Au loin, cette teinte s’estompait et devenait plus sombre. Des nuages blancs suspendus beaucoup plus bas voguaient dans l’immensité, pareils à des bateaux qui glissent dans l’onde légère ; ils avançaient rapidement, paraissaient près d’arriver au port. La fumée qui s’échappait d’une cheminée s’élevait et obliquement disparaissait dans l’espace. Un oiseau traversait l’air, ailes déployées, en décrivant une ligne qui s’effaçait au fur et à mesure qu’elle se traçait. La grande nappe grise s’en allait, à son aise s’éclaircissait et devenait blanche k la limite où le ciel l’avait trouée.

Tout à coup, pareils aux rayons lumineux d’un puissant réflecteur électrique, les rayons du soleil jaillirent et lancèrent un pâle et éphémère jet d’or. La trouée s’agrandit et le ciel bleu apparut dans toute sa splendeur. C’est le ciel que le prisonnier contemple avec de grands yeux et qui sème en son cœur la divine espérance, c’est le ciel calme et pur comme l’eau d’un lac que nulle brise n’effleure qui vous inonde d’une douce sérénité, c’est le ciel dans lequel resplendit la paix, où vivent les anges, où réside Dieu. Et là-haut, dans ce ciel bleu, le croissant lunaire apparaît blême et semble contrit de ne pouvoir plus régner en maître devant le soleil qui, brillant et flamboyant, m’enveloppe d’un poudroiement d’or.

Des fleurs sur lesquelles des gouttes d’eau scintillaient comme des facettes de diamant, se balançaient mollement ; sous la poussée d’une brise légère, elles faisaient de jolies taches rouges, pâles et jaunes dans la verdure dont elles émergeaient ; elles exhalaient un parfum sauvage qui embaumait l’air. Certaines avaient déjà vécu leur courte existence et s’étaient dépouillées de leurs plus beaux attraits ; d’autres se fanaient et s’apprêtaient à les suivre dans l’oubli, après avoir brillé dans toute leur splendeur.

J’entends le bruit des camions qui roulent sur les pavés de la rue ; là, pas bien loin, à quelques pas seulement, on trouve l’activité, la joie, la liberté, la vie.

Le voisin L… qui se trouve dans le préau contigu, me lance par-dessus le mur quelques pages de poésie, qui sont admirables et contiennent certes les soupirs les plus éloquents de son âme désolée. Il m’a beaucoup appris en m’indiquant les défauts de mes vers, ce dont je lui suis vivement reconnaissant, — son souvenir est gravé pour longtemps dans ma mémoire.

Vendredi, 3 septembre.

Une carte postale s’en va porter quelques phrases réconfortantes à ma chère femme. Il me parvient d’elle une gentille carte postale ; elle me fait connaître quelques-unes des jolies pensées de ma bien-aimée qui me procurent une douce émotion. Vers onze heures et demie, j’entends gémir et pleurer, ce qui me cause une impression bien pénible.

Samedi, 4 septembre.

De grand matin, les rayons timides et pâles du soleil étaient apparus par la fenêtre ; ils se tenaient dans le coin et paraissaient craintifs et gênés, ils projetaient sur le mur une tache jaune d’or qui se mouvait doucement et avait une partie plus accentuée, plus intense, qui correspondait avec l’ouverture du châssis de la fenêtre. Cette tache s’allongeait paresseusement et sans heurt, glissait en un mouvement imperceptible le long du mur et venait s’établir sur le parquet, d’où, comme une vraie curieuse, elle passa sur la table pour examiner mon journal ; les ombres des livres la découpèrent, tandis qu’elle m’apportait sa caresse et éclairait mon visage légèrement incliné vers le cahier.

Tout à coup, une mouche s’amène et vient se baigner dans une des taches de soleil ; elle reste un instant immobile et semble réfléchir ; paraissant avoir trouvé une charmante idée, elle s’incline un peu et manifeste son contentement en se frottant un peu les deux petites pattes de devant qu’elle passe ensuite sur sa tête qui se meut en tournant d’un côté à l’autre ; parfois elle allonge une sorte de trompe noire et attire, me semble-t-il, quelque chose de friand. Les deux petites pattes de derrière se mettent à leur tour au travail en passant et repassant sur ses ailes ; celles-ci, sensiblement plus longues que son corps, sont légères, brillantes, transparentes, et le soleil y met les couleurs de l’arc-en-ciel. Puis elle se repose sur ses petites pattes coudées, fléchies légèrement, pour permettre à la partie postérieure du corps de se poser sur la table. Au bout de quelques instants, elle s’apprête à se remettre en mouvement, soulève son corps et se met à courir, vite, vite ; heureuse et vive, elle avance par saccades, s’arrête et s’envole dans le faisceau de lumière du soleil éclatant, où elle fait un petit point noir parmi les poussières qui miroitent et flottent dans l’air. Elle décrit quelques courbes, descend en un vol allongé et va se poser sur la tache d’or qui flâne mollement sur le parquet. Je reste stupéfait en constatant combien doit être merveilleux et délicat le mécanisme intérieur qui actionne tous les membres d’une mouche.

Les rayons lumineux disparaissent momentanément : un nuage aura sans doute caché le soleil, mais ils réapparaissent avec un nouveau sourire qui se transforme bientôt en sourire étincelant. Maintenant le soleil brille dans toute sa splendeur, produisant des ombres nettement marquées. Ma mouche vient me retrouver et reprend sa place sur la table ; on dirait qu’elle me regarde, s’aperçoit que je ne suis pas heureux, et reste bien tranquille pour ne pas me tourmenter davantage. La tache de soleil devient plus vague. Son intensité décroît, elle pâlit et sa promenade nonchalante la conduit sur l’autre mur, où elle fait un effort pour survivre, mais les nuages ayant pris le dessus et voilé le puissant foyer solaire, elle s’évanouit et finit par mourir. La mouche, s’étant aperçu que les rayons du soleil avaient disparu, s’est frottée les deux petites pattes de devant comme pour se donner de la force et a fait un mouvement de tête exprimant ainsi sa mauvaise humeur en voyant l’or du soleil lui échapper. Et l’ingrate m’a quitté ; pareille aux hommes, elle s’est lancée dans l’espace, dans le grand mouvement de la vie, dans l’inconnu, où elle se perdra, j’en suis certain, en voulant trouver l’or qu’elle convoite si ardemment.

… Patatras !… on vient me chercher pour l’interrogatoire. Franchement, ça commence à m’agacer et je voudrais qu’on me fiche la paix : les interrogatoires me pèsent lourdement, et me plongent dans une angoisse qui m’accable. Enfin me voilà parti ; nous allons voir ce qu’il y a de nouveau. M. Henry, qui est seul, me dit :

— Cette fois, je sais tout, et vous avez un grand intérêt à m’expliquer ce que vous savez, car si vous maintenez votre attitude, vous allez vous faire condamner pour les autres et compromettre les innocents. N’oubliez pas que vous êtes père de famille. Vous connaissez le Père Meeus et le Père Pirsoul ?

— Non, monsieur Henry.

— Connaissez-vous MM. Van Dievoet, Lucas, Delange ?

— Oui, Monsieur.

— Qui a remis le gros paquet de Libre Belgique, avenue du Diamant ?

— Je l’ignore.

— Est-ce vous ?

— Non, monsieur.

Il me signale que j’aurais accompagné jusqu’à la frontière une équipe composée de deux Russes, d’Anglais et de Français.

— Ce n’est pas vrai.

M. Henry me fait remarquer que les accusations qui pèsent sur moi sont extrêmement graves, qu’il n’ose pas procéder aujourd’hui à mon interrogatoire définitif et le remet à demain.

— J’ai le courage, monsieur, d’assumer la responsabilité de mes actes ; jamais je ne dénoncerai un compatriote afin d’alléger ma peine, de sorte que je pourrai dire que, même dans l’adversité, je n’ai pas fléchi et je suis resté fidèle à ma parole. D’ailleurs voici ma devise : « Fais ce que dois, advienne que pourra… »

M. Henry m’a également dit :

— Votre femme est venue me trouver pour obtenir l’autorisation de vous voir ; dans l’interrogatoire qu’elle a subi, j’ai relevé plusieurs contradictions par le fait qu’elle a cherché à vous couvrir.

J’ai été heureux d’apprendre que ma chère femme s’est comportée avec une rare intelligence ; au cours du présent interrogatoire, mon inquiétude a été grande, car je craignais de la voir arriver avec mon linge et sa présence à la prison aurait pu fournir à M. Henry l’occasion de lui demander des explications au sujet des contradictions ci-dessus, ce qui m’aurait été très pénible.

Au cours de l’après-midi, on m’annonce une visite. Je me trouve en face de ma femme chérie et d’Yvonne… O joie !… L’émotion m’étreint, et, afin de ne pas les attrister, je fais un effort suprême pour ne pas pleurer. J’avais l’air joyeux et mon pauvre cœur pleurait… J’étouffais des sanglots, je retenais des larmes ; de temps en temps, une de celles-ci, écrasée par ma paupière, finissait par perler sur mes joues… ô douce larme… larme de joie… larme de bonheur !… Elles étaient là, toutes deux, anxieuses, inquiètes, les joues rouges comme des pommes et craignant sans doute de me voir apparaître pale, déprimé et triste, et j’ai souri, j’avais le rire sur les lèvres ; je les ai rassurées, je les ai trouvées plus belles et plus jolies et je ne pouvais assez les contempler ; mes yeux les dévoraient… Ô chère femme, jamais tu ne m’es apparue si ravissante : tu avais peut-être un peu maigri, mais aucun de tes traits charmants n’avait disparu ; tu étais pareille à la fleur qui, baignée de soleil, étale toute sa splendeur à la nature embaumée par son parfum. Puis je t’ai embrassée, mes lèvres ont déposé sur tes joues deux baisers, contenant ce que mon cœur a de plus tendre : je t’ai pressée contre ma poitrine, j’ai respiré ton haleine… et nous avons causé, nous avons échangé des paroles caressantes ; il me semblait que nous chantions un hymne d’allégresse, nous étions heureux pour quelques instants, nous avions pu nous encourager mutuellement, notre âme torturée s’était imprégnée d’espérance…

Enfin, j’ai reçu deux gros paquets remplis de friandises, de fruits, d’un tas de douceurs, et tu es partie, légère comme l’abeille qui s’en va butiner au loin, pour aller continuer ta mission sublime d’alléger et de rendre moins sombre la captivité de celui que tu aimes…

Dimanche. 5 septembre.

Je me trouvais au préau quand un soldat est venu me chercher pour l’instruction ; j’espère bien que cette fois il s’agira de l’interrogatoire définitif ; en effet, je renonce à donner la description de ce qui s’est passé : c’est toujours la même chose, ces messieurs m’accusent et moi je me défends comme un diable. Cependant je retiens une confrontation avec M. Cayron qui prétend avoir entendu les Pères Meeus et Pirsoul s’entretenir à mon sujet et le premier aurait dit à l’autre que je m’occupais de recrutement.

Je rentre après avoir été interrogé à peu près quatre heures, je suis fatigué, j’ai un tremblement nerveux qui m’agite. Les voisins m’encouragent. J’attends, j’attends, le soir arrive, sans qu’on soit venu me chercher. La suite de l’interrogatoire est de nouveau remise et la torture se prolonge, le calvaire devient de plus en plus long. L’incertitude sur l’importance et le bien fondé des accusations, me plonge parfois dans une angoisse qui me fait frissonner, d’autant plus que bien des fois je dois me taire, car, pour me justifier, je devrais dénoncer des compatriotes.

Lundi, 6 septembre.

La continuation de mon interrogatoire n’a pas eu lieu et j’en souffre beaucoup, ma tête est bien près d’éclater, et elle me fait mal ; parfois, je la tiens entre les mains, pour essayer de la soulager un peu ; je ne puis me tenir au travail. Oh ! que je voudrais être au bout de ce maudit interrogatoire.

Les voisins me consolent et me stimulent, oh ! les braves ! et ainsi à chacun il arrive d’encourager et d’être encouragé…

Oui, Baucq, résiste, résiste toujours, refuse d’être lâche, refuse d’être traître, voilà la seule ambition qui doit te guider et pour laquelle tu résisteras jusqu’au bout.

Mardi, 7 septembre.

J’envoie une carte postale à ma sœur pour lui témoigner toute ma reconnaissance, car j’ai appris combien elle s’intéresse à moi et combien elle se dévoue en aidant ma chère femme.

Enfin, l’interrogatoire a continué aujourd’hui. J’ai été questionné pendant quatre heures et ce n’est pas fini... On m’a confronté avec Van Dievoet.

Celui-ci avoue que, le 25 juin, à sept heures du malin, des jeunes gens se sont réunis chez lui, où je suis venu leur parler à voix basse ; ensuite ils sont sortis et je les ai suivis, M. Van Dievoet est d’avis que le rendez-vous doit avoir été fixé par moi, parce qu’il ne connaît personne d’autre qui s’occupe de recrutement.

M. Henry a bien voulu accepter de faire parvenir une lettre à ma chère femme.

Mercredi, 8 septembre.

Je suis à peu près remis de mes fortes émotions ; je m’abstiens de relater ici certaines impressions qui m’ont troublé l’âme ; cette note a pour objet de me les rappeler plus tard.

En lisant le journal, je constate que les Russes commencent à se ressaisir. Une partie de leur communiqué doit, je crois, avoir été supprimé et pour cause… Mon appréciation se confirme en lisant le résumé de la situation où il est écrit : « Les Russes ont repassé la Kotra, premier affluent rencontré sur la rive droite du Niémen. »

D’autre part, pendant que, au préau, je prenais un bain de soleil, j’ai entendu les coups sourds et lointains du canon ; depuis mon arrestation, le canon ne s’est pas encore fait entendre si distinctement ; ceci, rapproché de l’ordre paru il y a quelques jours, annonçant la suspension, pendant quarante-huit heures, de tout trafic de la correspondance en France, me fait supposer, peut-être à tort, qu’un mouvement est à la veille de se produire ; cette supposition me réconforte beaucoup.

Jeudi, 9 septembre.

À huit heures et demie, je vais à l’interrogatoire ; enfin je finirai par arriver au bout de mon calvaire ; depuis quarante jours je suis en prison, et mon interrogatoire n’est pas encore terminé. Aujourd’hui, il s’agit de la question relative à l’espionnage. Ces messieurs sont beaucoup plus doux h mon égard. On me pose quelques questions au sujet de la lettre rapport S. M. que les policiers allemands ont trouvée chez moi et qui démasque deux mauvais Belges.

Dans le courant de l’après-midi, des cris de fureur et de rage éclatent dans la galerie ; ils me font frémir.

Vendredi, 10 septembre.

On adjoint au voisin L… un compagnon qui vient d’arriver. Celui-ci ne reste pas bien longtemps en sa compagnie : vers trois heures, il est conduit dans une cellule, où il est seul.

Dans la soirée, le sergent vient me trouver et me demande si je connais M. Poudernai ? J’ai appris plus tard qu’il s’agissait de M. Préherby. Je dois écrire à ce monsieur, mais je ne m’explique pas pourquoi. Il s’en va et revient un peu après pour me dire que le lieutenant Bergan me prie d’écrire une carte postale à ma femme, pour qu’elle se rende chez Me Dorff[4], afin d’y prendre certains renseignements ; par la même occasion on me permet de lui faire savoir qu’elle et les enfants peuvent venir me voir dimanche prochain à quatre heures de relevée.

Je m’empresse d’écrire une carte postale et la remets au sergent. Je ne comprends rien à toute celle histoire.
Samedi, 11 septembre.

Nous allons au préau ; il fait un temps superbe, le ciel est tout bleu et sans nuages ; un beau soleil réchauffe l’air un peu froid du malin, une petite brise me fouette légèrement le visage et me procure une sensation bien agréable. Pour me dégourdir, j’ai couru sans m’arrêter pendant une demi-heure. En revenant du préau, j’étais essouflé et une main mystérieuse était venue mettre du rouge sur mes joues. Cet exercice m’a fatigué et a dérouillé mes muscles.

À peine rentré dans ma cellule, je reçois une carte postale d’Yvonne. Je dois avouer bien sincèrement que j’ai été ému en prenant connaissance de son texte. Cette carte contenait une jolie réflexion et constituait pour moi un précieux encouragement. Ces quelques lignes étaient tout simplement admirables… : Merci, Yvonne…

… On me communique ce qui suit : jeudi dernier, en sortant du préau, Mme Bodart, après avoir réintégré sa cellule, est tombée dans une crise de fureur, s’est mise à crier, à frapper sur sa porte et est devenue folle ; elle a été transportée dans un asile d’aliénés…

Dimanche, 12 septembre.

Oh ! le magnifique soleil ! Il dore d’un éclat tout particulier ce beau jour. Là-bas, les cloches sonnent à toute volée et leur tintement joyeux s’étend sur la ville et les campagnes. Les moineaux, sur le seuil de ma fenêtre, s’égosillent, sautent, dansent, je crois même qu’ils rient… Je fredonne une de mes jolies complaintes d’autrefois. Tout ce qui m’environne parait me sourire et m’égayer. Oui, c’est aujourd’hui le grand jour… c’est la grande fête… Cet après-midi, je vais voir ma femme et mes enfants… je suis impatient, je voudrais qu’il fut déjà quatre heures… l’heure a laquelle arrivera toute ma petite famille.

… Vers onze heures du matin, on m’appelle à l’instruction. Nom d’une pipe, je ne suis pas encore au bout de mon rouleau. M. le lieutenant Bergan m’apprend qu’il doit me faire une communication personnelle ; il s’agit de l’expertise judiciaire dont m’a chargé M. le juge Prénerbu. Pendant que nous causions, M. Henry entre et recommence à m’interroger. Il y a en prison un homme qui, le 25 juin, s’est rendu 498, chaussée de Louvain, d’où il est parti pour gagner la frontière ; il affirme avoir rencontré à ce rendez-vous un monsieur qu’il a décrit et dont le portrait ressemble étonnamment au mien et il ajoute que ce monsieur n’est pas parti avec l’équipe. Je fais remarquer combien cette déposition confirme mes aveux et mon rôle tout à fait secondaire au point de vue du recrutement…

M. Henry me signale que certaines de mes cartes postales sont blessantes pour eux. Il me prie de mesurer mes paroles. Ma carte de vendredi dernier faisait mention de coups de canon sourds et lointains, dont le bruit avait été entendu au cours de mon passage au préau. J’en avais déduit que peut-être quelque chose de sérieux se préparait et j’espérais pouvoir bientôt assister à l’entrée des petits Belges à Bruxelles…

À trois heures et demie, on m’annonce une visite. Je me rends au bureau de MM. Bergan et Henry, où, en leur présence, j’ai pu converser avec ma femme et mes enfants que j’ai embrassées avec tendresse. Mon regard fut frappé par le visage mélancolique de ma petite Madeleine ; elle était blême, ses yeux étaient entourés d’une ligne rouge au bord de laquelle s’arrêtaient des larmes qui brillaient comme des rosées sur les fleurs fraîchement écloses. Son regard était imprégné de douleur ; déjà pareille au faible roseau qui plie sous la rafale, mais résiste quand même, sa petite âme subissait les premiers chocs des heures douloureuses de la vie. En une vision rapide, je voyais défiler devant moi le triste tableau de mon arrestation ; je souffrais et refoulais avec peine des sanglots qui gonflaient ma poitrine ; les larmes me venaient aux yeux, mais par suite de cet effort ne s’écoulaient point. Ma chère femme me parla de ma mère : elle aussi voudrait venir voir son fils, l’étreindre dans ses bras, lui apporter ses plus douces consolations, raffermir son énergie et son courage. Ô maman chérie, Dieu sait à quel moment tu pourras revoir ton fils aimé que tu as donné à notre belle Patrie, pour laquelle il est prêt k verser jusqu’à la dernière goutte de son sang.

Puis, ma chère femme s’adressant à ces messieurs leur dit : « N’est-ce pas que ce qu’il m’écrit est joli ? » Et j’étais heureux d’apprendre que les soupirs de mon âme navrée lui apportaient de douces émotions.

Elle me parla aussi de notre chien, de notre Diane, qui cherche en vain son maître, La pauvre bête semblerait avoir compris ce qui s’est passé et deviendrait de plus en plus méchante : elle aboie lorsqu’elle voit des hommes ; quand un cycliste passe, il paraît qu’elle le poursuit, espérant retrouver celui dont elle était le fidèle gardien.

Je fais connaître aux miens la bonté dont M. le lieutenant Bergan a fait preuve à mon égard au cours de l’instruction. Quant à M. Henry, j’ignore si, sous ses mouvements brusques et rudes, il ne cache peut-être point un cœur plein de compassion. Ces messieurs me trouvent joyeux, car ils voient sur mes lèvres des.rires destinés à tranquilliser ceux qui me sont chers. J’aurais voulu dire la vérité, j’aurais voulu crier du fond de mes entrailles que tout en moi était souffrance et torture. Oui, messieurs, je ris alors que mon cœur saigne, je ris tandis que la douleur me transperce.

J’embrasse ma femme et mes enfants, et elles retournent vers la chère maison, où manque celui qu’elles adorent et qui git en prison.

Je réintègre ma cellule et m’empresse d’aller raconter au voisin L… ce qui venait de se passer et de lui communiquer mes impressions. Je commence ma narration et tout à coup, des larmes jaillissent de mes yeux… je m’excuse de ne pouvoir continuer… et tout ce que mon cœur avait contenu au cours de l’entrevue finit par s’échapper. J’éclate en sanglots, je crie, je pleure, les larmes viennent abondantes, semblables à l’eau qui jaillit de la source que la bêche du terrassier vient de mettre à découvert ; ma tête tournait, je ne pensais plus, tout mon corps était secoué par des frissons. Jamais, je ne me suis trouvé dans un état pareil qui résulte, je suppose, de la détente des nerfs trop fortement contractés pendant l’entrevue avec ma femme et mes enfants. D’autre part, il est des heures où l’on comprend subitement ce qu’on ne pressentait pas jusqu’alors. Oui, dans mon immense douleur, il me semble que je m’aperçois seulement des richesses de mon cœur et que jamais je n’ai eu pour ceux qui me sont chers un amour si grand, si profond ; oh ! oui, ce n’est que dans l’adversité que l’on apprend à s’aimer : alors seulement, on retrouve ce sentiment perdu au milieu des agitations de l’existence fiévreuse et mouvementée de notre société où nous finissons par ignorer les joies suprêmes, les trésors de bonté et de tendresse que nous portons en nous. Enfin, j’ai pu reprendre la conversation interrompue… Maintenant les îlots de lumière n’arrivant plus au fond de ma cellule, les ombres s’atténuent et deviennent plus vagues, la marée lumineuse est descendante et se retire petit à petit, elle s’en va là-bas vers l’horizon et la pénombre envahit l’intérieur de l’habitation…, Oh ! elle doit être déjà loin, bien loin, car l’obscurité devient plus grande, s’accentue, et la nuit inonde la terre…

Lundi, 13 septembre.

Je suis bien las de mes émotions d’hier. Le voisin L… me lit une de ses plus jolies compositions en vers, celle-ci lui a été inspirée par la détente de nerfs que j’ai eue au cours de notre conversation d’hier.

Chez les autres voisins, il y a un changement ; le Français a été remplacé par M. Dervaux, pharmacien.

Mardi, 14 septembre.

Le temps est gris, il pleut. J’adresse à ma femme quelques quatrains qui contiennent une des plus douces pensées de mon âme meurtrie et rappelle le bon temps de notre printemps.

Une carte m’est remise, elle m’a été écrite par ma sœur, qui me remercie gentiment pour le sonnet que je lui ai envoyé. Sa correspondance doit être, ce me semble, en partie interceptée. Cette supposition me vient à l’esprit, en me rappelant que ma chère femme m’avait prévenu dimanche dernier qu’elle et Yvonne m’avaient écrit une carte le vendredi précédent. Cela me rend de mauvaise humeur.

Mercredi, 15 septembre.

Vers onze heures, on m’adjoint un compagnon qui a été arrêté ce matin chez lui, avenue Clays, il s’appelle N. Neels de Rhode. Comme tous ceux qui entrent en prison, il est abattu, ses yeux hagards regardent les murs. Je lui offre mon siège, il s’assied, tient sa tête entre ses mains et reste là accablé, presque anéanti. Immédiatement, je me mets à l’œuvre pour lui remonter le moral. Je le questionne et j’apprends que depuis ce matin, il a déjà subi cinq interrogatoires. On le soupçonne surtout d’écrire dans la Libre Belgique. Au cours de son dernier interrogatoire, se trouvant dans un état de surexcitation bien compréhensible, il a dit à l’officier supérieur devant lequel il se trouvait : « F…-moi la paix. » Je le réconforte de mon mieux et petit à petit, il se ressaisit. Comme je connais par expérience, la façon de procéder de ces messieurs, je lui donne des conseils sur l’attitude qu’il doit prendre et lui fais remarquer combien il aurait tort de se laisser aller au désespoir et

FAC-SIMILÉ D’UN FEUILLET DU JOURNAL ÉCRIT EN PRISON PAR PHILIPPE BAUCQ ET D’APRÈS LEQUEL IL A COMPOSÉ LA RÉDACTION DÉFINITIVE

combien il est nécessaire de garder son sang-froid. Dans l’après-midi, il est appelé à l’instruction, il s’en va bien disposé, maître de lui, ayant presque la crânerie d’un poilu qui s’apprête à se lancer à l’assaut d’une tranchée. Dans des conditions semblables, je suis certain qu’il parviendra à se tirer d’affaire. En effet, je ne le vois plus revenir, il aura certainement été relâché, puisque sa paillasse est restée dans ma cellule. Je suis heureux de constater que tout le mande n’est pas logé à la même enseigne que moi[5]

Le soir, pendant que je suis occupé à écrire, un farceur passe dans la galerie, ferme le robinet de mon tuyau à gaz et éteint par ce fait ma lumière. Nom d’un petit bonhomme, je suis furieux, me voilà obligé de faire mon lit dans l’obscurité.

Jeudi, 16 septembre.

Le ciel est gris, ma journée est monotone, je ne trouve rien de particulier à signaler.

Vendredi, 17 septembre.

Un voile gris continue à nous dérober la voûte céleste. Un peu avant neuf heures, le gardien me prévient que je dois changer de cellule. J’irai occuper le numéro 510 qui se trouve au rez-de-chaussée d’une autre aile. Ma nouvelle cellule est réellement triste, elle me fait une impression bien pénible ; on y sent l’humidité et le froid ; en outre, étant exposée au nord, aucun rayon de soleil n’y entre.

À peine installé je passe au préau où l’on vient me prendre pour me conduire à l’instruction. Mon Dieu… mon Dieu… encore ce maudit interrogatoire, il ne cesse de me poursuivre et de me plonger dans des angoisses désespérantes… Je suis mis en face de deux jeunes gens qui déclarent ne pas me connaître. En sortant, M. Henry m’annonce qu’il a du nouveau à m’apprendre dont il me parlera un autre jour. Me voilà plein d’inquiétude, car j’ignore ce qui est suspendu sur ma tête. Je me trouve subitement dans un état misérable… j’ai chaud… une oppression m’envahit ; un peu après 10 heures, je dois retourner au bureau de ces messieurs, où je suis confronté avec M. Van Dievoet au sujet de la réunion des jeunes gens qui eut lieu chez ce dernier et un nouvel interrogatoire recommence… Au cours de celui-ci, le lieutenant me dit : « Vous savez, monsieur Baucq, que le chef de l’espionnage prétend vous connaître ?… » Je soutiens que c’est chose impossible et démontre combien cette affirmation est invraisemblable étant donné que j’ignore totalement qui est le chef de l’espionnage. Pour terminer notre entretien, je reçois un choc formidable qui a failli m’assommer. M. Henry m’apprend que les grands chefs lui ont reproché de ne pas avoir arrêté ma femme, ce qui, en présence de mon mutisme, devra peut-être avoir lieu[6]. « D’ailleurs, continue-t-il, nous savons maintenant que votre femme est au courant de bien des choses. » Je proteste avec rage : « Non, ma femme ne sait rien, absolument rien du tout, et je renonce à croire qu’il y ait un homme capable de commettre une pareille monstruosité, ce crime de l’arrêter, de l’arracher à mes enfants… »

Je suis avisé que l’on continuera de me questionner cet après-midi. Ils veulent me faire souffrir, on dirait qu’ils ont un malin plaisir à me piquer avec des fers rougis au feu. Mais rien ne pourra m’ébranler. Je finis par m’habituer h ces sortes de tortures, car ma peau s’est endurcie et cependant la perspective de voir arrêter ma chère femme me fait frémir… Certaines paroles de M. Henry me donnent à réfléchir et j’espère que mon esprit fréquemment troublé me fait entrevoir la situation plus mauvaise qu’elle n’est en réalité. En effet, pendant que M. Van Dievoet était confronté avec moi, M. Henry a cru devoir dire : « Oui, M. Baucq, vous êtes intelligent, vous êtes même plus, car vous êtes malin. Je dois le reconnaître, car vous avez été plus fort que nous et il serait à souhaiter que tous les Belges se comportent comme vous. » De ces paroles, je crois pouvoir déduire que je me suis habilement défendu…

Je rentre dans ma cellule et reste pensif ; je suis repris par cette obsession dont j’ai été plusieurs fois le jouet. On va arrêter ma femme, demain matin, quand elle ira demander à M. le lieutenant Bergan le laissez-passer pour me voir ; il l’accordera et ensuite la mettra en état d’arrestation ; je me trouve dans l’impossibilité de manger maintenant ; maintes tristes pensées provoquent en moi une tempête, un bouleversement extraordinaire, ma gorge devient aride, mon pouls plus fréquent ; parfois, j’ai des visions étranges qui m’effrayent.

Le soir arrive et la suite de l’interrogatoire n’a pas eu lieu.
Samedi, 18 septembre.

Le ciel est bleu, mais je ne vois pas de soleil ; dès le lever, je suis accablé d’une obsession terrible dont je ne puis me débarrasser, j’ai peur d’apprendre l’arrestation de ma femme…

D’après mes suppositions, M. J… doit se trouver sous les verrous et être considéré comme le chef de l’espionnage, sans doute aura-t-il avoué me connaître seulement de nom et s’être rendu chez moi pendant mon absence où il aurait parlé à ma femme ? C’est la seule raison pour laquelle je puisse motiver la nouvelle attitude de ces messieurs, qui hier m’ont demandé avec insistance si je connaissais les Pères Meeus, Pirsoul et le chef de l’espionnage…

Il est cinq heures, et je n’ai pas encore été appelé à la visite, Mes suppositions paraissent devoir se confirmer. Il avait été entendu que ma femme se rendrait ce matin chez M. le lieutenant Bergan pour obtenir un laissez-passer. Or, elle n’aura certainement pas manqué d’y aller. Il doit y avoir quelque chose d’anormal qui s’est passé à ce moment. Pendant mon interrogatoire on procédait, j’en suis presque certain, à l’interrogatoire de ma chère femme. Maintenant, le doute s’empare de moi ; si elle avait été arrêtée, on ne lui aurait pas défendu de me faire parvenir mon linge ; comme je ne l’ai pas reçu dimanche dernier, elle devait certainement s’en être munie ; ensuite la visite a peut-être été remise à demain. Je cesse d’écrire, espérant malgré tout que les conjectures de mon cerveau torturé sont erronées au point de vue de l’arrestation. Je suis déprimé et me trouve dans le même état que les premiers jours de mon emprisonnement. Je ne mange plus, je ne trouve plus la force de me mettre au travail ; mon esprit vagabonde.

Dimanche, 19 septembre.

Lugubre 510… pareil à un caveau mortuaire, vous effrayez le soleil, qui n’ose point entrer chez vous, vous me répugnez, vous me glacez, vous m’enveloppez de l’atmosphère humide et froide, sombre et triste dans laquelle tout pleure, vous inondez mon âme d’un brouillard de tristesse.

Il me semble que l’on m’a jeté dans un puits profond, où l’on crie en vain sa détresse, où l’on souffre, où l’on meurt.

Dans ce lugubre 510, toutes mes distractions se sont évanouies. Finies, les charmantes causeries avec les voisins qui nous permettaient de nous raconter mutuellement nos peines et de nous encourager dans les moments de désespoir. Je ne trouve plus l’occasion de lire et de soumettre mes vers à M. L… ou d’écouter la lecture de ceux qu’il avait composés. Je ne vois plus les jolis petits moineaux qui venaient m’appeler lorsque le soleil semait ses rayons d’or sur la fenêtre, je ne les vois plus aller et venir, déployer leurs ailes qu’ils agitaient comme des éventails en produisant un léger bruit, je n’entends plus leur joyeux babillage à l’occasion du partage de mes miettes de pain.

Et toi, soleil, tu as également disparu pour le malheureux prisonnier. Ô soleil, créé par Dieu pour éclairer le monde, glorieux flambeau, régent du jour, toi qui, du haut de ton empire du ciel, lances des rayons étincelants sur tout l’univers, je m’aperçois maintenant combien tu m’étais salutaire, combien tu avais dissipé les nuages sombres qui voilaient mon âme. Oui, nous étions devenus des amis, nous avions fini par nous comprendre ; chaque jour, tu m’apportais des impressions nouvelles. Le grand matin, les rayons timides flânaient sur les murs et lorsque tu approchais du midi, ils venaient se jouer sur ma table, sur mes livres, sur mes papiers ; par moments, tout à la joie, ils me caressaient le visage, et cela avec une délicatesse suprême, afin de ne pas me distraire, de ne pas me tourmenter. Puis, tu me montrais ton gracieux sourire, tu éclairais mon cœur souffrant et accablé, tu réchauffais ma cellule et l’air tiède paraissait me bercer mollement. Ta lumière était un baume bienfaisant pour mon pauvre cerveau endolori. Et quand ton travail universel t’appelait vers d’autres parties de notre hémisphère, tu te retirais lentement pour disparaître à l’Occident et tu semblais me dire : « Ne crains rien, je reviendrai demain, » mais tu n’es pas revenu dans le lugubre 510. Ô puissant soleil, ami de la solitude, je te pleure…

Le canon se fait entendre ; je regarde par la fenêtre et je vois un aéroplane qui glisse dans l’espace et se dirige vers l’Ouest. Les petites fumées produites par l’éclatement des shrapnels se balancent mollement dans l’air et semblent regretter que l’aviateur ne se soit pas arrêté pour lier connaissance avec elles.

Il est cinq heures, et je n’ai pas reçu la visite de ma chère femme ; j’en suis profondément désolé et une amère douleur me serre le cœur ; ma tête est brûlante, mon imagination bat la campagne ; je devrai absolument réagir, je ne puis rester dans un état pareil ; si je me laisse aller à cet accablement, si je ne trouve pas le moyen de tuer dans mon esprit l’idée de l’arrestation de ma femme, de me fatiguer, de m’occuper, je crois que je vais devenir fou. Aussi, j’ai résolu de me mettre à l’ouvrage et de noyer mon chagrin dans le travail. L’homme qui travaille, a dit Xavier de Maistre, n’est jamais complètement malheureux.

Lundi, 20 septembre.

Je songe toujours à ma chère femme : le travail a cependant calmé mes esprits et petit à petit, l’idée, la certitude de l’arrestation me quittent pour faire place au doute. Je finis par me convaincre que rien de malencontreux ne peut lui être survenu, cette conviction est fondée sur le raisonnement que voici : si ma femme avait été arrêtée, je suis persuadé que ma sœur aurait immédiatement pris sa place pour me faire parvenir tout ce qui m’est utile et que j’aurais déjà reçu un paquet. Je finis donc par croire que ma femme n’aura pas obtenu de laissez-passer, ce qui d’ailleurs est arrivé, il n’y a pas bien longtemps.

Je lis dans le journal la Belgique : « Par jugement du 14 septembre 1915, rendu exécutoire, le tribunal de campagne a condamné pour espionnage : 1° M. Joseph Bækelmans, architecte à Anvers ; 2° Alexandre Franck, commerçant à Anvers ; 3° M. Alexis Thiry, commissaire à Saint-Ghislain, à la peine de mort ; 4° Adolphe Willockx, imprimeur à Mons, à 15 ans de travaux forcés[7]. »

Je dois avouer que la lecture de ce jugement me fait frissonner et comme mon acte d’accusation comporte, entre autres, le recrutement et l’espionnage, la perspective qu’il me fait entrevoir est loin d’être réjouissante.

Mardi, 21 septembre.

Je remets une carte postale entre les mains du soldat, afin qu’elle trouve le chemin de la chère maison. Le linge qui m’est parvenu hier, me permet de faire un retapage complet de ma modeste personne, ce dont je suis enchanté ; depuis ma chute dans les griffes des Allemands, j’ai eu deux fortes émotions : la première, lors de mon arrestation, la seconde vendredi dernier, en apprenant que peut-être on arrêterait ma femme. Dans les deux cas, j’ai constaté ces faits bien caractéristiques : l’appétit disparait, l’esprit se bourre des conjectures les plus diverses, on est abattu, on a froid, on grelotte…

Mercredi, 22 septembre.

Je viens de lire dans la Belgique du 21 septembre 1915, les condamnations suivantes, encourues pour espionnage : Laurent de Backer, commis-voyageur à Uccle, à mort, — Léopold Lamy, chef de gare à Cuesmes, aux travaux forcés à perpétuité ; — et d’autres personnes à un certain nombre d’années de cette dernière peine. Ces nouvelles ne me sont nullement agréables, et en les lisant, un léger tremblement intérieur m’agite ; ce n’est pas qu’elles m’effrayent, mais elles me font un effet douloureux et dans les conditions où je me trouve, m’impressionnent vivement.

Jusqu à présent, je ne connais point tous les éléments relevés à ma charge ; tout me fait supposer que ma vie n’est pas en danger ; mais nous sommes en état de guerre et je dois être jugé par des militaires dont les jugements réservent parfois des surprises ; d’ailleurs, je ne me fais pas d’illusions et je m’attends à être au moins gratifié d’un grand nombre d’années de prison ou de travaux forcés, ce qui m’importe peu, puisque je sais que nous serons remis en liberté après la guerre. Même, si je devais être condamné à mort, je ne craindrais point, ce me semble, l’exécution, non pas que je ne tienne plus à la vie, au contraire, mais mon devoir, d’après moi, me condamne de montrer à l’ennemi combien les Belges sont courageux, même en face de la mort. Puis, je crois avoir accompli un beau geste, en courant le risque d’être condamné pour les autres, d’autant plus que nous vivons dans une société où l’égoïsme règne à outrance, où les hommes, pour atteindre leur bonheur personnel, n’hésitent pas bien souvent à provoquer le malheur de leur prochain. À cet égard, mon cas est typique. Si je me trouve en prison, c’est à la suite d’une dénonciation, qui, je suppose, a été provoquée par l’attrait d’une prime. En lisant ces condamnations, on se sent douloureusement ému, en voyant ces braves compatriotes sacrifier leur vie pour nous tous, et pour la Patrie, on se sent frémir devant ces terribles monstruosités dont la guerre est la seule cause.

M. Henry est encore venu me trouver et insiste, etc… Zut ! je m’en fiche, j’ai été assez effrayé jusqu’à présent ; s’il y a des surprises, j’en subirai les conséquences. Un point, c’est tout.

Jeudi, 23 septembre.

Aujourd’hui, j’ai pu me rendre au préau, il fait un temps superbe ; quoique le soleil, qui s’éloigne insensiblement de la terre, fut moins brillant, il réchauffait encore l’air, dont la température était tiède.

Pendant que j’admirais le ciel, je vis, à mon grand étonnement, un groupe d’hirondelles, ailes déployées, fendre l’espace et disparaître dans la direction de l’Orient. Elles s’en allaient vers des pays plus cléments, emportant avec elles les dernières splendeurs de l’été. Voici venu le pâle automne, qui vient prendre sa place chez nous. De nombreux oiseaux dont les chants égayent le bocage nous ont quittés en groupes pour aller s’abriter sous d’autres cieux ; ceux qui nous sont demeurés fidèles, ne craignant point les rigueurs de notre climat, restent silencieux et se préparent, afin de pouvoir résister aux assauts des mauvais jours. Les feuilles aux jolies teintes se détachent une à une des branches, volent dans l’air et viennent couvrir le sol où elles seront foulées aux pieds, où elles pourriront ; les fleurs ont vieilli, se sont flétries, et bientôt elles perdront le restant de leur éphémère parure. Le vent du Nord siffle sa triste complainte et fait rouler les nuages sous la voûte du ciel, les aurores apparaissent plus pales, le brouillard et l’atmosphère grisâtre enveloppent la nature de plus en plus dépouillée.

Ô saison, qui émerveilles mes yeux flattés et puises aux trésors de ton incroyable palette les tons merveilleux dont se couvre la nature expirante… Ô saison pleine de mélancolie, où un silence pieux plane sur la nature immortelle, qui perd ses plus beaux attraits et meurt lentement pour revivre au printemps prochain… Ô saison de tristesse et d’adieu, où l’on soupire, où l’âme s’emplit de souvenirs mélancoliques.

Dans l’après-midi, j’entends pleurer à diverses reprises, ce dont je suis douloureusement impressionné.

Vendredi, 24 septembre.
Je remets une carte postale adressée à ma chère femme ; rien de spécial à noter.
Samedi, 25 septembre.

Hourrah ! hourrah ! Je viens de recevoir deux cartes à la fois, l’une de ma femme, l’autre de ma sœur ; me voici complètement réjoui, je danse, je saute, je ris…

Allons, murs tristes et froids, souriez donc, je suis heureux après les journées d’angoisse que je viens de passer, ces deux cartes me rassurent et me débarrassent définitivement du cauchemar relatif à l’arrestation de ma femme.

Mais ma joie est de courte durée et me voici douloureusement ému en apprenant par le journal que Baekelmans, architecte, et Franck, commerçant, tous deux habitant Anvers, et condamnés à mort pour espionnage, ont été fusillés. Ô Dieu, j’invoque ton aide ; illumine-moi, afin que je puisse chanter l’héroïsme sublime de ces deux héros morts pour la Patrie. Ô chers compatriotes, le prisonnier du lugubre 510, plongé dans la douleur et la consternation, vous adresse l’hommage de sa profonde admiration.

Avant l’événement fatal qui vous a livrés à vos bourreaux, vous étiez heureux, vous viviez en paix et bien tranquillement sur ce petit coin de terre où vous avez vu le jour, où vous avez grandi, où vous avez aimé, où la liberté embellissait votre vie, et brusquement la guerre éclate et ce monstre hideux, ce mangeur d’hommes qui exalte le crime, apparaît à l’horizon, traînant à sa suite les plus abominables monstruosités. Il envahit notre chère Belgique et vient briser nos beaux rêves et notre doux avenir ; mais une immense clameur monte du sol de la Patrie, et des hommes se lèvent afin d’aider ceux qui, là-bas, dans les tranchées, se sacrifient pour nous avec un courage qui ne cédera, ni ne se soumettra jamais. Oui, Baekelmans et Franck, vous étiez parmi ces hommes ; vous aviez décidé de ne point vous courber, car cela serait bas, cela serait une honte, et une ignominie au-dessous de tout. Personne ne vous obligeait à travailler pour la noble cause, et cependant vous n’avez pas hésité à vous lancer dans la tourmente en assumant un service difficile et dangereux, où vous compromettiez votre existence. Oui, vous avez entrepris cette tâche glorieuse et dans un péril égal à celui encouru par nos braves et valeureux petits soldats. Ô chers compatriotes, vous avez compris combien on se rend lâche en ne se dévouant point pour sa patrie et en restant impassible devant l’envahisseur ; vos noms passeront à la postérité et seront l’objet d’une des plus belles pages de l’histoire de notre pays. Déjà les trompettes célestes claironnent, et les cloches solennelles retentissent annonçant, ô mes deux braves compatriotes, que vous êtes morts en martyrs pour la cause sacrée de la liberté et du droit. J’entends les Belges clamer votre bravoure, votre héroïsme et la beauté de vos gestes sublimes, je les entends s’écrier sous la voûte du ciel et du fond de leurs entrailles que deux héros sont morts pour la Patrie, fusillés par des mains impies.

Ô chers compatriotes, maintenant vous dormez en paix votre sommeil éternel dans cet immense tombeau qu’est la terre et qui contient tant de Belges glorieux. La couronne des héros est descendue sur vous et, désormais, le vent chantera sur votre tombe l’hymne sacré de la gloire.

Enfermé dans ma cellule abhorrée, dans ma lugubre caverne, je vous crie un dernier adieu ; oui adieu, chers Compatriotes, qui êtes parmi la fleur et l’élite des champions qui combattent pour le Droit et la Liberté. Adieu, chers compatriotes, dont le souvenir immortel est gravé à jamais dans nos mémoires…

Dimanche, 26 septembre.

Je lis avec assiduité le journal, afin de connaître les nouvelles de la guerre. Les Russes remportent des succès, les Français et les Anglais s’apprêtent à faire un mouvement important, ils bombardent avec vigueur les positions allemandes. Voyez-vous qu’on me fasse la blague de venir me délivrer avant d’être jugé ? Eh ! là-bas, ne nous embarquons point dans ces rêves chimériques ; rien n’est impossible, mais c’est trop beau.

Lundi, 27 Septembre.

Le communiqué allemand concernant la situation au front de l’Ouest est très laconique, et je crois pouvoir en déduire que la grande offensive franco-anglaise a commencé. Il reconnaît que les Anglais ont marché de l’avant, le matin du 25 septembre ; leur attaque sur l’aile nord a déjà été repoussée, après un combat corps à corps devant et dans les positions allemandes. Il résulte de cela, pour qui sait lire entre les lignes, que l’offensive n’est pas enrayée. D’autre part, je lis : « Les Anglais ont attaqué au Nord-est et au Sud-est d’Armentières, et au Nord du canal de la Bassée, en se servant de bombes et de gaz asphyxiants. » Bravo, je finis par croire qu’effectivement je cours quelques chances d’être remis en liberté avant d’être jugé ; en tout cas, ne nous emballons pas !

Mardi, 28 septembre.

Je suis complètement remis ; les nouvelles de la guerre, dont j’ai eu connaissance hier, y sont pour beaucoup, je sens un besoin de recommencer à taquiner la muse et vais essayer d’accorder les cordes détendues de ma lyre, espérant en pouvoir tirer quelques sons plus ou moins harmonieux.

Une carte postale écrite par ma gentille Yvonne me parvient à l’instant, elle augmente mon contentement et m’apprend qu’Yvonne se comporte comme une vraie jeune fille en se mettant résolument à l’étude afin de m’aider par la suite dans ma besogne de bureau.

Les nouvelles de la guerre continuent d’être excellentes ; les Français et les Anglais semblent vouloir donner un bon coup de collier. Vers quatre heures, le canon tonne, je suppose qu’un aéroplane se balade au-dessus de la ville pour apporter des douceurs aux Allemands.

J’adresse une carte postale à ma chère femme.

Mercredi, 29 septembre.

Les nouvelles de la guerre sont excellentes : les Français et les Anglais se sont emparés du nord d’Arras et en Champagne de la première ligne de défense des Allemands ; c’est un très beau début et comme une bataille ne se termine pas en un jour, j’espère voir bientôt un nouveau communiqué renseignant sur la continuation des succès précités.

Jeudi, 30 septembre.

Rien de spécial à signaler sur le front, ni sur les mers.

Vendredi, 1er octobre.

Lentement, comme la lumière du soleil qui sort de l’orient pour éclairer la terre, approche le jour où je serai jugé.

Je suis prêt à recevoir le choc de la condamnation. J’ai écrit une carte postale à mon père pour lui dire un au revoir ému, car j’ai le pressentiment que j’irai là-bas en terre étrangère rejoindre les nombreux compatriotes qui s’y trouvent déjà.

Je reçois une valise bourrée de linge, de vêtements, de friandises, etc., etc., et suis réellement touché des soins dont m’entoure la digne compagne de ma vie.

Dimanche, 3 octobre.

Les succès remportés au commencement de la semaine par les Alliés ne paraissent pas avoir abouti au résultat espéré ; en effet, le front allemand n’a pas été percé. Prenons patience et espérons.

Lundi, 4 octobre.

J’entre en communication avec une demoiselle qui est enfermée dans la cellule contiguë. Elle a été arrêtée dans une maison où l’on procédait à une autre arrestation, et ignore ce dont on l’accuse. La pauvre fille n’a que vingt ans et s’est évanouie à diverses reprises sous le poids de l’émotion qui l’accablait. Elle espère être remise en liberté demain. J’en profite pour la prier de bien vouloir se rendre chez moi pour dire à ma femme de quoi je suis accusé. Elle s’est empressée de me promettre de faire cette commission aussitôt qu’elle sera remise en liberté. Vers le soir, cette demoiselle me téléphone pour me crier au revoir et s’en va joyeuse comme l’oiseau qui s’échappe de sa cage dont on a laissé par mégarde la porte ouverte.

Mardi, 5 octobre.

Au matin, le gardien m’annonce que dans le courant de la journée, je devrai changer de cellule. Un peu plus tard, je suis prié d’aller occuper le n° 101, situé au second étage de l’aile ou j’ai été précédemment enfermé. Je ne suis pas fâché du dérangement, car ma nouvelle cellule reçoit la visite des rayons du soleil et en outre le chauffage central donne de la chaleur pendant une partie de la journée.

J’adresse à ma femme une carte postale sur laquelle figure un sonnet que j’ai composé en témoignage de ma profonde reconnaissance pour la valise bourrée de bonnes choses qui m’est parvenue samedi dernier.

À peine suis-je installé que le gardien passe avec le sergent et me prévient que jeudi prochain, à 7 heures du matin, je dois être prêt pour me rendre au tribunal. En recevant cette nouvelle, un léger frisson m’agite, mais au fond, je suis content, puisqu’enfin je vais savoir à quoi m’en tenir.

Philippe Baucq.

(À suivre.)

  1. Voyez la Revue du 15 juin.
  2. L’ingénieur Capiau de Wasmes qui faisait lui aussi partie de l’association de Baucq.
  3. Albert Libiez.
  4. Me Dorff, avocat bruxellois chargé de la défense de Baucq.
  5. Neels de Rhode est un mouton et un mouchard à la solde des Allemands, qui fut abattu le 7 janvier 1916 à coups de reolver par le pntriote belge Bril,surnommé « le justicier. » Ce changement de cellule, que Baucq ne comprend pas, est du aux déclarations de Neels qui dénonça les entretiens entre Baucq et ses voisins.
  6. Notons la barbarie de cette pression.
  7. Franck et Bækelmans ont été passés par les armes au Tir National, quelques jours avant Haucq et miss Caveli, le 23 septembre 2015.