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Journal des économistes/1 avril 1848/Chronique

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Journal des économistesTome 20 (p. 54-56).

Sommaire. Crise et organisation. — Les cuisiniers, boulangers et marchands de vin organisés. — La propriété violée. — Pénalités contre le marchandage. — Projet d’une Sorbonne industrielle. — Les manufactures ci-devant royales. — Les questions économiques dans les clubs. — Club de la Liberté du travail. — Un nouveau droit et deux grands hommes. — Fusion des devoirs. — Travail des prisons.

Nous consacrons un article spécial à la crise financière et commerciale qui afflige notre pays ; et nous donnons, au Bulletin, quelques-uns des actes du gouvernement provisoire, relatifs à cette immense affaire.

Un autre de nos collaborateurs s’est de nouveau chargé de protester, contre l’esprit d’organisation artificielle et de réglementation qui nous pousse vers des abîmes. Dans un Bulletin bibliographique, nous tenons nos lecteurs au courant des publications nouvelles qu’a fait éclore la prétention officielle d’organiser le travail.

La Commission permanente du Luxembourg a tenu plusieurs séances générales. Le Moniteur n’en a encore publié qu’une, dans laquelle M. Louis Blanc a proposé son système aboutissant à l’égalité des salaires. Nous appellerons l’attention de nos lecteurs sur ces discussions dont la publication est, à ce qu’il paraît, soumise à une censure très-rigoureuse. On nous dit qu’on se borne à publier un résumé de l’opinion des orateurs, pour ne pas couvrir trop de colonnes du Moniteur. Nous n’admettons pas cette excuse. On a grossi l’erreur de l’organisation à des proportions telles, que tout ce qui se dit sur ce sujet dans la Commission officielle doit être textuellement donné. Sans cela, il est impossible que le président et le secrétaire de la Commission ne se montrent partiaux pour les partisans de leurs idées, contre les adversaires de ces mêmes idées.

— Nous ferons à M. le préfet de police, issu des barricades de Février, et qui, dit-on, est un homme digne du poste important qu’il occupe, une réflexion sur trois arrêtés concernant les cuisiniers, les boulangers et les garçons marchands de vin. Tons ces angles sont attentatoires à la liberté et à la propriété, que M. le préfet de police ne veut assurément pas méconnaître. En effet, ils proclament la dissolution des anciens bureaux de placement, et la constitution d’une nouvelle institution intermédiaire, pour servir au même but. Si les ouvriers cuisiniers, boulangers et marchands de vin avaient à se plaindre de la rapacité de l’infidélité, de l’incapacité des propriétaires des bureaux établis, personne ne les empêchait de les supprimer eux-mêmes, en ne s’adressant plus à eux, en donnant leur confiance à d’autres personnes. De par la préfecture de police, il n’est donc pas permis d’exercer le courtage du placement en toute liberté ; et, si on l’a exercé et qu’on se soit constitué une clientèle, on est, de par la même autorité, exproprié de son bien ? Nous ne savons quels sont les liens qui rattachent les bureaux de placement à la police de Paris ; mais, dans tous les cas, si la profession de placeur n’est pas laissée à la libre concurrence, M. Caussidière peut être sûr que le monopole continuera à engendrer des abus au préjudice de ceux-là même qu’il veut protéger.

Par arrêté du 28 mars, M. le préfet de police a réglementé la boulangerie. Il a supprimé les doubles journées, fixé le salaire des gindres et des aides, suivant diverses catégories ; arrêté l’ordre du travail dans les journées. M. Caussidière a tranché ces questions sur l’avis motivé de la Commission du gouvernement pour les travailleurs. Notre devoir est de protester contre cette décrétomanie dont le résultat final sera une augmentation du prix du pain. Au lieu de faire un code de la boulangerie, une administration libre devrait travailler à la suppression du monopole de la boulangerie, et ne pas imiter l’administration déchue en prenant la responsabilité du prix du pain :

— Un nouveau décret, relatif au marchandage, porte que ce délit sera puni d’une amende de 50 à 100 fr. pour la première fois ; de 100 à 200 fr. en cas de récidive ; et, s’il y avait double récidive, d’un emprisonnement qui pourrait aller de un à six mois ; le produit des amendes sera destiné à secourir les invalides du travail.

Le gouvernement a fait une première faute en abolissant le marchandage ; il la continue en le punissant. Le marchandage est une association libre et volontaire ; il est utile dans une foule de professions. Sous peu, on sera obligé de faire des exceptions ; et, plus tard, on reviendra sur ces mesures inintelligentes. Dans le même, décret, le gouvernement provisoire dit qu’il ne touche pas au travail à la tâche. En vérité, c’est fort heureux.

— M. le ministre provisoire du commerce vient de prendre un arrêté en vertu duquel les professeurs du Conservatoire des arts et métiers, réunis en Commission, sont chargés d’arrêter les bases d’un système général pour l’enseignement des sciences appliquées aux arts industries, dont les cours du Conservatoire formeront le degré supérieur.

Nous nous félicitons de cette mesure déjà sollicitée de M. Cunin-Gridaine, et qui est due en grande partie à l’intelligente initiative de M. Wolowski, professeur de législation industrielle, présidant, cette année, le Conservatoire. Déjà l’ancien Conseil municipal de la ville de Paris avait affaibli le monopole universitaire, en organisant l’école de la rue Neuve-Saint-Laurent, école Colbert sous la monarchie, école Turgot depuis 1848, et l’école François 1er, aujourd’hui école Chaptal. Et ici, qu’il nous soit permis de protester contre ces changements de noms, véritable enfantillage, qui a brouillé sans profit la nomenclature des colléges, des théâtres et des rues.

L’établissement d’une Sorbonne industrielle aura la même portée. Il contribuera à retirer de l’impasse des lettres une partie de cette jeunesse, qui continuerait à s’y atrophier, malgré l’application de l’idée de M. Jean Reynaud, un des conseillers du nouveau ministre, lequel veut diminuer les heures de travail des jeunes lycéens. Il est probable que l’on créera des grades industriels, comme M. Cunin-Gridaine avait déjà créé des grades agricoles. Nous aurons des bacheliers, des licenciés, des docteurs en Conservatoire ! Mais la multiplication des brevets est une étape, pour arriver à la suppression de toutes ces entraves, absolument comme, l’abondance des titres, des décorations a conduit à leur dépréciation.

— Les manufactures de tapis des Gobelins et de Beauvais et la manufacture de Sèvres étaient encore dites, il y a un mois, manufactures royales, c’est-à-dire manufactures entretenues aux frais du public. Aujourd’hui on les appelle nationales, et cette épithète est absolument synonyme de la première ; c’est toujours le budget qui comblera le déficit. Aussi conseillons-nous à M. Bethmont, ministre du commerce, qui vient d’imaginer un Conseil de perfectionnement pour ces manufactures, de créer une Commission pour aviser aux moyens de les faire entrer toutes trois dans le droit commun, et de soulager d’autant le Trésor national.

— Les questions économiques sont souvent abordées dans les cent clubs de Paris. Les propositions les plus diverses sont faites pour les finances ; la crise commerciale et l’organisation future de la société. Ce sont, en général, les plus excentriques qui réussissent le mieux, et que les majorités accueillent avec enthousiasme. Il est rare que les diverses écoles socialistes, et notamment celle de Fourier, n’aient des représentants dans chaque club, et qu’un ou plusieurs de leurs orateurs n’embrouillent les questions les plus simples par l’exposé d’un sentimentalisme nuageux. Pour lutter autant que possible contre ce débordement de systèmes organisants, plusieurs de nos amis ont fondé un club de la Liberté du travail, qui a tenu hier, 31, sa première séance. Une discussion très-animée s’est engagée sur la question général de l’organisation du travail. MM. Jules Lechevalier ; Lepeltier Saint-Remy et Chapelle, ont parlé, le premier, au nom de la science nouvelle ; le second, pour dire des banalités contre l’économie politique et Malthus ; le troisième, pour protester contre le libre échange. Trois de nos collaborateurs, MM. Coquelin, Fonteyraud et Joseph Garnier ont soutenu l’attaque, et ont été vigoureusement ; éloquemment appuyés par trois orateurs nouveaux, MM. Les Fauris, Fournier, et M…, qui ont fait preuve d’un remarquable talent.

— La Démocratie pacifique a inventé un nouveau droit qu’elle réclame pour le bonheur du peuple français : le droit d’emprunter. En lisant les développements que ce journal donne pour expliquer sa nouvelle formule, on voit qu’il entend tout simplement par là une amélioration du système hypothécaire et la création d’institutions de crédit-foncier analogues à celles qui existent en Pologne et qui émettent des lettres de gage.

En fabricant de nouveaux mots ; l’école phalanstérienne fait croire au vulgaire qu’elle a des idées nouvelles. Depuis le 24 février, elle a, sous ce rapport, un redoutable concurrent dans M. le directeur de la Presse, le même qui a dit qu’un peuple se mène comme un cheval, qu’une constitution se confectionne en trois heures, et qu’il n’est issu de la Révolution de Février que deux grands hommes :

1o M. Louis Blanc, organisateur du travail ;

2o M. Émile de Girardin, organisateur du cr6dit.

Cette organisation du crédit consiste dans la création de billets à rentes hypothéqués sur diverses propriétés, telles que domaines publics, argenterie, chemins de fer, etc. En se querellant sur la priorité de l’invention, la Presse et la Démocratie pacifique ont été conduites à avouer que tout ce qu’elles avaient dit se trouvait très-clairement expliqué dans un livre de M. Cieszkowski, sur la circulation, et déjà indiqué dans une brochure de MM. Pereire frères, laquelle remonte à quelque vingt ans. Si nous avons bonne mémoire, la même idée se trouve dans une publication encore antérieure, du baron Corvaja, financier napolitain.

La même Démocratie pacifique croit faire des partisans au système des billets à rentes, en les appelant du nom d’assignats, et en s’évertuant à prouver l’identité de ces papiers. C’est être à la fois imprudent et inexact. Les assignats n’étaient hypothétiques que sur les biens des émigrés, lesquels avaient été spoliés et pouvaient revenir. Les billets à rente, tels qu’on les conçoit, seraient hypothéqués sur les propriétés garanties. Pourquoi donc réhabiliter ce nom, qui jette la terreur dans le crédit ? — Une manifestation des ouvriers de tous les devoirs a eu lieu pour sceller l’union qui doit désormais exister entre tous les compagnonnages. Dieu veuille que ce ne soit pas la le baiser de Lamourette ! Au reste, il est impossible que la liberté ne dissipe pas ces vieux restes du moyen age.

— Le travail des prisons, qui fait, dit-on, une concurrence redoutable à celui des ouvriers libres, est suspendu. Les baux passés avec les entrepreneurs seront résiliés. Mais la question n’est pas résolue ; il est impossible qu’on n’occupe pas les prisonniers.




La Librairie Guillaumin et Cie va publier cette semaine les trois ouvrages suivants, auxquels les circonstances prêtent un grand intérêt :

Question des travailleurs. — L’amélioration du sort des ouvriers. — Les salaires. — L’organisation du travail ; par Michel Chevalier ; in-32, 50 cent.

Organisation du travail.Lettre économique sur le prolétariat, par G. Dupuynode ; 1 vol. grand in— 18, 3 fr. 50 cent.

Organisation du travail.Lettre aux membres du gouvernement provisoire, par M. Bérard, ingénieur ; in-32, 25 cent.

Paris, ler avril 1848.