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Journal des Goncourt/I/Année 1855

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome premier : 1851-1861p. 77-117).

ANNÉE 1855




Janvier 1855. — Je retrouve une maîtresse de ma dernière année de collège, que j’ai beaucoup désirée et un peu aimée. Je me la rappelle rue d’Isly, dans ce petit appartement au midi, où le soleil courait et se posait comme un oiseau. J’ouvrais le matin au porteur d’eau. Elle allait, en petit bonnet, acheter deux côtelettes, se mettait en jupon pour les faire cuire, et nous déjeunions sur un coin de table, avec un seul couvert de ruolz, et buvant dans le même verre. C’était une fille comme il y en avait encore dans ce temps-là : un reste de grisette battait sous son cachemire de l’Inde.

Je l’ai rencontrée ; c’est toujours elle avec les yeux que j’ai aimés, son petit nez, ses lèvres plates et comme écrasées sous les baisers, sa taille souple, — et ce n’est plus elle. La jolie fille s’est rangée, elle vit bourgeoisement, maritalement avec un photographe. Le ménage a déteint sur elle. L’ombre de la caisse d’épargne est sur son front. Elle soigne le linge, elle surveille la cuisine, elle gronde sa bonne comme une épouse légitime, et elle apprend le piano et l’anglais. Elle ne voit plus que des femmes mariées et ne vise plus qu’au mariage. Elle a enterré sa vie de bohème dans le pot-au-feu. Son amant, un Américain nommé Peterson, tourmenté par le sang et qui n’a pris une maîtresse que sur ordonnance de médecin, la mène, comme unique distraction, tous les soirs, jouer aux dominos dans un café, avec toujours les mêmes figures de compatriotes.

Et cet homme, le calme et la pondération en personne, ne sort de son imperturbabilité qu’à propos du domino, et non au café, mais au lit. Ils se couchent. Dans le demi-sommeil qui l’envahit, elle sent son Américain se remuer, s’agiter sourdement, entrer en colère pour les fautes qu’elle a faites, pour son manque d’attention, pour sa cervelle oublieuse de Française ; elle s’endort tout de même, mais au bout d’une demi-heure, d’une heure d’un silence furibond et dans lequel il se dévore, l’Américain la secoue et la réveille pour lui dire : « Si tu avais posé le cinq trois au lieu du deux trois, nous aurions gagné… » Et il lui défile tout le jeu.

Elle s’est mise à enluminer des portraits au stéréoscope, et Peterson trouve qu’elle réussit assez bien dans cette partie. Il lui a donné l’autre jour à colorier tous les portraits du Moutard’s Club avec la désignation : brun, blond, roux, etc. C’était sa vie passée qui lui repassait sous les yeux… elle savait par cœur les cheveux de tous ces gens-là. Mais sa spécialité est le coloriage des enfants morts. À l’un, elle a ajouté l’autre jour des ailes à la gouache… il a semblé voir à la mère son enfant dans le paradis, elle a payé généreusement… et depuis, mon ancienne maîtresse leur met à tous des ailes à la gouache.

— Chasse aux rats, la nuit, dans les rues de Paris.

Un homme marche en avant.

Un autre le suit.

Le premier a la face glabre, le visage en museau de fouine. Il porte une casquette de loutre dont la visière est relevée. On ne lui voit pas de linge. Une corde plutôt qu’une cravate est roulée autour de son cou. Il est habillé d’un veston de jockey. Le mutisme d’un Mohican. En passant près de lui, un saoulard se retourne en disant : « Tiens, Honoré ! » Honoré tient de la main droite une petite tige de fer, de la main gauche, une sorte de troublette. C’est le traqueur.

Derrière lui marche un hercule barbu, balançant, au bout d’un gros bâton, une cage de bois dont un côté est grillé de fer.

La nuit est claire, la lumière de la lune lutte et se bat étrangement avec les lueurs des réverbères.

Comme nous disons : le beau temps ! le traqueur d’une voix sourde et brusque et coupée par des temps, comme s’il semait, en marchant, des maximes et des axiomes : « Besoin de pluie… tuyaux engorgés… alors ils sortent… »

Devant nous, à vingt pas du traqueur, trottine quelque chose de grisâtre qui s’arrête, puis repart flairant : « Trim ! » fait le traqueur, et le chien aux oreilles coupées, à la queue rognée, se remet à courir, le museau en terre, jusqu’à ce qu’il plonge le nez dans une gargouille et s’immobilise.

L’homme à la cage écarte le paquet d’épinards qui bouche d’ordinaire la gargouille, et pendant que le traqueur y place sa troublette, lui, passe dans la rainure du conduit la baguette de fer que suit le nez du chien, et le bout du filet s’agite et le traqueur l’élève en l’air, et montre un rat qui sautille, en disant : « Un gaspardo. »

Il a été pris une vingtaine de rats en deux heures.

— Rien que cela pour le portrait moral d’un bourgeois.

Enfin, c’était un homme qui s’était fait peindre en officier de la garde nationale, — en ballon !

Mars. — Je trouve aujourd’hui Janin, contre son habitude, extrêmement affecté des attaques de la petite presse. Il s’étend longuement sur les injures à jet continu d’un petit journal autographié, le Sans le Sou, et que signe un nommé Aubriot, et il ajoute spirituellement : « Oh ! mon Dieu, c’est tout simple… il y a dans un pays une somme quelconque d’injures à dire par an, vingt mille… par exemple ! Eh bien ! dans un gouvernement constitutionnel, ces vingt mille injures se répandent sur le Roi, les ministres, etc. Aujourd’hui, c’est toujours la même somme d’injures à placer… elle ne peut être répartie que sur deux ou trois écrivains comme moi. »

Lundi 26 mars. — Notre Histoire de la Société française pendant le Directoire a paru samedi. Nous passons aujourd’hui chez le vieux Barrière, si paternel pour nous à l’occasion de l’Histoire de la Société française pendant la Révolution. Il entre, en tenant deux ou trois feuilles de papier à la main, et nous dit : « Vous venez chercher un article ; eh bien ! tenez, il est à moitié fait… » Là-dessus, il se met à causer avec nous de la Révolution de 89 et de celle de 48, nous racontant qu’au 15 mai, Mme Barrière, examinatrice aux examens d’institutrices à l’Hôtel de Ville, venait d’écrire sur le tableau une difficulté de participe, lorsqu’on entendit un grand bruit et qu’on lui cria de se sauver. Et la liste du gouvernement provisoire fut écrite au-dessous de la difficulté de participe.

— Leboucher dit à Chabouillet, venu chez lui pour prendre sa première leçon de savate : « Mon petit, donne-moi 60 francs et je t’apprendrai à crever un homme ! »

— « Une nuit, c’était au bal masqué de la Renaissance : je me trouvais avec ma s… bougresse. Nous étions tous les deux beaux comme des soleils ! — on reconnaît le verbe de Gavarni, — quand voilà qu’on me présente un monsieur avec des cheveux longs de savantasse, des gants de filoselle… Ward enfin !… Eh bien, un quart d’heure après, nous étions dans le coin d’une loge à causer tous deux métaphysique ! »

— Le rire est le son de l’esprit : de certains rires sonnent bête comme une pièce sonne faux.

— Homme attendant l’Empereur, à un retour de Fontainebleau, pour l’assassiner. Description psychologique de l’homme en cette attente. Retard de deux heures du train impérial. L’homme va les passer dans une maison de prostitution et fait un enfant à une fille. Cet enfant sera le héros de notre livre.

— Marchal le peintre, déjeunant le matin, en son habit de soirée, à la crémerie, avec les domestiques de la maison où il avait été invité au bal, connaissait les secrets de tous les riches intérieurs de Paris.

— Placer dans un roman un chapitre sur l’œil et l’œillade de la femme, un chapitre fait avec de longues et sérieuses observations. À ce propos je me rappelle qu’à la prise de voile de Floreska, deux sœurs, deux fillettes du monde, se mirent à me faire l’œil pendant le discours de l’abbé. Dans ce tendre discours et tout allusif à ces noces de l’âme avec Jésus-Christ, à ces fiançailles mystiques, l’œil des deux jeunes filles soulignait, à mon adresse, d’un éclair rapide, tous les mots hyménéens et toutes les phrases suavement et chrétiennement sensuelles.

— Veuillot, l’aboyeur des idées de M. de Maistre.

— Les tragédies de Ponsard ont le mérite artistique d’un camée antique — moderne.

— « J’attendrai ! » la devise du cardinal de Bernis me sourit.

— Gavarni nous disait que la première fois qu’il vit Balzac, c’était à la Mode, chez Girardin. Il vit un petit homme rondelet, aux jolis yeux noirs, au nez retroussé, un peu cassé, parlant beaucoup et très fort. Il le prit pour un commis de librairie.

Gavarni nous disait encore que physiquement, du derrière de la tête aux talons, chez Balzac, il y avait une ligne droite avec un seul ressaut aux mollets ; quant au devant du romancier, c’était le profil d’un véritable as de pique. Et il se mit même à découper une carte pour nous montrer l’exacte silhouette de son corps.

— J’étais ce soir dans un café. Le gaz s’était éteint en même temps que minuit. J’avais devant moi un verre et une cannette de cristal, lignés de l’étroit éclair lumineux des toiles chardinesques. Dans le fond ténébreux, entre les flammes droites des deux bougies sur lesquelles montaient les fumées bleues des pipes, des crânes luisants, avec d’intelligentes virgules de lumière sur les tempes de gens ayant une idiote discussion, à propos d’une partie de dominos. Par la baie d’une porte ouverte, un garçon étendant un tapis sur un billard, et derrière lui un autre entrant dans la pièce avec un matelas roulé sur sa tête.

— Gavarni nous racontait aujourd’hui que, tout jeunet, il avait été envoyé chez M. Dutillard, rue des Fossés-du-Temple, pour apprendre l’architecture, et qu’il en faisait, monté sur une chaufferette, tant il était encore petit. Il n’y restait que jusqu’à midi. Mais quand Dutillard sortait par hasard avant cette heure et que le gamin avait à dresser le plan d’un quatrième étage, le gamin ouvrait un compas et le faisait tourner, se promettant, si la pointe allait du côté du boulevard, qu’il se donnerait campo, — et recommençait, vous le comprenez bien, jusqu’à ce que la pointe allât du côté désiré.

Mme Dutillard, elle, était une grande liseuse de romans, et envoyait souvent le petit chercher des livres, dans un cabinet de lecture voisin.

Le cabinet de lecture, où il allait chercher le plus généralement des romans d’Anne Radcliffe, était situé dans la maison, d’où devait partir, à bien des années de là, la machine infernale de Fieschi, et la bossue qui le tenait, avait pour commis un certain garçon, que Gavarni retrouva plus tard jouant les Amours dans les gloires des Funambules, et plus tard encore, libraire et éditeur de plusieurs séries de ses dessins.

Puis Gavarni nous parle du salon de la duchesse d’Abrantès, où un moment il alla beaucoup. Là se donnaient rendez-vous toutes sortes de mondes. Un jour il y vit l’amiral Sydney Smith mettre un genou en terre pour baiser la main de la duchesse. La duchesse, une femme très forte avec un peu de la voix d’une harangère, mais avec un beau port de corps et de grandes manières. On y voyait Mme Regnault de Saint-Jean-d’Angely, la duchesse de Bréant, etc., etc., un bataillon de vieilles femmes, mais qui avaient conservé ce je ne sais quoi des femmes qui ont été belles. Un jour, Gavarni y rencontra une petite femme grassement commune et, selon son expression, « puant la petite bourgeoisie ». Il demanda qui c’était, on lui répondit : « Mme Récamier. »

— Dans la maison en face la mienne, il me semble m’apercevoir qu’une femme regarde, regarde sans cesse du côté de nos fenêtres. C’est une femme honnête qui a une voiture et un mari. Pendant que, de son cabinet de toilette, la vue de cette femme me cherche, le mari, de sa chambre à lui, où il passe une partie de ses journées, penché sur la barre de sa fenêtre, fixe, des heures entières, un pavé de la cour, toujours le même. Ce mari, à la calvitie très visible, a quelque chose d’un oiseau déplumé et mélancolique. Ni trop jeune, ni trop belle n’est la femme, qui n’a rien même de ce que j’aime chez une femme. Parfois, je m’amuse à observer derrière mes persiennes ; m’aperçoit-elle, aussitôt, tout en paraissant occupée pour la bonne à caresser sa petite fille, elle fait monter vers moi des regards de flamme.

 

L’œil d’une femme, de n’importe quelle femme, toujours guettant le vôtre, toujours accroché à votre fenêtre, à la longue, a l’attirance d’un aimant, magnétique. Et c’est une persécution que ce regard… Je le rencontre toute la journée, je le rencontre toute la soirée, je le rencontre à l’heure de la toilette de minuit, derrière les rideaux, qu’une forme blanche écarte de temps en temps, pour s’assurer si ma lampe est encore allumée.

Un œil qui ne se décourage pas, est, décidément, irrésistible. Je me mets à prendre l’habitude de fumer à la fenêtre, l’œil, chaque jour, prenant un rinforzando… Et le regard devient, tour à tour, un regard suppliant de désir, un regard fauve, un regard violateur dont je suis le pôle. Enfin, je finis par vouloir d’une femme dont je n’ai pas envie.

 

Mme *** s’habille, noue avec toutes sortes de lenteurs les rubans de son chapeau, met et remet ses gants, explique à son mari avec de grands gestes pourquoi elle sort, regarde en l’air, appelle de l’œil, descend l’escalier, se montrant longuement aux fenêtres des paliers, passe sous la porte cochère.

Je me jette à sa suite. Je vois sa robe grise et son mantelet noir tournant au coin de la rue Olivier. Je marche un assez long temps derrière elle, puis ramassant tout mon courage, je la dépasse, reviens sur elle, la salue très émotionné, et, après quelques mots vagues et balbutiants, lui demande la permission de lui écrire.

— « M’écrire… qu’avez-vous à m’écrire ? me dit-elle avec un sourire indéfinissable.

— Oh ! Madame, je suis affreusement timide, et j’ai à vous écrire ce que je n’ose vous dire.

— Mais quoi ? Est-ce que vous avez à vous plaindre ? Est-ce que ma petite crie trop fort ? Est-ce qu’elle vous dérange dans votre travail ? Du reste, nous allons bientôt partir pour la campagne.

— Vous allez aux bains de mer avec Mme ***, et je lui nomme une femme de la société de sa connaissance.

— Les bains de mer me sont défendus.

— Par qui donc, Madame ?

— Mais par les médecins, oui, Monsieur, j’ai une maladie noire.

— Le spleen ?

— Le spleen, si vous voulez… Je m’ennuie… On ne s’en douterait pas. Tout le monde qui me voit, me dit : Comme vous êtes bien portante !… Mon mari voulait m’emmener à Fontainebleau. Mais c’est trop sévère, nous irons sans doute à Ville-d’Avray, j’aime beaucoup le parc de Saint-Cloud.

Un silence. On était près de la Belle française. — J’entre ici un instant, fait-elle. J’attends. Elle ressort presque aussitôt et dit : — Ce serait plus court par la rue de Provence, mais revenons par là. Quelle flâneuse je fais !

— Vous souffrez de l’ennui, Madame. En effet, votre vie me semble passablement ennuyeuse. Vous déjeunez, on attelle ; vous rentrez, on dételle ; vous dînez, on réattelle ; vous rentrez, on déréattelle… et là-dessus, vous vous couchez.

— On m’a dit, Monsieur, que vous étiez très moqueur. Une dame…

— Moi, Madame, comme je vous l’ai dit, je suis horriblement timide ; je m’en cache en raillant quelquefois… Mais je vous promets de ne plus rire, si vous le voulez.

— Et de ne plus fumer ? Car combien fumez-vous de pipes ?… Vous devez avoir le gosier brûlé… Fi, que c’est vilain !

— Je vous jure de vous faire le sacrifice d’une pipe par jour, si vous le désirez.

— Oh ! je ne vous demande pas de sacrifice.

— C’est vrai, on ne demande de sacrifice qu’à ceux qu’on aime.

Un silence.

— Je vais entrer un instant à Notre-Dame-de-Lorette… Au fait, on m’a dit que vous étiez un vieillard ?

— Mais, Madame, qui m’a desservi ainsi ; je n’ai que l’esprit de vieux, le reste… Où vous revoir, dites ?

Elle s’arrête, se passe la main sur les yeux :

— Non, c’est impossible, il vaut mieux ne pas nous revoir.

— Voyons, Madame, vous qui vous ennuyez, si vous mettiez un roman dans votre vie !

— Un roman, un roman ? (soupirant) ah ! c’est bien sérieux pour moi ! (souriant à demi) mon mari me défend d’en lire… (me regardant brusquement) quittons-nous !

— Mais, Madame, vous avez l’air de ce personnage de comédie qui dit toujours : « Je vais me coucher ! »

Elle a un petit mouvement de dépit, traverse la rue, pose le front, mordu d’un coup de soleil, contre la grille de l’église, où, dans le moment, monte une noce.

— Voyons, Madame, vous ne me laisserez pas ainsi ! Je vous reverrai ?

— Mettez votre lorgnon et regardez la mariée… Est-elle jolie ?… Écoutez-moi… Oui, il y a quelqu’un de coupable dans tout ça, c’est moi… Je vous ai provoqué… Cette fenêtre, je ne voulais pas y aller, je me mettais en colère contre moi-même, et j’y allais… C’est vrai, je vous ai provoqué, j’ai excité chez vous un petit sentiment… Allez, ce n’est pas une chose bien grave tout cela, chez vous… Je déménagerai, et ça ne laissera pas une grande trace… Tout de même, j’ai bien du plaisir à vous voir de près, moi qui ne vous vois que de si loin… Saluez-moi et partez… Voilà mon mari ! »

— Rue des Fossés-du-Temple (la rue derrière les théâtres), rue noire fermée d’un côté par un mur peu élevé, au-dessus duquel pyramident des piles de bois, un mur troué par de grandes portes cochères et des baies de marchands de vin et de pauvres crémeries, à la devanture de demi-tasses de grosse porcelaine, et au fond desquelles on voit des hommes en blouse attablés. Un marchand de vin dont la lanterne porte, sur un fond bleu, un pierrot en blanc avec au-dessus : Au vrai Pierrot. L’autre côté de la rue fait par un immense mur, semblable à un mur d’une caserne, et dans ce mur, comme percées au hasard, et dues à la fantaisie d’un conseiller Krespel, une multitude de fenêtres, toutes inégales et de formes différentes, fenêtres en feu et paraissant éclairées par un incendie intérieur.

Dans la rue quelques gamins à la tête gouailleuse de blagueurs de paradis, mêlés à de misérables filles qui raccrochent en bonnet et en pèlerine noire jetée sur une robe de coton. Puis, de temps en temps, dans le silence de la rue, le bruit d’une porte à contre-poids qui s’entr’ouvre violemment et donne passage à deux ou trois hommes, coiffés de petits bonnets de toile, traversant au pas de course la chaussée, et entrant chez un marchand de vin.

— Janin nous disait aujourd’hui dans un accès de franchise : « Savez-vous pourquoi j’ai duré vingt ans ?… Parce que j’ai changé tous les quinze jours d’opinion… Si je disais toujours la même chose, il n’y aurait plus d’intérêt, plus de curiosité de mon feuilleton… on me saurait par cœur, avant de me lire. »

— Je lis dans un journal que Valentin, le dessinateur de l’Illustration, est mort d’une attaque d’apoplexie, à Strasbourg.

C’était un brave et gros et rude garçon, qui, dans les milieux parisiens, s’était conservé paysan de sa province, avait gardé le lourd accent vosgien, vous accostait d’un coup de poing et d’une franche poignée de main.

Peu élégiaque de sa nature, il aimait les fortes joies, et la bière et le vin et l’eau-de-vie, et, quand il était gris, disait avec un accent tout plein d’un gaudissement sensuel : « Je suis ramplan ! » Et rien n’était si drolatique, au bal masqué, que sa courte personne costumée en Alsacien, avec un gros bonnet de fourrure sur la tête, des bretelles rouges au dos : il avait l’air d’un poussah qui tiriliserait, aurait dit Henri Heine.

Je le revois dans son atelier de la rue Navarin : la grande estampe de la Conversation galante, de Lancret sur un mur ; sur un autre, des costumes et des coiffures de la vieille Alsace, parmi lesquels une garniture de tête, en fleurs artificielles, de danseuse espagnole, donnée par une célébrité chorégraphique de Madrid, tenait la place d’honneur ; puis l’immense table avec l’amoncellement de bois vierges ou dessinés dans leurs papiers de soie, et son grand plat de vieille faïence enfermant une gerbe de pipes merveilleusement culottées.

Et encore, dans cet atelier, traînaient sur un vieux divan, deux bouquins à la reliure tout usée, les seuls et uniques livres du logis : une Bible dont Valentin lisait un peu le matin ; un Rabelais dont Valentin lisait un peu le soir.

Là, il travaillait du petit jour au crépuscule, — car c’était un piocheur inlassable, — il travaillait de cinq à six heures du matin à six ou sept heures du soir, heure où il sortait pour aller dîner chez Ramponneau.

Dans l’après-midi on trouvait presque toujours, tenant compagnie à Valentin, le peintre Hafner, le naturiste coloriste, le maître des champs de choux violets, l’original artiste à l’aspect de caporal prussien, et déjà ivre depuis le déjeuner, et qui, le menton calé sur sa canne, en la pose que j’ai vue à l’oncle Shandy, dans une vieille illustration du roman de Sterne, regardait vaguement travailler son ami jusqu’à l’heure du dîner.

Valentin, nous le rencontrions souvent, à l’heure de minuit au Grand Balcon dont il appréciait fort le bock et le kinsing, en leur nouveauté à Paris. Nous lui prêchions une grande illustration de Paris, une série de dessins représentant la Morgue, Mabille, une salle d’hôpital, un cabaret de la Halle, etc. ; enfin un tableau pris dans le Plaisir ou la Douleur, à tous les étages et dans tous les quartiers, mais cela fait rigoureusement d’après nature et non de chic, et pouvant servir de document historique pour plus tard — nous plaignant de ce que les siècles futurs n’auraient pas de renseignements de visu authentiques sur le « Paris moral » de ce temps.

Il nous répondait qu’il y avait bien songé, qu’il ne cherchait qu’à faire des études d’après nature, qu’il n’y avait que cela de bon, qu’il lui arrivait de dessiner souvent dans les rues, qu’il avait même proposé à l’Illustration de prendre une page, pour lui faire des scènes parisiennes, comme celles dont nous lui parlions, mais qu’on était si peu intelligent dans cette boutique, qu’on n’avait pas voulu. Et il ajoutait tristement : « Jusqu’à présent, je n’ai rien fait… mais un jour, je ferai de grandes scènes comme cela, et alors j’aurai fait quelque chose. »

La dernière fois que nous le vîmes, c’était sur le boulevard, en face le Café de Paris. Il vaguait, muet, au bras d’un ami. Nous allâmes à lui. Il nous regarda longtemps, cherchant qui nous pouvions être, puis s’écria : « Nom de D… je ne vous reconnaissais pas, oui, je deviens aveugle ! » Et il disait cela, les yeux clignotants avec dedans un regard blessé — et triste comme la mort. Il ne pouvait presque plus travailler. Ses regards se croisaient sur le bois qu’il dessinait… puis c’étaient des douleurs soudaines, comme si on lui tirait des coups de fusil à travers la tête. Voilà deux ans qu’il souffrait ainsi.

Oui, ce rustre, ce pataud, était, en son métier d’art, distingué, élégant, coquet. Il mettait à ce qu’il crayonnait une petite grâce mondaine, qui était juste ce qu’il fallait à l’Illustration, dont il était le dessinateur des élégances, rendant la femme contemporaine, non seulement dans la féminilité de son siècle, mais dans la robe, la collerette, la manchette de la semaine.

Valentin me racontait que, dans les premiers temps de son séjour à Paris, il était arraché de son lit, par la curiosité d’aller voir, place de la Bourse, aux vitrines d’Aubert, la lithographie du jour de Gavarni.

20 août. — Léon est venu aujourd’hui déjeuner, il est resté jusqu’à cinq heures. Edmond et lui ont ainsi parlé six heures durant de choses passées, du passage Choiseul, où leur jeunesse à tous deux a usé ses bottes, d’une Marie qui les a trompés successivement l’un avec l’autre, des suprêmes de volaille aux truffes de Véfour, de parties de billard arrêtées par la dernière pièce de vingt sous de la bourse commune, du prunier de Reine-Claude de la maison de l’allée des Veuves, de la première polka d’Edmond, de la promotion de Léon à l’École polytechnique. Six heures pendant lesquelles ils se sont raconté ce qu’ils savaient déjà, l’un contant à l’autre sa propre histoire ; tout cela scandé à tout moment par : « Tu te souviens bien ? » Et ce passé n’est ni bien intéressant, ni bien gai, ni bien dramatique. Pourquoi donc ce charme de ces radoteries vieillottes ?

Août. — Le boulevard de Strasbourg aujourd’hui a l’apparence de la grande artère d’une Californie improvisée. Toutes sortes d’industries logées dans des maisons en construction, et là, nombre de petits restaurateurs, gargotiers, frituriers. Un mouvement de piétons affairés avec des promeneuses ambulantes à la blondeur alsacienne. Dans le va et le vient des gens, une petite fille d’une douzaine d’années, au ventre énorme, promenait une toute petite chienne, pleine comme elle. Passage où on loue 5 francs un habit noir de la plus grande fraîcheur pour soirée. À droite du chemin de fer, comme l’escalier resté inachevé d’un édifice qui n’est pas bâti. Au haut, le pont sur lequel s’ébat de la marmaille, une petite Provence faubourienne, que surveillent, assises sur les bancs, les grand’mères aux mitaines noires. Et par-dessus et au delà du parapet, un paysage à la Ciceri, un ciel couleur de mine de plomb, les toits de zing bleuâtres, les dévalements jaunes de terrains, les grandes pierres aux larges arêtes semées avec les caprices de leurs angles, les maisons blanches du premier plan s’enlevant sur la cantonade violacée du fond, — le paysage grisâtre du climat parisien.

Août. — Les figures de cire, je ne connais pas de mensonge de la vie plus effrayant. Ces immobilités paralysées, ce geste refroidi, cette fixité, ce silence du regard, cette tournure pétrifiée, ces mains pendues au bout des bras, ces tignasses noires et ballantes, ces cheveux d’ivrognes, dépeignés sur le front des hommes, ces cils de crin enfermant l’œil des femmes, ce blanc morbide et azuré des chairs, ce quelque chose de mort et de vivant, de pâle et de fardé, qu’ont ces déterrés de l’histoire dans ces oripeaux raides, tout cela trouble et inquiète comme une résurrection macabre.

Peut-être que ce plagiat sinistre de la nature est appelé au plus grand avenir. La figure de cire pourra devenir, dans les républiques futures, le grand art populaire. Qui sait si un jour les démocraties qui viendront, n’auront pas l’idée d’élever aux gloires de la France, un Panthéon de souvenirs et de commémoration, accessible à l’intelligence des yeux de tous, et que les foules liront sans épeler, — un Versailles en cire ?

Ce sera l’Histoire même, et ses grandes scènes et ses hauts faits figés, immortalisés à la fois dans la forme et dans la couleur. On utilisera pour cela, les peintres et les sculpteurs sans ouvrages : on leur associera des régisseurs, des acteurs, tous les gens dont le métier est de disposer plastiquement une scène. Et peut-être ira-t-on jusqu’à mettre dans le creux des personnages historiques, une petite manivelle à éloquence humaine, qui récitera leurs plus beaux mots : À moi d’Auvergne ! pour d’Assas. Allez dire à votre maître… pour Mirabeau. L’illusion sera alors véritablement complète.

— Je me rappelle de mon enfance des parties de charades chez Philippe de Courmont, rue du Bac, quand il était avec Bonne Amie (la femme qui l’a élevé) qui l’appelait Fifi. Je me rappelle une charade dont le mot était « marabout ». On le fit avec Marat dans sa baignoire où l’on versait de l’eau trop chaude, ce qui faisait dire au révolutionnaire : « Je bous, je bous ! » Où diable nos intelligences d’enfants avaient-elles été chercher Marat, et ce calembour ingénieux ?

Il y avait aussi là, des meubles couverts de personnages chinois brodés en soie, qui m’amusaient infiniment.

— Il reste à exprimer en littérature la mélancolie française contemporaine, une mélancolie non suicidante, non blasphématrice, non désespérée, mais la mélancolie humoristique : une tristesse qui n’est pas sans douceur et où rit un coin d’ironie. Les mélancolies d’Hamlet, de Lara, de Werther, de René même, sont des mélancolies de peuples plus septentrionaux que nous.

— Les deux choses stupéfiantes pour nous de l’Exposition sont : la jambe en cire exécutée par le Darthonay de la rue d’Angoulême-du-Temple et le fac-similé d’un dessin aux deux crayons de Portail.

— Nous sommes retombés dans l’ennui, de toute la hauteur du plaisir. Nous sommes mal organisés, prompts à la satiété. Une semaine d’amour nous en dégoûte pour trois mois. Oui, nous sortons de l’amour avec un abattement de l’âme, un affadissement de tout l’être, une prostration du désir, une tristesse vague, informulée, sans bornes. Notre corps et notre esprit ont des lendemains d’un gris que je ne puis dire, et où la vie me semble plate comme un vin éventé. Après quelques entraînements et quelques ardeurs, un immense mal de cœur moral nous envahit et nous donne comme le vomissement de l’orgie de la veille. Et, repus et saouls de matière, nous nous en allons de ces lits de dentelles, comme d’un musée de préparations anatomiques, et je ne sais quels souvenirs chirurgicaux et désolés nous gardons des aimables et plaisants corps.

J’en ai connu qui étaient, — les heureux garçons ! — moins analystes que nous : de grosses natures qui se grisaient régulièrement de plaisir sans effort, et que la jouissance mettait en appétit de jouir. Ils se retrouvaient, le lendemain comme la veille, dispos et gaillards, l’âme en rut : ils ignoraient ce grand vide qui se promène en vous, après les excès, ainsi qu’une carafe d’eau dans la tête d’un hydrocéphale.

28 août. — Été voir Célestin Nanteuil à Bougival.

Bougival, l’atelier du paysage de l’école française moderne. Là, chaque coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l’on se promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles : « Ceci a été peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***. » Ici, dans l’île d’Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l’on vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la légère et gaie verdure de la campagne parisienne ; là — l’histoire est vraiment plaisante — là, c’est là que se dressait une magnifique et orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant toute la nuit d’en rendre, le lendemain, l’élancement vivace et la délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à l’endroit… plus de plante… disparue… et le voilà cherchant à s’expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée avant lui, l’avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante… c’était une énorme bouse !

Bougival, son inventeur ç’a été Célestin Nanteuil, qui eut le premier canot ponté, dans les temps où les bourgeois venaient s’y promener en bateaux plats. Tout est souvenir historique en cet endroit : la maison de Lireux et les dîners du dimanche, la maison de Odilon Barrot et le kiosque aux rêveries constitutionnelles, la maison blanche bâtie par Charpentier où est mort Pradier, la maison de Pelletan, et un tas de maisons qui vous racontent de grandes passions et des histoires dramatiques de femmes connues. Et à Bougival, comme partout ailleurs, le commerce humilie l’art et la littérature, et Staub, du haut de la Jonchère, située comme un château de Lucienne, regarde de bien haut les modestes toits de l’artiste.

Nanteuil, un grand, un long garçon, aux traits énergiques, à la douce physionomie, au sourire caressant, féminin. La personnification et le représentant de l’homme de 1830, habitué à la bataille, aux nobles luttes, aux sympathies ardentes, à l’applaudissement d’un jeune public, et en portant, inconsolable et navré, au fond de lui, le regret et le deuil. Les idées politiques de 1848 l’ont un moment enfiévré, fait revivre, mais quand elles ont été tuées, il a été repris de plus belle par l’ennui de l’existence, l’inoccupation des pensées et des aspirations.

Un esprit distingué, attaqué d’une paisible nostalgie de l’idéal en politique, en littérature, en art, mais ne se lamentant qu’à demi-voix, et ne s’en prenant qu’à lui-même de sa vision de l’imperfection des choses d’ici-bas. Un homme essentiellement bon, tendre, indulgent, modeste, et faisant peu de bruit, et riant sans éclat, et plaisantant sans fracas.

Tout pardonnant aux autres qu’il est, on sent que son esprit a de bons yeux, et qu’il perçoit parfaitement les niaiseries, les lâchetés, les butorderies qui lui sont données à voir. Il leur fait grâce, en les fouettant d’un rien d’ironie, d’une ironie qui est un sourire à peine sensible, une petite flèche lui partant d’un coin de lèvre et qui, toute légère qu’elle est, entre dans un ridicule comme dans une baudruche. Ce mot d’une dame à Dumas père l’explique bien, ce railleur voilé et discret. « Ah ! mais, il est spirituel, Nanteuil, je ne m’en étais jamais aperçue ! »

Si apaisées qu’elles soient ses mélancolies, — elles l’accompagnent plutôt qu’elles ne le poursuivent, — l’avenir inquiète Nanteuil, il a la crainte du travail pouvant manquer à sa vieillesse, d’un jour à l’autre ; voyant l’illustration de la romance, dont il vivait en grande partie, déjà abandonnée. Et il récapitule tous ces morts de mérite, auxquels le XIXe siècle n’a donné que l’hôpital ou la Morgue : son ami Gérard de Nerval qui s’est pendu, Tony Johannot qui, après avoir perdu dans le Paul et Virginie de Curmer, les 20,000 francs qu’il avait gagnés pendant toute sa vie, a été un peu enterré avec l’aide de ses amis, etc. « Oui, je sais bien, dit-il, si j’avais été raisonnable, j’aurais vécu dans une petite chambre, j’aurais dépensé quinze sous par jour, et maintenant, j’aurais quelque chose devant moi, c’est ma faute ! »

Il reconnaît et avoue tristement la dépendance dans laquelle l’art est placé auprès du gouvernement : « Il faut vivre, dit-il, les convictions courbent la tête pour manger… En effet, il n’y a plus de subventions fournies par les particuliers. C’est le ministère qui tient notre pain… Et tout ce qu’il y aurait à faire, cependant, en dehors des commandes du gouvernement… la décoration picturale des cafés, des gares de chemins de fer surtout, de ces endroits où tout le monde attend et où on regarderait… On me dira qu’il y a des peintures à la bibliothèque de la Chambre des pairs. Qu’est-ce que ça me fait ? Je ne peux pas y entrer ! »

Puis nous avons causé de l’idéal, ce ver rongeur du cerveau, « ce tableau que nous peignons avec notre sang, » a dit Hoffmann. La résignation du : « C’est ma faute ! » est encore venue aux lèvres de Célestin Nanteuil. « Pourquoi nous éprendre de l’irréel, de l’insaisissable ? Pourquoi ne pas porter notre désir vers quelque chose de tangible ? Pourquoi ne pas grimper sur un dada qui se puisse enfourcher ? À être collectionneur, voici un joli dada de bonheur. Jadis la religion, c’était là un magnifique dada… mais c’est empaillé maintenant… ou encore le dada du père Corot qui cherche des tons fins et qui les trouve et à qui ça suffit… Tenez, ces gros bourgeois qui viennent le dimanche ici, et qui rient si fort… je les envie. »

« Et pour l’amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine ! Nous demandons à nos maîtresses d’être à la fois des honnêtes femmes et des coquines. Nous exigeons d’elles tous les vices et toutes les vertus. Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont raison… mais être raisonnable… est-ce vivre ! »

Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant les sphinx en plâtre de sa petite maison.

Au loin, au-dessous d’un bâtiment neuf, dans une espèce de champ qu’on vient de retourner, un homme, en bras de chemise, traîne une brouette ; l’homme, c’est Émile Augier.

2 septembre. — Pouthier, qui a toujours une insolente confiance dans la Providence, et qui est toujours persuadé que sa dernière pièce de quarante sous fera des petits le lendemain, est venu dîner chez nous.

Après s’être fortement arrosé, il nous a entraînés au bal de l’Ermitage à Montmartre. Là, il nous a donné le spectacle d’une bouffonnerie soularde émaillée de toutes sortes d’esprit : d’une olla podrida de calembours, d’épigrammes, de bêtises, d’allusions à Dieu et au diable, d’exagérations comiques, de portraits bizarres, de charges à la fois de vaudevilliste et de rapin en état d’ivresse : tout cela entremêlé de remuements frénétiques, de démanchements de torse, de grattements de singe, de hop de cirque. Il interpellait à tout moment sa danseuse, comme la nourrice de son petit, lui recommandant de ne pas échauffer son lait, et traitait de « mon oncle » le municipal chargé de la surveillance du bal, en le suppliant de ne pas le déshériter. Enfin, soudainement, il a improvisé une danse qui était la caricature de toutes les danses, moquant, avec un pantalon qui avait des jours dans le derrière, la marche des salons, singeant la Petra Camara et ses coups de hanche, mimant la lorgnette de Napoléon et sa main derrière le dos, talonnant une bourrée, exécutant les enchaînements de pas les plus compliqués, puis faisant l’avant-deux d’un ataxique avec l’affreux déraillement des jambes, puis se gracieusant comiquement et embrassant les pas de sa danseuse à terre, etc., etc.

— La sauvagerie est nécessaire, tous les quatre ou cinq cents ans, pour revivifier le monde. Le monde mourrait de civilisation. Autrefois, en Europe, quand une vieille population d’une aimable contrée était convenablement anémiée, il lui tombait du Nord sur le dos des bougres de six pieds qui refaçonnaient la race. Maintenant qu’il n’y a plus de sauvages en Europe, ce sont les ouvriers qui feront cet ouvrage-là dans une cinquantaine d’années. On appellera ça, la révolution sociale.

— La loi moderne, le Code, dans la réglementation des choses intéressant la société actuelle, n’a oublié que l’honneur et la fortune. Pas un mot de l’arbitrage de l’honneur : le duel, que la justice absout ou condamne d’après des manières de voir particulières, est jugé sans un texte. Quant à la fortune d’aujourd’hui, qui est presque toute dans des opérations de bourse, de courtage, d’agiotage, de coulisse ou d’agences de change, rien n’a été prévu pour la protéger ou la défendre, cette fortune moderne : nulle réglementation de ces trafics journaliers ; les tribunaux incompétents pour toutes transactions de bourse ; l’agent de change ne donnant pas de reçu.

3 septembre. — Été à la fête des Loges. Tivoli, le bal des blanchisseuses de la localité. Un monde de coquettes fillettes, toutes en blanc passementé de rubans roses, et leurs gentils minois encadrés dans de jolis bonnets de paysannes en dentelle de coton, à garnitures de roses-pompon entremêlées d’aigrettes d’or.

6 septembre. — Au cimetière Montmartre… Rien ne vous décourage de l’immortalité comme ce spectacle de la mort. On se sent là gagné de l’indifférence pour la survie de son nom. Ce champ de tombes prêche le dénouement de la volonté… Une mélancolie emportée bientôt par les niaiseries de la douleur bourgeoise. Je vois la tombe d’un fils, que le père a eu l’idée d’entourer de deux étages de sonnettes percées de petits trous, qui doivent, par les grands vents, bercer le mort de leur musique éolienne… C’est beau tout de même cette nécropole polonaise, sur laquelle toutes ces âmes, veuves de la patrie, ont jeté ce cri posthume : Exoriatur nostris ex ossibus ultor… Puis le marquis de Bouillé à côté d’Alcide Tousez, les jeux de la Mort et du Hasard. Un cimetière, rien ne ressemble plus au pêle-mêle d’une collection d’autographes !

— Un rêve de Deshayes, le peintre. Il lui tombait une commande pour un endroit vague et lointain, ainsi que cela se passe dans les songes. Pas de voiture, pas de moyens de communication d’aucune sorte. Il avise une poule dans la rue. Il se disait parfaitement que ce serait ridicule, si on le voyait sur une poule, mais, tant pis, il la lâcherait avant d’arriver. Et le voici enfourchant la poule qui l’emporte en voletant. Mais, à tout moment, le chemin se séparait en deux, et il était forcé de descendre et de le raccommoder. Le matin il se levait tout courbaturé.

18 septembre. — De Paris à Gisors. Dans la verdure, au-dessus d’un mur, deux cordes allantes et venantes, auxquelles sont attachées deux mignonnes mains roses : une balançoire où se balance un petit être qu’on ne voit pas.

26 septembre. — Je suis à Gisors, et comme une ombre riante, toute mon enfance se lève devant moi. Mes beaux petits souvenirs fanés reprennent la vie dans ma tête et dans mon cœur, comme un herbier qui refleurirait, et chaque coin du jardin ou de la maison est pour moi comme un rappel, une retrouvaille, et aussi comme la tombe de plaisirs qui ne recommenceront plus. Tous alors nous étions des enfants, ne songions qu’à être des enfants, et c’étaient des vacances remplies à déborder de passe-temps sans déboires et de bonheurs qui avaient des lendemains. Que de fois, ce perron tout mangé de roses, nous l’avons descendu en sautant pour bondir plus vite sur la grande pelouse. Les camps des barres étaient : l’un sous ce grand arbre ; l’autre à côté du massif de lilas. Quelle émulation folle et joyeuse ! Quelles courses endiablées ! Que de courbatures guéries par d’autres courbatures ! Que de feu ! que d’élan ! Je me souviens avoir hésité, trois secondes, à me jeter dans la rivière au bout du parc, pour n’être pas pris.

Aussi, quel paradis d’enfants était cette maison ! quel paradis ce jardin ! Il semblait vraiment ordonnancé pour les jeux d’enfants, cet ancien couvent devenu un château bourgeois, et ce jardin tout coupé de bosquets et de méandres de rivière.

Mais, déjà, que de choses changées, disparues ! Le vieux bac où nous passions et repassions, n’est plus. Le petit pont qui était l’écueil des bateliers et que tant de fois le bateau cogna, il dort sous la rivière. Et le bras bordant l’île aux grands peupliers, l’étroit bras de rivière a été élargi. Et le vieux pommier aux pommes vertes, criantes sous la dent, est mort… Mais, toujours, le pavillon de la Ganachière commande la passerelle de fil de fer qui bondit sous le pas, et l’immense vigne vierge lui est toujours un manteau, vert au printemps, pourpre à l’automne.

En revoyant ces endroits aimés, je me ressouviens des uns et des autres, et de mes petits compagnons et des petites demoiselles qui étaient alors mes camarades : les deux Bocquenet, dont l’aîné courait si fort, mais ignorait l’art des détours ; Antonin qui semblait un petit lion ; Bazin qui se plaignait toujours du sort et ne décolérait pas de perdre ; Eugène Petit, le frère de lait de Louis, qui nous jouait de la flûte dans le dortoir où nous couchions sous la même clef. Je n’oublie pas le très bénin Jupiter de notre bande, le roi constitutionnel de nos jeux, « le père Pourrat », le précepteur de Louis, qui avait l’intelligence de nous montrer parfaitement à jouer et le bon esprit de s’amuser avec nous, autant que nous, — affligé du seul défaut de nous lire sa fameuse tragédie intitulée : les Celtes. Et donc, les petites demoiselles : Jenny qui montrait déjà un si joli petit museau de soubrette, Berthe qui embrassait le fond de mes casquettes et collectionnait, dans une boîte, les noyaux des pêches mangées par moi, Marie qui avait les plus beaux cheveux et les plus beaux yeux du monde.

Puis il y avait la comédie ! oh ! la comédie, c’était le grand bonheur, le plaisir des plaisirs, la joie suprême de chacun de nous ! Le théâtre était dans la serre : un théâtre au grand complet, un théâtre qui avait une toile représentant la Ganachière, des décors, une galerie, et jusqu’à une loge grillée ! Un théâtre où le tonnerre était très convenablement fait par le bonhomme Ginette, tapant avec une paire de pincettes sur une feuille de fer-blanc. Et savez-vous le rouge qu’on nous mettait, du rouge à 96 francs le pot, conservé par Mme Péan de Saint-Gilles et qui venait de Mme Martin, la femme du vernisseur du XVIIIe siècle et la mère du chanteur, et l’on nous recommandait de l’économiser, s’il vous plaît. Ah ! les beaux costumes de hussards que nous avions dans le Chalet ! La magnifique perruque que portait Louis dans M. Pinchon ! Et comme j’étais grimé, et comme M. Pourrat m’avait joliment fait de la barbe avec du papier brûlé, si bien que je parlais à Edmond, sans qu’il me reconnût.

Que d’incidents, de compétitions, de surexcitations d’amour-propre, à ces répétitions conduites par le père Pourrat, qui nous citait des axiomes dramatiques de Talma ! Et les charmants enfantillages au milieu de tout cela, et l’amusante colère de Blanche, le jour où le ténor Léonce lui dévora la pêche qu’elle devait manger en scène… Et quels soupers joyeux faisait le soir la petite troupe, quand on lui servait deux douzaines de chaussons aux pommes, et quel grand jour, la veille de la représentation, le jour que Mme Passy rangeait tous les costumes dans la grande chambre, où nous couchons aujourd’hui !

Qu’est devenu le théâtre, et les acteurs et les actrices ? Aujourd’hui j’ai poussé la petite porte verte de derrière la serre, jadis l’entrée des artistes. Voici bien encore la grande cage à poulets, faite de feuilles de persiennes, où les petites actrices s’habillaient, mais elle n’est plus remplie que de caisses en bois blanc. Au grenier sont empilés, l’un sur l’autre, les décors dont s’échappent des morceaux de rideaux rouges à franges d’or. Plus rien des galeries, des loges, des banquettes, que les six poteaux qu’on entourait de verdure, les jours de la grande représentation, et en place de ce qui a été brûlé, un établi où l’on menuise, et des plantes grasses sur des planches… Et Berthe est morte, et les autres petites demoiselles sont devenues des femmes, des épouses, des mères, et Léonce est garde des forêts, et Bazin est professeur de géographie et décoré de l’ordre du Pape, et Antonin est en train de se faire tuer à Sébastopol, et le père Pourrat a toujours sa tragédie des Celtes en portefeuille, et le bonhomme Ginette est établi teinturier, rue Sainte-Anne, et Louis est docteur en droit, et moi rien du tout.

M. Hippolyte Passy, un vieillard chauve, quelques cheveux blancs aux tempes, un petit œil, vif, brillant, allègre. Bavard avec délices, il parle toujours et de n’importe quoi, avec un organe zézayant, un débit pressé, une pensée nette. C’est la science universelle. Il a tout lu, tout vu, et vous dira comment se fabrique un ministère ou un cordon de soulier.

Avec cela, une grande affectation d’indépendance de l’opinion consacrée, des théories reçues, des principes adoptés, et ne voyant dans les formes gouvernementales quelconques d’un pays que des formes diverses de corruption et de vénalité. Et une admirable mémoire lui fournissant un arsenal pour la démolition des illusions et des prétendus dévouements, mémoire servie par une ironie bonhomme, et un sourire de vieil homme revenu de tout, et qui appelait Louis-Philippe : le papa Doliban de la chose. En ce scepticisme de tout l’individu, et au milieu des ruines de toute foi à quoi que ce soit, ô ironie ! la croyance ingénue à l’amélioration morale des populations, et la croyance au talent des économistes.

Ne reconnaissant, n’appréciant que l’utile, contempteur de l’art et de ce qui l’accompagne, et ne voulant voir dans les expositions de l’industrie que les eustaches à cinq sous.

Acharné railleur de la religion, et comme toute cette génération, dont la Pucelle fut la nourrice, inépuisable en voltairianismes, en malices de petit journal contre le gouvernement de Dieu, sa charte (la Bible), ses ministres responsables.

Un orateur de salon et de coin de cheminée, un charmant causeur, ami des paradoxes et des thèses sceptiques, mordant à droite, à gauche, niant les principes, rapetissant les hommes avec des anecdotes inédites, les gros faits avec de petits détails, plus jaloux de paraître ne pas ignorer que de savoir à fond, de charmer l’attention que de la subjuguer, de briller que de convaincre, et médisant de Dieu, des hommes et des choses pour la plus grande gloire de la conversation.

L’amour de la conversation, il le pousse au point que voici. Il a une discussion à Cauterets avec son neveu sur les Mérovingiens, discussion non terminée à la couchée. Il emmène son neveu partager sa chambre, qui se trouvait être une chambre à deux lits, et toute la nuit la fille de M. Passy, qui avait la chambre à côté de lui, se demande si son père est devenu fou, et ce qu’il a à parler ainsi, tout haut et tout seul, de minuit à cinq heures du matin.

13 octobre. — Balzac dit, un certain soir, dans une soirée de Gavarni : « Je voudrais, un jour, avoir un nom si connu, si populaire, si célèbre, si glorieux enfin, qu’il m’autorisât… » Figurez-vous la plus énorme ambition qui soit entrée dans une cervelle d’homme, depuis que le monde existe, l’ambition la plus impossible, la plus irréalisable, la plus monstrueuse, la plus olympienne, celle que ni Louis XIV ni Napoléon n’ont eue ; celle qu’Alexandre le Grand n’eût pu satisfaire à Babylone, une ambition défendue à un dictateur, à un sauveur de nation, à un pape, à un maître du monde. Il dit donc simplement, Balzac : « … un nom si célèbre, si glorieux enfin qu’il m’autorisât… à p… dans le monde, et que le monde trouvât ça tout naturel. »

— Idée pour une nouvelle humoristique, d’un garçon n’ayant pour tout titre de noblesse, que le nom de son grand-père dans l’état des malades, qui ont été traités des maladies vénériennes, sous les yeux et par la méthode de M. de Keyser, depuis le 30 mai 1765 jusqu’au 1er septembre 1866, état inséré dans le Mercure de France, du mois d’avril 1767.

— Binding, le maître du Grand-Balcon, l’introducteur du bock en France, un de ces hommes si gros qu’il leur faut un cercueil sur commande.

— Dans notre Rêve d’une Dictature nous demandions une dotation de cent mille francs pour les grands inventeurs, les grands écrivains, les grands artistes.

— L’amour dans le rêve qui est toujours charnel et toujours produit par un contact, un attouchement, a cela de curieux que, si vous prenez le sein d’une femme, c’est comme si votre cœur la pelotait et que dans la sensation sensuelle apportée par un songe aux gens, se mêle une idéalité d’une douceur, d’un céleste, d’un au-delà des sens physiques, d’un ravissement ineffablement spirituel.

— Un éreintement du nommé Baudrillart, dans les Débats. Le parti des universitaires, des académiques, des faiseurs d’éloges des morts, des critiques, des non-producteurs d’idées, des non imaginatifs, choyé, festoyé, gobergé, pensionné, logé, chamarré, galonné, crachaté, et truffé et empiffré par le règne de Louis-Philippe, et toujours faisant leur chemin par l’éreintement des intelligences contemporaines, n’a donné, Dieu merci, à la France ni un homme, ni un livre, ni même un dévouement.

— À la pension Saint-Victor, à la pension tenue par Goubaux, l’auteur de Richard d’Arlington, où je me suis trouvé avec les Judicis et Dumas fils, je me rappelle un de mes petits camarades, devenu amoureux fou de l’infirmière, une très belle femme de 40 ans, et qui, pour la voir et avoir le contact de ses soins caressants, se mettait une gousse d’ail dans un certain endroit, afin de se donner la fièvre.

— Physionomie originale d’un petit vieillard qui, en entrant à la Taverne anglaise, jette sur une chaise un manteau doublé d’un tartan écossais à carreaux rouges et noirs : une grosse tête renflée aux tempes, un front extraordinairement bombé avec un rentrant fait comme par un coup de marteau au-dessus du nez. Une figure en retraite, effacée, sans cils ni sourcils, et sur laquelle se détachent les deux ailes noires du nez, ainsi que les oiseaux passant à tire-d’aile dans le ciel des paysagistes. Une bouche sans couleur et sans lèvres. Une tonsure faite par une calvitie qui a au-dessus d’elle de la lumière de nimbe. Un regard baissé vers la terre, avec des mouvements de corps impérieux et une voix autoritaire.

L’idéal au théâtre du type de Rodin.

26 octobre. — Château de Croissy. Paysage d’automne.

Dans les futaies rousses allant du jaune d’or à la terre de Sienne brûlée, quelques grisards élancés avec des bouquets de feuilles sèches toutes blanchâtres. Un petit chêne aux feuilles comme tiquetées de rousseur et mangées en partie par les chenilles, qui en ont mis à jour la trame semblable à un tulle. Quelques arbres n’ayant plus que quatre ou cinq feuilles repliées qui pendent après eux comme des cosses de haricots, et d’autres complètement dépouillés et aux grosses boules de gui visibles, hachant le ciel de leurs branchettes noires. Là-dedans, l’aboiement éteint d’une meute lointaine. Au travers et au-dessus des arbres, un ciel tout gris, poussiéreux de pluie, avec quelques éclaircies comme faites à la mie de pain sur un dessin au fusain, et des fonds estompés dans un brouillard gris perle étendu sur un fond nankin.

Dans la grande allée où, seules, les ornières ne sont pas couvertes de feuilles, des coups de jour entrant par les trouées du feuillage et la balayant de lumière, et l’extrémité de l’allée, toute légère, toute claire, toute transparente, toute septentrionalement lumineuse, et apparaissant dans la couleur locale idéalisée d’une apothéose de l’automne.

5 novembre. — Les Folies-Nouvelles. Une vieille garde mal vêtue au contrôle. Le placeur : un ancien rédacteur du Mousquetaire. Les filles aux avant-scènes et aux loges découvertes, quelques-unes voilées, se dévoilant à demi et se montrant un rien à un monsieur de l’orchestre ou à des jeunes gens d’en face, souriantes ou menaçantes du doigt. À tout moment les ouvreuses suivies de femmes, demandant aux gens placés, le premier rang « pour des dames ». Les spectateurs assis de côté et tournant à demi le dos à la scène… À ce théâtre, la fille se sent dans son salon. Elle a les poses penchées de l’orgueil du chez-soi et de la calèche. Elle est la juge et la faiseuse des succès littéraires avec ses souteneurs du monde.

Au balcon, des rangs d’hommes au teint blafard, minéralisé, mercurialisé, que les lumières font paraître blanc, une raie androgyne en pleine tête, des hommes odieux par le soin féminin de leur barbe et de leur chevelure, se renversant comme des femmes, s’éventant avec le programme plié en éventail, lorgnant dans des petites lorgnettes de poche en nacre, et gesticulant perpétuellement d’une main chargée de bagues, pour ramener, de chaque côté des tempes, leurs cheveux poisseux en un gros accroche-cœur, tout en se tapotant les lèvres avec la pomme d’or d’une petite canne, ou suçant le sucre d’orge du voyou des cintres.

— Rêve. Trois statues de la Mort. L’une, un squelette ; la seconde, un corps de phtisique portant une grosse tête ridicule ; la troisième, une statue de marbre noir. Ces trois statues posées sur des piédestaux dans une chambre, tandis que, dans l’ombre d’un corridor qui ne finit pas, se débattent des formes confuses faisant peur. À un moment, ces trois statues descendent lentement de leurs piédestaux, et me prenant par les bras, et me tiraillant à elles, se disputent ma personne comme des raccrocheuses de trottoir.

— Je copie ces quelques lignes dans de vieilles notes d’Edmond : « Quand je commençai à être un jeune homme, je me rappelle qu’allant au printemps dans la campagne, j’avais une impression langoureusement triste de cette terre à la pauvre petite verdure, de ces arbres maigrelets, de toute cette puberté souffrante de la nature, et je me surprenais des larmes dans les yeux, gonflé de désirs, les glandes des seins douloureuses, l’âme, pour ainsi dire, pleine de bourgeons. À cette époque, le désir de la femme, non chaudement sensuel, mais plutôt une aspiration vers elle, grêle, malingre, souffreteusement élancée, une aspiration ayant quelque chose de l’impression donnée par la contemplation d’une statuette de vierge gothique. Et peindre ce jour du printemps, un jour non flou, non rayonnant, non tamisé de l’or des chauds soleils, mais un jour aigu, un jour frigidement clair, où les lumières semblent des hachures de blanc sabrant du papier bleu. »

6 novembre. — Départ pour l’Italie.