Journal des Goncourt/I/Année 1857

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome premier : 1851-1861p. 163-222).

ANNÉE 1857




1er janvier. — Nous n’avons plus que deux visites à faire. La famille est tout ébranchée. Une visite à un oncle, et une visite à notre vieille cousine de Courmont, habitant un logement d’ouvrier et assise dans le courant d’air de la porte à la fenêtre.

Elle est pourtant la petite-fille d’une femme qui avait trois millions, et le grand et le petit hôtel Charolais, et le château de Clichy-Bondy, et des plats d’argent pour le rôti de gibier, que deux laquais avaient peine à porter. Tout cela est devenu des assignats, et cette Élisabeth Lenoir, cette fille d’argent, comme on disait alors, et que M. de Courmont avait épousée pour sa fortune, — morte dans un grenier en compagnie d’un vieux chien, — a été enterrée dans la fosse commune, et notre cousine n’a qu’une toute petite rente viagère et une place au cimetière Montmartre, payée d’avance et bien à elle.

3 janvier. — Au bureau de l’Artiste. Théophile Gautier, face lourde, les traits tombés dans l’empâtement des lignes, une lassitude de la face, un sommeil de la physionomie, avec comme les intermittences de compréhension d’un sourd, et des hallucinations de l’ouïe qui lui font écouter par derrière, quand on lui parle en face.

Il répète et rabâche amoureusement cette phrase : De la forme naît l’idée, une phrase que lui a dite, ce matin, Flaubert, et qu’il regarde comme la formule suprême de l’école, et qu’il veut qu’on grave sur les murs. À côté de lui est un grand gaillard brun et grave, un homme de la Bourse, toqué d’Égypte, et qui, sous le bras, un plâtre d’un Cheops quelconque, expose en phrases solennelles son système de travail : se coucher à huit heures du soir, se lever à trois heures, prendre deux tasses de café noir, et aller en travaillant jusqu’à onze heures.

Ici Gautier, sortant comme un ruminant d’une digestion, et interrompant Feydeau :

« Oh ! cela me rendrait fol ! Moi, le matin, ce qui m’éveille, c’est que je rêve que j’ai faim. Je vois des viandes rouges, des grandes tables avec des nourritures, des festins de Gamache. La viande me lève. Quand j’ai déjeuné, je fume. Je me lève à sept heures et demie, ça me mène à onze heures. Alors je traîne un fauteuil, je mets sur la table le papier, les plumes, l’encre, le chevalet de torture, et ça m’ennuie, ça m’a toujours ennuyé d’écrire, et puis, c’est si inutile !… Là, j’écris posément comme un écrivain public… Je ne vais pas vite, — il m’a vu écrire, lui, — mais je vais toujours, parce que, voyez-vous, je ne cherche pas le mieux. Un article, une page, c’est une chose de premier coup, c’est comme un enfant : ou il est, ou il n’est pas. Je ne pense jamais à ce que je vais écrire. Je prends ma plume et j’écris. Je suis homme de lettres, je dois savoir mon métier. Me voilà devant le papier : c’est comme un clown sur le tremplin… Et puis, j’ai une syntaxe très en ordre dans la tête. Je jette mes phrases en l’air… comme des chats, je suis sûr qu’elles retomberont sur leurs pattes. C’est bien simple, il n’y a qu’à avoir une bonne syntaxe. Je m’engage à montrer à écrire à n’importe qui. Je pourrais ouvrir un cours de feuilleton en vingt-cinq leçons !… Tenez, voilà de ma copie : pas de rature… Tiens, Gaiffe, eh bien ! tu n’apportes rien ?

— Ah ! mon cher, c’est drôle, je n’ai plus aucun talent, et je reconnais ça, parce que maintenant je m’amuse de choses crétines… C’est crétin, je le sais, eh bien ! ça ne fait rien, ça me fait rire… Pour moi, la littérature est un état violent dans lequel on ne se maintient que par des moyens excessifs.

— Tu étais talenteux, toi, pourtant ?

— Moi, je n’aime plus qu’à me rouler dans les créatures.

— Il ne te manque plus que de boire !

— Merci, si je buvais… j’aurais des fibrilles bleues dans le nez… les folles courtisanes ne m’aimeraient plus… je serais obligé de posséder des femmes à vingt sous… je deviendrais abject et repoussant, et alors… »

— Jamais siècle n’a plus blagué, même dans le domaine de la science. Voilà des années que les Bilboquets de la chimie et de la physique nous promettent, tous les matins, un miracle, un élément, un métal nouveau, prennent solennellement l’engagement de nous chauffer avec des ronds de cuivre dans de l’eau, de nous nourrir ou de nous tuer avec rien, de faire de nous tous des centenaires, etc., etc. Tout cela, des blagues grandioses qui mènent à l’Institut, aux décorations, aux traitements, à la considération des gens sérieux. Et pendant ce, la vie augmente, double, triple, décuple, les matières premières de l’alimentation manquent ou se détériorent, la mort même à la guerre ne progresse pas, — on l’a bien vu à Sébastopol, — et le bon marché est toujours le plus mauvais marché du monde.

18 janvier. — Été hier au bal masqué. Voici une chose grave, plus grave qu’on ne croit : le Plaisir est mort. Ce rendez-vous de l’imprévu, ce coudoiement de rencontres, cette foire de romans d’aventure, ce feu roulant de reparties, ce carnaval de la gaieté et de l’amour, cette folie, cette joie démente d’une jeunesse furieuse, qui sautait douze heures sous l’archet de Musard, la fouettant et la refouettant des fifres et des tonnerres de son orchestre : ce n’est plus tout cela qu’un trottoir.

Du bas en haut et du haut en bas, nous nous sommes promenés, cherchant à retrouver quelque chose de notre vieil Opéra : une blague, un vrai rire, la charité d’un sourire, un abandon de corps gratis, du désordonnement, de la fantaisie, du caprice, enfin l’apparence d’une intrigue — qui ne fût pas de cinq louis. Des affaires, partout des affaires, rien que des affaires et jusqu’au cintre. La fille de l’heure présente n’est plus même cette lorette de Gavarni qui avait gardé au fond d’elle un petit rien de grisette, et consacrait un peu de son temps à amuser son cœur… Du reste, le bas monde de l’amour ne fait que refléter le haut monde de l’amour, ce monde où les femmes de la société commencent à prendre l’habitude de se faire entretenir.

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La fille, devenue homme d’affaires, est un pouvoir. Elle règne, elle trône, elle a le dédain insultant, la morgue olympienne. Elle envahit la société, elle gouverne les mœurs, elle éclabousse l’opinion publique, et elle possède déjà à elle les Courses et les Bouffes.

À la fin, agacé par l’air princesse d’une de ces rosses régnantes, que je reconnais sous le masque, je lui ai touché l’épaule en lui disant : « Là, vois-tu, un de ces jours, on te marquera d’un phallus au fer chaud ! » Oui, je crois que dans un avenir non lointain, on sera amené à des mesures de police répressives, qui leur défendent, comme au XVIIIe siècle, les loges honnêtes, qui corrigent leur insolence, refrènent leurs prospérités, les remettent à leur place — au ruisseau.

Tout cela viendra, et il viendra encore autre chose : une grande lessive. C’est un temps anormal, une annihilation trop énorme de la cervelle et du cœur de la patrie, une matérialisation de la France trop purulente, pour que la société ne crève pas. Et alors ce ne sera pas qu’un 93 ! Tout y passera peut-être !

20 janvier. — Comme on causait, aux bureaux de l’Artiste, de Flaubert, traîné, à notre instar, sur les bancs de la police correctionnelle, et que j’expliquais qu’on voulait en haut la mort du romantisme, devenu un crime d’État, Théophile Gautier s’est mis à dire : « Vraiment, je rougis du métier que je fais ! Pour des sommes très modiques qu’il faut que je gagne, parce que sans cela je mourrais de faim, je ne dis que la moitié du quart de ce que je pense… et encore je risque, à chaque phrase, d’être traîné derrière les tribunaux. »

— Une jeune fille de ma connaissance a eu la plus fraîche, la plus délicate, la plus poétique imagination de cœur. Elle s’est fait un reliquaire de gants : de gants qu’elle portait le premier jour, où elle a donné la main à une personne aimée.

— Louis m’a dit aujourd’hui : — Au fait, tu sais, je t’aurai peut-être des documents sur le peintre Boucher.

— Comment cela ?

— Par sa petite-fille.

— Tu la connais ?

— Non, mais j’ai rencontré un médecin qui la soigne d’une maladie, d’une maladie… et à qui elle a donné deux pastels de Boucher qui viennent de sa maison de campagne à Château-Thierry. C’est une femme galante.

La petite-fille de Boucher, femme galante… En effet, c’était un peu dans le sang du peintre des Grâces impures…

— Ô Jeunesse des écoles, jeunesse autrefois jeune, qui poussait de ses deux mains battantes le style à la gloire ! Jeunesse tombée à l’enthousiasme du plat bon sens ! Jeunesse comptable et coupable des succès de Ponsard !

— La Justice à deux degrés : chose absurde ! La Justice devrait apparaître infaillible comme le Pape. Voir ces jours-ci (affaire Hachette) un jugement de cour royale qui contredit et discrédite complètement un jugement de première instance.

22 février. — L’autre dimanche, il y avait tant de voitures au bois de Boulogne qu’on les a fait revenir par les contre-allées, au lieu de leur faire prendre l’avenue de l’Impératrice. Qui n’a pas voiture aujourd’hui ? Singulière société où tout le monde se ruine. Jamais le paraître n’a été si impérieux, si despotique et si démoralisateur d’un peuple. Le camp du Drap-d’Or est, pour ainsi dire, dépassé par le luxe des femmes portant sur leurs dos presque des métairies. Ça en est venu à un tel point que nombre de magasins ouvrent des crédits à leurs clientes, qui ne payent plus que l’intérêt de leurs achats. On parle de la femme d’un haut fonctionnaire, dont on n’a pu me citer le nom, qui a tiré de son gendre 30 000 francs sur la corbeille de noces et avec lesquels elle a acquitté les dettes de son couturier. Un beau jour, demain peut-être, sera établi un grand livre de la dette de la toilette publique.

5 mars. — Charles Blanc, à l’Artiste, en train de reprocher à Théophile Gautier, avec force coups d’encensoir, de mettre tout au premier plan dans ses articles, de ne laisser ni repos ni parties plates, de tout faire étinceler.

— Voyez comme je suis malheureux, dit Gautier, tout me paraît plat. Mes articles les plus colorés, je trouve ça gris, papier brouillard. Je f… du rouge, du jaune, de l’or, je barbouille comme un enragé, et jamais ça ne me paraît éclatant. Et je suis très embêté, parce que, avec ça, j’adore la ligne et Ingres… Mon opinion sur Molière, vous voulez l’avoir, sur Molière et le Misanthrope. Eh bien, ça me semble infect. Je vous parle très franchement : c’est écrit comme un cochon !

— Oh ! peut-on, blasphémer ainsi ! s’écrie Charles Blanc.

— Non, Molière je ne le sens pas du tout. Il y a dans ses pièces un bon gros sens carré, ignoble. Molière, je le connais bien, je l’ai étudié, je me suis rempli de sa pièce typique Le Cocu imaginaire, et pour essayer si j’avais l’instrument bien en bouche, j’ai fait une petite pièce, Le Tricorne enchanté. L’intrigue, nous n’en parlons pas, n’est-ce pas, ça n’a pas d’importance ; mais la langue, mais les vers, c’est beaucoup plus fort que Molière. Pour moi, Molière, c’est Prud’homme écrivant des pièces !

— Il ose, il ose dire cela du Misanthrope ! fait Charles Blanc, se voilant la face des deux mains.

— Le Misanthrope, reprend sans s’émouvoir Gautier, une véritable ordure… Je dois vous dire que je suis très mal organisé d’une certaine façon. L’homme m’est parfaitement égal. Dans les drames, quand le père frotte sa fille retrouvée comme les boutons de son gilet, ça m’est absolument indifférent, je ne vois que les plis de la robe de sa fille. Je suis une nature subjective… Oui, je vous dis ce que je sens. Après ça, ces choses-là, du diable si je les écrirai. Il ne faut pas diminuer les chefs-d’œuvre consacrés. Mais le Misanthrope

6 mars. — Il y a dans ce moment à Paris 68 beaux partis, — 68 dots importantes. Ces partis sont affichés au cercle de la rue Royale.

— Dans le monde, nous ne parlons jamais musique, parce que nous ne nous y connaissons pas, et jamais peinture, parce que nous nous y connaissons.

16 mars. — Publication du premier volume de nos Portraits intimes du XVIIIe siècle. Barrière nous gronde de dépenser du talent sur de trop petits sujets. Il faut au public des corps d’ouvrage solides et compacts, où il revoit des gens qu’il a déjà vus, où il entend des choses qu’il sait déjà. Les anecdotes trop peu connues l’effarouchent, les documents vierges l’effrayent : une histoire, comme nous la comprenons du XVIIIe siècle, développée à travers une longue série de lettres autographes et de pièces inédites servant à mettre en montre tous les côtés du siècle : une histoire, neuve, originale, sortant de la forme générale des histoires ordinaires, ne nous rapportera pas le vingtième d’une grosse compilation, où nous aurons à patauger des pages entières dans du connu et du ressassé. Il a dit cela, le père Barrière, et peut-être a-t-il raison ?

19 mars. — X… est venu nous voir ce matin. La femme qu’il aimait lui a écrit que, fatiguée des tyrannies de son amour, son amour à elle était mort, bien mort, et pour lui ôter tout espoir de raccommodement, elle lui a fait entendre qu’elle a pris un autre amant. Ce sont des larmes dans la voix et de très beaux vers écrits sur le coup, larmes et vers mêlés, brouillés dans une fureur sourde, qui appelle à grands cris des coups, des batteries, des duels.

Une étrange organisation que celle de ce jeune homme de lettres, marié si étroitement au dramatique ; que son existence commence à n’être plus qu’un grand drame à la manière de la vie des aventuriers du XVIe siècle. Et toujours des émotions à poignée et un incessant crucifiement de cette organisation nerveuse, qui va avec une sorte d’attrait à tout ce qui la tourmente, lui fait mal, la martyrise, lui enlève la tranquillité de la pensée et le sommeil de la nuit.

— Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées, des croyances, des habitudes d’esprit des peuples, elles sont aussi une transformation des habitudes du corps.

Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles, en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez en une sculpture antique, cet éphèbe, assis d’une manière théâtrale sur un siège de fer, à ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin. Voyez-le ce dernier : il est assis de face, les jambes écartées, la tête de profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche appuyé sur un genou, et la main montant en l’air, où elle joue inoccupée. C’est d’un charmant, d’un coquet, ce seigneur : on dirait un homme rocaille, mais ce n’est pas vraiment le même homme que l’éphèbe romain.

Eh bien, nos corps à nous, nos corps d’anémiés, avec leur échine voûtée, le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n’ont ni la grande ligne de l’antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se développent d’une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.

— Chez les journalistes existent très souvent les plus étranges illusions sur la perspicacité du public à deviner à travers leur prose, le sous-entendu de leurs colères et de leurs éreintements.

Mais parmi tous ceux-là, on peut citer Janin, comme le naïf le plus extraordinaire. Chaque semaine, tous les personnages de l’histoire et du roman, depuis la famille des Atrides jusqu’au monde de Rétif de La Bretonne, sont les têtes de Turc, par-dessus lesquelles il tape sur ses contemporains, et il se figure, avec une candeur qui étonne, que tout Paris, toute la France, toute l’Europe le comprend et saisit les masques.

Dernièrement, à propos d’une pièce sur Benvenuto Cellini, où il avait abîmé l’orfèvre italien, à ne pas en laisser un morceau : « — Que vous a donc fait ce pauvre diable de Benvenuto Cellini ? lui disait un visiteur. — Allons, ne jouez pas au fin avec moi ; vous avez bien compris que c’était Bacciocchi ! » lui répondit Janin.

3 avril. — Quand je prends une tasse de chocolat, je suis à Naples, au café de l’Europe, au coin de la grande place du Palais. Il est midi. Il fait toujours du soleil. Je vois le joli garçon frisé et leste qui nous servait. Les musiques militaires éclatent. Les pantalons rouges de la garde montante passent dans les fanfares allant au Palais, pendant qu’un épais capucin, sa grosse corde autour des reins, cause familièrement accoudé au comptoir, avec la grasse femme du café, roulant des yeux diablement noirs.

— Lu, dans le bain, un joli vers d’un poète entre Ronsard et Corneille, de l’inconnu Pager :

« Je crains ce que j’espère. »

— Que n’avons-nous écrit, jour par jour, au début de notre carrière, ce rude et horrible débat contre l’anonyme, toutes ces stations dans l’indifférence ou l’injure, ce public cherché et vous échappant, cet avenir vers lequel nous marchions résignés, mais souvent désespérés, cette lutte de la volonté impatiente et fiévreuse contre le temps et l’ancienneté, un des grands privilèges de la littérature. Point d’amis, point de relations, tout fermé… Ce silence si bien organisé contre tous ceux qui veulent manger au gâteau de la publicité, ces tristesses et ces navrements qui nous prenaient pendant ces années lentes où nous battions l’écho, sans pouvoir lui apprendre notre nom !… Ah ! cette agonie muette, intérieure, sans autre témoin que l’amour-propre qui saigne et le cœur qui défaille ! cette agonie monotone et sans événement, écrite sur le vif des souffrances, ce serait une bien belle étude que personne ne fera, parce qu’un rien de succès, l’éditeur trouvé, quelques cents francs gagnés, quelques articles à cinq ou six sous la ligne, votre nom connu par un millier de personnes que vous ne connaissez pas, deux ou trois connaissances, un peu de réclame, vous guérissent du passé et vous versent l’oubli… Elles vous semblent si loin, ces larmes dévorées, ces misères, aussi loin que votre jeunesse. Vieilles plaies dont vous ne vous souvenez, que lorsqu’elles se rouvrent !

— On a aperçu, chez la portière, la toilette du coucher que la Deslions envoie par sa bonne chez l’homme à qui elle donne une nuit. Elle a, à ce qu’il paraît, une toilette pour chacun de ses amants, aux couleurs qu’il aime. C’est une robe de chambre de satin ouatée et piquée, avec des pantoufles de même couleur brodées d’or, une chemise en batiste garnie de valenciennes, avec des entre-deux de broderie de 5 à 600 francs, un jupon garni de trois volants de dentelle de 3 à 400 francs : un capital d’accessoires galants montant de 2,500 à 3,000 francs, qu’elle fait porter à tous les domiciles qui peuvent la payer.

7 avril. — Nous dînons chez Broggi, à côté d’un petit vieillard à cheveux blancs, qui est un des grands, des purs, des beaux caractères de ce siècle, asservi à l’argent. Ce petit vieillard dîne modestement à cinquante sous, après avoir donné, donné pour rien — car ces héroïsmes sans bruit et sans réclame sont invraisemblables — donné à la France une collection de plusieurs millions. Il se nomme M. Sauvageot.

Il parle de son Cercle des Arts avec un monsieur qui dîne à côté de lui, et je l’entends lui dire : « Je ne sais plus quels sont les gens qui en font maintenant partie… et vrai, je ne connais pas la langue qu’ils parlent. L’autre jour, un monsieur de là demande : « Qu’est-ce qu’on a fait ? » Un autre lui répond : « Six dont un !… » Six dont un ! Non, non, je ne comprends pas ! »

C’était beau, ce fouaillement de l’argot de la Bourse par ce grand dédaigneux de l’argent.

11 avril. — Vu Marie. Je me garde bien de lui dire que c’est ma fête demain, parce qu’elle m’aurait demandé un cadeau.

À cinq heures, rencontré à l’Artiste, Gautier, Feydeau, Flaubert. Feydeau, une infatuation, un contentement de soi, un gonflement de si bonne foi et si naïvement enfantin qu’ils désarment. Il demande à Gautier, à propos de la première des Saisons, qui doivent paraître à chaque solstice : « Trouves-tu que ce soit une perle, hein ? Car je ne veux te dédier qu’une perle ! »

Aussitôt s’ouvre une grande et bruyante discussion sur les métaphores. La phrase du nommé Massillon : « Ses opinions n’avaient pas à rougir de sa conduite, » est acquittée par Flaubert et Gautier, mais la phrase de Lamartine : « Il pratiquait l’équitation… ce piédestal des princes, » est condamnée sans appel.

Des métaphores on passe aux assonances, — une assonance, au dire de Flaubert, devant être évitée, quand même on devrait passer huit jours entiers à y arriver. Puis, entre Flaubert et Feydeau, ce sont de petites recettes du métier, agitées avec de grands gestes et d’énormes éclats de voix, des procédés à la mécanique de talent littéraire, emphatiquement et sérieusement exposés, des théories puériles et graves et ridicules et solennelles, sur les façons d’écrire et les moyens de faire de la bonne prose ; enfin, tant d’importance donnée au vêtement de l’idée, à sa couleur, à sa trame, que l’idée n’est plus que comme une patère à accrocher des sonorités.

Il nous a semblé tomber dans une bataille de grammairiens du Bas-Empire.

— La religion est une partie du sexe de la femme.

12 avril. — Je me rappelle, dans le journal de Wille le graveur, Wille, pour la convalescence d’un de ses amis, le promenant au XVIIIe siècle chez tous les marchands de curiosités de Paris. Pour ma convalescence (d’une crise de foie), comme il va nous tomber 3,000 francs du reste de la vente de notre petit terrage de Breuvannes, nous songeons à les consacrer à l’achèvement de notre salon. Et toute cette semaine nous battons les quais et le boulevard du Temple, à la recherche de portières en tapisserie, pour aller avec le meuble de Beauvais que nous avons enlevé à M. Double. Aujourd’hui nous nous décidons presque à acheter des lambrequins des Gobelins qu’on nous fait 3,500 francs. C’est étrange, même un peu effrayant, comme nous commençons à nous habituer, à nous familiariser avec les plus gros prix et les sommes les plus grandement rondes ! Allons il fait temps d’arriver et de toucher notre gloire.

16 avril. — Gavarni vient nous demander à déjeuner. Il nous dit : « Quand les femmes vont quelque part, elles apportent de petites machines pour travailler, faire un bout de tapisserie, du crochet… Eh bien, moi, j’ai inventé une petite mécanique fort simple pour trouver des intégrales, que je porte toujours. C’est très commode, je me promène, je sors de chez vous par exemple : crac ! je trouve une intégrale — et c’est une jolie chose qu’un homme qui a une curieuse collection d’intégrales. On ne sait pas, ça peut se vendre très cher après sa mort… »

Puis, il parle de l’attrait qu’ont toujours eu pour lui les trous dans les montagnes, les entrées de cavernes, les cratères désaffectés, au fond desquels dorment la Nuit et l’Inconnu. Il est bien souvent descendu là-dedans, une corde suspendue à un arbre jeté en travers. Il a découvert ainsi dans les Pyrénées une magnifique grotte de stalactites, maintenant exploitée et visitée par les étrangers. Mais un trou qui a excité surtout sa curiosité et son activité de suppositions, c’est sur un plateau en haut d’une montagne de Bagnères, le Casque de Leris, je crois… Ah ! un fort trou, où on jette des pierres qu’on n’entend pas tomber. « Comment n’a-t-on pas installé, dit-il, une machine là-haut, avec un panier pour y descendre ? Ça en valait la peine. Il y avait là un mystère qui me sollicitait. Oui, c’était une marmite où j’aurais voulu faire cuire une nouvelle. J’en faisais la descente, et je trouvais un vieux savant qui savait tout, et surtout prométhifier les êtres par la résurrection. Son valet était un général romain, tué à une bataille quelconque dans le pays, et auquel il avait redonné le mécanisme vital, en ne lui accordant que la dose d’intelligence nécessaire pour nettoyer ses fioles. »

18 avril. — Je voudrais une chambre inondée de soleil, des meubles tout mangés de lumière, de vieilles tapisseries, dont toutes les couleurs seraient éteintes et comme passées sous les rayons du Midi. Là je vivrais dans des idées d’or, le cœur réchauffé, l’esprit ensoleillé, dans une grande paix doucement chantante… C’est étrange comme, à mesure qu’on vieillit, le soleil vous devient cher et nécessaire, et l’on meurt en faisant ouvrir la fenêtre, pour qu’il vous ferme les yeux.

— Été à la foire aux pains d’épices, barrière du Trône, où j’ai vu dans un tableau vivant, représentant la superbe Descente de Croix d’après la toile de Rubens, j’ai vu à la fin le Christ se levant de son linceul pour venir saluer le public.

22 avril. — Exposition aux commissaires-priseurs d’une collection d’habits du XVIIIe siècle : habits pluie de roses, fleur de soufre, gorge de pigeon, et couleur désespoir d’opale et ventre de puce en fièvre de lait ; tous ces habits avec un tas de reflets agréables à l’œil, chantants, coquets, égrillards. Il avait inventé cela, le XVIIIe siècle, de s’habiller de printemps et de toutes les nuances riantes et de toutes les gaietés de ce monde. De loin l’habit souriait avant l’homme… C’est un grand symptôme que le monde, tel qu’on le voit aujourd’hui, s’est fait bien vieux et bien triste, et que beaucoup d’aimables choses sont enterrées !

1er mai. — Théophile Gautier, l’oreille somnolente, un doux et bon sourire dans l’œil, avec sur les lèvres une parole lente, émise par une voix trop petite pour le corps, et mal notée, et pourtant à la longue agréable, presque harmonieuse. Et c’est une causerie tête à tête, simple, tranquille, bonhomme, allant sans se presser, mais tout droit, et sans surcharge de métaphores, et avec une grande suite dans l’enchaînement des idées et des mots, et, par-ci, par-là, laissant percer une mémoire étonnante, où le souvenir a la netteté d’un cliché photographique.

Il nous fait des compliments sur notre Venise parue dans l’Artiste, nous disant que pour lui « c’est le plus fin bouquet de parfums de la ville des doges », et afin de nous prouver qu’il a tout senti, tout compris, nous décrit l’Osteria della Luna, sa situation, son architecture, sa couleur, enfin nous la fait revoir : « Mais, nous dit-il, ce ne sera pas compris, il faut vous y attendre. Sur cent personnes qui liront votre Venise, à peine deux se douteront de ce que vous avez voulu faire. Ici, Édouard Houssaye et Aubryet sont enragés contre l’article… Et cela tient à une chose, c’est que le sens artiste manque à une infinité de gens, même à des gens d’esprit. Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq personnes qui entrent ici, il n’y en a pas trois qui discernent la couleur du papier ! Tenez, voilà X… qui entre, il ne verra pas si cette table est ronde ou carrée… Maintenant, si, avec ce sens artiste, vous travaillez dans une manière artiste, si à l’idée de la forme vous ajoutez la forme de l’idée, oh ! alors, vous n’êtes plus compris du tout. » Prenant au hasard un petit journal : « Tenez, voilà comme il faut écrire pour être compris… des nouvelles à la main… La langue française s’en va positivement… Eh ! mon Dieu, on me dit aussi qu’on ne me comprend pas dans le roman de la Momie, et cependant je me crois l’homme le plus platement clair du monde… Parce que je mets, je suppose, un mot comme pschent ou calasiris. Enfin je ne peux pas mettre : le pschent est comme ci, comme ça. Il faut que le lecteur sache ce que disent les mots… Mais ça m’est égal. Critiques et louanges m’abîment et me louent sans comprendre un mot de mon talent. Toute ma valeur, ils n’ont jamais parlé de cela, c’est que je suis un homme pour qui le monde visible existe. »

2 mai. — Il y a encore dans les cafés des gens qui s’intéressent aux naufragés de la Méduse !

4 mai. — Je vais ce soir en soirée chez Louis, qui veut me présenter à notre ancien camarade de rhétorique, Prévost-Paradol. Un torse qui commence aux genoux, un nez de comique, des favoris d’homme grave, un col rabattu. On me présente, il se soulève de sa chaise, veut bien me dire quelques mots sur les études que doit nécessiter l’histoire des mœurs, se rassied, et, toute la soirée, reste au cœur de la conversation des vieux, n’ouvrant pas la bouche, raide sur sa chaise, sérieux comme un doctrinaire qui politique. Évidemment, c’est un garçon qui arrivera, mais c’est dur ! Je suppose que M. Hippolyte Passy a dû dire en le quittant : « Garçon remarquable, il écoute avec une profondeur…[1] »

12 mai. — La curieuse et l’infiniment petite chose que la première idée d’une œuvre littéraire. Les deux gros volumes in-octavo de l’Histoire de la Société française pendant la Révolution et le Directoire furent ceci dans notre pensée au premier jour : « l’Histoire du plaisir sous la Terreur, » un petit volume in-32, à 50 centimes. Puis, le volume grossissant, il nous apparut dans le format Charpentier à 3 fr. 50 ; puis, avec son développement faisant craquer le format in-18, il devint un in-octavo ; — enfin l’in-octavo se doubla.

Théophile Gautier, ce styliste à l’habit rouge pour le bourgeois, apporte dans les choses littéraires le plus étonnant bon sens, et le jugement le plus sain, et la plus terrible lucidité jaillissant en petites phrases toutes simples, d’une voix qui est comme une caresse. Cet homme, au premier abord un peu fermé ou plutôt comme enseveli au fond de lui-même, a un grand charme, et devient avec le temps sympathique au plus haut degré… Aujourd’hui, il nous disait que, lorsqu’il a voulu faire quelque chose de bien, il l’a toujours commencé en vers, parce qu’il existe chez lui une incertitude sur la prose, sur sa complète réussite, tandis qu’un vers, quand il est bon, est une chose frappée comme une médaille ; — mais il ajoutait que les exigences de la vie avaient fait des nouvelles en prose de bien des nouvelles, commencées par lui en vers.

17 mai. — On ne conçoit que dans le repos et comme dans le sommeil de l’activité morale. Les émotions sont contraires à la gestation des livres. Ceux qui imaginent ne doivent pas vivre. Il faut des jours réguliers, calmes, apaisés, un état bourgeois de tout l’être, un recueillement bonnet de coton, pour mettre au jour du grand, du tourmenté, du dramatique. Les gens qui se dépensent trop dans la passion ou dans le tressautement d’une existence nerveuse, ne feront pas d’œuvres et auront épuisé leur vie à vivre.

Lundi 18 mai. — La Brasserie des Martyrs, une taverne et une caverne de tous les grands hommes sans nom, de tous les bohèmes du petit journalisme, d’un monde d’impuissants et de malhonnêtes, tout entiers à se carotter les uns aux autres un écu neuf ou une vieille idée… À propos d’un duel né là, le commissaire de police du quartier disait à Busquet : « Comment, ce monsieur se bat avec cet homme ! Mais quand on est insulté là, il faut prendre un couteau et tuer l’insulteur, la police ne s’en mêlera pas ! »

Mercredi 20 mai. — Au Moulin-Rouge des carafes frappées pleines de champagne rosé ; des femmes assises au milieu de l’éventail bouffant de leurs jupes sur des chaises de paille ; des jeunes gens poussiéreux arrivant des Courses, de petits papiers où il y a écrit au crayon : Retenue sur les tables vides ; M. Bardoux à la tête d’un cuisinier d’un paquebot de la Méditerranée, la serviette sous le bras, vous proposant un poulet en fritot, etc., etc. Au fond du jardin, et à toutes les fenêtres de tous les étages, sur le fond éclairé des cabinets, ainsi que dans les loges d’un théâtre, des têtes de femmes saluant de gauche et de droite, quelques-unes de leurs anciennes nuits ou peut-être quelques-uns de leurs louis d’hier.

— L’élaboration douloureuse, le supplice de la beauté : le voici à nous raconté par une femme de la société. Se lever à six heures et demie, se mettre à la fenêtre jusqu’à huit heures et faire ainsi prendre un bain d’air d’une heure et demie à son teint, puis un bain d’une heure, et après le déjeuner, la digestion dans une pose allongée et de face, de manière que la peau du visage soit isolée de tout contact.

Jeudi 21 mai. — Création dans une œuvre moderne d’un médecin qui, ressuscitant les traditions charlatanesques du XVIIIe siècle, prendrait la spécialité des débilités, de tous les hommes de 35 ans de Paris ; un homme qui aurait assez étudié la chimie et le corps humain pour savoir la dose la plus forte de dépuratif qu’il peut supporter dans un temps donné, — et un temps assez court ; un homme qui aurait fait des expériences assez grandes sur les choses alimentaires et fortifiantes pour refaire, avec des jus de viande, du bordeaux, etc., un tempérament et une jeunesse à un corps usé et à des organes las.

— Il faut à des hommes comme nous, une femme peu élevée, peu éduquée, qui ne soit que gaieté et esprit naturel, parce que celle-là nous réjouira et nous charmera ainsi qu’un agréable animal auquel nous pourrons nous attacher. Mais que si la maîtresse a été frottée d’un peu de monde, d’un peu d’art, d’un peu de littérature, et qu’elle veuille s’entretenir de plain-pied avec notre pensée et notre conscience du beau, et qu’elle ait l’ambition de se faire la compagne du livre en gestation ou de nos goûts ; elle devient pour nous insupportable comme un piano faux, — et bien vite un objet d’antipathie.

22 mai. — J’ai lu un livre de 1830, les Contes de Samuel Bach. Comme c’est jeune ! comme le scepticisme y est un scepticisme de vingt ans ! Comme l’illusion traverse l’ironie ! Comme c’est l’imagination de la vie et non la vie ! Mettez à côté les livres remarquables des jeunes gens depuis 1848. Quel autre scepticisme ! Comme il est mûr et formé et bien portant : le scalpel a remplacé le blasphème. Si cela continue, nos enfants naîtront à quarante ans.

23 mai. — L’insipide chose que la campagne, et le peu de compagnie qu’elle tient à une pensée militante. Ce calme, ce silence, cette immobilité, ces grands arbres avec leurs feuilles repliées sous la chaleur, comme des pattes de palmipèdes… cela met en gaieté les femmes, les enfants, les clercs de notaire. Mais l’homme de pensée ne s’y trouve-t-il pas mal à l’aise comme devant l’ennemi, comme devant l’œuvre de Dieu qui le mangera et fera de l’engrais et de la verdure de sa cervelle de philosophe ? Vous échappez à ces idées dans la pierre des grandes villes.

— Ma maîtresse me racontait aujourd’hui qu’elle avait une fluxion de poitrine et qu’elle n’avait pas dans le moment l’argent nécessaire pour acheter le nombre de sangsues, commandées pour qu’elle guérît. Elle racontait cette anecdote d’une manière très apitoyante, la pauvre fille ! Mais qu’est-ce que cela auprès des terribles souffrances de ceux qui peuvent acheter des sangsues tant qu’il leur plaît ! Le tout est de savoir, si un homme qui meurt de male amour ou de male ambition, souffre plus qu’un homme qui meurt de faim. Et moi, je le crois bien sincèrement.

— Idée d’une insertion dans les petites affiches à propos d’un dîneur qui n’est plus amusant : « À céder un parasite qui a servi. »

28 mai. — Notre pièce des Hommes de lettres va être finie — des châteaux en Espagne — et nous nous disons que, si elle nous rapportait de l’argent, beaucoup d’argent, nous nous amuserions à blaguer cet argent, à le fouler aux pieds, à en rire, à en faire abus, à le jeter et à le faire rouler dans l’absurde. Nous qui ne croyons pas qu’avec l’argent on puisse se procurer ni un sens, ni même un bonheur de plus, nous userions de l’argent expérimentalement, nous ferions des folies de dépenses pour essayer entre quatre murs notre originalité, et la légèreté spécifique d’une grosse somme, et le soufflet qu’on peut donner aux adorations de la foule et de la plèbe des riches.

— Un joli titre pour des souvenirs publiés de son vivant : Souvenirs de ma vie morte.

1er juin. — Dans le monde rien ne recommence et l’homme ne doit jamais revouloir la chose qu’il a trouvée une fois bonne. Aujourd’hui chez Maire, les écrevisses bordelaises n’étaient pas réussies… Ah ! ce restaurant Maire ! aux environs de 1850… du temps qu’il était simplement un marchand de vin, et que derrière le comptoir en zinc, il avait un tout petit cabinet pouvant contenir, les coudes serrés, six personnes. Là, le vieux père Maire, servait lui-même en personne, et dans de la vraie argenterie, aux gens dont il estimait le goût culinaire, servait un haricot de mouton aux morilles, un macaroni aux truffes inénarrable : le tout arrosé de plusieurs bouteilles de ces jolis petits bourgognes, venant de la cave du roi Louis-Philippe, dont il avait acheté la cave presque tout entière.

4 juin. — Aujourd’hui, vu à l’Hôtel Drouot la première vente de photographies. Tout devient noir en ce siècle, et la photographie, n’est-ce pas l’habit noir des choses ?

7 juin. — Tombé au cabinet de lecture sur un éreintement féroce ; où à propos de la publication de nos Portraits intimes et de Sophie Arnould, nous sommes traités de sergents Bertrand de la littérature.

Dîner chez Asseline avec Anna Deslions, Adèle Courtois, Juliette et sa sœur. Anna Deslions, des cheveux noirs opulents, magnifiques, des yeux de velours avec un regard qui est comme une chaude caresse, le nez un peu en chair, la bouche aux lèvres un rien entr’ouvertes, une superbe tête d’adolescent italien, éclairée de la coloration dorée de Rembrandt en ses têtes juives. Adèle Courtois, une vieille célébrité de la galanterie. Juliette une blondinette toute chiffonnée, toute frisottée, aux cheveux lui mangeant entièrement le front, une blondinette ayant quelque chose du pastel de la Rosalba au Louvre ; « la Femme au singe », et tout à la fois de la femme et du singe.

Juliette est flanquée de sa sœur, une petite maigriotte enceinte, à l’apparence d’une araignée au gros ventre. Ces quatre femmes décolletées en triangle dans le dos, sont en robe blanche, dans des étoffes d’écume à mille volants.

Et pour accompagner la fête, le pianiste Quidant, à l’esprit si foncièrement parisien, à l’ironie féroce, qui a baptisé Marchal « le peintre des connaissances utiles ».

Conversation sur les maîtresses de l’Empereur, sur la Castiglione, sur la jalousie de l’Impératrice, conversation tout à coup coupée par Juliette, jetant : « Vous savez le joli mot de Constance sur l’Empereur : “Si je lui avais résisté, je serais Impératrice !” »

Juliette tressautant sur sa chaise, battant la mesure avec son couteau sur son assiette, parle javanais au milieu d’éclats de rire nerveux et d’une gaieté comédienne.

Un nom d’homme est prononcé, à propos duquel Deslions jette à Juliette :

— Tu sais, cet homme que tu as tant aimé et pour lequel tu t’es tuée ?

— Oh ! je me suis tuée trois fois !

— Enfin, tu sais bien, chose… chose…

Juliette met la main devant son front, comme une personne qui regarde au loin, et cligne des yeux pour voir si elle n’aperçoit pas ce monsieur sur le grand chemin de ses souvenirs.

Puis elle dit en éclatant de rire :

— Tiens, c’est comme à Milan, au théâtre de la Scala, un particulier qui me faisait des saluts, des saluts… Je disais : « Je connais cette bouche-là, » mais je ne reconnaissais que la bouche, absolument que la bouche…

— Te rappelles-tu, reprend tout à coup la Deslions, quand par ce sale temps nous avons été voir où s’était pendu Gérard de Nerval… Oui, je crois même que c’est toi qui as payé la voiture… J’ai touché le barreau. C’est ça qui m’a porté bonheur. Tu sais ça, toi Adèle, c’est la semaine suivante…

Après dîner, Quidant fait sur le piano l’imitation du carillon d’un coucou, auquel il manque une note.

Puis Anna Deslions et Juliette se mettent à valser, et cette valse de la blonde et de la brune courtisane, toutes blanches et tout envolées dans ce salon tendu de reps rouge et non encore meublé, est un charmant spectacle. Alors en tourbillonnant, et sans avoir l’air de rien, Juliette happe entre ses dents le collier d’Anna Deslions au bout duquel pend une grosse perle noire qu’elle mordille. Mais la perle est vraie, elle ne se brise pas sous ses envieuses quenottes.

— Un mot du peuple : À quoi penses-tu ? Au chapeau d’Henri IV ?

11 juin. — Je suis repris de mes douleurs de foie et je crois un moment à une seconde jaunisse[2]. On est bien malheureux vraiment, d’être organisé nerveusement, quand on vit dans le monde des lettres. Si le public savait au prix de combien d’insultes, d’outrages, de calomnies, et de malaises d’esprit et de corps, est acquise une toute petite notoriété, bien sûrement, au lieu de nous envier, il nous plaindrait.

15 juin. — Nous nous sauvons de la maladie, à la campagne, au château de Croissy, dans notre famille. Il fait bon de passer des heures, couché dans le parc, sous une rochée de trois immenses tilleuls, réunis et joints au pied, vieux tilleuls sur lesquels s’étend par plaques une mousse sèche et verdegrisée, qu’imitent si bien les naturalistes sous les pattes de leurs animaux empaillés.

L’énorme bouquet d’arbres où, à chaque instant, la brise fait courir de longs frissons, est tout albescent de petites fleurs d’un blanc jaunâtre, d’où descend la fine, moelleuse et pénétrante senteur d’un arome sucré et tiède.

Et dans le fouillis des branches de ce triple arbre une infinie musique emplissant l’oreille, du bruit d’un monde ailé en travail, d’un murmure heureux, d’un susurrement comme grisé de millions de petites chansons balancées aux millions des feuilles ; l’hymne de cent ruches d’abeilles butinant dans la flore de ce morceau de forêt, et l’emplissant de je ne sais quelle vie dodonienne.

15 juin. — Nous allons voir des voisins de campagne, des gens aimables, accueillants… Ça ne nous pousse pas à faire des frais. Plus nous allons, moins nous pouvons jouer par politesse la fatigante comédie du monde, que tous jouent si naturellement et sans aucun effort. Il y a dans ce travail de l’amabilité une énervante dépense physique du soi-même. Ce masque du sourire nous pèse et nous contracte les lèvres. Les lieux communs nous répugnent tant, que c’est presque une souffrance quand nous les abordons. Faire semblant de prendre intérêt par le remuement et le jeu de la physionomie au bruit de paroles dont le devoir est seulement d’empêcher le silence, devient une attention crispante au bout de quelque temps.

Puis entre nous et ce monde, il y a un fossé. Notre pensée vivant au-dessus des choses bourgeoises, a de la peine à descendre au terre-à-terre de la pensée ordinaire, tout entière alimentée par les basses réalités de la vie et la matérialité des événements journaliers. Oui, nous sommes de ce monde, nous en avons le langage, les gants, les bottes vernies, et cependant nous y sommes dépaysés et mal à l’aise, comme des gens déportés dans une colonie, dont les colons n’auraient que les dehors à notre portée, mais l’âme à cent lieues de la nôtre.

— J’ai connu une petite fille de quatre ans à laquelle un monsieur avait l’habitude de baiser la main. Aussitôt qu’elle le voyait traverser la cour, elle montait vite, vite, dans la chambre de sa gouvernante, se lavait les mains à la pâte d’amandes, et redescendait au moment où le monsieur entrait au salon.

— Le jour où tous les hommes sauront lire et où toutes les femmes joueront du piano, le monde sera en pleine désorganisation, pour avoir trop oublié une phrase du testament du cardinal de Richelieu : « Ainsi qu’un corps qui auroit des yeux en toutes ses parties, seroit monstrueux, de même un État le seroit, si tous les sujets étoient savants. On y verroit aussi peu d’obéissance que l’orgueil et la présomption y seroient ordinaires. »

5 juillet. — Été voir ce pauvre Gavarni qui a perdu son fils Jean, pendant notre absence. Nous le trouvons frappé en plein cœur et, selon son expression, « découragé de faire et de continuer à être ».

— M. Andral, nous dit-il, l’avait vu la veille et n’avait trouvé rien d’alarmant. Le matin, à un moment, il fixa les yeux sur les miens, sans me voir sans doute, mais avec des yeux grands comme je n’en ai jamais vu… la pupille était comme ça… Et il nous montre la grandeur sur l’ongle de son pouce. Je lui pris la main, elle commençait à être froide. L’expression de ses yeux était comme un grand étonnement… La main devint glacée… C’était fini… J’ai voulu user ma douleur… Je ne suis pas sorti d’ici… Je n’aurais jamais pu y rentrer. »

Après un silence :

— « Pour cet enfant… c’était une manie, une toquade… J’avais toujours peur… Quand je revenais, en descendant de gondole, mes yeux se portaient aux fenêtres de suite… Je craignais toujours voir un accident, un attroupement, je ne sais quoi… Oh ! oui, c’était une toquade… Ah ! maintenant, ça a un bon côté ! On peut crier, la maison peut brûler : j’ai un qu’est-ce que ça me fait… tout à fait sublime. Je peux même me casser le cou…

Et sa parole s’arrêta. Nous faisons un tour dans le jardin.

— Dites donc, Gavarni, c’est bien nu là, entre les arbres ?

— Ah ! ça !… Maintenant, qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? C’était le jeu de ballon de mon enfant.

Il nous avait dit avant de descendre :

— Vous pensez bien, il faut que la pension (il avait loué sa maison à une pension pour n’être point séparé de son fils) ; il faut que la pension s’en aille à présent… J’ai dit à cet homme que s’il voulait partir avant quinze jours, il n’y avait pas d’argent à me donner. »

6 juillet. — Salon de peinture. Plus de peinture ni de peintres. Une armée de chercheurs d’idées ingénieuses. Partout l’intrigue d’un tableau au lieu et place de sa composition. De l’esprit, non de touche, mais dans le choix du sujet. De la littérature de pinceau. Deux idéals vers lesquels est tourné tout ce monde. L’idéal anacréontique : des logogriphes, dont Éros est le sujet, fixés sur la toile avec la poussière de l’aile d’un papillon de nuit ; la mythologie reproduite en grisaille au travers d’une ingénuité sentimentale et niaise, inconnue de l’antiquité ; enfin des hannetons que de grands enfants semblent s’amuser à attacher par la patte contre les murs de marbre du Parthénon.

D’autre part, l’idéal anecdotier et de l’histoire en vaudeville, dont la trouvaille sublime est de composer un tableau, à l’instar de Molière lisant le Misantrope chez Ninon de Lenclos. Plus une main douée, plus une scélérate de patte, peignant, couvrant de pâte colorée, un morceau. Rien que des gens adroits, des malins volant le succès par le chemin de traverse de Paul Delaroche, par le drame, la comédie, l’apologue, par tout ce qui n’est pas de la peinture, — en sorte que sur cette pente, je ne serais pas étonné que le tableau à succès d’un de nos futurs Salons représentât, sur une bande de ciel, un mur mal peint, où une affiche contiendrait quelque chose d’écrit, excessivement spirituel.

11 juillet. — Parti de Paris pour Neufchâteau, sur la nouvelle que notre oncle le représentant est au plus mal. Enterrement le 13. Le salon en chapelle ardente avec la croix et l’écharpe de représentant sur le cercueil. Autour du cercueil, des compagnons d’armes, de vieux soldats, de vieux bonshommes encore verts, au ruban de la Légion d’honneur passé et devenu orangé : le souvenir de notre père vivant ça et là, et les fils de M. Charles, comme on nous appelle, passant dans des bras d’inconnus qui nous parlent de ceux qui ne sont plus. Puis les fermiers, en chapeaux noirs, venus de loin et tout poussiéreux, et les vieux serviteurs retraités, les domestiques septuagénaires ayant derrière eux leurs fils approchés de la fortune par le commerce et les négoces heureux : — dernière représentation de cette gens, de cette clientèle amie et dévouée qui faisait à la famille le cortège de ses noces, le convoi de ses funérailles, et ne laissait ni la joie ni la douleur isolée et personnelle, comme en notre temps de familles d’une génération.

Puis les groupes noirs de femmes en deuil suivant ici le mort jusqu’au bout, la haie des gardes nationaux qui ne rient pas, et toutes ces têtes associées des fenêtres pieusement au deuil.

Tout, en ce spectacle de la mort, a été digne, simple, décent, chose rare ! Il n’y a point eu un incident grotesque, et les fermiers même régalés à l’auberge, ont respecté le vin des funérailles.

Nous avons donc revu cette maison où est mort notre grand-père, ce joli modèle bourgeois de l’hôtel du XVIIIe siècle, cette façade de pierre blanche, tout égayée de serpentements de rocaille et de fleurettes, l’escalier à grands repos, la salle à manger au papier peint représentant des jardins de Constantinople peuplés de Turcs des Mille et une Nuits, la cuisine avec son puits dans une armoire et ses fusils au manteau de la cheminée, — enfin dans le jardin, la serre.

Elle est toujours une petite merveille, la serre, avec ses mansardes en œil-de-bœuf et ses statues fantaisistes aux pieds dans la gouttière, avec le fronton de sa porte représentant une face au gros rire jaillissant d’une fraise, un chapeau à plumes sur la tête, une moustache en l’air, une moustache en bas, et avec encore les trumeaux des fenêtres, les trumeaux où tous les symboles gais, tous les instruments sonnants de la fête et de la joie, tous les outils du plaisir, sculptés de verve et en plein relief, semblent le Memento vivere muet d’un autre siècle. Pauvre salle de spectacle, où jamais comédie ne fut jouée, et qui pourtant, s’élevant de terre et se parant de sculptures, dut prendre tant de place dans les rêves du bâtisseur de cette maison au temps jadis. Son nom, qui est quelque part dans un contrat de vente, je l’ai oublié, mais le personnage était un vieux marchand de sabots, — oui, un marchand de sabots artiste, — qui, sa fortune faite, avait donné asile, pendant deux ou trois ans, à deux sculpteurs italiens de passage dans la province, et qui, affolé de musique et de gentille sculpture, sur les marches de son perron, devant la fête de la façade de sa maison, amusait les échos de la grande place, debout toute la journée, penché sur le radotage d’un antique violon.

Là, dans la salle à manger d’hiver, Edmond a vu notre grand-père, le député du Bassigny en Barrois, à la Constituante, un petit vieillard bredouillant des jurons dans sa bouche édentée, et perpétuellement fumant une pipe éteinte, qu’il rallumait à chaque instant avec un charbon saisi au bout de petites pincettes d’argent, — une canne sur sa chaise à côté de lui. Un rude homme, qui n’avait pas eu toujours sa canne sur sa chaise, et qui, dans son château de Sommérecourt, dont il fatiguait la cantonade des colères de sa voix, avait façonné et formé, à coups de canne, une domesticité, qu’il avait trouvé le moyen de s’attacher ainsi. La vieille Marie-Jeanne remémore encore avec un ressouvenir affectueux et tendre les coups de canne distribués aux uns et aux autres. Elle-même n’a nullement gardé rancune d’avoir été, sur les ordres de notre grand-père, plusieurs fois plongée dans la pièce d’eau, pour lui rafraîchir le sang, quand elle éprouvait la tentation de se marier. Après tout, en ce temps, ces coups de canne étaient considérés comme une familiarité du maître à l’endroit du valet, et devenaient un lien entre eux. Du reste, un chef de famille pas commode ; notre père qui était chef d’escadron à vingt-cinq ans et qui passait pour un vrai casse-cou parmi ses camarades de la Grande Armée, racontait qu’il lui arrivait de garder dans sa poche, huit ou dix jours, une lettre de son père, avant d’oser l’ouvrir.

Ah ! cette vieille Marie-Jeanne, il faut l’entendre, dans le fond de la boutique de mercerie de son fils, contant avec sa voix cassée le bon temps de la famille, et rabâchant cette phrase : « Nous partions de Sommérecourt. Lapierre menait. Nous arrivions à Neufchâteau. Nous découvrions les crimes. Nous mettions en broche et nous repartions ! » Et dans les souvenirs de la vieille cuisinière associée à l’orgueil de la famille, confusément et comme par bouffées, revient le large train bourgeois du château de Sommérecourt, et la grande hospitalité donnée au prince Borghèse par mon grand-père.

L’oncle que nous venons de perdre était le frère aîné de notre père. Un parfait honnête homme, mais avec toutes les illusions de l’honnête homme, et absolument garé des leçons sceptiques du jeu de la vie, et croyant presque les lois d’une Salente bonnes pour la France, et ne guérissant pas de cette crédulité ingénue par quatre années de législature… C’était un ancien capitaine d’artillerie, un peu sourd, brusquement cordial, appelant tout le monde mon camarade, puis encore un homme de la campagne, doué de tout le bon que la nature donne aux bons êtres, incapable de vouloir du mal à ses ennemis, et qui portait cette bonté ainsi que son courage, sans effort, presque sans mérite, comme faisant partie de son tempérament. Au fond, la cervelle absorbée par les mathématiques, et passant la journée à faire sous une incessante promenade, du sable, des cailloux des petites allées de son jardin. Et dans la vie, incapable de discernement, incapable d’un conseil : le sens pratique des hommes et des choses lui manquant absolument, si bien qu’il s’entêta quelque temps à vouloir marier sa petite-fille avec un prétendu qu’il assurait devoir faire son bonheur, et dont il disait les mérites dans cette phrase : « Il m’a très bien expliqué le baromètre ! »

15 juillet. — Je suis entré dans la chambre de mon oncle. Quel est, demandai-je, ce portrait au-dessus de la porte, ce vieillard aux traits finauds, en jabot, en habit brun aux boutons d’acier, en perruque ?

— C’est, me répond mon cousin, un portrait que ton oncle n’a jamais voulu qu’on ôtât de là… un homme qui a eu un théâtre à Paris, où il avait fait inscrire dessus : Sicut infantes audi nos. — Il s’appelait, il s’appelait…

— Parbleu ! Audinot. Et qu’est-ce que fait Audinot ici ?

— Il était de Bourmont et ami de la famille, à ce qu’il paraît, et c’est lui qui payait à Paris les quartiers de pension de ton oncle et de ton père.

22 juillet. — Nous allons pour un voyage d’affaires à Breuvannes, à nos fermes des Gouttes… Breuvannes, la maison d’été de notre enfance, devenue une fabrique de limes et de tire-bouchons, toute pleine de cris et de grincements de machines ; les lucarnes du grenier, d’où mon père canonnait les polissons du village à coups de pommes, sont bouchées ; le mirabellier, toujours plein de guêpes et qui a fourni à tant et de si bonnes tartes, est remplacé par un appentis vitré ; et la chambre à four où le maître de danse apprenait des entrechats à l’aîné de nous deux, nous ne savons plus ce qui s’y fait.

J’aime l’habitude d’ignorer l’auberge et de descendre chez un ami. Vieil ami, ce Colardez, vieux complice de mon père dans les luttes électorales, et vieil hébergeur de la famille de père en fils. Imaginez un homme court et replet, la tête à la fois socratique et porcine, de petits yeux ronds pétillants de flamme, les lèvres appétentes, un double menton. Voici le dehors, quant au dedans, un grand esprit enterré vif dans un village, nourri de moelle spirituelle par la réflexion solitaire et une constante lecture, familier avec tous les hauts livres, un moment foudroyé par la mort d’un fils de onze ans, mais en train de reprendre son parti de la vie, « un cauchemar entre deux néants », un causeur à la parole espacée de mots qui font réfléchir, et jugeant à vol d’aigle, et allant au sommet des plus grandes questions, et enfermant sa pensée dans une formule nette, à arêtes coupantes, comme le métal d’une médaille ; un cœur tendre, mais un politique aux principes inflexibles, un génie dantonien auquel le théâtre et les circonstances ont manqué, le seul homme que j’aie vu préparé à tout et digne de tout[3].

Ce captif dans ce trou, ce grand méconnu, parfois se console, en racontant que les derniers Clermont-Tonnerre, réfugiés dans un petit bois qui leur reste près de Saint-Mihiel, ont là, dépouillé le noble, presque l’homme, et que ces Clermont-Tonnerre, dont un aïeul, au dire de Mme de Sévigné, vendait cinq millions une terre de vingt-deux villages, aujourd’hui vêtus de peaux de bêtes, vivent dans ce bois, peuplent avec des bûcheronnes, — en train de revenir une race sauvage au XIXe siècle, et parlant déjà une langue à eux, une langue qui recule au patois, au bégayement des peuples.

Morimond ! Il ne reste plus de la magnifique abbaye que de quoi faire la plus belle propriété mélancolique de France, soixante-dix arpents d’eau où se mirent des arbres centenaires renfermant, écroulées à leurs pieds, des pierres de taille à bâtir un petit Versailles.

Une servante nous sert à dîner à Lamarche, une servante dont les deux rigides bouts de seins ont usé l’indienne de son casaquin, et font deux petits ronds à claire-voie dans la trame effiloquée. C’est la séduction robuste et brutale de la Haute-Marne. Elle va, elle marche, elle volte sur ses larges pieds, élastique et lourdement rebondissante, et, vous frottant l’épaule, à chaque assiette qu’elle donne, de ces orbes à la Jules Romain, sur lesquels on se figure couché un Jupiter métamorphosé en taureau.

« Ah ! Messieurs, nous travaillons comme des satyres ! »

C’est l’originale phrase dont nous salue notre fermier Foissey des Gouttes, et comme nous lui demandons de faire manger sa fille avec nous, la mère, en train de faire des toutelots à la cuisine, nous crie : « Elle n’ose pas venir, elle dit qu’elle est trop maigre ! »

4 août. — Rose nous apporte des lettres de couvent trouvées dans l’étui de serge noire du livre de messe de sa nièce. C’est la correspondance d’une petite amie : du pathos mystique et amoureusement tendre. Le couvent développe chez les jeunes filles, destinées à être des femmes d’ouvriers, des côtés poétiques, hostiles au foyer laborieux. Tout ce tendre, tout ce vaporeux hystérique, toute cette surexcitation de la tête par le cœur, font de la religion catholique un mauvais mode d’éducation de la femme pauvre. Elle la prédispose à l’amour idéal, et à toutes les choses romanesques et élancées de la passion, qu’elle n’est pas destinée à trouver dans son mari.

20 août. — Me voilà en plein rêve de bien des gens, à la campagne, de l’argent dans ma poche, avec une femme bon garçon, vieille amie qui me raconte ses amants ; libres tous les deux, n’ayant à craindre l’amour ni l’un ni l’autre, et bien à l’aise.

Quelques jolis moments, comme de la voir dans la chambre en camisole, un peu de peau de-ci de-là, troussée et ballonnante, ou enfoncée dans un grand fauteuil avec des ronrons de chatte, ou bien encore, dans une allée retirée du parc, couchée tout de son long, les bras arrondis en couronne, et sa robe ondoyant tout autour d’elle, — paresseuse et blanche, enviée du regard par la marchande de coco tannée qui passe.

Mais la femme est femme. Celle-ci est parfaite à cela près, qu’elle est prise en mangeant d’une crise de narration. Dès que la soupe lui a ouvert la bouche, le dernier roman de la Patrie en découle, sans arrêt, sans suite au prochain numéro, à pleins bords. Et cela va jusqu’au légume, souvent jusqu’au dessert. L’étonnant est qu’elle mange, le miraculeux est qu’il finit par finir, l’insupportable est qu’elle veut être comprise.

Pour lui donner toutes les joies intellectuelles à sa portée, et nous nourrir avec elle de choses en situation, nous allons louer, au cabinet de lecture de l’endroit, le premier roman venu de Paul de Kock : L’Homme aux trois culottes. Elle lit cela le soir, les deux pieds allongés sur une chaise, un genou remonté entre le jupon et la jarretière rouge, scandant dramatiquement tout le mélodramatique de la chose, et nous avertissant par des temps, de formidables temps, de toute la couleur révolutionnaire du susdit romancier. Ô Providence, si tu existes, tes ironies sont d’un joli calibre… Dire que ça nous est infligé, à nous qui avons fait l’Histoire de la société pendant la Révolution !

Un homme admirable, après tout, ce Paul de Kock, pour avoir appris au public la révolution des légendes Pitt et Cobourg, pour avoir immortalisé poncivement tous ces types consacrés qui traînent dans les mémoires idiotes, toutes ces vieilles connaissances du préjugé populaire, tous ces personnages du drame salé de gros rires et de larmes bêtes : l’émigré hautain, le jeune républicain sentimental, platonique et honnête, la femme adultère déesse de la liberté, le portier dénonciateur dont le caractère moral est une queue de renard à son bonnet… Oh ! la belle chose de n’avoir rien dérangé dans l’instinct et l’idée préconçue du petit boutiquier, d’en avoir tiré toute sa fable, et d’avoir fait une révolution à côté de l’autre — une révolution plus typique, plus historique, et populaire à la façon d’une imagerie de canard.

Et puis des cartes. Car il faut cela, Paul de Kock et des cartes. Deux tueurs de temps et deux amis de la femme restée femme du peuple sous la soie, et qui gagne sa vie avec le plaisir.

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Un curieux travail sur ce petit diable de Loudun que le champagne transvase dans la femme, sur cette petite bête hystérique qu’il déchaîne, qu’il lâche en elle et qui court jusqu’au bout de ses doigts, soudain frémissants et prêts à pincer, de ce rien de gaz qui met en folie sa matrice et sa cervelle, apporte un frétillement agressif à ses nerfs, un glapissement à sa voix.

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La femme ne se suffit pas. Elle ne va pas toute seule de soi. Sa fébrilité a besoin d’être remontée, de recevoir une impulsion, un la. Il faut qu’on lui fouette le temps, la pensée, la causerie, les nerfs. Si elle n’est tenue impérieusement en haleine, vous avez chez elle la rêvasserie insipide.

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La femme aime naturellement la contradiction, la salade vinaigrée, les boissons gazeuses, le gibier faisandé, les fruits verts, les mauvais sujets.

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La femme semble toujours à avoir à se défendre de sa faiblesse. C’est à propos de tout et de rien, un antagonisme de désirs, une rébellion de menus vouloirs, une guerre de petites résolutions incessantes et comme faites à plaisir. La combativité est, à ses yeux, la preuve de son existence.

La femme gagne à ces batailles sourdes, courtoises, mais irritantes, une domination abandonnée, des victoires sur la lassitude, en même temps qu’un tantinet de mépris de l’homme, qui n’aime à se dépenser qu’en gros et non en détail sur de toutes petites choses.

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La domination est la volonté fixe de la femme. L’exigence est son moyen, la patience sa force.

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Au fond la lorette n’est que l’exagération de la femme.

23 août. — Murger nous dit l’oraison funèbre de Planche par Buloz : « J’aimerais autant avoir perdu 20 000 francs. »

La vérité est que le vieux Buloz versa de vraies larmes sur son ami, qui a pu avoir l’horreur de l’eau, mais qui a été un caractère noble et désintéressé. Édouard Lefebvre nous conte ce soir ce fait, un fait rare en ce temps. Lorsque Louis Napoléon était à Ham, écrivant des livres en littérateur d’occasion, il envoyait sa copie pour être revue à Mme Cornu. La femme du peintre qui était en relation avec la Revue des Deux Mondes, la confiait à Planche qui la remaniait avec beaucoup de travail et de soin. Louis Napoléon le sut, et quand il fut nommé président, il faisait proposer, à Planche, sans conditions aucunes, la direction des Beaux-Arts. Planche refusa.

Septembre. — Château de Croissy… J’ai regretté Decamps à la messe de ce matin : d’un rien, avec ces gueules à peine ébauchées de chantres de village, quel beau lutrin de singes il eût fait !

— Relu les Paysans de Balzac. Personne n’a dit Balzac homme d’État, et c’est peut-être le plus grand homme d’État de notre temps, le seul qui ait plongé au fond de notre malaise, le seul qui ait vu d’en haut le déséquilibrement de la France depuis 1789, les mœurs sous les lois, les faits sous les mots, l’anarchie des intérêts débridés sous l’ordre apparent, les abus remplacés par les influences, l’égalité devant la loi annihilée par l’inégalité devant le juge, enfin le mensonge de ce programme de 89 qui a remplacé le nom par la pièce de cent sous, et fait des marquis des banquiers — rien de plus.

Et c’est un romancier qui s’est aperçu de cela.

— De la confusion des langues à la tour de Babel, sont nés : Pierrot qui s’en joue, et les traducteurs qui en vivent.

Octobre. — Le café Riche semble en ce moment vouloir devenir le camp des littérateurs qui portent des gants. Chose bizarre, les lieux font les publics. Sous ce blanc et or, sur ce velours rouge, les hommes de la Brasserie n’osent pas s’aventurer. Du reste, leur grand homme, Murger, est en train de renier la Bohème, et de passer, armes et bagages, aux lettrés, gens du monde. Là-bas on crie à la défection, à la trahison du nouveau Mirabeau. C’est, au fond, dans le salon donnant sur la rue Le Peletier, que se tiennent, de onze heures à minuit, sortant du spectacle ou de soirée, Saint-Victor, About, Mario Uchard, Fiorentino, Villemot, l’éditeur Lévy et le nerveux Aubryet, dessinant avec son doigt dans le bain de pied des consommations répandu sur les tables, ou malmenant soit les garçons soit M. Scribe.

Dans le salon d’entrée, on aperçoit quelques oreilles tendues qui boivent les paroles de notre cénacle, des oreilles de gandins qui finissent de manger leurs petites fortunes, des oreilles de jeunes gens de la Bourse, de commis de Rothschild qui ramènent du Cirque ou de Mabille, quelques lorettes de la première catégorie, auxquelles ils offrent le passe-temps d’un fruit ou d’un thé, en leur montrant de loin, du doigt, les premiers rôles de la troupe.

Baudelaire soupe aujourd’hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains, lavées, écurées, soignées comme des mains de femme — et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d’acier, et une élocution visant à la précision ornée d’un Saint-Just et l’attrapant.

Il se défend obstinément, avec une certaine colère rêche, d’avoir outragé les mœurs dans ses vers.

— Un gouvernement serait éternel à la condition d’offrir, tous les jours, au peuple un feu d’artifice et à la bourgeoisie un procès scandaleux.

Mercredi 21 octobre. — Lu notre pièce : les Hommes de lettres, à Paul de Saint-Victor, Mario Uchard, Xavier Aubryet. Le cinquième acte paraît un peu lyrique, et Saint-Victor trouve que la mort de notre homme de lettres est trop une mort de sensitive[4]. Nous nous décidons à le retrancher.

Samedi 24 octobre. — Nous allons remettre notre pièce en quatre actes à Uchard, qui s’est chargé de la présenter avec Saint-Victor au Vaudeville.

Lundi 26 octobre. — Notre pièce commence à grouiller. Elle est annoncée dans l’Entr’Acte, le Nord, le Pays, etc. Ce soir, la Presse affirme que nous sommes reçus. Cela commence à nous inquiéter comme un mauvais présage.

Ce soir, au café du Helder, Saint-Victor me dit qu’il a présenté aujourd’hui la pièce à Goudchaux, et qu’il doit avoir la réponse, mercredi.

Mardi 27 octobre. — Passé à l’Artiste. Les réclames autour de notre pièce — reçue dans les journaux seulement, hélas ! — mettent l’Artiste à mes pieds, Aubryet me salue comme un succès, m’adresse la parole comme à un grand homme, et moi-même, je me mets à lui parler comme du haut d’un piédestal. Mille propositions de courriers de Paris, de biographies, etc., etc.

Mercredi 28 octobre. — Mauvaise nuit. La bouche sèche comme après une nuit de fièvre. Des espérances qu’on chasse et qui reviennent. Et des émotions, et des mauvais pressentiments. Nous sommes trop nerveux pour attendre tranquillement la réponse chez nous, et nous nous sauvons à la campagne, regardant bêtement à la portière du chemin de fer passer les maisons et les arbres. D’Auteuil nous gagnons le pont de Sèvres, nous avons besoin de marcher. Là, dans les vapeurs bleues, dans l’or de l’automne, au-dessus du Bas-Meudon, le bord de rivière inspirateur de notre pauvre En 18.. ; nous allons devant nous au hasard, sur la route de Bellevue. Dans le sentier étroit, nous rencontrons, tenant une blonde petite fille à la main, une ci-devant demoiselle, maintenant une mère que l’aîné de nous deux a eu, pendant huit jours, la très sérieuse intention d’épouser, et qui nous rappelle du bien vieux passé… Il y a des années qu’on ne s’est vu. On s’apprend les mariages et les morts, et l’on vous gronde doucement d’avoir oublié d’anciens amis… Et nous voilà dans la maison du docteur Fleury, causant avec Banville, quand tombe dans notre conversation le vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître… Dans tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, dans ce que le hasard fait repasser devant nous de notre vie morte, dans ces revenez-y de notre jeunesse qui semble nous promettre une vie nouvelle, nous roulons, écoutant et regardant tout comme un présage, tantôt bon, tantôt mauvais, pleins de pensées qui se heurtent autour d’une idée fixe, prêtant aux choses un sentiment de notre fébrilité et croyant, dans un air d’orgue qui passe, entendre l’ouverture de notre pièce.

En rentrant : rien.

Jeudi 29 octobre. — Plus la moindre espérance. L’épigastre inquiet, la tête vide, le toucher émotionné, et pas le courage d’aller au-devant de la nouvelle. Battu les quais, usé l’idée fixe avec la fatigue des jambes toute la journée.

Le soir, dans l’impossibilité du travail, nous remontons tous deux, en fumant des pipes, à nos souvenirs de collège, alternant de la voix et de la mémoire : Jules contant le collège Bourbon, et ce terrible professeur de sixième, cet Herbette qui fit toute son enfance heureuse, malheureuse, le poussant sans miséricorde aux prix de grands concours, puis, plus tard, ce professeur de seconde, auquel il déplut pour faire autant de calembours que lui, et aussi mauvais, enfin cette bienheureuse classe de rhétorique, où il fila presque toute l’année, fabriquant en vers un incroyable drame d’Étienne-Marcel, sur la terrasse des Feuillants, averti de l’heure de la rentrée à la maison par la musique de la garde montante se rendant au Palais-Bourbon, et les rares fois où il se montrait au collège, passant la classe à illustrer Notre-Dame-de-Paris de dessins à la plume dans les marges : Edmond contant ce Caboche, cet excentrique professeur de troisième du collège Henri IV, qui donnait aux échappés de Villemeureux, à faire en thème latin le portrait de la duchesse de Bourgogne de Saint-Simon, cet intelligent, ce délicat, ce bénédictin un peu amer et sourieusement ironique, ce profil original d’universitaire, resté dans le fond de ses sympathies, comme un des premiers éveilleurs chez lui de la compréhension du beau style, de la belle langue française mouvementée et colorée, ce Caboche qui, un jour, à propos de je ne sais quel devoir, lui jeta cette curieuse prédiction : « Vous, monsieur de Goncourt, vous ferez du scandale ! »

9 novembre. — Été au Petit-Trianon pour pénétrer dans le chez-soi intime de Marie-Antoinette. Voilà donc ce joujou de reine, dont on a fait une si monstrueuse folie, ce Trianon le grand chef d’accusation contre la pauvre femme. Mais les moindres financiers ont fait bien pis, et je ne sache pas qu’une pièce du mobilier ait été payée le prix que Mme de Pompadour avait accordé pour une chaise percée, destinée au château de Bellevue : 800 livres de pension que touchait un ouvrier du faubourg Saint-Antoine, au dire de d’Argenson.

Le bon Soulié, qui nous guide, nous dit combien cette Marie-Antoinette, cette ombre charmante et dramatique de l’histoire, est l’occupation de la pensée de l’étranger. C’est M. de Nesselrode lui demandant à lui indiquer l’endroit de l’entrevue d’Oliva, et lui envoyant Georgel à lire, et que le diplomate sait par cœur. C’est le prince Constantin, amoureux de son souvenir, et laissant presque éclater de la colère, de ne pouvoir rester, toute la journée, à causer d’elle, si près d’elle.

Et nous allons religieusement émus dans ce passé tout présent, tout vivant encore en ces arbres, ces eaux, ces rochers, ces pavillons, cet opéra-comique de la nature, cette berquinade de la princesse et d’Hubert-Robert, marchant peut-être où elle a marché, et coudoyant des bourgeois irrespectueux, et où rien ne rappelle plus la royauté qu’une sentinelle ridicule, du haut d’un pont rustique, s’efforçant d’empêcher un cygne en fureur de battre les autres.

Dans tout le palais-bonbonnière, dans la salle de spectacle, des traces bourgeoises, ainsi qu’un mouchoir à carreaux bleus d’invalide traînant sur un canapé de Beauvais. Le roi Louis-Philippe a fait partout coller, sur le souvenir de Marie-Antoinette, du papier à vingt-deux sous, et partout fourré de l’acajou et du velours d’Utrecht.

15 novembre. — Je retourne chez Mario Uchard. Il a vu Goudchaux. Le théâtre étant encombré de pièces dans le moment, les Hommes de lettres ne sont pas reçus… Dans la journée, nous songeons à livrer encore une bataille sur le terrain choisi par nous, à faire tout le contraire de ce qui se fait ordinairement, — à tirer un roman de notre pièce.

23 novembre. — Un fier balayage de fortune — ce Paris — et la mort aux jeunes gens… et si vite, et avec si peu d’aventures, si peu de bruit. Ah ! le boulevard en mange diablement de ces caracoleurs, de ces viveurs. Un an, deux ans au plus — et brûlés.

Je rencontre un garçon de ma famille qui a coupé ses dettes à temps, qui s’est rangé, qui a pris racine dans la vie provinciale, qui s’est fait à son cercle de sous-préfecture, aux jours qui se suivent et se ressemblent, à l’hiver à la campagne.

— Et un tel ? lui demandai-je. — Il a un conseil judiciaire… il empruntait à 400 pour 100 à des messieurs qu’il rencontrait aux courses. Ah ! ce qu’il a mangé, celui-là, en bêtes de somme… et en bêtes d’amour ! — Et le gros que je voyais toujours chez toi ? — Il est en fuite, il répondait pour son père, son père a croulé. — Et l’autre si gai ? — Il s’est retiré avec sa maîtresse en Dordogne, au diable, dans sa dernière ferme… Il fait le piquet avec son curé. — Et tu sais, Chose ? — Ah ! Chose, il a fini par un fait-divers… il s’est fait sauter le caisson… un coup de pistolet, vlan !

C’est une série de catastrophes, de misères, de ruines, ou de chutes dans le pot-au-feu.

4 décembre. — Beaufort, le nouveau directeur du Vaudeville, a dit à Saint-Victor que notre pièce n’est ni refusée ni acceptée, seulement il n’ose pas la jouer dans ce moment ; il y voit un danger et veut attendre.

— Béranger, l’Anacréon de la garde nationale.

— Le fils de notre crémière nous fait demander de lui prendre des billets d’assaut de boxe. Il s’appelle Victor, et ce nom a l’air d’être connu du public. On se fait en général l’image d’un bœuf, d’un lutteur savatier, mais le vrai est plus joli, plus original que l’imagination. Ce garçon-là est un svelte Hercule, surmonté d’une petite tête de Faustine, et c’est merveille de voir cette fine et délicate tête au milieu des coups de pied et des coups de poing, toujours souriante d’un rire retroussé, avec les petites rages et toutes les perfidies nerveusement féroces d’une physionomie de femme en colère.

— Il n’est pas impossible que, dans une grande douleur, une femme oublie de penser à la façon de sa robe de deuil.

Lundi 7 décembre. — Dîné hier chez Mario Uchard. Nous étions Saint-Victor, le marquis de Belloy, un gros gaillard sanguin, à la tournure d’un gentilhomme de cheval et de chasse ; Paul d’Yvoy, un Belge, chargé de raconter tous les jours Paris à Paris, les cheveux blancs, la figure aimable, l’air d’un hussard de cinquante ans ; Augier, un académicien qui fume la pipe, gras et nourri comme la prose de Rabelais, et bon vivant et beau rieur, et portant tout autour de son crâne, un peu dénudé, une couronne de petites mèches frisées, autour desquelles se sont enroulées nombre d’amours de femmes de théâtre, et Murger en habit noir.

Un dîner et une soirée, où la conversation, sortant des commérages sur les bidets de courtisanes et les tables de nuit d’hommes connus, se balança sur les hautes cimes de la pensée et les grandes épopées de la littérature, avec toutes sortes d’éclairs des uns et des autres, et avec les violences et les sorties de Saint-Victor, se déclarant Latin de la tête au cœur, et n’aimant que l’art latin, et les littératures et les langues latines, et ne rencontrant sa patrie, que lorsqu’il se trouve en Italie… Cette profession de foi, suivie d’un débordement d’exécration pour les pays septentrionaux, disant que le Français chez lui serait peut-être indifférent à une invasion italienne ou espagnole, mais qu’il mourrait sous une invasion allemande ou russe. Murger conte les vrais meurt-de-faim du Paris artiste, et leurs campements sur les bords de la Bièvre dans des cabanons d’Osages… Puis la suspension de la Presse nous ramène, nous tous, hommes de plume, aux regrets du règne de Louis-Philippe, aux mea culpa de chacun, de ses niches, de ses gamineries, de ses vers à la Barthélemy contre le Tyran. Le marquis de Belloy rappelle ces cochers d’omnibus qui, rencontrant dans l’avenue de Neuilly, la modeste berline du souverain, soulevaient leur chapeau, en ayant l’air de le saluer, et se penchant, lui criaient dans les oreilles : « M… pour le roi ! »

À la fin de la soirée, Saint-Victor, enterré au coin du feu dans un grand fauteuil, en une digestion de César replet, s’allume tout à coup, nous entendant causer de la Révolution et du vil prix des belles choses du XVIIIe siècle en ces années, et s’écrie, soulevé tout droit :

— Hein ! si on pouvait revivre dans ce temps-là, seulement trois jours !

— Oh ! oui, faisions-nous, voir tout cela !

— Mais non, pour acheter… tout acheter et tout emballer, quel coup !

— L’excès du travail produit un hébétement tout doux, une tension de la tête qui ne lui permet pas de s’occuper de rien de désagréable, une distraction incroyable des petites piqûres de la vie, un désintéressement de l’existence réelle, une indifférence des choses les plus sérieuses telle, que les lettres d’affaires très pressées, sont remisées dans un tiroir, sans les ouvrir.

— On parlait au café d’un journaliste bien connu, et je ne sais qui racontait qu’aussitôt que quelqu’un entrait un peu dans son intimité, le journaliste le couchait sur un livre, un vrai livre de banquier, avec d’un côté la recette, de l’autre la dépense, et au premier service qu’il lui rendait, marquait un chiffre à la dépense, et si l’autre ripostait, marquait un point à la recette : faisant la balance, tous les mois, pour que son amitié fût toujours à la tête d’un actif considérable.

— Vu, en allant à la Bibliothèque, un spectacle très humoristique, très fantaisiste : un gros chien de Terre-Neuve s’élançant avec des aboiements furieux contre un des jets d’eau de la Fontaine Louvois, et s’efforçant de le mordre, de le mettre en pièces, de l’étrangler, et revenant vingt fois, trente fois, avec des contorsions enragées et risibles contre le jet d’eau toujours jaillissant.

13 décembre. … À la sortie de cette soirée, on m’entraîne dans une maison d’amour, dont les attachés d’ambassade parlent comme d’un paradis des Mille et une Nuits. Un salon de dentiste décoré de papier grenat à fleurs, de divans de velours de coton rouge, de glaces aux cadres sculptés à la serpe par des Quinze-Vingts, d’une pendule représentant un jeune berger donnant à manger à une chèvre, en zinc imitant le bronze, d’un plafond peint où l’on voit, comme sur le couvercle d’une boîte de dragées de la rue des Lombards, deux Amours dans une couronne de fleurs.

Dix femmes panachées, bleues, roses, blanches, jaunes, sont couchées, affalées, vautrées sur les divans, en des coquetteries de bestiaux et avec de petits trémolo bêtes de leurs mules rouges. La conversation est celle-ci : « Sais-tu toi pourquoi les jeunes filles n’aiment pas l’architecture gothique ? — Oh ! Ah ! Ah ! Oh ! — C’est parce qu’elles n’aiment pas les vitraux… Qu’on devine l’ordure. Je ne veux pas la dire. Toutes vous entourent pour un soda, vous embrassent pour un soda, vous lichent pour un soda ; il y en a même qui vous promènent en vous offrant à l’admiration des autres, et en criant : « Qu’il est bel homme ! » — toujours pour un soda.

Et c’est ça, cette débauche insipide ! le plaisir et l’excès de toute la jeunesse élégante, bien élevée, même intelligente.

Je monte dans une chambre : c’est une très mauvaise chambre d’auberge dans une ville où les diligences ne passent plus.

Il faut convenir que les Parisiens d’aujourd’hui ne sont pas bien difficiles sur la mise en scène de leur plaisir. Ils n’exigent vraiment pas grande sauce à leur jouissance. Comment ! rien que ce petit hôtel garni pour les sens du XIXe siècle. Pas un palais, des fleurs, des eaux chantantes, un entour féerique, des peintures, des femmes nuagées de gaze : ce qui invitait, et qui conviait et qui allumait les sens de l’antiquité, tout cet art magnifique enfin, ouvrant la porte du lupanar romain.

Et je pensais très tristement, que si demain Montmartre devenait un Vésuve, et qu’il enterrât sous sa lave Paris, je pensais à l’étonnement des fouilleurs des siècles futurs, quand sortirait de la lave ou de la cendre, le Priapeion célèbre de Paris. Ce serait à faire croire à la postérité, que nous fûmes un peuple de portiers mettant à c… des laveuses de vaisselle, à peine décrassées, dans le décor et le mobilier riche d’un roman de Paul de Kock.

  1. À propos de ce croqueton de M. Prévost-Paradol, j’ai reçu la lettre suivante de M. Ludovic Halévy :
    « Monsieur,
    « Prévost-Paradol, écrivain, vous appartient ; mais je n’ai pu lire, sans étonnement et sans tristesse, ces lignes signées de vous sur la longueur de son torse et sur son nez de comique. Permettez-moi de vous dire que je ne me serais jamais attendu de votre part à de pareils procédés de critique.
    « Il me semblait que vous étiez de ceux à qui la mémoire de mon ami ne pouvait inspirer que des sentiments de respect et d’émotion.
    « Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération,
    « Ludovic Halévy.
    « Mercredi, 22 septembre 86. »
    À la réception de cette lettre, mon premier mouvement a été d’enlever la note sur ces lignes amies qui me semblaient dictées par un sentiment pareil que j’éprouverais à sentir la mémoire de mon frère égratignée ; mais, en réfléchissant, j’ai trouvé la prétention énorme, et j’ai pensé qu’il n’y aurait plus de mémoires possibles, s’il n’était pas permis au faiseur de mémoires de faire les portraits physiques des gens qu’il dépeint, d’après son optique personnelle — qu’elle soit juste ou injuste.
    Du reste, que M. Ludovic Halévy le sache, la petite antipathie inspirée à mon frère, par M. Prévost-Paradol, est plus générale qu’il ne le croit, et il n’a, pour s’en convaincre, qu’à prendre connaissance du terrible article, publié sur l’écrivain des Débats, par M. Barbey d’Aurevilly, dans le Musée des Antiques.
  2. À la suite de cet article où nous étions appelés les sergents Bertrand de l’Histoire. Je ne nomme pas l’auteur, parce que j’aime beaucoup son talent et sa personne, et que je crois maintenant ce double sentiment partagé par lui à mon égard.
  3. Nous avons tenté, mon frère, et moi, un croquis, bien incomplet de cette originale figure dans nos Créatures de ce temps, sous le titre de Victor Chevassier.
  4. C’est cependant de cette mort de sensitive que mourra mon frère.