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Journal des Goncourt/I/Année 1859

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome premier : 1851-1861p. 265-300).

ANNÉE 1859




2 janvier 1859. — J’ai pour mes étrennes la dernière épreuve de la seconde édition de l’Histoire de Marie-Antoinette.

7 janvier. — Après sept ou huit mois d’absence, Pouthier s’est décidé à revenir dîner chez nous. Une existence de plus en plus fantastique. Il gîte rue de l’Hôtel-de-Ville, chez un logeur de maçons. Et dès cinq heures du matin chi, chi, boum boum, le bois qu’on scie pour la soupe, et la tombée des bûches, et le feu qu’on souffle, et le lourd départ, puis, quelques heures après, la dégringolade par l’escalier de toute la marmaille de la maison dans les vieux souliers, les souliers trop larges de leurs pères et mères.

Il y a eu des jours dans sa vie, où il est resté couché, trompant la faim avec des cigarettes, et il raconte pour se consoler qu’il a un camarade de chambre encore plus rafalé que lui, demeuré deux jours au lit sans manger, — et l’affreux, dit-il, c’est qu’il l’entendait rêver qu’il faisait des repas à trois services.

Au milieu de cette existence, il a été à une noce où la demoiselle d’honneur était une femme qui fait tirer des loto dans les gargots, et où la mère de la mariée a fait apporter, pendant la promenade, des canons de chez un marchand de vin à toutes les personnes rassemblées dans cinq ou six fiacres, et buvant à la portière, et où la mariée, au repas de noce, lui voyant mettre de l’eau dans son vin, lui a demandé s’il avait une vilaine maladie.

Un autre jour, une partie toute différente. Introduit, je ne sais comment, dans la maison de M. Clermont-Tonnerre, où avait lieu une fête d’enfants, une représentation de la Barbe-Bleue, sur un théâtre admirablement machiné par un répétiteur de l’École centrale, et dont il avait peint la toile : fête, où il avait tous les succès pour sa gaieté, pour sa camaraderie avec les moutards, pour ses imaginations drolatiques ; fête, où il s’était trouvé heureux, heureux comme tout, jusqu’au moment où M. Clermont-Tonnerre voulait à toute force faire atteler pour le reconduire chez lui et où il avait été forcé d’esquiver la politesse, en lui disant qu’il allait retrouver une petite femme tranquille, que son arrivée en équipage effaroucherait.

Pendant ce temps, il est encore devenu l’ami intime du corps des pompiers, pour lesquels, à l’occasion du bal qu’ils donnent tous les ans, il a peint un resplendissant transparent, une peinture de onze pieds, qui — amère ironie — lui a été payée par quelques paroles bien senties du préfet de la Seine, le félicitant de son désintéressement envers un corps qui rend de si grands services.

Ma foi, ce garçon, à bien regarder autour de moi, je l’estime plus que beaucoup d’autres. Il a le malheur, il est vrai, de se complaire parmi la crapule ; mais il est incapable de trahir ses antipathies et de caresser quelqu’un pour avoir une commande. Il est banal, putain, mais si délicat, si rebelle aux emprunts et si peu susceptible, au milieu de sa noire misère, d’un sentiment envieux, haineux pour les heureux de ce monde. Il ne dit pas comme au théâtre : « Ma mère ! ma mère ! » blague même outrageusement le sentiment filial, et cependant il a envoyé à sa mère la moitié du peu qu’il a gagné cette année ; et à la malédiction qu’elle vient de lui adresser pour n’être pas allé la voir à Saint-Germain, juste le premier jour de l’an, il a répondu par ce mot : « Je n’ai pas pu parce que… et je t’affranchis ma lettre, ce qui me prive toute la journée de fumer. »

27 janvier. — Ce matin, Scholl me disait un joli mot sur Barrière : « Oui, oui, il a du talent, mais il ne sait pas se le faire pardonner ! »

27 janvier. — Notre roman Les Hommes de lettres est fini. Plus qu’à le copier. C’est singulier, en littérature, la chose faite ne vous tient plus aux entrailles. L’œuvre que vous ne portez plus, que vous ne nourrissez plus, vous devient pour ainsi dire étrangère. Il vous prend de votre livre une indifférence, un ennui, presque un dégoût. Ç’a été notre impression de tous ces jours-ci.

Vendredi, 28 janvier. — Gavarni tombe chez nous à la fin du dîner ; il n’a pas faim, il vient de déjeuner : il est sept heures. C’est bien lui, un esprit qui ne prend plus aucune jouissance par la guenille matérielle, et qui n’a, en ce moment, de plaisir, de récréation à son terrible labeur, que lorsqu’il a la conversation d’un de ces gens qu’il appelle les riches, les êtres pleins de faits, comme Guys, Aussandon, etc., ces originaux complexes qui sont un résumé et un assemblage d’un tas de choses, ces hommes au langage concret, dont la vie, selon la phrase du dessinateur, « se passe à être un objet d’étude et de jouissance pour l’intelligence de ceux qui boivent avec eux, et cela sans qu’il reste rien de cela dans une œuvre écrite ou peinte ». Gavarni ne dîne-t-il pas dans ce moment à la Poissonnerie anglaise, absolument parce que le maître du restaurant lui révèle les différents trucs avec lesquels les filous volent dans les cafés ?

Il nous dit que la géométrie devrait être la forme des choses dans l’espace. Il nous parle des choses qui, n’ayant que deux qualités, comme la fièvre ou la musique : l’intensité et le temps, — marqués par un bâton montant et descendant sur un plan fixe, — devraient écrire leur forme.

Il est fatigué, il a couru tous ces temps-ci, il a vu tous les banquiers, Rothschild, Solar, etc., à propos d’un emprunt de 50,000 francs qu’il voudrait faire sur sa maison du Point-du-Jour. Il a trouvé dans les banquiers, des banquiers… Ce qui lui est le plus pénible, c’est que le Crédit foncier, auquel il s’était adressé en dernier ressort, l’a dérangé un mois. Pas une amertume, rien que le regret d’avoir été tiré de son travail ordinaire.

En passant rue Montesquieu, devant un magasin de confection.

— Tiens, je vais m’acheter un pantalon…

On monte.

— Un pantalon bien chaud et foncé…

On lui prend mesure.

— Je n’y entends rien, mais du tout… Il m’ira, vous croyez ?… Combien ?

— Vingt-six francs.

Il paie et emporte sous son bras son pantalon.

Nous entrons dans le petit café borgne de la voiture. Nous causons d’un projet dont il a été question, d’un grand ouvrage d’illustration sur la Cour impériale. Il s’écrie : Oui, oui, j’y ai souvent pensé !… Puis il nous apprend qu’il était question, ces jours-ci, de refaire un costume de la garde, quelque chose dans le genre des horse-guards : « Il n’y avait que moi, et je ne leur aurais pas fait un costume d’opéra. Mais la paresse du corps m’envahit tout à fait, la paresse du corps qui devient plus forte, à mesure que ma pensée s’active. »

— Monsieur Guillaume ?

À cet appel du garçon, Gavarni se lève, nous serre la main. M. Guillaume, c’est le nom sous lequel on le connaît à la gondole.

17 février. — Je suis dans une pièce au rez-de-chaussée, où deux fenêtres sans rideaux versent un jour cru, et laissent voir un jardinet pelé, aux arbustes maigres. Devant moi une grande roue, et sur la roue le bras nu d’un homme, la manche relevée ; à côté, le dos d’un autre homme en blouse grise, encrant et chargeant une planche de cuivre sur la boîte, l’essuyant avec la paume de sa main, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d’Espagne ; aux murs deux caricatures au fusain attachées par des épingles ; dans un coin un vieux coucou qui semble respirer bruyamment chaque seconde de l’heure ; au fond, au milieu de grands cartons debout sur deux rayons, un poêle en fonte, au pied duquel est aplati un chien noir dormant et ronflant.

Et, à tout moment, les carreaux tintent, et trois enfants joufflus, comme des derrières d’anges, collent leurs visages aux vitres, et, à tout moment, la porte s’ouvre et les trois enfants roulent dans les jambes de l’homme qui prépare la planche, et ressortent.

Et moi, sur ma chaise, j’attends avec l’émotion d’un père qui attend un héritier ou rien. C’est ma première eau-forte que je fais tirer chez Delâtre : le portrait d’Augustin de Saint-Aubin… Oui, voilà plusieurs jours que nous sommes plongés dans l’eau-forte, mais jusqu’au cou et même par-dessus la tête. Particularité étrange, rien ne nous a pris dans la vie comme ces choses : autrefois le dessin, aujourd’hui l’eau-forte. Jamais les travaux de l’imagination n’ont eu pour nous cet empoignement, qui fait absolument oublier non seulement les heures, mais encore les ennuis de la vie, et tout au monde. On est de grands jours à vivre entièrement là-dedans. On cherche une taille comme on ne cherche pas une épithète, on poursuit un effet de griffonnis comme on ne poursuit pas un tour de phrase. Jamais peut-être, en aucune situation de notre vie, autant de désir, d’impatience, de fureur d’être au lendemain, à la réussite ou à la catastrophe du tirage.

Et voir laver la planche, la voir noircir, la voir nettoyer, et voir mouiller le papier, et monter la presse, et étendre les couvertures, et donner les deux tours, ça vous met des palpitations dans la poitrine, et les mains vous tremblent à saisir cette feuille de papier tout humide, où miroite le brouillard d’une image à peu près venue.

— Au café Riche, un vieillard était à côté de moi. Le garçon, après lui avoir énuméré tous les plats, lui demanda ce qu’il désirait : « Je désirerais, dit le vieillard, je désirerais… avoir un désir. » — C’était la Vieillesse, ce vieillard.

Mars. — Tous ces temps-ci, nous ne voyons personne, nous restons plongés et la pensée enfermée dans l’eau-forte. Rien n’occupe, rien n’arrache aux soucis comme ces distractions mécaniques. Distraction venue à temps et qui nous empêche de songer au retardement de notre roman dans la Presse. Allons, nous voilà dans les mains un outil d’immortalisation pour ce que nous aimons, pour le XVIIIe siècle, et nous roulons projets sur projets de livres à figures, popularisant par l’estampe les hommes et les choses de ce temps : d’abord une série sur les artistes par fascicules et dont la première livraison, Les Saint-Aubin, s’imprime dans ce moment chez Perrin de Lyon ; puis un Paris au XVIIIe siècle, donnant les tableaux et les dessins inédits ; enfin les personnages célèbres peints au pastel par La Tour, les masques et les têtes reproduites dans leur grandeur nature.

Il faut en ce monde beaucoup faire, beaucoup vouloir.

26 avril. — Il me semble que tout joue faux autour de moi. Je souffre au contact des autres. Le bruit des paroles et des gens qui m’entourent me blesse et m’agace. Ma bonne, ma maîtresse me paraissent plus bêtes que les autres jours. Mes amis m’ennuient, et me semblent s’entretenir d’eux-mêmes plus qu’à l’ordinaire. La sottise que j’accroche ou avec laquelle je suis forcé d’échanger quelques mots, me grince aux oreilles. Tout ce que j’approche, tout ce que je touche, tout ce que je perçois me gratte à rebrousse-nerfs. Je n’attends rien et j’espère cependant quelque chose d’impossible, un transport, je ne sais comment, loin des milieux où je vis, loin des journaux annonçant ou n’annonçant pas le passage du Tessin par les Autrichiens, loin de mon moi, contemporain, littéraire et parisien, un transport qui me jetterait dans une campagne couleur de rose, semblable à la Folie de Fragonard, gravée par Janinet, — et où la vie ne m’embêterait pas.

27 avril. — De l’ennui, de l’ennui plus noir, plus profond, plus intense, et nous nous y enfonçons, non sans une certaine jouissance amère et rageuse. Au fond de nous, la pensée de dépouiller notre qualité de Français, d’aller à l’étranger recommencer la Hollande libre parleuse des XVIIe et XVIIIe siècles, de faire un journal contre ce qui est, de s’ouvrir, de briser le sceau sur sa bouche, de répandre ses dégoûts dans un cri de colère… Il y a depuis un mois une veine de malheur sur nous. Tout avorte, tout manque, tout rate. Notre pièce, annoncée par les journaux comme reçue, est au panier. Notre roman à moitié composé nous a été rendu. Et par là-dessus des ennuis de rembaillement de fermes et des accrocs de santé.

8 mai. — On a beaucoup écrit sur la tragédie, sur la grande tragédie du grand siècle. Et rien ne la dit, rien ne la montre comme une image, cette belle gravure des Comédiens français de Watteau.

Comme c’est l’interprétation parlante de la tragédie, telle qu’elle fut conçue dans le cerveau d’un Racine, déclamée, chantée, dansée par une Champmeslé, applaudie par les gens bien nés d’alors et les seigneurs sur les banquettes. En voici la pompe, la richesse, la composition solennelle, le geste accompagnant la mélopée… Oui, la tragédie respire et vit là, mieux que dans l’œuvre imprimée et morte de ses maîtres, mieux que dans les reconstitutions des critiques ; oui, là, sous ce portique ordonnancé par un Perrault, qui laisse voir sous un de ces arcs le jet d’eau d’un bassin de Latone ; là, dans ce quatuor balancé, dans cette partie carrée où la passion dramatique semble un menuet grandiose.

Quel Roi-Soleil de l’alexandrin, celui à qui une Ariane dit : « Seigneur ! » ce glorieux personnage couronné de sa perruque, en grand et magnifique habit, avec ses brassards et ses cuissards de dorure et de broderie, sa cuirasse de rayons ! Et quelle reine magique de Versailles, celle qu’on appelle de ce grand nom : « Madame ! » la princesse au panier superbe, au corsage semblable à la queue d’un paon ! Et l’attitude respectueuse de ces deux ombres qui suivent le Prince et la Princesse, en portant la queue de leurs tirades : le confident et la confidente, ces deux silhouettes qui se détournent pour pleurer et font une si régulière perspective d’attendrissement !

— On a souvent essayé de définir le Beau en art. Ce que c’est ? Le Beau est ce qui paraît abominable aux yeux sans éducation. Le Beau est ce que votre maîtresse et votre bonne trouvent d’instinct affreux.

11 mai. — On sonne. C’est Flaubert, à qui on a dit que nous avions vu quelque part une masse à assommer, à peu près carthaginoise, et qui vient nous demander l’adresse de la collection. Il nous conte ses embarras au sujet de son roman carthaginois : il n’y a rien. Pour retrouver, il faut inventer du vraisemblable… Et il se met à regarder avec le plaisir exubérant d’un enfant qui contemple une boutique de joujoux, et il s’amuse une grande heure à voir nos cartons, nos livres, nos petits musées.

Flaubert ressemble extraordinairement aux portraits de Frédérick Lemaître jeune. Il est très grand, très large d’épaules, avec de beaux gros yeux saillants aux paupières un peu soufflées, des joues pleines, des moustaches rudes et tombantes, un teint martelé et plaqué de rouge. Il passe quatre ou cinq mois à Paris, n’allant nulle part, voyant seulement quelques amis, menant la vie d’ours que nous menons tous, Saint-Victor comme lui, et nous comme Saint-Victor.

Cette ourserie de l’homme de lettres au XIXe siècle est curieuse, quand on la compare à la vie mondaine des littérateurs du XVIIIe siècle, de Diderot à Marmontel. La bourgeoisie de l’heure actuelle ne recherche guère l’homme de lettres que lorsqu’il est disposé à accepter le rôle de bête curieuse, de bouffon ou de cicérone à l’étranger.

14 mai. — Charles Edmond, qui a vécu partout et connu tout le monde, et qui, de temps en temps, dans la causerie, entr’ouvre ses mémoires, et en tire une curieuse figure, un souvenir caractéristique, nous conte ceci, à propos de la susceptibilité nationale des Italiens.

Il y a sept ans, il se trouvait à Nice, en même temps qu’Orsini avec lequel il était assez intimement lié. Un matin, Orsini l’invite à déjeuner, il refuse, lui disant, en forme de plaisanterie, qu’il est un mangeur sérieux, aimant un morceau de bœuf, et que les Italiens se nourrissent de polenta et de macaroni. Là-dessus il s’en va déjeuner chez une comtesse russe à laquelle Orsini faisait la cour. Pendant qu’il est là, un comte Pepoli, ami commun d’Orsini et de Charles Edmond, le fait demander dans l’antichambre, lui dit qu’Orsini a consacré toute sa vie à la patrie italienne, qu’il n’y a pour lui de plus mortelle injure qu’une offense au drapeau italien… et, de fil en aiguille, Charles Edmond découvre qu’il venait comme témoin à cause du propos sur la polenta et le macaroni.

Là-dessus survient la comtesse, qui se moque tellement d’Orsini, qu’un peu honteux de sa folle susceptibilité, il se raccommode avec Charles Edmond.

22 mai. — Chez Charles Edmond nous rencontrons About. En nous promenant dans le bois de Bellevue, il cause, il s’ouvre, il s’expansionne. C’est la mesure d’intelligence d’un homme du monde très intelligent, avec un rien de pion et un peu du bagout de faiseur. Il nous parle de sa personne, de ses cheveux déjà gris, de sa mère, de sa sœur, de sa famille, de son château de Saverne, de ses cinq domestiques, des dix-huit personnes qu’il a toujours à sa table, de sa chasse, de son ami Sarcey de Suttières, dont le roman des « Salons de province » vient comme du Balzac bien écrit, de la désillusion qu’il a eue à relire Notre-Dame de Paris, la semaine dernière, des qualités de Ponson du Terrail, et du cas qu’il en fait avec Mérimée. C’est le moi du succès, mais point trop lourd, point trop insupportable, et sauvé par des singeries spirituelles, par de petites caresses littéraires à l’endroit des littérateurs qui sont là, et auxquels il sert des citations de leurs livres. Mais dans sa conversation, pas un atome qui ne soit terrestre, parisien, et de petit journal.

Il nous entretient de son livre la Question romaine, qui vient d’être saisi. Il nous dit, et nous le croyons, que l’Empereur a corrigé les épreuves, que Fould y a travaillé et que Morny a fourni la fin, « la Métropole à Paris », une idée du Mémorial, une idée de l’autre, dont tout cet empire est une contrefaçon. About a ajouté que Fould lui avait confié qu’on préparait les appartements du pape à Fontainebleau, à Fontainebleau ! si par hasard il voulait se montrer méchant, ou si Antonelli faisait quelque tour.

— Si j’étais tout à fait riche, j’aurais aimé à faire une collection de toutes les saletés des gens célèbres sans talent, payant au poids de l’or le plus mauvais tableau, la plus mauvaise statue de celui-ci et de celui-là. Cette collection, je l’aurais livrée à l’admiration des bourgeois, et après avoir joui de leur stupide épatement, sur l’étiquette et le grand prix de l’objet, je me serais livré à un éreintement épileptique, composé avec du fiel, de la science et du goût.

12 juin. — Dîner à Bellevue avec Saint-Victor.

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Comme nous revenons par les voies qui descendent du chemin de fer Montparnasse à la rue de Grenelle, nous voici avec Saint-Victor, à regarder le ciel éclairé par un splendide clair de lune, et nous disant que c’est cette même voûte vers laquelle se sont tournés les yeux de ces millions d’hommes morts, pour des causes si diverses et des querelles si contraires, — depuis les soldats de Sennachérib jusqu’aux soldats de Magenta.

Et nous nous demandons ce qu’il peut y avoir derrière cette voûte, ce que signifie cette comédie : la vie ; ce que c’est que ce Dieu, qui est loin de nous apparaître avec les attributs de la bonté, ce Dieu qui préside à la loi du dévorement des créatures ; ce Dieu de cette nature, seulement préoccupée de la conservation des espèces et si férocement dédaigneuse des individus… Et puis Dieu, se le figure-t-on occupé à fabriquer la cervelle de M. Prud’homme ou des insectes innommables ?…

Et l’éternité, cette chose qui n’aura jamais de fin et qui n’a jamais eu de commencement. C’est cela surtout, l’éternité en arrière, que notre pauvre cervelle ne peut imaginer… Et pas une révélation, cela était si facile à Dieu… oui, de grandes lettres dans le ciel, quoi, une charte divine, imprimée clairement en caractères de feu. Ah ! le Buisson ardent devrait bien se rallumer… Enfin l’immortalité de l’âme, qu’est-elle ? Est-ce une immortalité de l’âme personnelle ? est-ce une immortalité de l’âme collective ? Collective, c’est plutôt à penser. La nature n’est pas personnelle, elle est collective. Oui, oui, une immortalité à la gamelle ! lui dis-je.

… Et songer que l’humanité est si jeune, songer que vingt-quatre centenaires, se tenant par la main, nous feraient une chaîne qui nous ramènerait aux temps héroïques, à Thésée…

Ah ! tenez, il faut en revenir à Kant : toutes les fois qu’il avait essayé d’échafauder un système, l’ayant senti s’écrouler, il a conclu qu’il n’y avait que la morale, le sentiment du devoir. Mais c’est diantrement froid, fichtrement sec… Pourquoi sur cette terre ? Pourquoi la mort ? Et puis après la mort ! Au fond, c’est la pensée fixe de l’homme. Et que personne de ceux qui sont morts ne soit revenu dans le rêve d’un vivant, à ce moment où il est délié de la vie, un père pour avertir son fils, une mère, une mère !… Ah ! mon cher, Diis ignotis, c’était un bel autel des Athéniens.

Au fond de ce monologue à bâtons rompus, je sens la préoccupation et la terreur du au-delà de la mort, que donne aux esprits les plus émancipés l’éducation religieuse.

— Jeté sur le pavé les Saint-Aubin : la première livraison d’un beau livre de biographies d’art sur le XVIIIe siècle que nous avons en tête.

— Nous avons pris, ces temps-ci, un maître d’armes, un vrai maître d’armes, comme George Sand en mettrait un dans ses romans. Républicain et philanthrope axiomatique comme Sancho Pança, rustique et aimant la campagne comme un Parisien, industrieux comme un sauvage et, avant de posséder une centaine de mètres à Créteil, habitant un wagon de marchandises monté sur un mur dans un terrain vague.

En somme, l’escrime, la science la plus problématique du monde — après la politique.

22 juin. — Notre siècle, un siècle d’à peu près. Des hommes qui ont à peu près du talent, des flambeaux qui sont à peu près dorés, des livres qui sont à peu près imprimés, — et tout au monde qui est à peu près à bon marché.

— Dialogue :

— Bonjour, mère Mahu ! Et vos enfants ?

— Oh ! j’en ai déjà un de placé.

— Où ça ?

— À Clairvaux.

— Louis XIV, véritable et prodigieuse incarnation de la Royauté. C’est de lui-même qu’il en tire l’image. Il fixe le personnage royal, comme un grand acteur fixe un type au théâtre.

— Un temps dont on n’a pas un échantillon de robe et un menu de dîner, l’Histoire ne le voit pas vivre.

Août. — 1oUne troupe de comédiens.

2oUne troupe de danseuses.

3oDes montreurs de marionnettes (au moins trois ou quatre).

4oUne centaine de femmes françaises.

5oDes médecins, des chirurgiens, des pharmaciens.

6oUne cinquantaine de jardiniers.

7oDes liquoristes ; des distillateurs.

8o200 000 pintes d’eau-de-vie.

9o30 000 aunes de drap bleu et écarlate.

Voilà avec quoi Napoléon se faisait fort de fonder une société civilisée en Égypte.

12 août. — Hier j’étais à un bout de la grande table du château. Edmond à l’autre bout causait avec Thérèse. Je n’entendais rien, mais quand il souriait, je souriais involontairement et dans la même pose de tête… Jamais âme pareille n’a été mise en deux corps.

— J’ai mesuré : il faut à la campagne un invité par arpent.

— J’ai eu des chaleurs de tête, des dévouements d’idées, des enthousiasmes d’âme ; mais à présent je juge qu’il n’y a pas une chose ou une cause qui vaille un coup de pied dans le cul, — au moins dans le mien.

28 septembre. — On sonne. C’est Gavarni que nous n’avons pas vu depuis deux mois. Il vient perdre sa journée avec nous. Pendant tout ce temps, pendant ces deux mois il n’a vu personne. Il a été un instant malade : « Oui, nous dit-il, car pour moi il n’y a pas d’autre mal que la crainte de la maladie, et je l’ai eue. Ç’a été une douleur au cœur, et le sang si fort à la tête que je craignais à tout moment de tomber. J’avais perdu le sentiment de la verticalité… Vous concevez, ce n’était pas drôle. » Mais le médecin l’a rassuré : ce n’était que rhumatismal.

Il n’a guère fait qu’une sortie pour aller acheter 300 francs de plantes à l’exposition d’horticulture. « C’est ma grande passion, dit-il, cela n’a cependant aucun rapport avec mes idées, avec les mathématiques. » Pourtant cette chinoiserie, comme il l’appelle, est si forte en lui qu’il a été transporté par la lecture d’un catalogue de pépiniériste d’Angers, et qu’il songe, lui si casanier, à faire le voyage par amour d’une plante annoncée : le lierre à feuilles de catalpa.

Il nous parle de son jardin, des choses qu’il veut y amener, des nouveaux arbres qu’il y plantera, de son dégoût absolu de l’arbre caduc, de son projet de tout mettre en arbres verts et de tuer ses grands arbres avec du lierre qui montera dans leurs branches. Il médite une réhabilitation de l’arbre vert, un guide de l’amateur d’araucarias et de cyprès, sous le titre : le Jardin vert ; s’élevant contre le préjugé qui fait de l’arbre vert un arbre triste, nous citant son buisson ardent de houx, rouge de baies comme un sorbier.

Nous causons photographie et de la façon demoiselle, dont se colorient les figures dans la chambre noire, du contraste complet avec la manière de sentir et de reproduire des peintures. Il nous dit qu’évidemment la peinture est une convention dont le triomphe est le style, c’est-à-dire « la tension de l’entendement vers l’idéalité » !

De là, la causerie saute à la femme. Selon lui, c’est l’homme qui a fait la femme en lui donnant toutes ses poésies. Il se plaint de sa non-compréhension, de son bavardage vide… Dans le temps où il imaginait dans sa tête des caricatures fantastiques, il avait eu l’idée de celle-ci : Un homme aimé. C’était une femme, les bras noués autour du cou d’un homme qui la portait avec effort sur son dos… Et il nous entretient de ses chasses d’autrefois à la femme, chasses à l’inconnu, dont le grand charme est l’aléatoire, l’aléatoire qui, dit-il, « fait le pêcheur à la ligne, le joueur, le coureur de femmes ».

Puis nous arrivons aux mathématiques, nous ne savons plus par quel zigzag. Ici il ne mange plus, — car nous dînions, — sa voix devient amoureuse, son œil, plus vif, prend de la fixité, et avec sa haute parole, il nous emporte comme dans un monde de rêves et d’idées, où il fait jaillir, sous des mots, des éclairs qui nous montrent des sommets.

Il va publier bientôt un premier cahier de ses recherches sur le mouvement et la vitesse… Mais il y a pour lui une difficulté personnelle à se faire accepter, à se faire lire. Car sur de telles choses, il faut qu’il compte avec les préjugés du public, les préventions des savants, pour lesquels il n’est que le peintre des Débardeurs. Il est obligé par là à une défiance de toute poésie : « Il faut s’astreindre à écrire cela comme un maître d’école de village. » Il faut aussi commencer par des choses qui ne renversent personne, et ne venir qu’après aux grandes révolutions, à celle qu’il veut tenter contre le calcul différentiel, contre l’X. Et il s’écrie : « La mathématique meurt de l’X ! »

C’est tout un renversement de la géométrie qu’il nous indique… Les géomètres ne sont que des arpenteurs qui mesurent à un cheveu près la distance de la terre au soleil ; mais ce cheveu, qui n’est rien pour nous, est énorme comparé par nous à l’acarus du bourdon… La géométrie mal baptisée : mesure de la terre : ce n’est pas de mesure qu’il s’agit, « c’est de faire connaître, c’est de donner la forme de la durée et de l’intensité des choses. »

Et redescendant brusquement à terre, il termine la conversation par un charmant portrait en quatre mots de son vieil ami Chandellier, ce comique mélancolique aux cheveux blancs et tout plein au fond de vignettes de romances.

— Il est indispensable, pour être célèbre, d’enterrer deux générations : celle de ses professeurs et celle de ses amis de collège, — la vôtre et celle qui vous a précédé.

— Il y a dans le talent de certains hommes, une certaine continuité et égalité de production qui parfois m’ennuie. Ils ne me semblent plus écrire, mais couler. Ce sont ces fontaines de vin des fêtes publiques, une distribution de métaphores au peuple.

— Le peuple se promène au cimetière et fait des visites à l’hôpital.

15 octobre. — Édouard nous enlève passer deux jours à la Comerie… Nous allons voir, au château de Boran, chez la comtesse de Sancy dont le mari est Sancy-Parabère, et qui est dame d’honneur de l’Impératrice, le portrait de Mme de Parabère.

C’est un triomphant portrait de Largillière. La dame galante, dans un corsage aux tons violets, affectionnés par le Titien, trône sur des ondoiements de satin saumoné. D’une main elle cueille un œillet donné par le Régent, et qui serait, d’après une légende de famille, le prix de sa livraison. Dans le bas du tableau, un négrillon du Véronèse tend une corbeille de fleurs à celle que le Régent appelait mon petit corbeau noir, à la frêle jeune femme aux nerfs d’acier pour le plaisir et l’orgie.

Un portrait où éclate l’esprit de la physionomie, ce caractère tout moderne et qui se lit assez peu dans les portraits du temps de Louis XIV, et même dans la plupart des portraits, au type bovin de la Régence, peints par Nattier. Et à cette physionomie moderne se trouve alliée une grâce légère et volante dans l’arrangement du costume, et l’accommodement de la chevelure joliment frisée et relevée en deux cornes, qui lui font un diadème de déesse amoureuse : toutes choses dont il n’existe rien dans le portrait gravé de Vallée.

Au moment de partir, Mme de Sancy, qui est la fille du général Lefebvre-Desnouettes, nous offre aimablement de visiter son musée napoléonien : la chambre de Napoléon à l’hôtel de la rue de la Victoire, léguée à son père.

La porte de cette pièce, qui était mansardée, a tout au plus la hauteur d’un homme un peu grand. Sur un fond brun violacé, des arabesques, genre Pompéi, en camaïeu d’un blanc bleuâtre, et où l’on voit, sous une figuration de la Légion d’honneur, Honneur et Patrie, d’un côté une tête d’homme antique surmontée d’un aigle, de l’autre, une tête de femme antique surmontée d’un crocodile. Le lit est en bois peint en bronze vert, des canons en font les quatre montants, et la flèche du lit est une lance de laquelle tombent des rideaux pareils aux rideaux de la fenêtre, des rideaux de tente, de la cotonnade à grandes rayures bleues. À côté, se trouve une petite commode d’acajou à têtes de lions avec des anneaux dans la gueule. Le bureau sur lequel fut peut-être préparé le 18 Brumaire a, sur les côtés, l’applique de deux glaives antiques, toujours peints en bronze vert. Les sièges simulent des tambours.

On voit dans cette chambre à coucher, l’homme d’avant Brumaire, théâtral déjà. C’est un logis qu’on dirait dramatisé avec les mauvais accessoires d’un théâtre de province.

23 octobre. — Ce sont, chez l’homme, deux grands glas de la mort de la jeunesse, que le dégoût des sauces de restaurant et le rêve d’une maison de campagne.

— Au fond, la médisance est encore le plus grand lien des sociétés.

— Après un habit mal fait, le tact est ce qui nuit le plus dans le monde.

29 octobre. — Vraiment, il y a du courage à résister à la tentation du feuilleton, à cette chose qui procure la grosse publicité, sans parler de la place matérielle qu’elle donne à votre individu, et de la présentation toute naturelle qu’elle fait de vous à toutes les femmes de théâtre et de la gloire touchée comptant, et de l’argent sonnant qu’elle met dans votre poche. Être dans son coin, vivre seul et sur soi-même, n’avoir que les maigres satisfactions qui vous touchent de bien loin et dont vous avez si peu conscience : la conscience du succès d’un livre qui n’est jamais au présent, mais toujours dans l’avenir. Être inconnu de ses ennemis, méconnu de ses amis par le renfermé de son œuvre et le peu de bruit qu’on fait autour de soi-même, — il y a, surtout en ce temps, quelque force à cela.

1er novembre. — Je vais inviter Saint-Victor à dîner. Je l’invite pour vendredi : « Ah ! mon cher, c’est mon feuilleton, désolé, impossible ! — Samedi, alors ? — Pas possible plus que le vendredi. » Et il me montre des photographies de Memling qu’il appelle le Vinci flamand, et parle de la spiritualité de ses vierges, faite chez cet artiste avec la lymphe des Flandres.

Et comme, à la fin, nous nous mettons à causer des deux livres auxquels nous travaillons, lui aux Borgia, nous aux Maîtresses de Louis XV, nous nous avouons que ce sont des sujets diantrement embarrassants, pour ne pas compromettre deux vieilles choses que nous respectons, — peut-être parce qu’elles sont vieilles — la Papauté et la Royauté.

— L’amour romain avait volé le soupir de l’amour grec. Il s’exhalait dans cette exclamation expirante du plaisir, dans ce mot ailé et palpitant, mourant sur le bord des lèvres : Ψυχή. « Mon âme. »

Novembre. — Une belle indifférence de l’argent qui nous peint d’après nature. Nous avons donné ces jours-ci à vendre de la rente pour l’impression de nos Hommes de lettres. Et nous, qui lisons, tous les soirs, le journal le Soir, n’avons songé, ni l’un ni l’autre, à regarder ce qu’avait fait la Bourse.

4 novembre. — Nous recevons nos épreuves. Quand la feuille est venue, que nos personnages paraissent vivants, que notre dialogue nous semble une voix, nous sortons de ce papier, échappé de nos entrailles et que nous corrigeons avant de nous coucher, — nous sortons avec une vraie fièvre qui nous retourne deux ou trois heures, sans sommeil, dans notre lit.

15 novembre. — Comme mon dentiste me nettoyait les dents, penché sur moi, il me dit tout à coup : « Est-ce que vous allez quelquefois entendre les prêtres ? Ils sont si bêtes ! Ils n’ont jamais dit ce que c’était que Dieu ! » Et la voix de mon dentiste était devenue une voix d’apôtre. — Dieu ne peut pas être homme, il est essence. Il n’y a qu’un philosophe qui a dit cela : c’est Bacon… Quant à Marie, c’est la reproduction universelle, la réverbération de Dieu. Voici ce que les prêtres n’ont jamais formulé, et cependant Apollonius de Tyanes l’a vue ainsi, des siècles avant sa naissance, car elle a existé de toute éternité !

… Comme il fait chaud aujourd’hui ! Quel drôle de temps ! Des tremblements de terre ! Vous savez qu’il vient d’y en avoir encore un à Erzeroum ? Des chaleurs inexplicables ! la comète de l’an passé ! Tout cela est signe de quelque chose. Il va encore y avoir un fier coup de balai autour du Pape. Il ne restera presque plus de prêtres. C’est le règne de Jésus-Christ qui arrive… Et tout ça, ce ne sont pas des farces, c’est dans l’Apocalypse. Les prêtres le savent bien. Mgr l’archevêque de Paris en a parlé, de ce règne de Jésus-Christ, dans son mandement. Et il y a une église de cela, du règne de Jésus-Christ, qui était autrefois près du chemin de fer, à la barrière du Maine, et qui est maintenant au Panthéon. Je connais un médecin qui en fait partie. Ce sont les aperçus religieux de Swedenborg, mais ça n’a pas de base…

Malaise des esprits, trouble des âmes, religiosité remuant dans l’ombre, agitations sourdes de la veillée d’armes d’une suprême bataille livrée par le catholicisme, toute une mine de mysticisme couvant sous le scepticisme du XIXe siècle, il y a de cela dans les paroles de mon dentiste, sous le coup de la question italienne, des lettres pastorales des évêques, de la levée de boucliers de l’Église en faveur du pouvoir temporel ; et il y a dans ces paroles comme l’annonce d’une sorte de fièvre et de délire des consciences ; et j’y vois, germant déjà dans le petit bourgeois éclairé, l’anarchie des croyances et le gâchis social que cela prépare dans un avenir très prochain.

Dans ses divagations, ce dentiste a pour excuse de ne pouvoir porter quelque chose sur la tête et de tenir dans la rue son chapeau à la main, mais les folies qui jaillissent de sa faible cervelle, ne lui sont pas tout à fait personnelles : elles lui sont apportées par le courant des choses, elles lui sont soufflées par le vent des idées dans l’air.

— Nous n’allons qu’à un théâtre. Tous les autres nous ennuient et nous agacent. Il y a un certain rire du public à ce qui est vulgaire, bas et bête, qui nous dégoûte. Le théâtre où nous allons est le Cirque. Là, nous voyons des clowns, des sauteurs, des franchisseuses de cercles de papier, qui font leur métier et leur devoir : au fond, les seuls acteurs dont le talent soit incontestable, absolu comme les mathématiques ou mieux encore comme le saut périlleux. Car, en cela, il n’y a pas de faux semblant de talent : ou on tombe ou on ne tombe pas.

Et nous les voyons, ces braves, risquer leurs os dans les airs pour attraper quelques bravos, nous les voyons avec je ne sais quoi de férocement curieux en même temps que de sympathiquement apitoyé, — comme si ces gens étaient de notre race, et que tous, bobêches, historiens, philosophes, pantins et poètes, nous sautions héroïquement pour cet imbécile de public… Au fait, quelqu’un a-t-il jamais vu une femme faire le saut périlleux, et la grande supériorité de l’homme serait-elle en cette seule et unique chose ?

— Dans les troubles de l’art, à la fin des vieux siècles, quand les nobles doctrines sont mourantes, et que l’art se trouve entre une tradition perdue et quelque chose qui va naître, il apparaît des décadents libres, charmants, prodigieux, des aventuriers de la ligne et de la couleur qui risquent tout, et apportent en leurs imaginations, avec une corruption suave, une délicieuse témérité. Tel Honoré Fragonard, le plus merveilleux improvisateur parmi les peintres.

Parfois je m’imagine Fragonard sorti du même moule que Diderot. Chez tous deux pareil bouillonnement, pareille verve. Une peinture de Fragonard, ça ne ressemble-t-il pas à une page de Diderot ? Tableaux de famille, attendrissement de la nature, libertés d’un conte plaisant et en tout le même ton ému et polissonnant.

Mardi 13 novembre. — Pour la première fois de notre vie, une femme nous sépare pendant 30 heures. Cette femme est Mme de Châteauroux, qui fait faire à l’un de nous le voyage de Rouen tout seul, pour aller copier un paquet de ses lettres intimes, adressées à Richelieu, et faisant partie de la collection Leber.

En revenant, je rencontre, à la gare, Flaubert faisant la conduite à sa mère et à sa nièce qui vont passer l’hiver à Paris. Son roman carthaginois est à la moitié. Il me parle d’un travail qu’il lui a fallu faire d’abord, tout simplement pour se convaincre que cela était comme il le disait, puis il se plaint de l’absence de dictionnaire qui le force aux périphrases pour toutes les appellations, trouvant que les difficultés augmentent à mesure qu’il avance, et forcé d’allonger sa couleur locale, ainsi qu’une sauce.

— Tous les mariages aujourd’hui se font sous le régime dotal. Les parents veulent bien livrer au mari, le corps, la santé, le bonheur d’une fille, enfin toute sa femme, — sauf sa fortune.

Fin novembre. — Aujourd’hui, — je ne sais pas quel jour nous sommes, et pour combien de jours ce sera — nous avons un groom. Il a une vraie livrée : une grande redingote vert russe, un pantalon noisette, une cravate blanche et un chapeau à cocarde noire. Il tombe d’Afrique, où il a mangé de la panthère, et encore plus, je crois, de la vache enragée. C’est une charité que je fais, à ce que me dit Rose, qui est sa tante. Il a un visage, moitié singe, moitié voyou de Londres, et une petite tête et un petit corps, où semblent germer tous les mauvais instincts d’un cocher de remise, d’une bonne de fille, d’un enfant de pauvre, enfin le type complet de l’emploi. Avec cela il est socialiste, et fort monté contre les rentiers et les propriétaires.

Rose, qui, à notre école, commence à faire des tirades comme dans une pièce des boulevards, lui prêche, dans un coin de la cuisine, la religion de l’honneur.

9 décembre. — Comme nous allions, il y a deux jours, au Musée du Louvre, demander la permission de graver le dessin de Watteau, représentant l’Assemblée des musiciens chez Crozat, Chennevières nous raconte que le Musée est, sens dessus dessous, à propos du dessin de la Revue du Roi, qu’on a proposé au Musée d’acheter, et que le Musée n’a pas de quoi acheter. Oh ! si c’était un dessin de l’École italienne ou flamande, on en trouverait, de l’argent, et même, s’il le fallait, un certain nombre de mille francs. Chennevières nous donne l’adresse du dessin, et nous courons rue des Bourdonnais no 13.

Nous voici dans une toute petite chambre, chauffée par un poêle de fonte, et où une grande table, sur laquelle est couché un enfant de quelques mois, tient toute la pièce. Une femme est là, qui travaille sous une lampe à la confection de chemises de peuple. Nous demandons à voir le dessin. De dessous la table elle tire un dessin empaqueté dans une serviette, et c’est le fameux dessin de l’exposition de 1781.

— Vous en voulez, Madame ?

— Mille francs !

Et comme nous lui en offrons 300 francs, le prix auquel nous savions que le mari était à peu près descendu, après l’avoir fait offrir à tous les riches amateurs de Paris, un sec : « Reconduisez ces Messieurs », dit par la femme à une petite fille, nous ôte tout espoir et nous fait descendre le misérable escalier, avec la sécheresse de bouche d’une grande émotion.

Le lendemain, nous offrons dans une lettre au ménage, 400 francs, tout l’argent que nous avions dans le moment à notre disposition, et cela par acquit de conscience et sans la moindre espérance, quand, le soir, le mari et la femme, et même le petit enfant au sein de sa mère, nous apportent le dessin sur lequel nous ne comptions pas.

Et nous passons toute la soirée, à regarder le roi Louis XV passer la revue de sa maison militaire, son livret à la main, et les soldats microscopiques et les curieux refoulés à coups de crosse de fusil, et les chambrières montées sur le haut des carrosses, et dont un coup de vent fait envoler les jupes. — Notre plaisir mêlé d’un petit remords, d’avoir pu si peu donner d’argent, pour un si beau dessin, à de si pauvres gens !

— Rien de plus charmant, de plus exquis que l’esprit français des étrangers, l’esprit de Galiani, du prince de Ligne, de Henri Heine.

15 décembre. — Nous tombons sur des fragments oratoires du Marat de Lyon, sur l’éloquence grisée de Chalier, où la phrase sonne parfois comme un vers d’Hugo. Personne n’a vraiment rendu la passion, l’excitation, la furie, le grand delirium tremens de ce temps. La Révolution n’a eu pour historiens jusqu’à présent que de froids journalistes comme M. Thiers ou des harpistes comme Lamartine… Et les peintres donc, quelles pauvres intelligences ! Nous étions plongés, ces journées-ci, dans les Mémoires de Mme de Larochejacquelein. Quel livre ! Quelle épopée ! Quel roman ! C’est tout à la fois l’Illiade et le Dernier des Mohicans. Que de tableaux ! Le passage de la Loire à Florent-le-Vieux, c’est le passage du Nil. Et comme dans les temps antiques, toujours des individualités en relief, et la guerre ayant encore l’air d’être entre des hommes et non entre des multitudes. Là-dedans, les derniers héros ! Et jusqu’au comique qui se trouve mêlé au tragique, quand les restes de l’armée en guenilles s’affublent de turbans du théâtre de La Flèche, et qu’on se fait fusiller dans de vieux jupons. Oui, c’est comme la défroque du Roman comique tombée sur les épaules d’une légion thébaine. Et savez-vous ce que la peinture a trouvé dans cette retraite des Dix Mille… un curé qui monte la garde.

— Sommes-nous bien ou mal organisés ? En toute chose, nous voyons la fin, l’extrémité de la chose ! Les autres se jettent comme des étourneaux, et sans réflexion, dans une aventure. Nous, dans un duel par exemple, quand nous ne voyons pas notre mort, nous voyons la mort de notre adversaire, la prison qu’il faudra faire, la pension qu’il faudra payer à la famille ! C’est toujours dans notre cervelle les infinies déductions de l’imprévu, déductions qui ne viennent à la pensée de presque personne. Dans un caprice, dans une liaison, notre pensée escompte d’avance les sommes d’argent, de liberté, etc., etc., qu’il sera nécessaire de débourser. Enfin, dans un verre de vin, nous envisageons la migraine du lendemain. Ainsi de tout, et cela sans que cela nous fasse renoncer à un duel nécessaire, à une femme tentante, à une bouteille de vin supérieur.

Est-ce tout à fait un malheur ? Non. Si cela empoisonne un peu la jouissance présente, l’imprévu ne vous désarçonne pas, — et vous êtes toujours prêt à aller au bout de tout ce que vous avez entrepris, avec une résolution délibérée, une volonté amassée, une patience constante des mauvais hasards.

11 décembre. — Nous sommes à la Porte-Saint-Martin dans la loge de Saint-Victor. C’est la première de la Tireuse de cartes, de Victor Séjour et de Mocquard. Saint-Victor a la bouche crispée, et cette physionomie dure, fermée, cette tête de bois qu’il a dans l’embarras, l’émotion, l’ennui.

C’est plein de mères d’actrices, de vaudevillistes, de critiques, d’hommes sans nom qui ont un nom au théâtre, ou des droits sur le directeur, ou des créances sur l’auteur, ou une parenté avec le souffleur, le placeur, et d’actrices qui ne jouent pas, et d’acteurs de province en congé, et de filles littéraires et de leurs petits amants de poche.

Dans la loge d’avant-scène du rez-de-chaussée, trône, dans le demi-jour, Jeanne de Tourbet, admirable dans sa pose de royale nonchalance, et tout entourée d’une cour de cravates blanches, qu’on perçoit dans l’ombre. Et voici Fiorentino avec son aspect et son teint de figure de cire : Bischoffsheim, l’ami de tous les critiques, papillonnant de loge en loge ; la petite Dinah, avec sa jolie tête serpentine, assise au balcon à côté de la mère Félix, parée d’un manchon blanc. Ici rayonne, enveloppée de gaze comme une fiancée d’Abydos, Gisette, à côté de la femme du célèbre dramaturge Grangé ; Dennery est derrière avec son petit œil éteint. Le patriarche du feuilleton, le podagre Janin, laisse voir autour de ses poignets des manchettes de tricot rouge. Doche montre ses doux yeux d’enfant et sa mine chiffonnée, un peu écrasée par la grande passe bleue de son chapeau. Théophile Gautier, torpide à la façon d’un sphinx et d’un poussah, semble résigné à tout ce qui va se passer.

C’est une grande représentation. Il y a un sergent de ville au carreau de notre loge, et tout près un cent-garde flamboyant ; et assis à côté de l’ouvreuse, Alessandri surveille le corridor, la main sur le manche d’un poignard de son pays. L’Empereur est venu applaudir avec l’Impératrice l’œuvre de Mocquard, le ci-devant historien des Crimes célèbres, et présentement le secrétaire de l’Empereur.

La pièce commence, une pièce comme toutes celles que les rhétoriciens serrent dans leur commode. Ce n’est pas même du faux Hugo. Et dans la salle on entend les femmes murmurer dans des sortes de pâmoisons : « Oh ! que c’est bien écrit ! » Mais la pièce n’est pas sur le théâtre, elle est dans la salle. L’intrigue et le drame, c’est la déclaration officielle des amours de Saint-Victor et de l’actrice en scène. Toutes les lorgnettes interrogent la face de marbre du critique, et précisément en face de nous, au balcon des secondes, l’ancienne, la délaissée, l’Ariane, Ozy en personne, en compagnie de Virginie Duclay, plonge sur l’ingrat, en remuant à grand bruit un immense éventail noir, au milieu de rires ironiques.

On marche l’un sur l’autre dans les corridors, où Janin souffle sur une banquette, où Villemessant raconte le duel Galliffet, où Claudin vague, où Villemot montre un gilet blanc de la Belle Jardinière, où Crémieux se plaint de la poitrine avec des tonalités de Grassot récitant du Millevoye, où Marchal salue tout le monde.

Saint-Victor a une émotion qui se trahit par le silence, la fixité de sa lorgnette sur l’actrice, enfin par ce cri enfantin si naïf à la tombée du rideau, au quatrième acte, ce cri timide : « Lia toute seule ! Lia toute seule ! » quand le public rappelle les acteurs et crie : « Tous, tous, tous ! »

La pièce est finie. Les ouvreuses jettent les toiles sur les velours des balcons. Le rideau s’est relevé sur la scène où les lampistes emportent les quinquets des portants. Dans la demi-nuit de la scène, nous nous heurtons à Fournier, qui se promène comme un fantôme, en cravate blanche, en habit noir, demandant nerveusement aux gens, si c’est un succès et qu’il n’a rien vu. — Cela dit du ton d’un homme qui interroge si ça va être sa faillite.

Puis des pompiers nous dégringolent sur le corps d’un petit escalier, et au bout d’un corridor noir, nous entrons dans une loge tout engorgée de monde, et à la porte de laquelle on fait queue, un bon moment. Et ce sont des effusions pareilles aux effusions de la sacristie à un mariage. Au milieu d’hommes qui s’effacent pour les laisser passer, des avalanches de femmes se précipitent sur Lia, l’embrassent. Et bientôt, sous le coup des émotions de la soirée, de l’ébranlement des nerfs de chacun, l’embrassade devient générale, et de bonne foi dans le moment. Au milieu du désordre des houppes, des pots de cold-cream, des cartons à serrer les fausses nattes, dans la lumière fumeuse et sentant la mauvaise huile de deux quinquets de cuivre à globes de lampe, assise sur un tabouret de piano, recouvert de maroquin gris perle, Lia, qui a l’air d’un petit séraphin gothique de maître primitif, et dont le corps grêle est perdu dans les grands plis d’une robe de chambre brune, aux compliments qu’on lui fait sur le talent qu’elle a su déployer, aux reproches qu’on lui adresse d’avoir été trop vite, Lia, la tête soulevée au-dessus de l’affaissement de tout son corps, répète d’un air à la fois hébété et tendre : « Ah ! mes enfants ! mes enfants ! »