Journal des Goncourt/IV/Année 1871

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome quatrième : 1870-1871p. 179-367).


ANNÉE 1871

Dimanche 1er janvier. — Quel triste jour pour moi, que ce premier jour des années que je vais être condamné à vivre seul !

La nourriture actuelle, les interruptions perpétuelles du sommeil par la canonnade, me donnent aujourd’hui une migraine qui me force à passer la journée au lit.

Le bombardement, la famine, un froid exceptionnel : voici les étrennes de 1871. Jamais, depuis que Paris est Paris, Paris n’a eu un pareil jour de l’an, et malgré cela, ce soir, la saoulerie jette dans les rues sa bestiale joie.

Ce jour me fait penser qu’au point de vue de l’histoire de l’humanité, il est très intéressant et presque amusant pour un sceptique à l’endroit du progrès, de constater, cette année 1871, que la force brute, malgré tant d’années de civilisation, malgré tant de prêcheries sur la fraternité des peuples, et même en dépit de tant de traités pour la fondation d’un équilibre européen, la force brute, dis-je, peut s’exercer et primer, comme au temps d’Attila, sans plus d’empêchements.

Lundi 2 janvier. — Tous les jours, de pauvres femmes se trouvent mal, soit de froid, soit de fatigue, soit d’inanition, pendant les heures de queue, qu’on leur fait faire pour la distribution de la viande.

Un sujet de méditation. Nous aurions été les plus forts, et nous aurions voulu nous donner les frontières du Rhin, qui sont, au fond, notre délimitation ethnographique : toute l’Europe s’y serait opposée. Les Allemands s’apprêtent à prendre l’Alsace et la Lorraine, se disposent par cette amputation à annihiler la France, toute l’Europe applaudit ! Pourquoi ? Les nations seraient-elles comme les individus, n’aimeraient-elles pas les aristocraties ?

Mercredi 4 janvier. — Encore souffrant, je passe toute ma journée au lit, dans un état vague de demi-sommeil. Il flotte en ma cervelle des idées informulées, à tout moment, prêtes à devenir des rêves, mais arrêtées, au bord du sommeil, par une détonation du Mont-Valérien, ou par la piaillerie pondeuse des trois petites poules, que j’ai dans une cage, contre mon petit feu de bois vert. Ces trois volatiles sont la dernière ressource que j’ai gardée contre la viande des tire-fiacres d’aujourd’hui, contre la faim de demain.

Jeudi 5 janvier. — Aujourd’hui le bombardement est commencé de notre côté. On ne voit rien, la vue est arrêtée, au delà du rempart, par un épais brouillard, dans l’opacité blanche duquel s’entendent de formidables détonations.

Je retourne dans l’après-midi vaguer autour du cimetière d’Auteuil. De temps en temps des sifflements d’obus, et tout à coup, deux hommes se trouvant à une trentaine de pas en avant, se rabattent vivement sur moi : l’un tenant dans sa main un morceau de fonte de plus de deux livres, qui vient de les effleurer.

On parle de blessés à Javel, à Billancourt. Cependant tout le monde qui est là, — tout le monde, hommes et femmes, — ne veulent pas s’en aller, et font preuve d’une curiosité sans peur. Depuis deux mois, la canonnade du rempart a habitué la population parisienne au canon, et le bombardement, loin de l’effrayer, semble la pousser, toute nerveuse, au dédain du danger.

Vendredi 6 janvier. — En me promenant dans le jardin, dont le vert tendre, sous la tiédeur du dégel, commence à percer le blanc de la neige et du givre, j’entends, à tous moments, des sifflements d’obus, semblables aux hurlements d’un grand vent d’automne. Cela, depuis hier, paraît si naturel à la population, que pas un ne s’en occupe, et que, dans le jardin à côté du mien, deux petits enfants jouent, s’arrêtant à chaque éclat, et disant de leur voix, encore à demi bégayante : « Elle éclate ! » puis reprennent tranquillement leurs jeux.

Les obus commencent à tomber, rue Boileau, rue La Fontaine.

Sur le seuil des portes, les femmes regardent passer, moitié atterrées, moitié curieuses, les ambulanciers à la blouse blanche, à la croix rouge sur le bras, portant des brancards, des matelas, des oreillers.

Samedi 7 janvier. — Les souffrances de Paris pendant le siège : une plaisanterie pendant deux mois. Au troisième, la plaisanterie a tourné au sérieux, à la privation. Aujourd’hui c’est fini de rire, et l’on marche à grands pas à la famine, ou tout au moins pour le moment à une gastrite générale. La portion de cheval, pesant trente-trois centigrammes, y compris les os, donnée pour la nourriture de deux personnes, pendant trois jours, c’est le déjeuner d’un appétit ordinaire. A défaut de viande, pas possible de se rejeter sur les légumes : un petit navet se vend huit sous et il faut donner sept francs d’un litre d’oignons. Du beurre, on n’en parle plus, et même la graisse qui n’est pas de la chandelle ou du cambouis à graisser les roues, a disparu. Enfin les deux choses dont se soutiennent, s’alimentent, vivent les populations malaisées, les pommes de terre et le fromage : le fromage, il est à l’état de souvenir, et les pommes de terre, on a besoin de protection pour s’en procurer à vingt francs le boisseau. Du café, du vin, du pain : c’est la nourriture de la plus grande partie de Paris.

Ce soir, au chemin de fer, je demande mon billet pour Auteuil. La buraliste me dit que le chemin de fer, à partir d’aujourd’hui, ne va plus qu’à Passy. Auteuil ne fait plus partie de Paris.

Dimanche 8 janvier. — Cette nuit, je me demandais, sous mes rideaux, s’il faisait un ouragan. Je me suis levé, j’ai ouvert ma fenêtre. L’ouragan était l’incessant et continu sifflement des obus, passant au-dessus de ma maison.

Je vais un moment étudier la physionomie d’Auteuil. Devant la gare, des gamins en képi militaire vendent à des gardes nationaux des fragments d’obus, qu’ils vont, à tout moment, ramasser près du cimetière. Dans les rues, des promenades patrouillantes de gardes nationaux, de douaniers, de forestiers, se fondant chez les marchands de vin. Beaucoup de messieurs qui déménagent, un sac de voyage à la main. Je vois une toute vieille dame, aux blanches anglaises, appuyée sur le bras d’un homme en blouse, qui porte son sac de nuit à la main. On stationne devant la maison du pâtissier Mongelard, dont un obus a enlevé hier la cheminée, et qui repâtisse héroïquement aujourd’hui.

Tout le monde est sur le pas de ses portes, en même temps que sur le qui-vive d’un obus : les femmes ayant oublié de faire leur toilette, et quelques-unes se montrant en bonnet de nuit.

Sur la petite place, à l’aspect italien, des gamines regardent, masquées par le porche de l’église, les obus tomber au fond du boulevard, et la grande caserne de Sainte-Périne, toutes ses fenêtres fermées, et sans un vivant derrière ses carreaux, semble évacuée de toutes ses vieillesses, descendues à la cave.

Je suis las, brisé… On mange si mal et l’on dort si peu. Rien ne ressemble plus à ma nuit de chaque jour, depuis le bombardement, qu’à la nuit passée à bord d’un bâtiment, pendant un combat naval.

Lundi 9 janvier. — Absence d’allants et de venants sur notre boulevard ; seuls, des gardes nationaux se rendant à leur poste, et des brancardiers se dirigeant vers le Point-du-Jour.

L’omnibus est en train de se replier en arrière, et je vois le déménagement du dépôt, où un obus de cette nuit a tué huit chevaux, et blessé sept autres, dont il a fallu abattre cinq.

À la gare du chemin de fer de Passy, des groupes d’hommes qui causent éclats d’obus ; des groupes de femmes qui se communiquent des recettes culinaires pour faire, avec rien, quelque chose ; un jeune soldat de ligne qui montre, sur son bras, un prétendu ricochet de balle. Au bureau de la vendeuse de journaux absente, un artilleur de la garde nationale feuilletant les imageries de l’OMNIBUS, le coude posé sur deux pains de munition, attachés par une sangle. Sur une banquette, un aumônier divisionnaire, à la croix blanche sur la poitrine, attachée par un large ruban en sautoir, liséré de rouge, qui, tout en essuyant ses lunettes, coquette près d’une dame, avec les regards fuyards et les sourires niais de Got, dans IL NE FAUT JURER DE RIEN.

Mardi 10 janvier. — Le tir de la matinée est si précipité, qu’il semble avoir la régularité du battement d’un piston de machine à vapeur. Je fais le voyage de Paris avec un marin de la batterie du Point-du-Jour. Il raconte qu’hier, il y a eu une telle grêle d’obus, qu’ils ont été obligés de subir dix-sept décharges, couchés à terre, sans pouvoir riposter, après quoi, par exemple, ils ont envoyé une bordée qui a fait sauter une poudrière. En dépit de cet épouvantable feu, ils n’ont encore que trois blessés : un amputé de la cuisse qui est mort, un autre, blessé gravement, un manœuvrier devant la figure duquel a éclaté un obus, et qui a eu la barbe, les cils et les sourcils brûlés.

On est très nombreux, ce soir, chez Brébant. Tous les bombardés ont été curieux d’avoir de leurs nouvelles respectives. Charles Edmond fait des descriptions terrifiantes des bombes qui pleuvent sur le Luxembourg. Saint-Victor, pour un obus tombé place Saint-Sulpice, déserte, la nuit, son logement de la rue de Furstemberg. Renan a émigré aussi sur la rive droite.

La conversation est toute sur la désespérance des hauts bonnets de l’armée, sur leur manque de vouloir énergique, sur le découragement qu’ils propagent parmi les soldats. On parle d’une séance, où devant l’attitude molle ou indisciplinée des vieux généraux, le pauvre Trochu a menacé de se brûler la cervelle. Louis Blanc résume la chose en disant : « L’armée a perdu la France, elle ne veut pas qu’elle soit sauvée par les pékins ! »

Tessié du Motay raconte les âneries de nos généraux, dont il prétend avoir été le témoin oculaire. Lors de l’affaire de décembre, il a vu arriver à deux heures, sur le terrain, le général Vinoy, qui avait reçu l’ordre d’enlever Chelles à onze heures : il l’a donc vu arriver à deux heures, entouré d’un état-major un peu aviné, et demandant où se trouvait Chelles. Du Motay assistait, je crois, le même jour, à l’arrivée du général Leflô qui, lui aussi, demandait si c’était bien là le plateau d’Avron.

Le même du Motay affirme qu’après notre complète réussite du 2 décembre, l’armée avait reçu l’ordre de marcher en avant, quand on vint dire à Trochu qu’on manquait complètement de munitions. Ceci fait proclamer assez verbeusement à Saint-Victor la nécessité d’un Saint-Just.

Et pendant que l’on parle de la menace, qui serait arrivée aujourd’hui au ministère de brûler Paris, s’il ne capitulait pas, quelqu’un, dans un coin, fait un réquisitoire contre Alphand, un réquisitoire comique à force d’exagération, en l’accusant, d’être l’auteur de tout ce qui a été fait de fatal — et cela par un moyen assez original — en ne refusant rien de ce qu’on proposait à Ferry, mais en l’exécutant lui-même, et le plus mal qu’il pouvait. Il cite la salaison des viandes qui sont perdues, l’établissement des ambulances du Luxembourg, où les blessés gelaient, les travaux des retranchements d’Avron, qui lui vaudront, dit l’orateur, dans son antipathie férocement injuste contre l’homme, de devenir l’Haussmann de Guillaume de Prusse.

Ces tristes paroles sont scandées des han douloureux de Renan, nous prédisant que nous allons assister aux scènes de l’Apocalypse.

Mercredi 11 janvier. — Fuyant le bombardement, des populations effarées de femmes et d’enfants, chargées de paquets, traversent Auteuil et Passy, avec leurs ombres courant derrière elles, le long des murs, sur des affiches annonçant la reprise des concessions temporaires des cimetières.

Jeudi 12 décembre. — Je vais faire un tour dans les quartiers bombardés de Paris. Ni terreur, ni effroi. Tout le monde a l’air de vivre de sa vie ordinaire, et des cafetiers font remettre, avec le plus admirable sang-froid, les glaces cassées par les détonations d’obus. Seulement, au milieu des allants et venants, l’on rencontre, par-ci, par-là, un monsieur emportant sa pendule entre ses bras, et les rues sont pleines de voitures à bras, traînant vers le centre de la ville, de pauvres mobiliers, dans le pêle-mêle desquels se trouve quelquefois un vieil impotent, qui ne peut marcher.

Les soupiraux des caves sont bouchés. Un boutiquier s’est fait un ingénieux blindage avec un étagement de planches, garnies de sacs de terre, qui va jusqu’au premier étage de la maison. On dépave la place du Panthéon. Un obus a enlevé le chapiteau ionien d’une des colonnes de l’École de Droit. Dans la rue Saint-Jacques, des murs troués, percés, d’où se détachent, à tout moment, des morceaux de plâtre. D’énormes blocs de pierre, un morceau de l’entablement de la Sorbonne fait contre le vieil édifice une barricade. Mais où le bombardement parle vraiment aux yeux, c’est sur le boulevard Saint-Michel, où toutes les maisons faisant angle avec les rues parallèles aux Thermes de Julien, ont été écornées par les éclats. Au coin de la rue Soufflot, le balcon de l’appartement du premier, arraché de la pierre, pend dans le vide, menaçant.

… De Passy à Auteuil, la route neigeuse est rosée du reflet des incendies de Saint-Cloud.

Vendredi 13 janvier. — Il faut vraiment rendre justice à cette population parisienne, et l’admirer. Que devant l’insolent étalage de ces marchands de comestibles, rappelant maladroitement, à la population meure-de-faim, que les riches avec de l’argent peuvent toujours, toujours, se procurer de la volaille, du gibier, les délicatesses de la table, cette population ne casse pas les devantures, ne bouscule pas les marchands et les marchandises, — cela a lieu d’étonner.

Je n’ai rencontré un peu d’indignation que devant la façade du boulanger Hédé, rue Montmartre, le seul boulanger qui, à l’heure qu’il est, fasse encore du pain blanc et des croissants. Le peuple mangeur de pain blanc, condamné au pain de chien, semblait souffrir seulement de cette faveur, achetée du reste par des heures de queue.

Quand je lisais, dans le journal de Marat, les dénonciations furibondes, de l’ORATEUR DU PEUPLE contre la classe des épiciers, je croyais à de l’exagération maniaque. Aujourd’hui, je m’aperçois que Marat était dans le vrai… Ce commerce, tout gardenationalisé, est un vrai commerce d’accapareurs. Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce que l’on accrochât, à la devanture de leurs boutiques, deux ou trois de ces voleurs sournois, bien persuadé que, cela fait, la livre de sucre ne monterait pas de deux sous par heure.

Peut-être quelques assassinats, intelligemment choisis, sont, dans les temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans des limites raisonnables.

Je voyais, ce soir, chez un restaurateur, le découpoir du maître d’hôtel faire à peu près 200 tranches dans un cuissot de veau, d’un veau découvert à un quatrième étage, peut-être du dernier veau existant à Paris. Deux cents tranches, à 6 francs, de la grandeur et de l’épaisseur d’une carte de visite, ça fait 1 200 francs.

Un dialogue à côté de moi.

— « Nos femmes nous ont abandonnés, ce soir. »

— « Ma foi, tant mieux, nous irons voir le Panthéon, le bombardement ! »

La visite aux quartiers bombardés a remplacé le théâtre.

Cette nuit, je passe une partie de la nuit à ma fenêtre, empêché de dormir par la canonnade et la fusillade autour d’Issy. Dans le silence de la nuit, cela paraissait proche, proche, et, avec l’imagination des heures de peur et de trouble, il me semblait, un moment, que les Prussiens avaient pris le fort qui ne tirait plus, et qu’ils attaquaient le rempart.

Samedi 14 janvier. — Le suffrage universel, pour l’élection des officiers de la mobile, a été déplorable. Il a fait nommer les bons enfants : c’est-à-dire des officiers qui, lorsqu’ils n’encouragent pas tout, n’empêchent rien.

M. Dumas, l’industriel, me contait ce matin de tristes détails sur la conduite d’officiers de mobiles. Il a un beau-frère qui possède une très belle propriété à Neuilly. Il tomba dans cette propriété des soldats et des officiers, parmi lesquels était M. X***. Ces messieurs ne se contentèrent pas de faire du feu au milieu des chambres, ils emportèrent, en partant, vingt-cinq paires de drap qui leur avaient été prêtés, et M. X*** fit enlever dans la serre quinze palmiers, qu’il envoya, pour son jour de l’an, à une cocotte. Sur la plainte de M. Dumas, un ordre de l’État-Major vient de faire rendre draps et palmiers.

N’ayant pas le courage d’aller à Paris, et n’ayant rien à manger, je tue un merle dans le jardin pour mon dîner.

Le merle jeté, les ailes raides, sur ma table — je ne suis pourtant pas métempsycosiste — il me vient, je ne sais pourquoi et comment, la pensée de mon frère ; et l’association de son souvenir avec l’oiseau mort.

Je me rappelle l’arrivée de l’oiseau, tous les soirs, au jour tombant, et le sifflement aigu par lequel il semblait vouloir s’annoncer, et les deux ou trois traversées qu’il faisait du jardin, de son joli vol rapide et balancé. Je me rappelle sa pause de quelques secondes sur une branche, toujours la même, une branche d’un sycomore, tout proche de la maison, et du haut de laquelle il la regardait, immobile et énigmatique… puis tout à coup son évanouissement dans l’ombre et la nuit.

Il s’est glissé en moi, alors, comme une croyance superstitieuse, qu’un peu de mon frère avait passé en cette petite bête ailée, en cet oiseau de deuil de l’air, et j’ai eu le vague effroi d’avoir détruit, avec mon coup de fusil, quelque chose d’au delà de ce monde et d’ami, qui veillait sur la conservation de ma personne et de ma maison.

C’est bête, c’est bête, c’est absurde, c’est fou, mais ç’a été une obsession toute la soirée.

Dimanche 15 janvier. — La canonnade la plus effroyable qu’ait encore entendue le rempart Sud-Est. « Cela rigole durement ! » dit un homme du peuple, en courant. La maison, secouée sur ses fondations, déverse toute la vieille poussière de ses corniches et de ses plafonds.

Malgré la gelée et le vent glacé, toujours sur le Trocadéro, une foule de curieux.

Dans les Champs-Elysées, abatis de grands arbres, sur lesquels, avant qu’ils ne soient hissés dans les camions, se précipite une nuée d’enfants, armés de hachettes, de couteaux, de n’importe quoi de coupant, qui tailladent des morceaux, dont ils emplissent leurs mains, leurs poches, leurs tabliers, pendant que, dans le trou de l’arbre abattu, se voient des têtes de vieilles femmes occupées à déterrer, avec des pics, ce qui reste des racines.

Au milieu de cette dévastation, quelques promeneurs et promeneuses, ayant l’air de faire insouciamment, et tout comme autrefois, leur promenade d’avant-dîner, sur l’asphalte.

A la porte d’un café du boulevard, sept ou huit jeunes officiers de mobiles paradent et coquettent autour d’une lorette, aux cheveux flamboyants, arrêtant, pour l’éplafourdissement des passants, le menu d’un dîner de haute fantaisie et de spirituelle imagination : le menu de leur prétendu dîner du soir.

Comme propriétaire, ma position est singulière. Tous les soirs, en revenant à pied, mes yeux cherchent, du plus loin qu’il leur est donné de voir, si ma maison est debout. Puis, quand j’ai cette certitude, c’est, à mesure que je me rapproche, au milieu, des sifflements d’obus, un examen de détail et une stupéfaction de ne trouver encore ni trou, ni écorniflure à mon immeuble, — dont, toutefois, on laisse la porte entre-bâillée, pour que je n’aie pas trop longtemps à y attendre.

Lundi 16 janvier. — Fête du roi Guillaume. Le canon m’avait empêché de dormir toute la nuit, et j’étais encore sous mes draps, dans un engourdissement de fatigue. Au milieu des tonnerres de la batterie de Mortemart, j’avais perçu un bruit au-dessus de ma tête, et je croyais qu’on avait remué un meuble. Quelques minutes après, Pélagie entrait dans ma chambre et m’annonçait gaillardement qu’il venait de tomber un obus chez mon voisin, justement dans une chambre dont le mur est mitoyen. L’obus, ou plutôt deux fragments d’obus, ont percé le toit, et sont tombés dans une chambre, où était couché un petit garçon, que ses engelures empêchent de marcher. L’enfant n’a rien eu que la peur du plâtre tombé du plafond.

Aujourd’hui commence la distribution d’un pain, dont un morceau sera une vraie curiosité pour les collections futures, un pain où l’on trouve des fétus de paille.

Mardi 17 janvier. — L’on parle d’une batterie prussienne élevée à la Porte Jaune, près Saint-Cloud, qui, sous peu de jours, doit rendre Auteuil intenable.

Mercredi 18 janvier. — Aujourd’hui, c’est le rationnement à raison de 400 grammes par individu. Songe-t-on qu’il y a des gens condamnés à se nourrir de si peu ? Des femmes pleuraient, à la queue du boulanger d’Auteuil.

Ce ne sont plus quelques obus égarés, comme les jours précédents, c’est une pluie de fonte qui, peu à peu, m’enveloppe et m’enserre. Tout autour de moi des détonations à cent, à cinquante pas, à la gare du chemin de fer, rue Poussin, où une femme vient d’avoir le pied emporté. Et pendant que de la fenêtre, je reconnais, avec une longue-vue, les batteries de Meudon, un éclat me frôle presque, et fait rejaillir la boue contre la porte de ma maison.

Je passais, à trois heures, à la barrière de l’Étoile. Les troupes défilaient. Je m’arrêtai.

Le monument de nos victoires, illuminé de soleil, la canonnade lointaine, le défilé immense, dont les dernières baïonnettes jetaient des éclairs sous l’obélisque : c’était quelque chose de théâtral, de lyrique, d’épique.

Un grand et fier spectacle que cette armée, allant à ce canon qu’on entendait, et ayant, au milieu d’elle, des pékins en barbe blanche qui étaient des pères, des figures imberbes qui étaient des fils, et encore, dans les rangs entr’ouverts, des femmes portant le chassepot de leurs maris.

Et l’on ne peut dire le pittoresque que prenait la guerre, de cette multitude citoyenne, convoyée de fiacres, d’omnibus non encore peints, de fourgons à transporter les pianos d’Erard, transformés en voitures d’intendance militaire.

Il y avait bien quelques pochards, quelques chants de gobichonneurs, détonnant un peu avec l’hymne national, et toujours un peu de cette gaminerie, dont l’héroïsme français ne peut se défaire, mais l’ensemble du spectacle était émotionnant et grandiose.

Jeudi 19 janvier. — Paris tout entier, sorti de son chez soi, se promène dans l’attente des nouvelles. Des rangées de gens à la porte garnie de paille des ambulances. Devant la mairie de la rue Drouot, une foule si pressée que, selon une expression d’un homme du peuple, « on ne pourrait pas y jeter une noisette ». Le gros peintre Marchal, que le siège n’a pas fondu, empêche, costumé en garde national, les voitures de passer.

De bonnes nouvelles circulent. Arrivent les premiers journaux, annonçant la prise de Montretout. C’est une allégresse. Les gens qui ont pu se procurer des journaux, les lisent aux groupes formés autour d’eux. Le monde va dîner joyeusement, et tout autour de soi, l’on perçoit le bavardage sur les heureux détails du combat d’aujourd’hui.

Je monte chez Burty, chassé par les obus de la rue Watteau, et qui est provisoirement emménagé sur le boulevard, au-dessus de la librairie Lacroix. Vers les quatre heures, il a vu Rochefort qui lui a donné de bonnes nouvelles, avec un mot spirituel. Pendant le brouillard, Trochu se plaignant de ne pas voir ses divisions : « Dieu merci, s’est écrié Rochefort, s’il les voyait, il les rappellerait ! »

D’Hervilly, qui est présent, a toujours son esprit drolatique, et fait un fantastique tableau du pont d’Asnières, traversé, sous un ciel d’automne, couleur vert de Véronèse, par Hyacinthe, dont on ne voyait que le nez vermillonné, et les goulots de deux bouteilles d’eau-de-vie, gonflant ses poches, et qu’il rapportait de sa maison de campagne. Puis il nous conte sa visite au vieux bonhomme de la MAMMOLOGIE du Jardin des Plantes, dans son cabinet aux oiseaux desséchés et garnis de bandages, et qui passe amoureusement, de temps en temps, la main sur le cou d’un chevreuil empaillé : — un charmant racontar hoffmannesque.

Burty me fait voir un rouleau de peintures japonaises du plus haut intérêt. C’est une étude, en plusieurs planches, de la décomposition d’un corps, après la mort. C’est d’un macabre allemand, que je ne croyais pas pouvoir se retrouver dans l’art de l’Extrême-Orient.

Je retombe sur le boulevard à dix heures. La même foule qu’avant dîner. Des groupes, tout noirs, dans la nuit sans gaz. Tout ce monde faisant faction devant les kiosques, et attendant, dans une espérance qui est devenue un peu anxieuse, la troisième édition du journal : LE SOIR, tardant à paraître.

Mme Masson me racontait, ces jours-ci, la visite qu’elle avait faite, à l’ambulance des Affaires Etrangères, au jeune Philippe Chevalier avant sa mort. Les salles ont, jusqu’à ce jour, gardé les glaces, les lustres, le décor doré des fêtes du Corps Législatif, et le mourant, qui se souvenait, dit à Mme Masson : « Là, à la place même où je suis, c’était le buffet ! ».

Vendredi 20 janvier. — La dépêche de Trochu, d’hier soir, me semble le commencement de la fin : elle me tue l’estomac.

J’envoie une portion de mon pain à un voisin, un pauvre garde national qui relève de maladie, et que Pélagie a trouvé déjeunant avec deux sous de cornichons.

A la Porte-Maillot, une foule moins nombreuse toutefois, que celle qui attendait à la barrière du Trône, après l’affaire de Champigny. Tout le monde regardant avec un pressentiment triste, mais sans avoir encore la conscience du lamentable fiasco. Pêle-mêle, avec les voitures d’ambulance, avec les cacolets, défilent, un peu à la débandade, sans musique, moroses, abattus, harassés, et tout couverts de boue, les hommes des compagnies de marche de la garde nationale.

D’une de ces compagnies sort la voix stridemment ironique d’un rentrant, qui jette à l’hébétement général : « Eh bien ! vous ne chantez pas victoire ! »

Je suis hélé du haut d’une voiture qui rentre. C’est le nommé Hirsch, ce peintre de malheur, qui m’avait déjà annoncé, à la porte de La Chapelle, le désastre du Bourget. Il me crie d’un ton léger : « Tout est fini, l’armée rentre ! » Et sur une note gouailleuse, il me conte ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu : des choses semblant dépasser les bornes de l’ineptie humaine.

La foule devient sérieuse, se recueille dans sa tristesse. Des femmes de gardes nationaux attendent, en des poses désespérées, sur des bancs.

Dans ce monde attaché au triste spectacle, qui ne s’en va pas, qui attend toujours, sautillent deux amputés d’une jambe, promenant, sur leurs béquilles, leurs croix toutes fraîches, et qu’on regarde longtemps par derrière, avec émotion.

Je passe devant l’hôtel de la Princesse, à la grille ouverte, comme les jours où nos fiacres y venaient chercher du plaisir intelligent. De là je vais au cimetière. Il y a aujourd’hui sept mois qu’il est mort.

Je retrouve dans Paris, sur le boulevard, le découragement navré d’une grande nation, qui, par ses efforts, sa résignation, son moral, a beaucoup fait pour se sauver, et se sent perdue par l’inintelligence militaire.

Je dîne chez Péters, à côté de trois éclaireurs de Franchetti. C’est la désespérance la plus complète, sous la forme ironique, la forme particulière au désespoir français. « Nous y sommes ! nous y sommes ! » Et ils parlent de l’armée de Paris, ne voulant plus se battre, du noyau héroïque qui la soutenait, tombé à Champigny, à Montretout… et toujours et toujours de l’incapacité des chefs.

Samedi 21 janvier. — Je suis frappé, frappé plus que jamais, du silence de mort, que fait un désastre dans une grande ville. Aujourd’hui on n’entend plus vivre Paris.

Toutes les figures ont l’air de figures de malades, de convalescents. On n’aperçoit que des visages maigres, tirés, hâves, on ne voit que des pâleurs jaunes, semblables à de la graisse de cheval.

En omnibus, j’ai devant moi deux femmes en grand deuil : la mère et la fille. A toute minute, les gants de laine noire de la mère ont des crispations nerveuses, et se portent machinalement à ses yeux rouges, qui ne peuvent plus pleurer, tandis qu’une larme, lente à couler, se sèche, de temps en temps, sur la cernée de l’œil levé au ciel, de la fille.

Sur la place de la Concorde, près des drapeaux fripés et des immortelles déjà pourries de la ville de Strasbourg, une compagnie campe, noircissant de ses feux, les murs du jardin des Tuileries, et de ses lourds sacs, faisant comme un blindage à la balustrade. En passant au milieu d’eux, l’on entend des phrases comme celle-ci : « Oui, notre pauvre petit adjudant, on l’enterre demain ! »

Nous avons vu, successivement, les boutiques des charcutiers devenir des endroits vides, ornés de faïences jaunes et d’aucubas à la feuille marbrée de blanc ; les boutiques de bouchers, des locaux aux rideaux clos derrière les grilles cadenassées ; aujourd’hui c’est le tour des boutiques de boulangers, qui sont des trous noirs, aux devantures hermétiquement fermées.

Burty tenait de Rochefort que, lorsque Chanzy avait vu ses troupes fuir, il les avait chargées, l’épée à la main, mais voyant que coups et injures ne faisaient rien, il avait donné l’ordre à l’artillerie de les canonner.

Une phrase bien symptomatique. Une fille, me marchant dans le dos, rue Saint-Nicolas, me jette à l’oreille : « Monsieur, voulez-vous monter chez moi… pour un morceau de pain ? »

Dimanche 22 janvier. — Ce matin, je déménage ce que j’ai de plus précieux, au milieu des éclats d’obus, tombant à droite et à gauche, anxieux qu’un éclat ne tue l’unique cheval de la voiture de déménagement, anxieux qu’un éclat ne blesse ou ne tue un de ces pauvres diables de déménageurs, blaguant bravement les détonations les plus rapprochées.

J’emménage mes bibelots dans une partie de l’appartement, que Burty occupe sur le boulevard, au coin de la rue Vivienne, et qu’il met très gentiment à ma disposition.

Tout à coup un rappel forcené. Nous sortons. On nous dit qu’on se bat à l’Hôtel de Ville. Sur notre chemin, c’est une effervescence, une agitation, au milieu de laquelle, toutefois, je vois des gardiens de Paris regarder tranquillement des photographies, dans des stéréoscopes. Rue de Rivoli, nous apprenons que tout est fini, et nous voyons passer, rapide dans une escorte de dragons et de chasseurs, le général Vinoy. Et tandis que des lignards de Puteaux, tout enguirlandés de morceaux de treillages de jardins, remontent la rue de Rivoli, des canons défilent sur le quai, se dirigeant vers l’Hôtel de Ville.

Le soir, le boulevard présente l’aspect des plus mauvais jours révolutionnaires. Des discussions toutes prêtes à en venir aux coups. Des mobiles parisiens accusant les gens à Trochu, d’avoir tiré sans provocation ; des femmes criant qu’on assassine le peuple. Nous voici aux dernières convulsions de l’agonie.

Lundi 23 janvier. — Un curieux tableau ! Dans les restaurants encore ouverts, les dîneurs apportent leur pain, sous le bras, par suite de la pancarte affichée hier, et qui annonçait que les restaurateurs ne pouvaient plus fournir le pain aux consommateurs.

Par les rues, ici et là, une vieille affiche pourrissante parlant du Bourget, parlant du plateau d’Avron : c’est sur les murs comme une histoire successive de nos revers.

Je vais voir Duplessis, à la Bibliothèque, et dans l’obscurité de cette Salle des Estampes, où mon frère et moi avons passé tant d’heures d’études, un employé est obligé de m’indiquer qu’il faut me garer d’une cuve d’eau ou d’une pile de cartons. C’est aujourd’hui une cave, où toutes les richesses uniques, qui font l’envie de l’Europe, sont empilées comme pour un déménagement — et j’ai peur d’avoir dit le mot.

Mardi 24 janvier. — Vinoy remplaçant Trochu, c’est le changement des médecins près d’un malade, à l’article de la mort.

Plus de canonnade ! Pourquoi ? Cette interruption du bruit tonnant à l’horizon me semble d’un mauvais augure.

Le pain actuel est d’une qualité telle, que la dernière survivante de mes poules, une petite poule cailloutée, toute drolette, lorsqu’on lui en donne, gémit, pleure, rognonne, et ne se décide à le manger que tout à fait le soir.

Sur le boulevard, en face de l’Opéra-Comique, je tombe dans une foule, interceptant la chaussée, et barrant le chemin aux omnibus. Je me demandais si c’était une nouvelle émeute. Non, toutes ces têtes en l’air, tous ces bras qui désignent quelque chose, toutes ces ombrelles de femmes, qui s’agitent, toute cette attente à la fois anxieuse et espérante, c’est à propos d’un pigeon — peut-être porteur de dépêches, — qui se repose sur le tuyau d’une des cheminées du théâtre.

Dans cette foule, je rencontre le sculpteur Christophe, il m’apprend qu’il y a des pourparlers entamés pour la capitulation.

Chez Brébant, dans la petite antichambre qui précède le grand cabinet, où l’on dîne, tout le monde comme brisé, épars sur le canapé, sur les fauteuils, parle à voix basse, ainsi que dans la chambre d’un malade, des tristes choses du jour, et du lendemain qui nous attend.

On se demande si Trochu n’est pas un fou. A ce propos, quelqu’un dit avoir eu communication d’une affiche imprimée, mais non affichée, destinée à la mobile, où le dit Trochu parle de Dieu et de la Vierge, comme en parlerait un mystique.

Dans un coin, un autre de nous fait remarquer que ce qu’il y a surtout de criminel, chez deux hommes, comme Trochu et comme Favre, c’est d’avoir été dans l’intimité des désespérateurs, dès le principe, et cependant d’avoir, par leurs discours, leurs proclamations, donné à la multitude la croyance, la certitude d’une délivrance, certitude qu’ils lui ont laissée jusqu’au dernier moment, « et il y a là, reprend du Mesnil, un danger : c’est qu’on ne sait pas, la capitulation signée, si elle ne sera pas rejetée par la portion virile de Paris ? »

Renan et Nefftzer font des signes de dénégation.

« Prenez garde, continue du Mesnil, on ne vous parle pas de l’élément révolutionnaire, on vous parle de l’élément énergique bourgeois, de la partie des compagnies de marche qui s’est battue, et veut se battre, et ne peut accepter comme ça, tout à coup, cette livraison de ses fusils et de ses canons. »

Deux fois on a annoncé le dîner, mais personne n’a entendu.

On se met enfin à table.

Chacun tire son morceau de pain.

— Au fait, dit je ne sais plus qui, vous savez comment Bauer a baptisé Trochu : « un Ollivier à cheval ! »

La soupe est mangée. Ici Berthelot donne l’explication vraie de nos revers : « Non, ce n’est pas tant la supériorité de l’artillerie, c’est cela seulement que je vais vous dire. Oui, le voici, c’est quand un chef d’état-major prussien a l’ordre de faire avancer un corps d’armée sur un tel point, pour une telle heure : il prend ses cartes, étudie le pays, le terrain, suppute le temps que chaque corps mettra à faire certaine partie du chemin. S’il voit une pente, il prend son… (un instrument dont j’ai oublié le nom) et il se rend compte du retard. Enfin, avant de se coucher, il a trouvé les dix routes par lesquelles déboucheront, à l’heure voulue, les troupes. Notre officier d’état-major, à nous, ne fait rien de cela, il va le soir à ses plaisirs, et le lendemain, en arrivant sur le terrain, demande si ses troupes sont arrivées, et où est l’endroit à attaquer. Depuis le commencement de la campagne, et je le répète, c’est la cause de nos revers, depuis Wissembourg jusqu’à Montretout, nous n’avons jamais pu masser des troupes sur un point choisi, dans un temps donné. »

On apporte une selle de mouton.

— « Oh ! dit Hébrard, on nous servira le berger à notre prochain dîner ! »

En effet, c’est une très belle selle de chien.

— « Du chien, vous dites que c’est du chien, s’écrie Saint-Victor, de la voix pleurarde d’un enfant en colère, n’est-ce pas, garçon, que ce n’est pas du chien ? »

— « Mais c’est la troisième fois que vous en mangez, du chien, ici ! »

— « Non, ce n’est pas vrai… M. Brébant est un honnête homme, il nous préviendrait… mais le chien est une viande impure, — fait-il avec une horreur comique, — du cheval, oui, mais pas du chien. »

— « Chien ou mouton, bredouille Nefftzer, la bouche pleine, je n’ai jamais mangé un si bon rôti… mais si Brébant vous donnait du rat… moi je connais ça… C’est très bon… le goût en est comme un mélange de porc et de perdreau ! »

Pendant cette dissertation, Renan qui paraissait préoccupé, soucieux, pâlit, verdit, jette sa cotisation sur la table et disparaît.

— « Vous connaissez Vinoy, dit quelqu’un à du Mesnil : Quel est l’homme, et qu’est-ce qu’il va faire ? »

— « Vinoy, répond du Mesnil, c’est un madré, je crois qu’il ne va rien faire… qu’il va faire le gendarme. »

Là-dessus une sortie de Nefftzer contre le journalisme et les journalistes. Il est devenu complètement apoplectique, et sa parole tudesque, comme étranglée d’enragement, par moments, aboie contre l’ineptie, l’ignorance, les bourdes de ses confrères, qu’il accuse d’avoir fait la guerre, et qu’il accuse de l’avoir rendue si fatale.

Ici Hébrard réclame le silence, et tirant de sa poche un papier : « Écoutez, messieurs, ceci est une lettre du mari d’une femme connue, demandant la croix, lettre dans laquelle il invoque comme titre, son cocuage, oui, messieurs, « son cocuage et des malheurs domestiques qui appartiennent à l’histoire. »

Un rire homérique accueille la lecture de cette supplique bouffonne.

Mais aussitôt le sérieux de la situation ramène les dîneurs à se demander, comment vont se conduire les Prussiens à notre égard. Il y a ceux qui croient qu’ils déménageront les musées. Berthelot a peur qu’ils emportent le matériel de notre industrie. Ce dire conduit, je ne sais par quel chemin, la conversation à une grande discussion sur les matières colorantes, et sur le rose turc, d’où elle revient au point de départ. Nefftzer, contrairement à tout le monde, prétend que les Prussiens voudront nous étonner par leur générosité, leur magnanimité. Amen !

En sortant de chez Brébant, sur le boulevard, le mot capitulation, qu’il eût peut-être été dangereux de prononcer il y a quelques jours, est dans toutes les bouches.

Mercredi 25 janvier. — Plus rien de ce ressort, de cette agitation fébrile qu’avaient, ces jours-ci, les allants et les venants. Une population, lasse et battue de l’oiseau, qui se traîne sous un ciel gris, où tombe, de seconde en seconde, un lourd flocon de neige.

Il n’y a plus de place pour les absurdités de l’espérance.

Des queues s’allongent à la porte des marchands, de la seule chose qui reste à manger, à la porte des chocolatiers. Et l’on voit des soldats, tout glorieux d’avoir conquis une livre de chocolat.

Jeudi 26 janvier. — Ça se rapproche. De nouvelles batteries semblent démasquées. Il éclate des obus, à toute minute, sur la voie du chemin de fer, et notre boulevard Montmorency est traversé par des gens marchant à quatre pattes.

On assiste chez tous, à l’opération d’esprit douloureuse, qui amène la pensée à la honte d’une capitulation. Cependant il est des énergies féminines qui résistent encore. On parlait de pauvres femmes qui, ce matin même, criaient aux queues des boulangers : « Qu’on diminue encore notre ration, nous sommes prêtes à tout souffrir, mais qu’on ne capitule pas ! »

Vendredi 27 janvier. — Je vais ce matin à l’enterrement de Regnault.

Il y a une foule énorme. On pleure, sur ce jeune cadavre de talent, l’enterrement de la France. C’est horrible, cette égalité devant la mort brutale du canon ou du fusil, qui frappe le génie ou l’imbécillité, l’existence précieuse comme l’existence inutile.

J’avais rêvé de faire faire par lui un portrait de mon frère, dans le format du portrait en pied de la comtesse de Nils Barck. Mon frère ne revivra pas par ce talent de coloriste, dont j’entends le De Profundis, dans une sonnerie de clairon et un roulement de tambour. J’ai vu passer derrière sa bière une jeune fille, ainsi qu’une ombre, en habit de veuve. On m’a dit que c’était sa fiancée.

J’entre, en sortant de là, dans la boutique de Goupil, où est exposée, non encore encadrée, une aquarelle du mort, vous montrant le Maroc comme dans une vision des Mille et une Nuits.

Le feu a cessé. Je vais faire un tour aux environs d’Auteuil.

Une femme crie à un voisin : « Nous sommes encore dans la cave, mais nous allons remonter ! »

Des trous dans des toits, des écorniflures à des façades, mais vraiment bien peu de dégât matériel, causé par cet ouragan de fer qui nous a passé sur la tête. Seule, une langue de terre entre le viaduc et le cimetière d’Auteuil, toute trouée de grands trous de trois mètres, où les obus sont tombés si rapprochés qu’ils ont fait, sur une échelle géante, le travail régulier des trous faits par la commission des barricades, au Point-du-Jour.

Près la porte Michel-Ange, je monte sur le viaduc. Cent maisons brûlent à Saint-Cloud : le feu de joie que se payent les Prussiens pour leur triomphe ! Un soldat malade, accoudé au parapet, laisse échapper : « C’est pitié de voir cela ! »

Samedi 28 janvier. — Ils sont heureux les journalistes, qui se trouvent presque fiers de ce que la République a fait pour la défense nationale. Ils vous citent avec orgueil l’hommage rendu à notre héroïsme par les Prussiens, et espèrent presque que Trochu va être reconnu comme un grand homme de guerre.

Au milieu de l’aspect hilare du soldat, c’est beau le navrement qu’emporte sur toute sa personne, le marin qui passe, avec son paquet, sous le bras.

On ne tarit pas sur l’incapacité du gouvernement en général, l’on ne tarit pas sur l’inintelligence de chaque membre de ce gouvernement. Un convive de Brébant me racontait avoir entendu ceci de la bouche d’Emmanuel Arago : « Nous ménageons une jolie surprise aux Prussiens, ils ne s’y attendent guère, ils seront joliment attrapés quand ils voudront entrer à Paris. » Mon ami s’attendait à l’annonce de feu grégeois ou de quelque chose semblable. Non, il se trompait. Emmanuel, après avoir fait un moment désirer sa réponse, accoucha de cette phrase : « Les Prussiens ne trouveront pas de gouvernement avec lequel ils puissent traiter, car nous nous serons retirés ! »

Je parcours les quartiers bombardés : des balafres, des trous, mais sauf un pilier emporté au magasin de la BALAYEUSE, place Mouffetard, rien de bien effrayant. Une population qui se déterminerait à se terrer dans ses caves, pourrait très bien, et sans grand péril, supporter un mois de bombardement à toute volée. Dans ces quartiers, on rencontre des petites voitures à bras ramenant les mobiliers, et la circulation de la vie semble y renaître.

Un militaire, en manteau blanc, tendant un obus au conducteur de l’omnibus : « Prenez-moi cela, pendant que je monte, et faites attention… sacredié, faites attention ! »

Burty me confirme l’affiche mystique de Trochu, dont on avait parlé au dîner de Brébant : la célébration, par ordre, d’une neuvaine à la Vierge, que devait suivre un miracle. Est-ce ironique, si c’est vrai que la France avait remis son salut entre les mains d’un homme, dont la place était aux Petites-Maisons ?

Dimanche 29 janvier. — Les mobiles rentrent et passent sous les fenêtres, engueulés par les gardes nationaux répandus sur le boulevard.

En allant voir la batterie de marine du Point-du-Jour, j’entre dans le jardin de Gavarni, que je trouve éventré par des tranchées, percées de trous ronds, au fond desquels sont enfouis des obus qui n’ont pas éclaté. Un garde national, armé d’un pic et escorté de sa femme, ployant sous le poids d’un grand sac, déterre un obus, qui a disparu dans la terre gelée. Pauvre jardin ! Le chalet du marchand de tripes a son toit percé d’un obus, qui semble avoir mis intérieurement en capilolade la fragile construction. Le petit vallon vert montre ses derniers sapins couchés sur le flanc, et sa voûte enguirlandée de lierre, — son salon des fraîcheurs, ainsi que l’appelait Gavarni, a été converti en casemate, d’où sort un tuyau de poêle.

Je reprends la route de Versailles. Des maisons à jour. Au n° 222, un obus traversant la boutique d’un nommé Praisidial — un joli nom de révolutionnaire, au théâtre — a éclaté dans une pièce où l’on vous montre l’endroit où il a coupé la tête d’un homme, comme avec un couteau. En face, sur une maison croulée à terre, un toit s’est abaissé, tout semblable à une toile goudronnée, jetée sur un entresol qu’on bâtit.

Mais rien n’est comparable, comme destruction, à ce coin du chemin de ronde, qui porte le nom de boulevard Murat. Là ce ne sont plus des maisons. Ce sont des pans de mur, des morceaux de façade, où colle encore un bout d’escalier, des débris, où reste, on ne sait comment, suspendue en l’air, une fenêtre sans carreaux, des éboulements informes de brique, de moellons, d’ardoises : de la bouillie de maisons, fouettée au milieu d’une grande tache de sang, autour d’un paquet de cheveux, — le sang d’un mobile, qui avait mis, là, culotte bas.

Lundi 30 janvier. — Oh ! la dure extrémité, que cette capitulation transformant la prochaine assemblée en ces bourgeois de Calais, qui, la corde au cou, ont été subir les conditions d’Edouard VI. Mais ce qui m’indigne le plus, c’est le jésuitisme de ces gouvernants, qui, pour avoir obtenu le mot de convention au lieu de capitulation, en face de ce traité déshonorant, espèrent, comme de sinistres fourbes, cacher à la France toute l’étendue de ses malheurs et de sa honte. Bourbaki laissé en dehors de l’armistice, qui est un armistice général ! La convention des lettres décachetées ! Et tout le honteux secret de ce que les négociateurs nous cachent, nous dérobent encore, et que peu à peu l’avenir nous dévoilera ! Ah ! une main française a-t-elle pu signer cela !

Que vraiment ils soient fiers d’avoir été les geôliers et les nourrisseurs de leur armée, cela est trop bête ! Ils n’ont donc pas compris que cette apparente mansuétude était un piège de Bismarck ! Enfermer dans Paris cent mille hommes indisciplinés et démoralisés par leurs défaites, en ces jours de famine, qui vont précéder le ravitaillement, n’est-ce point enfermer la rébellion, l’émeute, le pillage ? N’est-ce pas se donner presque certainement un prétexte pour entrer à Paris ?

Dans un journal qui contient la capitulation, je lis l’intronisation du roi Guillaume, comme Empereur d’Allemagne à Versailles, dans la Galerie des glaces, à la barbe du Louis XIV de pierre, qui est dans la cour. Ça, là… c’est bien la fin des grandeurs de la France.

Mardi 31 janvier. — Ce soir, je dînais au restaurant, à côté d’un avocat à la cour de cassation, M. P… Je lui disais qu’il serait bien heureux que la prochaine assemblée se rationnât d’avocats, de marchands de verbe et de mots creux. J’ajoutais que, pour mon compte, j’étais persuadé que si la France pouvait se priver d’éloquence parlementaire, pendant une vingtaine d’années, la France se sauverait, mais que c’était là la condition sine quâ non de son salut.

Tout avocat qu’il était, mon interlocuteur partageait mon avis, et partait de là pour me signaler le chapardage — c’était le mot dont il se servait — le chapardage de toute la basse gent du palais. Il me montrait tous les avocats de deux sous, tous les avocats sans cause, tous les avocats sans talent et sans honorabilité, aidés, poussés par Crémieux, dans la curée des places de la haute administration.

Et dans le moment où la pensée de la France était, tout entière, tournée contre les Prussiens, dans ce moment même — ah ! je n’oublierai jamais le tableau qu’il me faisait de ce cabinet, occupé seulement et uniquement de destitutions, de ce cabinet où la porte, à tout moment violemment poussée, livrait passage à un intrus, qui, sans dire gare ni bonjour, jetait à pleine gueule : « Crémieux, délivre-nous de Robinet, de Chabouillot… nous n’en voulons plus. » Et après cet intrus, un autre intrus, demandant la démission d’un autre procureur impérial, aussitôt obtenue de la bienveillance gâteuse du ministre.

La jolie scène de comédie, que cette scène qu’il me racontait, et où il avait été acteur. M. P… avait un beau-frère, procureur impérial à Blois. La sœur de M. P…, qui tenait à la position de son mari, lui écrivait, lui demandant d’user de son influence, de ses relations avec les hommes du gouvernement, pour le faire maintenir. Il était contraire à la démarche, pensant qu’une destitution serait plus tard un titre pour son beau-frère ; cependant, sur l’insistance de sa sœur, il se décidait à aller trouver Crémieux.

Il lui expose la chose, les désirs de sa sœur, et fait appel à la bienveillance que le ministre lui a toujours témoignée. Le ministre ne le laisse pas finir, lui dit : « Mon cher enfant, vous savez combien je vous aime ! » et là-dessus, il l’embrasse. Crémieux, pendant son ministère, a toujours embrassé tout le monde. « Il suffit, continue-t-il, que vous manifestiez ce désir, votre beau-frère ne sera pas destitué, vous pouvez être tranquille. » Sur cette assurance, M. P… gagne la porte. Crémieux le rappelle :

— « Vous dites que votre beau-frère s’appelle P…, qu’il est à Blois.

— Parfaitement.

— Eh bien ! je vous promets qu’il ne sera pas destitué aujourd’hui, mais dans quelques jours, je ne suis pas sûr que ça n’arrive pas. Tenez, il y a peut-être un moyen d’arranger cela. Qu’est-ce que désire votre beau-frère ?

— Mais, il a sa famille, ses intérêts à Orléans. Il y a une place de conseiller vacante, je crois que cette nomination le rendrait très heureux.

— Très bien, très bien ! reprend Crémieux, je vais le destituer à Blois, et du même coup le nommer à Orléans, et l’ayant ainsi nommé moi-même, vous concevez, je ne pourrai plus le destituer. »

On demande le chef du cabinet : — « Préparez la nomination de P… à Orléans. — Mais, monsieur le ministre, le mouvement est fait. — Ah ! c’est très contrariant, très contrariant… ça ne fait rien… j’ai un autre mouvement en tête, je vais arranger les choses de manière à ce que vous soyez contents, tous les deux. Je vous ferai écrire demain ou après demain : regardez la chose comme faite. »

Là-dessus réembrassade.

Et la chose se termina par la destitution pure et simple du beau-frère, avec toutefois une lettre de regret du ministre, obligé de se rendre aux vœux de la population blésoise.

Ce qui a amené l’anéantissement de l’armée, est en train de tuer la société française. C’est l’indiscipline. Le régime républicain est-il capable de lui rendre cette discipline, sans laquelle les sociétés ne peuvent vivre ? Et cependant il serait désirable de garder cette enseigne : LA RÉPUBLIQUE, et de grouper sous ce nom les capacités de tous les partis, noyant dans leur tout l’infini rien du parti républicain.

Mardi 7 février. — Un curieux défilé, que celui de tous les gens, hommes et femmes, revenant du pont de Neuilly. Tout le monde est bardé de sacs, de nécessaires, de poches gonflées de quelque chose qui se mange.

Des bourgeois portent sur l’épaule cinq à six poulets, faisant contrepoids à deux ou trois lapins. J’aperçois une élégante petite femme, rapportant des pommes de terre, dans un mouchoir de dentelle. Et rien n’est plus éloquent que le bonheur, la tendresse, dirai-je presque, avec laquelle des gens tiennent, dans leurs bras, des pains de quatre livres, ces beaux pains blancs, dont Paris a été privé si longtemps.

Ce soir, chez Brébant, la conversation abandonne la politique pour aller à l’art, et Renan part de là, pour trouver la place Saint-Marc une horreur. Comme Gautier, et nous tous, nous nous récrions, Renan proclame que l’art doit se juger avec l’élément rationnel, qu’il n’y a pas besoin d’autre chose, et le voici délirant publiquement. Ah ! la drolatique cervelle, quand elle émet des idées sur les choses qu’elle ne connaît pas !.

Tout en aimant beaucoup l’homme, impatienté par ce blasphème, je l’interromps soudain, et lui demande, à brûle-pourpoint, la couleur du papier de son salon. L’apostrophe le trouble, le démonte, il ne peut répondre… Et je persiste à croire que pour parler art, il est nécessaire de connaître les couleurs des murs, entre lesquels on vit tous les jours, et que les yeux sont encore de meilleurs instruments de perception artistique que « l’élément rationnel ».

Tous ces jours-ci, pris d’une espèce de rage contre mon pays, contre ce gouvernement, je m’enferme, je me claustre dans mon jardin, tâchant de tuer ma pensée, mes souvenirs, mes appréhensions de l’avenir dans un travail abêtissant — ne lisant plus de journaux, et fuyant les gens à renseignements.

Un écœurant spectacle, que ce Paris avec tous ces mobiles, qui y traînent leur oisiveté et leur dépaysement, semblables à ces bestiaux stupides et effarés, qu’on voyait errer, au commencement de la guerre, dans le bois de Boulogne : plus écœurant encore, le spectacle de ces officiers gandins, garnissant les tables des cafés des boulevards, tout occupés de la canne, achetée le matin, pour parader sur l’asphalte.

Ces uniformes si peu héroïques se font trop voir, ils manquent de discrétion.

Samedi 11 février. — Paris commence à avoir de la viande et des choses à manger, seulement les Parisiens manquent complètement de charbon, pour les faire cuire.

Dimanche 12 février. — Je monte chez Théophile Gautier, qui s’est réfugié de Neuilly, à Paris, rue de Beaune, au cinquième, dans un logement d’ouvrier.

Je traverse une petite pièce, où je trouve assises sur le rebord de la fenêtre, ses deux sœurs, dans de misérables robes, avec leurs couettes de cheveux blancs, sous une fanchon faite d’un madras.

La mansarde, où se tient Théo, et qu’il remplit tout entière de la fumée de son cigare, tant elle est petite et basse, contient un lit de fer, un vieux fauteuil en bois de chêne, une chaise de paille, sur laquelle passent et s’étirent des chats maigres, des chats de famine, des ombres de chats. Deux ou trois esquisses se voient accrochées de travers aux murs, et une trentaine de volumes sont culbutés sur des planches en bois blanc, posées à la hâte.

Théo est là, en bonnet rouge, à cornes vénitiennes, dans un veston de velours, autrefois fait pour la petite tenue de Saint-Gratien, mais aujourd’hui si taché, si graisseux, qu’il semble la veste d’un cuisinier napolitain. Et le maître opulent de l’écriture et du dire vous apparaît, comme un doge dans la débine, comme un pauvre et mélancolique Marino Faliero, joué au théâtre Saint-Marcel.

Pendant qu’il parlait, qu’il parlait, comme devait parler Rabelais, je songeais à l’injustice de la rémunération dans l’art. Je pensais au somptueux et abominable mobilier de Ponson du Terrail, que j’avais vu déménager ce matin, de la rue Vivienne, par suite du décès de ce gagneur de 70 000 francs par an, dans un endroit quelconque, durant le siège.

Jeudi 23 février. — Bien des mois se sont passés, sans que mes doigts aient dérangé de sa case, un bouquin des quais. Ces jours-ci, pour la première fois, j’ai acheté un volume avec l’intention, et je crois, la force d’intention nécessaire pour le lire.

Vendredi 24 février. — Aujourd’hui m’est revenu comme un goût de littérature. J’ai été mordu, ce matin, de l’envie d’écrire : LA FILLE ÉLISA, ce livre que nous devions écrire, lui et moi, après MADAME GERVAISAIS. J’ai jeté quatre ou cinq lignes sur un morceau de papier. Cela deviendra peut-être le premier chapitre.

Dimanche 26 février. — Pourquoi ces nuits tressautantes ? Pourquoi toujours ces douloureux cauchemars ? Pourquoi, dans mes rêves, toujours recommence la maladie de mon frère ? Recommencement impitoyable et tuant, qui, dans mon sommeil, s’accidente de toute l’horreur des cas, que nous avions lus ensemble, dans les traités de médecine, pour nos livres.

On annonce que les Prussiens nous occuperont demain. Demain nous aurons l’ennemi chez nous. Dieu préserve à jamais la France des traités diplomatiques, rédigés par des avocats.

Lundi 27 février. — Quelque chose de sombre, d’inquiet, est sur la physionomie parisienne ; on y sent la préoccupation anxieuse, douloureuse de l’occupation.

Sur la place de l’Hôtel-de-Ville, au fond, près la rivière, tambour en tête, et des bouquets d’immortelles à la boutonnière, défilent des gardes nationaux avinés qui saluent le vieux monument du cri : Vive la République !

La rue de Rivoli, une foire de tous les produits, imaginables, étalés sur le trottoir, pendant que les voitures de la mort et du ravitaillement se croisent sur la chaussée : — les corbillards et les camions de morue séchée.

Il y a une grande ironie, une ironie divine, qui semble se plaire à faire mentir les programmes humains. En ce temps de suffrage universel, de conduite des affaires et de gouvernement du pays par tous les citoyens, jamais, jamais, la volonté d’un seul, qu’il soit Fayre ou Thiers, n’aura disposé plus despotiquement des destinées de la France, et dans une ignorance plus entière de tous ses citoyens, sur tout ce qui se passe, sur tout ce qui se fait en leur nom.

Mardi 28 février. — Impossible de rendre la tristesse ambiante, qui vous entoure. Paris est sous la plus terrible des appréhensions, l’appréhension de l’inconnu.

Mes yeux aperçoivent des faces pâles dans des voitures d’ambulance : ce sont les blessés du pavillon de Flore, qu’on déménage à la hâte, pour que le Roi Guillaume puisse déjeuner aux Tuileries.

Sur la place Louis XV, les villes de France ont la figure voilée de crêpe. Ces femmes de pierre, avec la nuit de leur visage, dans le soleil et le clair jour, font une protestation étrange, lugubre, fantastiquement alarmante.

Mercredi 1er mars. — Maudit Auteuil ! Cette banlieue aura été privée de communication avec le reste de Paris, saccagée par les mobiles, affamée, bombardée, et elle aura encore la malechance de l’occupation prussienne.

Ce matin, Paris n’a plus sa grande voix bourdonnante, et le silence inquiétant des heures mauvaises est tel, que nous entendons sonner onze heures, à l’église de Boulogne.

L’horizon est comme vide, comme inhabité. On n’a encore vu que quelques ulhans, fouillant, avec toutes sortes de précautions, le bois de Boulogne.

Puis, dans ce grand silence de tout l’espace, commence à s’élever sourdement le bruit mat et lointain des tambours prussiens, qui se rapprochent. Je ne sais, mais ma porte s’ouvrant et donnant passage à ces Allemands, les maîtres de mon foyer pour quelques jours, cette perspective me fait souffrir, ainsi que d’un mal physique.

C’est maintenant comme un tonnerre, le roulement des voitures et des équipages militaires prussiens. De mon jardin, à travers la grille, j’aperçois deux casques dorés s’arrêter devant ma maison, et en la regardant, un moment hacher de la paille… ils passent.

Jamais les heures ne m’ont paru si longues, des heures où il est impossible de fixer sa pensée sur quoi que ce soit, des heures où il n’est pas possible de rester, une minute, en place. La retraite prussienne a sonné, et il n’est apparu encore aucun Prussien, — nous n’en aurons sans doute que demain.

Je me glisse, dans la nuit, à Auteuil, où il n’y a pas un vivant dans la rue, pas une lumière aux fenêtres, et par les rues à l’aspect morne, je vois passer des Bavarois, qui se promènent, quatre par quatre, mal à l’aise dans cette mort de la ville.

Jeudi 2 mars. — Il est neuf heures du matin et rien encore. J’ai en moi un singulier sentiment d’allègement. Nous échapperons peut-être aux Prussiens. Je descends au jardin. Il fait un beau ciel de printemps, plein d’un jeune soleil, et tout caquetant du gazouillement des oiseaux. La nature dont j’ai dit tant de mal, se venge, hélas ! cruellement de moi. Je suis pris, enlacé, abêti par elle. Mon jardin devient toute l’occupation, toute l’ambition de ma pensée.

Je veux tenter d’aller à Paris, et malgré mon désir de ne pas voir de Prussiens, je pousse jusqu’à Passy. A la Muette, à l’état-major du secteur, des sentinelles bavaroises. Dans la rue, des groupes calmes et non provocateurs de soldats, qui se promènent ou considèrent niaisement des manches sculptés de parapluie. Sur le pas de toutes les portes, un béret bavarois. En dépit d’une affiche jaune, invitant les boutiquiers à fermer, toutes les boutiques sont ouvertes. Et au milieu de bourgeois et d’ouvriers, regardant indifféremment l’étranger, seulement quelques vieilles femmes, dont l’exaltation se traduit par le courroux des yeux, et le marmottage d’injures, qu’elles crachent de leurs bouches édentées, en marchant.

On m’avait dit, lorsque je sortais de chez moi, que la paix était signée… qu’ils partaient aujourd’hui à midi. A Passy, on m’annonce que de nouveaux corps arrivent, et que les maisons d’Auteuil vont être occupées. Je retourne, et toute la journée j’attends, cruellement émotionné d’avoir mon foyer occupé par ces vainqueurs, chez lesquels mon père et mes oncles paternels et maternels ont si longtemps marqué le leur, à la craie.

Vendredi 3 mars. — Je suis réveillé par la musique, leur musique à eux. Un matin magnifique, avec ces beaux soleils indifférents aux catastrophes humaines, qu’elles s’appellent la victoire d’Austerlitz ou la prise de Paris. Un temps splendide, mais sous un ciel, tout plein de cris de corbeaux, qu’on n’entend jamais ici à cette époque, et qu’ils traînent à leur suite, comme les noirs convoyeurs de leurs armées. Ils s’en vont, ils nous quittent enfin !… On ne peut croire à sa délivrance, et sous le coup d’un hébétement brisé, l’on regarde les choses amies et chères de son foyer, non déménagées par l’Allemagne.

La délivrance m’est apparue, sous la forme de deux gendarmes, reprenant au galop, possession du boulevard Montmorency.

Les gens que je côtoie, marchent au petit pas, heureux et semblables à des convalescents, qui marchent pour la première fois.

Passy n’a gardé des traces de l’occupation que les inscriptions à la craie, indiquant, sur les portes cochères et les volets de boutiques, le nombre de soldats que les habitants ont été tenus de loger.

Les Champs-Elysées sont pleins d’un monde alerte et bavard, prenant l’air, sans témoigner s’apercevoir de la démolition vengeresse d’un café, resté ouvert aux Prussiens, toutes les nuits de leur occupation.

Dimanche 5 mars. — Sur toute la route de Boulogne à Saint-Cloud, les matelas que les mobiles ont bien voulu laisser aux habitants, prennent l’air par les fenêtres ouvertes. Saint-Cloud avec ses maisons écroulées, ses fenêtres noires de flammes de l’incendie, présente de loin l’aspect gris et fruste d’une carrière de pierre.

Les conditions de la paix me semblent si pesantes, si écrasantes, si mortelles à la France, que j’ai la terreur que la guerre ne recommence, avant que nous ne soyons prêts à la faire.

Vendredi 10 mars. — Un pamphlétaire scatologique aurait à fabriquer une spirituelle et féroce brochure, sous ce titre : LA M… ET LES PRUSSIENS. Ces dégoûtants vainqueurs ont embrené la France, avec tant de recherches, d’inventions, d’imaginations dans ce genre, qu’elles méritent vraiment une étude psychlogique, sur le goût de ces peuples pour la chose excrémentielle. N’ont-ils pas, chez un de mes amis, décroché le portrait de son père, ne lui ont-ils pas fait un trou à la place de la bouche… ! Vous devinez le reste.

Mercredi 15 mars. — J’allume une cigarette à LA CIVETTE. Un garçon de banque entre, et tend un billet à la dame du comptoir. Elle répond : Prisonnier en Allemagne.

En bouquinant chez Beauvais, je tombe sur Bocher, l’officier d’état-major, qui a fait avec Maherault le catalogue de l’œuvre de Gavarni. Il revient d’Allemagne, où il est prisonnier depuis le commencement de la campagne. Il me conte ceci, qu’il tient d’une de ses parentes, qui le tenait de la bouche même de l’archevêque de Reims. Le Roi-Empereur, arrivé à Reims, fut logé par l’archevêque dans la plus belle pièce de l’Archevêché, que le Roi ne trouva d’abord pas digne de sa grandeur. L’archevêque lui fit observer que c’était la chambre, où avait couché Charles X, quand il était venu se faire sacrer. Sur cette affirmation, le Roi se décida à l’occuper, et voici la carte de visite qu’il y laissa. Le lendemain, le Roi-Caporal chia dans l’encoignure de la croisée, et se torcha le derrière avec les rideaux.

Vendredi 17 mars. — Saint-Cloud n’existe plus. C’est un champ de pierres, de moellons, de platras, d’où se lèvent sur des caves effondrées, des pans de murs calcinés, garnis encore, à des hauteurs inaccessibles, de fragments de mobiliers : ici c’est une niche de poêle, là un portrait au daguerréotype, plus loin une table des règles du billard avec les tableaux à marquer, plus loin encore, dans un placard, dont le vent bat la porte, un bidet égueulé.

Partout des maisons, aux fenêtres léchées de flammes, par le trou vide desquelles s’entrevoit le bleu du ciel. Sur l’emplacement du petit hôtel Saint-Nicolas, cet hôtel, où mon frère et moi avons passé huit gais jours avec Marie, une femme est assise dans la pose d’accablement d’une statue, qui pleure sur des ruines. De la gargote historique, où tout Paris a dîné, il ne reste guère qu’un bout de mur du rez-de-chaussée, sur lequel ne se lit plus, de l’enseigne écornée, que … DE LA TÊTE NOIRE.

La grande rue de Saint-Cloud, un sentier de décombres, entre deux rangées de maisons aux façades dégringolantes, et dont se détache, à tout moment, quelque pierre. On dirait qu’on marche dans la secousse d’un tremblement de terre.

Au milieu de ces restes croulants, et qui sentent encore le feu, en ces trous de portes et de fenêtres, étayés par de grands madriers, un misérable commerce renaissant. Ici, un débit où se voit attablée la chemise rouge d’un garibaldien ; là une mauvaise petite laiterie, où, au milieu des harengs saurs se dresse, sur le rebord de la fenêtre, un obus gigantesque. Sur des volets réduits en charbon, et où la trace du pétrole est encore visible, on lit écrit à la craie : Français, souvenez-vous ! Vengeance !

L’hôpital fondé par Marie-Antoinette n’a plus de toit. A côté, dans un pensionnat de jeunes demoiselles, les lits du dortoir, déjetés, disloqués, et recroquevillés par le feu, ressemblent à une broussaille de fer.

Tout en haut de Saint-Cloud, près de l’église, un vieillard, la tête nue, les cheveux blancs au vent, l’air délirant, crie à ceux qui passent : « Vous pouvez dire, que c’est les Prussiens qui ont mis le feu avec de l’huile de pétrole et des torches… Ah ! ce n’est pas à moi qu’on peut dire non ! »

Le palais, avec ses pauvres statues de femmes qui ont servi de cible, ses pauvres femmes blessées aux seins par les balles prussiennes, n’est plus que la façade meurtrie d’une ruine : une ruine à conserver, comme l’Allemagne a conservé Heidelberg, une ruine à entourer de lierre et de plantes grimpantes, montant le long de ses pilastres, de ses bas-reliefs, de ses marbres recuits et éclatés, — une ruine dont la vue et la légende entretiendront, comme la ruine du Palatinat, la juste haine et le désir enragé de la vengeance.

Samedi 18 mars. — Ce matin, la porteuse de pain annonce qu’on se bat à Montmartre.

Je sors et ne rencontre qu’une indifférence singulière pour ce qui se passe là-bas. La population en a tant vu depuis six mois, que rien ne semble plus l’émouvoir.

J’arrive à la gare d’Orléans, où est déposé le corps du fils Hugo. Le vieux Hugo reçoit dans le cabinet du chef de gare. Il me dit : « Vous avez été frappé, moi aussi… mais moi, ce n’est pas ordinaire, deux coups de foudre dans une seule vie ! »

Et le convoi se met en marche. Une foule étrange, dans laquelle je reconnais à peine deux ou trois hommes de lettres, mais où il y a un grand nombre de chapeaux mous, au milieu desquels s’infiltrent, à mesure qu’on avance et qu’on traverse les quartiers à cabarets, des soulards, qui prennent la queue en titubant. La tête blanche de Hugo, dans un capuchon, domine derrière le cercueil ce monde mêlé, semblable à une tête de moine batailleur du temps de la Ligue.

Tout autour de moi, on parle de provocation, on plaisante Thiers, et Burty m’agace horriblement avec ses ricanements et son apparente incompréhension du mouvement révolutionnaire, qui se prépare autour de nous. Je suis très triste et plein des plus douloureux pressentiments.

Les gardes nationaux armés, parmi lesquels le convoi s’ouvre un chemin, présentent les armes à Hugo, et nous arrivons au cimetière.

La bière ne peut entrer dans le caveau… Vacquerie prononce un long discours.

Nous revenons. L’insurrection triomphante prend possession de Paris. Les gardes nationaux foisonnent, et partout s’élèvent des barricades, couronnées de méchants gamins. Les voitures ne circulent plus. Les boutiques se ferment.

La curiosité me mène à l’Hôtel de Ville, où, sur la place et au milieu de petits groupes, des orateurs parlent de mettre à mort les traîtres. Au loin, sur les quais, dans un brouillard de poussière, des charges inoffensives de municipaux, pendant que des gardes nationaux chargent leurs fusils, rue de Rivoli, et que des voyous donnent l’assaut, avec des cris, des huées, des pierres, aux deux casernes derrière l’Hôtel de Ville.

En revenant, sur les trottoirs, des badauds causant de la fusillade de Clément Thomas et de Lecomte.

Dimanche 19 mars. — Les journaux de ce matin confirment la fusillade de Clément Thomas et du général Lecomte.

Un sentiment de fatigue d’être Français, et le désir vague d’aller chercher une patrie, là, où l’artiste ait sa pensée tranquille, et non à tout moment troublée par les stupides agitations, les convulsions bêtes d’une tourbe destructive.

En chemin de fer, on dit, autour de moi, l’armée en pleine retraite sur Versailles, et Paris au pouvoir de l’insurrection.

Rue Caumartin, Nefftzer, auquel je demande quel est le nouveau gouvernement, me jette de sa grosse face, que semblent réjouir nos désastres : « Vous avez Assi ! »

Il y a de l’hébétement sur les physionomies parisiennes, et de petites foules, le nez en l’air, regardent idiotement Montmartre et ses canons, par les percées des rues Lepeletier et Laffitte.

Victor Hugo que je rencontre, tenant son petit-fils à la main, est en train de dire à un ami : « Je crois qu’il sera prudent de songer à un petit ravitaillement. »

Enfin, au boulevard Montmartre, je trouve affichés les noms du nouveau gouvernement, des noms si inconnus, que cela ressemble à une mystification. Après le nom d’Assi, le nom le moins inconnu est celui de Lullier.

Cette affiche est pour moi la mort à jamais de la République. L’expérience de 1870, faite avec le dessus du panier, à été déplorable. Cette dernière, faite avec l’extrême dessous, sera la fin de cette forme de gouvernement. Bien décidément la République est une belle chimère de cervelles grandement pensantes, généreuses, désintéressées ; elle n’est pas praticable avec les mauvaises et les petites passions de la populace française. Chez elle : Liberté, Égalité, Fraternité, ne veulent dire qu’asservissement ou mort des classes supérieures.

Je tombe sur Berthelot, que les événements de ce temps ont affaissé, ont rendu comme bossu. Il m’entraîne au TEMPS, où, dans l’absence de la rédaction, nous nous désespérons sur cette France à l’agonie. Nous voyons presque dans ce qui se passe, dans les violences du jour, une chance donnée à l’extrême de ce qui triomphe aujourd’hui, une chance donnée au comte de Chambord. Berthelot craint, pour son compte, par là-dessus la famine. Il vient de traverser la Beauce, que le manque de chevaux a fait ensemencer d’orge.

Je prends ma course vers l’Hôtel de Ville. Un homme, une brochure à la main, crie : Trochu découvert et mis à nu. Un aboyeur de l’AVENIR NATIONAL vocifère : Arrestation du général Chanzy.

Le quai et les grandes rues qui mènent à l’Hôtel de Ville, sont fermés par des barricades, avec des cordons de gardes nationaux en avant. On est pris de dégoût, en voyant leurs faces stupides et abjectes ; où le triomphe et l’ivresse mettent une crapulerie rayonnante. A tout moment, on les voit, le képi de travers, ressortir de la porte entre-bâillée des boutiques de marchands de vin, les seules ouvertes aujourd’hui. Autour de ces barricades, un ramassis de Diogènes de carrefours, et de gras bourgeois, aux professions douteuses, fumant une pipe de terre, leurs épouses sous le bras.

Au campanile de l’Hôtel de Ville, un drapeau rouge, et au-dessous le grouillement d’une plèbe armée, derrière trois canons.

En revenant, je trouve une indifférence ahurie, quelquefois une ironie triste, le plus souvent un consternement, au-dessus duquel se lèvent les bras désespérés de vieux messieurs, avec un regard prudemment circulaire autour d’eux.

Lundi 20 mars. — Trois heures du matin. Je suis réveillé par le tocsin, le tintement lugubre, que j’ai entendu dans les nuits de juin 1848. La grande lamentation du bourdon de Notre-Dame plane sur les sonneries de toutes les cloches de la ville, dominant le bruit de la générale, dominant les clameurs humaines qui semblent appeler aux armes.

Quel renversement de toute prévision humaine ! Et comme Dieu semble rire et se moquer, dans sa grande barbe blanche de vieux sceptique, des opérations de la logique d’ici-bas ! Comment s’est-il fait que les bataillons de Belleville, si mous devant l’ennemi, si mous devant les bataillons de l’ordre du 30 octobre, ont-ils pu s’emparer de Paris ? Comment la garde nationale de la bourgeoisie, si décidée à se battre, il y a quelques jours, s’est-elle dissoute, sans tirer un coup de fusil ? Tout, dans ces jours, semble arriver à plaisir pour montrer le néant de l’expérience humaine. Les conséquences des choses et des événements mentent. Enfin, pour le moment, la France et Paris sont sous la main et la coupe de la populace, qui nous a donné un gouvernement, uniquement fabriqué avec ses hommes. Combien cela durera-t-il ? On ne sait. L’invraisemblable règne.

Il y a au chemin de fer beaucoup de partants pour la province, et la rue du Havre est pleine de bagages, apportés par des voitures à bras, à défaut de chevaux.

De temps en temps, passe un officier d’état-major fantaisiste du nouveau gouvernement, emporté par le galop de son cheval, dans une vareuse rouge, qui fait retourner les passants. Et les cohortes de Belleville, en face de Tortoni, foulent notre boulevard, passant au milieu d’un étonnement un peu narquois, qui semble les gêner et leur faire regarder, de leurs yeux vainqueurs, le bout de leurs souliers, aux chaussettes rares.

Vraiment oui, il semble que ce qui est, en dépit de la blancheur gouvernementale des affiches l’attestant sur tous les murs, n’est pas arrivé. Et tout éveillé, l’on marche avec le sentiment d’un dormeur en proie à un mauvais rêve, et qui sent qu’il rêve.

Mardi 21 mars. — A tout moment le battement précipité du rappel. L’aspect des groupes a changé ! L’irritation fermente. La parole s’exalte, les coups de fusil sont proches. Les bataillons bellevillais commencent à être engueulés sur le boulevard. On est entouré comme du clapotement d’une grande mer soulevée, qui va se déchaîner dans une tempête.

D’une fenêtre, je vois le passage d’une imposante manifestation, précédée d’un drapeau portant : Vive la République ! Les Hommes d’ordre.

Dîner chez Brébant. Quelqu’un raconte quelque chose de bien caractéristique, à l’endroit du nouveau gouvernement. Après la destruction des dossiers de la police, la première occupation de ces messieurs a été d’anéantir le registre de l’inscription des filles.

Saint-Victor donne les bribes d’une conversation d’Ernest Picard. Le spirituel avocat aurait ainsi fait le portrait de Trochu : « Il est honnête et faux ! » Sur Gambetta, il aurait conté cette anecdote, joliment imaginée, si elle n’est pas vraie. L’ancien habitué du café de Madrid, en nommant à des emplois, près de sa personne, Pipe-en-Bois et les autres, en s’entourant de tout son personnel de videurs de chopes, ne se trouvait pas encore satisfait. Le café de Madrid n’était pas, pour le dictateur, complètement réalisé à Bordeaux. Il faisait alors venir le garçon de café qui servait sa table, et l’élevait à la dignité d’huissier de son cabinet, avec la chaîne d’acier au cou.

De ces anecdotes, la conversation s’envole bientôt plus haut. C’est à la fois merveilleux et triste, le despotisme qu’exerce sur la pensée de Renan tout ce qui se dit, s’écrit, s’imprime en Allemagne. J’entends, aujourd’hui, ce juste adoptant la criminelle formule de Bismarck : La force prime le droit ; je l’entends déclarer que les nations et les individus qui ne peuvent pas défendre leurs propriétés, ne sont pas dignes de les conserver.

Comme je me révolte, il me répond que ça a été, tout le temps, la loi et le droit. Seul le christianisme, il est forcé de l’avouer, a cherché une atténuation de cette doctrine, avec sa protection du faible, du pauvre homme. Et après une verbeuse dissertation, sur les livres de Job, d’Esther, de Judith, des Machabées, sur les facultés d’assimilation des races judaïques, sur la philosophie de Spinoza, il revient au Christ, qu’il déclare un plagiaire, et n’ayant d’original et de bien à lui, que le sentiment. Et à l’appui de sa thèse, il cite les paroles que prononçait Isaïe, huit cents ans avant le Christ : « Que me font vos sacrifices !… Améliorez-vous ! », — le thème paraphrasé par Racine, dans ATHALIE.

J’écoute tout cela, un peu en l’air, l’oreille au bruit de la rue qui monte, et que n’entendent pas les controversistes bibliques.

Pendant ce, le tumulte redouble, la foule devient plus grondante et plus menaçante, les gardes nationaux de la mairie Drouot sont assaillis de sifflets et de huées. Tout à coup, deux coups de fusil partent. Je suis bousculé dans une foule, qui m’emporte dans sa terreur, et le cri : Aux armes ! retentit sur tout le boulevard.

Mercredi 22 mars. — Toute la matinée, canonnade incessante et redoublée. Vers une heure, silence de l’air, dans lequel montent aussitôt le chant des coqs et le bruit des industries de fer. Je ne sais ce que c’est que cette canonnade, et n’ai point le courage d’aller aux renseignements. Bon ! j’en suis pour mon émotion, toute cette terrible canonnade est la célébration par les Prussiens d’un anniversaire. Je respire.

Et en ce moment même, Pélagie rentre de Paris, et m’annonce qu’on s’y bat. Le rappel, un rappel furieux, toute la fin de la journée. Le soir, pas de journaux. Je vais à Passy, aux nouvelles. Passy a l’aspect d’une sous-préfecture, à cent lieues de Paris, dans l’émotion d’une révolution de la capitale, dont elle ne sait rien.

Je pousse au Trocadéro. Là, un monsieur désignant, dans la nuit, trois silhouettes lointaines, me dit que l’un de ces hommes l’a pris par la main, et a cherché à l’entraîner : « Vous concevez, me dit-il, ce sont de mauvais soldats débandés, ils savent qu’il n’y a plus de punition, ils sont capables de vous assommer pour attraper quelque chose. »

Je retourne à Passy, où retentit l’appel prolongé du clairon avec le tapotement pressé de la générale. Un jeune homme raconte, dans un groupe, qu’à la place de la Concorde, les bataillons du Comité ont tiré sur une manifestation de l’Ordre, sans armes, qu’il y a une dizaine de tués et de blessés, qu’il a relevé lui-même de Pène, blessé à la cuisse.

Jeudi 23 mars. — La générale, toute la journée. Je trouve le second arrondissement en armes. Chaque rue est gardée par les hommes du quartier. Le chef d’une forte reconnaissance qui va prendre position, place de la Bourse, jette en passant : « Nous venons de désarmer un poste. »

J’entre un moment chez Burty. Un officier de garde nationale examine l’appartement, le balcon dominant le boulevard. Il demande qu’on laisse ouvertes toutes les portes de l’appartement, pour qu’à la première apparition de l’armée du Comité, des hommes puissent y prendre position. Je regarde mes meubles de marqueterie, mes bibelots, mes porcelaines, mes livres qui se trouvent à demi mis en place, à demi étalés à terre, et je pense qu’ils vont passer un mauvais quart d’heure, à l’assaut de la maison.

A la gare Saint-Lazare, une garde nationale effarée me ferme sur le nez une barrière en bois, et me crie que le chemin de fer ne va plus.

Vendredi 24 mars. — En dépit des barricades que je vois faire et perfectionner, place Vendôme, un apaisement, une détente. Il ne faut qu’un coup de fusil pour tout changer, mais à l’heure qu’il est, la situation perd de sa gravité par le fait que les uns ne sont pas fixés sur ce qu’ils veulent obtenir, les autres sur ce qu’ils veulent accorder.

Lundi 27 mars. — Ces jours-ci, j’ai eu, croyant à tout jamais en être débarrassé, une crise de foie qui a duré quatorze heures. Quatorze heures à me tortiller comme un ver coupé. Je crois que, de ma vie, je n’ai encore autant souffert. J’en sors brisé, avec la viduité de tête et la faiblesse d’un homme qui a fait une maladie de quinze jours. C’est la liquidation du siège et de ses suites. Fait curieux : cette maladie de foie qui a tué mon frère et qui me tuera sans doute, n’est pas du tout une maladie héréditaire, mais une acquisition de la littérature.

Mardi 28 mars. — Les journaux ne voient, dans ce qui se passe, qu’une question de décentralisation. Ce qui arrive est tout uniment la conquête de la France par la population ouvrière, et l’asservissement, sous son despotisme, du noble, du bourgeois, du paysan. Le gouvernement quitte les mains de ceux qui possèdent, pour aller aux mains de ceux qui ne possèdent pas, de ceux qui ont un intérêt matériel à la conservation de la société, à ceux qui sont complètement désintéressés d’ordre, de stabilité, de conservation.

Après tout, peut-être dans la grande loi du changement des choses d’ici-bas, pour les sociétés modernes, les ouvriers sont-ils, comme je l’ai déjà dit, dans IDÉES ET SENSATIONS, ce qu’ont été les barbares, pour les sociétés anciennes, de convulsifs agents de destruction et de dissolution.

Mercredi 29 mars. — L’atticisme d’Athènes et l’atticisme du grand siècle se révèlent, d’une manière bien ironique, en deux monuments littéraires contemporains, dans Aristophane et dans Molière. Chez Aristophane, le rire d’Athènes se gaudit de la m… du pet, des équivoques sur le c.., la q…, les c… Chez Molière, que la décence chrétienne prive des plaisanteries sur les parties génitales, le fin sourire de la France s’amuse superlativement de la perspective d’un trou de c.., dans lequel un apothicaire introduit une canule de seringue.

Les triomphes désastreux de la République tiennent à ceci, à ceci seul : c’est qu’à chacun de ces avènements, la République présente à la société rebellée et prête à en venir aux coups, un rideau de messieurs, presque lavés, presque peignés, presque costumés en gens du monde. Il est vrai que ces messieurs rassurants, ces messieurs du nouveau pouvoir, ne gardent le pouvoir que juste le temps nécessaire pour livrer la société, désarmée par leurs bonnes mines, leurs douces paroles et leurs blanches cravates, à la bêtise et à la férocité des gens groupés derrière eux. Alors, il se trouve que les hommes, pour lesquels les gens du premier plan ont obtenu de la conciliation idiote, de la sensiblerie humanitaire, avec le respect religieux de leur sale peau, ces hommes épargnés, pardonnés, amnistiés, ne parlent que de fusiller et de guillotiner.

Ces messieurs qui nous la font, avec des programmes à la Platon, des blagues philanthropiques, des thèses de gouvernement idéal : voilà le grand danger. Ça n’est pas Assi et consorts qui ont vaincu, ces jours-ci, c’est Louis Blanc et les maires capitulards, venant, au nom de la fraternité, faire tomber les chassepots des mains des bataillons de l’Ordre…

Jeudi 30 mars. — Il y a chez moi une faculté tyrannique : l’enfantement continu, perpétuel, d’une conception portant le cachet de ma personnalité. Si, comme dans ce moment-ci, ce n’est pas un livre que je roule dans ma tête, ma pensée s’amuse, jour et nuit, de la plantation d’un jardin, de la formation d’un coin de verdure et de feuillée particulier. A défaut de la création d’un jardin, ma cervelle s’occupera de la création d’une pièce, de l’arrangement et de l’ameublement d’une chambre, réalisés dans les conditions d’un idéal artistique, que d’autres achètent chez leur tapissier.

Et il en a été toujours ainsi, toute ma vie. Je me reposais de la composition d’un bouquin, par la composition originale d’une collection particulière, d’un meuble, d’une reliure.

Vendredi 31 mars. — Risum teneatis ! — Jules Vallès est ministre de l’instruction publique. Le bohème des brasseries occupe le fauteuil de Villemain. Et, il faut le dire cependant, dans la bande d’Assi, c’est l’homme qui a le plus de talent et le moins de méchanceté. Mais la France est classique de telle sorte que les théories littéraires de cet homme de lettres font déjà plus de mal au nouveau gouvernement, que les théories sociales de ses confrères. Un gouvernement, dont un membre a osé écrire qu’Homère était à mettre au rancart, et que le MISANTHROPE de Molière manquait de gaieté, apparaît au bourgeois, plus épouvantant, plus subversif, plus anti-social, que si ce gouvernement décrétait, le même jour, l’abolition de l’hérédité, et le remplacement du mariage par l’union libre.

Samedi 1er avril. — Quelque chose me révolte dans ce gouvernement de la violence et de toutes les extrémités : c’est sa débonnaire résignation au traité de paix, c’est sa lâche soumission aux conditions déshonorantes, c’est, le dirai-je, son amicalité presque, pour les Prussiens.

Les préliminaires de la paix, voilà le seul fait accompli trouvant grâce devant ces hommes, en train de jeter tout à bas, et cela, sans qu’une voix proteste. A Dieu ne plaise que je ne le demande, mais je m’étonne, et je ne puis comprendre, que dans ce moment d’effervescence, de bouillonnement, de furie, il n’y ait pas un peu de l’emportement des esprits, qui ne se tourne irraisonnablement contre les Allemands.

Je constate tristement, que dans les révolutions actuelles, le peuple ne se bat plus pour un mot, un drapeau, un principe, une foi quelconque, faisant de la mort des hommes un sacrifice désintéressé. Je constate que l’amour de la patrie est un sentiment démodé. Je constate que les générations contemporaines ne s’insurrectionnent que pour la satisfaction d’intérêts matériels tout bruts, et que la ripaille et la gogaille ont seules, aujourd’hui, la puissance de leur faire donner héroïquement leur sang.

Dimanche 2 avril. — Canonnade, vers les dix heures, dans la direction de Courbevoie. Bon, la guerre civile est commencée ! Ma foi, quand les choses en sont là, c’est préférable aux égorgements hypocrites… La canonnade s’éteint… Versailles est-il battu ?… Hélas ! si Versailles éprouve le plus petit échec, Versailles est perdu ! Quelqu’un qui vient me voir, me dit que d’après des paroles qu’il a saisies dans les groupes, il craint une défaite.

Je pars de suite pour Paris. J’étudie la physionomie des gens, qui est comme le baromètre des événements dans les révolutions ; j’y trouve comme un contentement caché, une joie sournoise. Enfin un journal m’apprend que les Bellevillais ont été battus.

Un de mes amis, de couleur très rouge, voit dans ce qui se passe, une ère nouvelle. Moi j’en ai assez des ères nouvelles, dirigées et menées par des hommes, avec lesquels mon ami ne consentirait pas à monter une faction.

J’entends un jeune Bellevillais s’exclamer ainsi, en s’adressant à ses camarades : « C’est dégoûtant, dans les compagnies, c’est à celui qui mangera le plus et boira davantage ! »

Lundi 3 avril. — La canonnade comme au temps des Prussiens. La canonnade tonnant, au petit jour, au Mont-Valérien, puis s’étendant dans la journée autour de Meudon, où Versailles a placé ses canons, dans les travaux de fortifications des Prussiens. Un tir incessant, dont la fumée se rabattant sur les maisons de la plaine, et les montrant toutes grises, fait du coteau, dans l’indécision et le vague, comme l’étagement d’une ville d’ardoise, d’où s’élanceraient des feux et des détonations de cratères…

Au milieu de cette rage de l’artillerie, l’habitude est tellement prise de vivre au bruit du canon, parmi les crachats de la fonte, et chacun a fait conquête d’une telle insouciance, que je vois des jardiniers gazonner tranquillement, à côté d’ouvriers reposant des grillages, avec la quiétude des printemps passés.

C’est insupportable, cette incertitude, devant une action que vous avez sous les yeux, que vous suivez avec une longue-vue, et dont vous ne pouvez vous rendre compte.

La réquisition est en train de passer des caisses publiques aux caisses des marchands. Cela a commencé hier à Passy.

Dehors, sur mon chemin, un tel abandon heureux des allants et des venants, qu’on doute de tout ce canon entendu… Devant la Manutention, je vois rentrer le 181e bataillon de la garde nationale. Les hommes sont pâles, sérieux.

On ne sait rien, à Paris, de l’issue de la journée. Les connaissances, les groupes, les journaux sont dans l’ignorance de la vérité. Soudain, le boulevard retentit de cette nouvelle à sensation, jetée à tous les échos de Paris, par les aboyeurs du « JOURNAL DE LA MONTAGNE » : Prise du Mont-Valérien. Je flaire un canard, et une manœuvre, pour décider les indécis à aller se faire tuer.

Mardi 4 avril. — Je me réveille tout triste. L’horizon est muet. Est-ce que Versailles serait battu, et serions-nous à la discrétion des hommes de la Commune ? Heureusement que j’entends bientôt un bruit de mitrailleuses, bruit lointain, si lointain, que je ne sais pas bien si ce n’est pas un charroiement de rails de chemins de fer. Ce bruit devient plus distinct, et c’est bien vite comme un déchaînement du pétillement homicide.

Sur le boulevard, la soûlerie des gardes nationaux devient agressive aux passants.

Pourquoi, dans les guerres civiles, les courages grandissent-ils, et pourquoi des gens qui n’auraient pas tenu devant les Prussiens, se font-ils tuer héroïquement par leurs concitoyens ?

Toute la journée le bruit de ces mécaniques de mort qui, par moment, semblent avoir des colères humaines.

Les omnibus ont retourné en dedans le rouge de leurs lanternes, pour n’être pas happés au passage, dans les environs de la Manutention.

Mercredi 5 avril. — D’après le dire des journaux de ce matin, le gouvernement du Comité semble à sa fin, et cependant la canonnade dure toute la journée autour du fort d’Issy, dont on aperçoit, flottant au vent, le grand drapeau rouge.

La menace de faire marcher de force contre Versailles, les bataillons favorables à l’Assemblée de Versailles, fait sauver, d’ici, les quelques bourgeois valides, qui y sont encore.

Vraiment, si les Prussiens n’étaient pas à la cantonade, il serait désirable que l’expérience du gouvernement du Comité fût complète. Oui, il serait désirable qu’il eût deux ou trois mois de victoire, pendant lesquels il aurait le loisir d’appliquer son programme secret, et de réaliser tout ce qu’il a d’anarchique et d’antisocial dans le ventre. A ce prix est peut-être le salut de la France. Cela seul donnerait à la génération actuelle l’audace de détruire le suffrage universel et la liberté de la Presse : deux suppressions déclarées impossibles par le bon sens de la médiocratie. Oui, la liberté de la Presse, car je n’ai pas plus de respect pour cette puissance sacro-sainte que n’en eurent Balzac et Gavarni. Pour moi, le journal politique n’est qu’un instrument de mensonges et d’excitation ; pour moi, le journal littéraire, le petit journal, ainsi que j’ai cherché à le démontrer dans les HOMMES DE LETTRES, n’est qu’un instrument d’abaissement intellectuel. J’aurais, je ne le cache pas, quelque curiosité de voir pratiquer ce régime. Je ne prétends pas que la France serait à jamais sauvée de la démagogie, mais mon régime à reculons pourrait bien donner à la société plus d’années de paix que ne lui ont donné, depuis soixante-dix ans, les impuissants essais de conciliation entre l’autorité et la liberté.

Je lis aux rayons de la lune une affiche de cannibale, qui, parlant « des assassinats des bandits de Versailles », proclame une loi de représailles, annoncée dans cette ligne significative : « œil pour œil, dent pour dent. » Si Versailles ne se dépêche pas, nous verrons la rage de la défaite se tourner en massacres, fusillades et autres gentillesses de ces doux amis de l’humanité.

Jeudi 6 avril. — Un jeune garde national passe sur notre boulevard, pleurant, pleurant comme un enfant. Est-ce un père ? est-ce un frère qu’il pleure ?

Toute la matinée, canonnade autour d’Issy, autour de Neuilly. Feu foudroyant de canons, de mitrailleuses, de mousqueterie, un feu comme je n’en ai jamais entendu du temps des Prussiens.

Une douzaine de voitures d’ambulances remonte avec moi l’avenue des Champs-Elysées. A la barrière de l’Étoile, une foule énorme regarde trois batteries versaillaises établies au-dessus du pont de Neuilly, et tirant contre la barricade du pont et le rempart.

Des groupes d’ouvriers sont juchés sur deux guérites. Des jeunes filles se tiennent en équilibre sur les chaînes de fer, en s’appuyant sur une épaule amie. Des Anglaises sont debout dans des mylords, stationnant en avant de la barrière, au-dessus d’une multitude noire, sur laquelle s’élève, çà et là, le cuivre brillant d’une grande lunette.

C’est au fond une curiosité indifférente de tous : bourgeois et ouvriers, femmes du monde et du peuple. Par acquit de conscience, et comme dans le jeu d’un rôle, une de ces femmes laisse-t-elle échapper : « C’est bien triste ! » presque aussitôt cela dit, elle retrouve son petit rire fou, à propos de rien.

Dans le ciel brillant passent, à tire-d’aile, en coassant, des volées de corbeaux, que les coups de canon chassent de leur pâture !

Précédés d’un officier, le sabre au poing, dans les cris de Vive la République ! poussés par des artilleurs ivres, trois canons défilent au grand galop, et détournent, un moment, l’attention, braquée sur la route montante et la barricade éventrée. Les obus commencent à tomber sur le rempart, et, peu à peu, la foule recule devant les éclatements d’obus dans l’air, laissant longtemps, dans le bleu du ciel, un petit nuage immobile.

Versailles met de l’imprudence à ne pas frapper un grand coup. Les Parisiens, tenus dans l’ignorance de l’étendue de leurs défaites, par les mensonges officiels et semi-officiels, ne sont pas découragés. Ils commencent même, il faut l’avouer, à être pris par l’amusant de cette guerre ; derrière des remparts, comme à Issy, de cette guerre dans des maisons, comme à Neuilly.

Les aberrations et les inventions de la cervelle de cette plèbe armée dépassent tout ce qu’on peut imaginer. En veut-on un exemple ? Ce matin, un innocent communard disait dans la villa : « A Versailles, ils fusillent tous les gardes nationaux, mais aujourd’hui, on change notre costume, on va nous donner l’uniforme de la troupe, et alors si les Versaillais continuaient, les puissances étrangères interviendraient ! »

Une bonne affiche est celle qui met au compte de la société actuelle : la prostitution des femmes et l’inscription à la police des hommes. S’il y a des p… et même des mouchards, c’est la faute à la bourgeoisie !

Vendredi 7 avril. — La sixième journée, qu’on se canonne, qu’on se fusille, qu’on se tue.

A l’Arc de l’Étoile, toujours de la foule, des voitures d’ambulance, des estafettes galopantes, des bataillons de gardes nationaux se succédant au feu. La canonnade est incessante, et couvre d’obus Neuilly.

Dans un coin, des groupes de femmes immobiles et idiotisées, disant qu’elles attendent, là, leurs maris, qu’on a forcé de marcher. En tout ce bas monde, un sentiment irraisonné rend Versailles responsable de tout le mal qu’a fait le Comité, — un sentiment très difficile à détruire, et qui fait regarder les Versaillais comme des Prussiens.

On entoure des gardes nationaux isolés, qui rentrent. Un franc-tireur, à la figure énergique et noire de poudre, raconte, avec un navrement sauvage, que Neuilly est intenable sous les obus, tombant comme la grêle. Par le rideau entr’ouvert des voitures d’ambulance, je vois des têtes mortes ou vivantes de blessés, les yeux fixes.

Quatre ou cinq canons arrivent, et le rempart se met à répondre frénétiquement. Dans le soleil, et sur cette avenue qui semble, en sa montée toute droite, un praticable du vieux cirque de Franconi, au delà des bras levés de la porte du rempart, c’est un chaud brouillard sillonné d’éclairs, noyant, dans une vapeur azurée et mordorée, les arbres de l’avenue, les maisons des deux côtés, la barricade : un brouillard dans lequel s’étagent les bâtisses et la colonne de l’horizon, ainsi qu’apparaîtrait une Acropole. Un véritable effet d’apothéose, avec ces jeux de lumière, cette transfiguration lumineuse des choses, cette gloire du couchant, ce ciel d’or, tout craquant d’artifices.

Au milieu de ma contemplation : pif, paf, crac, c’est un obus qui frappe, au-dessus de nos têtes, la corniche de gauche de l’Arc de l’Étoile. A l’instant, tout le monde à plat ventre, pendant qu’un éclat rebondit à côté de moi, avec son vilain bruit sec. Là-dessus, tout le monde de se relever et de se sauver. J’en fais autant.

Une affiche annonce que tout citoyen qui ne se sera pas fait inscrire, dans les vingt-quatre heures, sur les registres de la garde nationale, sera désarmé et arrêté, s’il y a lieu. Cette loi, jointe à celle sur les propriétaires, me semble un joli préambule de la Terreur.

Quelqu’un vivant en contact avec les gouvernants de l’heure présente, et que je rencontre, me dit négligemment : « Il se pourrait bien que, cette nuit, on fusillât l’archevêque ! »

Samedi 10 avril. — Chez Voisin, je demande le plat du jour : « Il n’y en a pas, il n’y a plus personne à Paris, » me répond-on. Il ne dîne aujourd’hui qu’une vieille habituée, que j’y ai vue, pendant tout le temps du siège.

En sortant de là, je suis frappé du peu de monde qu’on rencontre. Paris a l’air d’une ville où il y a la peste. Il n’y a vraiment plus de matière masculine pour faire des groupes, et les quelques figures de jeunes gens qu’on rencontre, appartiennent à des étrangers.

Le seul mouvement, la seule vie de Paris : ce sont de petits déménagements, entre chien et loup, sur des voitures à bras, traînées par des gardes nationaux : les locataires démocrates se hâtant de profiter du décret de la Commune sur les loyers.

Pas de groupe sous le lampadaire de l’Opéra, pas de groupe au coin de la rue Drouot, je rencontre seulement quelques gens ramassés à l’entrée de la rue Montmartre.

Une chose curieuse dans les petits rassemblements, où je me fourre, on ne cause pas des événements de la journée, et je n’entends parler que du passé, du siège de Paris, des incidents de ce siège et de l’ineptie de la défense. L’on sent très bien que la principale force de l’insurrection vient, non de ce que Versailles fait de bête ou de maladroit, mais de ce qu’ont manqué d’entreprendre les Trochu et les Favre. Et la grande faute de Thiers, est d’avoir admis dans son ministère, les hommes dont l’incapacité semble au peuple une trahison.

Ce soir, sur le boulevard, les glapissements de la vente du SOIR, de LA COMMUNE, de LA SOCIALE, enfin de LA MONTAGNE, qui annonce la proclamation de la République en Russie.

A Auteuil, il y a en ce moment des gens qui achètent des cordes, pour se faire descendre, par les amis, le long des fortifications, et se sauver de la réquisition nationale.

Dimanche de Pâques, 9 avril. — Un sommeil, à tout moment, interrompu par des coups de canon.

Le concierge de la villa me prévient qu’on doit venir faire des visites domiciliaires, à midi. Il m’engage, si j’ai des armes, à les cacher. Ces messieurs prennent tout : armes de luxe, de collection. Il a vu emporter des arcs et des flèches de sauvages.

En allant à Paris, je vois passer, entre cinq gardes nationaux, un pauvre diable de savetier, que j’ai aperçu souvent travailler dans une échoppe, près du marché, et que, tout malade, on a fait lever de son lit. On l’entraîne au secteur. Sa femme le suit, en poussant des cris terribles. Pourquoi est-il arrêté ? on ne sait.

A onze heures, je suis seul, tout seul, dans la grande salle de Péters, où, symptôme de la terreur qui règne, les garçons ne parlent qu’à voix, tout à fait basse.

Chez Burty, je rencontre Bracquemond, que ses trente-huit ans mettent sous le coup de la loi de la garde nationale. Il sort pour aller demander à un ambulancier de ses amis, de le faire inscrire comme aide, et de lui permettre de coucher dans son baraquement, pour n’être pas pincé.

Burty et moi, nous l’accompagnons à l’ambulance, établie dans le jardin du concert Musard.

En entrant à l’ambulance, c’est le spectacle de blessés, se traînant avec des béquilles, un X en bandoulière, de blessés qu’on promène en petites voitures, de blessés parmi lesquels un adolescent, le bras en écharpe, tire le sabre avec un bâton.

Nous entrons dans une chambre de baraquement, où se trouve le pittoresque de la guerre, mêlé au désordre d’une chambre d’étudiant. Quatre ou cinq jeunes ambulanciers mangent dans des gamelles, au milieu de livres. L’ami de Bracquemond nous entraîne bientôt sous une tente, où la croix rouge de l’Internationale traverse le gris de la toile. On nous sert de l’eau-de-vie, dans des verres à poser des ventouses.

La conversation est naturellement épouvantable, avec le tour gai, habituel à la parole des internes : « Les blessures sont terribles, dit l’un des jeunes gens, qui a des ciseaux et une pince, passés dans la première boutonnière de sa vareuse. Nous avons dix-huit étripés dans le petit pavillon là-bas… c’est de la bouillie humaine… Il y en a qui ont le devant tout entier de leur capote, dans le ventre… d’autres ont les jambes broyées et enflées, qu’on dirait de vraies tulipes… L’autre jour, on en a apporté un, qui avait la mâchoire descendue au milieu de l’estomac… un masque antique… et l’infirmier, concevez-vous, qui s’échignait à lui demander son nom ! »

Un second ambulancier parle d’un blessé qu’on a retourné, et ouvert par derrière, comme une armoire, à l’effet d’étudier le curieux trajet d’une balle de chassepot.

« Tenez, un intéressant bonhomme qui passe là, avec sa calotte noire, — nous dit l’ami de Bracquemond, — c’est l’homme qui a quarante sous, pour déshabiller les morts… Chez lui, c’est une vraie passion… il ne couche dans le pavillon que lorsqu’il y a l’espérance d’en racoler… il faut voir de quel œil amoureux il vient regarder, épier ceux qui vont claquer… Ah ! une voiture, voici des blessés ! »

Il disparaît et reparaît, ramenant bientôt un homme qu’il soutient, un homme, la tête entortillée de bandes, le visage plaqué de plâtre, comme un gâcheur : « En voilà un, qui a de la chance, — s’écrie l’ami de Bracquemond, rentrant quelques minutes après, — il était dans le poste de la porte Maillot, quand un obus à éclaté, et tout effondré. Eh bien, mon homme est contusionné partout, et n’a pas une blessure… A ce qu’il paraît, ajouta-t-il, les Versaillais sont entièrement maîtres de Neuilly, et le rempart commence à devenir un endroit d’écrabouillement… Puis on dit que les fédérés commencent à manquer de projectiles. »

Bracquemond est allé faire un tour dans une salle de blessés. Il rentre très pâle. Il vient de voir des tronçons d’hommes, dont la vie n’est plus qu’un battement de paupières.

Dans ce moment apparaissent quatre corbillards, flanqués de drapeaux rouges, et des délégués de la Commune entrent réclamer des cadavres, pour servir d’escorte au mort Bourgoin. On se dépêche de leur clouer, dans des bières, les premiers venus. Les délégués sont pressés. Ils ne les prennent pas tous. L’interne nous en découvre un, resté là. Un homme dont un obus a enlevé la moitié de la figure, et presque tout le cou, avec le bleu et le blanc d’un de ses yeux coulé sur une de ses joues. Il a encore la main noire de poudre, levée en l’air, et contractée, comme si elle serrait une arme.

Là-dessus, nous partons. Au moment où l’on nous ouvre la barrière, une femme dit au gardien, d’une voix dolente : « — Monsieur, vous avez mon mari, parmi les morts ? — Comment s’appelle-t-il ? — Chevalier. — On ne connaît pas ça… Allez à Beaujon, à Necker. »

J’entre dans un café, au bas des Champs-Elysées, et pendant que les obus tuent à la hauteur de l’Arc de l’Etoile, de l’air le plus tranquille, le plus heureux du monde, des hommes, des femmes boivent des bocks, en entendant chanter des chansons de Thérésa, par une vieille violoniste.

Alors défilent, précédés de nombreux nationaux, les corbillards aux drapeaux rouges, et derrière eux, marche en grandes bottes, en vareuse noire, en écharpe sang de bœuf, Vallès, que j’avais reconnu à l’ambulance, et dont j’avais évité, dans le moment, la poignée de main, dissimulé derrière un lit, — Vallès, soucieux, engraissé, jaune comme un morceau de lard rance.

Rentré, un instant, à Auteuil, la furie de la canonnade qui continue, me jette, à la sortie du spectacle d’horreur de la journée, dans une profonde tristesse, sur le sort de ces brutes.

Ce soir des ébauches de barricades sur la place de la Concorde.

Rue neuve du Luxembourg, un garde national disant à une portière : « Mais si cet homme est suspect, il faut l’emballer, et je vais le faire emballer, moi ! ».

Sur le boulevard, du monde, quelques jeunes gens. Il semble que l’insuccès de la journée fasse ressortir des cachettes, un peu de Paris.

Lundi 10 avril. — En cette durée de la lutte, et dans le rien, qui peut donner la victoire à l’un ou à l’autre parti, on passe par des alternatives terribles de crainte ou d’espérance, avec tout ce qui s’annonce, tout ce qui se dit, tout ce qui s’imprime, tout ce qui ment.

Vers les cinq heures du soir, est arrivée, ventre à terre, une estafette, qui, dit-on, a donné l’ordre de basculer les pièces sur les remparts. En même temps débouchait, à la porte d’Auteuil, un renfort de trois cents hommes.

La conciliation entre Versailles et la Commune, une conception de benêt !

Mardi 11 avril. — Un garde national de Passy, que je rencontre sur le haut de l’omnibus, se met à causer avec moi : « J’y ai été de confiance, me dit-il, mais je m’en vais… Il n’y a pas d’ordre… Les officiers sont si chose… Enfin, à voir ça, on se demande s’il n’y a pas des gens payés pour un micmac… J’en suis parce que je n’ai pas de travail… que c’est trente sous… que je ne peux pas me mettre voleur… Mais si je trouvais à m’employer à n’importe quoi, à traîner la charrue… je ne serais plus de la nationale. »

Depuis la Madeleine jusqu’à l’Opéra, le boulevard est vide. On semble s’être recaché, et c’est pitié de voir dans quelle triste solitude boivent leur bock les filles qui font le quart, dans les cafés, près de l’Opéra.

Il semble planer sur Paris de mauvaises nouvelles. Les journaux annoncent un échec des Versaillais à Asnières. Un rien d’animation seulement autour du passage Jouffroy.

Je reviens, voyant aux portes et aux fenêtres, tous les habitants des quais, les yeux dirigés vers Issy. La canonnade est effroyable. Un bruit comme si le ciel s’écroulait. De la fenêtre de la chambre de mon frère, de Bicêtre au plateau de Châtillon, c’est une ligne d’éclairs, et comme le tir régulier et mécanique d’une mitrailleuse de canons, large comme l’horizon. Cela dure deux heures, mêlé au crépitement de la fusillade, et coupé à la fin d’effrayants silences, au milieu desquels s’élève le gémissement d’un petit chien de la maison voisine, épouvanté de ce long tonnerre.

Mercredi 12 avril. — En me réveillant ce matin, je vois le fort d’Issy, que je croyais pris, je le vois avec son drapeau rouge. Les troupes de Versailles ont donc été repoussées ?

Pourquoi cet acharnement dans la défense, que n’ont pas rencontré des Prussiens ? Parce que l’idée de la Patrie est en train de mourir ! Parce que la formule « les peuples sont des frères », a fait son chemin, même en ce temps d’invasion et de cruelle défaite. Parce que les doctrines d’indifférence de l’Internationale, au point de vue de la nationalité, ont filtré dans les masses.

Pourquoi encore cet acharnement dans la défense ? C’est que, dans cette guerre, le peuple fait, lui-même, la cuisine de sa guerre, la mène lui-même, n’est pas sous le joug du militarisme. Cela amuse ces hommes, les intéresse. Alors, rien ne les fatigue, rien ne les décourage, rien ne les rebute. On obtient tout d’eux, — même d’être héroïques.

Toujours, dans les Champs-Elysées, des obus jusqu’à la hauteur de l’avenue de l’Alma, et tout autour de l’Obélisque, des curieux que traverse à tout moment le galop d’une estafette, couchée sur son cheval, absolument comme un singe de Cirque.

Aux barricades de la place Vendôme, un va-et-vient de sales capotes marron, dont quelques-uns ont des casseroles, au bout de leurs fusils. Ces hommes ont l’air de promener des taches dans le quartier.

Le conducteur de l’omnibus, en passant devant la Manutention, d’où sortent à chaque instant des tonneaux de vin, me conte l’effrayant gaspillage qui s’y fait : les doubles rations exigées par les officiers pour leurs hommes, et les quatre ou cinq pains qu’emportent, chaque jour, dans leurs tabliers, les femmes de Belleville.

Jeudi 13 avril. — On commence à entendre le houhou plaintif des obus, tombant sur la batterie du Trocadéro, qui se bat, au-dessus de notre tête, avec le Mont-Valérien.

Je passe devant le café du Helder, où mes yeux cherchent naturellement une figure militaire. Le café est vide. Deux étrangères seules sont assises à la porte.

Vraiment, la cervelle humaine est dans ce moment détraquée, comme le reste. Il y a entre autres de prétendues idées fortes, qui font dire aux plus intelligents des bêtises grosses comme des maisons. Mon ami, aux opinions sang de bœuf, soutenait, ce soir, que tout doit s’incliner devant l’instinct des masses. Les instinctifs, — c’est ainsi qu’il les appelle, — sans conscience du sentiment qui les mène, doivent commander une obéissance, qui n’est pas due à la science, à la connaissance, à l’étude, à la réflexion. C’est vraiment une déclaration de droits en faveur de l’inintelligence, un peu trop énorme.

Vendredi 14 avril. — Je suis réveillé par cette nouvelle, que me donne, ce matin, Pélagie. Une affiche force tous les hommes, quelque âge qu’ils aient, à marcher contre les Versaillais, et l’on parle avec terreur, à Auteuil, de la chasse, qui va être faite dans les maisons, aux réfractaires.

Au fond, il n’y a pas à se le dissimuler, les choses vont bien lentement, si elles ne vont pas mal. Voici deux ou trois tentatives qui n’ont pas réussi contre Vanves et Issy, et les fédérés semblent passer de la défensive à l’offensive, du côté d’Asnières.

Samedi 15 avril. — Je jardinais ce matin. J’entends le sifflement de plusieurs obus. Deux ou trois éclats très rapprochés. Un cri s’élève dans la villa : « Tout le monde dans les caves ! » Et nous voilà, comme nos voisins, dans la cave. Des détonations effroyables. C’est le Mont-Valérien qui nous lance un obus par minute. Un désagréable sentiment d’anxiété, qui, à chaque coup de canon, vous tient pendant les quelques secondes du trajet, dans la crainte de le sentir sur sa maison, sur soi.

Tout à coup une explosion terrible. Pélagie, qui est en train de fagoter, dans l’autre cave, un genou en terre, dans l’ébranlement de la maison tombe par terre. Nous attendons peureusement une chute, une dégringolade de pierres. Rien. J’aventure le nez par une porte entre-bâillée… Rien… Et cela reprend, et continue à peu près deux heures, autour de nous, en nous enveloppant du frôlement des éclats. Encore un éclat qui entre-choque le zinc du toit. Un sentiment de lâcheté, que je ne me suis jamais senti, du temps des Prussiens. Le physique est tout à fait bas chez moi. J’ai pris le parti de faire mettre à terre un matelas, et là-dessus couché, je demeure dans un état d’engourdissement ensommeillé, qui ne perçoit que très vaguement la canonnade et la mort. Bientôt un orage terrible se mêle au bombardement, et les déchirements de la foudre et des obus, me donnent, au fond de ma cave, la sensation d’une fin du monde. Enfin, vers trois heures, l’orage se dissipe et le tir commence à se régler, et les obus à tomber, en avant de moi, sur le rempart, où les fédérés réinstallent des pièces de siège.

Dans une interruption de la canonnade, je fais le tour de la maison. Vraiment on dirait que ma maison a été l’objectif du Mont-Valérien. Les trois maisons qui sont derrière moi, dans l’avenue des Sycomores, le 12, le 16, le 18, ont reçu chacune un obus. La maison Courasse, attenant à la mienne, et déjà touchée deux fois par les obus prussiens, a une fente comme la tête, du toit aux fondations. L’obus qui a jeté à terre Pélagie, a coupé l’aiguille du chemin de fer, et enlevé un morceau de rail de 500 livres, dont il a souffleté la façade de la maison, qui a tout un grand panneau de rocaille, écroulé sur le trottoir.

On parle des menaces de la nuit. Nous nous installons dans la cave. On bouche le soupirail avec de la terre de bruyère. On fait une flambée dans le calorifère, et Pélagie me dresse un lit dans un dessous d’escalier.

Dimanche 16 avril. — Contrairement à toute prévision, une nuit tranquille, bien qu’un grand combat d’artillerie ait lieu dans la pluie et le vent, du côté de Neuilly.

La journée d’hier m’a fait faire des études très sérieuses d’acoustique. Je ne savais pas par quoi était produite l’espèce de plainte déchirée, qu’il m’était arrivée, une fois, de prendre pour le cri gémissant d’un homme. J’avais lu dans un journal que c’était le bruit particulier des boulets pleins. Maintenant je sais que cette plainte est le résultat de la projection d’un gros fragment concave d’obus. J’ai remarqué aussi que dans le bruit du coup de canon à boulet plein, il y a comme un bruit de rebondissement de tremplin, le faisant très bien distinguer de l’explosion de l’obus, même quand cette explosion est obtuse.

Une affiche blanche appelle les citoyens à faire des barricades dans le premier et le vingtième arrondissement. On offre quatre francs de paye par jour aux barricadeurs…

Une affiche rose invite les citoyens à s’emparer des quarante milliards, appartenant aux impérialistes. Et comme si le signataire de cette affiche trouvait cette somme assez minime pour les appétits de la populace, il établit qu’il y a un groupe de 7 500 000 ménages, ne possédant que dix milliards, tandis qu’il y a un autre groupe de 450 000 ménages de financiers et de gros industriels possédant quatre cents milliards, acquis bien certainement par de la canaillerie. Cette affiche, c’est le fin fond du programme secret de la Commune !

Et ne vois-je pas déjà ses hommes assis, avec leurs épouses, sur mon boulevard, et disant tout haut, en regardant nos villas : « Quand la Commune sera fondée, nous serons joliment bien, là dedans ! »

Un tragique épisode de ces temps-ci.

Il y a quelques jours, on a sonné, le soir, chez Charles Edmond. Il a ouvert à une femme, aux cheveux presque blancs, qu’il ne reconnaissait pas, tout d’abord, dans l’ombre. C’était Julie ; c’était sa femme.

Partie quelques jours avant l’insurrection pour Bellevue, elle avait emmené sa mère mourante et une bonne. On se bat au Bas-Meudon. Quatre gendarmes tombent devant son jardin. Voilà des blessés qu’il faut recueillir, qu’il faut soigner ! Le sous-sol devient une ambulance, dans laquelle meurt la vieille mère. Pas de mairie, et pas moyen d’obtenir un permis d’inhumer.

Enfin, au bout de deux jours, une petite fille court jusqu’à Meudon, et revient avec le permis, une bière et un prêtre. Mais ni porteurs, ni fossoyeurs. On se met en marche à la nuit, le prêtre et les deux femmes portant la bière. Un obus arrive, éclate. La bière est jetée à terre, et les trois porteurs se couchent à plat ventre. Un autre obus, un autre encore, et, à chaque obus, la même cérémonie.

Au cimetière, on comptait sur la pioche des fossoyeurs. Pas de pioche. Les femmes sont obligées de déposer la bière dans un coin, et avec ce qu’elles ont de pointu, de coupant sur elles, et avec leurs doigts, ramassent de la terre, dont elles la recouvrent un peu.

Cela se passait, au milieu des canonnades et des fusillades effroyables de ces jours-ci.

En descendant de chez Charles Edmond, j’entends dans un trou, comme une voix de prédicateur, j’entrevois un bout de mur peint, je descends un petit escalier, je me trouve dans la chapelle du palais du Luxembourg, où à l’orgue se mêlent les voix des petites filles des employés, confondues avec les voix d’une centaine de blessés, dans leurs capotes grises, et dont le languissant défilé serre le cœur.

Dans tout le quartier, dans toutes ces officines de travail, dans tous ces cabinets de lecture, je ne vois, aujourd’hui, qu’un jeune front sur une main, au-dessus d’un livre.

La fermeture des boutiques a pris de si grandes proportions, qu’aujourd’hui le pâtissier Guerre, le pâtissier de la porte des Tuileries, est fermé.

La vie se vit, ces jours-ci, dans un état extraordinaire d’absence de l’esprit et de fatigue du corps.

Lundi 17 avril. — Un énervement tel que, quoique le bombardement soit assez bonhomme, et qu’il soit tombé aujourd’hui seulement trois obus dans mon jardin, j’en ai assez des obus. Puis j’ai besoin de quelques bonnes nuits, de nuits où je puisse dormir, et le coucher à la cave est une chose abominable : quelque couvert qu’on soit, on a toujours froid, et il semble qu’on vous souffle sur la figure un air ayant passé sur de la neige.

Je me réfugie dans un grand appartement, laissé vacant par un de mes cousins, rue de l’Arcade.

Les affaires de la Commune vont-elles mal ? Je suis étonné d’assister aujourd’hui, comme à un redressement de la population. Le boulevard est bouillonnant. Devant le passage Jouffroy, je suis surpris d’entendre des cris : A bas la Commune ! Les gardes nationaux interviennent. Une voix de stentor leur crie dans la figure : Vive la République et à bas la Commune ! Et du balcon de Burty, j’entrevois une rixe, aux cris de : A mort ! une rixe d’où sort, énergique et menaçant, un homme en paletot, qui remonte le boulevard, défiant la colère des voyous, et se retournant pour lancer, tout haut, son mépris aux communards.

Mme Burty me confirme une débandade des gardes nationaux. Bracquemond aurait vu le matin, à l’ambulance, un blessé, qui, pendant tout le temps qu’on lui déboîtait l’épaule, murmurait mourant : « Les gardes nationaux y nous ont lâché… y nous ont lâché ! »

Mardi 18 avril. — A la place Vendôme, l’échafaud se dresse pour la démolition de la colonne. La place est le centre d’un hourvari terrible, et d’une fantasia de costumes impossibles. L’on y voit des gardes nationaux extraordinaires, un entre autres, qui semble un des nains de Vélasquez, affublé d’une capote civique, de dessous laquelle sortent des jambes torses de basset.

Toujours la foire du trottoir, où se mêlent aujourd’hui, les lilas aux herbages.

Sur le mur de Saint-Roch aux portes closes, une lettre de faire part d’un décès est affichée, annonçant que le service ne pouvant avoir lieu à cause de la fermeture de l’église, se fera aux Petits-Pères.

Un signe du temps. Je vois un homme en coupé, qui se mouche avec ses doigts, par la portière.

Des affiches, toujours des affiches, et encore des affiches. Le papier blanc du gouvernement fait de véritables épaisseurs sur les murs. L’affiche toute nouvelle, l’affiche du dernier quart d’heure, est l’affiche sur les cours martiales. Cette affiche étale sous les yeux de tous, la peine de mort, les travaux forcés, la détention, la réclusion, tout le barbare code pénal qui sert aux démocrates à fonder la liberté.

Devant le Gymnase, sur une chaise, une somnambule, les yeux bandés, et assistée de son magnétiseur, sibyllisant en plein boulevard.

Place de la Concorde, en tête de la rue de Rivoli, des ouvriers travaillent à une tranchée, large comme un fossé de rempart.

Un travail du même genre se fait à la naissance de la rue Castiglione, où les sacs de terre, à mesure qu’on les emplit, s’entassent sous les arcades.

A tout coin de rue, on rencontre des gens, hommes et femmes, portant à la main le sac de nuit, le sac de voyage, le petit paquet, avec lequel il est seulement possible de fuir Paris.

A ce qu’il paraît, les employés du Musée du Louvre sont très anxieux. La Vénus de Milo est cachée, devinez où ? A la préfecture de police ! Elle est même très profondément cachée, et dissimulée sous une première cachette, remplie de dossiers et de papiers de police, propres à arrêter les chercheurs dans leurs fouilles. On craint toutefois que Courbet ne soit sur la voie, et les peureux employés du Musée, bien à tort, je crois, craignent tout du farouche moderne contre le chef-d’œuvre classique.

Renan nous raconte cela, chez Brébant, où le dîner est aujourd’hui réduit à quatre convives, et il se plaint, avec justice et éloquence, du manque de courage des députés de Paris. Il dit qu’ils auraient dû parcourir la ville, et, parlant aux groupes, en faire sortir une résistance. Il dit que s’il avait été honoré du mandat de ses concitoyens, il n’aurait pas manqué à ce qu’il appelle un devoir. J’aurais voulu, ajoute-t-il, m’y faire voir, portant sur mon dos, quelque chose parlant aux yeux, quelque chose qui fût une marque, un signe, un langage, quelque chose pareil au joug, dont le prophète Isaïe ou Ezéchiel avait chargé ses épaules.

Puis, par ces zigzags, particuliers aux conversations vagabondes, la parole de Renan va au prince Napoléon, et à son voyage dans les mers du Nord. Il nous raconte que, l’abordant tout heureux, le matin où le bâtiment appareillait pour le Spielberg, l’abordant avec : — « Un beau temps, monseigneur ? » — « Oui, un beau temps pour retourner en France. »

Le prince avait reçu dans la nuit une dépêche, lui apprenant la déclaration de guerre à la Prusse, et le rappelant en France. Le prince ajouta : « Encore une folie, mais c’est la dernière qu’ils feront ! »

Et là-dessus, Renan s’étend longuement sur la justesse des prévisions du prince, sur sa perspicacité de Cassandre, et il nous parle de toute une nuit, passée à l’ambassade de Londres, pendant laquelle il avait entendu le prince prédire à Lavalette et à Tissot, prédire tout ce qui est arrivé.

Mercredi 19 avril. — Quelqu’un affirmait hier qu’on évaluait à 700 000 le nombre des personnes parties de Paris, depuis les élections.

Sur le quai Voltaire, une odeur de poudre, apportée par le vent, et remontant la Seine sur le cours de l’eau.

Une partie de la journée, je reste à entendre la canonnade, au bout de la terrasse du bord de l’eau, derrière la Renommée, jetée en amazone sur son cheval de pierre, et s’enlevant toute blanche ; sur un ciel gris d’ondées et de fumées, où courent de grands nuages violets.

Jeudi 20 avril. — A onze heures du matin, le boulevard, de la rue Montmartre à la Bastille, présente l’aspect d’une grande rue d’une ville de province mal éveillée, dans laquelle on se promenait autrefois, pendant le relais de la diligence.

Calme et vacuité de la place de la Bastille. Au haut de la colonne, le Génie brandit son drapeau rouge ; à son pied des marchandes débitent des pommes de terre frites et du café au lait, au milieu d’un étal de vieille ferraille.

En tête de la rue Saint-Antoine, ébauches de barricades, ancien système. Et à tout moment, le retour d’une garde nationale harassée, ou le départ des compagnies, portant leurs victuailles dans des mouchoirs, attachés à leurs baïonnettes. Des compagnies composées de vieillards en cheveux blancs, et de garçonnets qui semblent des enfants. J’en vois un, porteur d’un long fusil, dont la mine gamine fait retourner les passants, dans un mouvement de pitié.

Devant l’Hôtel de Ville, le cuivre luisant neuf d’une trentaine de canons.

Toujours des mensonges et des nouvelles de victoires signées de tous ces noms étrangers, qui me sont suspects comme des généraux de la Prusse, donnés à la France, pour s’entre-déchirer et s’achever.

Hommes s’approchant mystérieusement de vous, avec quelque chose de caché contre la poitrine, sous le croisement du paletot, et vous offrant le BIEN PUBLIC, qui se vend depuis deux jours sous le manteau.

On me raconte, ce soir, l’originale campagne d’un sexagénaire, engagé pendant le siège, dans une compagnie de francs-tireurs. Il ne s’agissait pas du tout, pour lui, de sauver la France, mon savant voulait seulement étudier les cryptogames qui se développent sur les cadavres. Et cette campagne lui a fourni les observations les plus curieuses sur les cryptogames français et prussiens.

Vendredi 21 avril. — Groupe d’ouvriers qui causent en tête des Champs-Elysées.

Toute la causerie est sur la cherté de la vie, et l’orateur du groupe conte qu’il a eu un père qui tournait la meule : « Il ne gagnait que cinquante sous par jour, dit-il, et cependant il a pu nourrir trois enfants, tandis que moi qui gagnais cinq francs sous l’Empire, j’ai eu toutes les peines à en nourrir deux. » La hausse des salaires ne correspondant pas au surenchérissement de la vie ; voilà au fond le grand et le juste grief de l’ouvrier contre la société actuelle… Ici je me rappelle que mon frère et moi, avons écrit quelque part que la disproportion entre le salaire et la cherté de la vie tuerait l’Empire… Et l’ouvrier ajoute : « Qu’est-ce que ça me fait à moi, qu’il y ait des monuments, des opéras, des cafés-concerts, où je n’ai jamais mis le pied, parce que je n’avais pas d’argent. » Et il se réjouit de ce qu’il n’y aura plus, dorénavant, de gens riches à Paris, persuadé qu’il est, que la réunion des gens riches, en un endroit, y fait monter la vie.

Cet ouvrier est à la fois stupide et plein de bon sens.

La VÉRITÉ annonce, que demain ou après-demain, doit paraître à l’OFFICIEL, une loi en vertu de laquelle sera enrôlé et condamné à marcher contre les Versaillais, tout homme marié, ou non marié, de dix-neuf à cinquante-cinq ans. Me voilà sous la menace de cette loi. Me voilà, dans quelques jours, obligé de me cacher, comme au temps de la Terreur. Le passage est encore libre, à la rigueur, mais je n’ai pas la volonté de m’en aller.

Quelle partialité dans les hommes de parti ! Dire que j’entendais, ces jours-ci, des Français déclarer qu’ils préféreraient l’occupation prussienne à l’occupation versaillaise ! Ce sont les mêmes hommes qui s’indignent contre les émigrés. Ceux-ci, cependant, avaient, pour appeler l’étranger à leur aide, les circonstances atténuantes de la confiscation de leurs propriétés, et du cou coupé de leurs femmes, de leurs sœurs, de leurs filles.

Des corbillards qui vont chercher des morts, parcourent le boulevard, ornés de leurs huit drapeaux rouges flottant au vent, et enveloppant dans leurs plis sinistres, les trognes macabres des cochers.

A la tombe de mon frère, à Montmartre, la fusillade et la canonnade semblent toutes proches et comme dans l’intérieur de Paris. Sur les hauteurs du cimetière, que les morts russes et polonais ont choisi pour lieu de leur sépulture, des femmes, couchées sur les pierres des tombes, écoutent, se soulevant pour voir.

Je retrouve la canonnade — elle est terrible aujourd’hui — sur la terrasse des Tuileries, au bord de l’eau. De temps en temps y monte, dérangé de son bain de soleil par le bruit, un rentier en casquette, que fait redescendre presque aussitôt à la « Petite Provence » l’éloquence guillotineuse d’un garde national aviné.

On ne peut pourtant pas s’en aller dans ce moment, où nos amis les ennemis, semblent se rapprocher tellement, qu’on se demande s’ils ne sont pas entrés, et qu’on s’attend à voir, dans la débandade des gardes nationaux, apparaître sous l’Arc de l’Étoile, au milieu des coups de fusil, les têtes des colonnes versaillaises. Mais au bout de tout ce bruit effroyable rien ne paraît, et l’on s’en va en disant : « Allons, ce sera pour demain. » Et ce demain n’arrive jamais !

Samedi 22 avril. — Ici à Paris, je me sens vivre, comme par un voyage, dans une grande ville de l’étranger, où je serais arrêté par un contretemps quelconque. J’ai les heures vides, ennuyeuses, inoccupées, du séjour en camp volant.

Quelques misérables petits pots de verdure, au Marché aux Fleurs, que des ouvriers emportent en mordant dans leur pain.

Je vais au Jardin des Plantes avec l’idée d’une reconnaissance des lieux. Je veux voir s’il n’y aurait pas une cabane de cerf ou de gazelle vacante, et si je ne pourrais pas corrompre un gardien, pour y venir coucher la nuit, dans le cas où la réquisition militaire ou l’inimitié du tout-puissant Pipe-en-Bois, viendraient à me rechercher et à me découvrir rue de l’Arcade.

Le Jardin des Plantes a la tristesse de Paris. Les animaux sont silencieux. L’éléphant, abandonné de son public, indolemment appuyé à un pan de mur, mange son foin, comme un homme tout à coup condamné à dîner seul. L’ennui des féroces s’y étale dans des poses lasses.

Par les allées défoncées flânent une dizaine de gardes nationaux, dont l’un fait des phrases attendries sur la maternité d’une kanguroo, opposant la poche toujours ouverte de la bête au délaissement dans lequel les femmes aristo laissent leurs enfants.

Je monte le chemin du cèdre et du belvédère, le chemin gravi plusieurs fois par mon frère et par moi, pour le premier et le dernier chapitre de MANETTE SALOMON. Ah ! si l’on m’avait dit alors : « Dans quelques années tu repasseras par ce chemin, tout seul, tout seul à jamais… et les coups de canon que tu entendras seront des coups de canon prussiens, en train de démolir peut-être ta maison ! »

Je ne vois, autour de moi, que des biches, qui fuient épouvantées, ou des buffles écoutant, dans leur immobilité stupéfaite, cet orage et ce tonnerre, — qui durent depuis cinq mois.

Tout le long de la rue de Rivoli, c’est le défilé des malles des derniers bourgeois, gagnant le chemin de fer de Lyon.

Place de l’Hôtel-de-Ville, on crie la biographie de Jules Vallès, et j’achète le canard, où mon confrère est présenté comme le type et le parangon de l’homme né « entre la réaction Orléano-clérico-légitimo-bonapartiste et la restauration de l’Empire, entre une intrigue ténébreuse et un crime tel qu’aucun qualificatif ne saurait le caractériser ».

Dimanche 23 avril. — Je passe une partie de la journée au TEMPS. Nefftzer ne veut plus y écrire. Scherer en fabrique un à Saint-Germain, avec Hébrard. Dans cette dislocation, Charles Edmond retient celui-ci, qui veut émigrer à Saint-Germain, modère celui-là, qui a des tendances communardes, arrête ce dernier, qui a des principes versaillais. J’entends tout cela par le vitrage ouvert d’un grand cabinet, où, couché sur un divan, dans l’ébranlement de la maison par la presse qui tire, j’ai le sentiment et le vague malaise du roulis, dans une cabine.

Le soir, dans le quartier du Luxembourg, la générale à tout coin de rue. J’entre chez un marchand de tabac. Des gardes nationaux déclarent dans une grande animation qu’ils marcheront contre les Versaillais, sans fusils. Et l’un s’écrie : « Contre ces cochons, — il parle des communards, — j’aurai toujours avec moi la force de mes bras ! » Je demande à la marchande de tabac ce que c’est ? Elle me répond qu’il y a des émeutes à la mairie… et la femme se met à pleurer.

Sous les arcades Rivoli, une jolie scène. Une fille, un peu tutoyée des deux mains par un garde national, se dérobe avec les fuites de corps et les révérences d’une soubrette se défendant contre le désir d’un grand seigneur. Puis le garde national, à une vingtaine de pas de là, dans un dandinement charmant et gouailleur, elle laisse siffler de sa bouche, avec un mépris intraduisible : « De la câanaille ! »

Lundi 24 avril. — Quel appoint et quel chauffage apporte dans cette insurrection, le vin aux sentiments, patriotiques, libéraux, communards ! La redoutable statistique qu’il y aurait à faire de tout le vin, bu dans ce temps, et pour combien il entre dans l’héroïsme national. On ne voit que barriques, roulées par des gardes nationaux vers leurs postes, et les bataillons qui partent pour la gloire, ne partent qu’escortés de chariots, effondrés sous les tonneaux.

Je reparcours, ce soir, la CONFESSION D’UN ENFANT DU SIÈCLE, dont j’ai trouvé l’édition originale. J’ai déjà l’édition originale de VOLUPTÉ ; Je voudrais avoir celles de MADEMOISELLE DE MAUPIN et de LELIA. Ces livres pour moi sont des plus curieux : ce sont des analyses de l’inassouvissement, — la maladie de l’intelligence du temps.

Mardi 25 avril. — Aujourd’hui c’est la trêve pour l’évacuation des habitants de Neuilly.

Je pousse au rempart. Jusqu’à la barrière de l’Étoile, rien que des lampadaires cassés, et des écorniflures dans la pierre des maisons. Au delà, c’est autre chose. La barrière de l’Étoile est tout étoilée d’éclats aux creux noirâtres, et dans le bas-relief de l’INVASION, un obus a enlevé le bras de l’enfant, porté sur l’épaule de sa mère. En bas, il y a des bornes de granit, brisées en fragments de la grosseur d’un morceau de sucre.

La vraie dévastation commence à l’Avenue de la GRANDE ARMÉE, et suit tout le long jusqu’au rempart du côté des rues de Presbourg, des rues Rude, des rues Pergolèse, etc. Ce ne sont que des trous béants, balcons arrachés, tuyaux de conduite coupés en cinq ou six endroits, devantures au fer tordu et recroquevillé. On marche sur du poussier de verre, de brique, d’ardoise, recouvrant le trottoir.

Entre-t-on dans les maisons, on passe devant la loge du concierge, casematée avec des matelas, posés sur des échelles, et on trouve le quatrième étage, gisant dans la cour.

L’anéantissement que produit un obus dans un intérieur, j’en trouve deux épouvantables exemples. L’un chez un perruquier : de tout le mobilier de la boutique, il ne reste qu’une scorie d’un poêle en fonte, et la moitié d’un cadran d’horloge sans aiguille. L’autre chez un boulanger : un obus qui a labouré une cloison de bois, en a fait un semblant de natte, dont les fils seraient cassés.

Tout le monde déménage. Une femme éperdue jette sur une voiture les tiroirs d’un négoce quelconque ; et le pas de la porte cochère est garni de tous les bouquets de mariées sous verre de la maison, prêts à partir pour Paris.

Les survivants au bombardement, à la menace de la mort à toute minute, ont quelque chose de l’apparence des somnambules, faisant des actions dans le sommeil et la nuit. Il y en a qui portent sur eux la résignation du fatalisme.

La foule, qui vague dans cette destruction, est coléreuse. Et devant le spectacle de cette dévastation, un petit vieux, dont les yeux semblent deux jets de gaz, parle de supplices effroyables à infliger à Thiers, avec des mouvements de mains assassines, qui ont devant lui des contractions d’étrangleur.

Dans ce moment-ci, le café Voisin est l’endroit où l’Etat-major de la place Vendôme vient prendre le café, avec quelques frères et amis. Il est curieux d’entendre ces messieurs, et d’assister, de son coin d’ombre, à cette sauvage parlotte. Aujourd’hui la destruction de la colonne Vendôme les amène à parler du Musée de Cluny. L’un d’eux, déblatérant contre ces fausses anticailles, émet l’idée que l’argent consacré à ces achats stupides, est détourné d’une destination utilitaire et profitable au peuple, et conclut à la vente de ces bibelots au profit de la nation.

Burty, qui a passé la journée avec les gens de LA LIGUE, me confirme cet hébétement, ce fatalisme résigné des gens qu’il a vus, et dont beaucoup n’ont pas voulu rentrer à Paris. Il me raconte que passant avec une voiture d’ambulance, devant un groupe de femmes ramassées sous une porte cochère, comme il leur avait crié, si elles voulaient rentrer à Paris, sa demande avait été accueillie par une espèce de rire : — un refus à la fois triste et moqueur.

Mercredi 26 avril. — Oui, je persiste à le croire, la Commune périra, pour n’avoir pas donné satisfaction au sentiment qui fait sa puissance incontestable. Les franchises municipales, l’autonomie de la Commune, etc., etc. : tout le nuage métaphysique dans lequel elle se tient, propre à satisfaire quelques idéologues de cabaret, n’est pas cela qui lui donne une action sur les masses. Sa force lui vient absolument de la conscience, que le peuple a d’avoir été incomplètement et incapablement défendu par le gouvernement de la Défense nationale. Si donc la Commune, au lieu de se montrer plus complaisante aux exigences prussiennes que Versailles lui-même, avait rompu le traité qu’elle reproche à l’Assemblée, si elle avait déclaré la guerre à la Prusse, dans une folie furieuse de l’héroïsme, M. Thiers était dans l’impossibilité de commencer son attaque, il ne pouvait travailler à la reddition de Paris avec le concours de l’étranger.

Maintenant, si la résistance avait été énergique, si deux ou trois petits succès de rien avaient inauguré cette tentative — dira-t-on impossible — savez-vous ce qui serait arrivé ? M. Thiers, pas plus que ses généraux, n’eût été maître de ce mouvement, et tout le pays aurait été entraîné dans une reprise à outrance de la guerre. En tous cas, la mort de la Commune, dans ces conditions, eût été une grande mort, une mort qui eût fait faire un rude chemin aux idées, qu’elle abritait sous son drapeau.

Mme Burty, que je trouve seule, occupée nerveusement à faire briller les bronzes japonais de la petite vitrine, m’entretient tristement de la surexcitation maladive que fait la politique chez son mari. Puis elle me raconte une scène brutale et stupide faite à Mme Bracquemond, qui est professeur dans une école de dessin, une scène faite, en présence de ses élèves, par un délégué et une déléguée de la Commune. Or, le délégué est un peintre en bâtiment, et la déléguée sa femme.

Dans les cafés, les rares gandins qui sont restés à Paris, enseignent, le soir, aux lorettes, à calculer la distance des canons qui tirent, d’après le nombre de secondes, qui s’écoulent entre l’éclair et la détonation.

A huit francs la dépêche de Thiers !

C’est un homme en blouse, assis sur un banc des boulevards, qui vend un énorme obus, posé à terre devant lui.

Vendredi 28 avril. — En lisant la CONFESSION D’UN ENFANT DU SIÈCLE, je suis frappé de l’action que certains livres exercent sur certains hommes, et comme ces hommes, chez lesquels le père n’a pas imprimé une marque de fabrique, sortent tout entiers des entrailles d’un bouquin. Toute la méchanceté trouble de ce livre, je l’ai sentie, je l’ai touchée chez quelques jeunes gens, mais encore accrue, développée, mise en pratique fielleuse par une basse naissance. Alors je me demandais curieusement, si ces jeunes tiraient tout cela de leur propre fonds. Aujourd’hui je m’aperçois que cette méchanceté n’était qu’un plagiat, un plagiat littéraire, qui, avec l’aide de détestables instincts, est devenu à la fin un tempérament. En sorte que l’Octave de la fiction a vraiment fait, comme dans une matrice humaine, des tas de petits Octaves, en chair et en os.

Fatigué du spectacle de la rue, de la vue des gardes nationaux toujours saouls, de la canaille en plein épanouissement, je me sauve au Jardin des Plantes. J’ai besoin de voir des fleurs et d’élégantes bêtes. L’aide-jardinier, qui m’introduit dans les serres, me dit : « Vous venez voir nos malades ? » Il fait allusion à tous ces arbres frileux, qu’a tués le froid, entré par les vitrages, avec les obus prussiens.

Samedi 29 avril. — Deux histoires vraies de l’ambulance des Champs-Elysées.

Un garde national est apporté blessé. La blessure est intéressante. C’est un bouton d’obus, un morceau de fonte, gros comme une pièce de quarante sous, qui est entré à la tête du fémur, est descendu le long de la cuisse, a contourné le mollet et s’est logé près de la cheville. Il agonise au bout de trois jours. Sa femme a été prévenue. Elle est là, le regardant mourir, muette, sans une parole. Une femme de l’œuvre qui passe, entreprend de la consoler : « Ma pauvre femme… » L’épouse l’interrompt : « Il y a dix-huit ans que nous étions ensemble, et nous ne pouvions pas nous souffrir, » et la voici qui entame un chapitre de griefs interminables contre l’agonisant. La dame de l’Œuvre s’esquive… Le dénouement se précipite. Un quart d’heure n’était pas passé, qu’un garçon de salle murmure à l’oreille de la femme : « — Votre mari est mort ! — Il faut qu’un chirurgien le dise ! » reprend la femme. On va chercher un interne qui tâte le cadavre, et dit : « — Oui, il est bien mort ! » A quoi la veuve riposte aussitôt : « — Eh bien, la pension ? — Je ne l’ai pas sur moi ! » fait l’interne, qui l’expédie à Chenu, qui la réexpédie à un délégué.

Autre histoire. Un jeune garde national meurt d’une blessure presque imperceptible à la poitrine, mais que l’on suppose avoir amené les plus graves désordres à l’intérieur. Il y a une grande curiosité chez les médecins, pour étudier le cas. Le père, qui était au chevet de son fils, a disparu. On ne sait ce qu’il est devenu. Le cadavre est transporté dans le petit chalet, au fond. Trois médecins s’y glissent. L’autopsie commence, est commencée… quand, tout à coup, le père se précipite dans le chalet, avec des cris de nature à ameuter les passants. Le garçon d’amphithéâtre n’a que le temps d’enfermer les médecins dans une autre salle, et il a à peine tourné la clef, qu’il retrouve le père sur le cadavre de son fils, ouvert. Le père crie, menace, parle de faire monter le peuple dans le chalet. — « Veux-tu vingt francs, lui dit froidement le garçon d’amphithéâtre ? — Vingt francs ! un fils unique ! reprend le père. Vous entendez la scène. — Allons, vingt-cinq. » Le père se calme, tend la main, et file.

Le père, on l’a su depuis, était un ancien garçon d’amphithéâtre qui avait flairé le désir d’autopsie, s’était caché dans l’ambulance, avait assisté aux allées et venues de son confrère, avait donné le temps aux chirurgiens de commencer, puis avait bondi de son embuscade.

Dimanche 30 avril. — Thiers et Dufaure, en repoussant la conciliation, sont parfaitement logiques. Que dire des journalistes demandant, dans une colonne, la conciliation avec des gens, contre lesquels, dans une autre colonne, ils réclament l’application de tel ou tel article du Code pénal.

Ce soir, le Paris du dimanche qui ne possède plus de banlieue ; qui n’a plus de cafés-concerts en plein air, passe sa soirée au bas de l’avenue des Champs-Elysées, assistant à la canonnade, comme à un feu d’artifice.

Du reste, la guerre civile fait grandement les choses. Ce soir, canons et mitrailleuses ne s’interrompent pas une minute. Dans le ciel pluvieux, au-dessus des ormes sans feuilles des Champs-Elysées, dans la direction des Ternes, se déroule un grand nuage rouge, que colorent, d’un feu renaissant, trois incendies dévorant des maisons. Sous l’impression lugubre, dans les groupes noirs, les femmes maudissent les Prussiens de Versailles ; des orateurs parlent, avec des cuirs et des larmes dans la voix, de l’exploitation de l’ouvrier ; et des ivrognes crient : A bas les voleurs ! en regardant les bourgeois dans le nez.

Lundi 1er mai. — Des bataillons revenant d’Issy et traversant le boulevard, précédés d’une joyeuse musique, d’un tapage de gaieté, qui fait contraste avec la mine piteuse des hommes, et la prostration dans laquelle ils marchent. Au milieu d’eux marque le pas une femme, le fusil sur l’épaule. Derrière suivent deux voitures pleines de fusils. On dit, dans la foule, que ce sont les fusils des morts et des blessés.

Mardi 2 mai. — Depuis le 18 mars, je n’ai pas vu à l’étalage d’un seul changeur un billet, un louis, une pièce de cinq francs. C’est peut-être le plus topique témoignage de la confiance qu’inspire à l’Argent, la Commune.

Mercredi 3 mai. — Des femmes de coiffeurs, il y en a encore à Paris, mais des coiffeurs peu, et des garçons coiffeurs, pas du tout, en sorte que, pour se faire couper les cheveux, on est obligé de faire cinq ou six boutiques.

Un frêle échafaudage commence à monter le long de la colonne Vendôme et à étreindre son bronze glorieux.

Une circulaire de la guerre fait assavoir aux gardes nationaux : que, comme l’envoi d’un parlementaire peut être une ruse de guerre, il faut continuer à tirer, quand même l’ennemi a cessé le feu… Et en même temps une affiche du citoyen Rossel, en ré ponse à la sommation de rendre le fort d’Issy, menace, sous le prétexte d’insolence — il est bien difficile à une sommation de ne l’être point un peu — menace de faire fusiller le premier parlementaire qui en apportera une seconde.

Cela me semble la suppression du dialogue entre les deux armées.

Huit heures. Aux Champs-Elysées un ciel d’or pâle, teinté de rose. Les arbres violacés, avec dessous des silhouettes noires s’avançant ou reculant, à mesure que les détonations d’obus se rapprochent ou s’éloignent. Des groupes aux discussions colères, où tout homme qui discute les actes de la Commune, est traité de mouchard — un mot qui fait assassiner par les foules.

Parmi les orateurs, un ouvrier à la figure rageuse des politiqueurs de Gavarni. Après une terrible sortie contre Versailles, il termine par cette phrase significative. « Et puis dans dix ans, sous prétexte d’une revanche, ils nous feront marcher contre les Prussiens, c’est ce qu’il ne faut pas ! » Du groupe se détachent trois soldats, dont l’un dit à ses camarades : m… pour les discours libéraliques ; la chose : c’est que nous avons huit litres de vin dans notre bidon, un pain de quatre, et un gros morceau de… de quelque chose que je n’entends plus.

Jeudi 4 mai. — Mauvaises nouvelles d’Auteuil et du boulevard Montmorency. Les obus pleuvent autour de ma maison. La grille de la porte de la villa vient d’être défoncée.

J’accompagne Burty à l’Hôtel de Ville, où il va essayer d’attraper un laissez-passer en blanc, pour un pauvre diable qui veut s’enfuir. Il s’agit de découvrir le poète Verlaine, nommé chef de bureau de la Presse.

Le concierge ne sait pas quel est le numéro du bureau de la Presse, et les employés s’ignorent absolument entre eux.

Dans un salon, les gardes nationaux, inoccupés, tracassent de leurs baïonnettes la serge verte, qui enveloppe les lustres. Dans un corridor, un soldat engueule furibondement son officier. Sur tous les escaliers battent, entr’ouvertes, les portes des lieux, et cela sent très mauvais partout.

Après avoir vagué dans le palais, où les statues de bronze de François Ier et de Louis XIV détonnent dans toute la garde-nationalité de l’édifice actuel, après avoir été renvoyés de droite à gauche, nous nous présentons au Comité. Quatre ou cinq matelas sont jetés en travers de la porte, et dans la grande salle vide, errent quelques sales gens affolés. On dirait le campement d’une insurrection. Ce n’est pas un pouvoir, c’est un corps de garde mal balayé.

De l’Hôtel de Ville, nous allons, dans des quartiers perdus, voir Jonckind.

J’ai été un des premiers à apprécier le peintre, mais je ne connais pas le bonhomme. Figurez-vous un grand diable de blond, aux yeux bleus, du bleu de la faïence de Delft, à la bouche aux coins tombants, peignant en gilet de tricot, et coiffé d’un chapeau de marin hollandais.

Il a, sur son chevalet, un tableau de la banlieue de Paris avec une berge glaiseuse d’un tripotis délicieux. Il nous fait voir des esquisses des rues de Paris, du quartier Mouffetard, des abords de Saint-Médard, où l’enchantement des couleurs grises et barboteuses du plâtre de Paris semble avoir été surpris par un magicien, dans un rayonnement aqueux.

Puis ce sont, dans les cartons, des barbouillages de papier, des fantasmagories de ciel et d’eau, le feu d’artifice des colorations de l’éther.

Il nous montre tout cela, bonifacement, en patoisant un hollande-français, où perce parfois l’amertume d’un grand talent, d’un très grand talent, qui demande 3000 francs pour vivre par an, et ne les a pas toujours gagnés, même dans les années où il voyait vendre un Bonington, 80 000 francs. Mais aussitôt, se radoucissant, il parle sur une note de tristesse, de son art, de sa lutte, de sa recherche, qui le rend, dit-il, le plus malheureux des hommes.

Pendant ce, tourne autour de lui, avec les caresses de la voix qu’ont les mères pour les enfants, une courte femme, aux cheveux argentés, aux moustaches drues, un ange de dévouement, ayant l’aspect d’une vivandière de la vieille garde impériale.

La séance a été longue. La revue des cartons a duré plusieurs heures. Jonckind a beaucoup parlé. Il s’est animé au sujet de la politique de la Commune. Tout à coup son langage se brouille et se hollandise, ses paroles deviennent bizarres, incohérentes… Il y est question d’agents de Louis XVII, de choses horribles dont le peintre aurait été témoin… Il se lève, comme mû par un ressort : « Voyez-vous, une électricité vient de passer à côté de moi, » — et il fait, avec sa bouche, l’imitation d’une balle qui siffle…

Le soir, Verlaine confesse une chose incroyable. Il déclare qu’il a dû combattre et empêcher une proposition qui voulait se produire : — une proposition demandant la destruction de Notre-Dame-de-Paris.

Vendredi 5 mai. — Je vois un magasin de la rue Saint-Honoré, qui commence à couvrir ses glaces de bandes de papier collé. Cela m’est expliqué par le voisinage de deux canons… Il me semble apercevoir une partie de la grille de la colonne Vendôme déjà détruite.

L’avachissement, l’indifférence de cette population vivant sous la main de cette canaille triomphante, m’exaspère. Je ne puis, sans entrer en rage, la voir continuer, sa vie badaudante. Que de ce vil troupeau d’hommes et de femmes, il ne sorte pas une indignation, une colère qui atteste le sens dessus dessous des choses humaines et divines ! Non, Paris a tout simplement l’aspect d’un Paris, au mois d’août, par une année très chaude. Oh ! les Parisiens de maintenant, on leur violerait leurs femmes entre les bras… on leur ferait pis, on leur prendrait leur bourse dans la poche, qu’ils seraient ce qu’ils sont, les plus lâches êtres moraux que j’aie vus.

Ce soir, dans les groupes, les communards se montrent pleins d’ironie à l’endroit de la charité. Ils rejettent théoriquement, avec dédain, les secours des bureaux de bienfaisance. L’un proclame que la société doit des rentes à tous les hommes, en vertu de l’aphorisme : « Je vis, donc je dois exister ! » Et le refrain général est : « Nous ne voulons plus de riches ! »

Dimanche 7 mai. — Aujourd’hui, dans ces cruels jours, je repasse ma triste vie et les jours de douleur qui la composent. Je pense à ce temps de collège plus dur pour moi, que pour d’autres, par un sentiment d’indépendance qui, toutes ces années, m’a fait battre avec de plus forts que moi, ou m’a fait vivre dans cette espèce de quarantaine qu’impose la tyrannie des tyrans en herbe aux lâchetés des hommes-enfants. Je songe à ma vocation de peintre, à ma vocation d’élève de l’école des chartes, brisées plus tard par la volonté de ma mère. Je me retrouve dans une vie d’étudiant, de clerc d’avoué sans le sou, condamné à de basses amours, mal à l’aise dans un milieu de camarades et d’amis, bas, vulgaires, bourgeois, ne comprenant rien aux aspirations artistiques et littéraires qui me tourmentaient, et m’en plaisantant avec la raison mûre de vieux parents.

Enfin me voilà, moi qui n’ai jamais su bien exactement combien font deux et deux, et qui ai eu toujours l’horreur des chiffres, me voilà à la Caisse du Trésor, condamné à faire des additions du matin au soir : deux années où le suicide a approché sa tentation bien près de moi.

Ai-je enfin acquis l’indépendance ? Ai-je touché à la vie libre et occupée de ce que j’aime ? Ai-je commencé la douce existence avec mon frère, six mois ne sont pas écoulés, qu’à mon retour d’Afrique, une dyssenterie me met, pendant près de deux ans, entre la vie et la mort, et me laisse une santé, où il n’y a jamais une journée tout à fait bonne.

J’ai cette grande jouissance de pouvoir donner ma vie au travail pour lequel j’étais né, mais c’est au milieu d’attaques, de haines, de fureurs, je puis le dire, comme aucun écrivain de notre époque n’en a rencontrées. Quelques années se passent ainsi dans la lutte, au bout desquelles mon frère est gravement attaqué du foie, pendant que chez moi se déclare une maladie des yeux menaçante. Puis mon frère tombe malade, très malade, est malade, tout un an de la plus effroyable maladie qui puisse affliger un cœur et une intelligence, noués au cœur et à l’intelligence d’un malade.

Il meurt. Et aussitôt sa mort, pour moi, accablé et sans ressort, commencent la guerre, l’invasion, le siège, la famine, le bombardement, la guerre civile ; tout cela frappant plus durement sur Auteuil que sur tout autre point de Paris. Je n’ai vraiment pas été heureux jusqu’à ce jour. Aujourd’hui je me demande si c’est bien tout, je me demande si j’ai longtemps encore à voir, si je suis condamné à devenir bientôt aveugle, à être privé du seul sens qui me continue encore les uniques jouissances de ma vie.

Il y a incontestablement un enragement parmi la population parisienne. Je vois aujourd’hui une femme, qui n’est pas du peuple, qui a un âge vénérable, une bourgeoise mûre enfin, je la vois donner, sans provocation, un soufflet à un homme qui se permettait de lui dire : « de laisser en paix les Versaillais. »

On crie un nouveau journal de M. de Girardin : LA RÉUNION LIBÉRALE. Conciliation sans transaction. Faut-il que la France soit un peuple de gogos, pour avoir gobé cet homme à idées sans idées, ce puffiste d’antithèses !

Je pénètre, ce soir, à Saint-Eustache, où a lieu l’ouverture d’un club.

Au banc d’œuvre, entre deux lampes est un verre d’eau sucré, entouré de quatre ou cinq silhouettes d’avocats. Dans les bas côtés, debout ou sur des chaises, un public de curieux amenés, par la nouveauté du spectacle. Rien de sacrilège dans l’attitude de ces hommes, dont beaucoup, en entrant, portent instinctivement la main à leur casquette, et ne la laissent qu’à la vue des chapeaux qui sont sur les têtes. Non, ce n’est point la profanation de Notre-Dame, en 93, ce ne sont point encore les harengs, grillés sur les patènes, seulement une forte odeur d’ail monte sous les voûtes sacrées.

La sonnette, la sonnette au tintement argentin de la messe, annonce que la séance est ouverte.

A ce moment surgit dans la chaire, une barbe blanche, qui, après s’être gargarisé avec quelques phrases puritaines, demande à l’assemblée de voter la proposition suivante : « Les membres de l’Assemblée nationale, et aussi bien Louis Blanc, Schœlcher, que les autres, les membres de l’Assemblée nationale, ainsi que les autres fonctionnaires, sont déclarés responsables, sur leur fortune privée, de tous les malheurs de cette guerre, et tout autant pour ceux qui périssent du côté de Versailles, que du côté de Paris. En sorte, dit-il, en entrant dans des explications, qu’un représentant de province sera très désagréablement surpris, quand le paysan, chez lequel on aura rapporté le corps de son fils, viendra lui réclamer, sur sa fortune, la pension qui lui est due. » La proposition mise aux voix n’est pas votée, je ne sais par quel empêchement.

A la barbe blanche succède un pantalon gris-perle qui déclare d’une voix rageuse, que pour vaincre, il n’y a que la terreur. Il réclame, celui-là, l’installation d’un troisième pouvoir, d’un tribunal révolutionnaire, avec la roulée immédiate sur la place publique de la tête des traîtres. La proposition est frénétiquement applaudie par une claque, groupée sur les chaises autour de la chaire.

Un troisième prédicateur, qui a toute la phraséologie de 93, apprend qu’on a trouvé 10 000 bouteilles de vin chez les calotins du séminaire de Saint-Sulpice, et demande que des perquisitions soient faites chez les bourgeois, où doivent être cachés de grands approvisionnements.

Ici — je veux être impartial — monte à la tribune un membre de la Commune, en costume de la garde nationale, et qui parle bonhommement, carrément. Tout d’abord, il affiche son mépris pour les phrases ronflantes, avec lesquelles on se fait une popularité facile, et déclare que le décret du Mont-de-Piété, dont le précédent orateur avait demandé l’extension, n’a pas été étendu au delà des objets de 20 francs, parce qu’il ne s’agit pas de prendre, sans savoir comment on payera.

Il ajoute que le Mont-de-Piété est une propriété privée ; qu’il faut pouvoir être sûr de lui rembourser, ce dont on le dépossède, que la Commune n’est pas un gouvernement de spoliation, qu’il est nécessaire qu’on le sache bien, et que ce sont les maladresses d’orateurs pareils à celui qui l’a précédé, qui répandent dans le public l’idée, que les hommes de la Commune sont des partageux, et que tout individu qui a quatre sous, sera obligé d’en donner deux.

Puis parlant des hommes de 93, que, selon son expression, on leur jette sans cesse entre les jambes, il déclare que ces hommes n’ont trouvé devant eux que l’action militaire, mais que s’ils avaient eu à résoudre les énormes et difficiles problèmes du temps présent, ces fameux hommes de 93 n’auraient peut-être pas été plus adroits, que les hommes de 1871. Et là-dessus il lance un assez beau et assez brave : « Qu’est-ce ça me fait que nous soyons victorieux de Versailles, si nous ne trouvons pas la solution du problème social, si l’ouvrier demeure dans les mêmes conditions ! »

On dit, autour de moi, que l’orateur s’appelle Jacques Durand.

Lundi 8 mai. — En entrant ce matin chez Burty, je vois, sur sa cheminée, un magnifique bouquet de tamaris, de lilas, d’épines.

Il me raconte qu’il l’a cueilli, hier, sous les obus de Courbevoie. Et petit à petit, se lève pour moi, de son récit, de la mémoire de la journée, un paysage tout original et tout charmant, pour un roman de guerre. Jardins de Neuilly et de Clichy ne font plus aujourd’hui, par la percée des murs, qu’un seul jardin, tout blanc, tout rose, tout mauve, des floraisons des lilas et des épines à fleurs doubles : un jardin aux allées, qu’on dirait macadamisées avec des éclats d’obus, tant il en est tombé, tant il en tombe tous les jours. Dans la jeune verdure et la flore des arbustes printaniers, ici des gardes nationaux couchés à côté de leurs armes, brillant au soleil, là une blonde cantinière versant à boire à un soldat, avec sa grâce parisienne, et à tout coin, et sous tout abri de feuillage, sur le drap militaire, des filtrées, des zigzags de couleur à la Diaz.

Au-dessus des têtes, à tout moment, le beau bruit à la fois sonore et mat des boîtes à mitraille, en même temps que sur le bleu du ciel ensoleillé, l’éclosion, la formation, le grossissement lent de nuages, semblables à ces nuages de féerie, d’où sort un génie ou une fée, habillée de papier d’or, crachant aujourd’hui des morceaux de fonte.

Et l’horrible mêlé à cela. Un cadavre qu’on hisse dans un fourgon, et dont un homme retient, à deux mains, la cervelle prête à s’échapper du crâne, presque décalotté.

Mardi 9 mai. — Des gardes nationaux ! des gardes nationaux ! des drapeaux rouges tout neufs ! des cantinières en grand costume ! des ambulancières, la couverture au dos, le sac à pansement au ventre ! une multitude armée se massant sur la place Louis XV. Un moment, j’ai cru que tout ce rassemblement soldatesque partait pour le rempart. Ce n’est qu’une revue, où le nombre des gamins a quelque chose d’odieux, de révoltant.

Mercredi 10 mai. — La proclamation de Thiers est vieillotte comme l’homme. Sur un tel thème, pas une belle phrase, ou simple, ou éloquente, ou indignée.

Ces jours-ci, à la Commune, Lefrançais demandait que les secrétaires voulussent bien faire parler français aux membres du gouvernement. On lui a répondu qu’on n’en avait pas le temps.

Jeudi 11 mai. — Tous les magasins des rues avoisinant la place Vendôme ont leurs glaces treillagées de bandes de papier.

C’est singulier, comme il faut aux documents historiques un enfoncement dans le passé, pour me toucher. Ai-je, des fois, envié le bonheur, qu’avait eu Manuel, à mettre la main sur les papiers, avec lesquels il a fait la BASTILLE DÉVOILÉE. Peut-être, si j’avais été son contemporain, la trouvaille ne m’eût été de rien. Je le sens à vivre, à peu près tous les soirs, à côté de Burty, entouré, barricadé de papiers, de notes, de dépêches, de carnets, trouvés aux Tuileries, et qui m’en lit, à tout bout de champ, des fragments qui m’assomment. Dans son enthousiasme, sa jubilation de trouveur, va-t-il jusqu’à vouloir me faire toucher du doigt, les précieux autographes, mes mains les repoussent machinalement. Après tout, la cause de mon peu de curiosité est-elle due à l’abondance de la télégraphie, qui donne aux épanchements impériaux un style trop nègre ?

Très souvent, le soir, je rencontre, chez Burty, Asselineau. Je ne connais pas un bavardage qui produise un ennui plus semblable à celui de la pluie, que le bavardage dudit. Pour n’être pas ennuyeux, à défaut d’autre chose, il n’est que besoin d’être tout simplement un peu passionné. Lui, c’est la melliflue et froide expansion de l’égoïsme d’un vieux garçon, doublée du rabâchage d’un bibliophile.

Vendredi 12 mai. — La terrasse des Tuileries est couverte de balles de chiffons, destinées à barricader le jardin, sur toute la face de la place de la Concorde.

La maison de Thiers n’est pas encore démolie, mais déjà le drapeau rouge flotte au-dessus du petit cadre bleu, où se trouve le fameux numéro 27. La place est occupée militairement par des Vengeurs de la Patrie, de blêmes voyous, un ramassis de cette crapuleuse enfance de Paris, dont le métier est d’ouvrir les portières aux théâtres du boulevard du Crime.

A un : Diable ! que je pousse à la lecture d’un journal du soir, m’apprenant que les Versaillais ont ouvert la tranchée à la batterie Mortemart, un voisin de café me demande s’il y a quelque chose de grave, aux dernières nouvelles ! Je lui montre le journal, en lui disant que mon exclamation vient de ce que j’ai une maison à Auteuil, placée juste en face de la batterie. « Moi aussi, dit-il, j’en ai une ! » Et nous causons.

Mon voisin a, dans ce moment-ci, un enfant opéré du croup, que soigne une sœur. La sœur est obligée de venir, en bourgeoise, pour n’être pas insultée dans la rue. Maintenant le chirurgien qui a opéré son enfant, et qui est le chirurgien de l’hôpital Necker, lui contait qu’avant-hier, un blessé, à qui il avait à faire une amputation le matin, était encore si saoûl de la veille, qu’il avait été obligé d’attendre à quatre heures.

Samedi 13 mai. — Je tombe ce matin dans la destitution en masse des employés de la bibliothèque, et dans la fuite de ceux qui n’ont pas quarante ans : une débâcle qui serait grotesque, si elle n’était lugubre.

La démolition de l’hôtel Thiers est commencée, et le toit mis à jour laisse voir les voliges de bois blanc d’une économique construction. Au fond, cette attaque à la propriété, la plus significative qui soit, fait un excellent mauvais effet.

Lamentable, le spectacle de tout ce quartier, où l’on traque les réfractaires, et où l’on voit les sbires nationaux se lancer, la baïonnette en avant, sur les pas d’un adolescent, qui fuit, et cherche à leur échapper avec ses jeunes jambes.

Dimanche 14 mai. — Si jamais je fais ce roman sur la vie de théâtre, dont mon frère et moi avions eu l’idée, si jamais je fais la psychologie d’une actrice, il faut que l’idée dominante, la pensée-mère de ce livre, soit le combat des instincts peuple, des goûts canaille, venant de la procréation, de la nature, de l’éducation, avec les aspirations à l’élégance, à la distinction, à la beauté morale : qualités congéniales d’un grand talent.

Il y aurait peut-être une forme originale pour ce livre.

Une première partie, dont voici à peu près le canevas. — Un soir je causais de cette femme, que je n’avais fait qu’entrevoir, mais qui avait éveillé en moi une espèce de curiosité amoureuse. Peut-être l’histoire du baiser de Rachel, donné à Saint-Victor, par dessus un paravent, pendant qu’elle s’habillait dans sa loge. La causerie avait lieu au bord de la mer, avec un ancien amant, un homme pratique, un homme d’affaires matiné de politiqueur, une espèce de Montguyon. Moment d’expansion de cet homme fort et fermé, produit par la beauté et la grandeur de la nuit. Récit très passionné, très sensuel, très matériel, très crû. Un long silence. Puis tout à coup il me prend le bras, monte chez moi, allume un cigare, ôte son habit, et se promène furieusement dans une chambre, en me reparlant d’elle. Et il raconte l’horreur soudaine qu’il a prise, tout à coup, pour cette femme, en ayant été témoin de l’étude impie qu’elle avait fait du rire sardonique, dans l’agonie de sa mère, et développe l’idée que le jeune homme est porté à aimer une femme qui a l’air d’une mauvaise bougresse, mais que, plus tard, en vieillissant, il veut trouver l’image de la bonté chez la femme.

Donc un récit parlé pour la première partie.

Deuxième partie. — Un séjour chez un cousin, second secrétaire d’ambassade dans une résidence d’Allemagne, une résidence comme Hesse-Darmstadt. Un déjeuner de garçons (peinture de diplomates français et étrangers) où l’on ne parle que de Paris, et où il est beaucoup question de l’actrice. Les invités partis, mon cousin me fait lire un paquet de lettres écrites sur elle, pendant qu’elle a été sa maîtresse, et adressées à un ami mort. Correspondance d’un enthousiasme tout jeune, qui souffre quelquefois des revenez-y canaille de la nature primitive de la femme. Intercaler là dedans le souvenir angélique de nuits d’amour, passées à l’hôtel de Flandres, à Bruxelles, nuits semblant bercées par l’orgue de l’église mitoyenne.

Donc la deuxième partie tout épistolaire.

Troisième partie. — Un jour d’hiver, un jour d’inoccupation, sur les cinq heures, la montée chez un marchand d’autographes qui a de la lumière à sa fenêtre. Un type à la façon de Laverdet, un cerveau d’ancien Saint-Simonien, légèrement malade, dont le possesseur porte son chapeau à la main, dans les rues. Peut-être fait-il son travail de dépouillement, à la clarté d’un nouvel appareil au magnésium, qui donne à son œil clair une clarté un peu aiguë, un peu surnaturelle… Il range des petits cahiers, un journal, qui lui a été vendu, après sa mort, par une sœur crapule de l’actrice, qui a passé sa vie à l’exploiter, et à vendre des autographes d’elle. Ces petits carnets, c’est la confession amoureuse de l’actrice, pendant ses amours avec les deux hommes.

Donc, la troisième partie, une autobiographie[1].

[Note 1 : Cette étude d’actrice parue, sous le titre de LA FAUSTIN, n’a été publiée qu’en 1882, et dans une forme différente de celle indiquée ici.]

Tout ce qui reste encore à Paris de population, se tient au bas des Champs-Elysées, où le rire joliment bruyant des enfants, assis devant le guignol, monte parfois sur le grondement de la canonnade lointaine.

La brute nationale commence à entrer en fureur. Je vois un de ces ignobles gardes nationaux, faisant d’office le métier d’agent de police, vouloir entraîner de force un homme qui n’est pas de son avis. Il ne parle rien moins que de « l’emballer pour l’École-Militaire et de le faire fusiller ».

Il faut entendre les gens des groupes pour avoir une idée de la bêtise incommensurable du peuple le plus intelligent de la terre. Et il y a encore une chose plus triste que la bêtise : c’est que dans tout ce qui se dit, tout ce qui se crie, tout ce qui se gueule, vous ne touchez qu’une idiote envie, un désir homicide de ravalement.

Lundi 15 mai. — Toujours l’attente de l’assaut, de la délivrance qui ne vient pas.

On ne peut se figurer la souffrance qu’on éprouve, au milieu du despotisme sur le pavé, de cette racaille déguisée en soldats.

Mardi 16 mai. — Aux Tuileries, dans l’allée qui regarde la place Vendôme, des chaises jusqu’au milieu du jardin, et sur ces chaises des hommes et des femmes qui attendent tomber la colonne de la Grande Armée… Je m’en vais.

Cette garde nationale ! elle ne mérite vraiment ni clémence ni merci. Aujourd’hui, ce qui reste de la Commune, du Comité de Salut Public, serait remplacé par dix forçats bien avérés, bien connus d’elle, qu’elle exécuterait servilement, et sans une protestation, leurs décrets de bagne.

Quand je repasse, à six heures, dans les Tuileries, là où fut le bronze, autour duquel s’enroulait notre gloire militaire, il y a un vide dans le ciel, et le piédestal tout plâtreux montre, à la place de ses aigles, quatre loques rouges flottantes.

Sur les visages, comme l’annonce d’un événement heureux. On murmure chez les marchands de tabac que le drapeau tricolore flotte sur la porte Maillot.

Je regarde, à la lueur du gaz, de magnifiques photographies, représentant les ruines des maisons de Saint-Cloud, me demandant si la mienne ne figurera pas dans la suite de cette galerie.

Mardi 17 mai. — Je suis réveillé par une voisine d’Auteuil, venant m’apprendre qu’un obus a démoli, hier, une fenêtre de ma maison. Le bombardement redouble. Aujourd’hui, dans Paris, grand mouvement d’artillerie et de camions de vin, annonçant une action prochaine.

Les boutiques se ferment, l’une après l’autre, et par les vitres de la porte sans volets de celles qui ne sont pas fermées, vous apercevez, sur une chaise, l’affaissement et les bras tristement pendants du boutiquier désœuvré.

Devant le rapprochement des obus, les Guignols réfugiés au bas des Champs-Elysées ont décampé, emportant, avec Polichinelle, le joli rire des enfants, qui vous distrayait de la canonnade.

Je vague sur les quais. Tout à coup, derrière moi, une formidable et continue détonation. C’est un grondement de cratère, un craquement crépitant de bouquet de feu d’artifice, qui jaillit dans l’air. Je me retourne : au-dessus des maisons, un nuage blanc solide, dont les concrétions semblent du marbre sculpté. On crie autour de moi : « C’est à Saint-Thomas-d’Aquin, au Musée d’artillerie. » Je me jette dans la rue du Bac : « C’est le fort d’Issy qui a sauté ! » entends-je répéter aux boutiquiers, encore tout épeurés de la danse de leurs vitres.

Je redescends la rue du Bac et me cogne à Bracquemond, qui me dit, en me montrant la direction de la fumée : « C’est la manufacture des tabacs ou l’École-Militaire ! »

Nous remontons les Champs-Elysées. Une vieille femme, à la main bandée, et comme folle, s’exclame : « C’est la cartoucherie du Champ-de-Mars, mais n’y allez pas… ce n’est pas fini… il va y avoir une seconde explosion. »

Nous sommes devant l’ambulance, d’où Guichard nous jette, en nous ouvrant : « Si vous avez le cœur solide, entrez, mais si vous ne l’avez pas, allez-vous-en… Il y a des maisons qui ont dégringolé… vous allez voir des morceaux de femmes et d’enfants écrasés en tétant ! »

Jeudi 18 mai. — Les grands événements tragiques donnent le courage à la femme, à la femme qui en manque le plus, et dans le dramatique, son dévouement s’exalte à un point digne de l’admiration. Je pensais cela, en écoutant le récit du déménagement héroïque, qu’a fait une bonne de la maison voisine de la mienne, et aussi en songeant à ma pauvre Pélagie, s’exposant à être tuée, à toute minute, pour chercher à sauver ma maison du pillage et de l’incendie.

Nous sommes perdus, du moment où l’OFFICIEL, écrit si révolutionnairement mal, a des phrases comme celle-ci : « Une rétrogradation effroyable dans toutes les orgies du royalisme. » Cette littérature m’annonce que nous sommes au bord des massacres.

Je suis entraîné par la foule, au spectacle du jour, à la poudrière du Champ-de-Mars. Les rues par lesquelles je passe, n’ont plus un seul carreau. On marche sur de la poussière de vitre, et je vois une marchande de verre cassé, remplir, en un instant, sa voiture, du verre qu’elle ramasse à pleine main de fer.

Le choc a été si violent qu’il y a des devantures de boutiques, des portes cochères jetées tout de travers, et je n’ai vu rien de pareil au méli-mélo, produit dans les denrées coloniales d’un épicier. Les tuiles de l’hôpital du Gros-Caillou semblent avoir été mises en danse par un tremblement de terre.

Le Champ-de-Mars, le lieu du sinistre, dont la garde nationale vous tient à distance, présente un vague et confus tas de plâtre et de débris calcinés. Dans les détritus, à la porte des baraquements, les femmes cherchent, avec le bout de leurs ombrelles, des balles, qui étaient hier si nombreuses, que, selon l’expression d’un passant, la terre du Champ-de-Mars ressemblait à un champ, « où auraient pâturé des moutons ».

Comme si tout ce que nous souffrons n’était pas suffisant, voici qu’il apparaît, dans les journaux, la perspective d’une occupation prussienne.

Vendredi 19 mai. — Des journées interminables, que je promène çà et là : le trouble et la fatigue de ma vue ne me permettant pas la distraction d’un livre.

On ne rencontre dans les rues que des gens qui monologuent tout haut, semblables à des fous, des gens de la bouche desquels sortent des mots : désolation, malheur, mort, ruine, — tous les vocables de la désespérance.

Dimanche 21 mai. — Dans mon désœuvrement, mes pas me portent à l’ambulance des Champs-Élysées.

L’ambulance s’est agrandie de tout le concert Musart, dont l’orchestre est devenu une lingerie, et dont l’allée tournante a disparu sous des tentes, où s’aperçoivent des figures hâves dans des lits. Beaucoup de malades, de mourants, ont été transportés au plein air du jardin, et dans le soleil et la verdure tendre, s’agitent des mains jaunes, et des yeux, au grand blanc, qui interrogent le regard du passant. Presque tous ont une femme près de leur lit de souffrance, et quelquefois de petits enfants jouent sur leurs draps.

Guichard fait le pansement d’un jeune homme, qui a eu la cuisse emportée par un éclat d’obus. Je lui demande machinalement, où il a été blessé : « A Auteuil, dans sa maison, où sa mère l’a retenu ! » Cette réponse me jette dans une inquiétude mortelle. Je me reproche la férocité de mon égoïsme et veux, dès le lendemain, aller chercher la pauvre fille restée dans ma maison, tout décidé à abandonner les choses à la grâce de Dieu.

Toute la journée, je l’avais passée dans la crainte d’un échec de Versailles, et dans l’agacement de cette phrase, plusieurs fois répétée par Burty, rencontré à l’ambulance : « Les Versaillais ont été sept fois repoussés ! »

Sous ces diverses impressions de tristesse, d’inquiétude, je m’en vais, ce soir, à mon observatoire ordinaire : la place de la Concorde.

Lorsque j’arrive sur la place, une foule énorme entoure un fiacre, escorté par des gardes nationaux.

— « Qu’est-ce que c’est ? »

— C’est, me répond une femme, un monsieur qu’on vient d’arrêter… il criait par la portière que les Versaillais venaient d’entrer. »

Je me rappelle, dans le moment, les petits groupes de gardes nationaux, que je viens de rencontrer, rue Saint-Honoré, défilant comme à la débandade. Mais, l’on a été si souvent trompé, si souvent déçu, que je n’accorde aucune confiance à la bonne nouvelle, et cependant je suis remué au fond de moi, et agité comme par un rien d’espérance. Je me promène longtemps, en quête de renseignements, d’éclaircissements… rien, rien, rien. Les gens, qui sont encore dans les rues, ressemblent aux gens d’hier. Ils sont aussi tranquillement consternés. Aucun ne semble informé du cri jeté sur la place de la Concorde. C’est encore un canard.

Je rentre enfin… Je me couche désespéré. Je ne puis dormir. Il me semble entendre, à travers mes rideaux hermétiquement fermés, une rumeur lointaine. Je me lève… J’ouvre la fenêtre. Non, c’est sur le pavé de rues éloignées le pas régulier de compagnies qui vont en relever d’autres, ainsi que cela se passe toutes les nuits. Allons, c’est un effet de mon imagination. Je me recouche… Ah ! mais cette fois c’est bien le tambour, c’est bien le clairon ! Je ressaute à la fenêtre… Le rappel bat dans tout Paris, et bientôt sur le tambour, sur le clairon, sur les clameurs, sur les cris : « Aux armes ! » montent les grandes ondes tragiquement sonores du tocsin, qui se met à sonner à toutes les églises — bruit lugubre qui me remplit de joie, et sonne pour Paris l’agonie de l’odieuse tyrannie.

Lundi 22 mai. — Je ne puis rester chez moi. J’ai besoin de voir, de savoir.

A ma sortie, je trouve tout le monde rassemblé sous les portes cochères : un monde agité, grondant, espérant, et déjà s’enhardissant à huer les estafettes.

Sur la place de l’Opéra, dans des groupes très clairsemés, on dit que les Versaillais sont au Palais de l’Industrie.

La démoralisation et le découragement sont visibles chez les gardes nationaux, qui reviennent par petites bandes, tristes, éreintés.

Je monte chez Burty, et nous ressortons aussitôt pour nous rendre compte de la physionomie de Paris.

Il y a un rassemblement devant la devanture du pâtissier de la place de la Bourse, qui vient d’être déchirée par un obus. Sur le boulevard, devant le nouvel Opéra, s’élève une barricade, faite avec des tonneaux remplis de terre, une barricade défendue par quelques hommes, à l’aspect peu énergique.

Dans le moment, arrive en courant un jeune homme, qui nous annonce que les Versaillais sont à la caserne de la Pépinière. Il s’est sauvé, voyant des hommes tomber à côté de lui, à la gare Saint-Lazare.

Nous remontons le boulevard. Des ébauches de barricades devant l’ancien Opéra, devant la porte Saint-Martin, où une femme, en ceinture rouge, remue des pavés.

Partout des altercations entre les bourgeois et les gardes nationaux.

Du feu, revient un petit peloton de gardes nationaux, parmi lesquels est un enfant, aux doux yeux, qui a une loque passée en travers de sa baïonnette — un chapeau de gendarme.

Toujours par groupes, le lamentable défilé de gardes nationaux graves, qui abandonnent la bataille. Un désarroi complet. Pas un officier supérieur donnant des ordres. Pas, sur toute la ligne des boulevards, un membre de la Commune ceint de son écharpe.

Un artilleur ahuri promène à lui tout seul un gros canon, qu’il ne sait où mener.

Soudain, au milieu du désordre, au milieu de l’effarement, au milieu de l’hostilité de la foule, passe à cheval, la tunique déboutonnée, la chemise au vent, la figure apoplectique de colère et frappant de son poing fermé, le cou de son cheval, un gros et commun officier de la garde nationale, superbe dans son débraillement héroïque.

Nous rentrons. A tout moment, montent jusqu’à nous, du boulevard, de grandes clameurs : des disputes et des batailles de bourgeois commençant à se rebeller contre les gardes nationaux, qui finissent par les arrêter, au milieu des huées. Nous montons dans le belvédère de verre dominant la maison. Un grand nuage de fumée blanche prend tout le ciel, dans la direction du Louvre. A cette heure quelque chose d’effrayant et de mystérieux dans cette bataille qui nous entoure, dans cette occupation qui se rapproche sans bruit, et qui semble sans combats.

Je suis venu faire une visite à Burty, et me voici prisonnier jusqu’à quand ? Je ne sais ! On ne peut plus sortir. On enrégimente, on fait travailler aux barricades, les gens que la garde nationale trouve dans les rues. Burty se met à copier des extraits de la CORRESPONDANCE TROUVÉE AUX TUILERIES, et moi je me plonge dans son œuvre de Delacroix, au bruit des obus qui se rapprochent.

Bientôt, ça éclate de tous côtés ; bientôt, ça éclate tout près. La maison de la rue Vivienne, située de l’autre côté de la rue, a son kiosque brisé ; un autre obus casse le réverbère en face de nous ; un dernier, enfin, pendant le dîner, éclate au pied de la maison, et nous secoue sur nos chaises, comme par un fort tremblement de terre.

On m’a fait un lit. Je me jette dessus tout habillé. Sous les fenêtres, toute la nuit, les voix des gardes nationaux ivres, jetant, à chaque minute, un qui-vive enroué à tout ce qui passe. Au jour, je m’endors d’un sommeil traversé de cauchemars et de détonations.

Mardi 23 mai. — Au réveil, aucune nouvelle certaine. Personne ne sait rien de positif. Alors le travail de l’imagination dans le noir. A la fin, un journal inespéré, enlevé du kiosque qui est au bas de la maison, nous apprend que les Versaillais occupent une partie du faubourg Saint-Germain, Monceau, les Batignolles.

Nous montons au belvédère, où par le clair soleil qui illumine l’immense bataille, la fumée des canons, des mitrailleuses, des chassepots, nous fait voir une série d’engagements s’étendant depuis le Jardin des Plantes jusqu’à Montmartre. A l’heure qu’il est, c’est à Montmartre que semble se concentrer le gros de l’action. Au milieu du grondement lointain de l’artillerie et de la mousqueterie, des coups de fusil à la détonation très rapprochée nous font supposer que l’on se bat rue Lafayette et rue Saint-Lazare.

Un sinistre caractère, que le caractère de ce boulevard désert, avec ses boutiques fermées, avec les grandes ombres immobiles de ses kiosques et de ses arbres, avec son silence de mort, coupé de temps en temps par une sourde et fracassante détonation… Quelqu’un croit apercevoir, avec une lorgnette de spectacle, le drapeau tricolore flottant sur Montmartre. A cet instant, nous sommes chassés de notre observatoire de verre, par le sifflement des balles qui passent à côté de nous, faisant, dans l’air, comme des miaulements de petit chat.

Quand nous descendons, et que nous regardons au balcon, une voiture d’ambulance est sous nos fenêtres. L’on y monte un blessé qui se débat, répétant : — « Je ne veux pas aller à l’ambulance. » Une voix brutale lui répond : — « Vous irez tout de même. » Et nous voyons le blessé se soulever, ramasser ses forces défaillantes, lutter une seconde contre deux ou trois hommes, et retomber dans la voiture en criant d’une voix désespérée et expirante : — « C’est à se faire sauter la cervelle ! »

La voiture part. Le boulevard redevient vide, et l’on entend pendant longtemps une canonnade rapprochée, qui semble éclater à la hauteur du nouvel Opéra.

Puis le trot lourd d’un omnibus, à l’impériale chargée de gardes nationaux, penchés sur leurs fusils.

Puis les galopades d’officiers d’état-major jetant aux gardes nationaux, ramassés sous nos fenêtres, la recommandation de prendre garde d’être cernés.

Puis l’arrivée de brancardiers remontant le boulevard, dans la direction de la Madeleine.

Pendant ce, la petite Renée pleure, parce qu’on ne veut pas la laisser jouer dans la cour. Madeleine, sérieuse et pâle, a des tressautements à chaque détonation. Mme Burty déménage fiévreusement des tableaux, des bronzes, des livres, cherchant et recherchant un coin reculé, où ses filles puissent être à l’abri des obus et des balles.

La fusillade se rapproche de plus en plus. Nous percevons distinctement les coups de fusil, tirés rue Drouot.

En ce moment apparaît une escouade d’ouvriers, qui ont reçu l’ordre de barrer le boulevard à la hauteur de la rue Vivienne, et de faire une barricade sous nos fenêtres. Ils n’ont pas grand cœur à la chose. Les uns dérangent deux ou trois pavés de la chaussée, les autres donnent, comme par acquit de conscience, une dizaine de coups de pioche dans l’asphalte du trottoir. Mais presque aussitôt, devant les balles qui enfilent le boulevard, et leur passent sur la tête, ils abandonnent l’ouvrage. Nous les voyons, Burty et moi, disparaître par la rue Vivienne avec un soupir de soulagement. Nous pensions tous deux aux gardes nationaux, qui allaient monter dans la maison et tirailler aux fenêtres, au milieu de nos collections, mêlées et confondues, sous leurs pieds.

Alors une troupe nombreuse de gardes nationaux se repliant avec leurs officiers, lentement et en bon ordre. D’autres venant après, qui marchent d’un pas plus pressé. D’autres, enfin, se bousculant dans une débandade, au milieu de laquelle on voit un mort, à la tête ensanglantée, que quatre hommes portent par les bras et les jambes, à la façon d’un paquet de linge sale, le menant de porte en porte, qui ne s’ouvrent pas.

Malgré cette retraite, ces abandons, ces fuites, la résistance est encore très longue à la barricade Drouot. La fusillade n’y décesse pas. Peu à peu, cependant, le feu baisse d’intensité. Ce ne sont bientôt plus que des coups isolés. Enfin, deux ou trois derniers crépitements, et presque aussitôt nous voyons fuir la dernière bande des défenseurs de la barricade, quatre ou cinq garçonnets d’une quinzaine d’années, dont j’entends l’un dire : « Je rentrerai un des derniers ! »

La barricade est prise. Les Versaillais se répandent en ligne sur la chaussée, et ouvrent un feu terrible dans la direction du boulevard Montmartre. Dans l’encaissement des deux hautes façades de pierre enfermant le boulevard, les chassepots tonnent comme des canons. Les balles éraflent la maison, et ce ne sont aux fenêtres que sifflements, ressemblant au bruit que fait de la soie qu’on déchire.

Un instant, nous nous étions retirés dans les pièces du fond. Je reviens dans la salle à manger, et là, agenouillé, et paré aussi bien que possible, voici le spectacle que j’ai par le rideau entr’ouvert de la fenêtre.

De l’autre côté du boulevard, il y a étendu à terre un homme, dont je ne vois que les semelles de bottes, et un bout de galon doré. Près du cadavre, se tiennent debout deux hommes : un garde national et un lieutenant. Les balles font pleuvoir sur eux les feuilles d’un petit arbre, qui étend ses branches au-dessus de leurs têtes. Un détail dramatique que j’oubliais. Derrière eux, dans un renfoncement, devant une porte cochère fermée, aplatie tout de son long, et comme rasée sur le trottoir, une femme tient dans une de ses mains un képi, — peut-être le képi du tué.

Le garde national, avec des gestes violents, indignés, parlant à la cantonade, indique aux Versaillais qu’il veut enlever le mort. Des balles continuent à faire pleuvoir des feuilles sur les deux hommes. Alors le garde national, dont j’aperçois la figure rouge de colère, jette son chassepot sur son épaule, la crosse en l’air, et marche sur les coups de fusil, l’injure à la bouche. Soudain, je le vois s’arrêter, porter la main à sa tête, appuyer, une seconde, sa main et son front contre un petit arbre, puis tourner sur lui-même, et tomber sur le dos, les bras en croix.

Le lieutenant, lui, était resté immobile à côté du premier mort, tranquille comme un homme qui méditerait dans un jardin. Une balle qui avait fait tomber sur lui, non une feuille, cette fois, mais une branchette près de sa tête, et qu’il avait rejetée avec une chiquenaude, ne l’avait pas tiré de son immobilité. Alors, il eut un long regard jeté sur le camarade tué, et sa résolution fut prise. Sans se presser, et comme avec une lenteur dédaigneuse, il repoussa derrière lui son sabre, se baissa et s’efforça de soulever le mort. Il était grand et lourd, le mort, et, ainsi qu’une chose inerte, échappait à ses efforts, et s’en allait à droite et à gauche. Enfin il le souleva, et le tenant droit contre sa poitrine, il l’emportait, quand une balle fit tournoyer, dans une hideuse pirouette, le mort et le blessé qui tombèrent l’un sur l’autre.

Je crois qu’il a été donné à peu de personnes d’être, à deux fois, témoin d’un aussi héroïque et aussi simple mépris de la mort.

Notre boulevard est enfin au pouvoir des Versaillais. Nous nous risquons à les regarder de notre balcon, quand une balle vient frapper au-dessus de nos têtes. C’est le locataire de dessus, qui s’est avisé bêtement d’allumer sa pipe à la fenêtre.

Bon ! voici des obus qui recommencent, des obus, cette fois-ci, tirés par les fédérés sur les positions conquises par les Versaillais. On campe dans l’antichambre donnant sur la cour. Le petit lit de fer de Renée est traîné dans un coin protecteur. Madeleine s’allonge près de son père, sur un canapé, son clair visage se détachant illuminé par la lampe, sur le blanc d’un oreiller, son petit corps perdu dans les plis et l’ombre d’un châle. Mme Burty s’affaisse anxieuse dans un fauteuil. Et moi j’ai une partie de la nuit, dans l’oreille, la plainte déchirante d’un soldat de ligne blessé, qui s’est traîné à notre porte, et que la portière, par une lâche peur de se compromettre, n’a pas voulu recevoir.

De temps en temps, je vais regarder, par les fenêtres du boulevard, cette nuit noire de Paris, sans une lueur de gaz dans les rues, sans une lueur de lampe dans les maisons, et dont l’ombre épaisse et redoutable garde les morts de la journée, qu’on n’a pas relevés.

Mercredi 24 mai. — A mon réveil, mes yeux retrouvent le cadavre du garde national, tué hier. On ne l’a pas enlevé, on l’a seulement un peu recouvert avec les branches de l’arbre, sous lequel il a été tué.

L’incendie de Paris fait un jour qui ressemble à un jour d’éclipse.

Un moment d’interruption dans le bombardement. J’en profite pour quitter Burty et gagner la rue de l’Arcade. J’y trouve Pélagie, qui a eu la témérité de traverser toute la bataille, à la main un gros bouquet de roses de mon grand rosier gloire de Dijon ; aidée et protégée par les soldats, admirant cette femme s’avançant, sans peur, avec des fleurs, au milieu de la fusillade, et la faisant passer dans les environs de la Chapelle Expiatoire, par des cours percées par le génie.

Nous nous mettons en marche pour Auteuil, avec la curiosité de voir de près les Tuileries. Un obus qui éclate presque à nos pieds, place de la Madeleine, nous force à nous rejeter dans le faubourg Saint-Honoré, où nous sommes poursuivis par des éclats frappant au-dessus de nos têtes, à droite, à gauche.

Les projectiles ne dépassent pas la barrière de l’Étoile. De là, on voit Paris dans l’enveloppement de la dense fumée, qui couronne la cheminée d’une usine à gaz. Et tout autour de nous, et sur nous, du ciel obscurci tombe continuellement une pluie noire de petits morceaux de papier brûlé : la Comptabilité de la France, l’État civil de Paris… Je ne sais quelle analogie me vient à la pensée, de cette pluie de papier calciné avec de la pluie de cendre, sous laquelle a été ensevelie Pompéi.

Passy n’a pas souffert, c’est au boulevard Montmorency que commencent les ruines : les maisons dont il ne reste que les quatre murs noircis ; les maisons effondrées et couchées à terre.

Elle est encore debout, la mienne, avec un grand trou dans le second étage. Mais de combien d’éclats d’obus a-t-elle été souffletée ! Des monceaux de rocaille jonchent le trottoir. Il y a dans les moellons, des encoches comme la tête d’un enfant. La porte est percée de vingt petits ronds de balles, du gros rond d’un biscaïen, et un morceau manque, arraché par le pic d’un fédéré, qui s’essayait à la forcer.

Dans la maison, on marche sur les plâtras et les fragments de glaces mêlés aux éclats d’obus et aux balles, recroquevillées comme des sangsues, qu’on a fait dégorger dans du sel. Au premier une balle de chassepot, — je crois le cas extraordinaire, — a enfilé la maison, traversant une persienne, un matelas, une cloison, une portière flottante, une porte couverte d’une natte de Chine. Mais le vrai dégât est au second. Un obus, un tout petit obus, l’un des derniers tirés par les Versaillais, dans la nuit de dimanche, lorsqu’ils étaient déjà maîtres du Point-du-Jour, a brisé la poutre d’angle de la maison, passé par le pied du lit de Pélagie, traversé la porte de sa chambre, éclaté dans le parquet du palier, en mettant en charpie toutes les portes du second. Enfin, on pouvait être plus malheureux. Tout ce qui m’est précieux a été épargné, et le désastre de mes voisins a de quoi me consoler de mes pertes.

Pauvre jardin, avec son gazon, semblable à la grande herbe d’un cimetière abandonné, avec ses arbustes à feuilles luisantes, tout poussiéreux de plâtre, tout noirs de papier brûlé, avec ses grands arbres aux branches brisées, mettant leur feuillage de papier brouillard dans la verdure d’un arbre vivant, avec cette excavation au milieu de la pelouse faite par une bombe, cette excavation où l’on pourrait enterrer un éléphant.

Et pendant que nous faisons la visite de la maison, et qu’elle me sert à dîner, Pélagie me conte l’installation de mon voisin César, qui n’avait pas de cave voûtée, l’installation dans l’une des miennes, pendant qu’elle prenait possession de l’autre avec la domestique dudit César, et comme quoi n’ayant rien à faire, toutes deux passaient les journées à jouer aux cartes, leurs yeux s’étant habitués à voir dans l’obscurité.

Elle me conte, lorsque la bombe est tombée dans le jardin, la crainte que le monde de la cave a eue, que la maison ne s’écroulât, tant il s’était fait une écrasante projection de terre sur le toit. Elle me conte ses chamaillades avec les fédérés, voulant enfoncer la porte, voulant s’introduire, sous le prétexte de recherches d’armes et d’hommes, et un jour après une dispute terrible, et même des pierres jetées, un dialogue s’engageant entre elles et ces hommes, qui lui donnaient un pain, dont elle manquait, en lui disant : « Vous pouvez le manger, il n’est pas volé ! » Elle me conte que, dans les derniers temps, les balles traversaient tellement la maison, que lorsque l’on voulait boire, on montait à quatre pattes l’escalier, on plaçait l’arrosoir sous le robinet de la cuisine, et tant pis pour l’eau qui se répandait, on attendait une embellie dans la fusillade, pour reprendre l’arrosoir.

Elle me conte que, tout le temps, elle a couché habillée, ayant pour le moment où le feu prendrait à la maison, un paquet de ses hardes les plus précieuses, l’argenterie de la maison, disposée pour la mettre dans ses poches, et un matelas pour se mettre sur le dos, à l’effet de se préserver de tout ce qui vous tombait dehors sur la tête.

Toute la soirée, vu par la trouée des arbres, l’incendie de Paris : un incendie ressemblant, sur l’obscurité de la nuit, à ces gouaches napolitaines d’une éruption du Vésuve sur une feuille de papier noir.

Jeudi 25 mai. — Pendant la journée entière, le canon et le roulement des mitrailleuses. Je passe cette journée à me promener dans les ruines d’Auteuil. C’est du saccagement et de la destruction, comme en pourrait faire une trombe.

On voit d’énormes arbres brisés, dont le tronc haché semble un paquet de cotterets, des tronçons de rail pesant mille livres, transportés sur le boulevard, des écrous d’égout, des plaques de fonte de quatre pouces d’épaisseur, réduites en fragments de la grosseur d’une boîte de plumes de fer, des barreaux de grilles, noués, tortillés autour l’un de l’autre, comme une attache d’osier.

Parfois au milieu de cette dévastation, la surprise de rencontrer, attaché à une maison demi-écroulée, un grand rosier grimpant, qui bouche du fleurissement de ses roses, de la gaieté fraîche de ses couleurs, les fissures béantes et les débris pendants.

Le numéro 75, une maison de cinq étages, toute neuve, n’a plus de façade, n’a plus de bas côtés, et vous montre, les planchers des cinq étages, comme les planches du fond des tiroirs d’une commode, qui n’aurait plus de devant, qui n’aurait plus de côtés, et dont, minute par minute, les planchers s’abaissant, laissent dégringoler, à chaque instant, dans la rue, un secrétaire, une table de nuit.

L’entrée de la grande rue d’Auteuil peut rivaliser avec Saint-Cloud. Les deux lignes de maisons ne sont que des décombres fumants ou des pans de murs qui ont les larges lézardes de ruines anciennes. Le dessin des arcades du viaduc a disparu, le pont rompu fait ventre au milieu, et ne vous laisse passer qu’en vous baissant. Quelques piliers de fer, quelques morceaux de zinc, épars çà et là, vous indiquent seuls la place de la gare. La maison du garde, un tas de brique, de ferraille, de bois charbonné.

Sous les pieds, l’on a des obus qui n’ont pas éclaté, des morceaux d’affûts de canons, des boîtes cassées d’artillerie portant 4 de M., des débris et des scories de toutes sortes, au milieu desquelles sourcillent, comme des sources, les eaux des conduites d’eau coupées.

Sur la ligne des fortifications toute écrêtée, un homme me montre une casemate : « C’est là, me dit-il, où se tenait le chef des Bellevillais, avec ses hommes et ses maîtresses. Là, tous les jours, des voitures à bras déménageaient les maisons voisines, apportaient linge, meubles, effets d’habillement, que le nouveau sultan partageait entre ses femmes. »

Pendant que je regarde, le feu reprend à une maison d’Auteuil, sans que personne se soucie de l’éteindre.

Paris est décidément maudit ! Au bout de cette sécheresse de tout un mois, sur Paris qui brûle, voici un vent qui est comme un vent d’ouragan.

Des voitures passent faisant le trajet de Saint-Denis à Versailles, et ramenant sur leurs banquettes, à Paris, des personnages, que le séjour en province a faits archaïques. On dirait des guimbardes, revenant de Coblentz.

Vendredi 26 mai. — Je longeais le chemin de fer, près la gare de Passy, quand j’aperçois, entre des soldats, des hommes, des femmes.

Je franchis la clôture brisée, et me voici sur le bord de l’allée, où sont prêts à partir pour Versailles les prisonniers. Ils sont nombreux les prisonniers ! car j’entends un officier, en remettant un papier au colonel, murmurer à demi-voix : 407, dont 66 femmes.

Les hommes ont été distribués par rang de huit, et attachés l’un à l’autre avec une ficelle, qui leur serre le poignet. Ils sont là, tels qu’on les a surpris, la plupart sans chapeaux, sans casquettes, les cheveux collés sur le front et la figure, par la pluie fine qui tombe depuis ce matin. Il y en a qui se sont fait une coiffure de leurs mouchoirs à carreaux bleus. D’autres, tout pénétrés de pluie, croisent contre leur poitrine un maigre paletot, où un morceau de pain fait une bosse. C’est du monde de tous les mondes, des blousiers aux dures figures, des artisans en vareuses, des bourgeois aux chapeaux socialistes, des gardes nationaux qui n’ont pas eu le temps de quitter leurs pantalons, deux lignards à la pâleur cadavéreuse : des figures stupides, féroces, indifférentes, muettes.

Chez les femmes, c’est la même confusion. Il y a aux côtés de la femme en marmotte, la femme en robe de soie. On entrevoit des bourgeoises, des ouvrières, des filles, dont l’une est costumée en garde national. Et au milieu de tous ces visages, se détache la tête bestiale d’une créature, dont la moitié de la figure est une meurtrissure. Aucune de ces femmes n’a la résignation apathique des hommes. Sur leurs figures est la colère, persiste l’ironie. Beaucoup ont l’œil comme fou.

Parmi ces femmes, il en est une singulièrement belle, belle de la beauté implacable d’une jeune Parque. C’est une fille brune, aux cheveux crêpés et bouffants, aux yeux d’acier, aux pommettes rougies de larmes séchées. Elle est piétée dans une pose de défi, agonisant officiers et soldats d’injures, d’injures qui sortent de lèvres et d’un gosier si contractés par la colère, qu’elles ne peuvent se traduire par des sons, dans des paroles. Sa bouche, à la fois rageuse et muette, mâche l’insulte, sans pouvoir la faire entendre.

« C’est comme celle qui a tué Barbier d’un coup de couteau », dit un jeune officier à un de ses amis.

Les moins courageuses de ces femmes avouent seulement leur faiblesse, par un petit penchement de la tête de côté, qu’ont les femmes, quand elles ont longtemps prié à l’église. Une ou deux se cachaient dans leurs voiles, quand un sous-officier, faisant de la cruauté, touche un de ces voiles avec sa cravache : « Allons, bas les voiles, qu’on voie vos visages de coquines ! »

La pluie redouble. Quelques femmes se couvrent la tête de leurs jupons relevés. Une ligne de cavaliers en manteaux blancs a doublé la ligne des fantassins. Le colonel, une de ces figures olivâtres, commande : « Garde à vous ! » et les chasseurs d’Afrique arment leurs mousquetons. A ce moment, des femmes croient qu’on va les fusiller, et l’une se renverse dans une crise de nerfs. Mais la terreur ne dure qu’un moment, et aussitôt elles reprennent leurs figures moqueuses, quelques-unes leurs coquetteries avec les soldats.

Les chasseurs ont passé leurs carabines armées au dos, ont tiré leurs sabres. Le colonel s’est porté sur le flanc de la colonne, jetant à haute voix avec une brutalité que je sens affectée, et à l’effet de faire peur : « Tout homme qui quittera le bras de son voisin : c’est la mort. » Et ce terrible « c’est la mort » revient quatre ou cinq fois dans son court speach, pendant lequel s’entend le bruit sec des fusils, que charge l’escorte à pied.

Tout est prêt pour le départ ; quand la pitié qui ne peut jamais abandonner l’homme, pousse quelques soldats de ligne, à promener leurs bidons au milieu des têtes de ces femmes, qui tendent une bouche altérée, dans des mouvements de grâce, et avec un œil espionnant le visage rébarbatif d’un vieux gendarme, qui ne leur dit rien de bon.

Le signal du départ est donné, et la lamentable colonne s’ébranle pour Versailles, sous le ciel qui fond.

… Les Finances croulantes emplissent la rue de Rivoli de décombres, au milieu desquelles s’agitent des légions ridicules de pompiers de province, réalisant le type de Clodoche.

D’Auteuil, ce soir, Paris semble tout entier la proie d’un incendie, avec, à toute minute, ces élancements de flammes, que fait un soufflet de forge dans un foyer incandescent.

Dimanche 28 mai. — Je passe en voiture dans les Champs-Elysées. Au loin, des jambes, des jambes, qui courent dans la direction de la grande avenue. Je me penche à la portière. Toute l’avenue est remplie d’une foule confuse, entre deux lignes de cavaliers. Aussitôt descendu, je suis avec les gens qui courent. Ce sont les prisonniers qui viennent d’être faits aux Buttes Chaumont, et qui marchent, cinq par cinq, avec quelques rares femmes au milieu d’eux. « Ils sont six mille ; cinq cents ont été fusillés dans le premier moment ! » me dit un cavalier de l’escorte.

Malgré l’horreur qu’on a pour ces hommes, le spectacle est douloureux de ce lugubre défilé, au milieu duquel, on entrevoit des déserteurs, portant leurs tuniques retournées, avec leurs poches de toiles grises ballantes autour d’eux, et qui semblent déjà à demi déshabillés pour la fusillade.

Je rencontre Burty sur la place de la Madeleine. Nous nous promenons dans ces rues, sur ces boulevards, tout à coup inondés d’une population, sortie de ses caves, de ses cachettes. Pendant que Burty, accosté à l’improviste par Mme Verlaine, cause avec elle, des moyens de faire cacher son mari, Mme Burty me confie un secret que m’avait gardé Burty. Un des amis de Burty faisant partie du Comité public lui avait annoncé, trois ou quatre jours avant l’entrée des troupes, que le gouvernement n’était plus maître de rien, qu’on devait se rendre dans les maisons, les déménager, et fusiller les propriétaires.

Je quitte le ménage, et vais à la découverte du Paris brûlé ! Le Palais-Royal est incendié, mais ses jolis frontons des deux pavillons sur la place sont intacts. Les Tuileries sont à rebâtir sur le jardin et sur la rue de Rivoli.

On marche dans la fumée, on respire un air qui sent la fois le brûlé et le vernis d’appartement, et de tous côtés on entend le pschit des pompes. Il est encore, dans des endroits, des traces, des restes horribles de la bataille. Ici c’est un cheval mort, là, près des pavés d’une barricade, à moitié démolie, des képis baignent dans une mare de sang.

La grande destruction commence, se suivant d’une manière continue au Châtelet. Derrière le théâtre brûlé, sont étalés sur le pavé, les costumes : de la soie carbonisée, où éclatent, çà et là, des paillettes d’or, des scintillements d’argent. De l’autre côté du quai, le Palais de Justice a le toit de sa tour ronde décapité. Les bâtiments neufs n’ont plus que le squelette de fer de leur toiture. La Préfecture de police est un éboulement brûlant, dans les fumées bleuâtres duquel brille l’or tout neuf de la Sainte-Chapelle.

Par de petits sentiers, ouverts au milieu des barricades qui ne sont pas encore démolies, j’arrive à l’Hôtel de Ville.

La ruine est magnifique, splendide, inimaginable : c’est une ruine, une ruine couleur de saphir, de rubis, d’émeraude, une ruine aveuglante par l’agatisation qu’a prise la pierre cuite par le pétrole. Elle ressemble, cette ruine, à la ruine d’un palais magique, illuminé, dans un opéra, de lueurs de feux de Bengale. Avec ses niches vides, ses statuettes fracassées ou tronçonnées, son restant d’horloge, ses découpures de hautes fenêtres et de cheminées restées, je ne sais par quelle puissance d’équilibre, debout dans le vide, avec sa déchiqueture effritée sur le ciel bleu, cette ruine est une merveille de pittoresque à garder, si le pays n’était pas condamné sans appel aux restaurations de M. Viollet-le-Duc. Ironie du hasard ! Dans la dégradation du monument, brille sur une plaque de marbre intacte, dans la nouveauté de sa dorure, la légende menteuse : Liberté, Égalité, Fraternité.

Soudain, je vois la foule se mettre à courir, comme une foule chargée, un jour d’émeute. Des cavaliers apparaissent, menaçants, le sabre au poing, faisant cabrer leurs chevaux, dont les ruades rejettent les promeneurs de la chaussée sur les trottoirs. Au milieu d’eux s’avance une troupe d’hommes, en tête desquels marche un individu à la barbe noire, au front bandé d’un mouchoir. J’en remarque un autre, que ses deux voisins soutiennent sous les bras, comme s’il n’avait pas la force de marcher. Ces hommes ont une pâleur particulière, avec un regard vague qui m’est resté dans la mémoire.

J’entends une femme s’écrier, en se sauvant : « Quel malheur pour moi d’être venue jusqu’ici ! » A côté de moi, un placide bourgeois compte un, deux, trois… Ils sont vingt-six. L’escorte fait marcher ces hommes au pas de course, jusqu’à la caserne Lobau, où la porte se renferme sur tous, avec une violence, une précipitation étranges.

Je ne comprenais pas encore, mais j’avais en moi une anxiété indéfinissable. Mon bourgeois, qui venait de compter, dit alors à son voisin :

— Ça ne va pas être long, vous allez bientôt entendre le premier roulement.

— Quel roulement ?

— Eh bien, on va les fusiller !

Presque au même instant, fait explosion, comme un bruit violent enfermé dans des murs, une fusillade ayant quelque chose de la mécanique réglée d’une mitrailleuse. Il y a un premier, un second, un troisième, un quatrième, un cinquième rrara homicide — puis un grand intervalle — et encore un sixième, et encore deux roulements précipités l’un sur l’autre.

Ce bruit ne semble jamais finir. Enfin ça se tait. Chez tous, il y a un soulagement, et l’on respire, quand éclate un coup fracassant qui remue, sur ses gonds ébranlés, la porte disjointe de la caserne, puis un autre, puis enfin le dernier. Ce sont, dit-on, les coups de grâce donnés par un sergent de ville à ceux qui ne sont pas morts.

A ce moment, ainsi qu’une troupe d’hommes ivres, sort de la porte le peloton d’exécution, avec du sang au bout de quelques-unes de ses baïonnettes. Et pendant que deux fourgons fermés entrent dans la cour, se glisse dehors un ecclésiastique, dont on voit, un certain temps, le long du mur extérieur de la caserne, le dos maigre, le parapluie, les jambes molles à marcher.

Lundi 29 mai. — Je lis, affichée sur les murs, la proclamation de Mac-Mahon, annonçant que tout était fini hier, à quatre heures.

Ce soir, on commence à entendre le mouvement de la vie parisienne qui renaît, et son murmure ressemblant à une grande marée lointaine. Les heures ne tombent plus dans le silence d’un lieu désert.

Mardi 30 mai. — De temps en temps des bruits redoutables : des écroulements de maisons et des fusillades.

Jeudi 1er juin. — Immense course en voiture avec mon jeune cousin Marin.

La rue de Rivoli, encore toute fumante. La rue Saint-Antoine, sans trace de bataille, sauf aux alentours de la Bastille. Le boulevard, quelques maisons brûlées, çà et là. La dévastation circonscrite autour du Château-d’Eau. La caserne, les magasins effondrés, le Château-d’Eau, sens dessus dessous, avec un lion resté debout, et dont un boulet, passant entre ses crocs, a fait un lion rugissant.

Nous remontons Belleville. Dans le bas de la grande rue, la trace d’un chaud combat, trace qui s’efface et disparaît dans la partie élevée, où apparaît seulement, par-ci par-là, une éraflure blanche sur un mur. Mais dans toute la montée, des restes de barricades sur lesquelles passe, en nous cahotant, notre coupé. Des rues vides. Des gens qui boivent dans des cabarets, avec des visages mauvaisement muets. Un quartier qui a l’apparence d’un quartier vaincu, mais non soumis.

Des groupes de lignards se promènent le fusil à l’épaule, s’appuyant sur des cannes qu’ils se sont faites avec des baguettes de fusils d’insurgés, et à presque tous les détours de ces rues faubouriennes, des campements de pantalons rouges, au pied de petits arbres écorchés par les balles, et portant, dans leur branchage, le pittoresque accumulis de leurs sacs et de leurs gibernes.

Nous traversons Charonne, l’avenue du Trône. Nous passons devant le Grenier d’abondance, qui remplit tout le quartier d’une odeur de raffinerie. Nous poussons jusqu’au pont d’Austerlitz, où je m’arrête à voir les maisons incendiées, le restaurant bouleversé, le bouquet d’arbres haché par Bourbonne, que nous allons voir sur sa canonnière.

Sa canonnière est amarrée à l’endroit, où il a fait taire sept canons et deux mitrailleuses. Sur trente hommes, il a eu trois tués et sept blessés ; tous ont des contusions. Il croit que sans la précaution qu’il avait eue de garnir son avant de sacs de terre, personne n’aurait survécu. Il a une très médiocre estime pour l’armée de terre, et il nous affirme qu’à tout moment, pendant l’action, on demandait 40 matelots pour enlever les hommes.

Ce qu’il nous dit de très curieux, c’est que trois jours avant l’entrée des troupes, les batteries de Montretout où il avait un commandement, faisaient dire à Versailles d’entrer. Les longues-vues leur montraient le Point-du-Jour complètement abandonné, et sans le capitaine Trêves, l’entrée eût été encore retardée.

Un colonel de cavalerie qui dîne à côté de nous, au café d’Orsay, parle d’une razzia et d’une large exécution faite, pendant la nuit dernière, dans la presqu’île de Gennevilliers.

Par le vent de ce soir, les affiches de la Commune, qu’on vient d’arracher des murs, font sur le pavé le bruit de feuilles mortes, chassées par une tourmente d’automne, et l’on entend le flottement rêche des tout neufs drapeaux tricolores.

Vendredi 2 juin. — Ce matin, un spéculateur sur une grande échelle se présente chez moi, pour acheter des éclats d’obus. Il vient d’en acheter, d’un seul coup, mille kilogrammes chez mon voisin.

En rentrant, je trouve une lettre qui m’apprend la mort de mon cousin Philippe de Courmont, tué au Trocadéro, le 22 mai.

Lundi 5 juin. — Je suis frappé du provincialisme de tous ces Parisiens rentrant, un petit sac à la main. Je n’aurais jamais pu croire que huit mois d’absence, du centre du chic enlevassent ainsi à des individus le caractère, la marque, dite indélébile, du parisianisme.

Mardi 6 juin. — Réapparition de la foule sur l’asphalte désert, il y a quelques jours, du boulevard des Italiens. Ce soir, pour la première fois, on commence à avoir peine à se frayer un chemin entre la badauderie des hommes et la prostitution des femmes.

Samedi 10 juin. — Je vais à l’enterrement de Philippe de Courmont, le seul officier de cavalerie tué pendant les journées de mai. Il y a quelques années, nous avions dîné avec lui gaiement au mess de Fontainebleau, et des liens de famille, un peu dénoués, s’étaient renoués. Le pauvre garçon ! il avait un tel pressentiment qu’il serait tué, ce jour-là, que deux heures avant qu’un obus lui enlevât une jambe et une partie du crâne, il avait remis à son brosseur sa montre et son portefeuille.

Dîner ce soir avec Flaubert, que je n’ai pas revu depuis la mort de mon frère. Il est venu chercher à Paris un renseignement pour sa TENTATION DE SAINT ANTOINE. Il est resté le même : — littérateur avant tout. Ce cataclysme semble avoir passé sur lui, sans le détacher en rien, de la fabrication impassible du bouquin.

Lundi 12 juin. — Burty me montre, ce soir, des fragments ramassés à l’Hôtel de Ville, des tessons, des morceaux de matière calcinés, pareils à des scories de pierres précieuses. De la cloche, de la cloche historique, qui a fondu goutte à goutte, comme une bougie, il y a un bout de métal qui ressemble à ces surfaces de bronze ondulées, avec lesquelles les Japonais représentent des flots. Il me fait voir encore un morceau de vase en grès liquéfié, en me disant qu’il faut 1 500 degrés de chaleur, dans un four à potier, pour obtenir ce résultat.

On cause de la triste actualité, et on ne voit de résurrection pour la France, que grâce à cette admirable faculté de travail qu’elle possède, cette faculté de travail diurne et nocturne, que n’ont pas les autres pays, que n’a pas l’Angleterre, où il est presque impossible d’obtenir un travail de nuit : une faculté peut-être due à la supériorité de la force nerveuse des Français, attestée par les travaux de Dumont d’Urville.

Jeudi 15 juin. — Lefebvre de Behaine, qui a pris un congé, me parle avec un grand découragement de Versailles, disant : « C’est toujours le mensonge, comme sous l’Empire, comme sous le Quatre-Septembre. »

Mardi 20 juin. — Un triste anniversaire. Il y a aujourd’hui un an qu’il est mort. Je passe la journée à réunir les articles nécrologiques qui lui ont été consacrés.

Vendredi 23 juin. — Mlle Eudoxe Marcille me racontait aujourd’hui que sa charmante tante, Mme Camille Marcille, lors de l’entrée des Prussiens à Chartres, avait passé, avec ses trois filles et deux nièces, deux jours dans la cathédrale. Tout ce petit monde féminin y mangeait, y couchait.

Samedi 24 juin. — Départ pour la Comerie avec Lefebvre de Behaine. En chemin, revue des morts de notre connaissance… Un aimable type de vieil homme distingué. Un vieillard, vivant au milieu de deux corps de bibliothèque, renfermant deux cent mille francs de plaquettes reliées par Bauzonnet, avec toujours sous les yeux, quelque mois de l’année qu’il fût, un bouquet de roses, avec toujours à la portée de la main une boîte de porcelaine de Saxe, contenant du tabac, comme lui seul avait le secret d’en avoir à Paris. Ce vieil homme distingué était le comte de Lurde.

Lundi 26 juin. — … Au château de Sancy, la première chose qui me saute aux yeux, est le cadre vide de la Parabère, du beau portrait de la célèbre maîtresse du Régent, peinte par Rigaud. On a craint la passion déménageante des Prussiens.

Mme de Sancy-Parabère nous parle de l’Empereur, de l’Impératrice, de leur résidence, où ils sont obligés de faire faire un lit pour le visiteur qui s’attarde. Elle nous dit l’impénétrabilité flegmatique de l’Empereur, les fluctuations d’espérance et de désespérance de l’Impératrice. Elle nous peint le flot des visiteurs, trompant les exilés avec des promesses fallacieuses, avec des assurances de retour dans la quinzaine.

Mardi 27 juin. — En nous promenant avec de Behaine dans la forêt de Carnel, nous causons tristement des destinées de la France, de sa dissolution, de sa mort, ou tout au moins de la mort de la société dans laquelle nous avons été élevés.

Samedi 1er juillet. — Au chemin de fer du Nord, débarquement des prisonniers revenant d’Allemagne. Des visages pâles et de la maigreur flottante dans des capotes trop larges, et la déteinte du drap rouge, et le passé du drap gris qui habille ces hommes : enfin la misère douloureuse des mines et des vêtements : c’est le spectacle que les trains d’Allemagne donnent, tous les jours, aux Parisiens.

Ils marchent, de petites cannes à la main, courbés sous des bissacs de toile grise ; quelques-uns une culotte allemande au derrière, d’autres sur la tête une casquette, en place du képi resté sur le champ de bataille. Pauvres gens, quand on les lâche, c’est plaisir de les voir se redresser ; c’est plaisir d’entendre le pas allègre, avec lequel ils touchent, de leurs semelles usées, le pavé de Paris.

A Saint-Denis, des casques prussiens, et tout le long du chemin de Saint-Gratien, à tout coin, la vue de l’envahisseur. On aperçoit partout des soldats, habillés de toile blanche, promener leur balourde gaieté, des domestiques mener à la main des chevaux battant la terre française de leurs ruades, et partout dans les maisons, dans les jardins résonne le ia vainqueur.

Enfin, me voici à Saint-Gratien. Le pavillon, de Catinat, où nous habitions, semble une caserne. Des têtes, coiffées de bérets, sont à toutes les fenêtres ; une guérite noire et blanche se dresse contre la porte, et dans la grande allée qui mène au château, sont rangés des fourgons d’ambulance.

La princesse me reçoit avec cette animation qui lui est particulière, et qui se traduit dans l’action qu’elle met dans son serrement de main. Elle m’entraîne dans une allée du parc, et se met à me parler d’elle, de son séjour en Belgique, de sa souffrance dans l’exil. Elle me dit qu’elle a été longtemps, sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait en elle, là-bas, mais qu’elle le sait maintenant : elle y était présente de corps, mais tout à fait absente d’esprit, et si bien, ajoute-t-elle, qu’elle croyait se réveiller, tous les matins, dans son hôtel de Paris. Comme je la félicite sur la gaieté de son moral : « Ah ! ça n’a pas toujours été comme ça, il y a eu un mauvais moment, un moment bizarre pendant lequel, c’est singulier, j’avais les mâchoires si serrées par tout ce qui s’était passé en moi, que vraiment j’avais parfois comme de la peine à parler. » Alors, elle s’étend sur les petites misères de la vie de là-bas, me parlant du froid de l’hiver, pendant lequel elle avait pris le parti de se coucher, et de laisser sa porte ouverte, conversant avec ses amis, du fond d’un lit bien chaud.

En ce moment, Couchaud vient lui parler, et il y a un ennui sur son front. « Concevez-vous, me dit-elle, au bout de quelques instants, que le bruit court à Saint-Gratien que l’Impératrice est cachée ici… Comme les gens vous connaissent ! Moi conspirer et venir conspirer ici ?… Ils ne savent donc pas que je ne demande que la conservation de ma personne et de Saint-Gratien, ma liberté individuelle, comme je l’ai écrit à M. Thiers… Sur le reste, je suis blasée, je n’aime au fond que les choses vraies…, les autres choses, ça n’existe pas, ce n’est que de la convention. »

Mercredi 5 juillet. — Chez Brébant. Berthelot affirme que les thermomètres de Regnault de Sèvres, ces thermomètres à la réputation européenne, ont été brisés méthodiquement par les Prussiens.

Renan annonce qu’il vient de recevoir une lettre de Mommsen, déclarant qu’il serait temps de renouer des relations, de reprendre les travaux de l’intelligence communs aux deux nations. Et sa lettre finit par une phrase, dans laquelle il dit qu’il trouverait digne de l’Académie, de continuer l’Empereur, c’est-à-dire de continuer les pensions aux étrangers. Ils sont merveilleux d’impudence, ces savants allemands, et tout semblables à ces commis, qui, un sourire humble sur les lèvres, et roulant leurs chapeaux entre leurs mains, viennent redemander leur place chez le patron, qu’ils ont ruiné, pillé, brûlé.

Puis la conversation s’emporte, et c’est chez tout le monde de la fureur contre Trochu. On s’étonne que la reconnaissance de son incapacité, si universelle à Paris, ne soit pas encore vulgarisée dans toute la France. On cherche à expliquer l’énigme de ce personnage mi-charlatan, mi-mystique. Là-dessus, quelqu’un raconte, que se trouvant au ministère de l’Intérieur, le jour où devaient être signées les conditions de la capitulation de Paris, il attendait avec un ou deux confrères, à l’effet d’avoir des renseignements pour son journal. Trochu entre, avise ces messieurs, auxquels il dit bonjour. Puis tirant sa montre, avec une intonation comique inconsciente : « Je suis d’un quart d’heure en avance, voulez-vous que je vous fasse une conférence politique ? » Tel est le sérieux de l’homme — et le jour où Paris subissait une capitulation comme il n’en existe pas dans l’histoire de l’Europe.

Lundi 10 juillet. — Départ pour Bar-sur-Seine. Je l’avais pressenti. Le vide de ma vie se fait aujourd’hui cruellement sentir. La guerre, le siège, la famine, la Commune : tout cela avait été une féroce et impérieuse distraction de mon chagrin, mais ça avait été une distraction.

Mardi 11 juillet. — Quelle imprévoyance ! Quel ganachisme ! La société se meurt du suffrage universel. C’est, de l’aveu de tous, l’instrument fatal de sa ruine prochaine. Par lui, l’ignorance de la vile multitude, gouverne ; par lui, l’armée est enlevée à la soumission, au devoir. Dire qu’au lendemain de l’entrée des Versaillais, on pouvait tout, on pouvait l’impossible, et l’on n’a pas touché à ce suffrage mortel. Ah ! ce monsieur Thiers est, il me semble, un sauveur de société, à bien courte échéance. Il s’imagine sauver la France actuelle, avec du dilatoire, de la temporisation, de l’habileté, de la filouterie politique, de petits moyens pris sur la mesure de sa petite taille. Non, c’est avec l’audace des grandes mesures, avec un remaniement d’institutions, que la France, si elle ne doit pas mourir, pourra vivre.

Quel malheur que ce petit homme se soit trouvé là ! Si nous n’avions pas eu la providence de l’avoir, la société se serait sauvée toute seule, avec un principe quelconque, un principe qui manque complètement à l’éclectisme sceptique du chef du pouvoir exécutif.

Jeudi 13 juillet. — Aujourd’hui je vais avec Marin à Mussy, — Mussy, la première étape de notre voyage en 1849, — Mussy, où nous sommes arrivés si fatigués, les pieds tellement, meurtris par nos gros souliers neufs. Je retrouve avec une profonde tristesse, dans un coin de l’église, cette vieille descente de croix en pierre, que nous avions dessinée ensemble, et que je ne croyais jamais revoir — tout seul.

Mercredi 19 juillet. — Toujours des nuits pleines de cauchemars. C’est d’abord sur moi l’étreinte de deux mains d’assassins, qui me font réveiller avec le cri : Au secours ! Puis je me rendors, et lui entre dans mon rêve. Je ne sais pourquoi et par quelle circonstance, nous nous trouvons chez Nadar, et comment il y a chez Nadar, une ancienne édition de la Comédie du Dante, une édition merveilleuse.

Dans mes rêves, il est toujours malade de sa dernière maladie : c’est ainsi seulement qu’il m’est donné de le revoir. Et je m’aperçois tout à coup que, dans un moment de distraction, il a déchiré toutes les marges des premières pages. Et je suis dans d’horribles transes que Nadar ne s’en aperçoive, que Nadar ne découvre l’état du malheureux.

C’est maintenant perpétuellement une suite de rêves anxieux et biscornus, où continue, pendant mon sommeil, la souffrance de toute la dernière année de sa maladie.

Vendredi 21 juillet. — Nous pêchons, toute la nuit, avec Grou-Grou et son porte-hotte, deux Mohicans de l’Aube, à la figure ridée, à l’œil perçant et aiguisé par la contemplation braconnière des choses de la nature.

C’est toute la nuit, dans les ténèbres que font les arbres, sous un ciel sans lune, dans l’apparence trouble des paysages endormis, à la marge d’une eau à peine distincte de la terre, une promenade aventureuse et tâtonnante, à travers les saules et les troncs d’arbres contre lesquels on butte, au milieu de fossés ou l’on dégringole, — soutenus dans notre fatigue, par la passion de la pêche et l’attrait de la contravention.

Il y a, dans le noir de cette nuit, un mystère des choses qui vous fait cheminer, comme dans du vague, avec autour de vous un doux silence, dans lequel on perçoit le clapotement de l’eau, le flafla mouillé du filet qu’on ramasse, les querelles à voix basse des deux pêcheurs, le bruit englobant de l’épervier dans l’eau, qui s’argente un moment. Du vague dont le mot de Grou-Grou : « Ça toque ! » vous sort soudain.

Jeudi 27 juillet. — La supérieure de l’hôpital disait à ma cousine, que les officiers prussiens avaient pour leurs soldats malades, pour leurs soldats blessés, des soins de femme, des soins de mère.

Les paysans à nombreuse famille, ont de leurs enfants la notion diffuse, qu’un lapin peut avoir de sa portée. L’un disait : Est-ce bien six ou sept que nous ayons ? Un autre, s’embarrassant dans les morts et les vivants, ne pouvait se rappeler s’il en avait eu quinze ou dix-huit.

6 août. — C’est particulier comme dans les actes de la vie, que je rêve la nuit, notre fraternité ne s’est pas dissoute ! Il est toujours là, prenant la moitié dans les faits de mon existence imaginative, comme s’il vivait toujours.

Je remarque à propos de l’absinthe bue hier soir, — j’avais déjà fait la même observation à l’occasion du Porto, — je remarque quelle réalité aiguë ces liqueurs opiacées mettent aux créations fantaisistes du sommeil, et comme les bizarreries qu’elles enfantent, se passent au milieu d’impressions, d’émotions d’une vie presque plus vivante, d’une vie presque plus sensibilisée, que celles de la vie éveillée.

Jeudi 10 août. — Retour de Bar-sur-Seine à Paris.

Mardi 15 août. — Dîner chez Brébant.

Quelqu’un parle des nationalités, déplore cette invention qui sort la guerre de son caractère courtois, de son caractère de duel entre les souverains. A l’instar des guerres d’animaux, cette invention doit amener la mangerie d’une race par l’autre, et cela condamne, dans un avenir prochain ; les Français ou les Allemands à disparaître de l’Europe. C’est le sujet pour Berthelot, d’exécuter, ainsi qu’il en a l’habitude, un historique ingénieux, un historique de la disparition du rat primitif de l’Europe, entièrement dévoré au XVe et au XVIe siècles par le surmulot, qui lui-même est en train d’être mangé, à l’heure présente, par le rat Scandinave.

« Oui, des fonctions, nous ne sommes que des fonctions, — c’est la voix de Renan, — des fonctions que nous accomplissons, sans le savoir, à peu près comme des ouvriers des Gobelins, qui travaillent à rebours et font un ouvrage qu’ils ne voient pas… L’Honnêteté, la Sagesse, qu’est-ce que ça, quelle importance cela a-t-il au point de vue surhumain ? Cependant soyons honnêtes et sages. C’est un rôle que Celui de là-haut nous donne. Mais il ne faut pas qu’il s’imagine qu’il nous trompe, que nous sommes ses dupes ! »

Et l’ancien séminariste dit cela, à voix basse, d’un ton presque peureux, avec la tête, penchée de côté sur son assiette, la tête d’un écolier qui sent une main de pion dans l’air, — absolument comme s’il redoutait une gifle du Tout-Puissant.

Jeudi 17 août. — Mon état est un grand déliement des personnes et des choses. Les personnes qui me sont le plus sympathiques, je ne suis plus sûr de les aimer ; quant aux choses, elles ont perdu pour moi leur attractivité. L’autre jour, sur le quai, un libraire m’a offert de voir un ballot de brochures sur la Révolution. Autrefois, la nuit eût eu de la peine à me chasser de chez lui ; aujourd’hui, après avoir regardé deux ou trois de ces brochures, j’ai dit au libraire que j’avais des courses à faire, que je reviendrais un autre jour.

La princesse est dans une grande irrésolution sur le parti à prendre, en l’incertitude des choses, et cette irrésolution, pour un esprit si décidé, une volonté si arrêtée, c’est presque de la souffrance.

Je retrouve chez elle Théophile Gautier, que je n’avais pas revu depuis le siège.

Je le retrouve avec sa mélancolie sereine, faisant le triste tableau du triste état de l’OFFICIEL d’à présent. Il peint, avec cette charge comique qui est à lui, ce local qui se trouve être l’ancienne cuisine de Louis-Philippe. Il montre la table de rédaction : une planche basculante sous la trouvaille d’une épithète colorée. Il décrit enfin la caisse, qu’il nous dit se promener dans le gousset de Francis. Triste ! triste ! triste !

27 août. — J’ai couché hier, et je passe aujourd’hui la journée à Saint-Gratien. Maintenant, ici, la conversation se traîne, coupée par de longs silences. Dans sa position actuelle, la princesse n’a plus sa liberté de parole, ces emportements éloquents, ces rudes coups de boutoir, ces portraits griffés d’une griffe originale. Près d’elle, on sent bien, à un froissement de robe, à un mouvement des pieds, à une révolte du corps, que l’indignation lui monte à la gorge et est prête à jaillir, mais aussitôt elle ferme les yeux, et semble endormir dans de la somnolence ses colères.

Dans la journée arrivent quelques amis, les Benedetti, Dumas fils, etc., etc. L’on va sans but à travers le parc, dans une promenade qui conduit à la fin sous un plein soleil, à la ferme, où l’on cause de la Commune.

Eudore Soulié, le dévot de Louis XIV, nous fait, indigné, le tableau de Versailles, ainsi qu’il est habité à l’heure présente. Dans les appartements du Grand Dauphin, de Louis XV, de Marie-Antoinette, logent un Dufaure, un Larcy, souillant ces domiciles historiques de leurs bourgeoises tables de nuit et de leurs bidets égueulés, Quant aux petits appartements de Mme du Barry, ils servent à Mme Simon, pour repriser ses bas.

15 septembre. — Bar-sur-Seine. Une douzaine de jours de chasse. Des coups de soleil, des courbatures, et un très médiocre plaisir.

A garder pour une étude provinciale, le souvenir du Pinchinat. C’est une ruelle bordée de grands murs, où s’ouvrent des portes de granges ; au milieu, un bâtiment a l’aspect d’une vieille geôle, avec sa porte couverte de gros clous, avec sa baie fermée d’épais barreaux. C’est l’ancien Grenier à sel, dont le crépi, encore imprégné de filtrations salines, est becqueté, toute la journée, de pigeons voletants.

Jeudi 21 septembre. — Brisé de fatigue, et accablé par un temps d’orage, j’avais jeté mon fusil, et je m’étais couché au pied d’un bouquet d’épines, se tordant au haut d’une petite montagne.

Je regardais, les yeux demi-fermés, le ciel noir, et l’horizon cahoteux, déjà sombré dans la pluie. Les engouffrements du vent rabattaient le bouquet d’épines sur ma tête, et la lumière écliptique, et le paysage ardu, et l’électricité de l’air, et la tourmente de ces branches égratignantes, me donnaient comme la sensation d’un monde inconnu, d’un monde primitif, d’un monde, semblable à ce monde d’avant le déluge, dont les lectures de ces jours-ci m’avaient rempli la tête.

Jeudi 28 septembre. — Il arrive aujourd’hui dans la maison une sœur de Troyes, qui vient soigner ma vieille cousine, attaquée de l’épidémie qui court la ville. C’est une sœur qui a la tête d’un chancelier d’Angleterre, une sœur aux manières hommasses, au langage peuple, avec de la douceur au milieu de tout cela. Il est curieux d’entendre son rude mépris à l’endroit des misérables pratiques de la religion, et des vieilles filles qui deviennent bigotes : on sent que la grandeur de ses devoirs l’a élevé naturellement, au-dessus des petitesses de la religiosité.

A ce sentiment se joint, chez cette travailleuse, qui passe trente-six heures d’une traite près d’une malade, un dédain, quelquefois colère, contre les fainéants du métier, contre les ordres qui ne travaillent pas, contre les ordres qui ne passent pas la nuit, et même contre les curés, que la sainte fille regarde comme des paresseux.

Et ce dédain de la communauté tout entière, se traduit singulièrement : la communauté a un chien qui mord spécialement les mollets des curés. Et, lorsque je lui dis : — Mais ce n’est pas naturel, il faut qu’on l’ait dressé à cela ? La sœur a un charmant gros rire, avec un « Faut le croire ! » adorable.

Elle ne se plaint de rien, trouve son sort le plus heureux du monde, ne le changerait pas, selon son expression, contre celui de Badinguet. Il n’y a qu’une seule chose à laquelle elle n’est pas encore accoutumée, et qui lui coûte, chaque nuit, un nouvel effort : c’est le manque de sommeil. Et c’est vraiment joli d’entendre dire à cette grosse femme, d’une voix doucement dolente : « Oh ! chaque nuit que je passe, il faut que je renouvelle mon sacrifice ! »

Samedi 30 septembre. — Dans les maladies, les symptômes physiques, quelque graves qu’ils soient, je ne les redoute pas beaucoup, ce sont les symptômes moraux dont j’ai peur.

Ces jours-ci, je pensais, avec une certaine inquiétude, au caprice qu’avait eu ma cousine, de vouloir boire dans la timbale d’argent, dans laquelle buvait son fils à la pension, et aujourd’hui l’on m’apprenait, qu’elle avait recommandé qu’on lui fît son bouillon dans le petit pot de terre qui servait à lui faire cuire la soupe, quand il était tout petit. Ce retour tendre à notre enfance, ou à l’enfance des êtres que nous aimons, je me rappelais combien son obstination chez mon frère, m’avait été douloureuse, lorsqu’il avait commencé à être bien malade, et j’étais tout triste de cela, quand la sœur est entrée dans ma chambre et m’a dit de la part du médecin, d’écrire à la fille de ma cousine, de se rendre près de sa mère.

Hélas ! la dernière personne aimante de ma famille, la femme à la jeunesse, à la vieillesse mêlées à mon enfance, à mon âge mûr, va-t-elle mourir ; et le dernier refuge ami et familial, où j’aimais à entendre parler, rabâcher de ma mère, de mon père, de mon frère, va-t-il devenir vide ?

Dimanche 1er octobre. — Ce soir, au dessert, en croquant des noisettes avec des dents absentes, la sœur nous raconte un peu son histoire : c’est vingt-quatre années de garde-malade dans la maison Saint-Augustin de Troyes.

La maison avait abandonné l’hôpital, à cause du frère de Monseigneur ***, un pas grand’chose…

— Qu’est-ce qu’il faisait donc, ma sœur ?

— « Eh bien, il coursait les jeunes sœurs ! » — Et en disant cela, sa grosse gaîté la fait ressembler au diable d’une boîte à surprise. « Mais, Dieu merci, reprend-elle, notre ordre a été toujours intact et le restera… Alors nous nous sommes trouvées sur le pavé, mais là, si bien sur le pavé, que les gens de Troyes nous ont apporté des matelas, des meubles… »

Oui, il arrivait que la population ne voulait pas les laisser partir. A quelques années de là, les sœurs trouvaient des fonds, avec lesquelles elles achetaient un terrain, où elles faisaient bâtir une maison de 90 000 francs. Elles s’y logeaient, et recevaient vingt-quatre vieilles pensionnaires, dont l’utilité pour la communauté était surtout de faire l’apprentissage de gardes-malades des jeunes sœurs. Et c’est pour elle une occasion de tomber à bras raccourcis sur ces vieilles filles, sur ces vieilles dévotes, qui, dit-elle, prient tant Dieu de tuer le diable, et font pleurer, toute la journée, la sœur chargée de la cuisine.

Lundi 2 octobre. — Dans sa lenteur sourde, dans sa gravité recueillie, dans la solennité de ces pauses, où le regard appuie la parole dite, quelle grande voix dramatisée que celle des mourants ! C’était, ce matin, la voix de ma pauvre cousine.

Samedi 7 octobre. — Paris. Je reçois, ce soir, la nouvelle de la mort de ma chère cousine. Cette nouvelle me renfonce, toute la soirée, dans le passé de la famille, dans le souvenir de notre jeunesse, écoulée ensemble. Je me rappelle quand la nourrice, ma vieille nourrice, venait nous chercher le dimanche, elle chez Cousinot, moi chez M. Goubaux, je me rappelle quelles promenades mes retenues lui faisaient faire sur la butte Montmartre, et j’ai souvenir comme toujours la nourrice, pour m’éviter une gronderie de mon père, mettait le retard sur le compte de la pauvre fille. Je la retrouve, quand nous allions en soirée chez les rigides demoiselles de Villedeuil, sévèrement passée en revue par mon père, dans sa toilette, qui fut toujours un peu à la diable. Je nous revois, la première année de son mariage, nous battant, comme des enfants que nous étions, aussitôt que son mari avait le dos tourné. Et toute cette évocation me fait penser à tous ceux qu’elle me rappelle, et qui ne sont plus.

Lundi 9 octobre. — Les cérémonies mortuaires des gens que j’aime, me donnent une absence de l’existence qui n’est pas sans charme. Il me semble que le restant de ma vie demi-morte se perd et s’efface dans des bruits de cloche, des psalmodies, des murmures d’orgue, des pleurs de femmes, des bruits douloureux et doux à la fois.

Pauvre salle à manger, si riante, si proprette, et dont ma cousine voulait le parquet si luisant ; aujourd’hui elle était toute boueuse des semelles des porteurs de sa bière.

17 octobre. — Notre dîner de Brébant commence à être complètement abêti par l’élément grammairien, qui y a trop de coudes à table.

Un joli mot de Saint-Victor à propos de l’éducation universelle : « F… pour moi, j’aime mieux un homme élevé par une ballade que par la prose de Timothée Trimm ! »

Quelqu’un fait la remarque que les Allemands contemporains qui ont toutes les sciences, manquent absolument de celle de l’humanité, qu’ils n’ont pas, à l’heure qu’il est, un roman, une pièce de théâtre.

18 octobre. — L’affusion froide a un effet instantané sur le moral. Elle le relève et le décide à l’activité, quand il se sent vaincu par le manque de vouloir. Après la pluie, on fait ce qu’on a à faire.

Je tombe sur Flaubert, au moment où il part pour Rouen : il a sous le bras, fermé à triple serrure, un portefeuille de ministre, dans lequel est enfermée sa TENTATION DE SAINT ANTOINE. En fiacre, il me parle de son livre ; de toutes les épreuves qu’il fait subir au solitaire de la Thébaïde, et dont il sort victorieux. Puis, au moment de la séparation, à la rue d’Amsterdam, il me confie que la défaite finale du saint est due à la cellule, la cellule scientifique. Le curieux, c’est qu’il semble s’étonner de mon étonnement.

Dimanche 22 octobre. — Saint-Gratien. Théo se plaint drolatiquement de n’avoir plus les privilèges de la jeunesse près des femmes, et de se voir en même temps refuser le privilège des vieux. Il demande à être officiellement déclaré un individu sans conséquence, et de jouir de toutes les immunités attachées à cet état.

Quelqu’un causant des derniers événements, et à propos de ces événements de la dernière Exposition et de la réunion de tous les souverains de l’Europe qui auraient dû empêcher ces désastres, la princesse l’interrompt : « Oh ! il n’y en avait qu’un qui le voulût, qui le désirât, c’était l’empereur de Russie. Et je le sais bien. Le jour du dîner de gala, la grande-duchesse de Russie vint à moi, me dit que l’Empereur voulait causer avec mon cousin, avant le dîner, et me demanda de le faire prévenir. Je lui répondis que c’était très facile, et j’allai trouver l’Empereur, qui vint aussitôt. Le tête-à-tête commença dans un petit salon, mais il fut malheureusement interrompu, ce tête-à-tête ! et je vis presque aussitôt l’Empereur ressortir avec une figure, longue comme tout. »

1er novembre. — Le vieux Giraud racontait ces jours-ci, à Saint-Gratien, qu’une nuit, un chiffonnier vint s’asseoir à côté de lui. La conversation s’engagea, et le chiffonnier s’écria : « Mon métier, c’est le plus beau des métiers, le roi des métiers ! » — « Tiens ! je croyais que c’était le mien ! » fit ironiquement le peintre. — « Monsieur n’est pas chasseur ; s’il l’était, ce que je lui dis, ce ne l’étonnerait pas… quand nous attaquons un tas, nous croyons notre fortune faite… et ça recommence comme ça, à chaque nouveau tas ! »

Dimanche 9 novembre. — Je trouve, chez Flaubert, Ramelli qu’il veut faire engager par l’Odéon pour la pièce de Bouilhet. Elle est là, se plaignant, avec des éclats de voix, du théâtre qui a pris l’habitude de ne plus payer que les premiers rôles, du théâtre qui donnait à Berton 300 francs par soirée dans LE MARQUIS DE VILLEMER… Je n’ai pas vu de corps d’état où la revendication de l’argent se fasse avec plus de violence que chez les acteurs et les actrices. Dans les lamentations de Ramelli, il y a de la colère sanguine avec des feux au visage, qui forcent l’actrice à se tenir dans une pièce où il n’y a pas de cheminée allumée, et d’où nous parviennent, par la porte ouverte, ses doléances furibondes.

Enfin elle part, et nous voilà seuls. Flaubert me conte l’inespérée fortune de la Présidente (Mme Sabatier, la femme au petit chien dont Ricard a fait un si beau portrait) qui a reçu un titre de 50 000 livres de rente, deux jours avant l’investissement de Paris, un envoi de Richard Wallace, qui avait couché avec elle dans le passé, et lui avait dit : « Tu verras, si je deviens jamais riche, je penserai à toi ! »

Flaubert me parle encore de cette ambassade chinoise, tombée au milieu de notre siège et de notre Commune, dans notre cataclysme, et à laquelle on disait, en s’excusant :

— « Ça doit bien vous étonner ce qui se passe ici dans le moment ? »

— « Mais non, mais non… vous êtes jeunes, vous les Occidentaux… vous n’avez presque pas d’histoire… mais c’est toujours comme ça… et le siège et la Commune : c’est l’histoire normale de l’humanité. »

Il me retient à dîner, et me lit, le soir, de sa TENTATION DE SAINT ANTOINE.

14 novembre. — Au dîner de Brébant, Robin établit que la pesanteur du cerveau est un symptôme de la valeur de l’intelligence, que la moyenne d’un cerveau bien constitué se trouve entre 1350 et 1400 grammes, que le cerveau de 1100 grammes est presque toujours un cerveau d’idiot. Et comme il cite le cerveau de Morny pesant 1600 grammes, Saint-Victor s’indigne et demande avec colère ce que devait peser le cerveau d’un Goethe. Moi, je me demande si le cerveau d’un Rothschild n’est pas aussi pesant que le cerveau d’un Alexandre, et si des capacités d’un ordre différent, d’un ordre jugé inférieur comme celui d’un financier comparé à un conquérant ou à un littérateur, ne sont pas produits par des organes semblables de même valeur.

Robin est toujours le causeur substantiel qui vous suspend à ses lèvres. Il parle du besoin pour le travail de l’homme, de la science de la cuisine, de la séparation et de la division des aliments, sans quoi l’homme se nourrissant comme les animaux de viandes crues, sa digestion serait aussi longue que la leur, et il ne lui resterait pas de temps pour le travail. Il croit aussi que le perfectionnement du manger amène un allongement de la vie. Selon lui, il y avait très peu de centenaires dans les races primitives, et à l’appui de sa thèse, il cite des momies égyptiennes, où les dents sont comme rasées et où la denture a été absolument détruite par l’imperfection des moulins qui broyaient le blé — et il n’y avait pas encore de Fattet.

21 novembre. — Dîner des Spartiates. Aimable dîner de spirituels potiniers vous introduisant dans les coulisses du journalisme, de la Chambre, de la Bourse, et dans les bidets du monde galant de Paris… On s’élève assez verveusement contre cette blague consacrée par le théâtre : le déshonneur de la fille du peuple par les riches bourgeois, tandis qu’en réalité le déshonneur commence presque toujours avec les cousins et les mâles de la famille. Aubryet raconte qu’au début de sa carrière libertine, il était très troublé, le matin, par l’entrée du frère disant à sa sœur couchée avec lui : « C’est-y aujourd’hui, qu’on pose les rideaux ? » Maintenant, ajouta-t-il, rien ne me gêne, on assemblerait le conseil de famille au pied du lit, que je serais plus à l’aise !

Puis c’est une improvisation charmante de Banville, sur l’imagination de la rime, qu’a au plus haut degré Hugo ; puis c’est la nouvelle donnée par Houssaye, que la Païva s’est mariée avec le comte Henkel, le diadème de l’Impératrice sur la tête.

25 novembre. — Ce qui me semble annoncer la fin de la bourgeoisie, c’est l’apothéose présidentielle de M. Thiers : le représentant le plus complet de la caste. Pour moi, c’est comme si la bourgeoisie, avant de mourir, se couronnait de ses mains.

Attraper un peu, dans mon roman de la prostitution, un peu du caractère macabre qu’ont les crayons de Guys et de Rops.

28 novembre. — Dans l’impossibilité où je suis de travailler, je dérange et j’arrange ma maison pour occuper l’activité qui est en moi. Je fais tout cela sans illusion, bien persuadé, que le jour, où mon intérieur sera créé, de suite la mort me déménagera et que si par hasard la mort est moins pressée que je ne le suppose, il surgira un inconvénient terrible qui me chassera de la maison.

29 novembre. — Aujourd’hui tombe chez moi un jeune ami qui m’écrivait il y a quelque temps, qu’il avait été très éprouvé. Il me dit qu’il a passé par de dures choses, qu’il avait été au moment de se marier avec une charmante jeune personne de la société, dont il était très épris, qu’il a dû rompre parce que cette charmante jeune fille cachait le monstrum horrendum. Ça avait été, ajoute-t-il, une tentative d’attraper le bonheur domestique, et la chose relative à la femme étant réglée, on pouvait se donner une bosse de travail, mais il faut faire encore de la putain, et je n’ai pour ces dames qu’un goût médiocre. »

Puis il me parle d’une pointe qu’il a poussée en Italie, de la belle pâte, de la belle matière que les Vénitiens mettaient si facilement sur leurs toiles, et il est à la recherche de cette confiture qu’il veut appliquer à la vie moderne.

30 novembre. — Pouthier (l’Anatole de MANETTE SALOMON), le bohème original et fantasque, l’homme aux avatars si multiples d’une vie de misère, vient me voir. C’est toujours le même. Sa tête n’a pas un cheveu blanc de plus, son paletot une tache de moins.

Voici son histoire. Pendant le siège, pour manger, il s’est fait incorporer dans le 99e bataillon de la garde nationale ; il y est resté pendant la Commune, a eu le bonheur d’être envoyé à Vincennes, n’a donc pas tiré un coup de fusil. Pourquoi donc cinq mois de ponton ? Nul ne le sait, et lui encore moins que tout autre.

Le bataillon fait prisonnier, sans aucune résistance, est fourré dans les cellules de Mazas, le 29 mai. Le second jour de son emprisonnement, entre dans sa cellule un brigadier, qui lui dit : — « Écrivez votre nom sur cette feuille de papier, écrivez que vous êtes entré, le 29 mai, à Mazas. » Il écrit : le brigadier qui regarde par dessus son épaule, l’interrompt en lui disant :

— « Vous avez écrit à l’archevêque ? »

— « Non. »

— « Pour vos travaux. »

— « Non, je n’ai jamais eu affaire qu’au ministère des Beaux-Arts. »

— « Vous connaissez l’archevêque au moins de vue. »

— « Non, j’ai vu des photographies de lui, mais sans y faire attention. »

Et l’interrogatoire se termine là.

Il ignorait absolument l’assassinat de l’archevêque, et n’attachait pas d’importance à l’interrogatoire ; cependant le mot « le malheureux », prononcé dans la cellule voisine, par un Irlandais, un ami de captivité, pendant qu’on l’interrogeait, l’intriguait un peu, quand la porte s’ouvrit pour donner passage au commissaire de police, suivi de deux hommes. « Au fait, dit le commissaire de police à un de ces hommes, il me semble qu’il était plus grand ? » Sur ce, l’homme passant les mains dans les cheveux de Pouthier :

— « Vous êtes brun, vous ? »

— « Un brun qui grisonne. »

— « Montrez votre poitrine, vos bras. » Et sur toutes ces parties mises à nu, l’œil du commissaire semblait chercher les marques d’un tatouage. Enfin il remonta à son visage qu’il fixa longtemps, et il finit par dire : — « Non, non, l’autre était plus grêlé ! »

Était-ce une ressemblance physique avec un des assassins ? Était-ce une ressemblance d’écriture avec des papiers compromettants ? Était-ce enfin la ressemblance de son nom, avec un nommé Outhier, un membre de la Commune de Lyon ?

Le troisième jour, au soir, dans un rang de cinq prisonniers, et le bras ficelé au bras de l’Irlandais Olready, il partait pour l’Orangerie de Versailles. En route, ayant parlé un peu haut, dans une petite altercation avec Olready, un officier les faisait sortir des rangs, et marcher vers un mur, où il s’attendait à être fusillé, quand le commandant criait : « Faites rentrer ces hommes, nous n’avons pas le temps de nous amuser ici, on les fusillera à la gare ! » A la gare, on les oubliait, et ils montaient en chemin de fer.

Un type singulier et bizarre, cet Olready, un commis voyageur en révolution, un apôtre de fénianisme, un agent de l’Internationale, un misérable, être maladroit, laid, avortonné, mais possesseur d’un flegme merveilleux, d’une imperturbabilité héroïque, et répétant, avec un accent anglais tout à fait comique : « Très curious ! très curious ! » aux moments les plus critiques, à l’instant où il croyait qu’on allait le fusiller.

Les deux amis étaient jetés dans l’Orangerie, au milieu des milliers de prisonniers remplissant l’immense cave, toute pleine d’une poussière blanche, que le pas de chacun soulevait, faisant des nuages d’albâtre, dans lesquels tout le monde toussait à cracher ses poumons.

Les jours passés là, s’écoulaient dans une vague inquiétude d’être fusillés, d’un moment à l’autre, crainte à laquelle succédait, dans les esprits, la menace moins terrible de la déportation. Et là, je retrouvais tout à fait mon Anatole. L’idée de la déportation fut accueillie par sa cervelle amoureuse de voyage, comme un des moyens les plus simples pour faire des milliers de lieues sans payer, et de réaliser enfin ses rêves de pays exotiques.

Aussi, quand, au bout de deux ou trois jours, on demanda ceux qui voulaient partir, se fit-il inscrire de suite avec Olready. L’innocent croyait être transporté immédiatement en Calédonie… Il part, parqué avec ses compagnons, dans des wagons à bestiaux, si bien calfeutrés contre les évasions, que, vers la fin des quarante-huit heures que dura le voyage de Cherbourg, le pain s’aigrissant dans la fermentation de l’humanité, entassée là, ils étouffaient et étaient forcés, de se coucher, tour à tour, par terre, et de chercher un peu d’air respirable par les fentes du plancher.

Aussitôt arrivés, on les menait à bord du BAYARD, où, avant d’entrer, on les dépouillait de tout, ne leur laissant que leurs chemises et des souliers.

Le lendemain, à quatre heures et demie du matin, on leur criait de rouler leurs couvertures, et d’ôter leurs souliers, et alors une inondation générale, qui laissait le plancher mouillé jusqu’à dix heures.

— « Diable, lui dis-je, que vous avez dû souffrir ! »

— « Eh bien, non, répond-il, je ne connais plus le froid aux pieds. Des asthmatiques se sont guéris, et Olready qui crachait le sang, en arrivant, va beaucoup mieux. Il y a eu des morts par la dyssenterie, par l’albuminurie, par le scorbut, mais personne n’est mort de la poitrine. »

« Mon cher, reprend-il, le curieux, c’est qu’au bout de trois jours, au milieu de ces hommes dépiotés de tout en entrant, il y avait des jeux de dames faits avec des mouchoirs, où l’on avait noirci des carreaux noirs, et avec des rondelles de drap de deux couleurs ; il y avait des jeux de jonchets, faits avec des brindilles de balais ; il y avait des jeux de jacquet, avec des dés en savon ; il y avait des jeux de dominos, faits avec je ne sais quoi, et quand on nous a donné de la viande, il s’est trouvé des artistes qui ont fabriqué, avec les os, des couteaux, des couteaux qui se fermaient avec un système de ressort, en ficelle tressée, qui était un chef-d’œuvre… enfin, figure-toi qu’à la fin, de ces cordes avec lesquelles on essuie le pont, et qu’on volait, tout le monde avait des pantoufles, des calottes en ficelle. »

« Nous avons passé trois mois dans la batterie, sans monter sur le pont, trois mois, où, sauf la première semaine, où l’on nous a donné deux fois du lard, nous n’avons pas eu de viande, et avons été nourris seulement de pois et de haricots, ce qui, par parenthèse, vous procurait des inflammations buccales bien désagréables. »

« Par exemple, au bout de trois mois, la première fois qu’on est monté là-haut, et qu’on a respiré de l’air vrai, on est monté à quatre pattes, et l’on étouffait, comme si tu te trouvais en ballon, à 6000 pieds, au-dessus de la terre. »

« Il existait toutes sortes de sociétés : la société des grinches avec la Volige, le garçon le plus facétieux de la terre ; la société des maquereaux, présidée par Victor, l’imagination la plus cocasse. Il avait inventé un jeu de main chaude des plus spirituels, et dans le jeu de Monsieur le Président, il y mettait quelque chose tenant de l’improvisation des pièces italiennes, et de ce que j’ai lu dans un de tes livres sur Nicholson. Il était épatant d’invention… Moi, je faisais partie d’une société honnête, qui habitait la rue Tribordaise, et qui avait son plat, — tu sais le baquet dans lequel nous mangions : — Cailleboutis de l’Avent. »

« Il faut te dire que, lorsque j’avais été amené à l’Orangerie de Versailles, j’avais huit sous sur moi. On me les avait pris. Ça fait que je me trouvais absolument sans un patard. Alors, ô fortune, Signeux m’envoya dix francs en timbres-poste, parce qu’on ne nous laissait pas d’argent ! Oh ! la première tablette de chocolat que j’ai pu acheter, que cela m’a paru bon !… Mais qu’est ceci à côté de cela ! Avec mes timbres j’ai pu acheter une feuille de papier, qu’on m’a vendue quinze sous, et un crayon Cacheux d’un sou, payé vingt-deux sous… et avec cela j’ai exécuté mon premier portrait qui a eu un succès énorme, en sorte que j’en ai fabriqué soixante-sept à deux francs, — ce qui a fait de moi, de moi, c’est risible, une espèce de banquier pour tout le monde. »

« Le dur, je te l’ai dit, a duré trois mois, trois mois où il y avait une telle vermine dans le trou où nous étions quatre cent trente, que nous étions obligés d’épouiller les vieux, pour qu’ils ne soient pas complètement mangés. »

« Donc, au bout des trois mois, on nous a permis de nous promener sur le pont, on nous a donné de la viande, on nous a même donné du vin, et quoiqu’on ne nous en donnât qu’un décilitre, cela grisait tout le monde, ce qui était parfois embêtant, vu les quatre bouches de mitrailleuses, que nous avions à l’avant et à l’arrière, et qu’on avait la galanterie de nettoyer devant nous et de recharger tous les dimanches. »

« Mes portraits faisaient rage. Ne voilà-t-il pas le commandant qui a envie d’avoir le sien ! Je fais son portrait. Je fais le portrait de sa femme, d’après un daguerréotype. Ma position change. On me donne une cabine sur le pont. J’ai la permission de travailler. Les sergents me traitent avec respect. Enfin, un jour, mon brave homme de commandant, qui, je crois, avait manigancé en dessous, me dit : « Ça y est ! » et me tend mon fiche-mon-camp. »

« J’étais entré le 5 juin, je sortais le 21 octobre, le jour de ma naissance. J’étais resté le dernier du plat… Olready, lui, quand je suis sorti, faisait vingt-deux jours de cale. »

« C’est drôle, au premier repas que j’ai fait dehors, quand j’ai trouvé une fourchette à côté de mon assiette, il m’a fallu un petit effort de mémoire pour savoir à quoi ça servait… »

3 décembre. — La composition, la fabulation, l’écriture d’un roman : belle affaire ! Le dur, le pénible, c’est le métier d’agent de police et de mouchard qu’il faut faire, pour ramasser, — et cela la plupart du temps dans des milieux répugnants, — pour ramasser la vérité vraie, avec laquelle se compose le roman contemporain. Mais pourquoi, me dira-t-on, choisir ces milieux ? Parce que c’est dans le bas, que dans l’effacement d’une civilisation, se conserve le caractère des choses, des personnes, de la langue, de tout, et qu’un peintre a mille fois plus de chance de faire une œuvre ayant du style, d’une fille crottée de la rue Saint-Honoré que d’une lorette de Bréda. Pourquoi encore ? peut-être parce que je suis un littérateur bien né, et que le peuple, la canaille, si vous voulez, a pour moi l’attrait de populations inconnues, et non découvertes, quelque chose de l’exotique, que les voyageurs vont chercher, avec mille souffrances dans les pays lointains.

5 décembre. — Enfermé chez moi par le rhume, dans la bibliothèque toute nouvellement faite, et où je viens de ranger mes livres, je sens rentrer en moi le désir et la volonté du travail.

11 décembre. — Bar-sur-Seine. Les pieds dans la neige, j’attends depuis neuf heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, le débuché d’un sanglier, qui se refuse à quitter sa bauge, enviant la peau de ces gens du Châtillonnais qui vont tuer les sangliers, tout nus, pour ne pas en être éventés.

17 décembre. — La propriété de l’argent n’a absolument rien pour moi, de ce que je lui vois avoir pour les autres. L’argent pour moi, ce sont des rondelles de métal ou des carrés de papier à filigrane, où je lis : Bon pour une jouissance de cinquante centimes, de cinq francs, de vingt francs, de cent francs, de mille francs.

26 décembre. — Bar-sur-Seine. En descendant du bois dans le village de Plaines, mes yeux sont attirés par deux ou trois écorniflures bleuâtres dans la pierre d’un mur. « C’est un ouvrier de la fabrique, me dit mon compagnon de chasse, que les Prussiens ont mis contre le mur, et fusillé en entrant ici. A la maison où l’on garde les chiens, nous avons trouvé la femme de l’ouvrier, une jeune paysanne ayant dans son tablier une petite fille de quatre ans.

On l’avait fait venir pour tâcher de lui obtenir un secours. On lui a demandé son nom. Elle s’appelle Divine : n’est-ce pas un joli nom de baptême pour un romancier ?

FIN