Journal des Goncourt/V/Année 1872

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome cinquième : 1872-1877p. 3-70).


JOURNAL DES GONGOURT

ANNÉE 1872

Mardi 2 janvier 1872. — Dîner des Spartiates.

On cause de la situation financière, du discrédit du papier français, de la circulaire secrète du ministre des finances, accordant une remise de 10 p. 100 aux percepteurs qui font des avances, et l’on entrevoit l’impossibilité de payer les milliards réclamés par les Allemands, et l’on pronostique la banqueroute.

Il y a à côté de moi le général Schmitz, un militaire mêlé à la littérature, à la diplomatie, à l’économie politique, un homme d’intelligence, la parole pleine de faits.

La causerie est maintenant sur l’Alsace et la Lorraine, il l’interrompt en nous jetant : « Messieurs, je me trouvais en Italie, en 1866, un Autrichien, le comte Donski me dit : « Vous êtes des maladroits, nous aussi parbleu… mais vous êtes des maladroits, parce que vous vous préparez une guerre avec l’Allemagne, une guerre qui vous enlèvera l’Alsace et la Lorraine. » Et comme je me récriais à propos de l’audace de l’assertion : « Et l’Alsace, et la Lorraine seront à jamais perdues pour vous, reprit le comte, parce que les petits États s’en vont, et que la faveur est pour les grands, parce que vous ne vous doutez pas de ce que l’Allemagne, après sa consolidation et votre amoindrissement, deviendra comme puissance maritime, et quelle préférence auront, en ce temps d’intérêt matériel, vos anciens nationaux pour un grand pays riche, qui demandera beaucoup moins d’impôts que leur ancienne patrie. »

« Un autre fait, messieurs, que je vous demande la permission de citer. J’ai un domestique stupide et bègue, que je garde absolument pour son amour du cuivre qui brille. Le poli des choses : c’est du fanatisme chez lui. Or donc, un jour à déjeuner, après la signature de la paix, j’étais questionné par mon ordonnance sur la nationalité d’un de ses camarades, né dans un canton avoisinant Belfort, et comme je lui disais : « Ma foi, il se peut bien qu’il devienne Prussien, mais je n’en suis pas sûr, je te dirai cela demain. » Alors mon bègue s’écriait : « Oh ! oh ! il serait di-diantrement heu-eu-reux, il ne payerait pas comme dans la Tou-ouraine ! »

Voici deux faits qui sont le jugement du haut et du bas, ça me semble décider la question.

Interrogé sur les hommes du 4 Septembre, le général les peint ainsi : « Pelletan, c’est l’homme des généralités. Jules Favre peut être un mauvais diplomate, mais il est moins coupable qu’on ne le croit. Je lui sais gré de l’avoir entendu dire à Arago, avec une résolution que je n’attendais pas de lui : « Je veux, je veux absolument être averti, quand il n’y aura plus que dix jours de vivres, parce que, entendez-le bien, monsieur, je ne me reconnais pas le droit de faire mourir de faim deux millions de personnes. » Ferry, une nature énergique, un homme de résolution. Je l’ai vu au fort d’Issy, un jour, où ça pleuvait rudement, et où sa nature sanguine se grisait du spectacle, sans pouvoir s’en arracher. »

Le général se sent écouté, et il parle, il parle beaucoup, et de beaucoup de choses et de personnes.

« Je n’ai connu, dit-il, un moment après, que deux passionnés, mais deux vraiment passionnés de la gloire, et c’étaient les seuls dans l’armée : Espinasse et de Lourmel.

« J’étais aux Tuileries avec Espinasse, au moment où la guerre d’Italie était déclarée. Les ministres voulaient que l’Empereur ne quittât pas la France, et tâchaient de se faire appuyer par l’Impératrice. Pendant ce, Espinasse maugréait dans ses moustaches. L’Impératrice l’interpelle :

— Espinasse, dites-moi donc ce que vous avez à vous démener, comme un lion en cage, dans votre coin ?

— Je dis, Majesté, que si l’Empereur qui veut cette guerre ne vient pas avec nous en Italie, il se conduit comme le dernier des rois fainéants !

— Ce diable d’Espinasse a peut-être bien raison, » dit en souriant l’Empereur, qui rentrait.

« Lourmel, un garçon charmant, avec une élégance, un chic à lui seul. Le matin d’Inkermann, je le trouve au petit jour, en bottes vernies, en culotte blanche, en gants frais, tout cela battant neuf, et alors que je lui disais : «  — Comme tu es joli, aujourd’hui, pourquoi ça ? — Tu veux, mon cher, qu’on mette en terre de Lourmel, à la façon d’un pauvre diable. »

« Je l’ai rencontré, ce cher ami, quand on l’a rapporté blessé mortellement. En passant il m’a dit : « Je suis bien hypothéqué ! » Et comme je cherchais à le rassurer sur la force de sa constitution, faisant allusion à la mort de mon frère, tué quelques jours avant, il me jeta : « Hodie tibi, cras mihi. »

Vendredi 5 janvier. — Jamais un auteur ne s’avoue que, plus sa célébrité grossit, plus son talent compte d’admirateurs incapables de l’apprécier.

Samedi 6 janvier. — Je suis à la première d’AÏSSÉ ; j’ai devant moi le décor ridicule du salon de Ferriol — et ce salon, du moins le vrai, l’authentique, je le connais bien, car je l’ai découvert et fait acheter à mon cousin Alphonse de Courmont, ses boiseries 3 000 francs, — qu’il eût payées 30 000 chez Vidalenc — eh bien, parole d’honneur, les personnages de Bouilhet sont plus faux que ce décor. Toutefois la pièce va cahin caha, dans la déférence du public pour les hexamètres d’un mort, mais quand l’honnête chevalier d’Aydie entrevoit le rôle du pétrole dans les châteaux royaux, ce sont des applaudissements, des hourrahs, un enthousiasme qui assure le succès, que dis-je, le triomphe de cette singulière restitution historique, mettant dans la bouche des gentilshommes de 1730 des pensées d’avant-hier.

Dimanche 8 janvier. — Aujourd’hui, mon jardinier, se promenant avec moi dans mon jardin, a tiré une serpette, a entaillé le déodora, et m’a dit : « Il est gelé, il est mort ! » et ainsi des lauriers, des alaternes, des fusains, et à peu près de tout, avec le refrain : « C’est gelé ! c’est mort !… Voyez, le bois doit être blanc ». Et il me faisait voir une petite teinte brune, la teinte d’un bois qui devient du bois à fagot.

Vraiment, quoique ça paraisse imbécile de dire, c’est fait pour moi, pour moi seul, elle est vraiment singulière la malechance que je rencontre en tout et partout. Moi, resté si longtemps indifférent à la nature, si peu soucieux de ses beautés, il arrive qu’une année, je me toque d’arbustes, que je plante, que je fais tout mon bonheur et ma passion d’un petit coin de verdure idéal, eh bien, cette année il faut qu’il gèle, comme il n’a pas gelé depuis cent ans, et tout ce que j’ai planté, tout ce que j’aimais des arbres plantés par mon prédécesseur, tout cela « est gelé, est mort », comme le disait maître Theulier.

Mardi 9 janvier. — Dîner de Brébant. Ernest Picard, avec lequel je dîne pour la première fois, a le ventripotent aspect de ces petits manieurs d’argent de village, à la fois percepteur et régisseur d’un grand propriétaire habitant Paris, et cela avec un œil goguenard, et une parole d’avocat, spirituellement malicieuse. A propos des récentes élections académiques il déclare qu’il ne connaît pas de corruption électorale semblable à celle de l’Institut.

On le met sur les derniers événements. Il dit qu’il a eu dès d’abord la plus grande défiance de Trochu, pour avoir vu sa signature, une signature au paraphe tremblé, qui lui a fait penser de suite à un ramollissement du cerveau, et il explique le défenseur de Paris, par ce ramollissement, tout en le reconnaissant très complexe, et ne pouvant donner la clef de ce mélange de roublarderie et de mysticisme.

Puis, il affirme que tous nos malheurs viennent du mois d’octobre 1869, sont dûs à une douzaine d’hommes qui se sont laissé emporter par leurs passions. Sans la scission produite par ces inventeurs du mandat impératif dans l’opposition, Ernest Picard a la conviction que l’opposition attirait à elle la masse flottante existant dans l’assemblée, et qu’elle devenait une majorité empêchant la guerre et tous nos désastres.

10 janvier. — Aujourd’hui, chez le français, le journal a remplacé le catéchisme. Un premier Paris de Machin ou de Chose devient un article de foi, que l’abonné accepte avec la même absence de libre examen que chez le catholique d’autrefois trouvait le mystère de la Trinité.

11 janvier. — Un interne soutenait que dans les hôpitaux, pour les malades misérables, le bain, la chemise blanche, les draps propres, le passage de la saleté à la propreté, amenait une amélioration médicalement constatée.

11 janvier. — Ces jours-ci, trouvant dans la rue de la Paix un encombrement de voitures de maîtres, tout semblable à celui d’une première au Théâtre Français, je me demandais quel était le grand personnage qui avait sa porte assiégée par tant de grand monde, quand, levant les yeux au-dessus d’une porte cochère, je lus : « Worth ». Paris est toujours le Paris de l’Empire.

16 janvier. — Rien ne m’agace comme les gens qui viennent vous supplier de leur faire voir des choses d’art, qu’ils touchent avec des mains irrespectueuses, qu’ils regardent avec des yeux ennuyés.

17 janvier. — Flaubert est, dans le moment, si grincheux, si cassant, si irascible, si érupé à propos de tout et de rien, que je crains que mon pauvre ami ne soit atteint de l’irritabilité maladive des affections nerveuses à leur germe.

28 janvier. — Aujourd’hui, après deux années sans un achat, j’ai, pour la première fois, la tentation d’un dessin.

Lundi 29 janvier. — La première personne que j’aperçois à l’église, c’est elle ! Je la vois à travers le jour des ogives du chœur. Elle a la tête penchée sur l’épaule, avec un mouvement de fatigue qui semble coucher sur un oreiller la découpure aiguë de son profil. Les lueurs des vitraux, le feu pâle des cierges, le reflet du ruban jaune qui attache son chapeau de velours, lui donnent l’aspect d’une morte. Un moment, elle regarde de mon côté, sans me voir, et je retrouve la vie ardente de son œil, mêlée à cette ironie diabolique, indéfinissable chez cette femme honnête. Puis sa figure se repenche sur son livre de messe. A la sacristie, la mariée qui me voit avancer de loin, me désigne à sa parente. Aussitôt son regard m’arrive comme un jet de lumière électrique. Quand je suis près d’elle, elle me prend fiévreusement la main, deux ou trois fois, me disant : « J’irai vous… vous… j’irai vous voir ! »

Mardi 30 janvier. — Ce soir, le général Schmitz nous disait que, lorsqu’on revient de l’Extrême-Orient, et de ses cités pullulantes de population, nos capitales de l’Occident donnent le sentiment de villes dépeuplées par la peste.

Dimanche 4 février. — Je la trouve dans un salon, où il fait presque nuit, et où la chaleur est écœurante. Elle est vêtue d’une espèce de deuil violet, dans lequel l’élégance de sa personne a une grâce sévère, une grâce triste. Près d’elle, une vieille femme sourde cherche à deviner, sur ses lèvres, les mots qu’elle me dit. Elle me parle de sa mort prochaine… qui ne fera pas de vide. Son mari est excellent, mais il se consolera avec la peinture. Elle ne désire qu’une chose : c’est marier sa fille aînée qui se chargera de sa petite chérie. Alors elle sera toute prête à mourir.., sans regretter grand’chose.

A la fin, elle me demande la place de la tombe de mon frère, pour y aller en cachette, un jour qu’elle aura beaucoup de visites à faire.

Mardi 6 février. — Charles Robin se penche vers moi, et me dit :

« On devrait apprendre à chacun les qualités merveilleuses de la matière, de la matière portée au summum de son utilisation.

— Voici un livre que vous devriez faire !

— Oui, c’est vrai… mais je ne peux pas… Je n’ai pas la combinaison écrite. Dans la conversation, il m’arrive quelquefois de donner la notion de choses… Mais le lendemain, à froid, une plume à la main, ce n’est plus ça. »

Mercredi 7 février. — Théophile Gautier, ce soir, chez la princesse défendait Hugo, un peu contre tout le monde. Il le défendait ainsi : « Oh, quoi que vous disiez, c’est toujours le grand Hugo, le poète des vapeurs, des nuées, de la mer, — le poète des fluides ! »

Puis il me prend à part, et me parle longtemps et amoureusement du DRAGON IMPÉRIAL, et de l’auteur. On sent qu’il est fier d’avoir créé cette cervelle. Le sens de l’Extrême-Orient qu’a la jeune femme, l’intuition qu’elle possède des grandes époques historiques, sa devination de la Chine, du Japon, de l’Inde sous Alexandre, de Rome sous Adrien, le remplissent d’un ravissement qu’il me verse dans l’oreille.

Et il ajoute que Judith s’est créé, qu’elle s’est faite toute seule, qu’elle a été élevée comme un petit chien qu’on laisse courir sur la table, que personne, pour ainsi dire, ne lui a appris à écrire.

Vendredi 9 février. — Beaucoup de collectionneurs aiment les dessins dans d’affreuses montures économiques. Beaucoup de bibliophiles aiment les livres, dans de médiocres reliures. Moi j’aime les dessins très bien montés et encadrés dans du vieux chêne sculpté ! J’aime les livres dont la reliure coûte très cher. Les belles choses ne sont belles pour moi, qu’à la condition d’être bien habillées.

Mardi 14 février. — Je dîne à côté de Ziem. Je lui rappelle le petit cadre, plaqué sur une porte cochère du quai Voltaire, le petit cadre en bois blanc, dans lequel, une de ses premières aquarelles nous donnait l’envie, à mon frère et à moi, de prendre des leçons de l’aquarelliste. Je lui raconte que, séduits par une grande vue de Venise, exposée vers 1850, rue Laffitte, nous avions péniblement ramassé les trois cents francs que Cornu en demandait, et que, dans le moment même où nous entrions dans la boutique apporter notre argent, nous voyions mettre par un monsieur, sur un cabriolet, la toile désirée, — une des toiles capitales du peintre, et qui vaut au moins une dizaine de mille francs, à l’heure qu’il est.

Ziem me parle de sa santé, des chaleurs qui lui montent à la tête, du manque d’équilibre de sa circulation, de l’impossibilité qu’il éprouve maintenant à travailler dans des lieux fermés. Il me conte l’habitude qu’il a prise, de dessiner, de peindre en plein air, debout, et cela, pendant huit ou dix heures, disant qu’assis, il retient sa respiration, penché qu’il est sur son travail, tandis que tout droit dans la campagne, il respire à pleins poumons.

… C’est la voix du général Schmitz qui jette à la table.

« Oui, oui, il faudra bien qu’un jour la vérité se fasse, que la vérité soit connue ! Eh bien, le 18 août, le retour sur Paris était résolu. L’Empereur y était décidé. Mac-Mahon, de son côté, avait résisté aux obsessions de Rouher et de Saint-Paul, qui voulaient le pousser en avant. Et remarquez, messieurs, que je ne vous dis que ce que m’a affirmé Mac-Mahon. Il se disposait à faire rétrograder ses troupes, quand il reçoit une lettre de Bazaine, lui annonçant qu’il sortirait, le 26, de Metz. Cela l’ébranle et ne le décide pas. Il en réfère à Palikao, qui lui intime l’ordre de marcher en avant. Il se décide un peu malgré lui, mais sa responsabilité était couverte.

« La faute, oui la voilà, c’est cette dépêche de Palikao, cette dépêche qui a tout ruiné. Sans cette dépêche, toute l’armée se retirait derrière la rive gauche de la Seine, on y encadrait toutes les forces vives du pays, et nous livrions la bataille de Châtillon, cette fois avec de vrais soldats. Car, qu’est-ce que vous aviez en fait de vrais soldats à Paris, le 35e et le 42e — rien de plus… Trochu et moi, il faut qu’on le sache, nous n’avons accepté la responsabilité du siège qu’avec une armée de secours sous les murs de Paris. Sans cette armée, il était impossible que cela ne finît pas comme cela a fini… Je reviens à l’Empereur. Il était donc décidé à rentrer aux Tuileries. Me voici dans la nuit du 18 août chez l’Impératrice. Je lui annonce le retour de l’Empereur. Elle s’écrie : « Qu’il faut qu’il ne revienne pas, qu’il se fasse tuer à la tête de son armée ! » J’ai beau lui objecter qu’il y a un sentiment général qui s’oppose à ce qu’il garde le commandement, j’ai beau lui dire que s’il ne commande plus, il est nécessaire qu’il abandonne son rôle de chevalier errant, qu’il est nécessaire qu’il soit sur son trône, qu’il rentre aux Tuileries. L’Impératrice tient absolument à son idée. Elle ne m’écoute pas, quand je lui dis qu’un homme à moi viendrait chercher l’Empereur dans un coupé sans armes, au chemin de fer… Oui, c’est l’Impératrice, de concert avec Palikao, qui a empêché le retour de l’Empereur.

« Un détail. Trochu, qui était avec moi, demande à lui lire la proclamation qui le nomme gouverneur de Paris. Il commence : « L’Empereur m’a nommé gouverneur de Paris… » L’impératrice interrompt : « Non, non, ne mettez pas là, la personnalité de l’Empereur. » Le curieux, c’est que la proclamation avait été rédigée au crayon, à la lueur d’un bout de bougie, et qu’avec la maladresse qu’a Trochu à écrire, il avait débuté par : « Je suis nommé gouverneur de Paris » et que c’était moi qui avais substitué la phrase qu’il lisait à l’Impératrice. L’Impératrice semblait blessée que nous fassions revivre le nom de l’Empereur sur un papier gouvernemental : Palikao, depuis un mois au moins, n’osant plus faire mention de sa personne. »

15 février. — Depuis quelque temps, dans le non travail et l’ennui, la fabrication de mille choses inférieures prenant ma pensée et mes jambes, me font vivre, à la fois, en une espèce d’ahurissement et d’hallucination courante et emportée.

Flaubert me disait que sa mère, après la mort de son mari et de sa fille, était tout-à-coup devenue athée.

Lundi 19 février. — A cette première de la reprise de RUY-BLAS, j’étais frappé de l’infériorité de la machine dramatique, et comme elle fait faire de l’enfantin aux plus grands talents. Et pendant tout le spectacle, je me récitais à moi-même la Fête chez Thérèse.

Mercredi 21 février. — Théophile Gautier me racontait une conversation qu’il avait eue avec Anastasi.

Le peintre aveugle lui disait, qu’éveillé, il n’avait plus la mémoire des couleurs ; mais qu’il la retrouvait dans les rêves de son sommeil. Les choses, dans la nuit éternelle, où Anastasi est plongé, se rappellent à lui, le jour, seulement par un contour et un modelage, mais il ne les voit plus colorées.

29 février. — Dire qu’en dépit de la destruction ignorante des incendies, de l’humidité, du ver, il subsiste en France tant de vieux livres. A ce propos quelqu’un racontait que des millions de volumes avaient été détruits sous le premier Empire : les navires de la contrebande faisant des chargements de bouquins, qu’aussitôt qu’ils étaient un peu éloignés de la côte, ils envoyaient au fond de la mer, revenant à la nuit, prendre un chargement de marchandises.

Cela me rappelle l’anecdote que me racontait, il y a quelques jours, Burty avec lequel je causais tapisseries. Il avait une heure à perdre à Nemours. Ne sachant que faire, il entre dans la boutique d’un mauvais petit revendeur, chez lequel il trouve un joli morceau de tapisserie. Il lui demande s’il n’en a pas d’autre. « C’est bien dommage que vous ne soyez pas venu la semaine dernière, lui dit le revendeur, le grenier en était plein, mais un tanneur a tout pris pour recouvrir ses cuves. »

Or, ce qui couvre les cuves d’une tannerie est perdu, brûlé.

Vendredi 1er mars. — Ziem tombe chez moi. Il trouve entr’ouvert sur ma table un album japonais. Le voici, aussitôt, qui se met à parler de la parenté de ces images avec Giotto, avec les primitifs, à parler d’une perspective commune à ces deux arts — obtenus chez les Italiens, par des moyens plus timides, moins choquants — d’une perspective qui met en vue le centre de la composition, et permet de la peupler avec un monde, au lieu d’y placer deux ou trois têtes mangeant tout.

Trouvant une paire d’oreilles qui l’écoutent, et une cervelle qui a l’air de le comprendre, mon homme jette au loin le makintosh qui l’enveloppe, et, sans exorde, et sans préparation, tout en arpentant la bibliothèque, me raconte sa vie.

Cette vie, la voilà, telle qu’il me la conte, la coupant, à tout moment, de petits rires silencieux, un peu extravagants.

Tout jeune, il s’est senti le vouloir d’être peintre, mais les idées provinciales de son père ne lui ont permis que de prendre une carrière, avoisinant cet art : l’architecture. En 1839, il remportait, à Dijon, les trois prix : succès qui lui assurait la médaille et une bourse pour étudier à Paris.

Mais il était déjà un peu révolutionnaire dans l’art. Une cabale se formait contre lui, et le préfet lui retirait sa bourse. Une scène s’ensuivait avec le préfet, qui faisait jeter l’artiste à la porte de son cabinet. Le jeune Ziem avait déjà la confiance dans le succès, l’audace, la jactance. Il disait alors qu’il ne voulait pas être marchandé ainsi, et qu’il lui fallait étudier à Rome. Son père s’y refusait, un père dur sans tendresse. Il avait alors perdu sa mère, une mère qui l’adorait, et dont il me montre, à son doigt, une bague qui ne l’a jamais quitté.

Alors il décampait de la maison paternelle, sans un sou, et laissant derrière lui une ébauche d’amour avec une jeune Espagnole. Une première journée se passe sans manger, et la nuit, il couche dans une vigne. La seconde journée commence et menace de finir comme la première, avec, au fond de l’artiste, un commencement de lâcheté et un vague désir de revenir chez son père.

Il était près de Chaigny, croit-il, quand une noce passe, une noce déjà un peu égayée par le vin de Bourgogne. On lui demande, en voyant le grand étui qu’il porte, s’il vend des lunettes. Le vin rend bon. La noce a pitié de sa mine piteuse, et l’emmène avec elle. Le ménétrier ne se trouve pas tout de suite. Ziem le remplace, avec un violon d’occasion, sur le classique tonneau. Tout à coup la noce le voit dérouler des papiers enveloppant un flageolet, et il joue la valse de Weber, qui fait tomber en pâmoison la mariée. Il est fêté, nourri, abreuvé, grisé, pendant quelques jours, au bout desquels, le marié, le maire du village, lui donne une lettre de recommandation pour un ami de Valence.

Il est au moment de partir, quand il a l’heureuse inspiration de vouloir montrer à ses hôtes qu’il n’est pas seulement un musicien, et il tire de son sac un portrait, dans la manière des crayonnages de Prudhon. Le marié et la mariée se font pourctraire, et Ziem est à la tête de quarante francs, une somme qu’il croit si bien une fortune, qu’en arrivant à Lyon, il se fait conduire en voiture au théâtre où l’on joue MOÏSE.

Il passe à Valence quelques jours, avec l’ami du maire de village de la Bourgogne, fait des portraits gagne quelque argent, qu’il verse dans le tablier d’une femme qu’on emmène en prison, et arrive, sans un sou, à Marseille.

Ne doutant de rien, il descend à l’HÔTEL DES EMPEREURS, et expose un portrait chez un papetier. Aucune commande ne vient. Un peu étonné et fort désappointé, il se rend chez une connaissance de son père, un ingénieur civil, qui le fait attacher aux travaux de Roquefavour, à raison de cinquante sous par jour. Il entremêle ses travaux de bureau, d’aquarelles qu’il exécute d’après les coins pittoresques de Marseille. Roquefavour est terminé. On attend le duc d’Orléans, qui doit venir le visiter. L’ingénieur lui demande s’il peut en faire une grande vue pittoresque. Il exécute cette vue. Le duc d’Orléans la remarque, et lui fait la commande par Cuvillier-Fleury, de quatre vues de Marseille pour son album. La commande de l’Altesse est connue. Les Marseillais s’arrachent les aquarelles du jeune peintre, les élèves pleuvent. Il quitte son bureau, et se met à vivre de ce qu’il gagne.

Cependant Rome est toujours à l’horizon de ses rêves. Il se dit qu’il faut gagner la somme pour y aller ; il la gagne. Il est possesseur de dix-huit cents francs. Il ferme boutique, et part avec un ami… Il s’est arrêté à Nice, il doit partir le lendemain. Il est en train de faire un croquis dans une rue. Un monsieur s’approche, le complimente sur ce qu’il dessine joliment, et malgré les rebuffades de l’artiste, lui demande s’il ne voudrait pas faire quelques vues pour lui. Il allait refuser, quand le monsieur, en le priant de passer à son hôtel, le lendemain, lui remet sa carte, portant le nom de duc de Devonshire.

Le duc le prend en affection, le patronne près de la société, le donne comme maître de dessin à la grande-duchesse de Bade, se trouvant, en ce moment, à Nice. Il gagne de l’argent gros comme lui, qu’il jette sans compter dans un placard. Il achète quatre chevaux, il entretient la plus belle des Grecques, que possédait alors Nice.

Au milieu de tous ces bonheurs, il a la chance rare, me dit-il, de rencontrer une sérieuse amitié de femme, l’amitié d’une comtesse viennoise qui va prendre la direction de toute sa vie. Cette femme lui rappelle Rome, l’ambition de ses rêves d’artiste, et elle le décide à abandonner sa Grecque et ses quatre chevaux.

Il part pour Rome. Il s’arrête à Florence, où les musées ne lui font aucune impression. Il trouve que tous ces chefs-d’œuvre manquent de vie.

Enfin il est à Rome. Il voit Benouville peindre un paysage comme il les peignait ; se sent froid devant Raphaël ; est affecté par l’incoloration du pays, où tout est gris-violet. Il n’est frappé, n’est touché, n’est remué que par une chose : la sculpture. Grand trouble et grand désespoir. Il ne peut pas cependant se faire sculpteur.

Le voici à Naples. Là, il essaye de refaire de l’aquarelle. Les lignes ne lui semblent pas avoir d’assiette.

Il remonte alors toute l’Italie à pied, et arrive à Venise. Venise, du premier coup, il la sent : ça va être la ville de sa peinture. Il y trouve tout ce qu’il aime, la coloration, la mer, le meublant pittoresque de la marine.

Mais avant d’en faire sa patrie pour de longues années, il veut voir Paris, l’école de peinture de Paris. Il veut apprendre les premiers éléments de la peinture à l’huile, qu’il n’avait point encore attaquée.

Il va trouver Isabey, qui le place chez Ciceri. Dans l’atelier de Ciceri, il se trouve avec Hoguet, Hildebrand. Cet homme, qui a bu tant de lumière, a horreur de Paris, au mois de septembre. Il a horreur du ton de grisaille en faveur dans l’atelier, de ce ton avec lequel il voit peindre le ciel, si bien qu’il lui arrive un jour de mettre une boule de mastic sur la palette de Hoguet. Il reste quinze jours chez Ciceri. Il sait maintenant la trituration de la chose.

Il repart aussitôt pour Venise, que, sauf une excursion de neuf mois en Russie, il habite jusqu’en 1848.

Pendant ces longues années, il étudie, selon son expression, l’anatomie des monuments, donnant à chaque détail d’architecture, à chaque colonne, son caractère — et s’astreignant à faire cela, sévèrement, à la mine de plomb.

Enfin, après avoir résisté à de magnifiques offres de la Russie, il se retrouvait en 1848, au quai Voltaire, assez misérable, assez besogneux, obligé de donner des leçons, quand l’ARTISTE, en qualité de voisin, lui consacrait un long article. Bientôt après, il remportait, au Salon, une première médaille. Son affaire était faite.

Samedi 2 mars. — Il y a aujourd’hui à dîner, chez Flaubert, Théophile Gautier, Tourguéneff, et moi.

Tourguéneff, le doux géant, l’aimable barbare, avec ses blancs cheveux lui tombant dans les yeux, le pli profond qui creuse son front d’une tempe à l’autre, pareille à un sillon de charrue, avec son parler enfantin, dès la soupe, nous charme, nous enguirlande, selon l’expression russe, par ce mélange de naïveté et de finesse : la séduction de la race slave, — séduction relevée chez lui par l’originalité d’un esprit personnel et par un savoir immense et cosmopolite.

Il nous parle du mois de prison, qu’il a fait après la publication des MÉMOIRES D’UN CHASSEUR, de ce mois où il eut pour cellule les archives de la police d’un quartier, dont il compulsait les dossiers secrets. Il nous peint, avec des traits de peintre et de romancier, le chef de la police qui, un jour, grisé par lui de champagne, lui dit, en lui touchant le coude, et élevant son verre en l’air : « A Robespierre. »

Puis il s’arrête un moment, perdu dans ses réflexions, et reprend : « Si j’avais l’orgueil de ces choses, je demanderais qu’on gravât seulement sur mon tombeau ce que mon livre a fait pour l’émancipation des serfs. Oui, je ne demanderais que cela… » L’Empereur Alexandre m’a fait dire que la lecture de mon livre a été un des grands motifs de sa détermination.

Théo, qui est monté l’escalier, une main sur son cœur douloureux, les yeux vagues, la face blanche comme un masque de pierrot, absorbé, muet, sourd, mange et boit automatiquement, ainsi qu’un blême somnambule dînant à un clair de lune.

Il y a déjà chez lui un mourant qui ne se réveille un peu et ne s’échappe de son triste et concentré lui-même, que quand il entend parler vers et poésie.

… Des vers de Molière, la conversation, remonte à Aristophane, et Tourguéneff, laissant éclater tout son enthousiasme pour ce père du rire, et pour cette faculté qu’il place si haut, et qu’il n’accorde qu’à deux ou trois hommes dans l’humanité, s’écrie avec des lèvres humides de désir : « Pensez-vous, si l’on retrouvait la pièce perdue de Cratinus, la pièce jugée supérieure à celle d’Aristophane, la pièce considérée par les Grecs comme le chef-d’œuvre du comique, enfin la pièce de la BOUTEILLE, faite par ce vieil ivrogne d’Athènes… pour moi, je ne sais pas ce que je donnerais… non je ne sais pas, je crois bien que je donnerais tout. »

Au sortir de table, Théo s’affale sur un divan, en disant :

« Au fond, rien ne m’intéresse plus… il me semble que je ne suis plus un contemporain… je suis tout disposé à parler de moi, à la troisième personne, avec les aoristes des prétérits trépassés… j’ai comme le sentiment d’être déjà mort…

— Moi, reprend Tourguéneff, c’est un autre sentiment… Vous savez, quelquefois, il y a, dans un appartement une imperceptible odeur de musc, qu’on ne peut chasser, faire disparaître… Eh bien, il y a, autour de moi, comme une odeur de mort, de néant, de dissolution. »

Il ajoute, après un silence : « L’explication de cela, je crois la trouver dans un fait, dans l’impuissance maintenant absolue d’aimer, je n’en suis plus capable, alors vous comprenez… c’est la mort. »

Et comme, Flaubert et moi, contestons pour des lettrés, l’importance de l’amour, le romancier russe s’écrie, dans un geste qui laisse tomber ses bras à terre : « Moi, ma vie est saturée de féminilité. Il n’y a ni livre, ni quoi que ce soit au monde, qui ait pu me tenir lieu et place de la femme… Comment exprimer cela ? Je trouve qu’il n’y a que l’amour qui produise un certain épanouissement de l’être, que rien ne donne, hein ?… Tenez, j’ai eu, tout jeune homme, une maîtresse, une meunière des environs de Saint-Pétersbourg, que je voyais dans mes chasses. Elle était charmante, toute blanche, avec un trait dans l’œil, ce qui est assez commun chez nous. Elle ne voulait rien accepter de moi. Cependant, un jour, elle me dit : « Il faut que vous me fassiez un cadeau.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Rapportez-moi de Saint-Pétersbourg un savon parfumé. »

Je lui apporte le savon. Elle le prend, disparaît, revient les joues roses d’émotion, et murmure, en me tendant ses mains, gentiment odorantes :

« Embrassez-moi les mains, comme vous embrassez, dans les salons, les mains des dames de Saint-Pétersbourg. »

Je me jetai à ses genoux… et vous savez, il n’y a pas un instant dans ma vie qui vaille celui-là.

Jeudi 14 mars. — Théophile Gautier n’est pas venu hier dîner chez la princesse. Il est plus malade, et doit voir aujourd’hui Ricord. Je n’aime pas savoir Ricord au chevet d’un malade. C’est aujourd’hui l’enterreur officiel. Sa présence semble précipiter les décès. Je me rappelle Murger, Sainte-Beuve, etc.

Théo me dit, ce soir, avec le ton doucement splénétique qui est un charme tout particulier chez lui : « Ricord croit que c’est la valvule mitrale du cœur qui ne va pas : ou elle se relâche ou elle se resserre. Il m’a ordonné du bromure de potassium, dans du sirop d’asperge, mais ce n’est qu’un traitement provisoire. Il doit revenir samedi. »

Et nous causons, Théo, l’oreille près de moi, dans une de ces poses tortillées et agenouillées sur un fauteuil, pose qu’il prend quand il cause de choses qui le passionnent, il me demande si je trouve de l’intérêt à son HISTOIRE DU ROMANTISME. Il est un peu inquiet. Il se sent si souffrant, si fatigué, qu’il ne croit pas que ça vaille ce qu’il aurait pu faire. Il regrette que la forme du journal ne lui permette pas de développer l’esthétique de la chose… Il se réserve de faire cela, quelque jour, dans une revue.

Puis bientôt revenant à ce dégoût de son métier, dégoût que j’ai rencontré, dans les derniers temps, chez Gavarni, il s’écrie : « Ah si j’avais une petite rente, là toute petite, mais immuable, comme je m’en irais d’ici, tout de suite… comme j’irais vers un bout de pays, aux rivières, où il y de la poussière dedans et qu’on balaye… Ce sont les rivières que j’aime… Pas d’humidité… dans le dos par exemple, un bois de palmiers, comme à Bordiguères… et une Méditerranée bleue à l’horizon. »

Il s’arrête quelque temps dans la contemplation de son paysage, et reprend : « Par un coup de soleil, nous esthétiserions, au bord de la mer, les pieds dans la vague, comme Socrate ou Platon. »

Pendant qu’il parle, tour à tour, l’une de ses sœurs, de ces vieilles à tignasse grise, au torse maigre flottant dans la flanelle d’une vareuse, entre, sans qu’on l’entende, s’assied une seconde, donne une caresse au petit chien blanc ou à la noire Cléopâtre, et ressort, en enveloppant son frère d’un regard de tendresse.

Vendredi 15 mars. — Burty cause avec moi de la bêtise de Courbet, une bêtise qui arrive à être drolatique, à force d’être bête : « Mon cher, me disait-il un jour, pendant le siège, avec l’accent que vous lui connaissez, mon cher figurez-vous que dans ce moment-ci, je fais des crottes comme un lièvre ! » Impossible de vous rendre le comique de la parole et de l’intonation, je me tordais les côtes de rire, pendant que le pauvre diable me racontait son ulcère.

Dans ce moment reprend Burty : « Il est assommé, il se tient coi, il est presque modeste, il ressemble à un chien qui vient de recevoir une affreuse raclée. »

Samedi 16 mars. — Une sœur de Théo parlait de l’effet hallucinatoire produit chez elle par les senteurs d’un champ de fèves, et des rêves troubles que ce champ lui faisait monter au cerveau, toute éveillée qu’elle était. Théo, sortant de sa somnolence, dit : La fève est la plante qui touche le plus à l’humanité. Vous savez qu’elle se retourne dans la terre. Pythagore la considérait si bien comme quelque chose en dehors de la végétation ordinaire, qu’il la proscrivait comme de la viande.

Lundi 18 mars. — Aujourd’hui, à l’exposition de Regnault, au milieu de l’admiration enthousiaste de tout le monde, mon admiration qui a précédé celle des autres, baisse d’un cran. Il est pour moi définitivement un décorateur plutôt qu’un peintre.

De là, je suis entraîné chez Fantin. Il y a, dans le fond de l’atelier, une immense toile représentant une apothéose réaliste de Baudelaire, de Champfleury, et il y a sur un chevalet une immense toile représentant une apothéose des Parnassiens, apothéose où se trouve au milieu un grand vide, parce que, nous dit le peintre, tel et tel n’ont pas voulu être représentés à côté de confrères, qu’ils traitent de m…, de voleurs.

Au fond une peinture qui a de remarquables qualités, mais manquant un peu de consistance, une peinture comme légèrement voilée par les fumées, qui hantent la tête au rayonnement roux de l’artiste.

Vendredi 22 mars. — Tourguéneff dîne avec Flaubert chez moi.

Il nous dessine la silhouette bizarre de son éditeur de Moscou, un débitant de littérature qui sait à peine lire, et qui, en fait d’écriture, est tout au plus capable de signer son nom. Il nous le peint entouré de douze petits vieillards fantastiques, ses liseurs et ses conseillers, à 700 kopecks par an.

De là, il passe à la description de types littéraires, qui nous font prendre en pitié nos bohèmes de France. Il nous esquisse le portrait d’un ivrogne qui, pour boire son verre d’eau-de-vie du matin, s’était marié à une fille de maison, pour vingt kopecks, un ivrogne dont il a fait éditer une comédie remarquable.

Bientôt il arrive à lui. Il s’analyse. Il nous dit que quand il est triste, mal disposé, vingt vers du poète Pouchkine le retirent de l’affaissement, le remontent, le surexcitent : cela lui donne l’attendrissement admiratif qu’il n’éprouve pour aucune des grandes et généreuses actions. Il n’y a que la littérature seule capable de lui procurer ce rassérénement, qu’il reconnaît de suite à une chose physique, à une sensation agréable dans les joues ! Il ajoute que dans la colère, il lui semble avoir un grand vide dans la poitrine, dans l’estomac.

Au milieu des atomes crochus, qu’il sent autour de lui, il devient, de minute en minute, plus expansif, et nous raconte, à la fin, l’heure de sa vie la plus remplie de sensations.

Dans sa jeunesse, il avait fait la cour à une jeune fille qui s’était mariée à un autre. Après un séjour de huit ans en Allemagne, il revient en Russie. C’était au mois de juillet.

Il se trouve chez la mère, pendant trois jours de fête donnés par cette russe pour la naissance de sa fille, qui les passait seule chez elle, ayant laissé à la maison un mari malade, hypocondriaque. La mère était une femme folle de plaisirs, et la maison toute pleine de joie et de danses. Un soir il invite la jeune femme à une mazurka. En la conduisant, il lui dit :

« Tenez-vous à danser, si nous causions ?

— Comme vous voudrez. »

On quitte la salle de danse. A côté de la salle, c’est une série de chambres, où l’on joue au wisth. Il y en a encore de plus reculées, qui ne sont éclairées que par la lune, mais où pénètrent, à tout moment, des danseurs. Ils se sont assis dans une de ces dernières pièces, sur un divan appelé paté, en face d’une grande fenêtre ouverte. Ils causent, la femme un peu détournée de lui, et regardant le jardin.

De temps en temps, un groupe de mazurkeurs pénètre dans la chambre, y tournoie, disparaît.

Tout à coup, la femme tourne vers lui ses grands yeux, des yeux immenses, relevés à la chinoise… Alors il ne sait comment ça s’est fait, mais, dans le moment la femme a été sur lui et à lui… Il a conservé le souvenir d’un choc de dents, du contact de ses lèvres froides comme la glace, de la chaleur de fournaise de tout le bas de son corps.

La femme, sortie de la chambre, il a couru dans la cour, chercher de l’air, et mettre sur sa figure le souffle frais du vent.

Le lendemain on lui a dit que la femme était partie. Il l’a revue, à des années de là, plusieurs fois, et n’a jamais osé faire allusion à cette soirée. Parfois, il se demande si c’est bien vrai.

Dimanche 24 mars. — Hugo est resté avant tout homme de lettres.

Dans la tourbe, au milieu de laquelle il vit, dans le contact imbécile et fanatique qu’il est obligé de subir, dans les mesquineries idiotes de la pensée et de la parole qui le circonviennent, l’illustre amoureux du grand, du beau, enrage au fond de lui. Cette rage, ce mépris, cette haute contemption, se traduisent par une contradiction avec ses coreligionnaires, à propos de tout. Hier, à sa table, il prenait la défense du préfet Janvier. L’autre jour, à propos d’une discussion sur Thiers, il jetait à Meurice : « Scribe est un bien autre coupable ! » Et comme Meurice reprenait : « Mais Thiers a supprimé le RAPPEL », il lui criait : « Mais qu’est-ce que ça me fait, votre RAPPEL ! »

Parfois, devant l’envahissement de son salon par les hommes à feutre mou, il se laisse retomber ; avec une lassitude indéfinissable, sur son divan, en jetant dans une oreille amie : « Ah ! voilà les hommes politiques ! »

Pauvre malheureux grand homme, qui, devant la menace d’une visite de X…, dit tristement à ses intimes : « Si X… vient, nous ne lirons pas de vers ! » — des vers qu’il s’était fait, quelques instants avant, une fête de lire.

Il disait à Judith, ces jours-ci, dans une visite où il se sauve de son chez lui : « Si nous conspirions un peu, pour faire revenir les Napoléon, alors, n’est-ce pas, nous retournerions là-bas… nous irions à Jersey… nous travaillerions ensemble. »

Mardi 26 mars. — Hugo disait, ces jours-ci, à Burty : « Parler, c’est un effort pour moi, un discours, ça me fatigue comme de faire l’amour trois fois ! » Et après un moment de réflexion : « Quatre même ! »

Jeudi 28 mars. — Je retrouve toujours Hugo, dans des campements, dans des logis de halte.

Il y a, dans le petit salon où je suis introduit, deux commodes étagées l’une sur l’autre et un grand cadre sculpté, posé à terre, couvre tout un panneau de la pièce. Il est neuf heures et l’on dîne. J’entends la voix de Hugo se mêler aux rires des femmes, au bruit des assiettes.

Il quitte poliment le dîner, et vient me trouver. En homme d’intelligence polie, il me parle dès d’abord de la mort, qu’il considère comme n’étant pas un état d’invisibilité pour nos organes. Il croit que les morts aimés nous entourent, sont présents, écoutent la parole qui s’occupe d’eux, jouissent du souvenir de leur mémoire. Il finit en disant : « Le souvenir des morts, loin d’être douloureux, est pour moi une joie. »

Je le ramène à lui, à RUY-BLAS. Il se plaint de la demande, qui lui est faite d’une nouvelle pièce de son répertoire. La répétition d’une pièce, ça l’empêche d’en faire une autre, et comme, dit-il, il n’a plus que quatre ou cinq années à produire, il veut faire les dernières choses qu’il a en tête. Il ajoute : « Il y a bien un moyen terme, j’ai des amis excellents et très dévoués, qui veulent bien s’occuper de tout le détail, mais tous les mécontents, tous les non satisfaits de Meurice et de Vacquerie, en réfèrent à moi, me dérangent. Au fond il faudrait s’éloigner. »

Puis il parle de sa famille, de sa généalogie lorraine, d’un Hugo, grand brigand féodal, dont il a dessiné le château, près de Saverne, d’un autre Hugo, enterré à Trèves, qui a laissé un missel mystérieux, enfoui sous une roche appelée « la Table » près de Saarbourg, et qu’a fait enlever le roi de Prusse.

Il raconte longuement cette histoire, la semant de détails bizarres de cette archéologie moyenâgeuse, qu’il aime, et dont il fait si souvent emploi dans sa prose et dans sa poésie.

A ce moment, a lieu dans le salon une irruption de femmes, un peu dépeignées, un peu allumées par le vin d’un cru périgourdin, qu’on vient de baptiser : le cru de Victor Hugo, une véritable invasion de bacchantes bourgeoises. Je me sauve.

Hugo me rattrape dans l’antichambre, et me fait très gentiment, devant la banquette, un petit cours d’esthétique, qui, tout en s’adressant à moi, me semble l’historique des évolutions de son esprit. « Vous êtes, me dit-il, historien, romancier, — je passe les choses délicatement flatteuses, dont il me gratifie, — vous êtes un artiste. Vous savez combien je le suis ! Je passerai des journées devant un bas-relief… Mais cela est d’un âge… Plus tard, il faut la vision philosophique des choses, c’est la seconde phase… Plus tard encore, et en dernier, il faut entrer dans la vie mystérieuse des choses, ce que les anciens appelaient arcana : les mystères des avenirs des êtres et des individus. » Et il me serre la main en me disant : « Réfléchissez à ce que je vous dis ? »

En descendant l’escalier, tout en étant touché de la grâce et de la politesse de ce grand esprit, il y avait, au fond de moi, une ironie pour cet argot mystique, creux et sonore, avec lequel pontifient des hommes comme Michelet, comme Hugo, cherchant à s’imposer à leur entourage, ainsi que des vaticinateurs ayant commerce avec les dieux.

Dimanche de Pâques 1er avril. — Au lit, où je passe ma journée, je pense combien cette semaine sainte m’est mauvaise, depuis des années, combien elle emporte de ma vitalité, à chaque renouveau des printemps. Je ne peux traverser les tiédeurs et les frigidités de l’air, je ne peux vivre dans l’aigreur de l’atmosphère du printemps, sans être malade, et malade d’un certain malaise qui me met en communication avec la mort.

Cette semaine est pour moi, tant qu’elle dure, comme une entrée en chapelle. Avec cette idée persistante de la mort, qui me rapproche d’une autre mort, avec le vague de l’esprit, et cette en allée de soi-même que donne le lit, toute la journée, je l’ai passée avec mon frère, ainsi que dans la fréquentation d’un vivant avec une ombre, comme si, ce jour-là, le Christ, pour l’anniversaire de sa résurrection, donnait congé aux âmes des morts, et leur permettait de vivre autour des vivants, invisibles, mais amoureusement présents.

Mardi 3 avril. — C’est bien l’homme le plus mal élevé, et le plus furibondement comique qui soit, que ce Charles Blanc. Aujourd’hui, à propos d’une assertion quelconque de Renan, il s’est mis à vociférer, que toutes les histoires de la Révolution étaient des mensonges, que tous les historiens étaient des imposteurs, — et qu’il n’y avait d’histoire que celle de son frère, et d’historien que monsieur son frère. Et cela avec étranglement de la voix, tremblement des mains, crachement dans la soupe des voisins : tous les caractères d’une épilepsie dangereuse et injurieuse pour tout le monde. Vraiment, pour aller dans la société, le gouvernement devrait bien acheter une muselière à son ministre des Beaux-Arts.

Jeudi 11 avril. — Aujourd’hui, j’entre chez le libraire Tross, et lui demande de continuer à m’envoyer ses catalogues : « C’est vrai, on ne vous les envoie plus, on m’avait dit qu’un de vous était mort, je n’ai plus pensé qu’il y en avait un autre. »

Lundi 15 avril. — Toujours la crainte de la cécité, la menace de l’ensevelissement tout vivant dans la nuit.

Mardi 16 avril. — Moi, si besogneux d’affection, moi, pendant de longues années, si gâté de ce côté, je ne peux me satisfaire de la froide amitié et de la banale amitié des autres. Et quand j’ai passé une soirée avec ce marbre, qu’est Saint-Victor, je rentre chez moi, avec l’envie de pleurer.

X…, du SIÈCLE, a reculé les limites de la canaillerie. Un de ses coreligionnaires me racontait, qu’il avait inventé d’emprunter à ses amis, de l’argent à 5 p. 100, qu’il plaçait à fonds perdu. A sa mort ses amis ont tout perdu.

Dimanche 21 avril. — Si je fais jamais quelque chose sur la vie élégante du second Empire, il est de toute nécessité, de donner une place au thé de quatre heures, — au thé, à l’instar des thés de l’Impératrice, à Fontainebleau, à Compiègne.

Dans ces thés de quatre heures, avaient lieu les conciliabules des grandes coquettes, les assises des reines de la mode. C’était dans ces thés, que l’amant en titre prenait langue avec sa maîtresse, qu’on concertait les rendez-vous, qu’on passait en revue les scandales, qu’on minutait la correspondance, qu’on dressait le plan de la soirée.

Mardi 23 avril. — Arsène Houssaye racontait, ce soir, qu’en 1848 Hetzel s’étant transporté avec Lamartine, au ministère des affaires étrangères, mit la main sur le portefeuille, dans la pensée qu’il contenait le secret des secrets de la politique européenne. Il y trouva des adresses de filles et des lettres de lorettes.

Mercredi 24 avril. — Le joli et curieux intérieur pour un romancier, que la chambre de Mme de Girardin. Cette chambre, elle l’a fait non tendre, mais ainsi qu’elle le dit « habiller » de satin brodé par Worth, moyennant 60 000 francs. La maîtresse, sans doute par suite de la confection d’un petit Girardin, est toujours couchée. Près de son lit, est dressé un guéridon, où le philosophe Caro mange à côté d’elle, et lui fait des conférences sur la CITÉ DE DIEU.

Mercredi 8 mai. — Il y a chez Théophile Gautier, non point encore une diminution de l’intelligence, mais comme un ensommeillement du cerveau. Quand il parle, il a toujours l’épithète peinte, le tour original de la pensée, mais pour parler, pour formuler ses paradoxes, on sent dans sa parole plus lente, dans le cramponnement de son attention après le fil et la logique de son idée, on sent une application, une tension, une dépense de volonté qui n’existaient pas dans le jaillissement spontané, et comme irréfléchi et irraisonné de son verbe d’autrefois. Vous avez vu des vieillards à la vue fatiguée, qui, pour regarder, soulèvent avec effort leurs lourdes paupières, eh bien, Théo, pour parler, a besoin d’un effort physique semblable de tout le bas du visage, et tout ce qui sort maintenant de lui, semble être arraché, par de la volonté douloureuse, à l’engourdissement d’un état comateux.

Enfin presque invisiblement descend sur lui, l’enveloppe, et touche à ses attitudes, à ses gestes, à son dire, sans qu’on puisse bien la définir par des mots, la triste humilité particulière à l’enfance des vieillards.

Théo me montre, avec une satisfaction de débutant, la nouvelle édition d’ÉMAUX ET CAMÉES, toute fraîche sortie des presses, et où Jacquemart a fait son portrait, en une espèce de poète de l’antiquité. Et comme je lui dis :

— « Mais, Théo, vous ressemblez à Homère, là-dedans ?

— Oh, tout au plus à un Anacréon triste ! » reprend-il.

Mercredi 15 mai. — Aujourd’hui a lieu le mariage d’Estelle, la fille de Théophile Gautier, à l’église de Neuilly, encore toute trouée des éclats d’obus de la Commune.

Au Dominus vobiscum, Théo s’est levé, et a répondu au curé par un beau salut, avec le geste bénisseur d’un grand prêtre de Jupiter…. Un peu de tristesse montait toutefois sur la gaîté artificielle et de commande, à voir au déjeuner la fatigue maladive de Théo. Du reste pour les gens superstitieux, les mauvais présages n’ont pas manqué. On s’est cogné à l’église contre le convoi d’un amiral espagnol, dont la tenture portait un grand G, et la mariée cassait son verre.

Lundi 20 mai. — J’avais déjà remarqué plusieurs fois, combien sous le soleil, l’ombre portée des choses servait aux Japonais pour leurs dessins. Hier j’ai été confirmé dans ma remarque d’une manière saisissante. La lune éclairait le perron, et dessinait sur le mur nouvellement peint, une branche de laurier. Cette branche de laurier, on la voyait en la tache estompée et un peu bleuâtre, dans le modèle flou, dans le camaieu tendre, d’un branchage sur une potiche.

Le mariage de Sardou et de Mlle Soulié est original. Un graveur qui travaillait d’après un tableau de la galerie de Versailles, va demander quelque chose à Soulié, et tombe dans le déjeuner de la famille. Soulié l’invite à partager le déjeuner. Le graveur s’excuse, en lui disant que Sardou l’attend en bas. Soulié l’invite à aller chercher l’auteur de MADAME BENOITON. Sardou voit la jeune fille… Et il devient amoureux, ainsi que pourrait le devenir un personnage de ses pièces.

Mardi 21 mai. — Au dîner des Spartiates, le général Schmilz parle de la capitulation de Sedan, comme d’une chose honteuse, et que n’absout pas la nouvelle portée des canons, et laisse entrevoir, hélas, que la conservation des bagages, assurés aux officiers, a amené quelques-uns à donner leurs signatures à cette honte. Un beau mot du général de Bellemare qui refusait de signer, et auquel un signataire disait :

« Mais c’est du roman que vous faites là !

— Qui sait, si ce ne sera pas de l’histoire, dans quelque temps ! » riposta le général.

Vendredi 24 mai. — Nombre de choses à Paris coûtent cher à l’inconnu, à l’anonyme, coûtent bon marché au monsieur notoire, à l’homme connu. Un membre du Jockey-club peut offrir un louis à une lorette en renom, et le duc de Larochefoucault, trois cents francs, par an, à un domestique. Le curieux c’est que la fille et le domestique, s’il acceptent, font une bonne affaire.

Samedi 25 mai. — Toutes les aristocraties sont destinées à disparaître. L’aristocratie du talent est en train d’être tuée par le petit journal, qui dispose de la gloire, et n’en débite que pour les siens. Il organise dans la République des lettres, une espèce de démocratie, où les premiers rôles seront exclusivement tenus par des reporters ou des cuisiniers de journaux : les seuls littérateurs que connaîtra la France, dans cinquante ans.

Un seul grand artiste à l’Exposition, un seul : Carpeaux. La meilleure définition que l’on pourrait donner de son talent, c’est qu’il est le premier qui ait mis dans le bronze et dans le marbre, la vie nerveuse de la chair.

Dimanche, 26 mai. — Le manifeste de l’école réaliste, on ne va guère le chercher où il est. Il est dans Werther, quand Goethe dit par la bouche de son héros : « Cela me confirme dans ma résolution de m’en tenir uniquement à la nature. » Et il ajoute : « Toute règle, quoi qu’on dise, étouffera le sentiment de sa nature et sa véritable expression. »

Mardi 28 mai. — On cherchait aujourd’hui les raisons de la puissance de résistance des hommes, nés autour de l’année 1800. On la mettait sur le compte de l’équilibre du système nerveux, de l’abstention du tabac. Cette puissance ne la doivent-ils pas plutôt à la virginité de leur jeunesse. C’est le cas de Thiers, de Guizot, de Hugo, et de bien d’autres. Guizot et Hugo, ont pu devenir des érotiques, leur prime jeunesse a été chaste. Et Saint-Victor rappelait que Marc-Aurèle remercia Frontin, de l’avoir éloigné de la volupté et de la femme ; jusqu’à l’âge d’homme.

Dimanche 1er juin. — Avec les années, le vide que m’a laissé la mort de mon frère, se fait plus grand. Rien ne repousse chez moi des goûts qui m’attachaient à la vie. La littérature ne me parle plus. J’ai un éloignement pour les hommes, pour la société. Par moments, je suis hanté par la tentation de vendre mes collections, de me sauver de Paris, d’acheter dans quelque coin de la France, favorable aux plantes et aux arbres, un grand espace de terrain, où je vivrais tout seul, en farouche jardinier.

Lundi 3 juin. — Aujourd’hui Zola déjeune chez moi. Je le vois prendre, à deux mains, son verre à Bordeaux, et l’entends dire : « Voyez le tremblement que j’ai dans les doigts ! » Et il me parle d’une maladie de cœur en germe, d’un commencement de maladie de vessie, d’une menace de rhumatisme articulaire.

Jamais les hommes de lettres ne semblent nés plus morts, qu’en notre temps, et jamais cependant le travail n’a été plus actif, plus incessant. Malingre et névrosifié, comme il l’est, Zola travaille tous les jours de neuf heures à midi et demi, et de trois heures à huit heures. C’est ce qu’il faut dans ce moment, avec du talent, et presque un nom, pour gagner sa vie : « Il le faut, répète-t-il, et ne croyez pas que j’aie de la volonté, je suis de ma nature l’être le plus faible et le moins capable d’entraînement. La volonté est remplacée chez moi par l’idée fixe, qui me rendrait malade, si je n’obéissais pas à son obsession. »

Tout en taillant une pièce, dans THÉRÈSE RAQUIN, il est, dans le moment, en train de chercher un roman sur les Halles, tenté de peindre le plantureux de ce monde.

Et une partie de la journée, je cause avec cet aimable malade, dont la conversation se promène, d’une manière presque enfantine, de l’espérance à la désespérance. « Le journalisme, dit-il, au fond, lui a rendu un service. Il lui a fait facile le travail, qu’il avait autrefois très difficile. C’était une espèce d’afflux d’idées et de formules, s’engorgeant à tel point, qu’il était quelquefois, au milieu de son travail, obligé de lâcher la plume. Aujourd’hui c’est un flux réglé, un courant moins abondant, mais coulant sans encombre. »

Mardi 4 juin. — Ce soir, au dîner des Spartiates, Robert Mitchell, fait prisonnier à Sedan, et enfermé dans une citadelle, pour avoir refusé le salut à un officier prussien, racontait que sa grande distraction, était de voir faire l’exercice, d’être témoin des soufflets, que les officiers donnaient aux soldats. Et il faisait la remarque que, de toute la chair ainsi frappée, rien ne rougissait que la place des cinq doigts.

Il raconte encore que, chargé par des officiers de la garde impériale d’offrir à l’Empereur leurs personnes et leurs hommes, s’il voulait tenter une sortie, s’il voulait se frayer un passage, au moment où il abordait l’Empereur sur la route de Mézières, un obus éclata entre lui et le cheval de l’Empereur, tuant du monde à droite et à gauche, et lui enlevant à lui, Mitchell, un morceau de son soulier : « L’Empereur, dit-il, resta impassible, il était beaucoup moins ému que moi ! »

Dans le bruit des paroles des gens qui parlent ici pour ne rien dire, de bouches qui prudhommisent où hystérisent des lieux communs, ainsi que celle d’Aubryet, c’est une bonne fortune de rencontrer un causeur à la parole judicieuse, relevée d’une pointe d’ironie parisienne.

Lundi 10 juin. — Je suis, ce soir, au chemin de fer, à côté d’un ouvrier complètement saoul, qui répète à tout instant : « Non, je ne la foutrais pas, quand on me donnerait tout Paris… oui tout Paris, non je ne la foutrais pas ! » Et ce rabâchage, un peu bredouillant, est coupé de petits rires intérieurs, et d’imitations de vagissements d’enfants à la mamelle. L’on pardonne à cet Alsacien, dont la tendresse de la saoulerie va à son enfant, à sa petite fille.

Mardi 11 juin. — Un adorable mot d’une vieille femme galante, devenue dévote, sur le juif avec lequel elle vit. Elle disait à une amie : « Tu ne sais pas, comme maintenant il est charmant… comme il est doux, même quand il est malade… et puis, comme il est bon pour le bon dieu ! »

Mardi 11 juin. — Ce soir, l’ancien dîner de Magny, réduit par le dîner, que donne au-dessous de nous, Hugo, pour la centième représentation de RUY-BLAS, se relève et ressemble presque à un de nos bons dîners, du temps de Sainte-Beuve. On y remue et on y agite les plus grosses questions. On parle des Troglodytes ; de fragments générateurs de métaux, rapportés du Groënland, et qu’expérimente dans le moment Berthelot ; de statues égyptiennes du troisième siècle, découvertes dans une pyramide, et démontrant, comme moderne, l’introduction du hiératisme dans l’art égyptien. On parle de grandes civilisations ayant une littérature, et n’ayant ni art, ni industrie, ainsi que la civilisation brahmane, disparue sans laisser de trace matérielle. On parle de l’insénescence du sens intime et des trois moi de je ne sais quel savant. On parle des cerveaux de Sophocle, de Shakespeare, de Balzac.

On parle enfin du refroidissement du globe, dans quelques dizaines de millions d’années. C’est l’occasion pour Berthelot, de peindre pittoresquement la retraite dans les mines des derniers hommes, avec du blanc de champignons pour nourriture, avec le gaz des marais, avec le feu grisou comme bon dieu.

« Mais peut-être, — interrompt tout-à-coup Renan, qui a écouté avec le plus grand sérieux, — ces hommes là-dedans, auront-ils une très grande puissance métaphysique ! »

Et la sublime naïveté, avec laquelle il dit cela, fait éclater de rire, toute la table.

Jeudi 20 juin. — Lundi — c’était presque le jour de sa mort — a commencé à paraître dans le BIEN PUBLIC, notre Gavarni.

Tous ces jours, en parcourant le journal, ma pensée était à l’enragement de travail, avec lequel mon frère hâtait la fin de ce livre. Je le revoyais, pendant nos tristes séjours d’hiver, à Trouville, à Saint-Gratien, rivé sur une chaise, dont je ne pouvais l’arracher, une main labourant son front, comme s’il lui fallait douloureusement extraire les tours de phrase, les épithètes, les mots spirituels, autrefois coulant si facilement dans le courant de son écriture.

Vendredi 21 juin. — Je dîne ce soir, chez Riche, avec Flaubert, qui passe à Paris pour se rendre à l’inauguration de la statue de Ronsard, à Vendôme.

Nous dînons, bien entendu, dans un cabinet, parce que Flaubert ne veut pas de bruit, ne tolère pas des individus à côté de lui, et qu’il lui plaît, pour manger, d’ôter son habit et ses bottines.

Nous causons de Ronsard, puis tout de suite, lui se met à hurler, moi à gémir, sur la politique, la littérature, les embêtements de la vie.

En sortant, nous tombons sur Aubryet, qui nous apprend que Saint-Victor est de l’inauguration. « Eh bien, je n’irai pas à Vendôme, me dit Flaubert, non vraiment, la sensibilité est arrivée chez moi à un état maladif tel… je suis entamé au point que l’idée d’avoir la figure d’un monsieur désagréable, en chemin de fer, devant moi… ça m’est odieux, insupportable. Autrefois ça m’aurait été égal, je me serais dit : je m’arrangerai pour être dans un autre compartiment, puis à la rigueur si je n’avais pu éviter mon monsieur désagréable, je me serais soulagé en l’engueulant, maintenant ce n’est plus cela, rien que l’appréhension de la chose, ça me donne un battement de cœur… Tenez, entrons dans un café, je vais écrire à mon domestique, que je reviens demain. »

Et là, devant la paille d’un Soyer : « Non, je ne suis plus susceptible de supporter un embêtement quelconque… Les notaires de Rouen me regardent comme un toqué… vous concevez, pour les affaires de partage, je leur disais : Qu’ils prennent tout ce qu’ils veulent ; mais qu’on ne me parle de rien, j’aime mieux être volé qu’être agacé, et c’est comme cela pour tout, pour les éditeurs… L’action, maintenant, j’ai pour l’action une paresse qui n’a pas de nom, il n’y a absolument que l’action du travail qui me reste. »

La lettre écrite et cachetée, il s’écrie : « Je suis heureux comme un homme qui a fait une couillonnade ! Pourquoi ? Dites, le savez-vous ? »

Puis il me ramène au chemin de fer, et accoudé sur la traverse, où l’on fait queue pour prendre les billets, il me parle de son profond ennui, de son découragement de tout, de son aspiration à être mort, et mort sans métempsychose, sans survie, sans résurrection, à être à tout jamais dépouillé de son moi.

En l’entendant, il me semblait écouter mes pensées de tous les jours. Ah ! la belle désorganisation physique, que fait, même chez les plus forts, les plus solidement bâtis, la vie cérébrale. C’est positif, nous sommes tous malades, quasi fous, et tout préparés à le devenir complètement.

Vendredi 5 juillet. — Jollivet rappelait que l’affaire Baudin n’a fait que faire traverser la Seine à la popularité de Gambetta, mais que cette popularité existait déjà dans le quartier latin. Depuis des années, Gambetta était en renom, au café Procope, où les étudiants venaient le voir, et l’entendre donner la représentation des séances du corps législatif, avec une verve, une mimique, un cabotinage des plus amusants.

Dès ce temps, il avait une action sur la jeunesse des écoles. On sentait qu’il était destiné à devenir son représentant.

Samedi 6 juillet. — Théophile Gautier vient déjeuner aujourd’hui. C’est sa première sortie, depuis son attaque de la semaine dernière. On dirait la visite d’un somnambule. Et cependant dans l’ensommeillement de ses pas, de ses mouvements, de sa pensée, quand, un moment, il secoue sa léthargie, le vieux Théo réapparaît, et ce qu’il dit, de sa voix assoupie, avec des ébauches de gestes, semble le langage de son ombre — qui se souviendrait.

Au milieu du déjeuner, à propos de l’huile d’une salade, qu’il trouve excellente, il se met à faire un historique imagé des huiles et des miels de la Grèce, qu’il termine, en comparant le miel de l’Hymète « à du sablon jaune entrelardé de bougie. »

Les phrases charmantes, qui sortent de sa bouche, ont quelque chose de mécanique ; elles finissent, elles s’arrêtent, tout à coup, comme une phrase, qu’aurait mise Vaucanson dans le creux d’un automate. Puis le parleur tombe aussitôt dans un mutisme effrayant, dans une absence de lui-même qui épouvante, dans un anéantissement qui vous fait lui parler, pour être bien assuré que la vie intelligente est encore en lui. Et, à ce moment, les choses que vous lui dites, pour arriver à lui, semblent parcourir des distances immenses. Une phrase sur la reconnaissance par tout le monde de son talent de paysagiste, le fait reparler.

« Oui, oui, — a-t-il dit, avec une certaine amertume mélancolique, et ce geste qui lui fait soulever devant lui l’indicateur de sa main pâle, — oui, il est entendu que dans les voyages, on n’y met pas d’idées. Il ne peut, n’est-ce pas, y être question de progrès, du mérite des femmes, des principes de 89, de toutes les Lapalissades qui font la fortune des gens sérieux. Les voyages, c’est la mise en style des choses mortes, des murailles, des morceaux de nature… Il est bien avéré, encore une fois, que l’homme qui écrit cela, n’a pas d’idées… Oui, oui, c’est une tactique, je la connais, avec cet éloge, ils font de moi, un larbin descriptif. »

Et comme nous lui disons, qu’il serait bon pour lui de se reposer, de se défatiguer dans la fabrication de la poésie qu’il aime… dans la composition de sonnets :

« Oh ! pour cela, dit-il, mes idées sont complètement changées. Je trouve que la poésie doit être fabriquée, à l’époque où l’on est heureux. C’est pendant la période de la Jeunesse, de la Force, de l’Amour, qu’il faut faire des vers. »

Mercredi 17 juillet. — La force prime le droit, cette formule prussienne du droit moderne, proclamée, en pleine civilisation, par le peuple qui se prétend le civilisé par excellence, cette formule me revient souvent à l’esprit.

Je me demande, comment toutes les plumes, tous les talents, toutes les indignations ne sont pas soulevées contre cet axiome blasphématoire, comment toutes les idées de justice, semées dans le monde par les philosophies anciennes, le christianisme, la vieillesse du monde, n’ont pas protesté contre cette souveraine proclamation de l’injustice, comment il n’y a pas eu insurrection contre cette intrusion du darwinisme en la réglementation contemporaine, et peut-être future de l’humanité, comment enfin, toutes les langues de l’Europe ne se sont pas associées, dans un manifeste de la conscience humaine, contre ce nouveau code barbare des nations.

Mardi 23 juillet. — Un ministre de Thiers qualifie ainsi la politique de son chef : « C’est un usufruitier qui ne fait pas les grosses réparations. »

La conversation tombe sur Jules Simon, — c’est Ernest Picard qui parle, et on sent dans les sous-entendus, dans les réticences diplomatiques de l’ambassadeur, toute sa méprisante antipathie pour le ministre de l’Instruction publique. Picard nous le montre, pendant toute la Défense nationale, assis sur une chaise, en arrière de la table du conseil, en un coin, dissimulé, et retraité dans l’ombre, ne se décidant sur rien, ne se prononçant sur quoi que ce soit, ne se compromettant par aucune opinion tranchée, ménageant tous les partis, et se conservant pour toutes les aventures du hasard.

« Jules Simon, dit-il en terminant, c’est une nature de prêtre, il ne lui manque que la tonsure ! »

Mercredi 24 juillet. — En revenant ce soir, en chemin de fer, de Saint-Gratien, le président Desmaze me raconte sa première affaire.

Il trouve en arrivant à Beauvais, où il avait été nommé substitut, une femme étranglée et noyée. Son amant, qu’on soupçonna de suite, comme auteur du crime, après quelques dénégations, s’écria tout-à-coup : « Je vais tout vous dire, mon juge, mais à la condition de la voir entamer ! »

Il demandait d’assister à l’autopsie, dans un sentiment qu’on ne put expliquer.

Jeudi 1er août. — Théophile Gautier, dont on vient de panser les jambes, cause avec moi, avant dîner. Il me parle, s’il lui était donné de vivre, et non de végéter, du désir de faire quelque chose se passant à Venise, avant la révolution. Pour cela, il irait s’établir, toute une année, dans la ville poétique, et Venise lui fournit le thème de paroles toujours peintes, de paroles toujours originales, mais un peu lentes à se formuler.

En m’en allant, la belle-fille de Théo, qui fait route avec moi, m’apprend que son beau-père a eu, la veille, une paralysie de la langue, qui a duré trois quarts d’heure.

Samedi 3 août. — Je pars de Paris pour la Bavière, où je vais passer un mois, avec mon parent et ami, le comte de Behaine, dans le Tyrol bavarois.

Dimanche 4 août. — La frontière allemande commençant à Avricourt, avec des douaniers qui prennent des airs vainqueurs, pour ouvrir vos malles : c’est cruel !

Lundi 5 août. — Je vaguais dans les rues de Munich, avec de Behaine. Il aperçoit son médecin, donnant le bras à un monsieur, qu’il ne reconnaît pas de loin. C’est Von der Thann, le brûleur de Bazeilles. Il faut se saluer, se dire quelques paroles. Il est impossible de rendre la grognonnerie, en même temps que la gêne du général bavarois.

On dirait vraiment à les voir, ces allemands, que c’est nous qui les avons battus, tant les vainqueurs semblent avoir gardé, comme la rancune d’une défaite.

Mardi 6 août. — J’entre à l’Église de Schliersee, pendant la messe.

C’est le décor riant du rococo jésuite, dans une profusion d’encens, dans une musique d’orgue, mêlée de sonneries et de trompettes, et de roulements de tambour. Au milieu des tambours, des parfums, de l’allegro des voix et des instruments, de pieuses nuques de femmes aux cheveux jaunes, torsadés sous la calotte de drap qui les coiffe, des profils d’hommes roux, aux traits barbares et mystiques, aux poils frisés des saint Jean-Baptiste de la vieille peinture, me donnent chez ces populations vivant de miel et de lait, à la façon des anciens apôtres, le spectacle du vieux catholicisme, célébré par une jeune humanité.

Mercredi 7 août. — La femme, ici, semble de la femme fabriquée à la pacotille, une créature au visage embryonnaire, à peine équarrie dans une chair bise, une ébauche de nature, à laquelle le créateur n’a pas donné le coup de pouce de la gentillezza féminine. On ne sait si l’on a affaire à des femmes, à des hommes, en présence de ces androgynes, qui, par économie, portent des vêtements masculins et ne trahissent leur sexe, que par la largeur d’un fessier anormal dans une culotte.

A rencontrer, dans les chemins verts, ces mineuses, ces débardeurs marmiteux, à la figure charbonnée, au chapeau paré de plumes de coq, on a l’impression d’être tombé, en plein mardi gras, dans un carnaval loqueteux, dans une descente de la Courtille, barbouillée de boue et de suie.

Puis encore une chose bien laide en ce pays. La jeune maternité n’existe pas, les mères ont l’aspect d’aïeules : la femme ne se mariant ici qu’à trente-cinq ou quarante ans, à l’âge où elle a réalisé sa provision de toile pour l’avenir de sa vie : tant de chemises, tant de draps, tant de rouleaux de toile.

Samedi 10 août. — Joli royaume pour un conteur fantastique, que ce royaume, qui a pour roi, ce toqué solitaire et taciturne, vivant dans un monde imaginaire, créé autour de lui à grand renfort de millions. C’est lui, qui s’est fait machiner, pour sa chambre à coucher, un clair de lune d’opéra, supérieur à tous les clairs de lune, de main d’homme, — un clair de lune qui a coûté 750 000 francs. C’est lui qui s’est fait construire, sur le toit de la Vieille Résidence, un lac, où il vogue dans une barque, en forme de cygne, le long d’une chaîne de l’Himalaya, coloriée par un peintre allemand.

Pauvre prince, mélancolique personne royale, dont la douce folie fuit son temps et son pays, pour se réfugier dans du passé, dans du moyen âge, dans de l’exotique.

Pauvre prince, amoureux aussi des grands siècles français de Louis XIV et de Louis XV, forcé de travailler à la ruine de la France, sous le commandement de M. de Bismarck, qu’il déteste. Pauvre souverain, réduit à dire au chargé d’affaires de la France : « Je fais des vœux pour la restauration de la grandeur de la France, et je suis heureux de vous dire cela, sans que cela tombe dans des oreilles prussiennes. »

Lundi 12 août. — Le second fils de Behaine est un enfant, tout de caresse. Sa main, quand il prend la vôtre, monte amoureusement le long de votre poignet. Son corps se soude au vôtre, quand il marche à côté de vous. Il y a dans ses attouchements et ses frottements à votre personne, quelque chose de l’enlacement d’une plante grimpante. Sa petite chair rose, quand on la flatte de la main, on la sent heureuse. Ce soir, au moment où, après le coucher des enfants, je causais avec la mère dans le salon, il a tout à coup jailli, au milieu de nous deux, dans sa chemise de nuit, disant à sa mère, avec une intonation d’un câlin inexprimable : « Viens un peu nous caresser dans notre lit, pour que nous nous endormions ! »

Mardi 13 août. — Je déjeune, à Munich avec de Ring, premier secrétaire d’ambassade à Vienne.

C’est lui, qui a été le cornac diplomatique de Jules Favre, à Ferrières. Il nous entretient de la naïveté de l’avocat, de la conviction qu’il avait de subjuguer Bismarck, avec le discours qu’il préparait sur le chemin. Il se vantait, l’innocent du Palais, de faire du Prussien, un adepte de la fraternité des peuples, en lui faisant luire, en récompense de sa modération, la popularité qu’il s’acquerrait près des générations futures, réunies dans un embrassement universel.

L’ironie du chancelier allemand souffla vite sur cette enfantine illusion.

Jeudi 15 août. — Dans une petite église d’ici, il y a un squelette, enfermé dans une gaze constellée de paillettes, fleurie de feuillages d’or à la façon d’un maillot de clown, un squelette qui a, dans le creux de ses orbites et le vide de ses yeux, deux topazes, un squelette, qui montre un râtelier de pierres précieuses : c’est le corps de « saint Alexandre », présenté à l’adoration des fidèles. Cette bijouterie de la relique ne vous semble-t-elle pas la plus abominable profanation de la mort.

— — — — Aujourd’hui, Édouard (de Behaine) m’entretient de ses conversations avec Bismarck, et me peint le causeur : un causeur à la parole lente, au débrouillage difficultueux, cherchant longuement le mot propre, n’acceptant pas celui qu’on jette à son germanisme dans l’embarras, mais finissant toujours par arriver à trouver l’expression juste, l’expression piquante, l’expression excellemment ironique, l’expression caractéristique de la situation.

Samedi 17 août. — Les enfants s’étaient éparpillés dans les ravines des torrents, à la recherche d’insectes et de fleurettes.

Je suis resté seul, sur le haut sommet, jouissant de ma solitude, dans ce lieu foudroyé, qui semble l’endroit affectionné de l’orage, toutes les fois que l’orage éclate dans ces montagnes. Le sol sur lequel je marchais, était de la pourriture d’écorce et de branches, où se dressaient, comme des mâts démâtés, tous les arbres brisés. Quelques-uns, arrachés de terre, montraient, retournées en l’air, leurs racines et leur chevelu emmêlé de glaise sèche. Sur ces décombres de nature, fuyant à tire d’ailes, de temps en temps, un oiseau jetait un petit cri effrayé : c’était tout le bruit et toute la vie de cet endroit.

J’y ai vécu une heure, enlevé aux choses et aux idées de la terre, dans une griserie de grandiose, d’altitude, de sublime, d’oxygène.

Dimanche 19 août. — Ma parole, toutes les cervelles sont détraquées, et personne n’est plus logique en France.

J’entendais dire à l’abbé, précepteur des enfants, de Behaine, qui est un très honnête catholique, et accomplissant rigoureusement ses devoirs religieux, je lui entendais dire, que tout serait sauvé avec un pape révolutionnaire.

Samedi 14 août. — Hier soir, de Behaine nous a surpris, en disant : Tiens, il est minuit ! Jamais le petit salon du chalet n’avait vu pareille veille.

La conversation était tombée sur le roman. Mme de Behaine soutenait que les aventures extra-dramatiques des femmes du monde, peintes par Octave Feuillet, ne l’intéressaient pas, qu’elle lirait, avec bien plus d’intérêt, des études peignant d’après nature, les femmes des ménages européens, qu’elle avait côtoyés dans sa carrière diplomatique. Oui, lui dis-je, je comprends votre goût, et les romans que mon frère et moi avons faits, et ceux surtout, que nous voulions dorénavant écrire, étaient les romans que vous rêvez. Mais pour faire ces romans tout unis, ces romans de science humaine, sans plus de gros drame, qu’il n’y en a dans la vie, il ne faut pas en pondre un, tous les ans… Savez-vous qu’il faut des années, des années de vie commune avec les gens qu’on veut peindre, pour que rien ne soit imaginé, qui ne corresponde à leur originalité propre… Oui, des romans comme cela, un romancier ne peut en fabriquer qu’une douzaine, dans sa longue vie, tandis qu’un de ces romans, qu’on fait avec le récit d’une aventure, amplifiée augmentée, chargée, dramatisée, on peut l’écrire en trois mois, ainsi que le fait Feuillet et beaucoup d’autres.

Mardi 27 août. — Un squelette de grandeur naturelle qui chevauche un lion, et frappe les heures sur sa tête, avec l’os d’un fémur : c’est une vieille horloge qui arrête et retient votre regard, au milieu de l’immense bric-à-brac du MUSÉE NATIONAL de Munich.

L’élégante retraite en arrière de ce torse verdâtre, — et comme enduit de décomposition, — en la naissance presque visible, dans son immobilité, du mouvement qui va sonner l’heure ; la tension rigide de cette jambe droite précédant de son pied aux petits osselets décharnés, la marche trop lente du coursier ; l’inclinaison de la tête, semblant un salut ironique de cette tête de mort ; le naturel, la science de cette équitation macabre ; enfin le précieux, le fini, le réalisme même de ce cavalier-cadavre, contrastant avec la grossièreté barbare, l’érupement naïf, le fantastique de ce lion, sculpté d’après un bouquin héraldique, offrent un des échantillons les plus frappants, les plus caractéristiques, les plus réussis de cet art amoureux du néant, de cet art galantin de la mort, qui fut l’art du moyen âge.

Samedi 31 août. — Aujourd’hui Billing vient déjeuner avec nous, à Schliersée. Il assure que Von der Thann a déclaré devant Vigoni, secrétaire de l’ambassade italienne, que jamais l’Allemagne ne rendrait Belfort à la France.

A propos des tendances actuelles de l’Allemagne, il cite un curieux symptôme : la représentation, coup sur coup, de trois pièces de théâtre, montrant la progression du mouvement philosophique, qui dans la première pièce, seulement anti-catholique, devient dans la troisième, complètement anti-religieux, — et met en scène et ridiculise un prêtre catholique, un ministre protestant, un rabbin.

L’année dernière, le professeur Deulinger lui disait, à peu près en ces termes : « Les religions, ça peut être utile à vous autres latins, pour nous, c’est inutile, car ça n’apporte rien à la raison des Allemands. »

Lundi 2 septembre. — Dîner à Munich, chez le comte Pfeffel.

Un dîner munichois fait dans le milieu catholique et anti-prussien.

Le comte Pfeffel, un petit vieillard, ratatiné, séché, nerveux, bilieux, ironique, ayant quelque chose du physique d’un diable malingre ; le nonce du pape, Tagliani, un homme trapu, pileux, noir, charbonné, ayant quelque chose du physique d’un diable trop bien portant ; de Vaublanc, ancien chambellan et ancien ami du roi Louis ; un vieil émigré français, qui ne s’est jamais abaissé à parler allemand, très aimable, très sourd, très dix-huitième siècle ; un jeune officier dans l’armée bavaroise, fils du comte Poggi.

Une conversation galante, intelligente, spirituelle, avec du suranné, du vieillot dans les idées, et des tours de phrases, vous faisant penser parfois, que vous dînez dans un rêve, avec des morts d’avant 89.

En fumant, l’officier bavarois, qui a fait la campagne de France, me parle de notre printemps, comme d’une merveille extraordinaire, d’un temps de délices, qu’il avait cru une invention de nos poètes. Il me dit que chez eux, comme en Russie, on passe de l’hiver à l’été, sans transition ; il ajoute que cette privation de printemps a une grande influence sur le moral allemand, et que l’absence de cette jouissance indicible dans la vie allemande, doit beaucoup contribuer à la mélancolie locale.

Je retrouve, au salon, de vieilles anglaises du corps diplomatique, de mûres et fades créatures, à exclamations, à monosyllabes inintelligents, à travers le lappement d’une tasse de thé et la déglutition d’une sandwich.

Je plains le représentant de la France d’être réduit à ce rien, qui est maintenant le parti de la France.

Mardi 3 septembre. — En entrant au MUSÉE NATIONAL, on voit de l’escalier, par la porte ouverte d’une petite salle à gauche, une tête de diable, au milieu d’objets inconnus et inexplicables.

Je suis entré là dedans, et, regardant bien, je me suis senti froid dans le dos, devant toutes ces inventions de souffrance, devant tous ces instruments de torture, avec lesquels l’homme, pendant des siècles, férocisa la mort. Et mes yeux cherchaient, malgré moi, dans cette féronnerie cruelle, la rouille qui fut autrefois du sang.

Cette salle, cette chambre, est le musée le plus complet de glaives, de chevalets, de fauteuils capitonnés de pointes, de brodequins à vis, de poires d’angoisse, de toutes les imaginations d’une mécanique meurtrière, pour faire, savamment et diversement, souffrir la chair humaine.

Tout ce fer et tout cet acier du bourreau, est entremêlé de moins cruelles curiosités de la vieille justice. Il y a des chapeaux et des queues de grosse paille, qu’on faisait porter aux ribaudes ; des manteaux de punition, des sortes de tonneaux, sur le bois desquels était peint, d’une manière galante, par des Watteau de village, le crime qui y faisait enfermer le séducteur ; des cages pour immerger, pendant un temps fixé réglementairement, les boulangers, qui vendaient à faux poids ; des bonnets d’âne aux oreilles de fer, etc. — enfin, tout un magasin d’accessoires diaboliques, pour terrifier le prévenu, lorsque sa chair avait résisté à la torture.

Samedi 7 septembre. — La domesticité est si voleuse ici, que tout est enfermé, scellé, et que la maîtresse de maison délivre, de sa propre main, la pincée de sel.

Lundi 9 septembre. — Départ ce soir de Munich pour la France.

29 septembre. — Un cousin, chez lequel je suis en villégiature, m’emmène à Ferrières.

Ce n’est pas un château, c’est un magasin de curiosités, dont les maîtres semblent les conservateurs. Au milieu de cette bibelotterie écrasante, une très charmante petite femme, aux paupières lourdes, les paupières d’une houri turque, aux interrogations enfantines, à l’air boudeur d’une pensionnaire en pénitence, une jeune Rothschild s’ennuyant, s’ennuyant, comme seuls les millionnaires savent s’ennuyer.

Les maîtres ont l’orgueil du passé historique, qu’a acquis leur château, depuis l’entrevue de Ferrières, et la vieille Mme Rothschild nous retient longtemps dans le salon de famille, où Bismarck s’est rencontré avec Jules Favre.

L’entrevue a eu lieu en pleine tapisserie de Boucher. C’est la première fois, qu’un mobilier français du XVIIIe siècle assistait à une pareille honte.

Octobre. — Dans le plantage d’arbustes, amenés par charretées, dans la fatigue des courses chez les pépiniéristes de la grande banlieue parisienne, dans cette vie en plein air et sur les jambes, depuis le lever jusqu’au coucher du jour, dans le bouleversement de ce qui est, dans le rêve de ce qui sera, dans la création de mon jardin, je vis en un bienheureux ahurissement, auquel la folle dépense, sans compter, apporte quelque chose de la fièvre du jeu. Et je suis avec cela heureusement absent de moi-même.

24 octobre — Hier, en dînant, le nez dans un journal — c’est pour moi le seul moyen de manger, quand je dîne seul — je suis tombé, sans que rien ne pût me le faire présager, je suis tombé sur la nouvelle de la mort de Théophile Gautier.

Ce matin, j’étais à Neuilly, rue de Longchamps.

Bergerat m’a fait entrer dans la chambre du mort. Sa tête, d’une pâleur orangée, s’enfonçait dans le noir de ses longs cheveux. Il avait, sur la poitrine, un chapelet, dont les grains blancs, autour d’une rose en train de se faner, ressemblaient à l’égrènement d’une branchette de symphorine. Et le poète avait ainsi la sérénité farouche d’un barbare, ensommeillé dans le néant. Rien là, ne me parlait d’un mort moderne. Des ressouvenirs des figures de pierre de la cathédrale de Chartres, mêlés à des réminiscences des récits des temps mérovingiens, me revenaient, je ne sais pourquoi.

La chambre même, avec le chevet de chêne du lit, la tache rouge du velours d’un livre de messe, une brindille de buis dans une poterie, sauvage, me donnaient tout à coup la pensée d’être introduit dans un cubiculum de l’ancienne Gaule, dans un primitif, grandiose, redoutable intérieur roman.

Et la douleur fuyante d’une sœur dépeignée, aux cheveux couleur de cendre, une douleur retournée vers le mur, avec le désespoir passionné et forcené d’une Guanamara, ajoutait encore à l’illusion.

25 octobre. — Je suis, pour l’enterrement du père, dans l’église de Neuilly, où il y a à peine, quelques mois, j’assistais au mariage de la fille.

L’enterrement est pompeux. Les clairons de l’armée rendent les honneurs à l’officier de la Légion d’honneur. Les plus touchantes voix de l’Opéra chantent le Requiem de l’auteur de GISÈLE. On suit à pied le corbillard jusqu’au cimetière Montmartre. J’aperçois dans un coupé, Alexandre Dumas lisant l’éloge funèbre, qui doit être prononcé, au gros Marchal, effondrant le petit strapontin, sur lequel il est assis en face de son illustre ami.

Le cimetière est plein de bas admirateurs, de confrères anonymes, d’écrivassiers dans des feuilles de choux, convoyant le journaliste, — et non le poète, et non l’auteur de MADEMOISELLE DE MAUPIN. Pour moi, il me semble, que mon cadavre aurait horreur d’avoir derrière son cercueil, toute cette tourbe des lettres, et je demande seulement, pour mon compte, les trois hommes de talent, et les six bottiers convaincus, qui étaient à l’enterrement de Henri Heine.

Novembre. — Bar-sur-Seine. Anna, la vieille bonne d’ici, a une langue qui enfonce tous les faiseurs de pittoresque. Revenant de voir une voisine malade elle disait aujourd’hui : « Elle épouvante ! » Elle disait encore d’un ménage qui fait bonne chère : « Ils mangeraient un royaume ! »

10 décembre. — Je ne me sens décidément plus assez de santé, plus assez de vitalité pour supporter les ennuis de la vie. Il me prend sérieusement envie de faire absolument le mort : toute action, tout travail, étant punis par des choses désagréables à l’épigastre.

Aujourd’hui, Burty m’emmène dans un atelier de la rue des Champs.

Il fait faire le portrait de sa fille par un cirier, par un délicat sculpteur, qui a retrouvé les procédés anciens de l’art. Il s’appelle Cros. C’est un garçon tout maigre, tout noir, tout barbu, avec une inquiétante fixité dans ses yeux caves. Et cette lampe allumée, et ces petits morceaux de cire, qui semblent, en leur boîte à cigare, de petits morceaux de chair, et ce profil de Madeleine, qui prend peu à peu, sur la plaque de verre noir, une réalité mystérieuse, sous le jour crépusculaire, me jettent, à la longue, dans une espèce de peur de cette vie magique, que cuisine dans cette cave, ce pâle garçon.

29 décembre. — Depuis quelques jours, je me suis remis à travailler. Je rédige les notes d’une seconde édition de l’ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. J’espère que ce travail méprisable sera l’engrenage, qui me rejettera dans le travail du style et de l’imagination.