Journal des Goncourt/VI/Année 1879

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Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome sixième : 1878-1884p. 55-96).



ANNÉE 1879




Mercredi 1er janvier 1879. — Dîner chez la princesse avec les deux fils du prince Napoléon, Benedetti, le vieux Giraud, les deux Popelin, Anastasi, la baronne de Galbois, Mlle Abbatucci.

Au fumoir, on cause du renvoi des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, des hôpitaux. Anastasi qui a été soigné dans une maison, où était organisé un service d’infirmières, affirme qu’il est impossible de se figurer l’avidité, la soûlerie, et le maquerellage de ces créatures, qui passent leur temps à proposer aux malades qui ne sont pas tout à fait crevards, les femmes convalescentes de la maison.

Mercredi 8 janvier. — Labiche contait, ce soir, qu’à l’enterrement de Murger, il y avait une contestation entre Thierry et Maquet, à propos de l’ordre du discours à prononcer sur la tombe. Et comme Thierry s’entêtait à parler le premier, se rapprochant le plus possible de la fosse ouverte, Maquet lui disait au milieu de ce monde, croyant que les deux orateurs se faisaient des politesses : « Si tu persistes, je te fous dans le trou ! » Thierry renonçait à parler le premier.

Mardi 14 janvier. — Le directeur d’un de nos grands théâtres, auquel on apprenait qu’un de nos plus célèbres auteurs dramatiques était devenu impuissant, dit en soupirant : « Il est bien heureux, le voilà sauvé des horreurs de l’incertitude ! » — et cela était modulé avec l’annotation indéfinissable de l’œil dudit directeur.

— C’est intéressant de voir son manuscrit, — tout d’abord une feuille de papier dans une enveloppe, — prendre du ventre par la copie qu’on y glisse, tous les jours, dans l’enveloppe grossissante.

Je reste deux ou trois jours, sans sortir de chez moi, travaillant de l’heure où je me lève, à l’heure où je me couche, mais le troisième ou le quatrième jour, j’ai besoin de m’acheter un bibelot, pour me payer de mon travail.

Jeudi 16 janvier. — Triste, triste cette journée, comme l’un de ces matins de sa jeunesse, où, au sortir du bal masqué, l’on a couché avec une femme, qui n’avait pas de drap à son lit, et où, au jour levant, on est entré voir l’enterrement d’un pauvre, dans l’église en face.

Samedi 18 janvier. — Première de l’Assommoir. Un publique sympathique, applaudisseur, au milieu duquel les inimitiés sourdes n’osent pas se produire. Comme les années changent les générations. Dans un retour triste sur mon frère, je ne peux m’empêcher de dire à Lafontaine, rencontré dans un corridor : « Ce n’est pas le public d’Henriette Maréchal. » Tout est accepté, claqué, et seuls, au dernier tableau, deux ou trois coups de sifflet, timides, peureux : c’est toute la protestation dans l’enthousiasme général.

En sortant de la représentation, Zola nous demande, le nez en point d’interrogation, d’une voix dolente, si la pièce a vraiment réussi. Il a passé toute la représentation, dans le cabinet de Chabrillat, à lire un roman quelconque, trouvé dans sa bibliothèque, n’osant se montrer aux acteurs, que la veille, à la répétition, dit-il, sa mine désolée glaçait.

Nous nous rendons en troupe avec le ménage Daudet, chez Brébant, où Chabrillat a fait préparer un souper pour ses amis et les amis de Zola. Il y a là des gens de toute sorte, le vieux Janvier, l’oculiste Magne, la phalange de Médan.

Et l’on soupe assez gaiement, toutefois avec un fonds d’affairement et de préoccupation du lendemain, au milieu de sorties de Zola et de Chabrillat, allant voir les journalistes qui soupent au-dessous, au milieu de la lecture de fragments d’un grand article, devant paraître le lendemain, au milieu de racontars d’après lesquels un contrôleur aurait envoyé faire f… le préfet de police.

Mardi 21 janvier. — Bardoux est venu dîner aujourd’hui chez Brébant. Il ne dissimule pas, malgré la victoire du ministère, son peu d’espérance de se maintenir, et là-dessus on ne lui laisse aucune illusion, et on lui recommande de soigner sa sortie.

En s’en allant, il m’appelle pour faire un bout de chemin avec lui. Il me dit qu’hier a été la première attaque du jacobinisme, que le maréchal est parfaitement décidé à s’en aller… puis, dans une animation colère, s’exclame contre la femme de ce temps, contre sa servilité honteuse, et il parle, avec des hoquets de dégoût, des femmes teintes en bleu, faisant la cour à genoux, au Gambetta.

Son emportement apaisé, je lui demande pourquoi il n’a pas décoré Zola ? Il me répond qu’il a rencontré une opposition formelle au conseil des ministres. Je lui demande pourquoi il n’a pas fait officier Renan, il me répond que le maréchal n’a pas voulu signer sa nomination. Et à propos de la promotion de Victor Hugo, il m’affirme que c’est le poète qui s’y est opposé, quoiqu’il eût la promesse, qu’une semaine après qu’il aurait été nommé commandeur, il serait fait grand’croix.

Mardi 28 janvier. — Un mot de la Guimond : « Conçoit-on ce Girardin… j’ai huit cents lettres de lui toutes compromettantes… et il ne veut pas me les racheter. »

Mercredi 5 février. — Une anecdote sur le colonel, le frère de ce général Lasalle, qui ne quittait l’armée que pour se commander à Paris une paire de bottes, et faire un enfant à sa femme.

Un jour il dînait chez Masséna, où il y avait sur la table un hanap d’argent, très admiré par les convives.

— « Il est à celui qui le boira plein de kirsch, » dit Masséna.

— « Qu’on me le passe ! » jette le colonel Lasalle.

Et il le vide d’un trait, le pose sur sa cuisse, d’un coup de poing l’aplatit, le plie en deux, en quatre, et le fourre dans sa sabretache.

Mardi 11 février. — Le travail de la note d’après nature, de la saisie rapide et fiévreuse pendant toute une soirée, dans un cirque, de ces riens qui durent une seconde, me jette à la fin dans un état d’émotion étrange, avec dans la cervelle du vague exalté, dans le corps du remuement inquiet, dans les mains de petits tremblements nerveux.

Mercredi 12 février. — Boitelle, qu’on n’a pas vu chez la princesse, depuis des éternités, vient ce soir. Il parle de la désorganisation du service de sûreté, de ces hommes uniques, qui avec un flair de chien de chasse, et sans se rendre bien compte comment — c’était l’aveu de l’un d’eux — arrivent à la connaissance du voleur, de l’assassin.

C’est celui-ci, qui arrive chez Giraud, examine l’effraction, et dit : « Ça, c’est un maçon… et c’est un limousin. » Puis au bout de quelques instants de réflexion : « Et c’est « un tel. » C’est celui-là qui arrive chez un autre monsieur volé, lui demande à voir les gens de service, adresse à l’un cette question :

— Est-ce que je ne vous ai pas vu à l’estaminet du Helder ?

— Non.

Et l’homme sorti : « Voilà le voleur… C’est un pédéraste… il a fait le coup avec son amant, qui doit avoir la garde du magot… Demain je saurai, qui il est. »

Mais Boitelle appuie surtout sur la désorganisation de la police de famille, de cette police qui doit être exercée par un préfet de police, dans les cas, où il faut défendre les honnêtes gens, quand la loi manque pour les protéger, — police qui doit être exercée à la façon d’un cadi, mais à la condition de ne jamais se tromper — répète-t-il deux fois. Et il nous parle d’une visite et d’une saisie de papiers, faites à quatre heures du matin, chez un membre d’un club de Paris, sous prétexte de conspiration, pour prendre dans son secrétaire, une correspondance de jeune fille, avec laquelle ce monsieur voulait faire chanter la famille, au moment du mariage de la jeune fille.

— À propos des Saltimbanques et de la réponse : « Elle doit être à nous ! » un fin mot d’Odry, répondu à Dumersan. Ledit Dumersan persécutait Odry, pour qu’il jetât un coup d’œil sur la malle, au moment de cette réponse. Odry n’en faisait rien. Enfin un jour l’acteur impatienté lança à l’auteur : « Si je la regarde, je suis un voleur ; si je ne la regarde pas, je ne suis qu’un filou ! »

Vendredi 14 février. — Quand on a mon âge, et qu’on est malingre comme moi, au milieu de la fabrication d’un bouquin, il entre en vous une terreur de mourir, avant que le livre soit terminé, — une terreur que l’éditeur n’en fasse remplir les blancs par un imbécile.

— Une jeune fille du grand monde, me contait aujourd’hui, qu’une de ses amies, décidée à épouser un garçon très riche, en dépit d’une saleté repoussante, avait eu l’idée de lui faire ordonner par son médecin, le médecin des deux familles, des bains de vapeur, pour une maladie quelconque, dont il l’avait menacée. Et la jeune fiancée disait : « Enfin il sera propre le jour de mon mariage ! »

— Maintenant, quand j’écris un morceau de style, j’ai besoin avant de l’écrire, de m’entraîner, de me monter le bourrichon, comme disait Flaubert, en regardant des matières d’art colorées, mais une fois cette griserie cérébrale obtenue, il me faut éviter la vue de ces choses, tout le temps que j’écris. Alors ça me distrait, ça me dérange. Et il m’est arrivé ces temps-ci de me priver de regarder, tout un jour de travail, un objet acheté la veille et apporté le matin.

— Il y a une somme de bêtise que les peuples ne peuvent pas dépasser, sous peine de périr, et la France où l’on ne veut plus qu’il y ait une statue pour Charlemagne, me semble, à l’heure présente, une nation mûre pour le démembrement, pour le dépècement.

Mardi 25 février. — J’ai vu, ces jours-ci, à une soirée, une jeune femme dans la toilette la plus joliment indécente, qu’on puisse rêver. Elle semblait habillée d’un corset et d’un jupon, sous lesquels il n’y avait point de chemise. Je causais de cette toilette, ce soir, quand une vieille femme s’est mise à dire : « Que l’hydrothérapie avait tué la pudeur chez la jeune génération féminine, que le barbotage dans l’eau, à l’instar d’un canard, que l’habitude journalière de se montrer à sa femme de chambre, entièrement nue, diminuaient, tous les jours, l’effarouchement que les femmes d’autrefois éprouvaient à monter trop de leur peau ou de leurs formes.

Il y a du vrai dans ce que disait cette vieille femme.

— Un banquier, un banquier supérieur, déclarait que l’affaire la plus productive, était de prêter une petite somme d’argent à un honnête homme insolvable. « Dans ces conditions, disait-il, on tirait 200 p. 100 de son argent, en attentions, corvées, obligations imposées à l’emprunteur. »

Dimanche 2 mars. — La timidité, cette paralysie de ma valeur personnelle en société, pendant toute ma jeunesse et ma maturité, cet état nerveux, où en présence de deux ou trois imbéciles inconnus, j’éprouvais comme un nœud de l’aiguillette de l’esprit, il me semble que je m’en suis débarrassé à l’heure présente, mais il n’y a pas bien longtemps. Je me surprends à causer aux dîners de la princesse, comme chez moi, et quelquefois je sors de table, étonné de mon nouveau moi-même.

Lundi 10 mars. — Fini aujourd’hui les Frères Zemganno.

— Au dix-huitième siècle il n’y a guère que deux aquarellistes, Baudouin et Gabriel de Saint-Aubin ; les autres, même Moreau, lavent leur dessins avec des eaux d’architecte.

Mardi 1er avril. — Il me prend des mélancolies, en pensant que tout ce que je fais, pour faire de cette maison d’Auteuil, un domicile de poète et de peintre, tout cela est fait pour un bourgeois quelconque, très prochain.

Samedi 5 avril. — Les marionnettes de Holden ! Ces gens de bois sont un peu inquiétants. Il y a une danseuse, tournant sur ses pointes dans un clair de lune, de laquelle pourrait s’éprendre un personnage d’Hoffmann, et encore un clown qui se couche, cherche sa position sur un lit, et s’endort avec des poses et des gestes d’une humanité de chair et d’os.

Samedi 12 avril. — Aujourd’hui, j’entre à la Vie Moderne. C’est amusant, l’installation d’un journal à images naissant, avec ses divans qui ne sont encore que des planches, l’essai de ses cornets acoustiques qu’on pose, les épreuves de Gillot voletant sur le bureau, la paperasserie en désordre de la copie des feuilles destinées à faire le premier numéro, les allées et les sorties de messieurs qui s’en vont, après un petit entretien avec le rédacteur en chef dans un coin du bureau.

Dimanche 13 avril. — Liphart, en faisant mon portrait, m’apprend qu’il y a des femmes russes qui prennent de la belladone pour s’agrandir la pupille, et donner à leur regard de l’étrangeté et du brillant.

— C’est singulier, je suis un aristo, et je trouve qu’il n’y a que moi, dans le roman peuple, qui aie eu de la tendresse, des entrailles, pour la canaille.

— Je persiste à déclarer que les réceptions de l’Académie m’apparaissent comme des récréations de cuistres.

— Ce qu’il y a à craindre pour l’homme de lettres, ce n’est point le foudroiement, la mort complète de sa cervelle : c’est la douce imbécillité, l’insensible ramollissement de son talent.

— Toute la valeur du romantisme, ça été d’avoir infusé du sang, de la couleur dans la langue française, en train de mourir d’anémie, — quant à l’humanité qu’elle a créée, c’est une humanité de dessus de pendule.

Mardi 25 avril. — J’entre en discussion avec Spuller, parce qu’il ne fait aucune différence entre les créateurs et ceux qu’il appelle les autres, entre un Balzac ou un Hugo, et un Sainte-Beuve. Il finit par déclarer que le Neveu de Rameau est pour lui complètement incompréhensible, qu’il ne sait pas du tout ce que Diderot veut dire, et me renvoie à la Princesse de Babylone.

Oui, le journaliste républicain met sur le même pied les vulgarisateurs et les créateurs, et préfère les écrivains utiles à ceux qui ne sont que des écrivains.

— Au bas du trottoir de la rue de Clichy, un homme tendant la main à un autre : « Donne-moi la cuiller ? »

— Quel printemps ! les blanches fleurs des magnolias ont quelque chose de la constriction douloureuse des épaules de femmes décolletées, dans un courant d’air.

Mercredi 30 avril. — Aujourd’hui l’apparition des Frères Zemganno.

Jeudi 1er mai. — Qui est-ce qui osera dire qu’auprès de Labruyère, Molière est un bas farceur ?

Vendredi 9 mai. — Les attaques, ça vous embête, mais au fond c’est bon. Ça met dans votre travail, un peu de colère.

— Un joli détail de la vie élégante parisienne. Parmi les demoiselles-mannequins, qui, dans les salons de Worth, montrent et promènent sur leurs sveltes corps, les robes de l’illustre couturier, il est une demoiselle, ou plutôt une dame mannequin, dont la spécialité est de représenter la grossesse de la high-life.

Assise seule à l’écart, en le clair-obscur d’un boudoir, elle exhibe aux yeux des visiteuses dans un état intéressant, la toilette appropriée avec le plus de génie à la déformation de l’enfantement.

Mercredi 14 mai. — Chez la princesse, ce soir, Lachaud parlait, en amoureux, de son ancien amour pour Mme Lafarge. Il disait qu’aujourd’hui encore, il avait dans son cabinet un portrait d’elle, au-dessus d’un divan, et que lorsqu’il rentrait fatigué du palais, il faisait une sieste sur ce divan, s’endormant les yeux sur l’image de l’assassine.

Vendredi 16 mai. — Enfin, un jour où je puis me donner la récréation de lire un bouquin pour mon plaisir — récréation rare pour le fabricateur de livres — et le jour est tout gris, tout pluvieux, vraiment fait pour la lecture. Je me plonge dans un voyage au Zambèze, dans un voyage au milieu du pays des lions, là, où l’on en rencontre des troupes de trente, marchant à la queue-leu-leu. Toute la journée, je suis à l’émotion de leurs rugissements au bord des grands fleuves, et le soir, me rappelant tout à coup, que Burty fait une conférence sur mes dessins à l’École des Beaux-Arts, le quai Malaquais m’apparaît lointain, lointain, comme si j’étais au fond de l’Afrique, — et je reste au Zambèze.

Dimanche 18 mai. — Cette fois, j’avais cru que la nature de mon livre, ma vieillesse même, désarmeraient la critique. Mais non, c’est un éreintement sur toute la ligne. Barbey d’Aurevilly, Pontmartin, etc., ont déclaré les Frères Zemganno un livre détestable.

Pas un de ces critiques ne semble s’apercevoir de l’originale chose essayée par moi dans ce livre, de la tentative faite pour émouvoir avec autre chose que l’amour, enfin de la substitution dans un roman d’un intérêt autre, que celui employé depuis le commencement du monde.

Allons, je serais attaqué et nié jusqu’au jour de ma mort, et même peut-être quelques années après. Au fond, il faut l’avouer, ça fait, en mon par dedans, une espèce de tristesse qui se traduit par un cassement de bras et de jambes, une fatigue physique qui a le désir et le besoin de dormir.

Mardi 20 mai. — Les choses et les hasards de la vie sont bizarres. Aujourd’hui, sur quoi est-ce que je tombe, en passant, devant mes dessins exposés aux Beaux-Arts, sur une entrevue de mariage entre le cousin Marin, que je croyais à Bar-sur-Seine et une demoiselle ***.

— Le peintre Dupray expliquait l’énorme protection de l’État en faveur de la musique, par ceci : c’est que tous les grands banquiers juifs sont mélomanes.

Mercredi 21 mai. — Quelqu’un vivant dans le monde politique, disait ce soir, que le 16 mai n’avait pas réussi, par suite de la préoccupation de chaque ministre, d’avoir un passeport pour se sauver, en cas de malheur.

— Combien y a-t-il de pièces de théâtre, dont le dénouement ne soit pas amené par l’interception d’une lettre ou sur la surprise d’une conversation derrière un rideau. Toute l’imagination du théâtre de ces jours-ci, consiste à convertir la lettre en télégramme, et à remplacer le rideau par quelque chose comme la porte d’un cabinet d’aisance.

C’est bien borné, et le théâtre me semble pour un esprit, le travail fatigant d’un écureuil dans une cage.

— On peut dire qu’en France, le jour où le chef du gouvernement a eu sur le dos, comme uniforme, un habit noir, c’en a été à jamais fait de sa puissance et de sa gloire militaires.

Mardi 27 mai. — Dîner Brébant.

— Cette femme je l’ai rencontrée, quand j’étais en prison.

— Bah !

— Oui, c’était à la fin de l’Empire, lorsque tout était détraqué. Le jour où j’ai été écroué à Sainte-Pélagie, le directeur s’est empressé de me dire : « Vous n’avez qu’à adresser une demande, pour être transféré dans une maison de santé. » Et la première parole de l’autre directeur a été : « Donnez-moi votre parole que tous les soirs, vous serez rentré à dix heures… et vous êtes libre. »

Mercredi 28 mai. — Liesse me dit que son exemplaire des Frères Zemganno a un joli autographe à la dernière page : il est signé d’une larme de jeune fille, à laquelle il l’avait prêté.

— N’est-ce pas paradoxal que ce soit de nos revers qu’est sortie une école de peinture militaire. Du temps de notre gloire, il y avait un peintre isolé, comme Vernet, comme Raffet, mais non tout un petit monde, pouvant faire les frais d’une exposition spéciale.

— Quel malheur de n’avoir pas trouvé le temps de faire notre « Catéchisme révolutionnaire de l’art ». Et comme il aurait été amusant, au nom de Raphaël, à propos de tel tableau qu’on admire, d’indiquer ce que les restaurateurs ont laissé juste de peinture, même de dessin du maître, mais c’était un travail immense de recherches, de courses, de conversations avec les gens techniques, et il ne fallait ni erreurs, ni exagérations. Puis encore au sujet d’une faïence Henri II, de montrer le peu de perfection de la matière, la tristesse du décor, l’insenséisme des prix.

Et ainsi de tout, et aller pendant trois cents pages, trépignant, bouleversant les opinions consacrées, les admirations séculaires, les programmes des professeurs d’esthétique de l’Institut, toute cette vieille foi artistique, plus entêtée, plus dépourvue de criterium que la foi religieuse.

Mercredi 4 juin. — Aujourd’hui, dans mon jardin en fleurs, son petit corps maigre perdu dans sa robe à queue, Mme de Nittis parlait, tout au fond d’un grand fauteuil, où elle ne tenait guère plus de place qu’un enfant, parlait, avec des interruptions, des silences, de pâles sourires, parlait des premiers temps de son bonheur avec son mari, dans un certain carré de roses trémières, aux environs de la Malmaison, et qu’il avait fallu vendre, un jour de mauvaises affaires. Avec ce quelque chose d’appuyé et de ressenti, que les bien malades mettent dans leurs paroles, elle revenait amoureusement sur ces jours, où elle servait de modèle à son mari, du matin au soir, sur ces jours tout pleins de ses peurs de l’eau, et où cependant sans rien dire, elle posait dans un remuant bateau, en robe blanche, frissonnante du froid du coucher du soleil et de la terreur de chavirer.

Vendredi 6 juin. — La petite Mme ***, sur une polissonnerie qu’on lui dit, a un retroussement d’une seule narine, singulier, bizarre.

Samedi 7 juin. — Je suis à l’enterrement du vieux Maherault, l’avant-dernier collectionneur sincère, l’avant-dernier collectionneur pauvre — je me regarde comme le dernier, — et je n’entends que colloques sans pudeur d’amateurs, tout réjouis par la perspective de la vente, et ne vois que têtes de marchands d’estampes, travaillant à attirer sur elles, l’attention de la famille.

Dimanche 8 juin. — Déjeuner en tête à tête avec Flaubert, ce matin.

Il me dit que son affaire est faite. Il est nommé conservateur, hors cadre, à la Mazarine, aux appointements de 3000 francs, qui doivent être augmentés dans quelques mois. Il ajoute qu’il a vraiment souffert d’accepter cet argent, et que du reste, il a déjà pris des dispositions, pour qu’il soit un jour remboursé à l’État. Son frère, qui est très riche et mourant, doit lui faire 3000 livres de rente : avec cela, sa place et ses gains de littérature, il se retrouvera à peu près sur ses pieds.

Flaubert, l’ennemi des illustrations, songe aujourd’hui à l’illustration de sa féerie, avec des dessins de peintres — et non de dessinateurs, dit-il avec mépris.

Il est plus briqueté, plus coloré à la Jordans que jamais, et une mèche de ses longs cheveux de la nuque, remontée sur son crâne dénudé, fait penser à son ascendance de Peau-Rouge.

Il est content de sa jambe. Aujourd’hui voici le premier jour, où il ne met pas de bande.

— Oui, un médecin qui était là, n’avait rien vu à mon cas… C’est un voisin, un chirurgien de marine, qui venant me voir par hasard, a soulevé mon drap, m’a flanqué un coup brutal sur la jambe, m’a demandé :

— Avez-vous pleuré ? Avez-vous eu un frisson ? Avez-vous éprouvé quelques trouble intérieur, au moment de votre chute ?

— Oui, j’ai senti à l’épigastre quelque chose de désagréable !

— Eh bien c’est ça, le péroné est cassé, regardez ce bourrelet… c’est toujours l’indication d’une cassure.

Et toute la journée de l’esthétique furibonde.

À cinq heures, dans un pantalon clair, arrive Zola, qui revient du Grand-Prix, où il est aller étudier les courses, pour les mettre dans Nana.

Lundi 9 juin. — Degas disait spirituellement, en parlant du portrait de Carolus Duran par son élève : « Avez-vous remarqué les manchettes de Carolus et les veines de ses mains, pleines des vibrations d’un pouls vénitien ? »

— Une erreur de 3 centimes, dans le compte d’une année, il y a cinq ou six ans, a fait passer, m’a-t-on assuré, cinq jours et cinq nuits, aux sept employés de la fortune privée de Rothschild.

Mardi 10 juin. — Dîner intime chez les Charpentier, entre Flaubert, Zola et moi.

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Flaubert. — Eh bien, Charpentier, faites-vous mon Saint-Julien ?

Charpentier. — Mais oui… Vous tenez toujours à ce vitrail de la cathédrale de Rouen, qui, — c’est vous qui le dites — n’a aucun rapport avec votre livre.

Flaubert. — Oui, parfaitement, et c’est bien à cause de cela.

Zola. — Au moins permettez à Charpentier d’introduire dans le texte, quelques dessins… Moreau vous fera une Salomé.

Flaubert. — Jamais… Vous ne me connaissez pas, j’ai l’entêtement d’un Normand que je suis.

— Mais lui crie-t-on, avec votre vitrail seul, la publication n’a aucune chance de succès… Vous en vendrez vingt exemplaires… puis, pourquoi vous butez-vous à une chose, que vous-même reconnaissez être absurde ?

Flaubert (avec un geste à la Frédérick Lemaitre).

— C’est absolument pour épater le bourgeois !

— Des jours hostiles et de malechance, où l’on voudrait, ainsi que dans un gros temps, fermer les sabords de sa maison, et se dérober aux gens qui frappent à votre porte, aux lettres que le facteur dépose dans votre boîte.

— Un vilain, un odieux livre, ce livre de Vallès qui vient de paraître. La mère, jusqu’à présent, était sacrée, la mère jusqu’à présent, avait été épargnée par l’enfant, qu’elle avait porté dans ses flancs. Aujourd’hui, c’en est fini en littérature, de la religion de la maternité, et la révolution commence contre elle.

Vingtras est un livre symptomatique de ce temps.

Lundi 16 juin. — Chez Auguste Sichel, Castellani, l’antiquaire de Rome, parle pittoresquement de ce lit du Tibre, de ce limon qui enferme dans une succession de couches, semblables aux tiroirs superposés d’un médaillier, des pièces de monnaie commençant à Pie IX, descendant jusqu’au Xe siècle. Et Castellani ne doute pas qu’en fouillant plus profondément, on arrive à une seconde succession de couches, dont la dernière renfermera des objets de l’âge de pierre… Le Tibre, ce qu’il contient ! — nous dit, notre italien, — un arc de triomphe du temps de Valentinien, un arc de triomphe tombé comme un homme ivre à l’eau, et qu’on est en train de repêcher tout entier, avec ses quatre statues.

Vendredi 20 juin. — Je revenais du cimetière — c’est le jour de l’anniversaire de la mort de mon frère — et j’allais un peu vague, au milieu de gens lisant les journaux en marchant, et auxquels je ne prenais pas garde, quand, dans la rue Richelieu, un homme — c’était Camille Doucet, — élève au bout de son bras, d’un geste triste, un morceau de papier, et me le tend. J’y lis : Mort du prince impérial.

Pour cette famille Napoléon, semble revivre la fatalité antique, la fatalité attachée à la famille des Atrides.

Dimanche 22 juin. — C’est le dernier dimanche de Flaubert. Daudet apparaît un moment. Il a l’entrée anxieuse d’un être malade, qui interroge les visages. Il s’assoit. Je suis frappé de la pâleur de cire de ses mains. Alors il nous dit avoir vomi, une nuit, sans souffrance, un gros caillot de sang… que les uns disent venir des bronches, les autres du poumon.

Il s’interrompt un moment, puis reprend : « Ah ! l’imagination de la peur… celle-là, je l’ai, oui, je l’ai… C’est malheureux, ajoute-t-il sur un ton léger, que cela ne puisse servir dans les romans. Je suis arrêté en plein… je ne puis plus travailler… et il me prend des grippes pour celui-ci… mais ça passera… des grippes pour celui-là… ça, ça passera encore, » — fait-il ironiquement et désespérément, en manière de refrain.

Il est inquiet, ne tient pas en place, éprouve, comme une fatigue lorsqu’on lui parle trop longtemps. Je descends avec lui, et le mets en voiture, pour aller chez Potain, dont il doit avoir une consultation dans la soirée.

— Le je m’en fous intellectuel de l’opinion de tout le monde : c’est la bravoure la plus rare que j’aie encore rencontrée, et ce n’est absolument qu’avec ce don, qu’on peut faire des œuvres originales.

— C’est fabuleux ce que demande, dans ce moment, le ministère des Beaux-Arts aux peintres, chargés de commandes pour le Panthéon. On a très sérieusement tâté un peintre chargé de peindre un épisode de la vie de la Vierge, pour tâcher d’obtenir de lui, qu’il n’introduisît pas la Vierge dans son tableau.

Dimanche 6 juillet. — Tout ce temps, où le soleil ressemble à la lampe, dont les brodeuses s’éclairent avec une boule d’eau, tout ce temps de ciel couvert au fond d’une humidité tépide, me jette dans une tristesse, dans un ennui, dans un gris de l’âme, que n’éclairent, ni la publication de mes livres, ni mes folies japonaises.

— Chez les petites filles on peut dire que la respiration est abdominale. À mesure qu’elles se font fillettes, la respiration semble remonter, et le jour où elles sont tout à fait femmes, la respiration devient cet abaissement et ce soulèvement voluptueux des seins.

— « Quand on est malade, n’est-ce pas qu’on a besoin de lire des livres distingués ? » dit ce soir Mme Daudet, avec cette interrogation ingénue, qui est un de ses charmes.

— Un nègre précédé dans la rue d’un caniche blanc : c’est une vision qui a un rien de fantastique.

— Un mot du vieux Giraud, sur une femme galante de la société, ayant dépassé la quarantaine : « Elle commence à avoir la chaude fadeur d’haleine des chats qui ont mangé trop de mou. »

— Un croquis. Dans leur cage de cristal, avec leurs cravates noires, leurs cols de petits garçons, la délicate coquille de leurs oreilles, l’échafaudage de leurs cheveux torsadés, elles font très bien les caissières de M. Noël. On ne les voit, ces demoiselles, que de profil, et encore de profil perdu, et dans le plongeon que fait le torse de la première, pour une conversation, à voix basse, avec un sommelier, aux favoris diplomatiques, on aperçoit la plume de fer de la seconde courir sur les additions, avec le sautillement de doigts qui broderaient au tambour.

— J’entendais, l’autre jour, un marchand de vin, d’un ton mi-triomphant, mi-gouailleur, jeter à un cocher, auquel il apportait une consommation sur son siège : « Maintenant, mon vieux, tout est permis, tu peux faire tout ce qui te fait plaisir ! » C’était, dans la bouche du marchand de vin, le nouveau catéchisme prêché aux classes inférieures, pour l’embêtement des classes supérieures.

Jeudi 31 juillet. — Quelqu’un disait, en parlant du pullulement de la vie à Cayenne : « La vase est là, de l’être. »

Vendredi 1er août. — Pierre Gavarni, qui depuis une quinzaine de jours travaille en compagnie de sa femme, de son fils, d’une bonne, à une étude du champ de course d’Auteuil, étude qu’il dépose chez moi, m’a demandé de venir dîner, avant son départ pour Trachaussade.

À huit heures moins le quart, apparaît Gavarni, avec son doux et tranquille air de somnambule. Il déroule lentement un long rouleau de papier, dont il tire, avec toutes sortes de précautions, trois flèches japonaises, et il me confesse qu’il tire de l’arc, et commence une dissertation sur la différence de l’arc du nord et l’arc japonais, dont le lancement se fait tout en bas, pour obtenir, suppose-t-il, une hausse.

Après dîner, je tombe sur un petit album de Gavarni, où il a cherché à rendre les penchements de côté et en avant des jockeys, dans la rapidité d’une course : « Tiens, dit-il, regarde ça, c’est curieux, j’ai relevé, un matin, dans une allée de course à Chantilly, une piste, — et il me fait voir un petit losange se resserrant et obliquant jusqu’à une ligne, formée de points qui ferait croire, qu’à la fin le cheval ne court plus que sur un pied : « C’est drôle, n’est-ce pas ? et je n’y comprends rien, mais c’était comme ça… Il y a un moment dans le galop, où le pied gauche ne laissait plus de trace, ne laissait que cette petite marque presque invisible. »

Et voilà l’original garçon, qui se met à parler du galop du cheval, avec une grande science, des aperçus nouveaux, des divagations amusantes, tout en me faisant passer sous les yeux des croquetons, où il s’est essayé à saisir la réalité du galop : « C’est le diable, vois-tu, cette jambe est vraie, et elle paraît bête, c’est juste et ça semble faux. Au fond dans les tableaux hippiques, il y a une convention pour le galop… On fait tous les chevaux galopants maintenant, à l’image de Pégase, les quatre pieds dans l’air, et le dévorant… et jamais le galop, à moins d’un éloignement infini, ne se présente ainsi… Enfin c’est la mode moderne… Le curieux, tu connais les bas-reliefs du Parthénon, eh bien, je les ai étudiés à fond, c’est extraordinairement juste… bien plus juste que tous les Horace Vernet du monde… Il y a là dedans une volte d’un cheval sur ses pieds de derrière… c’est d’une rouerie… Oui, dans ces bas-reliefs, c’est tout le contraire, du galop contemporain… toujours les deux jambes de derrière sont ramassées sous l’arrière-train… pourquoi cela ?… pourquoi cela ?… Je me creuse la tête… est-ce que cela tiendrait simplement à l’étroitesse du compartiment, au peu de place, donnée à la composition de l’artiste ? »

— Le vin de Bar est un vin curieux : on dirait un vin de Bourgogne, dans lequel commence à prendre naissance le vin du Rhin.

— On parlait à Jean-d’Heurs, du maître d’un château voisin, qui, avant de donner une chambre à un invité, l’habitait un mois, afin de la faire toute bonne, toute habitable.

Dimanche 31 août. — Un temps d’inactivité intellectuelle, où le livre dort, où la critique sommeille, et où je suis comme non vivant.

Dimanche 14 septembre. — Pendant que tout le monde du château de Saint-Gratien est à la messe, et que nous sommes, tous deux, assis dans un rayon de soleil, Anastasi me conte ses maux, son désespoir. Il me dit n’avoir plus au monde qu’un seul plaisir, la causerie. « Et encore, ajoute-t-il, je n’ai pas le charme humain de cette si bonne chose, je n’ai pas le sourire de ceux avec lesquels je m’entretiens, et dans la nuit où je vis, la causerie avec des vivants a quelque chose d’une conversation avec de purs esprits.

Mardi 16 septembre. — Une anecdote qui renferme comme un pronostic de ce qui allait arriver.

On sait que l’Empereur avait fait faire, par Frémiet, une série de petites figurines, coloriées et habillées de poudre de drap, représentant tous les corps d’armée. On permettait au prince impérial, de les voir sans y toucher, et l’enfant avait un désir fou de les tenir entre ses mains. Un jour, que la clef avait été laissée sur l’armoire, le prince les retira toutes, et les posant sur le plancher, se mit à jouer avec les petits soldats, couché à plat ventre par terre.

En ce moment la porte s’ouvre, un gros homme entre, et butant, tombe en plein sur l’armée française, qu’il écrase et démolit presque entièrement. Les soldats à peu près rafistolés, et remis dans l’armoire, l’Empereur est averti par un domestique, le lendemain. Il fait venir Loulou, qui seul pouvait être le coupable. L’enfant avoue. « Mais, lui dit l’Empereur, tu l’as donc fait exprès, car il est impossible qu’il y en ait autant de brisés… voyons, dis-moi comment c’est arrivé ? » Silence de l’enfant. On le prive des honneurs militaires. Persistance de l’enfant dans son mutisme. L’Empereur s’en ouvre à la princesse Mathilde, s’étonnant de cet entêtement. L’enfant, pris à part, confie à la princesse, que c’est le général Lebœuf, mais il lui fait bien promettre qu’elle ne le dira pas à son père.

Samedi 20 septembre. — Flaubert, en train de fermer sa malle à Saint-Gratien, me parle de ses projets littéraires.

« Oui, j’ai encore deux chapitres à écrire… le premier sera fini en janvier, le second je l’aurai terminé à la fin de mars ou d’avril. Alors les notes du supplément… et mon volume paraîtra au commencement de 1881… Je me mets aussitôt à un volume de contes… le genre n’a pas un grand succès… mais je suis tourmenté par deux ou trois idées à formes courtes. Après cela, je veux essayer d’une tentative originale… je veux prendre deux ou trois familles rouennaises avant la révolution, et les mener à ces temps-ci… montrer — hein ! vous trouvez ça bien, n’est-ce pas ? — la filiation d’un Pouyer-Quertier, descendant d’un ouvrier tisseur… Cela m’amusera, de l’écrire en dialogues, avec des mises en scène très détaillées… Puis mon grand roman sur l’Empire… Mais avant tout, mon vieux, j’ai besoin de me débarrasser d’une chose qui m’obsède, oui, nom de Dieu, qui m’obsède !… C’est ma bataille des Thermopyles… Je ferai un voyage en Grèce… Je veux écrire cela sans me servir de vocables techniques, sans employer par exemple le mot cnémides… Je vois dans ces guerriers, une troupe de dévoués à la mort, y allant d’une manière gaie et ironique… Ce livre, il faut que ce soit, pour les peuples, une Marseillaise d’un ordre plus élevé.

Dimanche 21 septembre. — Toujours un état vague au bord de l’évanouissement, et où l’équilibre de votre corps demande à être surveillé : un état plein de trouble et de la pensée continuelle d’un coup de foudre dans la cervelle.

— Je lis une traduction nouvelle de la Bible. C’est vraiment curieux la parenté du récit de Judith, allant trouver Holopherne, avec le récit de Salammbô, se rendant au camp de Mathô.

Jeudi 2 octobre, — Pendant que je pose pour mon portrait, Bracquemond, tout en crayonnant, me raconte un peu de sa vie.

Il a été élevé dans un manège et destiné à devenir un écuyer. Mais il s’est trouvé habiter la même maison qu’un élève d’Ingres, M. Guichard, avec les enfants duquel il jouait. M. Guichard l’a fait dessiner d’après la bosse, et le voyant surtout dessiner à la plume, l’a engagé à graver à l’eau-forte, et lui a donné un âne de Boissieu, pour le copier.

Or, il ne savait rien du métier. Il demeurait alors à Passy dans une maison, qu’habitait un descendant de Louis XV, possesseur d’une vieille Encyclopédie. Bracquemond cherchait là dedans le procédé, et gravait très bien « l’âne de Boissieu ». Puis après quelques autres planches, il gravait sa Chouette, ses Perdrix, ses Sarcelles, dont il vendait quelques épreuves.

Des moments difficiles, des moments durs, des moments de misère, pendant lesquels Delâtre, qui tirait ses eaux-fortes, et auquel, un jour, il demandait à emprunter cent sous, lui disait qu’il allait lui faire vendre ses planches. Et il le menait chez une marchande de gravures, Mme Avenin, qui demeurait rue des Gravilliers. Mme Avenin lui donnait des cuivres de la Chouette (le Battant de porte)[1], des Perdrix, des Sarcelles, 45 francs — argent avec lequel il allait tout de suite manger des tripes chez le marchand de vin à côté, — il n’avait pas encore mangé de la journée.

— Ce soir, chez Burty, le directeur de la Revue d’Architecture, César Daly, un monsieur d’origine anglaise, dont la vie, passée sous toutes les latitudes du globe, ferait un roman d’une forte couleur.

Il a été élevé dans un pensionnat, situé sur la frontière de l’Écosse, où il neige depuis le mois d’octobre. Là, les élèves n’avaient, les uns, qu’un pantalon, les autres, qu’une veste ; là, tous les samedis, l’on faisait la chasse à la vermine, et chaque élève qui n’apportait pas plein un tuyau de plume de vermine, était puni… Enfin là, la moitié des élèves était couchée, quand il y avait une visite ou une inspection. Un pensionnat, où il mourut de faim et de froid, une seule année, soixante élèves, et dont le maître et la maîtresse de pension faillirent être pendus.

Dimanche 5 octobre. — Beaucoup de gens meurent très bien, mais bien peu de personnes ont la belle résignation de la mort, tant que la condamnation définitive n’est pas prononcée.

— Sait-on quel était, le mercredi 24 mai, le mot d’ordre des communards, c’était : Vengeance. Et Bracquemond l’a su, en voyant, dans la nuit, le factionnaire qui était au bas de sa porte, enfoncer sa baïonnette dans le ventre d’un insurgé, qui se trompant, s’était avancé à l’ordre du versaillais.

— Comment ce cabaret, où a passé la bohème, n’a-t-il pas été l’objet d’une description, n’a-t-il pas été célébré dans un livre ? Un cabaret dans un terrain vague de Vaugirard, à l’entrée des carrières, devenues des champignonnières, et tout étincelant de beaux cuivres, de reflets de bouteilles aux formes trapues, d’un tas de vieilleries bien luisantes, qui semblaient le mobilier retrouvé d’une auberge de l’ancienne France.

Là dedans, un cuisinier, qui faisait un poulet sauté, une matelote, un certain plat de champignons, comme nul cuisinier au monde, et qui, vous apportait à voir des aquarelles de gazons émaillés de fleurettes, naïves et précieuses, comme ces tapis de fleurs que les Primitifs étalent sous les pieds de leurs martyres, et puis qui, tirant un orgue d’un vieux bahut, servait aux gens appréciant sa cuisine, des airs séraphiques.

Oui, c’était ce cabaret, le cabaret du frère de Bonvin, qui demeurait cuisinier, et attaché à la maison paternelle, tout en étant peintre et musicien. Pauvre naïf artiste, pauvre grand enfant, qui, un jour, perdant la tête, se pendit à propos d’une dette de 300 francs.

Vendredi 10 octobre. — Auguste Comte un singulier original, au dire d’une personne qui l’a connu.

Il pesait tout ce qu’il buvait et mangeait. Il avait épousé par principe une femme quelconque, mais comme exutoire de la papillonne, nourrissait une passion platonique pour une Mme D… Or cette Mme D… mourut, et tous les jours Auguste Comte portait des fleurs sur sa tombe. Cette visite journalière amena même une scène assez drolatique. Sa femme, de laquelle il était séparé, et à laquelle il ne payait pas sa pension, se cacha un jour, derrière le tombeau, et imitant la voix de Mme D…, lui ordonna de mettre de l’exactitude dans ses payements. Auguste Comte eut une peur de tous les diables et ne revint jamais au cimetière.

Samedi 1er novembre. — Vierge un dessinateur du plus grand talent, l’unique illustrateur de l’heure présente, mais en ce moment sur la pente de l’ombre chinoise.

— Un journaliste donne une conversation d’Hugo, dans laquelle, je le trouve bien sévère pour le laid et le malpropre. Au fond c’est lui qui a introduit dans le livre l’amant bossu, les pieuvres, et le mot « merde ».

Mardi 11 novembre. — Sur deux philosophes.

Un dîneur de Brébant racontait, ce soir, que déjeunant, un jour, avec Taine, Pierre Leroux, et Bertrand, qui était l’amphitryon, au moment, où le garçon rapportait la monnaie d’un billet de cent francs, Pierre Leroux disait à Bertrand, en faisant sauter l’argent de l’assiette dans sa main :

« Est-ce que tu fais quelque chose de cette monnaie ? » — et sans attendre la réponse, la faisait passer du creux de sa main dans son gousset.

Maspero, lui, raconte la fin de Jacques, qui tombé malade, comme mineur, et recueilli par des naturels du pays, avait épousé une fille très belle, mais une vraie guanche, qui ne savait que monter à cheval. Les tribulations maritales que le philosophe eut avec sa centauresse, le jetèrent dans le vin du cru, un vin qui contient trois quarts d’eau-de-vie, et qui lui donna une attaque de delirium tremens. À la suite de cette attaque, il se sauva d’auprès de sa femme, se réfugia dans une petite ville, où on créait exprès pour lui un collège. Mais là, un beau jour, il fut rattrapé par sa femme, se remit à boire, et finalement mourut d’une seconde attaque de delirium tremens.

Vendredi 14 novembre. — On m’apporte aujourd’hui mon lit, le fameux lit de campagne de la princesse de Lamballe, provenant du château de Rambouillet, et quand ma chambre complètement finie, m’apparaît dans sa coquette élégance, la première pensée qui me vient, c’est où les croque-morts placeront la bière, quand ils viendront me chercher sur ce lit.

— La douce sensation d’avoir, le matin, en entrant dans son cabinet de travail, la perspective de douze heures de travail, sans sortie, sans visites, sans dérangement, dans la jouissance parfaite et l’exaltation intérieure de la solitude.

Jeudi 20 novembre. — Vierge, ce merveilleux dessinateur : un grand être chevelu, qui a quelque chose d’un Saint-Christophe dans un tableau du quinzième siècle, avec un rire de figure de cire, dans un visage inexpressif.

Lundi 24 novembre. — Dans l’intimité, les Américains se laissent aller quelquefois à dire : « Nous sommes la nation qui a la peau la plus blanche du globe ! » Et cette conviction les amène à traiter les hommes de toutes les autres nationalités blanches, comme des nègres.

Mardi 2 décembre. — Le mois de décembre a été toujours un mois néfaste pour moi ; il se solde, cette année, par une session aux assises, pendant le temps le plus froid de l’hiver le plus glacial.

Jeudi 4 décembre. — Aujourd’hui j’avais à déjeuner M. Frandin, attaché à la légation de Pékin, et détaché d’auprès du marquis de Tseng, ambassadeur de Chine.

Il me donne de curieux détails sur les courtisanes chinoises. Arrivé dans la ville de Tcheou-Sou, avec des lettres de recommandation pour le mandarin qui lui faisait les honneurs des curiosités de la ville, il lui demandait d’être mis en rapport avec quelque femme galante de la localité, étant venu, lui disait-il, pour étudier les mœurs du pays.

Hésitation du mandarin, persistance du Français, menaçant de se plaindre au gouvernement chinois.

Là-dessus, envoi par le mandarin d’une lettre de son plus beau pinceau sur papier rouge, et le lendemain, le Français était introduit dans une petite maison, meublée de jolies choses, et toute remplie de fleurs. Là, il trouvait une jeune femme, qu’il invitait à une collation, dans une villa de la campagne. Et le repas lui coûtait 400 francs, parce que la jeune femme emmenait ses amies et les amis de ses amies, qui, les jours suivants, rendaient la collation au voyageur. Il y avait déjà plusieurs jours de festoieries de la sorte, quand le Français demandait au mandarin de le faire arriver à une conclusion.

— Combien restez-vous encore ici ?

— Trois jours.

— C’est de toute impossibilité… Si vous étiez resté encore un mois, je ne dis pas non.

Il faut, là-bas, pour être accepté par une femme galante, qui n’est pas une simple prostituée, une cour de six semaines, de deux mois, avec correspondance, petits soins, cadeaux et galas de tous les jours.

Un autre détail curieux. Les examens coûtent cher, très cher, et quelquefois l’aspirant n’a pas de fortune. Dans ce cas, il va trouver une maison de banque, et dit au banquier qu’il a besoin de 10000 taëls pour passer ses examens. La maison de banque prend des renseignements sur la capacité de l’aspirant, et lui prête les 10000 taëls demandés, à condition qu’il en rendra 20000, quand il aura passé ses examens. Et savez-vous ce qu’il a comme traitement, quand il est reçu comme mandarin, il a 600 taëls, et il lui faut payer sa dette. De là l’explication de l’administration voleuse d’un très grand nombre de mandarins.

Jeudi 18 décembre. — Tous les jours, par 15 ou 16 degrés de froid, au Palais de justice, à dix heures du matin.

Les voleurs de la cour d’assises ne ressemblent pas du tout aux voleurs de notre imagination. Ils ont l’aspect de petits commis de nouveautés, avec une douce hypocrisie répandue sur les traits.

Un voleur a été sabré hier. Il avait ch.. dans une carafe de la maison, où il avait volé. À ce sujet un membre du jury me dit qu’en général dans tous les vols, et particulièrement dans les vols avec effraction, le voleur laisse presque toujours du caca dans la maison. Le vol a une action sur les entrailles du voleur.

Mardi 23 décembre. — Aujourd’hui j’ai dit adieu pour toujours à la grande salle, éclairée par un jour des Limbes, à l’immense cheminée, où brûlent de gigantesques bûches du moyen âge, à la table verte aux petits tas de terribles bulletins, au panier de marchand de vin rempli de grossiers verres à boire, à l’horloge au timbre scandé et comme nerveux.

Dimanche 28 décembre. — Près de trois semaines, où du matin, où depuis mon retour du Palais de Justice à midi, je m’enterre dans le travail jusqu’à minuit, sans voir âme qui vive, et je travaille dans un état de corps vague, bizarre, dans lequel il ne me semble pas avoir la conscience d’être réveillé.

  1. Une épreuve du « Haut d’un battant de porte », épreuve du premier état, avec le fond blanc, a été, sous le n° 30, de la vente Burty, poussée par moi à 350 francs, et achetée 400 francs par M. Beraldi.