Journal des Goncourt/VIII/Année 1889

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Journal des Goncourt : Mémoires de la vie littéraire
Bibliothèque-Charpentier (Tome huitième : 1889-1891p. 3-111).


JOURNAL

DES GONCOURT


ANNÉE 1889

Mardi 1er janvier. — Je voudrais encore livrer la bataille de la PATRIE EN DANGER, puis cela fait, ne plus rien faire, et avec l’argent de GERMINIE LACERTEUX, paresser, lézarder, tout le restant de l’année à l’Exposition, en buvant les vins réputés les meilleurs, et en mangeant les cuisines les plus cosmopolites, les plus exotiques, les plus extravagantes.

Vendredi 4 janvier. — Il y a des lâchetés qui se produisent chez un homme, absolument par la détente du système nerveux. Cette préface, dans laquelle je voulais dire son fait à la critique, cette préface jetée sur le papier dans un premier moment de surexcitation, je ne la publierai pas, parce que je ne me sens plus capable de la parfaire, telle que je l’avais conçue dans la fièvre de l’ébauche, et je dirai même, que je ne me sens plus la vaillance d’en subir les conséquences.

… Mademoiselle *** avait commencé par me parler de la pièce, et m’avait dit qu’au moment, où Dumeny carotte à Réjane les quarante francs de la sage-femme, elle avait entendu derrière elle, une voix qui jetait à un voisin, injuriant la pièce et l’auteur : « Je vous défends d’insulter un homme de ce talent ! » et que s’étant retournée, elle avait aperçu un jeune homme d’une ressemblance parfaite avec moi, un de Goncourt de 25 ans. Je ne crois pas cependant avoir de petits Goncourt de par le monde.

Samedi 5 janvier. — À regarder l’eau-forte d’un crépuscule (Sunset in Tipperary) de Seymour Haden, cette eau-forte, où existe peut-être le plus beau noir velouté, que depuis le commencement du monde, ait obtenu une pointe d’aqua-fortiste, à la regarder, dis-je, ce noir fait, au fond de moi, un bonheur intérieur, une petite ivresse, semblable à celle que ferait naître chez un mélomane, un morceau de piano d’un grand musicien, joué par le plus fort exécutant de la terre.

Lundi 7 janvier. — Ce soir, après un dîner, donné chez moi, au ménage Daudet, à Oscar Métenier et à Paul Alexis, Métenier nous lit la pièce, qu’il a tirée, en collaboration avec Alexis, des FRÈRES ZEMGANNO.

C’est chez les Daudet et chez moi, avec une grande émotion, un étonnement qu’ils aient pu tirer du livre, une chose scénique. Très bien machinée la pièce, et une œuvre toute délicate, toute artiste.

Je me félicite de l’idée que je leur ai donnée — contrairement à l’opinion de Zola — de rester fidèles au roman, de ne pas introduire d’amour, et de faire seulement de la Tompkins une silhouette fantasque, trouvant qu’ainsi comprise et réalisée, la Tompkins fait la pièce originale.

Après la lecture, Métenier me dit : « Voulez-vous que je vous raconte la genèse de la pièce ? C’est Antoine qui, un soir, me jeta : « Mais comment ne faites-vous pas une pièce des FRÈRES ZEMGANNO ?… Il y aurait une pièce si curieuse à faire ! » Je rentrai chez moi, la nuit, je relus d’un coup le roman, et le matin, j’écrivais à Alexis pour avoir sa collaboration, en même temps que je vous demandais l’autorisation pour faire la pièce. Quelques jours après, on m’apportait une lettre de vous, datée de Champrosay, et nous nous mettions de suite à collaborer. »

Mardi 8 janvier. — Dans cet Auteuil, dans cette banlieue cléricale et dévote, les curés ont soulevé contre ma pièce et ma personne, les imbéciles qui les écoutent, et aujourd’hui le papetier chez lequel Blanche a l’habitude d’aller, lui disait avec une exaspération amusante : « On ne conçoit pas qu’on ait laissé jouer une pièce, où on dise de telles horreurs ! »

Réjane m’apporte une grande photographie de sa personne sur son lit d’hôpital.

Mercredi 9 janvier. — Bourget, qui dîne ce soir chez la princesse, me raconte la mort de Nicolardot, qui, transporté de sa chambre de misère dans un lit bien chaud d’hôpital, au milieu de toutes les aises de la maladie, n’a pas duré quatre heures, tandis que peut-être, il aurait encore vécu des mois dans la sordide maison qu’il habitait… Le voilà mort, et voilà les personnages de son enterrement : Coppée, un académicien ; Mlle Barbier, la fille du conservateur de la bibliothèque du Louvre, où je l’ai rencontrée deux ou trois fois : une sainte prise de commisération pour ce misérable ; le propriétaire de la maison de prostitution qu’il habitait ; et un quelconque.

Le quelconque et l’académicien n’avaient point de livres de messe, mais le bordelier entre ses mains en tenait un du plus grand format, en sorte que Mlle Barbier donna le bras à l’homme infâme.

L’ironique enterrement, qui s’est terminé, Mlle Barbier partie, par cette phrase du ribaud : « Oui, très gentil, ce monsieur Nicolardot… oui, tous les matins, il poussait une petite blague aux femmes de ma maison ! »

Dimanche 13 janvier. — Ce soir, Porel vient dans la loge, où sont avec moi Daudet et sa femme désireuse de revoir la pièce. Il nous dit qu’il se passe des choses, dont nous ne pouvons nous douter, et qu’il nous dira longuement, un jour. Toutefois, il nous raconte qu’il a reçu le samedi, seulement le samedi, un télégramme l’avertissant qu’à la suite d’une décision prise au conseil des ministres, la matinée du lendemain, annoncée depuis plusieurs jours, était supprimée. Il était aussitôt allé au ministère, demandant qu’on lui permît d’afficher par ordre. Mais le ministère n’avait pas eu le courage de la décision qu’il avait prise sur la demande de Carnot, et on lui refusait le « par ordre ».

Une preuve incontestable de l’hostilité de Carnot contre la pièce, est ceci. Carnot allait à la première de HENRI III, comme protestation, et là, dans sa loge des Français, il faisait appeler le directeur des Beaux-Arts, et devant le monde présent, disait que c’était une honte d’avoir laissé jouer GERMINIE LACERTEUX.

Enfin, il est positif que le ministère a envoyé des agents aux représentations, pour étudier la salle, et se rendre compte, si d’après les dispositions du public, on pouvait supprimer la pièce.

Lundi 14 janvier. — L’émotion de la bataille théâtrale, je la supporte très bien, excepté au théâtre ; là, mon moral n’est pas maître de mon organisme, je sentais hier à l’Odéon, mon cœur battre plus vite sous un plus gros volume.

On finira par m’exorciser, ici comme le diable du théâtre. Pélagie rougit à la dérobée de me servir, et n’a pu s’empêcher toutefois de me dire aujourd’hui : « Vraiment, tout le monde à Auteuil trouve votre pièce pas une chose propre ! » et cette phrase dans sa bouche est comme un reproche de sa propre humiliation. Ah ! les pauvres révolutionnaires dans les lettres, dans les arts, dans les sciences !

Mercredi 16 janvier. — M. Marillier, agrégé de philosophie, qui a fait un article en faveur de GERMINIE LACERTEUX, vient me voir. Il a assisté à six ou sept représentations, a étudié le public, et me donne quelques renseignements curieux. J’ai pour moi tous les étudiants de l’École de médecine, et pour moi encore les étudiants de l’École de droit, — mais ceux qui ne sont pas assidus au théâtre, les étudiants pas chic, les étudiants peu fortunés. Le monde des petites places est également très impressionné par la pièce, et M. Marillier me disait, que les étudiants avec lesquels il avait causé, étaient enthousiasmés de l’œuvre.

À neuf heures je quitte la rue de Berri, et me voici chez Antoine, au haut de la rue Blanche, dans cette grande salle, dont on voit de la cour les trois hautes fenêtres aux rideaux rouges, comme enfermant un incendie. Là dedans, un monde de femmes aux toilettes pauvres, tristes, passées, d’hommes sans la barbe faite et sans le liséré de linge blanc autour de la figure, et au milieu desquels se trouvent quelques poètes chevelus, dans des vêtements de croque-morts.

La PATRIE EN DANGER est lue par Hennique et Antoine, et saluée d’applaudissements à chaque fin d’acte.

Mardi 22 janvier. — Aujourd’hui, Gibert le chanteur de salon, racontait qu’il y avait un médecin à Paris, dont la spécialité était le massage des figures de femmes, et qu’il obtenait des résultats étonnants, refaçonnant un visage déformé par la bouffissure ou la graisse, et lui redonnant l’ovale perdu. Enfin, ce bienfaiteur de la femme de quarante ans, détruit les rides, triomphe, oui, triomphe même de la patte d’oie, et la ci-devant très belle Mme *** est sa cliente assidue.

À propos de ces rides, je disais que la figure était comme un calepin de nos chagrins, de nos excès, de nos plaisirs, et que chacun d’eux y laisse, comme écrite sa marque.

Un moment avec Zola je cause de notre vie donnée aux lettres, donnée peut-être comme elle n’a été donnée par personne, à aucune époque, et nous nous avouons que nous avons été de vrais martyrs de la littérature, peut-être des foutues bêtes. Et Zola me confesse qu’en cette année, où il touche presque à la cinquantaine, il est repris d’un regain de vie, d’un désir de jouissances matérielles, et s’interrompant soudain : « Oui, je ne vois pas passer une jeune fille comme celle-ci, sans me dire : Ça ne vaut-il pas mieux qu’un livre ! »

Jeudi 24 janvier. — Larousse m’apporte la vitrine pour la collection, que je m’amuse à faire des petits objets à l’usage de la femme du XVIIIe siècle, objets de toilette et de travail féminin, et quand la vitrine est à peu près garnie de Saxe, de Sèvres, de Saint-Cloud, de ces blanches porcelaines à fleurettes, montées en or ou en vermeil, de ces porcelaines si claires, si lumineuses, si riantes, et d’un pimpant coup d’œil sous les glaces de la vitrine, je me demande si ma passion du Japon n’a pas été une erreur, et je pense à quelle étonnante réunion de petites jolités européennes du siècle que j’aime, j’aurais pu faire, si j’y avais mis l’argent que j’ai mis à ma collection de l’Extrême-Orient.

Au fond cette vitrine me guérit un peu de la japonaiserie, et ça arrive bien, au moment, où il ne s’exporte plus rien du Japon que du moderne, et où, lorsqu’il vient par hasard chez Bing, un bibelot ancien ayant la moindre valeur, le prix en est absurde.

Vendredi 25 janvier. — Tout bien considéré, en la détente de mes nerfs, en l’usure de ma colère contre les critiques, je trouve trop bête à mon âge et dans ma position, de me procurer l’occasion de me battre. Ce n’est pas que je regrette de ne l’avoir pas fait plus tôt, parce que, si je m’étais battu une ou deux fois, je suis bien certain que la critique ne friserait pas l’insulte, ainsi qu’elle le fait parfois avec moi. Oui, se battre, je crois cela nécessaire, utile, préservateur pour tout homme de lettres, à son entrée dans la littérature ; et vraiment, si je ne me suis pas battu, ce n’est pas ma faute, car j’ai eu une très grande envie de me battre, lorsque M. Anatole de La Forge nous a injuriés, lors de la représentation d’HENRIETTE MARÉCHAL. Mais mon frère, en sa qualité de plus jeune, a voulu passer absolument le premier, et en dehors du sentiment paternel que j’avais à son égard, je le connaissais avec sa paresse de corps et son horreur pour les exercices violents et l’escrime, destiné à rester sur le terrain, tandis que moi qui tirais très mal, qui ne tirais pas du tout, j’avais cependant un jeu difficile, déconcertant même pour ceux qui tiraient bien.

C’est très supérieur le silence hautain, dont on me fait compliment, mais je trouverais encore plus triomphante la réplique à la critique, et telle qu’aucun écrivain de l’heure présente, n’ose la faire, la réplique sans merci ni miséricorde.

Samedi 26 janvier. — Paris ! on n’y voit plus que des affiches et des colleurs d’affiches. Contre la palissade qui entoure la ruine de l’Opéra-Comique, cinq colleurs se rencontrent nez à nez, et se mettant à brandir leurs pinceaux et à danser, s’écrient : « Nous sommes tous des Jacques ! »

Mes amis ont voté ce matin pour Jacques. Moi, si j’avais voté, j’aurais voté pour Boulanger, quoique ce soit l’inconnu, mais si c’est l’inconnu c’est la délivrance de ce qui est, et je n’aime pas ce qui est, et à l’avance j’aime n’importe quoi qui sera — quitte à ne pas l’aimer après. Mais fidèle à mes habitudes je n’ai pas voté, n’ayant jamais voté de ma vie, intéressé seulement par la littérature et non par la politique.

Ce soir, sur les boulevards, une foule immense, traversée par des bandes chantant sur un ton ironique : « Tu dors, pauvre Jacques ! » Et cela, à chaque fois, qu’apparaissent aux transparents des journaux, les chiffres de la majorité écrasante du général Boulanger.

C’est curieux tout de même, cette popularité inexplicable de cet homme qui n’a pas même une petite victoire à son compte, cette popularité chez les ouvriers, les mercenaires, les petites gens de la banlieue : ça ne peut s’expliquer que par une désaffection de ce qui est.

Dimanche 27 janvier. — Une veuve confessait, ce soir, le besoin que la femme a d’un mari, d’un amant, en disant qu’elle se sentait le besoin d’un appui moral.

Jeudi 31 janvier. — Aujourd’hui, je lisais dans le compte rendu d’un livre, je crois du docteur Richet, qu’il définissait le génie par l’originalité. « Car, écrivait-il, qu’est-ce que l’originalité : c’est penser en avant de son temps. »

Vendredi 1er février. — Je m’amusais à regarder aujourd’hui un exemplaire de IPPITZOU GWAFOU « Album de dessins à un seul coup de pinceau d’Hokousaï, » un ancien exemplaire de 1822 ; je m’amusais à le comparer à un exemplaire moderne, et à me charmer les yeux avec des bleus qui sont des gris à peine bleutés d’un azur de savonnage, avec des roses à peine roses, enfin avec une polychromie discrète de colorations, comme bues par le papier.

En dehors de la coloration, la beauté des épreuves ne se reconnaît pas surtout par ces beaux noirs veloutés des estampes européennes, et que n’a pas l’impression japonaise, où le noir est un noir de lithographie usée ; elle se témoigne à la vue, par la netteté du contour, sa pénétration, pour ainsi dire, dans le papier, où le trait a quelque chose de l’intaille d’une pierre gravée.

Samedi 2 février. — Pour l’homme qui aime sa maison, la jolie pensée de Jouffroy, que celle-ci : « Ayez soin qu’il manque toujours à votre maison quelque chose, dont la privation ne vous soit pas trop pénible, et dont le désir vous soit agréable. »

Mon fait est vraiment tout exceptionnel. J’ai 67 ans, je suis tout près d’être septuagénaire. À cet âge, en littérature généralement les injures s’arrêtent, et il en est fini de la critique insultante. Moi, je suis vilipendé, honni, injurié comme un débutant, et j’ai lieu de croire que la critique s’adressant à un homme ayant mon âge et ma situation dans les lettres, est un fait unique dans la littérature de tous les temps et de tous les pays.

Dimanche 3 février. — Francis Poictevin, en quête d’un livre à faire, peu désireux d’aller étudier en Italie, ainsi que je lui avais conseillé, comme le terrain d’un thème à phrases mystico-picturales, m’interroge sur le sujet qu’il pourrait bien traiter. Je lui conseille alors de rester à Paris, d’étudier ses quartiers, et de faire, sans l’humanité qui l’habite, une description psychique des murs.

Daudet se plaint d’avoir, pour le moment, en littérature deux idées sur toutes choses, et c’est le duel de ces deux idées dans sa tête, qui lui fait le travail difficile, hésitant, perplexe. Il nomme cela « sa diplopie ».

Ce soir, il me lit un acte de sa pièce (LA LUTTE POUR LA VIE). C’est une pièce d’une haute conception, découpée très habilement dans des compartiments de la vie moderne. Il y a une scène se passant dans un cabinet de toilette, qui est un transport au théâtre de la vie intime, comme je n’en vois pas faire par aucun des gens de théâtre de l’heure présente.

Mardi 5 février. — Un rêve biscornu et cauchemaresque. J’étais condamné à mort pour un crime, commis dans une pièce que j’avais faite, un crime dont je n’avais pas la notion exacte dans mon rêve, et c’était Porel qui était le directeur de la prison, le Porel aux yeux durs du directeur de théâtre emmoutardé, — et qui m’annonçait que j’allais être guillotiné le lendemain, me laissant seulement le choix de l’être à sept heures au lieu de cinq heures du matin, et je n’étais préoccupé que de n’avoir pas un moment de faiblesse, en montant à l’échafaud, pour que ça ne nuisît pas à ma réputation littéraire.

Visite de Mevisto, qui me demande à jouer Perrin dans la PATRIE EN DANGER. Ce n’est pas du tout l’homme du rôle. Je le vois dans Boussanel, et non dans Perrin, mais ce rôle de Perrin c’est l’ambition de tous les acteurs du Théâtre-Libre.

Ce soir, qui devait être la dernière de GERMINIE LACERTEUX, je vais à l’Odéon.

Je trouve Réjane dans l’enivrement de son rôle. Elle m’emmène dans sa petite loge au fond de la salle et tout en changeant de robe, elle me remercie chaudement, chaudement, de lui avoir donné ce rôle.

Un moment, j’entre au foyer, où mes petites actrices voient arriver avec ennui le jour, où elles ne vont plus jouer, et ne plus faire leur sabbat de tous les soirs, dans les combles du théâtre.

Mercredi 6 février. — Visite d’un poète décadent, glabre, et chevelu, ressemblant à un curé du Midi, qui aurait été enrôlé comme homme-affiche pour la vente de la pommade du Lion.

Après la génération des simples, des gens naturels, qui est bien certainement la nôtre, et qui a succédé à la génération des romantiques, qui étaient un peu des cabotins, des gens de théâtre dans la vie privée, voici que recommence chez les décadents une génération de chercheurs d’effets, de poseurs, d’étonneurs de bourgeois.

Samedi 9 février. — On cause à dîner, chez Daudet, de ce théâtre de Shakespeare, de ce théâtre hautement philosophique ; on parle de ces deux pièces de MACBETH et d’HAMLET d’une humanité si eschylienne, et dont le théâtre moderne n’a rien gardé, en son terre à terre d’aujourd’hui, et où les individualités sont si peu originales, si bourgeoisement petites. Et l’on s’entretient amoureusement de ce théâtre faisant la joie intellectuelle de Weimar, et de là on est amené à dire qu’il n’y a que les milieux restreints, les petits centres pour goûter la littérature distinguée, et l’on cite les petites républiques de la Grèce, et les petites cours italiennes de la Renaissance : tout le monde constatant que les grandes accumulations de populations, comme Paris, les capitales à l’innombrable public, font de préférence de formidables succès à ROGER LA HONTE ou à la PORTEUSE DE PAIN, à de grosses et basses œuvres.

Lundi 11 février. — Ces grandes affiches jaunes, à moitié pourries de GERMINIE LACERTEUX, que mon œil rencontre encore dans les rues, c’est triste comme les choses qui vous parlent d’une morte.

Samedi 16 février. — Au fond chez Shakespeare, malgré toute l’humanité ramassée par lui en son entour, et plaquée dans ses pièces sur des êtres d’autres siècles, cette humanité me paraît bien chimérique. Puis ses bonshommes sont parfois terriblement ergoteurs, disputailleurs, malades à l’état aigu de cette maladie anglo-saxonne : la controverse, et la controverse scolastique.

Enfin, il y a une chose qui m’embête chez le plus grand homme de lettres incontestablement du passé : c’est le défaut d’imagination. Oui, oui, c’est indéniable, les auteurs dramatiques de tous les pays depuis les plus renommés dans les anciens jusqu’à Sardou, manquent d’imagination et créent d’après les autres. C’est chez nous l’incomparable Molière, et Dieu sait que presque tout son théâtre, ses scènes célèbres, ses mots que tout le monde a dans la mémoire, c’est presque toujours un vol, vol dont les critiques lui font un mérite, mais moi, non.

Eh bien, Shakespeare qui est un autre monsieur, lui aussi, hélas ! c’est de vieux bouquins qu’il les tire ses personnages, et malgré toute la sauce de génie qu’il y met, je le répète, ça m’embête, et je trouve qu’on est plus grand homme, quand on tire ses créations de sa propre cervelle. C’est pour cela que Balzac m’apparaît le grand des grands.

En résumé, je ne trouve dans les quatre ou cinq pièces supérieures de Shakespeare, tout à fait hors ligne, que la scène de somnambulisme de lady Macbeth, s’essayant à effacer la tache de sang de sa main, et avant tout la scène du cimetière d’Hamlet, où il atteint le sommet du sublime.

Lundi 18 février. — Ah ! l’estomac ! Ah ! les entrailles ! Ah ! les yeux ! Ah ! la pauvre enveloppe intérieure, la misérable muqueuse !

Au coin du passage de l’Opéra, je me cogne à Scholl qui me dit : « Eh bien, vous avez triomphé, vous avez trompé mes prévisions. » Et il ajoute sur un ton moitié raillard, moitié ébranlé : « Oh ! moi, je suis un journaliste vieux jeu, appartenant aux théories antiques… mais des amis à moi, des gens ne tenant pas à la littérature, m’ont déclaré que votre pièce les avait autant intéressés qu’un drame de Dennery. Alors… »

Mardi 19 février. — Ce matin, quand Blanche me les rapporte de chez Bouillon, je les regarde un long temps, les six grandes eaux-fortes de Huet : le Héron, l’Inondation, la Maison du Garde, les Deux Chaumières, le braconnier, un Pont en Auvergne : ces, eaux-fortes qui sont pour moi le spécimen typique supérieur de l’eau-forte romantique.

J’étudie l’effort laborieusement petit vers les colorations rembranesques, les égratignures à fleur de cuivre, les promenades d’épingles, dont l’imperceptible entame sillonne la planche de tailles faisant l’illusion de cheveux tombés dessus — et la timide, la timide morsure. J’étudie ces eaux-fortes, non sans charme, quoique bien enfantines, et qui ont l’air de griffonnages à la plume de corbeau, jetés par des miss élégiaques sur une pierre lithographique — et où il n’y a rien de la virile incision de la pointe d’un Seymour Haden.

À propos de la vente d’eaux-fortes, d’où viennent ces Huet avant la lettre, il y a vraiment de bons toqués d’eaux-fortes avant la lettre, que dis-je avant la lettre, mais avant la plupart des travaux, avant même le sujet principal indiqué, et je suis sûr, à la convoitise de certains regards par moi perçus, qu’une épreuve de la planche de Daubigny : Les cerfs au bord de l’eau, avant les cerfs, sera vendue fort cher.

Oui, si à certains amateurs, on apportait une feuille de papier, où il y aurait derrière, le certificat d’un Delatre, attestant que c’est la première feuille pour le tirage de telle planche, qui a été préparée, mouillée, mise entre les couvertures, puis par une circonstance remplacée par une autre, cette feuille ne contenant rien, serait l’épreuve avant tout, l’épreuve indésirable.

Mercredi 20 février. — Visite d’Antoine et de Mevisto, qui m’annoncent que les répétition de la PATRIE EN DANGER sont commencées. Mevisto me demande, de la manière la plus pressante, de créer le rôle du général Perrin, qu’il veut montrer sous l’aspect d’un général plébéien. Ça me fait un peu peur, un général plébéien ! mais il a l’air d’y tenir tant, que je cède à son désir.

Jeudi 21 février. — Grand dîner chez les Daudet. Lockroy arrive au milieu du dîner, en s’excusant sur ce qu’il a attendu son successeur, au ministère, pour lui remettre son tablier, et qu’il s’est présenté un premier successeur qui a été suivi d’un autre, qui n’était pas encore le vrai successeur, et qu’enfin il s’est décidé à ne pas attendre un troisième.

On cause du discours de Renan à l’Académie, et comme je me laisse aller à avouer toute la révolte de la franchise de mon esprit et de mon caractère, à propos du tortillage contradictoire de sa pensée, du oui et du non, que contient chacune de ses phrases parlée ou écrite, Mme Daudet, en une de ses charmantes ingénuités qu’elle a parfois, laisse tomber, comme si elle se parlait à elle-même : « Oui vraiment, il n’a pas le sentiment de l’affirmation ! »

Dimanche 24 février. — Journée anxieusement préoccupée. J’ai reçu ce matin une lettre de Mme Daudet me disant, que Daudet a eu cette nuit des crachements de sang qui l’ont bien effrayée.

Aujourd’hui, au Grenier, Rosny déclare qu’il n’estime que les livres qui contiennent des idées, oui des idées, et que la fabrication d’un livre lui est bien égale, maintenant qu’à l’heure présente, les derniers des derniers savent très bien faire remuer des gens communs.

Lundi 25 février. — Je trouve Daudet dans son lit, avec des yeux tristes, tristes, et les mains dépassant les draps, serrées l’une dans l’autre, en ce mouvement de constriction que fait l’inquiétude morale.

Jeudi 28 février. — Je lis ce soir dans le Temps, cette phrase adressée aux ouvriers par le président Carnot, dans sa visite à la manufacture de tabacs :

« Je vous remercie profondément de l’accueil que vous venez de faire à ma personne, mes chers amis, car vous êtes des amis, puisque vous êtes des ouvriers.

Je demande, s’il existe en aucun temps de ce monde, une phrase de courtisan de roi ou d’empereur, qui ait l’humilité de cette phrase de courtisan du peuple.

Dimanche 3 mars. — Raffaëlli, de retour de Belgique, où il vient de faire des conférences là-bas, et auquel quelqu’un demande ce qu’il est allé faire là-bas, répond moitié blaguant, moitié sérieusement : « J’ai fait le commis voyageur de l’idéal ! »

Berendsen m’apporte aujourd’hui, traduit en danois, le volume d’IDÉES ET SENSATIONS. C’est surprenant qu’il ait été fait à l’étranger une traduction de ce livre de style et de dissection psychologique, de ce livre si peu intéressant pour le gros public français.

Dans son lit, avec sa figure à l’ovale maigre et allongé, ses mains exsangues au-dessus des draps, d’une voix du fond de la gorge, Daudet dit : « Je divise les livres en deux : les livres naturels, les livres d’une inspiration spontanée, et les livres voulus. » Et il se livre à une classification curieuse, dans ces deux divisions, des livres célèbres du moment.

Mercredi 6 mars. — La Seine, à cinq heures, du côté du Point-du-Jour. Le soleil, une lueur diffuse de rubis, dans un ciel laiteux, couleur de nacre, où monte l’architecture arachnéenne de la tour Eiffel. Un paysage à la couleur d’un buvard écossais.

Maupassant, de retour de son excursion en Afrique, et qui dîne chez la princesse, déclare qu’il est en parfait état de santé. En effet, il est animé, vivant, loquace, et sous l’amaigrissement de la figure et le reflet basané du voyage, moins commun d’aspect qu’à l’ordinaire.

De ses yeux, de sa vue, il ne se plaint point, et dit qu’il n’aime que les pays de soleil, qu’il n’a jamais assez chaud, qu’il s’est trouvé à un autre voyage, dans le Sahara, au mois d’août, et où il faisait 53 degrés à l’ombre, et qu’il ne souffrait pas de cette chaleur.

Le docteur Blanche contait, ce soir, que la maison qu’il occupait à Passy, et qui est l’ancienne maison de la princesse de Lamballe, avait été mise en vente, vers 1850, à la suite de mauvaises affaires, par un banquier qui en avait refusé 400 000 francs aux Delessert. Or, un avoué qui avait une bicoque au Point-du-Jour, et qui tous les jours, pour se rendre au Palais, longeait le mur de la propriété, le jour de l’adjudication, où il voit que la mise à prix est de 130 000 francs, disait, comme en plaisantant, de mettre 50 francs de surenchère en son nom et de là allait à ses affaires, et au moment de s’en aller, passait savoir à qui elle était adjugée. C’était à lui ! Avec les frais, il avait pour 150 000 francs une propriété, dont les possesseurs actuels demandent trois millions.

Samedi 9 mars. — Vraiment les tribulations, les maladies, les chagrins, s’abattent sur cette maison Daudet.

Le père de Mme Daudet est mort ce matin. J’attends la chère femme chez elle jusqu’à sept heures, pour lui serrer la main. La vraie douleur, sans aucune dramatisation, avec des pleurs qu’elle comprime. « Hier, dit-elle, en phrases scandées par de petits sanglots, je me suis échappée d’ici un moment… j’ai été poussée par un pressentiment… J’ai trouvé ma mère qui pleurait et qui m’a dit que mon père était en train de lui dire des choses désolantes… Il se plaignait d’être faible, faible à toute extrémité… J’ai compris qu’il était bien mal, parce qu’il ne demandait des nouvelles de personne… Cependant il a mangé un peu le soir, et mon frère est passé me rassurer… Dans la nuit il a voulu dire des choses qu’il n’avait plus la force de dire… Enfin, ce matin, on m’a prévenue à huit heures… Il ne m’a pas reconnue… Il est mort à neuf heures. »

Lundi 11 mars. — Enterrement du père de Mme Daudet. Ah ! le bel adieu au mort qu’a inventé la religion catholique, et la merveilleuse combinaison de musiques douloureuses, de paroles graves, de lentes promenades de vieillards, d’évocations de paix éternelle, et de tentures noires, et de lumières brûlant dans le jour, et de parfums d’encens et de senteurs de fleurs. Ah ! l’artistique mise en scène de la désolation et du deuil des vivants.

Dans cette marche au pas, derrière le corbillard, du boulevard Montparnasse au Père-Lachaise, cette marche qui a duré une heure un quart, tout seul dans mon fiacre, il remonte en moi bien des souvenirs tristes, bien des souvenirs de mort.

Oh, ce temple à Thiers, sur le modèle du logis de l’éléphant au Jardin des Plantes, pour cet homme si petit de toute façon, est-ce assez ridiculement énorme !

À trois heures, me voici à la répétition du Théâtre-Libre, aux Menus-Plaisirs. C’est aujourd’hui moins désespérant que l’autre jour, et les remuements de foule qu’on commence à tenter, promettent, il me semble, de grands effets. Le récit de la prise de la Bastille par Mevisto blessé, soutenu par deux hommes, forme un groupe d’un beau dessin. Antoine esquisse le rôle de Boussanel, de manière à faire croire à une création originale. Je reprends confiance.

Sur les six heures, Derembourg qui avait envoyé mon manuscrit à la censure, pour faire jouer aux Menus-Plaisirs la PATRIE EN DANGER avec la troupe d’Antoine, si elle a un succès, Derembourg m’apprend, à ma grande surprise, qu’en dépit de ma préface de GERMINIE LACERTEUX, la censure a donné le visa à ma pièce, sans demander la suppression d’une phrase.

Et il est décidé — ça me paraît bien prématuré — que la pièce passera, le mardi 19 mars.

_Mardi 12 Mars. — La tour Eiffel me fait penser que les monuments en fer ne sont pas des monuments humains, ou des monuments de la vieille humanité, qui n’a connu pour la construction de ses logis que le bois et la pierre. Puis dans les monuments en fer, les surfaces plates sont épouvantablement affreuses. Qu’on regarde la première plate-forme de la tour Eiffel, avec cette rangée de doubles guérites, on ne peut rêver quelque chose de plus laid pour l’œil d’un vieux civilisé, et le monument en fer n’est supportable que dans les parties ajourées, où il joue le treillis d’un cordage.

Je revois, ce soir, Mme Daudet. Oui c’est l’image de la vraie et sincère douleur. Elle a les yeux tout gonflés des pleurs de la nuit, et est assise en une pose affaissée, ses mains molles réunies dans un mouvement de prière, inattentive à ce que vous dites, ou bien accueillant, d’un pâle sourire de politesse, les paroles qui s’adressent directement à elle.

Jeudi 14 mars. — Vraiment un amusant et drolatique metteur en scène, qu’Antoine avec son sifflet de contremaître, et ses nom de Dieu, jaillissant de son enrouement, comme des déchirements de bronches. Il a le sentiment de la vie des foules, et trouve un tas de petites inventions ingénieuses, pour faire revivre cette vie tumultueuse sur le champ étroit des planches d’un théâtre.

Aujourd’hui, après des clameurs cherchées dans trois endroits différents du théâtre, et plus reculés l’un que l’autre, et donnant comme le prolongement lointain de cris de peuple, à la cantonade d’un épisode révolutionnaire, il a brisé le groupement de la scène par des conversations d’aparté chuchotantes, puis tout à coup sur un banc jeté à terre, simulant le coup de pistolet avec lequel se tue le commandant de Verdun, il a fait, dans un mouvement général, toute la tourbe retourner la tête vers la porte du commandant. Et c’était d’un grand effet, avec l’éclairage d’un quinquet à droite, laissant tout le bas des corps des figurants dans l’ombre, et leur sabrant la figure d’un coup de lumière de la tonalité blafarde, qui se trouve dans les têtes du fond des lithographies des courses de taureaux de Goya.

Il y avait aujourd’hui 80 figurants. Antoine en veut 200 à la première. Quelles physionomies, dans ce ramassis de vendeurs de cartes obscènes, de souteneurs, d’industriels de commerces suspects, à la tête à la fois canaille et intelligente. « En voilà un avec un pantalon à l’éléphant, dit Mevisto, que je ne voudrais pas rencontrer la nuit ! » Quant à Antoine, il les savourait de l’œil complaisamment, finissant par dire : « Ah ! vraiment, il faut que je demande s’il n’y a pas, parmi eux, quelques-uns qui voudraient débuter… il me semble qu’on tirerait plus d’eux, que de ceux qui ont appris à jouer. » Puis il se retourne vers un groupe d’actrices et leur dit : « Mesdames, vous savez, votre argent et tous vos bijoux dans vos poches ; vous voyez, vous avez ici cent escarpes, et votre habilleuse me semble sortie du bagne. Je ne réponds de rien. »

Vendredi 15 mars. — Dire qu’on en est réduit aujourd’hui, avec cet imbécile de public de première, à substituer dans l’acte de Verdun, le mot passeport au mot passe, qui est le vrai mot militaire, et je ne suis pas bien sûr, diable m’emporte, qu’au premier acte, l’envoi à Sa Majesté des faucons par le procureur de l’ordre de Malte ne sera pas égayé par un intelligent gandin.

Dimanche 17 mars. — Répétition aux Menus-Plaisirs, tout l’après-midi jusqu’à des heures indues. Mevisto et Barny enroués, presque complètement aphones, Mlle de Neuilly jouissant d’une entorse, Antoine, qui a décidément pris le rôle de Boussanel, ne l’ayant pas encore une fois répété, ce rôle d’un bout à l’autre, et me laissant dans l’incertitude comment il sera joué. Par là-dessus, ledit Antoine est de très mauvaise humeur, et maltraite de paroles tout le monde, et même un peu moi-même, à propos d’une marche de Barny, appuyée sur une béquille, marche qui la force à scander par des temps ce qu’elle dit. Et tout le monde, nerveux, tourné à la dispute, à la bataille, l’homme de l’électricité voulant se battre avec un figurant, et le comte de Valjuzon exaspéré de se trouver mal habillé, et menaçant de quitter le rôle. Et ceux qui ne sont pas prêts à se prendre aux cheveux, jouant comme endormis, comme sous l’influence d’une boisson opiacée. Au milieu de ce désarroi, la petite Varly venant me souffler de ses jolies lèvres dans l’oreille : « Ah ! que je vous plains, Monsieur, d’être interprété comme ça ! »

Puis cette foule de voyous, magnifiquement effrayants sous leurs blouses, dans le moderne de leurs vêtements, en leurs travestissements de pêcheurs de Masaniello, ayant perdu tout caractère, ayant l’air d’une mascarade historique de chienlits de la Révolution. Ah ! si la Providence ne s’en mêle pas, ce sera grotesque la première.

Lundi 18 mars. — Profond découragement avec un fonds de jemenfoutisme, et une attente un peu ironique de ce qui va arriver.

Oui, j’en ai plein le dos du théâtre, et de la fièvre des répétitions et des représentations, et j’aspire à mercredi, où je serai tout entier, au retournement de mon jardin, et à la fabrication de cet amusant livre de pêche à la ligne, dans les brochurettes de la bibliothèque de l’Opéra, qui s’appellera : LA GUIMARD.

Je trouve à cinq heures Daudet plongé dans le MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE, et il m’en raconte le commencement, comme dans une hallucination blagueuse. C’est l’Empereur en contact avec une famille de gens gras à lard, d’une famille Durham, et qui n’a jamais entendu parler de lui, et ne s’intéresse qu’au héros et à l’héroïne d’un roman de Mme Cottin, arrivé par hasard dans cette île perdue, et à propos duquel, jeunes et vieux assassinent de questions l’Empereur, qui exaspéré, à une question du gros oncle demandant ce qu’est devenue l’héroïne, lui jette durement : « Elle est morte ! » et alors voit couler, à cette nouvelle, sur le facies de cet Anglais, ressemblant à un derrière, voit couler de grosses larmes.

Cela est conté avec les suspensions d’une respiration difficile, des yeux par moment un peu fixes, au milieu du grossissement d’une ironie gasconne.

Une surprise, ce soir, à la répétition générale. La pièce marche. Antoine est très bien dans Boussanel, et tout à fait supérieur dans l’acte de Fontaine près Lyon. Ah ! certes, ce n’est pas la composition de la Comédie-Française, et ce n’est pas, comme nous l’avions espéré dans le temps jadis, Dressant jouant le comte de Valjuzon, Delaunay jouant Perrin… mais telle que la pièce est jouée, elle a l’air de mordre les nerfs du public.

Mardi 19 mars. — La toile se lève. Je suis dans une logette sur le théâtre, où une chaise a peine à tenir entre les murs de planches blanchies par une peinture à la colle, et j’ai devant les yeux un emmêlement de tuyaux de caoutchouc, au travers desquels j’aperçois l’avant-scène de gauche, et au-dessous cinq ou six têtes de la première banquette de l’orchestre. Je suis là dedans avec le sentiment d’un cœur non douloureux, mais plus gros qu’ailleurs.

Les mots spirituels du premier acte tombent dans un silence de glace, et Antoine me jette : « Nous avons une salle sur la réserve, toute disposée à empoigner n’importe quoi, une phrase quelconque, une perruque d’actrice, une culotte d’acteur ! »

Cette froideur s’accentue au second acte, dans la scène pathétique des deux femmes, pendant l’attaque des Tuileries, et finit sur un maigre claquement de mains.

Des amis viennent me voir et s’exclament : « Oh cette salle, on ne peut s’en faire une idée ! » Et je sens les acteurs nerveux, et j’ai peur qu’Antoine ne joue pas si bien qu’hier. Hennique très indigné s’en retourne, en criant dans les corridors : « Voilà ce que c’est que d’écrire en français ! »

La pièce se relève, est très applaudie au troisième acte.

Au fond, chez moi, une inquiétude de ce relèvement de la pièce, et une crainte de réaction au quatrième acte, de la part de cette salle, qui veut la chute de la pièce, et va sans doute chercher à l’égayer, ne pouvant la siffler. Ça ne manque pas. On rit à des phrases comme celle-ci : « Vous n’êtes pas Suisse », ou à des phrases comme celle-là : « Il parlait… il parlait comme jamais je n’ai entendu parler un homme ! » Ah ! le bel article à faire sur la lourde bêtise et l’ignorance des jeunes blagueurs de première. Et chez ces gens pas deux sous d’intelligence : ce qu’il y avait à blaguer dans cet acte, à blaguer avec intelligence, c’était la résurrection de Perrin, et ils ne l’ont pas fait…

Enfin arrive le cinquième acte, qu’on joue au milieu de l’égayement, amené par la figure de Pierrot, que s’est faite un détenu. Mais le dramatique de l’acte prend à la fin des gens. Et le baisser du rideau, après l’annonce du nom des deux auteurs, a lieu dans les applaudissements.

Zola, un moment, vient chaleureusement me féliciter d’avoir la salle que j’ai, me congratuler de n’être pas reconnu, d’être contesté, d’être échigné ; cela prouve que je suis jeune, que je suis encore un lutteur, que… que… que…

— Ah ! que vous êtes détesté, haï, — c’est Rosny qui succède à Zola, — cela dépasse l’imagination, il fallait entendre ce qu’il y avait de fureur contre vous dans les corridors, et ce n’est point encore tant le lettré que l’homme, qui est abominé !

— Oui, oui, je le sais, mon éloignement du bas monde des lettres, mes attaques contre la société juive, aujourd’hui régnante, mon dédain, mes mépris pour le ramassis interlope d’hommes et de femmes dont se compose une première, l’honorabilité même de ma vie… Tout cela fait qu’on me déteste, vous ne m’apprenez rien !

Et quelques instants après me promenant, à la sortie du théâtre avec Paul Alexis, il me dit :

— C’est extraordinaire… J’avais derrière moi, dans une baignoire une femme, une femme bien, une habituée du Théâtre-Libre, qui vient accompagnée, je crois, d’un vieux mari. Eh bien, elle s’est écriée avec un soupir douloureux : « Ah ! que je plains les acteurs de jouer une telle pièce ! » Et, Dieu sait, ajoute Alexis, ce que sont vos acteurs, sauf Antoine.

— C’est clair, si la pièce avait été écrite par Dennery, cette femme se serait écriée : « Ah ! qu’ils sont donc heureux les acteurs qui jouent dans un pareil chef-d’œuvre. »

Je rentre, et trouve mes deux femmes sous l’émotion du récit qui vient de leur être fait d’un assassinat, commis la veille dans la villa.

Là-dessus la petite va se coucher, promenant sa lumière par la maison, et je mange un gâteau, en buvant un verre d’eau rougie, quand Pélagie me dit :

— Entendez-vous des pas, comme glissés sous la fenêtre ?

— C’est vrai… Donnez-moi la canne à épée qui est là, et ouvrez tout doucement la porte.

Pélagie entre-bâille la porte, et aperçoit trois horribles chenapans… dont l’un lui crie aussitôt : « N’ayez pas peur, Madame ! » C’étaient trois agents de la sûreté, déguisés en grinches, qui intrigués par ces promenades de lumière dans la maison, à cette heure indue, avaient cru à une intrusion de voleurs chez moi.

Mercredi 20 mars. — Une presse moins exécrable que je ne l’attendais ; toutefois une allusion perfide de Vitu, dans le Figaro, au sujet de la retraite de la princesse, qui souffrante, a quitté le théâtre avant la fin.

Ce soir, Dieulafoy contait, que dans une salle de l’hospice Necker, les malades se plaignaient de vols journaliers, qu’une surveillance avait été exercée sur les infirmiers et les filles de service, et qu’on n’avait pas découvert le voleur. A ce moment était placé dans la salle, un sergent de ville, malade d’une fluxion de poitrine, mourant, presque agonisant. À quelques jours de là, un matin, à la visite, il disait à Dieulafoy : « Moi, je connais le voleur ! » L’homme de la police avait fait son métier en pleines affres de la mort. Et le voleur était un aveugle, traité dans cette salle pour albuminurie.

Jeudi 21 mars. — Une vraie terreur dans Auteuil à propos du garçon jardinier assassiné. Des gens qui déménagent, des maisons où l’on prend des gardiens pour la nuit. Pas si exagérée, la lettre que j’avais écrite, il y a quelques mois, au Figaro, et où je demandais qu’en ce pays, — le pays qui paye le plus d’impôts de toute la terre, — l’existence et le foyer du citoyen, fussent un peu mieux défendus des assassins et des voleurs.

Un article incroyable est celui paru dans le Petit Journal, et qui demande la suppression de la commission de censure, sur ce qu’elle a laissé passer une pièce, qui est la glorification de la capitulation de Verdun. Vous l’entendez, la glorification de la capitulation de Verdun ! Je fais un appel à toute personne de bonne foi, lui demandant si ce n’est pas absolument le contraire. Et savez-vous d’où vient cette accusation, elle vient de ce que, hier, des gens de la Ligue des patriotes ont applaudi cette phrase de la chanoinesse, dans l’acte du siège de Verdun : Plus de cette Assemblée de Paris, et le balai à ce ramas de robins, d’avocats, de marchands de paroles. Oui, oui, à bas l’Assemblée ! à bas l’Assemblée !

Vendredi 22 mars. — Un affreux détail sur le pauvre garçon jardinier assassiné, c’est un double sillon, creusé par les larmes, le long des deux ailes du nez. Le pauvre diable aurait été tué dans toute la peur d’un faux sommeil, mal joué.

Samedi 23 mars. — C’est dur d’aller ce soir au théâtre, où on m’interrompt brutalement demain ; mais je veux remercier Antoine, je veux remercier ces pauvres diables d’acteurs, pour qu’ils ne puissent pas croire, un moment, que je leur attribue mon insuccès.

Je tombe dans la fin du second acte, et trouve le jeune Montégut, à l’effet d’imiter la fusillade, tirant des coups de revolver dans le corridor derrière le théâtre, tandis qu’un gros homme à tête de manant du moyen âge, tire, lui, des coups de canon d’une grosse caisse, et que dans le foyer des acteurs, deux figurants tapent sur deux cloches, pour simuler le tocsin. Un moment Montégut a tiré tant de coups de revolver qu’on ne peut plus respirer. C’est vraiment être en pleine cuisine de la chose.

Antoine ne me paraît pas trop moralement déconfit de notre four. Il me dit que s’il avait été le maître, il aurait tenu plus longtemps, et ajoute aimablement que la pièce n’avait pas été peut-être jouée, comme elle aurait dû l’être. À cela je lui réponds que la pièce aurait été miraculeusement jouée, que ça aurait été la même chose, qu’il y a eu une combinaison, un amalgame de l’hostilité contre lui, de l’hostilité contre moi, qu’il n’y avait rien à faire, que la pièce est peut-être relevable ailleurs, ne l’est pas aux Menus-Plaisirs.

Le bruit court que Claretie est dans la salle, et sur cette annonce, tout le monde de déployer ses talents pour se faire engager aux Français ; Antoine, lui-même, moitié pour Claretie, moitié pour moi, est superbe dans le quatrième acte.

Dimanche 24 mars. — Je ne sais dans quel journal, je lisais que ma vie se passait au milieu d’une société d’admiration. Elle est restreinte cette société, car personne en littérature n’a été attaqué, insulté, injurié comme moi, — et si peu soutenu par ma société. Et cette société d’admiration, je la cherchais à la première de GERMINIE LACERTEUX, où la salle ne voulait pas laisser prononcer mon nom, à la première de la PATRIE EN DANGER, cette reconstitution d’une époque historique, je puis l’affirmer, comme il n’y en a aucune dans une pièce française, et que la salle, par ses mépris, ses égayements, l’affectation de son ennui, déclarait inférieure à tout. Et dans ma pensée, je rapprochais ces deux premières, de l’avis de tout le monde exceptionnelles et particulières aux Goncourt, de la première d’HENRIETTE MARÉCHAL, où on aurait voulu nous déchirer mon frère et moi.

Les gens de mon Grenier, dans mon désastre, se sont montrés gentils, affectueux. Ils ont eu l’idée de me donner un dîner, de m’entourer un peu de la chaleur de leur affection, et ça m’a été une jouissance de cœur, de savoir que c’était Geffroy qui avait eu cette idée.

Lundi 25 mars. — Tristesse, en pensant que ma carrière littéraire est finie — et que ma dernière cartouche a raté — et cependant la PATRIE EN DANGER est une œuvre, qui méritait mieux qu’une chute au Théâtre-Libre.

Mardi 26 mars. — Ce soir, Daudet se plaignait, que la critique de Rosny, dans la Revue Indépendante, nous enfermât dans une prison, où de temps en temps, il était permis de nous passer quelque chose par les barreaux.

Il se moquait de ces formules, nous parquant dans un compartiment, avec sur la porte un écriteau du Jardin des Plantes, spécifiant notre espèce, quand il y a des naturalistes, comme Flaubert, qui font la TENTATION DE SAINT ANTOINE, et des naturalistes du nom de Goncourt qui font MADAME GERVAISAIS, — roman qui, s’il n’avait pas sur la couverture le nom des auteurs, pourrait passer pour le plus spiritualiste des romans modernes.

Et je disais à Daudet : Oui, peut-être le mouvement littéraire, baptisé naturalisme est à sa fin, il a à peu près ses cinquante ans d’existence, et c’est la durée d’un mouvement littéraire en ces temps, et il fera sans nul doute place à un mouvement autre ; mais il faut pour cela, des hommes à idées, des trouveurs de nouvelles formules, et je déclare que dans ce moment-ci, je connais d’habiles ouvriers en style, des vrais maîtres en procédés de toutes les écritures, mais pas du tout d’ouvriers-inventeurs pour le mouvement devant arriver.

Jeudi 28 mars. — Daudet nous confesse qu’en 1875, en présence de ses pauvres gains littéraires, il a été au moment d’entrer, par la protection de son frère, dans un bureau ou une bibliothèque, et d’échanger contre un traitement de 3000, les 120 000 qu’il gagne maintenant.

Puis, je ne sais par quel chemin, sa parole va à ses livres, et il déclare qu’il n’y a qu’une chose qui blesse son amour-propre, c’est que dans son Tartarin, on n’a vu qu’une fantaisie comique, et qu’on n’a pas reconnu que c’était une sérieuse personnification du Midi, une figure de don Quichotte plus épais.

— Oui, lui dis-je, un don Quichotte mâtiné de Sancho Pança.

— C’est ça… Hein, est-ce bien un Tartarin que ce Numa Gilly… qui voulait tout tuer, tout avaler, et qui devant les duels, les procès, que sa brochure lui amène, se met à pleurer.

Lundi 1er avril. — C’est incontestable, et il faut bien que je me l’avoue, à la reprise d’HENRIETTE MARÉCHAL, j’avais toute la jeunesse avec moi, je l’ai bien encore, mais pas tout entière.

Les décadents, quoiqu’ils descendent un peu de mon style, se sont tournés contre moi. Puis, il y a dans la présente jeunesse, ce côté curieux qui la différencie des jeunesses des autres époques ; elle ne veut pas reconnaître de pères, de générateurs, et se considère, dès l’âge de vingt ans, et dans le balbutiement du talent, comme les trouveurs de tout. C’est une jeunesse à l’image de la République, elle raye le passé.

Mardi 2 avril. — Causerie avec Daudet sur la femme française, que Molière dit dans une préface plus intellectuelle que sensuelle. Et là-dessus Daudet s’élève contre la fausseté des femmes, représentées par le roman français contemporain, comme des possédées d’éréthisme, s’élève contre la fausseté des femmes françaises décrites par le romantisme, ces femmes rugissantes, ces femmes affolées par des passions tropicales, — et nous disons qu’il y aurait un intelligent et spirituel article à faire, pour remettre la femme française de la littérature, au point réel.

Jeudi 4 avril. — J’ai toujours un plaisir, où il y a un peu d’émotion, à la réception des premières épreuves d’un livre. C’est bien celle que j’éprouve, en tirant de ma boîte à lettres, les placards de la CLAIRON, imprimés par l’Écho de Paris.

Après dîner chez Daudet, on cause surnaturel. Mme Daudet et son grand fils Léon ont des tendances à y croire ; Daudet et moi sommes tout à fait des incroyants. Une grosse discussion, dans laquelle je jette : « Non, je ne crois pas au surnaturalisme entre les vivants et les morts, hélas ! mais je crois au surnaturalisme entre les vivants… L’amour par exemple, qui fait, à première vue de deux êtres qui ne se connaissent pas, des amoureux ; ce coup de foudre, qui en une seconde, affole deux êtres l’un de l’autre… voilà du surnaturel bien certain, bien positif. »

Samedi 6 avril. — Je retrouve cette note donnée par Hayashi : « Shitei Samba, romancier et critique japonais (1800) ayant une certaine parenté avec la forme du JOURNAL DES GONCOURT.

Lundi 8 avril. — Je voudrais faire un livre — pas un roman — où je pourrais cracher de haut sur mon siècle, un livre ayant pour titre : LES MENSONGES DE MON TEMPS.

Mardi 9 avril. — Tout le bénéfice, qu’a tiré jusqu’à présent la France de la présidence de la République : ç’a été l’encouragement des assassins, par les grâces miséricordieuses que leur a accordées le président Grévy.

Mercredi 10 avril. — Les anémones, avec leurs pétales lâches mous, affaissés, et avec leurs douces couleurs aux tons passés, mauve, lilas, rose turc, me semblent de vraies fleurs d’odalisques. Elles m’apparaissent aussi ces fleurs, en le coloris de leurs nuances délavées autour de l’aigrette noire de leur calice, comme ayant la tendresse surnaturelle de couleurs, entrevues dans un rêve.

Vendredi 12 avril. — Ce soir, je brûle les cheveux blancs de ma mère, des cheveux blonds de ma petite sœur Lili, des cheveux d’un blond d’ange… Oui, il faut songer à la profanation qui attend les reliques de cœur, laissées derrière eux par les célibataires.

Mardi 16 avril. — Des pagodes, des minarets, des moucharabys, tout un faux Orient en carton. Pas un monument rappelant notre architecture française. On sent que cette exposition va être l’exposition du rastaquouérisme. Du reste à Paris, dans le Paris d’aujourd’hui, oui, le Parisien, la Parisienne, ça commence à devenir un être rare, dans cette société sémitique, ou auvergnate, ou marseillaise, par suite de la conquête de Paris, par la juiverie et le Midi. Au fond Paris n’est plus Paris, c’est une sorte de ville libre, où tous les voleurs de la terre qui ont fait leur fortune dans les affaires, viennent mal manger, et coucher contre de la chair qui se dit parisienne.

Ce soir, dîner offert chez Marguery, par les amis du Grenier et autres lieux, à l’auteur de GERMINIE LACERTEUX et de la PATRIE EN DANGER. Ce dîner est le prétexte à l’ouverture, chez le restaurateur, d’une salle recouverte d’une tenture, comme enduite d’un strass aveuglant, et aux sculptures moyenageuses, dans le genre du moyen âge, que les Fragonard fils, sous la Restauration, mettaient à l’illustration des Clotilde de Surville : une terrible décoration qui aurait coûté cent mille francs, et qui, toute la soirée, sert de thème aux horripilations artistiques de Huysmans.

À ce dîner on est trente-cinq, trente-cinq goncourtistes me montrant une franche sympathie.

J’ai à ma gauche Rops, le causeur coloré, à la phrase fouettée, et qui m’entretient tout à la fois du dramatique de la campagne de 1870, et de sa folie amoureuse pour les rosiers de son jardin de Corbeil. En un croquis parlé de peintre, il me silhouette un de Moltke, faisant la campagne de France en pantoufles. Puis il m’introduit, au crépuscule, dans une chaumière, où au moment de prendre une pomme de terre dans un pot de fonte sur le feu, il est soudain arrêté par la vue d’une femme couchée à terre sur la figure, et les cheveux répandus ainsi qu’une queue de cheval dans une mare de sang, et comme il sort dans la cour, il se trouve en face d’un homme appuyé debout sur une herse, en train de mourir, avec un restant de vie dans les yeux, épouvantant. Un spectacle qui l’a rempli d’une terreur nerveuse comme il n’en a jamais éprouvé, et au milieu de laquelle, il s’est trouvé dans l’obligation d’appeler un camarade, pour prendre la femme et la transporter dans la voiture d’ambulance.

Au milieu de ce récit, soudain Rosny qui est à ma droite, se lève, et me porte un toast d’une amicalité très charmante, où il malmène, presque avec des gros mots, les éreinteurs de mes deux pièces, et cela est dit par l’auteur du BILATÉRAL, d’une voix tendrement émotionnée.

Au fond un repas vraiment affectueux dans lequel Antoine m’apprend que la municipalité de Reims lui demande de venir jouer la PATRIE EN DANGER, le 14 juillet, et qu’il veut ouvrir la saison prochaine avec les FRÈRES ZEMGANNO.

Là-dessus une tournée au café Riche, et l’on se quitte avec des tendresses, à une heure du matin.

Jeudi 18 avril. — Pillaut, le musicien, racontait que pour l’exposition du Conservatoire qu’il faisait, il avait été dans un village de l’Oise, dont j’ai oublié le nom, et où l’on faisait des instruments de musique en bois, depuis près de trois cents ans : un village où il n’y a pas de ferme, où les paysans ne sèment, ni ne labourent, ni ne fauchent, et où tous, le cul sur une selle, travaillent à des clarinettes, qui se composent d’une trentaine de pièces. Ne vous apparaît-elle pas comme une localité digne d’être décrite par Hoffmann, cette localité fantastique ?

Vendredi 19 avril. — Je voulais travailler aujourd’hui, mais les roulades des oiseaux, la nage folle des poissons sortant de leur léthargie de l’hiver, le bruissement des insectes, l’étoilement du gazon par les blanches marguerites, le vernissage des jacinthes, et des anémones par le soleil, le bleu tendre du ciel, la joie de l’air d’un premier jour de printemps… m’ont fait paresseux et habitant de mon jardin, toute la journée.

Dimanche 21 avril. — Je crois décidément que la vie intellectuelle, que le ferraillement journalier de votre intelligence à l’encontre d’autres intelligences, je crois que cela combat et retarde la vieillesse. Je fais cette remarque, en me comparant aux bourgeois de mon âge que je connais. Bien certainement, ils sont plus vieux que moi.

Lundi 22 avril. — J’en suis là maintenant : c’est qu’un livre, comme le second volume de la CORRESPONDANCE DE FLAUBERT m’amuse plus à lire, qu’un roman, qu’un livre d’imagination.

Mardi 23 avril. — Ah ! c’est un plaisir de trouver dans ce volume de Flaubert, ces colères, ces indignations qui se disent, qui se crient, qui se gueulent, selon son expression, dans la conversation, mais qui n’arrivent presque jamais au public par l’impression.

Dimanche 28 avril. — Aujourd’hui, Daudet nous amuse des romans hyperboliques de Barbey d’Aurevilly, sur sa généalogie et sa noble enfance, le mettant en scène en compagnie de l’abbé chargé de son éducation, et auquel il criait avant de faire des armes avec lui : « Allons, l’abbé, retrousse ta soutane ! » Puis c’est la leçon d’équitation, où un louis était placé par le père sur la selle, que le jeune d’Aurevilly devait franchir sans le faire tomber, et le louis était à lui. Mais il était si alerte, qu’on était obligé de renoncer à cet exercice, parce que, disait-il, avec sa voix à la Frédérick-Lemaître, il aurait ruiné son père.

Le malheur de tous ces racontars, était qu’il n’y avait au logis du père Barbey, ni abbé, ni cheval, ni selle, ni le louis même. Un jour dans une griserie de champagne, Barbey avouait que, dans toute sa vie, il n’avait pu tirer de son père que quarante francs, et encore avec quel effort, quelle peine !

Mercredi 1er mai. — Grande causerie sur Balzac avec M. de Lovenjoul, chez la princesse.

En ce siècle de respect et de conservation de l’autographe, le balayage, la jetée aux ordures des manuscrits, des lettres de Balzac, a été encore plus étonnante, plus renversante, plus incroyable, que le récit courant qu’on en fait. Balzac mort, les créanciers se précipitaient dans la maison, mettaient à la porte par les épaules la femme, se ruaient contre les meubles, dont ils jetaient par terre tout le contenu, tout le papier écrit, qui dans une vente savante, aurait pu faire, dit M. de Lovenjoul, 100 000 francs. Et cela se donnait, cela se ramassait dans la rue, par qui voulait.

C’est ainsi, que M. de Lovenjoul a découvert dans l’échoppe du savetier qui demeurait en face, la première lettre de Balzac à Mme Hanska, ou du moins la première page de cette lettre, et que le savetier était, au moment où il entrait, en train de rouler pour allumer sa pipe. Et le savetier intéressé par lui, à la retrouvaille de tout ce qui avait été jeté dans la rue, lui faisait mettre la main sur deux ou trois cents lettres, sur des ébauches d’études, sur des commencements de romans tout prêts à devenir des cornets, des sacs, des enveloppes de deux sous de beurre, chez les boutiquiers des environs, et en dernier lieu chez une cuisinière, qui mettait plusieurs années à se décider à lui vendre un gros paquet de lettres. Et la chasse était amusante, parce que dans l’éparpillement de la correspondance, il retrouvait dans une boutique la fin d’une lettre, dont il avait découvert le commencement dans la boutique d’à côté, et il éprouvait une vraie joie, un jour, de réempoigner chez un épicier éloigné, le milieu de la lettre que le savetier était en train de chiffonner.

M. de Lovenjoul parle avec enthousiasme de cette correspondance, qui jointe à d’autres, qu’il avait déjà, est l’histoire intime de la vie de Balzac, regrettant de ne pouvoir encore la publier, parce que Balzac était de sa nature un gobeur, et que les gens qui, à la première entrevue, lui paraissaient des anges, à la seconde ou à la troisième, devenaient pis que des diables, en sorte qu’il est terrible pour ses contemporains.

Elle est aussi peu publiable, sa correspondance, par des allusions à des privautés amoureuses, se passant entre lui et l’objet de son amour, car Balzac, comme on le croit généralement n’avait rien d’un ascète, n’était point un chaste. Et à propos de cet amour M. de Lovenjoul me conte un curieux épisode de cette liaison : l’histoire d’une lettre d’amour écrite par Balzac, que sa maîtresse avait laissée traîner, et que le mari encore vivant avait surprise. Là-dessus Balzac prévenu par la femme, écrit au mari une lettre curieuse, une lettre d’une ingénieuse invention, dans laquelle il dit à M. Hanski, que sa femme l’avait mis au défi de lui adresser une lettre passionnée, dans le genre de celle adressée à Mme X*** dans je ne sais quel roman, et que c’est un pari.

Quant au mariage avec l’écrivain, auquel tout d’abord la grande dame russe n’était pas disposée, ce mariage avait été commandé par une grossesse de Mme Hanska, qui aurait fait à trois mois une fausse couche, et à la suite de cette fausse couche, il y eut chez la femme de nouvelles hésitations, que Balzac avait eu toutes les peines du monde à surmonter.

Dimanche 5 mai. — Ils sont bons, les jeunes ! Ils sont tout à la bataille des mots, et ne se doutent guère qu’à l’heure présente, il s’agit de bien autre chose : il s’agit d’un renouvellement complet de la forme pour les œuvres d’imagination ; d’une forme autre que le roman, qui est une forme vieille, poncive, éculée.

Lundi 6 mai. — Je pensais, pendant que tonnait le canon célébrant l’anniversaire de 1789, je pensais au bel article à faire sur la grandeur qu’aurait la France actuelle, — une France aux frontières du Rhin — s’il n’y avait eu ni la révolution de 89, ni les victoires de Napoléon Ier, ni la politique révolutionnaire de Napoléon III. Eh ! mon Dieu, la France serait peut-être sous le règne d’un Bourbon imbécile, d’un descendant d’une vieille race monarchique complètement usée, mais ce gouvernement serait-il si différent de celui d’un Carnot, choisi de l’aveu de tous, pour le néant de sa personnalité.

Retour à pied à Auteuil à travers la foule.

Un ciel mauve, où les lueurs des illuminations mettent, comme le reflet d’un immense incendie, — le bruissement de pas faisant l’effet de l’écoulement de grandes eaux ; — une foule toute noire, de ce noir un peu papier brûlé, un peu roux, qui est le caractère des foules modernes, — une espèce d’ivresse sur la figure des femmes, dont beaucoup font queue à la porte des water-closet, la vessie émotionnée ; — la place de la Concorde, une apothéose de lumière blanche, au milieu de laquelle l’obélisque apparaît avec la couleur rosée d’un sorbet au Champagne ; — la tour Eiffel faisant l’effet d’un phare, laissé sur la terre par une génération disparue, — une génération de dix coudées.

Mardi 7 mai. — Premier symptôme de l’Exposition : une odeur de musc insupportable se dégageant de la foule qui vague, une odeur de musc insupportable dans un café du boulevard, où il n’y a que des hommes.

Lundi 13 mai. — LES IDÉES RÉVOLUTIONNAIRES D’UN CONSERVATEUR. Voici le titre du livre que j’ai trouvé à faire, si je devenais aveugle : une crainte qui me hante. Et ce serait une série de chapitres sur Dieu, sur le gouvernement, sur le cerveau, etc., etc.

Mardi 14 mai. — Oh ! si un homme, comme moi, pouvait rencontrer un Japonais intelligent, me donnant quelques savoureux renseignements, traduisant, par-ci, par-là, quelques lignes des livres à figures, et surtout me criant : Gare ! quand je ferais fausse route, quel livre j’écrirais sur les quatre ou cinq artistes de l’Empire du Lever du Soleil, de la fin du XVIIIe siècle et du commencement du XIXe — non un livre documentaire, comme je l’ai fait pour les peintres français du siècle dernier, — mais un livre hypothétique, où il y aurait des envolements de poète, et peut-être de la lucidité de somnambule.

Mercredi 15 mai. — Deux sœurs, deux enfants, — c’est l’expression de la lettre — avaient demandé, ces jours-ci, à voir l’auteur des FRÈRES ZEMGANNO. Elles sont venues aujourd’hui, ces deux fillettes d’une famille de la petite bourgeoisie, vêtues de robes en laine noire, et les mains dans des gants de soie, au bout des doigts usés. À la fin de la visite, la plus brave m’a demandé dans quel cimetière était enterré mon frère. J’ai été profondément ému par cette touchante prise de congé ! C’est curieux, si je suis bien nié, bien haï, bien insulté, j’ai des enthousiastes, et surtout chez des femmes du peuple, en ce temps où il n’y a plus de religion, et où je me sens, dans leur imagination, occuper la place d’un prêtre, d’un vieil être auquel va un respect religieux un peu tendre.

Jeudi 16 mai. — Ce soir Léon Daudet conte un rêve assez original qu’il a fait ces jours-ci. Charcot lui apportait des pensées de Pascal, et en même temps lui faisait voir dans le cerveau du grand homme qu’il avait avec lui, les cellules qu’avaient habitées ces pensées, absolument vides, et ressemblant à des alvéoles d’une ruche desséchée.

Il m’étonne ce sacré grand gamin, par ce mélange chez lui de fumisteries inférieures, de batailles avec les cochers de fiacre, et en même temps par sa fréquentation intellectuelle des hauts penseurs, et ses originales rédactions sur la vie médicale.

Et sur ce rêve, la conversation monte, et je dis qu’il serait du plus haut intérêt que l’ascendance de tout homme de lettres fût étudiée par un curieux et un intelligent jusque dans les générations les plus lointaines, et que l’on verrait le talent venant du croisement de races étrangères ou de carrières suivies par la famille ; et qu’on découvrirait dans un homme, comme Flaubert, des violences littéraires, provenant d’un Natchez, et que peut-être chez moi, la famille toute militaire dont je sors, m’a fait le batailleur de lettres que je suis.

Samedi 18 mai. — Les architectures exotiques de cette Exposition en tuent un peu la réalité ; il semble qu’on processionne dans les praticables d’une pièce orientale. Puis, au fond c’est trop grand, trop immense, et il y a trop de choses, et l’attention, comme diffuse, ne s’attache à rien. Le vrai format d’une exposition était le format de l’exposition de 1878.

Avec Manet, dont les procédés sont empruntés à Goya, avec Manet et les peintres à sa suite, est morte la peinture à l’huile, c’est-à-dire la peinture à la jolie transparence ambrée et cristallisée, dont la femme au chapeau de paille de Rubens est le type. C’est maintenant de la peinture opaque, de la peinture mate, de la peinture plâtreuse, de la peinture ayant tous les caractères de la peinture à la colle. Et aujourd’hui tous peignent ainsi, depuis les grands jusqu’au dernier rapin de l’impressionnisme.

Lundi 20 mai. — À l’Exposition, les allants et les venants, tout un monde bêtement affairé, éreinté, affolé, la tête perdue ; c’est de l’humanité qui ressemble aux bestiaux fous, que j’ai vus, en leur course éperdue dans le Bois de Boulogne, au mois d’août 1870.

Mercredi 22 mai. — De même que les banquiers ont un choisisseur de tableaux, d’objets d’art, de même les princes devraient avoir un avertisseur, pour les éclairer sur la propreté morale des gens qui approchent d’eux.

Jeudi 23 mai. — La Parisienne, un moment, n’aimait, ne connaissait que les couleurs franches — des couleurs toujours un peu canaille pour un œil artiste. Enfin un jour, elle est passée aux couleurs que l’on appelle fausses, mais aux couleurs fausses fabriquées par l’Orient, à l’adorable rose turc, au délicieux mauve japonais, etc. Aujourd’hui elle a adopté les couleurs fausses, fabriquées par le Septentrion saxon, et ce sont d’épouvantables nuances que ces verts pousse de panais, ces rouges bisque d’écrevisse, ces jaunes bruns des vieux Rouen.

Vendredi 24 mai. — Quel coup les artistes sont en train de monter aux bourgeois avec les danseuses javanaises ? Cette danse n’a rien de gracieux, de voluptueux, de sensuel, elle consiste tout entière dans des désarticulations de poignets, et elle est exécutée par des femmes dont la peau semble de la flanelle pour les rhumatismes et qui sont grasses d’une vilaine graisse de rats nourris d’anguilles d’égouts.

Dimanche 26 mai. — Une classe curieuse que les tout derniers éditeurs de l’heure actuelle, des éditeurs qui sont des commerçants, ayant fait leur fortune dans des industries ou des négoces inférieurs, et qui, sans aucune connaissance de la partie, croient se relever de leur passé, et anoblir leur avenir par le débit de productions de l’intelligence.

Mercredi 29 mai. — Le docteur Dieulafoy a, ce soir, une originale conversation sur la glande lacrymale, qui ne serait pas plus grosse qu’un pois, et qui, dans certaines circonstances, fournirait aux femmes des litres d’eau, à mouiller plusieurs mouchoirs.

Lundi 3 juin. — Oui, c’est positif : le roman, et un roman tel que FORT COMME LA MORT, à l’heure actuelle n’a plus d’intérêt pour moi. Je n’aime plus que les livres qui contiennent des morceaux de vie vraiment vraie, et sans préoccupation de dénouement, et non arrangée à l’usage du lecteur bête que demandent les grandes ventes. Non, je ne suis plus intéressé que par les dévoilements d’âme d’un être réel, et non de l’être chimérique qu’est toujours un héros de roman, par son amalgame avec la convention et le mensonge.

Mardi 4 juin. — Dîner chez Edmond Rothschild qui reçoit, ce soir, la princesse Mathilde.

L’hôtel le plus princier que j’aie encore vu à Paris. Un escalier du Louvre, où sont étagés sur les paliers des légions de domestiques à la livrée cardinalesque, et à l’aspect de respectables et pittoresques larbins du passé.

Dîner avec la duchesse de Richelieu, la duchesse de Gramont, le prince de Wagram, le jeune Pourtalès, etc., etc.

Une salle à manger ovale, aux boiseries blanches, avec une table, où montent aux grands candélabres d’argent et s’enguirlandent autour des surtouts, les plus belles orchidées de la terre. Une innovation charmante pour donner de la fraîcheur à une pièce et qui vient, m’a-t-on dit, de Russie : deux obélisques de glace sur des consoles, jouant des morceaux de cristal de roche d’un format inconnu.

Samedi 8 juin. — Par ces chaleurs orageuses, devant moi une assiette de fraises, à côté de l’assiette, dans un flacon de cristal de roche, un bouton de rose Richardson, au jaune bordé de blanc, — en haut un verre d’eau-de-vie de Martell qui m’attend, et mon lit ouvert dans ma chambre enténébrée pour une sieste au léger et vague ensommeillement, et au fond de moi un mépris indicible pour toute cette activité roulante au dehors des fiacres, des omnibus, des tapissières, des tramways, des wagons, menant des gens à l’Exposition.

Dimanche 9 juin. — Il serait intéressant qu’un littérateur intelligent fît plusieurs livres d’imagination : l’un au régime du café, l’autre au régime du thé, l’autre au régime du vin et de l’alcool, et qu’il étudiât sur lui les influences de ces excitants sur sa littérature, et qu’il en fît part au public.

Si j’étais un journaliste, voici l’article que je ferais :

Personne plus que moi, et avant tout le monde, n’a loué d’une manière plus haute le talent de Millet (citations de MANETTE SALOMON et de mon JOURNAL). Eh bien, devant l’espèce de religion qui est en train de se fonder en Amérique, il est bon de dire la vérité. Millet est le silhouetteur, et le silhouetteur de génie du paysan et de la paysanne, mais c’est un pauvre peintre, un peintre au coloris tristement glaireux. Au fond, le vrai talent de Millet est d’être un fusiniste, un dessinateur au crayon noir avec des rehauts de pastel, le dessinateur styliste de la « Batteuse de Beurre » et de tant d’autres dessins. Voici ce que les Français doivent acheter ; — quant aux tableaux, il faut les laisser aux Américains.

Lundi 10 juin. — Tout ce roulement précipité, tout cet enchevêtrement de voitures sur la voie publique vers l’Exposition : ça me semble les galères de l’activité.

Je passe au panorama de Stevens, qui m’a demandé à retoucher mon portrait, et qui, me faisant remarquer qu’il m’a représenté, dominant le groupe naturaliste, me dit : « Ça embête des gens, mais j’ai voulu vous mettre là, comme le papa ! »

À propos du portrait de Baudelaire, Stevens me raconte, qu’il l’avait vu à sa première perte de mémoire, au retour de chez un marchand, chez lequel il avait acheté quelque chose, et à qui, dans le premier moment, il n’avait pu donner son nom, et il ajouta que la désolation du pauvre diable faisait peine.

Jeudi 13 juin. — Ce soir, je retrouve Daudet, de retour de Lamalou, avec du sang sous la peau. Il revient de là-bas avec une espèce de griserie cérébrale, une furie de travail, aiguillonnée par la vue des originaux de Lamalou, me disant qu’il a eu cette année, des bonnes fortunes en ce genre, comme cela ne lui est jamais arrivé.

Samedi 15 juin. — Ce soir, je me rends au Dîner de la Banlieue, dont, à ce qu’il paraît, je suis le président honoraire, et qui a lieu aujourd’hui à l’Exposition. Octave Mirbeau, Geffroy, Frantz Jourdain, Gallimard, Toudouze, Monnet, un silencieux aux yeux d’un noir parlant.

Octave Mirbeau, de retour de Menton, dîne à côté de moi. Un causeur verveux, spirituel, doublé d’un potinier amusant. Il parle curieusement de la peur de la mort qui hante Maupassant, et qui est la cause de cette vie de locomotion perpétuelle sur terre et sur mer, pour échapper à cette pensée fixe. Et Mirbeau raconte que, dans une des descentes de Maupassant à terre, à la Spezzia, si je me rappelle bien, il apprend qu’il y a un cas de scarlatine, abandonne le déjeuner commandé à l’hôtel, et remonte dans son bateau. Il raconte encore qu’un homme de lettres, blessé par un mot écrit par Maupassant, et devant dîner avec lui, avait, pendant les jours précédant ce dîner, mis le nez dans de forts bouquins de médecine, et au dîner lui avait servi tous les cas de mort amenés par les maladies des yeux : ce qui avait fait tomber littéralement le nez de Maupassant dans son assiette.

Dimanche 16 juin. — Huysmans disait, ce matin, que l’aspect rigoleur de la population de l’Exposition, n’annonçait rien de bon ; à quoi je répondais, que je ne serais pas étonné qu’il y eût un coup de chien l’année prochaine. Et ce soir, Daudet parlant avec moi de la surexcitation amenée dans l’humanité française par l’Exposition, se rencontre avec nous dans le noir pressentiment de l’avenir.

Lundi 17 juin. — S’il est pour un collectionneur un certificat de goût infect, c’est la collection des assiettes de la Révolution. Je crois que dans la poterie de tous les peuples, depuis le commencement du monde, il n’y a jamais eu un produit si laid, si bête, si démonstrateur de l’état anti-artistique d’une société, réduite à manger dans ces assiettes la cuisine de la CUISINIÈRE RÉPUBLICAINE, qui se réduit uniquement en 1793, à l’Art d’accommoder les pommes de terre.

Jeudi 20 juin. — Aujourd’hui, le dix-neuvième anniversaire de la mort de mon frère.

Je ne sais, mais il me semble que le culte des morts s’en va, au milieu de la rigolade de l’Exposition. Montmartre, ce cimetière si fleuri, si plein de la pensée non oublieuse des survivants, prend un peu l’aspect d’un cimetière abandonné.

Vendredi 21 juin. — Déjeuner à Asnières, chez Raffaëlli, avec Geffroy, avec le ménage Gallimard, à l’effet d’ordonner et de régler l’illustration de l’édition de GERMINIE LACERTEUX, tirée à trois exemplaires.

Le logis de Raffaëlli, une petite maison bourgeoise de banlieue, sans rien de la bibeloterie ou de la faïencerie ordinaire des ateliers, mais où est posé sur un chevalet, ou accroché, çà et là, aux murs pour la vue, dans un cadre joliment doré, un paysage d’Asnières ou de Jersey, le plus souvent peint aux crayons de couleur à l’huile de Faber, un paysage qui a l’air d’un pastel fixé.

Dans ce monde des bibliophiles, dans ce monde de domestiques du vieil imprimé, c’est vraiment un révolutionnaire que ce Gallimard, qui va dépenser 5 000 francs, pour se donner, à l’instar d’un fermier général, pour se donner à lui seul, une édition de luxe moderne, et d’un livre tel que GERMINIE LACERTEUX.

Samedi 22 juin. — Mon Dieu, peut-être deux ou trois années d’aveuglement avant ma mort, ce ne serait pas mauvais cette séparation, ce divorce de ma vision avec la matière colorée, qui a été pour moi une maîtresse si captivante. Il me serait peut-être donné de composer un volume, ou plutôt une série de notes, toutes spiritualistes, toutes philosophiques, et écrites dans l’ombre de la pensée. Malheureusement, je crois déjà l’avoir dit, je ne peux pas formuler quelque chose, sans que mon écriture soit une façon de dessin, d’où sort mon talent d’écrivain.

— — — — Il y a chez moi un ennui produit par ceci : c’est que l’imagination, l’invention littéraire n’a point baissé chez moi, mais que je n’ai plus la puissance du long travail, la force physique avec laquelle on fait un volume écrit.

Dimanche 23 juin. — Beaucoup de monde chez moi. Mme Pardo Bazan, plus bien portante, plus sonore que jamais, m’apprend que décidément elle a trouvé un éditeur pour sa traduction des FRÈRES ZEMGANNO, qui sera illustrée par le plus célèbre dessinateur espagnol du moment.

Mercredi 26 juin. — Ce soir dîner chez les Charpentier, avec Cernuschi, Robin, les Ménard-Dorian, le ménage Dayot.

Le docteur Robin, qui pendant ses vacances, s’amuse à créer dans une grande propriété qu’il possède à Dijon, des fraises monstres et des melons noirs, parle d’une vigne possédée par un de ses voisins, vigne appelée : Le clos du Chapitre, et où l’on exploitait encore une mine de fer au milieu du XVe siècle. Or, le raisin de cette vigne renferme naturellement du fer, et le vin contient les qualités fortifiantes du vin où l’on en introduit, mais sans les inconvénients de ce dernier, par l’assimilation du fer dans une première vie végétative. Malheureusement ce fameux clos du Chapitre ne produit que quatre ou cinq pièces de vin.

Cernuschi, qui avait été aujourd’hui à l’exposition de Barye, me parle avec un certain mépris des sculptures du grand sculpteur, surtout au point de vue de la matière, comparée à la matière des bronzes chinois.

Jeudi 27 juin. — Ah ! cette critique d’Hennequin, comme elle n’est pas faite pour un cerveau français, et comme le mot de mon frère, sur Feuillet : Feuillet, le Musset des Familles, m’en apprend plus sur le talent du romancier de l’Impératrice, que quarante-cinq pages de critique scientifico-littéraire.

Samedi 29 juin. — Aujourd’hui, un marchand m’écrit qu’il avait reçu des livres et des objets japonais, et comme je regarde, de deux yeux ennuyés, le très médiocre envoi de l’Empire du Lever du Soleil, le marchand me dit : « Connaissez-vous ça ? » et il ouvre avec une clef un tableau, dont le panneau extérieur montre une église de village dans la neige, et dont le panneau secret, peint par Courbet, pour Kalil-Bey, représente un ventre et un bas-ventre de femme. Devant cette toile que je n’avais jamais vue, je dois faire amende honorable à Courbet : ce ventre c’est beau comme la chair d’un Corrège.

Lundi 1er juillet. — Je suis triste ce soir. J’avais un hérisson, qui depuis deux ans avait fait son domicile de mon jardin, et qui, à la nuit tombante, venait, tous les soirs, manger quelques restes qu’on lui mettait devant le perron. C’était pour moi un plaisir d’entendre le bruissement de sa marche dans les bordures de lierre, puis de voir son déboulement joyeux et gaminant sur le sable des allées, sa promenade hésitante autour de moi, puis son en allée à l’assiette d’os, qu’il suçait avec le bruit d’un cure-dent dans les dents d’un gourmand asthmatique. Ces jours-ci on l’a vu couché au soleil sur le côté, au fond du jardin, puis le soir il est encore venu à la porte de la cuisine, a regardé Pélagie et sa fille, avec son œil éveillé de rat, a laissé au matin, la trace d’un petit lit, qu’il s’était fait dans les feuilles près de la maison, puis à partir de cette nuit, nous n’en avons plus eu de nouvelles.

Mardi 2 juillet. — Ce soir, dîner sur la plate-forme de la tour Eiffel, avec les Charpentier, les Hermant, les Zola, les Dayot.

La montée en ascenseur : la sensation d’un bâtiment qui prend la mer ; mais rien de vertigineux. Là-haut, la perception bien au delà de sa pensée au ras de terre, de la grandeur, de l’étendue, de l’immensité babylonienne de Paris, et sous le soleil couchant, la ville ayant des coins de bâtisses de la couleur de Rome, et parmi les grandes lignes planes de l’horizon, le sursaut de l’échancrure pittoresque dans le ciel, de la colline de Montmartre, prenant au crépuscule, l’aspect d’une grande ruine qu’on aurait illuminée.

Un dîner un peu rêveur… puis l’impression toute particulière de la descente à pied, et qui a quelque chose d’une tête qu’on piquerait dans l’infini, l’impression de la descente sur ces échelons à jour dans la nuit, avec des semblants de plongeons, çà et là, dans l’espace illimité, et où il vous semble qu’on est une fourmi, descendant le long des cordages d’un vaisseau de ligne, dont les cordages seraient de fer.

Et nous voilà dans la rue du Caire, où le soir, converge toute la curiosité libertine de Paris, dans cette rue aux âniers obscènes, aux grands Africains en leurs attitudes lascives, à cette population en chaleur ayant quelque chose de chats pissant sur la braise, — la rue du Caire, une rue qu’on pourrait appeler la rue du rut.

Alors la danse du ventre, une danse qui serait pour moi intéressante, dansée par une femme nue, et me rendrait compte du déménagement des organes féminins, du changement de quartier des choses de son ventre. Ici une remarque, que me suggèrent mes coucheries avec les femmes moresques en Afrique. C’est peu explicable cette danse, avec ce déchaînement furibond du ventre et du reste chez des femmes, qui dans le coït, ont le remuement le moins prononcé, un mouvement presque imperceptible de roulis, et que si vous leur demandez d’assaisonner d’un peu du tangage de la femme européenne, vous répondent indignées, que vous leur demandez à faire l’amour comme les chiens.

Mercredi 3 juillet. — Octave Mirbeau est venu me voir aujourd’hui. De suite sa conversation va à Rodin. C’est un enthousiasme, une chaleur de paroles, pour son exposition, pour ses deux vieilles femmes dans une grotte, ses femmes aux mamelles desséchées, qui n’ont plus de sexe, et qui s’appellent, je crois : « Sources taries. » À ce sujet, il me rappelle qu’il est, un jour, tombé sur Rodin modelant une admirable chose, d’après une femme de quatre-vingt-deux ans, une choses encore supérieure aux « Sources taries », et quelques jours après, lui demandant où sa terre en était, le sculpteur lui disait qu’il l’avait cassé ; depuis il aurait eu comme un remords de la destruction de l’œuvre louée par Mirbeau, et avait fait les deux vieilles femmes exposées.

Mirbeau a beaucoup pratiqué Rodin. Il l’a eu deux fois chez lui, pendant des séjours d’une quinzaine de jours, d’un mois. Il me dit que cet homme silencieux, devient en face de la nature, un parleur, un parleur plein d’intérêt, et un connaisseur d’un tas de choses, qu’il s’est appris tout seul, et qui vont des théogonies aux procédés de tous les métiers.

Jeudi 4 juillet. — Une lettre adressée à Pierre Gavarni, ces jours-ci :

Mon cher petit,

Une idée baroque m’a traversé la cervelle aujourd’hui. J’ai touché ces temps-ci 12 000 francs, pour droits théâtraux de GERMINIE LACERTEUX, et je me suis souvenu que l’œuvre de ton père de Maherault, avait été acheté en vente publique par Roederer, 12 000 francs. Je n’ai jamais placé d’argent, et je suis embarrassé de mes 12 000 francs devant la pénurie de l’objet d’art chinois ou japonais. Voudrais-tu me céder l’œuvre lithographique, eaux-fortes et procédés de ton père ? La collection serait gardée, tu n’en doutes pas, jusqu’à ma mort et après moi elle serait vendue d’après un catalogue très bien fait. Tu as des enfants, tu n’es pas dans les conditions égoïstes où je me trouve. Voilà, réfléchis…

Maintenant il est bien entendu que je ne cherche pas à faire une affaire, et que cette proposition vient de la religion que j’ai pour le talent de ton père, et que si tu avais envie de vendre, et que si tu trouvais 25 centimes au-dessus de mon prix, je me retirerais. Je n’ai pas besoin de te dire que je ne voudrais pas que ma proposition exerçât la moindre pression sur ta volonté.

Vendredi 5 juillet. — On l’a retrouvé, mon pauvre hérisson, à quelques pas de l’endroit, où il était venu faire ses adieux à la maison. Au petit jour, il avait voulu regagner son trou, et n’avait pu se traîner que quelques pas. C’est étonnant comme il y a chez les animaux sauvages, quand ils souffrent, une tendance à se rapprocher de l’homme.

Lundi 8 juillet. — Crise de foie. Dans la maladie, la cessation de la marche de la pensée en avant, l’arrêt dans les projets, en même temps que le désintéressement brusque, soudain, de ce qui était l’intérêt passionné de votre vie : votre travail, vos livres, vos bibelots.

Jeudi 11 juillet. — Je dîne aujourd’hui à Levallois-Perret, en tête à tête avec Mirbeau et sa gracieuse femme, dans une salle à manger aux murs de laquelle est accrochée, d’un côté, une étude peinte du mari, et de l’autre, une étude peinte de l’épouse.

Mirbeau a la gentillesse de me reconduire à Auteuil, et, en une expansion amicale, me raconte dans le fiacre, des morceaux de sa vie, pendant qu’aux lueurs passagères et fugitives, jetées par l’éclairage de la route dans la voiture, je considère cet aimable violent, dont le cou et le bas du visage ont le sang à la peau, d’un homme qui vient de se faire la barbe.

Au sortir de l’école des Jésuites de Vannes, vers ses dix-sept ans, il tombe à Paris pour faire son droit, mais n’est occupé qu’à faire la noce. Vers ce temps-là, Dugué de la Fauconnerie fonde l’Ordre, et l’appelle au journal, et il a le souvenir — lui qui vient d’écrire la notice de l’exposition de Monnet — que son premier article, fut un article lyrique sur Manet, Monnet, Cézanne, avec force injures pour les académiques : article qui lui fit retirer la critique picturale. Il passe à la critique théâtrale, mais ses éreintements sont entremêlés de tant de demandes de loges pour des femmes légères, qu’au bout de quelques mois, il avait fâché le journal avec tous les directeurs de théâtre.

Là, quatre mois de vie étrange, quatre mois à fumer de l’opium. Il a rencontré quelqu’un de retour de la Cochinchine, qui lui a dit que ce qu’a écrit Baudelaire sur la fumerie de l’opium, c’est de la pure blague, que ça procure au contraire un bien-être charmant, et l’embaucheur lui donne une pipe et une robe cochinchinoise. Et le voilà pendant quatre mois, dans sa robe à fleurs, à fumer des pipes, des pipes, des pipes, allant jusqu’à cent quatre-vingts par jour, et ne mangeant plus, ou mangeant un œuf à la coque toutes les vingt-quatre heures. Enfin il arrive à un anéantissement complet, confessant que l’opium donne une certaine hilarité au bout d’un petit nombre de pipes, mais que passé cela, la fumerie amène un vide, accompagné d’une tristesse, d’une tristesse impossible à concevoir. C’est alors que son père, auquel il avait écrit qu’il était en Italie, le découvre, le tire de sa robe et de son logement, et le promène, pas mal crevard, pendant quelques mois en Espagne.

Arrive le 15 mai. Il était rétabli. Par la protection de Saint-Paul, il est nommé sous-préfet dans l’Ariège, et il me dévoile les mensonges du suffrage universel, me contant que dans une commune, où Saint-Paul avait eu l’unanimité, quelques mois après, le candidat de Gambetta avait la même unanimité.

Mais au mois d’octobre de cette année, le sous-préfet est sur le pavé, et il se remet à faire du journalisme dans le Gaulois.

C’est alors l’époque de cette grande passion qui l’improvise boursier, un boursier s’il vous plaît, gagnant douze mille francs par mois pour la femme qu’il aime, puis bientôt la cruelle déception, qui lui fait acheter, avec l’argent de sa dernière liquidation, un bateau de pêche en Bretagne, sur lequel, il mène pendant dix-huit mois la vie d’un matelot, dans l’horreur du contact avec les gens chic.

Enfin, le retour à la vie littéraire…

Vendredi 12 juillet. — Exposition centennale. Je ne sais, si ça tient à ce jour fait pour des expositions de machines, et non pour des expositions de tableaux, mais la peinture depuis David jusqu’à Delacroix, me paraît la peinture du même peintre, une peinture bilieuse, dont le soleil est du triste jaune, qu’il y a dans les majoliques italiennes. Oui, vraiment la peinture contemporaine tient trop de place dans ce temps. Au fond il y a eu une peinture primitive italienne et allemande ; ensuite la vraie peinture qui compte quatre noms : Rembrandt, Rubens, Velasquez, le Tintoret ; et à la suite de cette école de l’ingénuité et de cette école du grand et vrai faire, encore de jolies et spirituelles palettes en France, et surtout à Venise, et après plus rien que de pauvres recommenceurs, — sauf les paysagistes du milieu de ce siècle.

Vendredi 19 juillet. — Daudet me dit, en nous promenant ce matin dans le parc de Champrosay, que j’ai manqué hier une conversation bien intéressante de Mistral : une sorte de biographie au courant de la parole.

Et joliment, Daudet s’étend sur ce paysan poétique, appartenant tout entier à ses bouts de champs, à son petit bien, à sa maison, à ses parents, à sa province, enfin à tout cela de rustique et d’ancienne France, dont il a tiré sa poésie. Il m’entretient de l’enfant, qui s’est sauvé quatre fois du collège, pour retourner à son clos, et qui, à douze ans, fabriquait deux petites charrues minuscules, les deux uniques objets d’art qui parent l’habitation de l’homme. Il me le montre, prenant goût aux études, et pouvant seulement être gardé par le collège, alors qu’il a connu les GÉORGIQUES de Virgile et les IDYLLES de Théocrite. Un type particulier, ce paysan d’une race supérieure, d’une race aristocratique, chez laquelle le travail des champs, sous le beau ciel du Midi, prend une idéalité qu’il n’a jamais eue dans le Nord.

Dans cette biographie, tout émaillée d’expressions provençales, que le raconteur de lui-même, jetait en marchant dans les allées du parc, il était question de deux mariages ; d’un mariage avec une Mistral, lui apportant des millions, et qu’il avait rompu avec une grande tristesse d’âme, en rentrant dans son domaine, sur le sentiment qu’il éprouvait de la disproportion de son avoir et de celui de sa femme, et dans la crainte que cette grande fortune ne lui fît perdre les éléments inspirateurs de sa poésie.

Quant à l’histoire du mariage qui s’est réalisé, elle est vraiment charmante. L’article de Lamartine sur MIREILLE avait amené une correspondance de Mistral avec une dame de Dijon, et un jour qu’il passait par la Bourgogne, il faisait une visite à sa correspondante. Des années, beaucoup d’années se passaient, et tous les soirs, en mangeant avec sa mère, c’étaient des phrases dans le genre de celle-ci : « Les hommes, c’est fait pour se marier… pour avoir des enfants… toi, quelle sera ta vie, quand je n’y serai plus… tu auras une bonne avec laquelle tu coucheras ? » Une nuit, après une de ces gronderies, Mistral se rappelant une toute petite fille, qui le regardait avec de beaux grands yeux, lors de la visite qu’il avait faite à la dame de Dijon, et qui était sa tante, il se demandait quel âge elle pouvait bien avoir, calculait qu’elle avait dix-neuf ans, partait pour Dijon, se rendait à la maison, où il avait fait une visite, une dizaine d’années avant, demandait en mariage la jeune fille, qui lui était accordée.

Et Daudet, se reconnaissant une certaine parenté avec Mistral, déclare qu’il était venu au monde, avec le goût de la campagne, qu’il n’avait point l’appétence de Paris, qu’il n’avait point l’ambition de devenir célèbre, qu’il avait été porté à Paris comme un duvet, et que l’ambition de la célébrité, lui était venue du milieu, dans lequel il était tombé.

En promenade, devant l’épanouissement de Daudet, devant les champs de blé, tout roux, tout dorés, tout brûlés.

— Daudet, lui dis-je, vous aimez la plaine, vous ?

— Oui, me répond-il, la verdure ne me comble pas de joie… Nous les gens du Midi, nous aimons les grillades de toutes sortes, et c’est pour nous une stupeur, quand nous arrivons à tout ce vert qui est dans le Nord.

Jeudi 25 juillet. — Aujourd’hui avec les Ménard-Dorian, Mme Lockroy, le jeune Hugo, dîne à Champrosay, M. Brachet qu’a rencontré Daudet à Lamalou, et de la conversation duquel il est revenu tout à fait toqué.

C’est en effet un causeur supérieur, par la science profonde qu’il possède de toutes les questions qu’il aborde, par le jugement original qu’il porte sur elles, par l’indépendance de son esprit à l’endroit de toutes les idées reçues, de tous les clichés acceptés, etc. Un petit homme aux yeux noirs, à la barbe grêle, au teint marbré de plaques rougeaudes, au crâne à la conformation assez semblable à celui de Drumont. Il se met à parler de la situation politique, du désarroi du moment, de l’avènement futur de Boulanger.

Il s’est trouvé avec lui à la Flèche, il a été de sa promotion, et dit que ce qui le caractérise, c’est qu’il est un étranger, un Écossais par sa mère, un homme qui ne connaît pas le ridicule, qui se promènerait dans une voiture rouge d’Old England… qu’au fond il méprise les Français. Il ajoute qu’il est menteur, menteur, qu’il a une très moyenne intelligence, mais une volonté enragée, avec le talent, un talent tout particulier de parler à la corde sensible des gens auxquels il s’adresse, et qu’il a très souvent la bonne fortune des mots qui enlèvent, enfin qu’il est un allumeur de foules.

On s’entretient ensuite de Freycinet, l’homme funeste, le ministre dont Bismarck a dit un jour : « Il m’apparaît comme le ministre d’un grand désastre. »

Samedi 27 juillet. — Un joli mot d’un petit garçon à une grande fillette, affectionnée par lui : « Je t’amoure. »

Dimanche 28 juillet. — Il fait partie vraiment des belles actions, ce sacrifice fait par une femme à la très petite fortune, Mme Dardoize, ce sacrifice de 6 000 francs qu’elle avait de côté, pour la fondation d’une ambulance au commencement de la guerre de 1870, ambulance, où, au bout de trois jours, elle était abandonnée par les illustres infirmières qui s’étaient fait inscrire, et où elle frottait le parquet, en faisant les lits de trente-deux blessés, dont aucun n’est mort.

Et les intéressantes et humaines choses dont elle a été spectatrice. Un petit Breton héroïque, inconscient de son héroïsme, blessé aux deux bras avec un morceau d’obus dans la poitrine, ne connaissant pas un mot de français, et qui, au crépuscule, se mettait à chantonner les vêpres en latin bas-breton. Et à côté de lui un voltairien enragé, auquel cette sœur de charité éclectique, un jour de Noël, mettait dans ses souliers les Contes de Voltaire, tandis qu’elle mettait un chapelet dans les souliers du Breton.

Mardi 6 août. — Déjeuner chez Drumont.

Une petite salle lumineuse, où la vue, une vue égayante, passant par-dessus la torsion des vieux arbres fruitiers, et traversant la Seine, va au coteau vert qui fait face. Là dedans de vieux bahuts, faits de pièces rapportées, sous un trumeau de Boucher, acheté chez un tapissier de Villeneuve-Saint-Georges.

À propos de la tournure conventuelle de la vieille bonne qui nous sert, il est question des domestiques, et de la servitude de nous tous, à leur égard. Et Daudet de conter, que Morny avait les entrailles assez faibles, et qu’un tour de main, dans la confection des cataplasmes l’avait assujetti à la femme de chambre d’une maîtresse, et qu’un domestique de Morny pas bête avait épousé la femme, et que, de par elle et son tour de main, il était devenu le maître absolu du Président du Conseil, obtenant tout ce qu’il voulait, en le tenant toujours sous la menace de quitter son service.

Une omelette, un gigot, des haricots se succèdent.

Une allusion fortuite au Panthéon littéraire, à Buchon qui se trouve être l’oncle de Drumont, amène la conversation sur les croisades, la prise de Constantinople, et les mépris d’Anne Comnène, cette Byzantine littéraire et artiste, à l’endroit des gros barons septentrionaux. Et de Constantinople et d’Anne Comnène et des croisades, nous sautons au Père Dulac et aux missionnaires, dont Drumont parle avec un lyrisme religieux, disant que ce sont des hommes, dont toute la virilité est passée dans leur foi. Et il conte, comme un vrai croyant qu’il est, qu’un de ces missionnaires étant mort à bord d’un petit bâtiment chinois, et son corps ne se décomposant pas, les matelots avaient dit à son compagnon : « Mais il était donc vierge ! »

On apporte une salade de tomates très réussie pour des palais blasés, quand Daudet, qui est muet depuis quelques instants, pris de douleurs intolérables d’estomac, demande à aller se jeter, une minute, sur un divan dans la chambre de Drumont.

Cette sortie jette un froid parmi nous deux, restés à table. Il y a un silence, au bout duquel Drumont jette cette phrase inattendue :

— Pourquoi sommes-nous sur la terre ?… Pourquoi sommes-nous réunis dans ce moment ?… Pourquoi en face de ce paysage, nous livrons-nous à des conversations supérieures ?

Et Drumont dit cela, en se donnant des coups de doigts révoltés, dans sa noire crinière, où une mèche se déroule, tortillée sur son front à la façon d’une mèche de Gorgone, tandis que ses yeux de scribe moyenageux, encastrés dans leurs minces lunettes, sont abaissés sur les fleurs de son assiette.

Daudet est rentré, et assis, à demi couché sur une petite table, pendant qu’il prend à de lentes avalées, une tasse de café, interrompant soudain nos doléances sur la société moderne et sa veulerie, il se met à parler éloquemment sur la ressemblance de la génération actuelle avec Hamlet, de cette génération chez laquelle, selon une expression de Baudelaire, l’action ne correspond pas avec le rêve, prétendant que l’époque ne comporte pas l’action.

Lundi 12 août. — Hayashi est venu chez moi, et a passé la journée à me déchiffrer des noms d’artistes japonais sur mes bibelots.

Comme je m’étonnais de la longévité des artistes japonais, citant Hokousaï et tant d’autres, et même le brodeur, dont il était en train de me lire la signature, sur un foukousa représentant une carpe monumentale, et que voici : « Jou-ô, âgé de 73 ans », Hayashi me disait qu’au Japon, la mortalité de 1 à 10 ans était énorme, encore très grande de 10 à 20 ans, encore grande de 20 à 30 ans, mais que l’homme qui avait atteint l’âge de 30 ans, réunissait là-bas, toutes les chances pour attraper beaucoup d’années. Toutefois comme sa réponse à ma question ne concernait pas absolument les artistes japonais, Hayashi ajoutait que les artistes qui font parler d’eux, le doivent à une vitalité supérieure à celle des autres hommes, et quand ils ne sont pas submergés par un accident, ils doivent vivre très vieux.

Il y a vraiment de l’ironie française chez ce peuple japonais. Hayashi me racontait qu’un compatriote, qu’il a connu à Paris, et qui est devenu un grand monsieur dans le gouvernement japonais, lui avait écrit plusieurs fois, sans qu’il répondît, lorsque à son dernier voyage au Japon, il lui avait demandé à venir le voir, dans une lettre où il lui disait : « Oui, je suis un fonctionnaire du gouvernement, mais je suis tout de même un honnête homme, je ne vole pas mes appointements, et je mérite une visite. »

Mercredi 14 août. — Les journaux qui ont raconté la visite du Shah de Perse à Saint-Gratien, n’ont point eu connaissance du message qui l’a précédé, et qui demandait de lui faire préparer « un verre d’eau glacée, des gâteaux, une chaise percée ».

Un Russe bien informé me disait, que dans cette demande, il n’y avait pas l’appréhension de mauvaises entrailles, mais une affectation de dédain, de la part du « Roi des Rois » pour les familles royales et princières de l’Europe. Et ce Russe me racontait, qu’au dîner donné à Saint-Pétersbourg, et où le Shah donnait le bras à l’Impératrice de Russie, en se levant de table, il avait, un moment, marché le premier en tête, faisant semblant d’oublier la souveraine, pendant que l’Impératrice le suivait assez embarrassée.

Lundi 19 août. — Aujourd’hui à l’Exposition, une évocation du passé bien autrement intéressante pour moi, que le char d’Attila : ç’a été un petit modèle de diligence jaune, portant sur la caisse : Rue Notre-Dame-des Victoires. En le regardant, je retrouvais mes gais départs pour les vacances en province, la sortie victorieuse de Paris à grandes guides par les rues étroites, le sautillement des croupes blanches devant les vitres du coupé, les relais retentissants du bruit de la ferraille, les villages et leurs pâles vivants, traversés dans le crépuscule, au galop. Et la petite diligence jaune, me rappelle encore une de mes plus profondes émotions — c’était cette fois en rotonde, — je revenais tout seul, à douze ans, de mes premières vacances passées à Bar-sur-Seine, et j’avais acheté les livraisons à quatre sous du roman de Fenimore Cooper : LE DERNIER DES MOHICANS. Postillon, conducteur, voisins de rotonde, endroits où l’on s’arrêtait pour relayer, auberges où l’on mangea, je ne vis rien des choses de la route. Non, jamais je ne fus aussi absent de la vie réelle, pour appartenir si complètement à la fiction, — sauf cependant une autre fois, la fois, où plus petit encore, j’avais lu, échoué dans une vieille bergère de la chambre à four de Breuvannes, j’avais lu ROBINSON CRUSOÉ, que mon père avait acheté pour moi, à un colporteur de la campagne.

Jeudi 22 août. — En montant à Bar-le-Duc, dans la victoria de Rattier, mes regards s’arrêtant par hasard sur mes mains reflétées sur le cuir verni du siège du cocher, mon étonnement est grand de rencontrer dans le reflet de mes mains, le trompe-l’œil le plus extraordinaire d’un morceau de peinture de Ribot, avec ses chairs aux ambres noirâtres, aux lumières d’un rose violacé.

Lundi 26 août. — Mon Dieu, que le monde est loin d’être infini. Aujourd’hui je prononce le nom d’Octave Mirbeau devant ma cousine, qui me dit : « Mais Mirbeau… attendez, c’est le fils du médecin de Remalard, de l’endroit où nous avons notre propriété… eh bien, je lui ai donné deux ou trois fois des coups de fouet à travers la tête… Ah ! le petit affronteur que c’était, quand il était enfant… il avait par bravade, la manie de se jeter sous les pieds des chevaux de mes voitures et de celles des d’Andlau. »

Mardi 3 septembre. — Le général Obernitz, le général vurtembergeois qui, après Reichshoffen avait établi son quartier général à Jeand’Heurs, et qui se montra un vainqueur supportable, disait à Rattier, quand il quitta le château : « Oh ! priez Dieu pour vous, que nous rencontrions l’ennemi loin d’ici, parce que le soldat qui s’est battu, devient une bête féroce pendant trois jours… et moi-même je n’en suis pas le maître ! »

Samedi 7 septembre. — Une fille du maréchal Oudinot, Mme de Vesins, je crois, aimait tant Jeand’Heurs, que lors de la vente de la propriété, elle en avait emporté des sachets de terre, comme on emporte des sachets de Terre Sainte.

Lundi 9 septembre. — Des rejets dans de petits sentiers à travers le bois, au loin au loin : une perspective de raquettes de coudrier, aux béquilles basculantes, s’offrant perfidement au sautillement voletant des oiseaux. Je suis tombé dans la tendue.

Oh ! que de souvenirs des bonnes journées de mon enfance, passées à Neufchâteau. Le départ à cinq heures. Une heure de marche, au bout de laquelle, on arrivait à un grand pré, qui avait presque toujours, çà et là, des taches d’un vert plus vivace que le reste de l’herbe, des taches qui étaient des places à mousserons, poussés la nuit, et qu’on cueillait dans la rosée. Puis les provisions déballées dans la cabane, le feu allumé et les pommes de terre dans un pot de fonte, on allait faire la première tournée, et la tournée était longue, car il y avait 1500 rejets, et les jours de passage, les allées étaient pleines, d’un bout à l’autre, de pauvres rouges-gorges, de pauvres rouges-queues, pris par les pattes, et battant désespérément des ailes. Je me rappelle une journée d’octobre, où nous avons pris dix-huit douzaines de ces petits oiseaux, et entre autres au moins une douzaine de rossignols à la petite croupe, qui est une vraie pelote de graisse. Le retour avec une faim de tous les diables, et le fricotage d’un morceau de viande dans les pommes de terre. Un long déjeuner. Une seconde tournée à midi, suivie d’un repos, où le garde qui était un vieux soldat de la garde impériale, un grand homme sec, toujours grognonnant, mais le plus brave homme de la terre, me racontait interminablement toujours, je ne sais quelle bataille, où l’action terminée, n’ayant rien pour s’asseoir, ils avaient mangé assis sur des cadavres d’ennemis.

Au milieu de ces récits, arrivait ordinairement, pour la troisième tournée, mon oncle, l’ancien officier d’artillerie, qui, marchant le premier avec son gros dos rond et son pas lourd, donnait la liberté aux oisillons qui n’avaient pas les pattes cassées, silencieux, et sans donner la réplique à la grondante mauvaise humeur de Chapier.

Chapier c’était le jardinier, le garde, l’organisateur de la tendue, le domestique mâle à tout faire de la maison pour un gage de 300 francs. Il était le mari de Marie-Jeanne, la cuisinière, celle dont mon grand-père avait longtemps comprimé les ardeurs conjugales, en la faisant tremper dans la pièce d’eau de Sommerecourt. Chapier est le père de Mascaro, surnom donné dans la famille à son fils, qui tout en doublant son père eut la permission d’établir à côté de la maison, un petit commerce de mercerie et de vente d’almanachs, qui le fit riche à sa mort, de 800 000 fr., et il est le grand-père du Chapier actuel, possesseur de plusieurs millions, et brasseur de grandes affaires, entre autres de la concurrence aux eaux de Contrexéville.

Mon cousin Marin a donné, ces jours-ci, l’hospitalité pour les grandes manœuvres, à un de ses amis, à M. O’Connor, lieutenant-colonel de dragons : un militaire dont la conversation est pleine de faits. Il parlait aujourd’hui de l’extraordinaire force physique des turcos, et de l’espèce de joie orgueilleuse qu’ils éprouvaient, quand leur sac, leur écrasant sac dépassait de beaucoup leur tête. Il les disait merveilleux pour un choc, pour un coup de main, mais incapables d’un effort continu, accusant leur insuffisance au tir, leur inaptitude à viser, entraînés qu’ils sont toujours à la fantasia, et n’étant occupés qu’à faire parler la poudre, et à se griser de son bruit. Il appuyait aussi sur la nature enfantine de ces hommes, sur le besoin qu’ils ont tous les matins de venir faire des plaintes fantastiques, et qui s’en vont bien contents, et disent : « Merci, capitaine ! » quand le capitaine leur a jeté à la tête : « Tu es un imbécile ! »

Mardi 10 septembre. — Grandes manœuvres dans ce joli pays boisé de Mapelonne, de la ferme du Poirier, de Stainville. Ces manœuvres, aperçues d’un plateau un peu élevé, me font l’effet de rangées de petits soldats de plomb, que je verrais comme d’un ballon captif… C’est amusant par exemple, la vie, l’animation données par les manœuvres dans les villages, et les hommes et les femmes sur le pas des portes, et les enfants, les yeux ardents… Au retour, les jolis croquis pour un peintre : l’envahissement des cafés de village, les consommateurs, en l’effarement des servantes, allant eux-mêmes chercher au cellier, le vin, la bière, et l’encombrement de la rue par les voitures qui n’ont plus de place dans les écuries, par des chevaux attachés à un volet, et au milieu de la bousculade et du brouhaha, le défilé des soldats, des cavaliers couverts de poussière. C’était à Stainville, le berceau de la famille des Choiseul, dont, en quittant le village, j’aperçois le modeste petit château.

Ce matin, à déjeuner, M. O’Connor qui a passé, je crois, deux ans en Cochinchine, nous entretenait de la vie de ce peuple, occupé à travailler et à jouir de l’existence mieux et plus complètement, que nous autres. Il nous disait les fréquentes culbutes de fortune, n’étonnant là-bas ni le possesseur ni les autres, et le millionnaire ruiné se remettant sereinement, le lendemain, à regagner une seconde fortune. Il nous peignait les transactions du pays, au moyen d’une barre d’or qu’on porte sur soi, avec une paire de petites balances ; barre sans alliage, et qui se coupe presque aussi facilement qu’un bâton de guimauve. Il nous affirmait que dans l’Orient, le placement de l’argent était complètement inconnu, et que toute la fortune du petit monde de là-bas consistait dans les bijoux de la femme, qui portait sur elle tout le capital du ménage, et qu’il y avait des mains et des bras de femme se tendant pour vous vendre un centime de n’importe quoi, des mains, des bras où il y avait plus de cinq à six mille francs d’or et de pierres précieuses.

Mercredi 11 septembre. — Quand on demande aux paysans, ce qu’ils pensent du gouvernement actuel, ils répondent : « Nous sommes ben las ! — Alors vous voulez un prince d’Orléans ?… vous voulez un Napoléon ?… vous voulez le général Boulanger ? » Ils font nenni de la tête, et répètent avec entêtement, sans qu’on puisse en tirer rien de plus : « Nous sommes ben las ! »

Vendredi 13 septembre. — Aujourd’hui, c’est le jour de la grande bataille. L’ennemi nous débusquera, ce matin, du plateau de Chardogne qui commande Bar-le-Duc, et nous devons reprendre le plateau dans l’après-midi. Or, nous voilà, tout le monde de Jeand’Heurs en route, dès neuf heures, pour être sur le terrain des manœuvres à onze heures, où nous arrivons aux premiers coups de canon.

Il y a eu du brouillard toute la matinée. Quelque chose de laiteux est resté dans l’atmosphère, et dans l’excellente lorgnette de Rattier, la guerre ne m’apparaît pas sévère, au contraire elle m’apparaît gaie, jolie, clairette, comme dans une gouache de Blarenberg… Un spectacle vraiment drôle, au moment où l’action est le plus vivement engagée, c’est la course éperdue d’un lièvre affolé, auquel ici, un coup de canon, là, une charge de cavalerie, là, la main d’un paysan qui s’est mis à sa poursuite et le touche presque, fait faire les crochets les plus cabriolants. Le hasard nous a servis au mieux, le petit mur d’un champ auquel nous nous sommes adossés pour déjeuner, est occupé par une compagnie de lignards qui se mettent à faire feu, agenouillés derrière le mur, et nous nous trouvons, pour ainsi dire, dans les rangs de la troupe, et bientôt dans un nuage de poudre… Ah ! l’intéressante chasse à l’homme que doit être la guerre, pour un monsieur qui n’est pas un couillon, et qui n’a ni la colique, ni la migraine, ni le rhume, pour un monsieur bien portant… Et je pensais au milieu du nuage grisant, et de la canonnade vous faisant bravement battre le cœur, que la fumée qu’on est en train de détruire avec la nouvelle poudre, sera bientôt suivie par une découverte quelconque qui détruira le bruit excitant du canon, et qu’alors ce sera bien froid, et qu’il faudra être bien enragé pour se tuer, non seulement sans se voir, ce qui arrive aujourd’hui, mais encore sans s’entendre.

Ce soir, je plaignais les reins des artilleurs galopant sur les caissons, devant M. de Fraville, officier d’artillerie. « Ce n’est pas sur les reins, me dit-il, que se porte la fatigue du secouement sur les coffres, c’est sur la mâchoire, et cela arrive quelquefois à empêcher les artilleurs de manger le soir. »

Samedi 14 septembre. — Un dur parcours, que celui sur la ligne de l’Est par cette Exposition universelle. Le compartiment de première est envahi par des Allemands, qui se montrent mal élevés, autant que des Anglais en voyage, avec une note de jovialité peut-être plus blessante. Il y a parmi eux un gros banquier juif, qui ressemble étonnamment à Daikoku, au dieu japonais de la richesse, et dont le ventre semble le sac de riz sur lequel on l’assied — et qui pue des pieds. En face est son fils qui se mouche dans un foulard rose, très semblable à une cravate de maquereau, et qui ronfle ignoblement. Le vieux banquier est accompagné de sa fille, une assez jolie fille, à l’air légèrement cocote, et qui est couchée de côté sur la poitrine de son père, dont la large main l’enveloppe et lui caresse le corps, auquel le mouvement de lacet du chemin de fer donne le mouvement d’un corps de femme qui fait l’amour. Je n’ai jamais rien vu de ma vie d’aussi impudique que ce témoignage public d’amour paternel. Il y a un autre Allemand, genre étudiant, appuyé sur un sac de nuit, grand comme une malle, vêtu d’un pardessus couleur chicorée à la crème, et buvant à même au goulot d’une longue bouteille de vin du Rhin. Et d’autres encore aussi insupportables et qui semblent se sentir déjà dans leur patrie.

Lundi 16 septembre. — Ce soir, un spectacle assez drolatique, rue du Caire. Un ecclésiastique que j’ai devant moi, à la danse du ventre, se met à regarder de côté, toutes les fois, que le ventre de l’almée soubresaute voluptueusement, devient trop suggestif. Du reste cette danseuse, une danseuse tout à fait extraordinaire, et qui lorsqu’on l’applaudissait, dans la parfaite immobilité de son corps, avait l’air de vous faire de petits saluts avec son nombril.

Jeudi 19 septembre. — Je disais ce soir, après un morceau de Chopin : « Je ne goûte absolument pas la musique, seulement elle produit chez moi un état nerveux. Eh bien, il me semble que l’état nerveux qui m’est donné par Beethoven, est d’une densité supérieure aux états nerveux, que me donnent toutes les autres musiques. »

Vendredi 20 septembre. — Ce matin, causerie de Daudet sur sa pièce LA LUTTE POUR LA VIE, et sur le théâtre en général : « Oh ! le théâtre, s’écrie-t-il, c’est une ardoise et un torchon, et une chose à la craie qu’on efface à tout moment… ç’a été le procédé de Shakespeare et de Molière. »

Mardi 24 septembre. — Une singulière forme de gouvernement, ce suffrage universel, qui ne tient aucun compte des minorités, quelque nombreuses qu’elles puissent être. C’est ainsi que, si les 36 millions de Français hommes et femmes votaient, et qu’il y eût d’un côté 18 millions, moins une voix, et de l’autre 18 millions, plus une voix, les 18 millions, moins une voix, pourraient être absolument gouvernés à rebours de leurs sentiments politiques, de leurs tempéraments de conservateurs ou de républicains.

Vendredi 27 septembre. — Deux femmes causaient, devant moi, des premières années de leurs mariages, de la gêne qu’elles éprouvaient devant l’être intimidant et inconnu, devenu leur seigneur et maître, de l’espèce d’effarouchement douloureux de leurs susceptibilités d’êtres timides, tendres, inexpérientes. L’une racontait qu’ayant acheté deux cravates, et son mari ayant témoigné assez vivement, qu’il ne les trouvait pas jolies, avait pleuré toute une nuit. L’autre avouait qu’elle était absolument ignorante de la direction d’une maison, qu’elle ne savait pas commander un dîner et qu’elle avait une mauvaise cuisinière : ce qui faisait que son mari lui reprochait, en riant, de n’avoir pas plutôt appris la cuisine que l’allemand et l’anglais.

Vendredi 4 octobre. — Songe-t-on qu’au jour d’aujourd’hui nous avons soixante-huit préfets et souspréfets juifs, et que cette prépotence dans l’administration, n’est rien auprès de l’influence occulte des petits conseils sémitiques, en permanence dans chaque cabinet de chacun de nos ministres. Et dire que nous devons le bienfait de cette domination judaïque au grand Français Gambetta, que sur le souvenir de son physique, je continue à croire un juif.

Je relis aujourd’hui du Veuillot, et vraiment c’est le grand pamphlétaire de ce siècle, avec les mépris de son ironie en sous-entendus, et avec le mordant de sa blague hautaine, quand il risque un mot tintamarresque, et qu’il dit que Vapereau est Français comme Jocrisse. Rochefort, tout Rochefort qu’il est, n’a jamais trouvé une insulte de ce calibre d’esprit-là.

Samedi 5 octobre. — Aujourd’hui, je m’amuse à relever à l’exposition du ministère de la guerre, le coût des coups de canon. Les coups de canon de rien du tout, ça va maintenant de 300 à 500 francs. Mais nous avons le coup de canon de 1 350, et même de 1 572 francs. Tout a bien augmenté dans la vie, et c’est devenu bien cher l’art de se tuer.

Que de choses toutefois intimement parlantes à l’historien de mœurs, dans ce musée de la défroque militaire, et comme elle m’en dit plus cette cravache, avec laquelle Murat chargeait à Eylau, que toutes les histoires imprimées de la bataille.

Jeudi 10 octobre. — Ce soir, Rollinat qui se trouve à Paris, est venu dîner chez Daudet. Il a une figure toute jeune, toute rose, toute poupine, et le macabre de ses traits a disparu. Il parle, avec un espèce d’enthousiasme lyrique, de ses chasses, de ses pêches : des pêches au chevaine, où l’hiver il casse la glace, enfin de cette vie active et en plein air qui a remplacé la vie factice, artificielle, enfermée, et sans sommeil de sa jeunesse : vie, il n’en doute pas, qui l’aurait tué. Maintenant il ne sait plus travailler à une table, et si on lui en apporte une, il la brise, et en jette les morceaux au diable. Il lui faut les chemins sauvages, sur les bords de la grande et de la petite Creuse, où il parle tout haut ses vers, où, comme disent les paysans, il plaide.

Il s’étend sur son bonheur dans la solitude, sur sa maison éloignée de toute habitation, où la nuit, au milieu de ses trois chiens couchant dans trois pièces, il a un espèce de frisson peureux agréable, au grognement trois fois répété, annonçant un passant sur la route. Étrange maison, où se succèdent des peintres, où l’hospitalité est donnée à des montreurs d’ours, où le préfet vient déjeuner, où les gens d’alentour se rendent à la pharmacie : maison faisant l’étonnement des Berrichons de la localité.

Et sa compagnie, et son intimité, le croiriez-vous, c’est avec le curé ! oh ! un curé de la cure de Rabelais et de Béranger, ayant la carrure d’un frère Jean des Entommeures, et pouvant tenir une feuillette de vin. C’est lui qui, à une messe de minuit de Noël, où les paysans qui s’étaient grisés avant, faisaient du bruit, son surplis déjà à moitié sorti de la tête, leur cria : « Eh ! là-bas, si vous continuez, vous savez que je suis capable de prendre l’un de vous par la moitié du corps, et avec lui, de jeter les autres à la porte. » C’est lui encore qui, dans une chute, s’étant à moitié fracassé la tête, et ayant à ses côtés un confrère poussant des hélas : « Ah ! je vois, vous voulez m’extrême-onctionner, mais vous n’y entendez rien, mon cher, avec votre figure de De profundis, moi, je fais cela à la gaieté. »

Puis l’échappé dans le fond du Berri du bureau des Pompes funèbres, et des soirées aux Batignolles du ménage Callias, nous contait ceci :

Mme Callias était devenue folle à la fin de sa vie, et sa folie consistait en ce qu’elle croyait qu’elle était morte. On lui demandait comment elle allait une, deux, trois fois. Elle ne répondait d’abord pas, mais enfin à la troisième, fondant en larmes, elle vous soupirait, dans un rire de folle : « Mais je ne vais pas, puisque je suis morte. » Alors, il était convenu qu’on lui disait : « Oui, oui, vous êtes bien morte… Mais les morts ressuscitent, n’est-ce pas ? — Elle faisait un signe de tête affirmatif, — et peuvent jouer du piano ? » Alors prenant le bras que vous lui tendiez, elle allait s’asseoir au piano, où elle jouait d’une manière tout à fait extraordinaire.

Et l’on se sépare, en disant qu’il faut faire vulgariser par Gibert dans les salons, la musique de Rollinat, qui ne lui aurait encore rapporté que cent soixante-quatorze francs.

Vendredi 11 octobre. — À l’Exposition, j’entre au Pavillon des forêts, à une heure où la lumière commence à devenir un rien crépusculaire, et c’est vraiment pour moi comme l’entrée dans un palais magique, bâti par les fées de la Sylviculture, dans ce palais aux colonnes fabriquées par ces vieux troncs d’arbres qui ont, pour ainsi dire, les couleurs obscurées des ailes des papillons de la nuit. Et je ne pouvais détacher mes yeux du bouleau verruqueux, avec ses taches blanchâtres sur ses rugosités vineuses, du cerisier merisier, avec son enrubannement coupé de nœuds, qui ont quelque chose du dessin contourné d’une armoirie de la Belle, du fagus, du hêtre, comme tacheté, moucheté d’éclaboussures de chaux, sur son lisse si joliment grisâtre, de l’épicéa élevé, avec son écorce qu’on dirait sculptée sur toute sa surface de folioles rondes, du populus canescens, au joli ton verdâtre, qu’avaient autrefois adopté comme fond, les grisailles amoureuses du XVIIIe siècle.

Avant, j’étais entré dans la galerie des moulages. C’est d’un grand art naturiste, cette statue tombale de Marino Soccino de Vecchietta. Et l’admirable et dévote statuette de la Prière, que cette femme, la tête au ciel, dans cette tombée toute droite de sa robe, avec l’ombre de sa coiffe sur les yeux, et les mains jointes à la hauteur de sa bouche dans un mouvement de supplication. Non, il n’y a décidément qu’un siècle où l’on prie, qui puisse donner la figuration morale de la montée amoureuse d’une pensée humaine au ciel.

Lundi 14 octobre. — Hier Léon Daudet, annonçant préparer une thèse sur l’amour, qu’il qualifie de névrose, et disant : « Oh ! c’est absolument positif, ça commence par les lobes frontaux et ça va… — Arrête-toi, lui dis-je, il y a des dames ! »

En sortant de table, une curieuse conversation sur la ressemblance des commencements de l’aventure de Boulanger avec les commencements de l’aventure de Jules César, telle qu’on la lit dans Plutarque. Puis la conversation monte à l’idée différente que se font du cerveau, le Français, l’Anglais, l’Allemand, et à la description qu’en fabrique le Français avec le concept logique de son esprit, l’Anglais avec ses qualités à la fois de synthèse et d’observation du détail, l’Allemand avec l’abondante diffusion et l’éparpillement de ses idées sur chaque circonvolution.

Mardi 15 octobre. — À l’Exposition. Antiquités cambodgiennes. Ces monstres à bec d’oiseau, qui ont l’air d’appartenir à une période d’êtres plésiosauriques, ces sphinx en forme de cynocéphales, ces éléphants à l’aspect d’énormes colimaçons, ces griffons qui semblent les féroces paraphes d’un calligraphe géant en délire ! Et au milieu de l’ornementation de queues de paon, d’yeux de plumage, ces attelées d’hommes à la pantomime inquiétante, et ces danseuses, aux formes de fœtus, coiffées de tiares, au rire héliogabalesque. Oh ! ce rire dans ces bouches bordées de lèvres, comme on en voit dans les masques antiques, et encore ces têtes avec des oreilles semblables à des ailes de chauve-souris, et avec l’ombre endormie et heureuse qu’elles ont sous leurs paupières fermées, et avec l’épatement sensuel, et avec la léthargie jouisseuse d’un sommeillant en une pollution nocturne… Tout ce monde de pierre a quelque chose d’hallucinatoire qui vous retire de votre temps et de votre humanité.

Jeudi 17 octobre. — Aujourd’hui un homme du peuple, au pied de la tour Eiffel, lisait tout haut les noms de Lavoisier, Lalande, Cuvier, Laplace.

— Oui, ce sont ceux qui ont monté la tour ! jeta un camarade.

Ce soir, Daudet disait, qu’au moment de s’en aller de terre, avant la perte de la connaissance, on devrait avoir autour de soi la réunion des esprits amis, et se livrer à de hautes conversations, que ça imposerait au mourant une certaine tenue, et comme nécessairement venait sous sa parole, le nom de Socrate, moi qui ne comprends guère la mort que le nez dans le mur, je lui répondais que la conférence in extremis de Socrate, me semblait bien fabuleuse, qu’en général les poisons donnaient d’affreuses coliques, vous disposant peu à fabriquer des mots et des syllogismes, et qu’il y aurait vraiment à faire, avec les concours des spécialistes, une enquête sur les effet de l’empoisonnement par la ciguë.

Samedi 19 octobre. — À l’Exposition. Parenté des étoffes japonaises avec les tissus de la vieille Egypte, découverts dans la nécropole d’El Fayoun.

Promenade à travers la peinture étrangère.

ALLEMAGNE. Hefner, un paysagiste de premier ordre, avec les blondeurs couleur de glaise de ses futaies, avec le roux brûlé de ses terrains, avec le gris perle de ses eaux et de ses ciels. Il a une Via Appia, sous un nocturne de ciel argenté, derrière de noirs cyprès, du plus grand effet et du plus bel art.

AUTRICHE-HONGRIE. Des Charlemont qui font de la peinture historique, jolie à la façon de la peinture historique, qui se commande sur les vases de Sèvres.

ESPAGNE. Alvarez. La chaise de Philippe II. De ces beaux tons, qui ont du gris fauve des tons de peaux de daims mégissées.

Rico est de tous les paysagistes de la terre, le paysagiste spirituel, et dans ces terrasses toutes fleuries descendant à l’eau, avec derrière elles les pins parasols et les cyprès, et dans les lointains violacés, où les maisons des villes du Midi font des taches blanches parmi les jardins à la chaude verdure, Rico se montre le seul artiste qui sache être un féerique décorateur, dans de la vraie et sérieuse peinture.

ITALIE. Carcano a exposé des vues panoramiques de l’Italie, où se trouve une merveilleuse entente de la configuration stratifiée des terrains.

Dans les dessins, des dessins au crayon noir de Macari, des dessins de la Rome antique, de la Rome togata, où tous ces vieux Romains sont si bien saisis dans les plis et la tombée de la toge, dans leurs attitudes sur les sièges de pierre, dans leurs groupements debout, sont si bien saisis, qu’on croirait à des photographies du temps.

ANGLETERRE. Un peintre à l’aquarellage clair de l’huile, à la petite touche spirituelle, un Teniers laiteux, un continuateur de Wilkie, cet Orchardson, ce peintre de la Première Danse.

J’ai enfin trouvé la vraie définition de Carrière : c’est un Velasquez crépusculaire.

Dimanche 20 octobre. — Ce matin, visite du critique danois Brandès qui me parle de ma popularité, dans son pays et en Russie. Il s’étonne un moment avec moi du snobisme de quelques-uns de nos écrivains très célèbres.

Jeudi 24 octobre. — À l’Exposition. Oh ! ces étranges plantes du Mexique, ces plantes aux tons de vieilles pierres, ces plantes qui n’ont rien du balancement de l’arbuste, qui ont l’immobilité, la solidité dense du polypier, ces plantes toutes hérissées de piquants, de poils, et dont quelques-unes présentent l’aspect d’une fourrure, et parmi ces plantes fantasques, le Pelocereus senilis qui a l’air d’une colonne d’un temple en treillage du XVIIIe siècle, en sa couleur vert d’eau d’une vieille sculpture de jardin, et qu’on dirait surmontée de la flamme en faïence violette d’un poêle rocaille.

Pour l’art dramatique annamite, je ne trouve pas d’autre définition que celle-ci : des miaulements de chats en chaleur au milieu d’une musique de tocsin.

Vendredi 25 octobre. — Des cafés à l’Exposition qui commencent sourdement à se démeubler, et à se démolir, et qui prennent l’aspect de ces hangars à manger et à boire, qui s’improvisent aux premiers jours, dans les Californies.

Ce soir Geffroy vient dîner. Il m’apporte la préface de GERMINIE LACERTEUX, qu’il a faite pour l’édition à trois exemplaires de Gallimard. Le véritable titre de cette préface devrait être : la Femme dans l’œuvre des Goncourt. C’est bravement admiratif avec une note de tendresse qui m’émeut. Jamais il n’a été imprimé sur moi, quelque chose d’aussi hautement pensé, et d’aussi artistement écrit.

Samedi 26 octobre. — De midi à six heures, à la répétition de la LUTTE POUR LA VIE.

C’est du théâtre qui remue de la pensée autour de l’état moral de la société actuelle, et ce n’est pas commun au théâtre. Daudet possède tout à fait à un degré supérieur l’invention scénique, qu’ont bien moins que le romancier de SAPHO, les faiseurs attitrés du théâtre. La scène du barbotage de la toilette, montrant le boucher dans l’homme du monde, avant qu’il ait endossé le plastron de soirée, c’est vraiment pas mal. La tentative d’empoisonnement de la duchesse, au moment où on lit dans le salon de l’hôtel l’étude sur Lebiez, c’est comme une coïncidence dramatique, d’une ingéniosité plus forte, je crois, que les ingéniosités d’un dramaturge quelconque. Mais ce que je trouve de tout à fait remarquable dans l’ordre de l’imagination théâtrale, c’est la trouvaille de la façon dont le poison vient naturellement dans la poche de Paul Astier, et comme l’auteur fait d’une manière, pour ainsi dire explicable, de ce flacon presque un agent provocateur.

Jeudi 31 octobre. — Loti est venu de Rochefort, pour assister à la LUTTE POUR LA VIE, et s’il vous plaît, en grand uniforme. En dînant, on cause des candidats pour le fauteuil d’Augier, et au milieu de cette causerie, Daudet demande à Loti, pourquoi il ne se présente pas. Loti répond naïvement qu’il se présenterait bien, mais qu’il ne sait pas trop comment ça se fait. Alors l’idée un peu méphistophélique de jeter de l’imprévu, dans les combinaisons arrêtées d’avance du corps savant, nous prend d’improviser cette candidature, qui va produire le même effet qu’un pied posé dans une fourmilière, et cela est aussi mêlé de la pensée ironique du désarroi, que ça va mettre dans la hiérarchie maritime, cette anomalie d’un lieutenant de vaisseau, académicien. Et tout chaud Daudet propose à Loti de lui écrire le brouillon de sa lettre de présentation, pendant qu’il va être enfermé dans le cabinet de Koning, où il passe toute la soirée…

Sauf un peu de résistance à l’explosion de maternité de la duchesse Padovani, après la tentative d’empoisonnement sur elle de son mari, la pièce est acceptée sans protestation, et même très applaudie aux fins d’actes.

Un débutant du nom de Burguet, remarquable par un jeu tout de nature, fait de gaucherie de corps et de simplicité de la parole. J’ai le pressentiment que ce Burguet deviendra un grand acteur du théâtre moderne.

En montant en voiture, Daudet remet à Loti, le brouillon de sa lettre de présentation à l’Académie, qu’il a, en effet, écrite dans le cabinet de Koning, pendant qu’on jouait sa pièce.

Vendredi 1er novembre. — Oh, ma décoration, j’ai bien envie de ne plus la porter, aujourd’hui que dans la liste des chevaliers de la Légion d’honneur, je lis Durand (fruits confits). Voyons, là, raisonnablement, est-ce que la confection des fruits confits et des livres devrait avoir la même récompense ?

Mercredi 6 novembre. — Ce soir, grand dîner donné par l’Écho de Paris à la presse parisienne. J’ai pour voisin Vacquerie. Nous nous entretenons des œuvres de Victor Hugo qui restent à publier, et qui ne peuvent maintenant dépasser cinq ou six volumes. Il y a à peine assez de copie pour faire un second volume des CHOSES VUES, mais il existe pas mal de notules et de pensées, dont on pourra peut-être emplir tout un volume.

Comme je parle à Vacquerie de la toquade de mon frère pour TRAGALDABAS, il me conte que c’est le succès du TRICORNE ENCHANTÉ de Théophile Gautier aux Variétés, qui l’avait fait écrire sa pièce, primitivement en trois actes, et qu’il voyait jouée par le comique Lepeintre jeune. Et donc, il avait prié Hugo d’inviter Roqueplan à déjeuner, pour lui lire sa pièce, mais Hugo n’ayant point de réponse au bout de huit jours, dans son désir passionné d’être joué, Vacquerie avait fait inviter à déjeuner Frédérick-Lemaître qui avait accepté le rôle. Là-dessus était arrivée une lettre de Roqueplan, s’excusant de n’avoir pas répondu, parce qu’il était en province et se mettant tout à la disposition de Hugo. Mais déjà le traité était signé avec Cognard qui lui demandait d’allonger la pièce, ce qui avait lieu à la diable, aux répétitions. Enfin, la première avait lieu, une première où les figurants eux-mêmes sifflaient Frédérick-Lemaître, qui, complètement ivre, avait la plus grande peine à se tenir sur ses jambes, quand, sous une fantasque inspiration de la soûlerie, sa tête d’âne lui ballottant sur la poitrine, il s’avançait vers la rampe et s’écriait : « Messieurs et citoyens, je crois que c’est le moment de crier : « Vive la République ! » Et alors c’étaient des applaudissements jusqu’à la fin.

Dimanche 17 novembre. — Il est question dans des apartés, des livres que chacun fait. Huysmans remet à plus tard son livre sur Hambourg. Rosny me parle avec un certain mépris de son TERMITE paraissant dans la Revue de Mme Adam, et me confesse qu’il travaille à un livre, qu’il met au-dessus de tous ses précédents bouquins, et qui aura pour titre : LA BONTÉ, un livre un peu en opposition avec le courant littéraire contemporain, se plaisant à peindre les roueries du mal, et qui peindra, selon l’expression de Rosny, les ruses du bien.

Mardi 3 décembre. — On ne saura qu’en posant pour son buste, devant un sculpteur chercheur et consciencieux, ce qu’il y a dedans les plans d’un visage, de petites protubérances, d’épaisseurs, de méplats, d’amincissements qui s’aperçoivent à la lumière frisante, et ce qu’il faut de boulettes de terre glaise et de grattages d’ébauchoir, pour rendre les insensibles creux et les imperceptibles saillies d’un plein ou d’un tournant de la chair, qui paraît plane.

Et je causais avec Alfred Lenoir, de l’âge où il s’était pris de passion pour la sculpture, et il me racontait qu’à l’âge de quatorze ans, ayant eu une fièvre cérébrale, ses études avaient été interrompues, et qu’il passait sa journée à vaguer dans l’École des Beaux-Arts, dont son père venait d’être nommé le Directeur. Et dans ce vagabondage, en cette maison d’art, il avait été pris du désir d’en faire autant, que les jeunes sculpteurs qu’il voyait travailler. Or, il avait obtenu de se faire inscrire parmi les concurrents pour l’admission à l’École, et à quinze ans, il était admis le premier, sur l’éloge que Carpeaux faisait de son morceau de sculpture. C’était une petite académie d’après un modèle affectionné par Regnault, un modèle à l’anatomie nerveuse, à la tête de mulâtre, et dont le corps artistique lui donnait une espèce d’enfiévrement dans le travail, un enfiévrement tel, me disait-il, qu’il sortait tout en sueur de ces séances du soir, pendant lesquelles avait lieu le concours.

Puis, à quelques années de là, Lenoir obtenait le second prix au concours de Rome, était découragé, dégoûté du travail de l’École, allait passer à ses frais huit mois en Italie, puis revenait à Paris, où il obtenait une seconde, et enfin une première médaille aux Salons.

Finalement, Lenoir me conte que son père avait connu Houdon, dans les dernières années de sa vie, où il habitait l’Institut, et pendant lesquelles il était tombé en enfance, ramassant des culs de bouteille qu’il donnait pour des pierres précieuses.

Vendredi 13 décembre. — Hier, au bas de je ne sais quel journal, acheté pour tuer la demi-heure de chemin de fer d’Auteuil à Paris, j’avais lu cette histoire, cette très vieille histoire, déchiffrée par Maspero sur le papyrus d’une momie. Le roi Rhompsonitos possédait, caché dans un souterrain, un trésor dont il croyait avoir seul le secret de l’ouverture. Mais les deux fils de l’architecte du souterrain s’y introduisaient toutes les nuits. Alors, le roi y faisait placer des pièges pour prendre les voleurs, et l’un des deux frères était pris, et l’autre lui coupait la tête, pour n’être pas reconnu et arrêté. Or, le roi qui avait une très belle fille, lui ordonnait de se prostituer à tout passant, avec la demande pour salaire, du récit du plus méchant tour qu’il avait commis pendant sa vie. Le survivant des deux frères, sur le sein de la princesse, lui confessait son vol et l’assassinat de son frère, mais au moment, où elle donnait le signal pour l’arrêter, et le prenait par le bras, le bras lui restait dans la main, c’était le bras d’un mort sous lequel se dissimulait le sien… L’étrangeté de ce roman pharaonique, le passé lointainement reculé dont il venait, le mystère de sa trouvaille sous l’ensevelissement des siècles, tout cela m’avait pris la cervelle, et je marchais, à la nuit tombante, dans le brouillard de Paris, absent de Paris et du temps présent, quand devant moi se mit à sauteler, à l’aide dans les mains d’espèces de fers à repasser, un cul-de-jatte étrange, et qui semblait traverser la chaussée, en passant sous les voitures, sans être écrasé.

Et la nuit, je ne sais comment le roi Rhompsonitos et mon cul-de-jatte devenaient contemporains, se mêlant, se brouillant dans un rêve, où je voyais le roi, sa fille, et le voleur, tous de profil, et toujours de profil, en toutes leurs actions, comme on les voit sur les obélisques, avec des apparences de têtes d’épervier, et clopinant au milieu d’eux mon cul-de-jatte, qui devenait à la fin un gigantesque scarabée de cette belle matière vert-de-grisée, qui arrête le regard dans les vitrines du Musée égyptien du Louvre.

Dimanche 15 décembre. — On annonce contre Descaves des poursuites du parquet, à la sollicitation du ministre de la guerre. Mais alors bientôt sur un roman qui prendra à partie la corporation des huissiers, l’auteur sera poursuivi sur la demande du ministre de la Justice ; sur un roman qui prendra à partie les attachés d’ambassade, l’auteur sera poursuivi à la demande du ministère des Affaires Étrangères ; sur un roman qui prendra à partie les maîtres d’école, l’auteur sera poursuivi à la demande du ministre de l’Instruction publique, etc., et ce sera ainsi pour tout roman, mettant à nu les canailleries d’un corps, car tous les corps de l’État appartiennent à un ministère.

Lundi 16 décembre. — Diderot, lui, pendant que Voltaire et les autres sont encore à rimailler, et demeurent des poètes à chevilles et sans poésie, emploie uniquement la prose, comme la langue de sa pensée, de ses imaginations, de ses colères, et contribue si puissamment à sa victoire, à sa domination en ce siècle, qu’en dehors de Hugo et à peine de trois autres, la poésie n’est plus que l’amusement des petits jeunes gens de lettres à leur début, et pour ainsi dire, la perte de leur pucelage intellectuel.

Mercredi 18 décembre. — Aujourd’hui Burty, que je n’ai pas vu depuis des mois, m’apporte un catalogue qu’il vient de faire des peintures que Dumoulin a rapportées du Japon, et qui doivent être exposées, après-demain, chez Petit.

Il parle comme autrefois, et semble, par miracle, être revenu à la lucidité de l’intelligence, à la clarté de la parole ; toutefois de son individu qui porte sur son front une grande fatigue, s’échappe une profonde mélancolie.

Il n’a plus de relations avec personne, ni avec sa fille, ni avec son gendre, ni même avec les Charcot, et il paraît vouloir me faire entendre, que sa séparation date avec eux de la première de GERMINIE LACERTEUX. Enfin il ne voit plus âme au monde, mange chez lui, se couche à neuf heures, affirmant qu’il n’a pas de maîtresse.

Cet aveu est jeté dans une suite de paroles qui ont un rien d’illuminisme, paroles accompagnées de petits gestes rétrécis : « Les relations sont fugaces, dit-il, et trop pleines de heurts des tempéraments divers… On n’est rien dans la durée du temps… » et comme il n’a ni l’ambition, ni l’amour de l’argent, il ne veut plus dans la vie que les jouissances rapides et effleurantes, données par la contemplation des objets d’art.

Et comme je lui demande, s’il ne travaille pas à une volumineuse chose sur le Japon, il me coupe avec un : « Non, non !… une longue application m’est défendue depuis ma maladie. » Et revenant aux jouissances qu’il éprouve encore ; il cite la conversation avec un être qui a l’intelligence des choses qu’il aime, et il finit en me demandant d’une voix caressante, et presque humble, de l’inviter à déjeuner.

Et malgré moi, je suis touché, et je sens qu’à travers l’abominable jalousie qu’il a eue de moi, toute sa vie, une vieille habitude, un restant tendre de notre acoquinement artistique dans le passé, enfin le plaisir de causer avec moi du Japon, triomphe de cette jalousie, et le fait, par les moments tristes de sa vie, presque aimant de ma personne.

Mardi 24 décembre. — Savez-vous, me dit un Français de retour de Russie, comment est mort Skobeleff ? — Non. — Eh bien, voilà !

Une bouteille de Champagne ! une femme !

Une bouteille de Champagne ! une femme !

Une bouteille de Champagne ! une femme !

À la troisième bouteille de Champagne suivie de la troisième femme… rasé !… une congestion cérébrale !

Mercredi 25 décembre. — Yriarte parlait ce soir, à dîner, des dessins de Tissot rapportés de Jérusalem, et qui ont produit un bouleversement chez Meissonier. C’est un espèce de Chemin de la Croix, en plus de cent cinquante pastels, exécutés de la manière la plus exacte, d’après les indications des religieux du pays, et vous donnant ainsi que des photographies, les petits sentiers d’oliviers où a dû passer le Christ, avec là dedans, des bonshommes indiqués dans les Évangiles, de telle profession, de telle localité, retrouvés dans le type général des gens de ce temps-ci de la même profession, et de la même localité, où le peintre s’est transporté. Enfin de la réalité rigoureuse, exécutée dans un état d’hallucination mystique, et à laquelle une maladresse naïve ne fait qu’ajouter un charme : de l’art qui a une certaine ressemblance avec l’art de Mantegna.