Journal des idées des opinions et des lectures d’un jeune jacobite de 1819/Fragments de critique

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Œuvres complètes de Victor Hugo.
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, Texte établi par Cécile Daubray, Imprimerie Nationale, Ollendorff, Albin Michel[Hors séries] Philosophie I (p. 32-45).
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FRAGMENTS DE CRITIQUE.




à propos d’un livre politique

ÉCRIT PAR UNE FEMME.


Décembre 1819.


I


Le Baile Molino demandant un jour au fameux Ahmed pacha pourquoi Mahomet défendait le vin à ses disciples : Pourquoi il nous le défend ? s’écria le vainqueur de Candie ; c’est pour que nous trouvions plus de plaisir à le boire. Et en effet, la défense assaisonne. C’est ce qui donne la pointe à la sauce, dit Montaigne ; et, depuis Martial, qui chantait à sa maîtresse : Galla, nega, satiatur amor, jusqu’à ce grand Caton, qui regretta sa femme quand elle ne fut plus à lui, il n’est aucun point sur lequel les hommes de tous les temps et de tous les lieux se soient montrés aussi souvent les vrais et dignes enfants de la bonne Ève.

Je ne voudrais donc pas qu’on défendît aux femmes d’écrire ; ce serait en effet le vrai moyen de leur faire prendre la plume à toutes. Bien au contraire, je voudrais qu’on le leur ordonnât expressément, comme à ces savants des universités d’Allemagne, qui remplissaient l’Europe de leurs doctes commentaires, et dont on n’entend plus parler depuis qu’il leur est enjoint de faire un livre au moins par an.

Et en effet, c’est une chose bien remarquable et bien peu remarquée, que la progression effrayante suivant laquelle l’esprit féminin s’est depuis quelque temps développé. Sous Louis XIV, on avait des amants, et l’on traduisait Homère ; sous Louis XV, on n’avait plus que des amis, et l’on commentait Newton ; sous Louis XVI, une femme s’est rencontrée qui corrigeait Montesquieu à un âge où l’on ne sait encore que faire des robes à une poupée. Je le demande, où en sommes-nous ? où allons-nous ? que nous annoncent ces prodiges ? quelles sont ces nouvelles révolutions qui se préparent ?

Il y a une idée qui me tourmente, une idée qui nous a souvent occupés, mes vieux amis et moi ; idée si simple, si naturelle, que si une chose m’étonne, c’est qu’on ne s’en soit pas encore avisé, dans un siècle où il semble que l’on s’avise de tout et où les récureurs de peuples en sont aux expédients.

Je songeais, dis-je, en voyant cette émancipation graduelle du sexe féminin, à ce qu’il pourrait arriver s’il prenait tout à coup fantaisie à quelque forte tête de jeter dans la balance politique cette moitié du genre humain, qui jusqu’ici s’est contentée de régner au coin du feu et ailleurs. Et puis les femmes ne peuvent-elles pas se lasser de suivre sans cesse la destinée des hommes ? Gouvernons-nous assez bien pour leur ôter l’espérance de gouverner mieux ? Aiment-elles assez peu la domination pour que nous puissions raisonnablement espérer qu’elles n’en aient jamais l’envie ? En vérité, plus je médite et plus je vois que nous sommes sur un abîme. Il est vrai que nous avons pour nous les canons et les bayonnettes, et que les femmes nous semblent sans grands moyens de révolte. Cela vous rassure, et moi, c’est ce qui m’épouvante.

On connaît cette inscription terrible placée par Fonseca sur la route de Torre del Greco : Posteri, posteri, vestra res agitur ! Torre del Greco n’est plus ; la pierre prophétique est encore debout.

C’est ainsi que je trace ces lignes, dans l’espoir qu’elles seront lues, sinon de mon siècle, du moins de la postérité. Il est bon que, lorsque les malheurs que je prévois seront arrivés, nos neveux sachent du moins que, dans cette Troie nouvelle, il existait une Cassandre, cachée dans un grenier, rue Mézières, n° 10. Et s’il fallait, après tout, que je dusse voir de mes yeux les hommes devenus esclaves et l’univers tombé en quenouille, je pourrais du moins me faire honneur de ma sagacité ; et, qui sait ? je ne serais peut-être pas le premier honnête homme qui se sera consolé d’un malheur public en songeant qu’il l’avait prédit.


II


La politique, disait Charles XII, c’est mon épée. C’est l’art de tromper, pensait Machiavel. Selon Mme de M..., ce serait le moyen de gouverner les hommes par la prudence et la vertu. La première définition est d’un fou, la seconde d’un méchant, celle de Mme de M... est la seule qui soit d’un honnête homme. C’est dommage qu’elle soit si vieille et que l’application en ait été si rare.

Après avoir établi cette définition, Mme de M... expose l’origine des sociétés. Jean-Jacques les fait commencer par un planteur de pieux, et Vitruve par un grand vent, probablement parce que le système de la famille était trop simple. Avec ce bon sens de la femme, supérieur au génie des philosophes, Mme de M... se contente d’en chercher le principe dans la nature de l’homme, dans ses affections, dans sa faiblesse, dans ses besoins. Tout le passage dénote dans l’auteur beaucoup d’érudition et de sagacité. Il est curieux de voir une femme citer tour à tour Locke et Sénèque, l’Esprit des lois et le Contrat social ; mais, ce qui est encore plus remarquable, c’est l’accent de bonne foi et de raison auquel nous n’étions plus accoutumés, et qui contraste si étrangement avec le ton rogue et sauvage qu’ont adopté depuis quelque temps les précepteurs du genre humain.

L’auteur, suivant la marche des idées, s’occupe ensuite des chefs des sociétés. On a beaucoup écrit sur les devoirs des rois, beaucoup plus que sur les devoirs des peuples. Il en a été des portraits d’un bon souverain comme de ces pyramides placées sur le bord des routes du Mexique, où chaque voyageur se faisait un devoir d’apporter sa pierre. Il n’y a si mince grimaud qui n’ait voulu charbonner à son tour le maître des nations. On dirait que les philosophes eux-mêmes se sont étudiés à inventer de nouvelles vertus pour les imposer aux princes, probablement parce que les princes sont exposés à plus de faiblesses que les autres hommes, et comme si leur présenter un modèle inimitable, ce n’était pas par cela seul les dispenser d’y atteindre. Mme de M… ne donne pas dans ce travers. Elle convient qu’un monarque peut être bon sans posséder pour cela des qualités surhumaines. Elle ne se sert point non plus de l’idéal d’une royauté parfaite pour décrier les royautés vivantes, et ensuite des royautés vivantes pour décrier la royauté en elle-même, grande pétition de principes sur laquelle a roulé toute la philosophie du dix-huitième siècle. L’auteur cite, comme renfermant toutes les obligations d’un souverain, l’instruction que Gustave-Adolphe reçut de son père. L’histoire fait mention de plusieurs instructions pareilles laissées par des rois à leurs successeurs ; mais celle-ci a cela de remarquable qu’elle est peut-être la seule à laquelle le successeur se soit conformé. En voici quelques passages :

« Qu’il emploie toutes ses finesses et son industrie à n’être ni trompé ni trompeur.

« Qu’il sache que le sang de l’innocent répandu et le sang du méchant conservé crient également vengeance.

« Qu’il ne paraisse jamais inquiet ni chagrin, si ce n’est lorsqu’un de ses bons serviteurs sera mort ou tombé dans quelque faute.

« Enfin, qu’en toutes ses actions il se conduise de telle sorte qu’il soit avoué de Dieu. »

Charles IX, dans cette instruction, glisse légèrement sur le danger des flatteurs. Peut-être les rois en sentent-ils moins les inconvénients que leurs sujets. Peut-être aussi serait-ce pour Montesquieu une occasion de glisser sa théorie de climat, espèce de fausse clef qui lui sert à crocheter la serrure de tous les problèmes de l’histoire. C’est en se rapprochant du midi, dirait-il, que les exemples du favoritisme deviennent plus fréquents ; sous le ciel énervant de l’Asie et de l’Afrique, les princes régnent rarement par eux-mêmes ; au contraire, chez les peuples du nord, le climat est tonique, nous voyons beaucoup plus de tyrans que de favoris. Mais peut-être l’observation tomberait-elle si nous étions mieux instruits dans leur histoire ? Nous sommes si disposés à faire science de tout, même de notre ignorance !

Il y a, dans un de nos vieux manuscrits du quatorzième siècle, attribué à Philippe de Maizières, un passage qui peut servir de complément à l’instruction du monarque suédois. C’est ainsi que la reine Vérité parle à Charles VI dans le songe du vieil pèlerin s’adressant au blanc faucon, à bec et piés dorés.

« Guarde-toi, beau fils, de ces chevaliers qui ont coutume de bien plumer les rois par leurs soubtiles pratiques, qui s’en vont récitant souvent le proverbe du maréchal Bouciquault, disant : Il n’est peschier que en la mer, et ainsi n’est don que de roi ; et te feront vaillant et large comme Alexandre, attrayant de toy tant d’eau à leur moulin qu’il suffiroit à trente-sept moulins qui les deux parts du jour sont oiseulx, etc. »

Je cite ce passage : 1° parce qu’il montre que dans ces temps gothiques on ne parlait pas aux rois avec autant de servilité qu’on voudrait bien nous le faire croire ; 2° parce qu’il donne l’origine d’un proverbe, ce qui peut être utile aux antiquaires ; 3° parce qu’il peut servir à résoudre une question d’hydraulique en prouvant que les moulins à eau existaient en 1389, ce qui est toujours bon à savoir pour ceux qui ne savent pas que les moulins à eau existent depuis un temps immémorial.

III

Après s’être occupée des sociétés en général, Mme de M... consacre un chapitre à la guerre, c’est-à-dire au rapport le plus ordinaire des sociétés humaines entre elles.

Ce chapitre devait présenter bien des difficultés à une femme. Mme de M…, comme dans le reste de son ouvrage, y fait preuve de connaissances peu communes ; elle établit, avec beaucoup de bonheur, la distinction entre les guerres permises et les guerres injustes ; elle range, avec raison, parmi ces dernières, toutes les entreprises de conquête.

« Il y a cette différence entre les conquérants et les voleurs de grand chemin, a dit un auteur remarquable que cite Mme de M..., que le conquérant est un voleur illustre, et l’autre un voleur obscur : l’un reçoit des lauriers et de l’encens pour le prix de ses violences, et l’autre la corde. » Il fallait être bien philosophe pour écrire ce passage de la même main qui signa la prise de possession de la Silésie.

Arrivée à ce fameux axiome que « l’argent c’est le nerf de la guerre », axiome que Mme de M… attribue à Quinte-Curce, mais qu’elle trouvera également dans Végèce, dans Montecuculli, dans Santa-Cruz, et dans tous les auteurs qui ont écrit sur la guerre, Mme de M… s’arrête. Ce n’est pas l’argent, dit-elle, c’est le fer. D’accord, ce n’est pas avec des écus que l’on se bat, c’est avec des soldats ; toute la question se réduit à savoir s’il est plus facile d’avoir des soldats sans argent que d’en avoir avec de l’argent. Le premier moyen sera plus économique. Il ne paraît pas cependant qu’il fût du goût de Sully.

Je lisais dernièrement dans Grotius la définition de la guerre : « La guerre est l’état de ceux qui tâchent de vider leurs différends par la voie de la force. » Il est évident que cette définition est la même que celle du duel.

Mais, a-t-on dit aux duellistes, vous allez à la mort en riant, vous vous battez par partie de plaisir. Il en a été absolument de même de la guerre. Avant la révolution on ne s’égorgeait plus que le chapeau à la main. Le grand Condé fait donner l’assaut à Lérida avec trente-six violons en tête des colonnes ; et dans les champs d’Ettingen et de Clostersevern, on vit les jeunes officiers marcher aux batteries comme à un bal, en bas de soie et en perruque poudrée à blanc.

Il prit un jour fantaisie à Rousseau, le don Quichotte du paradoxe, de soutenir une vérité. C’était pour lui chose nouvelle. Il s’y prit comme pour une mauvaise cause, il alla chercher des autorités comme les gens qui ne trouvent pas de bonnes raisons. C’est ainsi qu’à propos du duel il a cité les anciens. Il est probable que Rousseau n’avait pas lu Quinte-Curce. Il y aurait vu qu’il n’y avait guère de festin chez Alexandre où il n’y eût quelques combats singuliers entre les convives. Qu’était-ce d’ailleurs que le combat d’Étéocle et de Polynice ? Et, dans l’Iliade, est-il probable que si Minerve n’était pas venue prendre Achille par les oreilles, Agamemnon aurait laissé son épée dans le fourreau ?

Mais, ont dit les philosophes, les grecs ! Ah ! les grecs ! Il est bien vrai que les grecs ne se battaient pas comme nos aïeux, avec juges et parrains, ainsi que nous le voyons dans La Colombière ; mais voulez-vous savoir ce que faisaient sur ce point ces grecs dont on nous cite si souvent l’exemple ? Les grecs faisaient mieux, ils assassinaient. Voyez, par exemple, Plutarque, dans la vie de Cléomène. On tuait son homme en trahison, cela ne tirait point à conséquence. Il lui tendit des embûches, disait tranquillement l’historien, à peu près comme nous dirions aujourd’hui : Il lui avait fait un serment.

De cela que veut-on conclure ? Que je plaide pour le duel ? Bien au contraire ; c’est seulement une des mille et une inconséquences humaines que je m’amuse à relever : occupation philosophique. On s’étonne que nos lois ne défendent pas le duel ; ce qui m’étonne, c’est qu’elles ne l’aient pas encore autorisé. Pourquoi, en effet, nos sottises n’obtiendraient-elles pas, comme nos vices, droit de vivre en payant patente, et n’est-ce pas une injustice véritable que d’interdire aux duellistes ce qui est permis à tant d’honnêtes gens, d’échapper au code en se réfugiant dans le budget ?

IV

S’il n’y a point de sociétés sans guerre, il est difficile qu’il y ait des guerres sans armées. Ainsi Mme de M... est pleinement justifiée de se livrer dans le chapitre suivant aux détails d’un camp. Mme de M... est, je crois, le premier auteur de son sexe qui se soit occupé de cette matière après la chevalière d’Éon ; non que je veuille établir la comparaison entre Mme de M... et l’amazone du siècle dernier ; c’est purement un rapprochement bibliographique, et ma remarque subsiste.

Mme de M..., comme tous les auteurs militaires, se montre grand partisan de l’obéissance absolue ; c’est une question qui a été souvent agitée par les philosophes, mais qui est tous les jours parfaitement résolue à la plaine de Grenelle.

Il y a sur cette question une opinion de Hobbes que Mme de M... aurait pu citer, et qui ne laisse pas que d’être assez singulière : « Si notre maître, dit-il, nous ordonne une action coupable, nous devons l’exécuter, à moins que cette action ne puisse être réputée nôtre. » C’est-à-dire que Hobbes, pour règle des actions humaines, n’admettrait plus que l’égoïsme.

Mme de M... rapporte, d’après Folard, quelques-unes des qualités que doit posséder un vrai capitaine. Quant à moi, je me défie de ces définitions si parfaites par lesquelles il n’y aurait plus que des exceptions dans la nature. C’est une chose épouvantable à voir que la nomenclature des études préparatoires auxquelles doit se livrer un apprenti général ; mais combien y a-t-il eu d’excellents généraux qui ne savaient pas lire ? Il semblerait que la première condition, la condition sine qua non de tout homme qui se destine à la guerre, serait d’avoir de bons yeux, ou tout au moins d’être robuste et dispos. Eh bien ! une foule de grands guerriers ont été borgnes ou boiteux. Philippe était borgne, boiteux, et de plus manchot ; Agésilas était boiteux et contrefait ; Annibal était borgne ; Bajazet et Tamerlan, les deux foudres de guerre de leur temps, étaient l’un borgne et l’autre boiteux ; Luxembourg bossu. Il semble même que la nature, pour dérouter toutes nos idées, ait voulu nous montrer le phénomène d’un général totalement aveugle, guidant une armée, rangeant ses troupes en bataille, et remportant des victoires. Tel

fut Ziska, chef des hussites.
V

Historiens ! historiens ! faiseurs d’emphase ! Mes amis, n’y croyez pas.

Le sénat marche au-devant de Varron qui s’est sauvé de la bataille, et le remercie de n’avoir pas désespéré de la république… — Qu’est-ce que cela prouve ? Que la faction qui avait fait nommer Varron général, pour ôter le commandement à Fabius, fut encore assez puissante pour empêcher qu’il fût puni. Elle voulait même qu’il fût nommé dictateur, afin que Fabius, le seul homme qui pût sauver la république, ne fût pas appelé à la tête des affaires. Il n’y a malheureusement là rien que de très naturel, s’il n’y a rien d’héroïque. Croit-on par exemple, qu’après la déroute de Moscou, si Buonaparte l’avait voulu, tout son sénat n’aurait pas marché en corps au-devant de lui ?

Le sénat déclare qu’il ne rachètera point les prisonniers. Qu’est-ce que cela prouve ? Que le sénat n’avait pas d’argent. Il fit comme tant d’honnêtes gens qui ne sont pas des romains ; il fut dur, ne voulant pas paraître pauvre. Pouvait-il en effet accuser de lâcheté des soldats qui s’étaient battus depuis le lever du soleil jusqu’à la nuit, et qui n’avaient laissé que soixante-dix mille morts sur le champ de bataille ? Voilà les faits, et en histoire des faits valent au moins des phrases. — Voyez tout ce passage dans Folard.

On objectera le témoignage de Montesquieu. Montesquieu a fait un fort beau livre sur les causes de la grandeur et de la décadence des romains ; mais il en a oublié une, c’est que la cavalerie d’Annibal ait eu les jambes lassées le jour qu’il vint camper à quatre milles de Rome. Il est toujours curieux de voir un français trouver chez les romains des choses dont ni Salluste, ni Cicéron, ni Tacite, ni Tite-Live ne s’étaient jamais doutés ; et pourtant les romains étaient un peu comme nous ; en fait de louange et de bonne opinion d’eux-mêmes, ils ne laissaient guère à dire aux autres.

Les historiens qui n’écrivent que pour briller veulent voir partout des crimes et du génie ; il leur faut des géants, mais leurs géants sont comme les girafes, grands par devant et petits par derrière. En général, c’est une occupation amusante de rechercher les véritables causes des événements ; on est tout étonné en voyant la source du fleuve ; je me souviens encore de la joie que j’éprouvai, dans mon enfance, en enjambant le Rhône. Il semble que la providence elle-même se plaise à ce contraste entre les causes et les effets. La peste fut une fois apportée en Italie par une corneille, et c’est en disséquant une souris qu’on découvrit le galvanisme.

Ce qui me dégoûte, disait une femme, c’est que ce que je vois sera un jour de l’histoire. Eh bien ! ce qui dégoûtait cette femme est aujourd’hui de l’histoire, et cette histoire-là en vaut bien une autre. Qu’en conclure ? Que les objets grandissent dans les imaginations des hommes comme les rochers dans les brouillards, à mesure qu’ils s’éloignent.


Mars 1820[1]

M. le duc de Berry vient d’être assassiné. Il y a six semaines à peine. La pierre de Saint-Denis n’est pas encore rescellée, et voici déjà que les oraisons funèbres et les apologies pleuvent sur cette tombe. Le tout tronqué, incorrect, mal pensé, mal écrit ; des adulations plates ou sonores, pas de conviction, pas d’accent, pas de vrai regret. Le sujet était beau cependant. Quand donc interdira-t-on les grands sujets aux petits talents ? Il y avait dans les temples de l’antiquité certains vases sacrés qui ne pouvaient être portés par des mains profanes.

Et en effet, quoi de plus vaste pour le poëte, et de plus fécond que cette vie pieuse et guerrière, qui embrasse tant de déplorables événements, que cette mort héroïque et chrétienne, qui entraîne tant de fatales conséquences ? Un noble triomphe est réservé au grand écrivain qui nous retracera et la trop courte carrière et le caractère chevaleresque de celui qui sera peut-être le dernier descendant de Louis XIV. Ce prince, repoussé dès l’adolescence du sol de la patrie, fit avant l’âge le rude apprentissage du casque et de l’épée. Les premières et longtemps les seules prérogatives qu’il dut à son rang auguste furent l’exil et la proscription. Passant d’un palais dans un camp, tantôt accueilli sous les tentes de l’Autriche, tantôt errant sur les flottes de l’Angleterre, il fut, durant bien des années, avec toute son illustre famille, un éclatant exemple de l’inconstance de la fortune et de l’ingratitude des hommes. Longtemps, mêlé à des chefs étrangers, il eut à combattre des soldats qui étaient nés pour servir sous lui ; mais du moins sa constance et sa bravoure ne démentirent jamais le sang et le nom de ses aïeux. Il fut le digne élève de l’héritier des Condé, exilé comme lui, le digne 4capitaine de la vieille troupe des gentilshommes proscrits avec leurs rois. Dans ces temps de guerres, le pain des soldats valait à ses yeux les festins des princes, et, à défaut de couche royale, il savait conquérir le jour le canon sur lequel il devait reposer la nuit. Revenu enfin parmi les peuples que gouvernaient ses pères, il n’était pas réservé à jouir paisiblement de ce bonheur qu’une auguste union semblait devoir rendre durable pour lui, et éternel pour notre postérité. Hélas ! après quatre ans d’une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers Bourbons, entouré de l’amour et des espérances de la nation, est tombé sous le poignard d’un français, poignard que n’a pu rencontrer sur son passage, durant les onze années de son ombrageuse tyrannie, un corse gardé par un mameluck !

Ce loyal enfant du Béarnais, destiné sans doute à commander notre brave et fidèle armée, promis peut-être aux héroïques plaines de la Vendée, est mort à la fleur et dans la force de l’âge, sans avoir même eu la consolation d’expirer, comme Epaminondas, étendu sur son bouclier.

Et quand l’historien d’une si noble vie aura rappelé le dernier pardon et les derniers adieux, il sera de son devoir de remonter, ou plutôt de descendre aux causes et aux auteurs de cet abominable forfait. Qu’il écoute alors pour dévoiler des trames ténébreuses, qu’il écoute la France désespérée, elle criera, comme l’impératrice romaine : Je reconnais les coups !

Nous ne nous livrerons pas ici à une discussion qui outrepasserait nos forces ; mais nous pensons qu’il est des questions graves et importantes que doit résoudre l’historien du duc de Berry assassiné, au sujet du misérable auteur de cet attentat. Louvel est-il un fanatique ? de quelle espèce est son fanatisme ? appartient-il à la classe des assassins exaltés et désintéressés comme les Sand, les Ravaillac et les Clément ? N’est-il pas plutôt de ces gens à qui l’on paie leur fanatisme, en ajoutant à la récompense convenue des assurances de protection et de salut ?... Nous nous arrêtons à ces mots. On n’a plus droit aujourd’hui de s’étonner des choses les plus inouïes. Nous voyons d’exécrables scélérats étaler aux yeux de l’Europe leur impunité, plus monstrueuse peut-être que leurs crimes, et leur audace plus effrayante encore que leur impunité.

Il faudra de plus que, pour remplir entièrement son objet, celui de nos écrivains célèbres qui écrira l’histoire de M. le duc de Berry, se charge d’un autre devoir, humiliant sans doute, mais néanmoins indispensable ; je veux dire qu’il aura à défendre l’héroïque mémoire du prince contre les insinuations perfides et les calomnies atroces dont la faction ennemie des trônes légitimes s’efforce déjà de la noircir. En d’autres temps, un pareil soin eût été injurieux pour le royal défunt, dont la bonté, la bravoure et la franchise ne sont comparables qu’aux vertus du grand Henri. Mais aujourd’hui qu’une faction régicide encense les plus abominables idoles, ne sommes-nous pas forcés chaque jour, nous autres, les vrais libéraux et les vrais royalistes, de défendre contre ses impudentes déclamations les plus nobles gloires, les réputations les plus pures, les plus irréprochables renommées ? N’avons-nous pas chaque jour à venger de nouvelles insultes les Pichegru ou les Cathelineau, les Moreau ou les La Rochejaquelein ? Et, à chaque nouvelle attaque portée à ces hommes illustres, nous recommençons notre pénible plaidoyer, sans même espérer qu’une voix pleine d’une indignation généreuse nous interrompra en criant comme cet homme de l’ancienne Grèce : Qui donc ose outrager Alcide !


Avril 1820.

Il a paru ces jours-ci un recueil de Lettres de Mme de Grafigny sur Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet son titre. Le nom de Voltaire, placé en tête d’un livre quelconque, inspire une curiosité vive et tellement étendue dans ses désirs, qu’il est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie privée de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de détails pleins d’agrément et d’intérêt, si le caractère de cet écrivain extraordinaire était reproduit par une peinture fidèle avec toute sa mobilité originale et ses brusques inégalités. Il semble encore que le pinceau fin et délicat d’une femme serait plus que tout autre capable de saisir cette foule de nuances variées dont se compose la physionomie morale de l’homme universel, surtout dans sa liaison avec l’impérieuse marquise du Châtelet. Il aurait été piquant et peut-être plus facile à une femme qu’à un homme de débrouiller les causes de cet attachement bizarre, qui rendit un homme de génie esclave d’une femme d’esprit, et résista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux violentes querelles que faisaient naître inopinément et à toute heure, l’irascibilité de l’un et l’orgueil de l’autre. Si la collection des lettres de Voltaire à sa respectable Émilie n’avait été détruite, nous pourrions espérer encore d’obtenir le mot de cette énigme ; car les lettres de Mme de Grafigny ne nous présentent sous ce rapport aucun aperçu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son honneur, l’auteur des Lettres péruviennes n’avait sans doute pas écrit ces lettres sur Cirey avec l’idée qu’elles seraient imprimées un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gré à l’éditeur d’avoir extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de Grafigny n’a pas le talent d’observer, et surtout d’observer les grands hommes. Son style, au moins insipide, gâte l’intérêt de son sujet. Mme de Grafigny, arrivée à Cirey en 1738, adresse à son ami M. Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses réflexions sur les habitants de ce château. M. De vaux, qu’elle appelle dans l’intimité de sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement de tendresse, reçoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise, qu’elle désigne par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que les autres, Atys, ton idole, Dorothée, etc. Elle lui transmet en style niais et précieux un journal détaillé de toutes ses occupations. A-t-elle vu le lever du jour ? elle a assisté à la toilette du soleil. Je suis, dit-elle à M. Devaux, bien jolie de t’écrire, etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout à fait ce livre ; parmi beaucoup de redites et de détails pleins de mauvais goût, les Lettres de Mme de Grafigny renferment des faits curieux et ignorés ; et les morceaux inédits de Voltaire, qui complètent le volume, suffiraient pour mériter l’attention. Plusieurs de ces cinquante épîtres présentent un haut intérêt ; elles sont adressées presque toutes à des personnages éminents du dernier siècle, tels que les duchesses du Maine et d’Aiguillon, les ducs de Richelieu et de Praslin, le chancelier d’Aguesseau, le président Hénault, etc. Les lettres à la duchesse du Maine en particulier forment une correspondance entièrement inédite et vraiment charmante et curieuse. Il y a encore dans cette collection une épître au pape Benoît XIV, écrite en italien, et signée il devotissimo Voltaire. Cela veut dire le très dévot ou le très dévoué, peut-être l’un et l’autre, et à coup sûr ni l’un ni l’autre. Puisque vous voulez des citations, voici un billet assez joli de forme et de tournure, adressé au comte de Choiseul alors ministre. Vous reconnaîtrez dans ce peu de mots la touche de cet homme toujours plein d’idées neuves et piquantes ; il était difficile d’échapper d’une manière plus originale aux formules banales et cérémonieuses des recommandations de cour.


« Permettez que je vous informe de ce qui vient de m’arriver avec M. Makartney, gentilhomme anglais très jeune et pourtant très sage ; très instruit, mais modeste ; fort riche et fort simple, et qui criera bientôt au parlement mieux qu’un autre. Il m’a nié que vous eussiez des bontés pour moi. Je me suis échauffé, je me suis vanté de votre protection ; il m’a répondu que si je disais vrai, je prendrais la liberté de vous écrire ; j’ai les passions vives. Pardonnez, monseigneur, au zèle, à l’attachement et au profond respect du vieux montagnard. »


Le vieux suisse libre est bon courtisan, comme on voit. Vous retrouverez dans la plupart des autres lettres la gaîté communicative, la vivacité et souvent la témérité de jugement, la flatterie adroite, la raillerie tantôt douce et tantôt mordante, auxquelles on reconnaît la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de pièces de vers mêlées aux morceaux Jde prose, la suivante, adressée à la fameuse Mlle Raucourt, na jamais été imprimée :

Raucourt, tes talents enchanteurs
Chaque jour te font des conquêtes ;
Tu fais soupirer tous les cœurs,
Tu fais tourner toutes les têtes.
Tu joins au prestige de l’art
Le charme heureux de la nature,
Et la victoire toujours sûre
Se range sous ton étendard.
Es-tu Didon ? es-tu Monime ?
Avec toi nous versons des pleurs ;
Nous gémissons de tes malheurs,
Et du sort cruel qui t’opprime.
L’art d’attendrir et de charmer
A paré ta brillante aurore ;
Mais ton cœur est fait pour aimer,
Et ton cœur ne dit rien encore.
Défends ce cœur du vain désir
De richesse et de renommée ;
L’amour seul donne le plaisir,
Et le plaisir est d’être aimée.
Déjà l’amour brille en tes yeux,
Il naîtra bientôt dans ton âme ;
Bientôt un mortel amoureux
Te fera partager sa flamme.
Heureux ! trop heureux, cet amant
Pour qui ton cœur deviendra tendre,
Si tu goûtes le sentiment
Comme tu sais si bien le rendre !

De jolis vers sans doute. J’avoue pourtant que j’ai peu de sympathie pour te espèce de poésie. J’aime mieux Homère.




SUR UN POËTE APPARU EN 1820.
Mai 1820.
I

Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez les épaules, hommes de lettres[2], mes contemporains, car, je vous le dis entre nous, il n’en est peut-être pas un de vous qui comprenne ce que c’est qu’un poëte. Le rencontrera-t-on dans vos palais ? Le trouvera-t-on dans vos retraites ? Et d’abord, pour ce qui regarde l’âme du poëte, la première condition n’est-elle pas, comme l’a dit une bouche éloquente, de n’avoir jamais calculé le prix d’une bassesse ou le salaire d’un mensonge ? Poëtes de mon siècle, cet homme-là se voit-il parmi vous ? Est-il dans vos rangs l’homme qui possède l’os magna sonaturum, la bouche capable de dire de grandes choses, la ferrea vox, la voix de fer ? l’homme qui ne fléchira pas devant les caprices d’un tyran ou les fureurs d’une faction ? N’avez-vous pas été tous, au contraire, semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps change ?

II

Franchement, on trouvera parmi vous des affranchis, prêts à invoquer la licence après avoir déifié le despotisme ; des transfuges, prêts à flatter le pouvoir après avoir chanté l’anarchie, et des insensés qui ont baisé hier des fers illégitimes, et, comme le serpent de la fable, veulent aujourd’hui briser leurs dents sur le frein des lois ; mais on n’y découvrira pas un poëte. Car, pour ceux qui ne prostituent pas les titres, sans un esprit droit, sans un cœur pur, sans une âme noble et élevée, il n’est point de véritable poëte. Tenez-vous cela pour dit, non pas en mon nom, car je ne suis rien, mais au nom de tous les gens qui raisonnent, et qui pensent — je veux bien ne choisir mon exemple que dans l’antiquité — que ces mots : Dulce et decorum est pro patria mori, sonnent mal dans la bouche d’un fuyard. Je l’avouerai donc, j’ai cherché jusqu’ici autour de moi un poëte, et je n’en ai pas rencontré ; de là, il s’est formé dans mon imagination un modèle idéal que je voudrais dépeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tenté quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas.

III

L’autre jour, j’ouvris un livre qui venait de paraître, sans nom d’auteur, avec ce simple titre : Méditations poétiques. C’étaient des vers.

Je trouvai dans ces vers quelque chose d’André de Chénier. Continuant à les feuilleter, j’établis involontairement un parallèle entre l’auteur de ce livre et le malheureux poëte de la Jeune Captive. Dans tous les deux, même originalité, même fraîcheur d’idées, même luxe d’images neuves et vraies ; seulement l’un est plus grave et même plus mystique dans ses peintures ; l’autre a plus d’enjouement, plus de grâce, avec beaucoup moins de goût et de correction. Tous deux sont inspirés par l’amour. Mais dans Chénier ce sentiment est toujours profane ; dans l’auteur que je lui compare, la passion terrestre est presque toujours épurée par l’amour divin. Le premier s’est étudié à donner à sa muse les formes simples et sévères de la muse antique ; le second, qui a souvent adopté le style des pères et des prophètes, ne dédaigne pas de suivre quelquefois la muse rêveuse d’Ossian et les déesses fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le premier est romantique parmi les classiques, le second est classique parmi les romantiques.

IV

Voici donc enfin des poëmes d’un poëte, des poésies qui sont de la poésie !

Je lus en entier ce livre singulier ; je le relus encore, et, malgré les négligences, le néologisme, les répétitions et l’obscurité que je pus quelquefois y remarquer, je fus tenté de dire à l’auteur : — Courage, jeune homme ! vous êtes de ceux que Platon voulait combler d’honneurs et bannir de sa république. Vous devez vous attendre aussi à vous voir bannir de notre terre d’anarchie et d’ignorance, et il manquera à votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au poëte, les palmes, les fanfares et la couronne de fleurs.

  1. Nous avons cru devoir réimprimer textuellement tout ce morceau, enfoui sans signature dans un recueil oublié, d’où rien ne nous forçait à le tirer. Mais il nous a semblé qu’il y avait quelque chose d’instructif, pour les passions politiques d’une époque, dans le spectacle des passions politiques d’une autre époque. Dans le morceau qu’on va lire, la douleur va jusqu’à la rage, l’éloge jusqu’à l’apothéose, l’exagération dans tous les sens jusqu’à la folie. Tel était en 1820 l’état de l’esprit d’un jeune jacobite de dix-sept ans, bien désintéressé, certes, et bien convaincu. Leçon, comme nous le répétons, pour tous les fanatismes politiques. Il y a encore beaucoup de passages dans ce volume auxquels nous prions le lecteur d’appliquer cette note. (Note de l’édition originale.)
  2. On n’a voulu évidemment désigner par cette expression que les prétendus hommes de lettres du jour. Le lecteur fera aisément les exceptions que la justice demande et qu’il est inutile d’indiquer. (Note du Conservateur littéraire.)