Journal du voyage de Montaigne/Préliminaire 1

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DISCOURS
PRÉLIMINAIRE.

I.

Montaigne, au troiſiéme Livre de ſes Eſſais, Chap. IX, parle de ſes voyages, & particuliérement de celui de Rome. Il rapporte même tout au long les Lettres de Bourgeoiſie Romaine qui lui furent accordées par les Conservateurs du Peuple Romain[1]. On ſavoit donc que Montaigne avoit voyagé en Suiſſe, en Allemagne, en Italie, & l’on étoit aſſez ſurpris qu’un Obſervateur de cette trempe, qu’un Ecrivain qui a rempli ſes Eſſais de détails domeſtiques & perſonnels, n’eût rien écrit de ſes voyages ; mais comme on n’en voyoit aucunes traces, depuis 180 ans qu’il est mort, on n’y penſoit plus.

M. Prunis, Chanoine régulier de Chancelade en Périgord, parcouroit cette Province pour faire des recherches relatives à une Hiſtoire du Périgord qu’il a entrepriſe. Il arrive à l’ancien Château de Montaigne[2] poſſédé par M. le Comte de Segur de la Roquette[3], pour en viſiter les archives, s’il s’y en trouvoit. On lui montre un vieux coffre qui renfermoit des papiers condamnés depuis long-tems à l’oubli ; on lui permet d’y fouiller. Il y découvre le Manuſcrit original des Voyages de Montaigne, l’unique probablement qui exiſte. Il obtient de M. de Segur la permiſſion de l’emporter pour en faire un mûr examen. Après s’être bien convaincu de la légitimité de ce précieux Poſthume, il fait un voyage à Paris pour s’en aſſûrer encore mieux par le témoignage de gens de Lettres. Le Manuſcrit est examiné par différens Littérateurs, & ſur-tout par M. Capperronnier, Garde de la Bibliothèque du Roi : il eſt unanimement reconnu pour l’autographe des Voyages de Montaigne.

Ce Manuſcrit forme un petit volume in-folio de 278 pages. L’écriture & le papier ſont d’abord inconteſtablement de la fin du ſeiziéme ſiécle. Quant au langage, on ne ſauroit s’y méprendre : on y reconnoît la naïveté, la franchiſe & l’expreſſion qui ſont comme le cachet de Montaigne. Une partie du Manuſcrit (un peu plus du tiers) eſt de la main d’un domeſtique qui ſervoit de Secrétaire à Montaigne, & qui parle toujours de pson maître à la troiſiéme perſonne ; mais on voit qu’il écrivoit ſous ſa dictée, puiſqu’on retrouve ici toutes les expreſſions de Montaigne, & que même en dictant il lui échappe des égoïſmes qui le décèlent[4]. Tout le reſte du Manuſcrit où Montaigne parle directement & à la premiere perſonne, eſt écrit de ſa propre main (on a vérifié l’écriture) ; mais, dans cette partie, plus de la moitié de la Relation eſt en Italien. Au ſurplus s’il s’élevoit quelques doutes ſur l’authenticité du Manuſcrit, il est déposé à la Bibliotheque du Roi, pour y recourir au beſoin. Ajoutons, pour l’exactitude, qu’il manque au commencement un ou pluſieurs feuillets qui paroiſſent avoir été déchirés.

À ne conſidérer cet Ecrit poſthume de Montaigne que comme un monument hiſtorique qui repréſente l’état de Rome, & d’une grande partie de l’Italie, tel qu’il étoit vers la fin du ſeiziéme ſiécle, il auroit déjà ſon mérite. Mais la façon dont on voyoit Montaigne ; mais l’énergie, la vérité, la chaleur que ſon eſprit philoſophique & ſon génie imprimoient à toutes les idées qu’il recevoit ou qu’il produiſoit, le rendent encore plus précieux.

Pour pouvoir donner cet ouvrage au public, il falloit commencer par le déchiffrer, & en avoir une copie liſible. Le Chanoine de la Chancellade en avoit fait une ; il avoit même traduit toute la partie Italienne ; mais ſa copie étoit très-fautive, il y avoit des omiſſions dont le ſens ſouffroit aſſez fréquemment, & ſa traduction de l’Italien étoit encore plus défectueuſe. On a donc travaillé d’abord à tranſcrire le Manuſcrit plus exactement, ſans en omettre ni en changer un ſeul mot. Cette premiere opération n’étoit pas ſans difficulté, tant par la mauvaiſe écriture du domeſtique qui tint la plume jusqu’à Rome, que par le peu de correction de Montaigne lui-même, qui dans ſes Eſſais ne nous laiſſe pas ignorer ſa négligence sur ce point[5]. Ce qui rendoit les deux écritures encore plus difficiles à lire, c’étoit principalement l’ortographe qui ne peut être plus biſarre, plus déſordonnée & plus diſcordante qu’elle l’eſt dans tout le Manuſcrit. Il a fallu de la patience & du tems pour vaincre ces difficultés. Enſuite la nouvelle copie a été bien collationée & vérifiée ſur l’original ; M. Capperonnier lui-même y a donné les plus grands ſoins.

Cette copie remiſe à l’Editeur, il a vu la néceſſité d’y joindre des notes, ſoit pour expliquer les vieux mots qui ne ſont preſque plus entendus, ſoit pour éclaircir l’hiſtorique, & faire connoître, autant qu’il étoit poſſible, les perſonnages dont parle Montaigne ; mais les notes qu’on y a miſes ne ſont ni prolixes ni trop nombreuſes. Ce n’eſt pas, comme on le verra de reſte, que l’on n’eût pû les multiplier bien davantage, & même les charger de réflexions ; mais en ſe bornant au pur néceſſaire, on a voulu s’éloigner de l’excès de ces commentaires diffus où l’érudition littéraire, & quelquefois philoſophique, eſt prodiguée ſans intérêt pour l’Auteur qu’il s’agit d’entendre, ainſi que ſans beaucoup de fruit pour ceux qui le cherchent, & ne cherchent point autre choſe. Il ne falloit peut-être pas un déſintéreſſement médiocre pour réſiſter à la tentation de ſe livrer à toutes ſes idées, à ſa verve, en commentant un écrit de Montaigne ; & je ne ſai ſi l’on ne doit pas nous tenir encore plus de compte de tout ce que nous nous ſommes abſtenu de faire, que du travail que nous avons fait. Ce que du moins nous ne pouvons taire, ce ſont les obligations que nous avons à M. Jamet le jeune, homme de lettres fort inſtruit, de qui nous avons reçu de grands ſecours, principalement pour les notes, dont pluſieurs lui appartiennent[6].

La partie de ce Journal qui devoit coûter le plus de peine étoit ſans doute l’Italien de Montaigne, encore plus difficile à lire que le texte François, tant par ſa mauvaiſe ortographe, que parce qu’il eſt rempli de licences, de patois différens & de galliciſmes[7]. Il n’y avoit gueres qu’un Italien qui pût bien déchiffrer cette partie, & la mettre en état d’être entendue. M. Bartoli, Antiquaire du Roi de Sardaigne, & nouvellement élu Aſſocié Étranger de l’Académie Royale des Inſcriptions & Belles-Lettres, ſe trouvoit heureuſement à Paris pendant qu’on imprimoit le premier volume ; il voulut bien ſe charger de ce travail. Il a donc non-ſeulement tranſcrit de ſa main toute cette partie, mais encore il y a joint des notes grammaticales, comme nous en avons faites ſur le texte François & même quelques notes hipstoriques : enpsorte que tout l’Italien eſt imprimé d’après ſa copie. C’est ſur cette même copie & ſur les nombreuſes corrections qu’il a faites encore à la traduction de M. Prunis, que nous avons rédigé la nôtre, ſans trop nous aſſervir à la Lettre, ce qui l’auroit pu rendre ridicule. Si dans le reſte du Journal, toutes les expreſſions du texte François ont été ſoigneuſement conſervées ; ſi l’on a même porté le ſcrupule juſqu’à repréſenter l’ortographe du premier écrivain, & celle de Montaigne, c’eſt pour ne pas laiſſer ſoupçonner la plus légere altération dans l’impreſſion de l’ouvrage ; où l’on ne ſ’en eſt permis en effet aucune.

  1. On en voit ici la traduction dans une note du ſecond Tome, page 63.
  2. Ce Château, ſitué dans la Paroiſſe de Saint-Michel de Montaigne, à 200 ou 300 pas du bourg, à une demi-lieue de la Dordogne, & à deux lieues de la petite Ville de Sainte-Foi, eſt du Diocèſe de Périgueux, & environ à dix lieues de la Ville Epiſcopale. Il eſt en bon air, ſur un terrain élevé, grand et ſolidement bâti. Il y a deux tours & des pavillons, avec une grande & belle cour.
  3. M. le Comte de Segur deſcend, à la sixiéme génération, d’Eléonor de Montaigne, fille unique de l’Auteur des Eſſais. Eléonor fut mariée deux fois : elle n’eut point d’enfans du premier lit, & elle épouſa en ſecondes noces Charles, Vicomte de Gamaches. Sa fille unique, Marie de Gamaches, fut mariée à Luis de Lur de Saluces, dit le Baron de Fargues ; elle en eut trois filles. La derniere, Claude-Madeleine de Lur, épouſa Elie-Iſaac de Segur, dont Jean de Segur, pere d’Alexandre, & ayeul de M. le Comte de la Roquette, à qui le Château de Montaigne a été dévolu, ſuivant les diſpoſitions teſtamentaires du pere d’Eleonor.
  4. Tome I, page 238
  5. Montaigne parlant de ſes Lettres miſſives, dit dans ſes Eſſais, L. 1. chap. 39 : « Quoique je peigne inſupportablement mal, j’aime mieux écrire de ma main que d’y employer un autre ». Et Liv. 2. ch. 17 : « Les mains je les ai ſi gourdes, que je ne ſai pas écrire ſeulement pour moi, de façon que ce que j’ai barbouillé, j’aime mieux le refaire que de me donner la peine de le démeſler ».
  6. M. Jamet a dans ſon cabinet de bonnes pieces pour ſervir à l’Hiſtoire de Montaigne, qui n’ont point été connues du Président Bouhier, & qu’il a bien voulu nous communiquer. Elles lui ont été données il y a vingt ans par M. de Monteſquieu le fils, & par M. l’Abbé Bertin, Conſeiller d’État, alors Conſeiller au Parlement de Bordeaux & grand-Vicaire de Périgueux, dans le deſſein que l’on avoit de publier une vie de Montaigne plus exacte & plus ample que celle du Préſident Bouhier, imprimée à Londres. On rempliroit volontiers ce deſſein, ſi l’on pouvoit avoir communication des Lettres de Montaigne que l’on ſait être entre les mains de quelques perſonnes.
  7. On imagine bien que Montaigne, en écrivant dans une langue étrangere, s’étoit auſſi peu gêné qu’en écrivant dans la nôtre. « Je conſeillois en Italie, dit-il, à quelqu’un qui étoit en peine de parler Italien, que pourvû qu’il ne cherchât qu’à ſe faire entendre, ſans y vouloir autrement exceller, qu’il employât ſeulement les premiers mots qui lui viendroient à la bouche, Latins, François, Eſpagnols, ou Gaſcons, & qu’en y adjoutant la terminaiſon Italienne, il ne fauldroit jamais à rencontrer quelque idiôme du pays ou Toscan, ou Romain, ou Vénitien, ou Piémontois, ou Napolitain ». Essais L. 2. ch. 12. Cependant Montaigne étant à Lucques, eut envie d’étudier la langue Toſcane & de l’apprendre par principes. « Il y mettoit, dit-il, aſſez de tems & de ſoins, mais il faiſoit peu de progrès ».