Journal inédit du second séjour au Sénégal

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Texte établi par Paul BonnefonRevue politique et littéraire et Revue scientifique (p. 1-196).


JOURNAL INÉDIT

DU

SECOND SÉJOUR DU CHEVALIER DE BOUFFLERS

AU SÉNÉGAL

(3 décembre 1786 — 25 décembre 1787)


La suite des aventures coloniales du chevalier de Boufflers a été jusqu'ici assez mal débrouillée, tandis qu'on connaît fort bien, au contraire, le roman sentimental qui occupa le milieu de son existence. On sait que ce chevalier errant de la galanterie s'éprit assez brusquement, vers la quarantaine, d'une jeune veuve de vingt-sept ans. Il avait jusqu'alors beaucoup couru le monde et fait en tous sens pas mal de chemin. Né en Lorraine, assez tôt pour être le filleul du nouveau duc, Stanislas Leczinski, roi de Pologne, mais trop tôt, semble-t-il, pour être son fils, Stanislas de Boufflers débuta par être tout ensemble séminariste à Saint-Sulpice et capitaine de cavalerie, par prêcher des sermons et par collaborer à l’Encyclopédie, excellente façon de se ménager de divers côtés une carrière, si la vocation venait à changer.

Elle finit, en effet, par se déclarer ; mais Boufflers se décida à être homme de guerre sans cesser tout à fait d’être homme d’église. Il resta chevalier de Malte, et ce fut le moyen de garder la cinquantaine de mille livres de rentes que son parrain lui avait assignées sur des abbayes de Lorraine. Ainsi pourvu, il courut l’Europe, insouciant et frondeur, n’ayant jamais assez d’argent pour son jeu. Sous Louis XV, une pareille humeur eût pu lui servir, si le jeune homme n’avait gardé beaucoup trop de gratitude au duc de Choiseul disgracié. Les choses changèrent avec Louis XVI ; mais, peu sympathique au roi, Boufflers promena longtemps son désœuvrement et son ambition, de garnison en garnison, le long des côtes de France, en attendant une problématique descente en Angleterre et une occasion de se distinguer qui ne se produisit pas.

C’est alors, dans cet état d’esprit chagrin et découragé, qu’il rencontra celle qui devait fixer à jamais sa pensée volage. Elle se nommait la comtesse de Sabran, née Éléonore Dejean, veuve d’un vieux marin illustre qu’elle avait épousé quoique âgé de quarante-sept ans de plus qu’elle et qui mourut après une courte union, en laissant deux enfants à sa femme, une fille et un fils, Delphine et Elzéar de Sabran. Le caractère de Mme de Sabran nous est bien connu par les diverses publications de lettres qui ont déjà été faites[1]. Nous y saisissons, au physique comme au moral, les traits de « Sabran la mal peignée », petite tête fine et gracieuse, visage mobile éclairé par de grands yeux bleus et casqué d’une indocile toison de boucles blondes qui l’auréolent de toutes parts. Au moral, c’est une nature vive et un peu crédule, franche et primesautière, aimante, dévouée, honnête, d’une honnêteté souriante et enjouée, comme la vertu devait être pour plaire en ce temps-là. Boufflers fut pris à ce mélange piquant de qualités et de grâces, d’autant que cette femme aux dehors frivoles était sérieuse et instruite et savait exprimer ses sentiments avec une délicatesse pleine de charme. Ils s’écrivirent et ils s’aimèrent : le cœur, pour une fois, avait été, sinon la dupe, au moins la conquête de l’esprit.

Les lettres qui ont été imprimées nous montrent parfaitement les voies et les étapes de cette passion. Mme de Sabran, mère irréprochable et veuve fidèle au souvenir, résiste de son mieux à un sentiment nouveau dont elle subit la force envahissante. Boufflers, au contraire, toujours joueur, toujours libertin — au moins d’imagination, — toujours ambitieux, regarde avec curiosité ce qui lui paraît, surtout au début, une intrigue destinée à tromper le vide de son existence, et ce qui devient bientôt pour lui un besoin impérieux et profond. Pourquoi, dans ce cas, puisqu’ils s’aimaient et qu’ils étaient libres de leurs destinées, Boufflers et Mme de Sabran ne les unirent-ils pas ouvertement ? C’est la question qui vient à l’esprit et on y a répondu diversement. Pour ma part, voici ce que je crois, sans prétendre me donner le ridicule d’être trop sûr de ces choses-là. Mme de Sabran était riche, elle portait un nom fort considéré ; Boufflers, au contraire, n’avait pour vivre que sa solde militaire et les revenus de ses abbayes lorraines. Tout cela lui permettait de vivre largement, en dépit de ses goûts dispendieux ; mais, en épousant Mme de Sabran, il aurait dû renoncer à ses bénéfices ecclésiastiques. C’est ce qui le fit rester chevalier de Malte non profès, c’est-à-dire sans avoir fait de vœux et ayant seulement les apparences extérieures de l’ordre. Dans ces conditions, un mariage secret était parfaitement possible aux yeux de l’Église, puisqu’aucun empêchement canonique ne l’interdisait, et je pense qu’il eut lieu. Cela résulte de bien des considérations qu’il serait trop long d’énumérer ici et surtout du caractère très loyal et très droit de Mme de Sabran, dont la réputation ne fut jamais attaquée.

Quoi qu’il en soit, au bout de quelques années, la passion de Boufflers et de Mme de Sabran fut mise à une rude épreuve. Boufflers n’avait pas renoncé à ses visées ambitieuses. Son humeur aventureuse, son désir de faire fortune le poussèrent dans une nouvelle entreprise. Il n’avait pas suivi, je ne sais pourquoi, ses amis, les gentilshommes démocrates qui passèrent la mer pour porter le concours de leur bravoure aux Insurgents américains. Mais il accepta d’aller gouverner le Sénégal et les dépendances, reconquis par l’initiative de son cousin Lauzun. La situation n’était ni lucrative, ni bien en vue ; Boufflers l’agréa pourtant avec la ferme décision d’un homme qui croit jouer son dernier coup de dé et saisir sa dernière chance de réussite. Les reproches et les larmes de Mme de Sabran ne purent parvenir à l’ébranler. Nommé le 9 octobre 1785 à ses nouvelles fonctions, il partait de France le 17 décembre suivant, laissant Mme de Sabran désolée, désespérée surtout d’une résolution qui rendait l’avenir si douloureux pour elle.

Il avait été convenu, en se quittant, que tous deux écriraient jour à jour leurs pensées et ni l’un ni l’autre ne manqua à cette promesse. Boufflers avait emporté pour cela des feuilles de papier numérotées avec soin, qu’il remplit scrupuleusement. Il y disait ses sensations de la terre d’Afrique, ses propos d’exilé à la poursuite de la fortune et de la gloire ; elle, au contraire, mandait ses angoisses et analysait ses désespoirs avec une singulière force pathétique. C’est le roman vécu de deux âmes séparées par toutes les incertitudes de la vie, l’une tendre et passionnée, l’autre sensible, sans doute, mais d’une sensibilité plus égoïste et moins touchante. Peut-être y avait-il, d’une et d’autre part, quelque arrière-pensée littéraire à ces épanchements, car, dès 1798, Mme de Sabran avait songé à les publier et c’est avec plaisir qu’elle les aurait vu divulguer. Pourtant c’est seulement en 1875 que la correspondance de Boufflers et de Mme de Sabran fut mise au jour, pour la plus grande partie, par MM. de Magnieu et Henri Prat, dans un volume qui fit sensation par sa nouveauté.

Le succès alla surtout aux lettres de Mme de Sabran, d’abord parce qu’elles étaient mieux éditées et plus complètes, ensuite parce qu’elles révélaient la vivacité de son esprit et la sensibilité de son cœur. Boufflers, lui, faisait dans le recueil figure moins sympathique. Son journal était fort incomplet, et, de plus, publié assez maladroitement. On y donnait pour le récit de son second voyage au Sénégal ce qui s’appliquait en réalité à son premier séjour et embrassait la période comprise entre le 4 décembre 1785 et le 7 août 1786. C’est pendant ce temps qu’il avait pris contact avec sa colonie et jeté un coup d’œil d’ensemble sur l’état du Sénégal. Mais ce qu’il avait vu ainsi l’avait mis à même de reconnaître les besoins du pays et de comprendre qu’il fallait venir intriguer à Versailles pour obtenir les moyens d’administration dont il avait besoin. C’est ce que fit Boufflers, et, arrivé en France le 12 août 1786, il en repartait en décembre de la même année, pour une absence de douze mois. Pendant ce séjour sous les tropiques, qui fut le plus long et le mieux occupé, Boufflers étudia en détail les devoirs de sa charge et s’efforça de les remplir. L’image de Mme de Sabran est toujours présente à ses yeux, mais elle est moins douloureuse, et le journal qu’il continue à écrire à son intention est aussi plus enjoué.

Le texte de ce document est demeuré inconnu du public jusqu’à maintenant et c’est lui que nous allons publier. L’original en a été gardé et il fait actuellement partie des richesses du cabinet d’un amateur aussi libéral qu’éclairé, M. Gaston La Caille, ancien juge d’instruction près le Tribunal Civil de la Seine, qui a bien voulu nous le communiquer et nous en signaler le mérite. Nous reproduisons donc d’après l’autographe même cette partie du journal de Boufflers, tout à fait ignorée, sauf quelques passages que nous signalerons à leur heure. En protégeant ces pages contre la destruction et en laissant mettre ce qu’elles contiennent sous les yeux des lecteurs, M. La Caille rend à ceux-ci un service dont tout le monde lui saura gré. On trouvera aussi qu’il en rend un à la mémoire de Boufflers, qui est un peu trop resté, pour la postérité, l’aimable diseur de fariboles : le conteur de la Reine de Golconde a porté tort au gouverneur du Sénégal, et pourtant celui-ci n’a qu’à gagner à être bien connu, car il fut à la hauteur de sa tâche et sut demeurer, sous l’Équateur, aimable, bienfaisant et humain comme il le fut sous d’autres latitudes.

Paul Bonnefon.

Ce 3 décembre 1786. — Mes ennuis et mon humeur sont toujours au même point, ma bonne femme ; je hais la ville de Nantes comme la route de Nantes, et je m’y trouve aussi mal. Je suis logé dans un exécrable cabaret, n’ayant aucune commodité pour lire ni pour écrire, assailli à toute heure d’une foule de négociants, qui viennent me faire des questions et des objections saugrenues au sujet des derniers arrangements du Sénégal. Comme ceci tient de plus près à mon devoir, je m’impose la modération dans la discussion, mais toi qui connais ton mari, tu sais bien ce qu’il lui en coûte. Cependant, il me paraît que les éclaircissements que je donne frappent tous les esprits et que les gens, même les plus mécontents, finissent par entrer dans nos idées, et sont près d’adopter les plans que je leur propose. Tâchons que tout ceci finisse vite, mon enfant, car j’ai besoin de revenir à la barrière des Champs-Élysées.


Ce lundi. — Toujours de même et toujours pire, ma chère fille ; voilà ce qui m’arrivera toujours en te quittant. Ma voiture sera prête demain, et j’espère partir pour Lorient, non pas que le vent soit favorable ni que mes affaires soient pressantes, mais c’est que je suis impatient de quitter la ville et les faubourgs et le territoire de Nantes, car je l’ai pris dans une telle haine que je me tiens à quatre pour n’en pas faire un feu de joie. Tout m’y déplaît, jusqu’aux politesses que j’y reçois, jusqu’aux gens d’esprit que j’y vois. Je crois que cela tient à un mal de tête qui ne me quitte point et qui me rend tout insupportable, excepté de penser à toi, et de me retracer à moi-même tout ce que tu as, tout ce que tu es, et tout ce que tu fais de charmant.


Ce 5. — Je voulais partir, mais mon monde n’est point prêt. J’ai trouvé ici un petit peintre que j’ai connu, il y a six ou sept ans, à Paris ; il a été à Rome depuis, et il en est revenu avec un talent et une hardiesse qui m’ont étonné. Il a fait ce matin mon portrait en une heure, en pastel, toile de dix, ressemblant comme un diable. Il te parviendra et tu l’aimeras à cause de la vérité ; tu me trouveras triste, mais tu penseras que tu me vois absent.


Ce 6. — Enfin, je suis parti, mais avec quelle peine, avec quels embarras, avec quelle ruine ! Tu n’imagines pas ce que mon ennui me coûte, tandis que mon bonheur serait à si bon marché ; mais je m’étais tant promis de n’en plus parler ! Pourquoi est-ce que j’en parle toujours ? C’est que tu ne sors ni de mon esprit ni de mon cœur. Je t’écris de la Roche-Bernard ; c’est une terre de mon beau-frère où il y a un passage de mer que la tempête ne permet point de tenter à présent et qu’il faut pourtant passer pour aller à Lorient. Il faut que l’ennui, la ruine et le danger se réunissent contre moi, comme si le Diable avait besoin d’autre chose que de ton absence pour me faire maudire la vie.


Ce 7. — Enfin, j’arrive à Lorient et j’y trouve tes douloureuses nouvelles. Chère moitié de moi-même, que je te plains, que je me désole, que je voudrais être auprès de toi, non pas pour te conduire, car je n’en ai point l’ambition et tu n’en as pas besoin dans les grandes occasions, mais pour te soutenir, pour te consoler, pour te montrer d’avance les choses comme tu les verras quand la première douleur sera passée et que les mouvements de ta trop juste indignation seront calmés [2]. Mais je n’y suis pas et je m’en rapporte à ce génie qui plane toujours au-dessus de toi, qui te fait toujours dire, écrire, faire et penser tout ce qu’il y a de mieux. Je m’en rapporte qu’il est trop juste pour que tu sois tout à fait malheureuse ; je m’en rapporte à l’évêque qui est le plus sage et le plus prudent des hommes ; enfin j’espère qu’après quelques mauvais jours tu en auras de plus calmes et qu’après une cruelle année tu en passeras de plus douces et que tu ne les passeras pas seule. Adieu.


Ce 8. — Je n’ai qu’un moment pour t’embrasser et je te le donne avec le cœur que tu m’as donné, car avant toi je n’avais que celui qui est connu sous mon nom. J’ai reçu ta dernière lettre, je n’entre dans aucun détail, mais je n’aurai pas une goutte de sang dans les veines jusqu’à ce que je voie une lettre datée de ce mardi que je désire et que je redoute. Sois forte, sois douce. Pense à ton pauvre Adam, qui est hors de ton paradis terrestre, et tâche qu’il te retrouve avec tous les charmes qu’il t’a laissés en partant.


Le 23 décembre[3]. — Nous voici sortis de ce mauvais port de Lorient, où j’ai tant déploré d’être à la fois si près et si loin de toi, mon enfant, et j’ai dit adieu pour longtemps à cette terre que je reverrai avec tant de plaisir en retournant vers toi. Le vent est bon, mais il est faible ; quand on est faible, on est changeant. Je ne lui demande que trois ou quatre jours de constance pour nous sortir de tous les embarras du golfe de Gascogne ; après quoi je lui permets tous les caprices. Tout mon monde est malade de la mer, au point de n’être bon à rien. Il a fallu que je cherchasse dans mes paquets une mauvaise feuille, car mon secrétaire est hors d’état de sortir de son hamac. C’est autant d’économie sur ton beau papier que j’espère bien employer jusqu’au dernier morceau. J’aimerais à te parler de tes affaires, à te diriger, à t’exhorter, à te soutenir, à te consoler ; mais voilà des mers et par conséquent des siècles entre toi et moi. Dans des circonstances aussi critiques, aussi mobiles, les correspondances éloignées sont des supplices, car d’un moment à l’autre tout a changé de face, et, d’un moment à l’autre, il faut changer de plan. Jusqu’à présent je t’approuve, et je t’admire dans tout ce que tu as fait et dit ; mais je te blâme de tes inquiétudes, et du poids que tu donnes à des rapports dans lesquels je vois plus de malice que de sincérité. Le public finit toujours par avoir raison ; ainsi il finira par te la donner. Quant au voyageur, sois sûre que la reine te le ramènerait, s’il voulait s’éloigner de toi ; mais il ne le voudra point ; et qu’y a-t-il de commun entre les deux affaires ? Au contraire, cette ancienne intimité entre les gouverneurs de vos deux enfants, le mécontentement qu’on en aura eu des deux côtés est plutôt un lien qu’un obstacle : il faut surtout voir et montrer les choses sous ce point de vue-là. Mais à quoi pensé-je de t’écrire là-dessus, comme si l’Océan n’était pas tout entier entre ma lettre et son adresse ; peut-être, hélas ! que tout sera décidé quand cela te parviendra. Mais j’ai bonne espérance, surtout celle de te revoir, sans quoi ce ne serait pas la peine de vivre. Adieu.


Ce 24. — Le vent se soutient et même il se renforce ; mais les baromètres baissent et nous annoncent des coups de vents contraires ; profitons de ce que nous avons, sans trop d’inquiétude de le perdre, sans trop de confiance de le garder. C’est du vent que je parle, ma fille, et non pas de toi, que je sais bien que je ne perdrai qu’en mourant ; encore ne puis-je point me détacher de l’idée d’une autre existence pour l’ajouter à la durée de notre amour ; car je sens que la dose est trop forte pour les bornes de la vie. Voilà déjà que le vent fait mine de tourner ; on suppose qu’il doit y avoir beaucoup de neige en France. Tous nos passagers sont malades ; je n’en suis même pas tout à fait exempt, mais c’est plutôt du malaise que de la souffrance, et quand ce serait une vraie souffrance, ce ne serait pas encore une vraie maladie. Je crois que je serai fort bien dans ma traversée ; le capitaine et le lieutenant sont des gens charmants, pleins de grâce, d’instruction, d’esprit et de politesse ; enfin, je doute que, sur tout autre vaisseau, j’eusse trouvé aussi bonne compagnie. Je relâcherai deux jours à Madère, et de là j’irai voir s’il y a encore quelqu’un en vie au Sénégal ; et je compte, peu de jours après, aller jeter les fondements d’un nouvel empire au cap Vert, dont la capitale sera nommée de ton nom futur. Adieu, ma femme ; j’aime à me représenter le plaisir que me fera ce congé, que je dois recevoir avant la fin de l’année. Avec quelle joie, avec quelle ardeur je ferai les préparatifs du voyage ! avec quelle impatience je franchirai les mers ! une fois à terre, comme je volerai vers toi ! Tout cela se fera dans un an. Je serais tenté de prendre de l’opium d’ici là, mais mon devoir dormirait trop ; d’ailleurs, tant de bonheur mérite bien d’être acheté par quelque peine, et surtout par quelques succès. Le mariage d’Hercule ne s’est fait qu’après ses douze travaux. Adieu. Je t’aime comme un père, comme un enfant et comme un fou. Embrasse Mmes d’Andlau et de la Mark de ma part ; tu comptes sur la seconde et tu as bien raison, mais tu aurais bien tort de ne pas compter sur la première, car elle t’aime, quoi que tu en dises, à la vie et à la mort. Adieu.


Ce 25. — Nous venons d’essuyer une tempête horrible, mon enfant ; par bonheur le vent, au lieu de nous être contraire, nous était favorable ; mais les mâts étaient toujours en danger de casser ; les matelots ne pouvaient point monter aux manœuvres, et tout était dans une combustion à ne pas se soutenir ni sur le pont, ni dans les chambres. J’ai passé ce temps-là dans un recueillement intérieur qui me laissait jouir du contraste entre ce qui se passait au dehors et au dedans de moi : au dehors les éléments déchaînés ; au dedans les passions amorties. Je réfléchissais en philosophe sur cette soif innée d’une supériorité quelconque qui entraîne l’homme loin de son bonheur, loin de son repos, loin de sa situation naturelle, pour lui faire braver tous les ennuis, toutes les privations, tous les dangers, pour le faire changer de mœurs, de nourriture, de climat et même d’élément ; il semble qu’il y ait un mauvais génie qui vienne souffler la discorde dans chaque individu, et qui rende une partie de l’homme ennemie de l’autre ; celle qui n’a besoin que de calme, de repos, de plaisir, de santé, et qui serait contente à si bon marché, est forcée, comme étant la plus douce, d’obéir à l’amour-propre qui lui commande, comme un tyran, de renoncer à tout ce qu’elle désire pour lui procurer la stérile satisfaction d’un peu d’estime et de renommée. Cela me représente les pauvres dévots du paganisme qui se privaient de la chair des victimes qu’ils immolaient pour en donner la fumée aux dieux ; ensuite, je pensais à toi, et je me disais : « La tempête qui est à l’entour de moi est au dedans d’elle ; moi, du moins, je suis dans un bon bâtiment bien armé, bien servi, bien commandé, au lieu qu’elle, comme elle me le dit fort bien, elle n’a qu’elle. » Mais enfin la bourrasque est passée des deux côtés : et j’entends cette voix secrète de quelque génie errant invisiblement sur la terre, qui nous a sans doute pris en amitié, qui me donne de tes nouvelles, et qui me dit que tout va bien, que tes craintes étaient vaines, que tu es adorée de tes enfants, que tu es chérie de tes amis, que tu es protégée de la Reine, que tu es applaudie du public, et enfin que tu as enchaîné jusqu’à la jalousie de cette cousine importante qui a toujours eu la bêtise de se comparer à toi, et qui ne t’a jamais pardonné qu’il n’y eût pas de comparaison. Je trouve qu’il faut faire avec toi comme avec Voltaire. Il valait mieux jouir de sa supériorité que la lui disputer, et le moindre de ses admirateurs était sûrement plus content que le plus grand de ses rivaux. Pour moi, voilà le parti que je prends : si tu as plus d’esprit que moi, je m’en console en t’écoutant ; si tu as de plus beaux yeux, je m’en dédommage en les regardant. Donne ce conseil à ta cousine. Au reste, elle a trop d’esprit et de mérite pour ne pas revenir de ses petitesses, surtout dans une grande occasion, surtout dans un moment aussi intéressant et aussi propre à renouer une ancienne liaison que la jalousie d’une part, et la distraction de l’autre, ont desserrée pendant longtemps mais jamais rompue. Ne vois-tu point, mon enfant, que je ne suis point à ce qui m’entoure, et que je vis beaucoup plus dans ta maison que dans mon vaisseau ? Quand ceci te parviendra, ton esprit sera sans doute occupé d’autres soins ; les allées et venues, les visites, les courses à Versailles, les marchands, les préparatifs de la noce t’occuperont, et à peine reconnaîtras-tu les personnes que je ne te nomme point. Mais, au milieu de toutes mes réflexions hors de propos, tu verras que ton mari ne te perdait point de vue et qu’il t’aimait, et qu’il t’aime au moment où tu lis sa lettre et qu’il t’aimera jusqu’au dernier soupir.


Ce 26. — Nous sommes en route pour Madère, où je compte relâcher pendant deux ou trois jours ; le vent est excellent, la mer est un peu dure ; mais je supporte tout avec patience et même avec facilité. Croirais-tu que je n’ai pas eu d’accès de violences depuis mon départ ? Ce n’est pas que je n’aie essuyé tout ce qu’il peut venir de contradiction dans l’espace d’un mois ; mais j’ai enfin reconnu qu’on était moins fatigué en se tenant plus tranquille ; et l’adversité, cette amie sévère de l’homme, est enfin venue à bout de me corriger. En attendant, le temps passe ; les mois s’écoulant diminuent le volume de l’année ; l’année enfin s’écoulera aussi, et il sera question de retour. C’est alors que je supplie l’adversité de suspendre pour quelque temps ses utiles leçons. Qu’il ne soit plus question alors d’amie sévère ; c’est ma douce amie que je veux revoir, et à qui je veux être tout entier. Adieu. Je t’embrasse de bien loin ; mais avec tant de délices, que c’est comme si c’était de bien près.


Ce 27. — Je n’ai qu’un pauvre petit bout de papier à barbouiller en ton honneur, mais enfin il est assez grand pour te dire que je t’aime. Nous serons, selon toute apparence, le premier de l’an à Madère. C’est de là que mes lettres partiront, et je commencerai à me servir de ton papier timbré. Adieu ; je t’embrasse comme si tu étais dans ma petite chambre ; penses-y bien.


Ce 28. — Voici le calme qui succède à la tempête, ma chère femme ; tu sais comme il m’agitait pendant mon dernier voyage ; aujourd’hui je suis calme comme la mer : c’est qu’alors j’allais à toi, et qu’à présent je te fuis. Je fais comme le pauvre roi prisonnier dans Shakespeare qui a tout perdu et à qui les plus mauvaises nouvelles ne font aucune peine parce qu’il s’est fait amant de la nécessité, et que tout ce qui lui vient de sa maîtresse est bien reçu. Je ne suis cependant pas encore au point de te faire infidélité pour cette maîtresse-là ; j’espère qu’elle voudra bien se contenter de mon respect, et qu’elle n’exigera pas mon amour. J’aime, au milieu de mon inaction et de l’assoupissement de toutes mes passions violentes, à tourner mes pensées vers cette maison si chère, à t’y voir au milieu de tes occupations et de tes délassements, écrivant, peignant, lisant, dormant, rangeant et dérangeant tout, te démêlant des grandes affaires, t’inquiétant des petites, gâtant tes enfants, gâtée par tes amis, et toujours différente, et toujours la même, et surtout toujours la même pour ce pauvre vieux mari qui t’aime tant, qui t’aime si bien, qui t’aimera aussi longtemps qu’il aura un cœur. Je suis moins malheureux que je ne devais m’y attendre ; il semble que mon âme ait pris une espèce d’opium qui engourdit toutes ses peines présentes, et qui la laisse jouir du souvenir et de l’espoir. Ne serait-ce point là cette mélancolie dont nous voulions faire le portrait au commencement de notre connaissance ? Je le croirais, s’il pouvait y avoir quelque chose de commun entre la mélancolie et moi. Adieu, chère femme, pense à moi, mais surtout pense à toi, et rassemble toutes tes forces et tous tes charmes pour montrer combien j’ai raison. Adieu. Je ne suis pas assez endormi pour oublier de t’embrasser, mais bien assez pour rêver que je t’embrasse.


Ce 29. — Le vent a repris avec assez de force, et nous comptons être dans deux ou trois jours à Madère. J’y resterai deux jours pour en prendre quelque connaissance et pour acheter un peu de vin, tant pour moi que pour mes amis. Je me réjouis d’y voir un certain consul anglais, qui est, je crois, ami de notre amie, et dont on fait des éloges merveilleux. Nous avons pensé avoir hier une rude épreuve. Un de mes soldats de recrue, que je mène au Sénégal, a passé sur le pont à côté du capitaine et de moi, déchaussé des deux jambes, boitant tout bas, avec l’air d’un fol, les yeux égarés et la parole embarrassée, rangeant sur son passage matelots, soldats, pilotes, officiers, et pouvant à peine dire qu’il souffrait. Cependant, comme sa démarche m’avait frappé, je l’ai envoyé à son poste, et j’ai chargé le chirurgien de le visiter. Le chirurgien est revenu avec l’air abattu nous dire en particulier, au capitaine et à moi, que cet homme avait le charbon. « Comment, Monsieur, le charbon, ai-je dit, mais c’est un signe de peste ! — Oui, Monsieur, m’a-t-il répondu. » Mais il est encore indécis si celui-là est pestilentiel ou non ; nous ne le saurons que demain. J’ai fait secrètement de nouvelles informations et j’ai su que le camarade qui alterne avec cet homme pour dormir dans le même hamac se plaignait aussi d’un grand mal aux pieds. Je l’ai fait visiter, mais il n’était que blessé par un ongle rentré ; l’autre a été reconnu pour n’avoir qu’un abcès qui commence à mûrir par l’onguent de la mère ; et nous voilà sauvés du plus cruel embarras et du plus grand danger.

Imagine, ma fille, que nous n’aurions pu aborder nulle part, pas même au Sénégal, qu’il aurait fallu courir les mers jusqu’à ce que nous puissions être reçus dans quelque lazaret, et que tout le monde, en attendant, aurait presque infailliblement péri. Eh bien, dans ce moment-là, j’étais comme Ceyx au moment de son naufrage : sa première pensée fut pour Alcyone. Il ne craignit, il ne souffrit que pour elle ; et moi je pensais à tes inquiétudes, à tes angoisses, si jamais cette nouvelle-là t’était parvenue. Je te le dis à cette heure pour te rassurer à l’avenir, car, dans l’ordre des choses dont le hasard se mêle, une fausse alarme compte pour un vrai danger, parce que le hasard est aveugle et qu’il n’y regarde pas de si près. Adieu, ma bonne, ma chère, ma vraie femme.


30 décembre. — Voici encore du calme ; il semble que le ciel se plaise à me punir par où j’ai manqué. Mais j’espère au moins qu’il sera content de la manière dont je prends la correction. Nous aurions dû être, aujourd’hui ou demain au plus tard, à Madère ; mais du train de procession dont nous marchons, il nous faut au moins trois ou quatre jours encore, en supposant que le peu de vent qui ride à peine la face de l’eau ne nous deviendra point contraire. Ma santé n’est point mauvaise, mais je n’en suis point content. Je ne puis ni digérer, ni dormir, et je ne crois pas avoir eu une bonne nuit depuis notre séparation (j’ai encore moins de bons jours) ; mais surtout, depuis dix jours que je suis en mer, je n’ai point dormi dix heures ; cependant mon esprit est tranquille ; il est presque toujours apathique. Je mène d’ailleurs une vie très réglée. Je déjeune avec du bouillon et du pain. Nous dînons à deux heures et demie, et je ne soupe point ; je bois peu de vin parce qu’il me déplaît à la mer. Mon seul tort est peut-être de manger trop de choux et de boire trop de café ; il faudra bien faire ces deux sacrifices-là au dieu sommeil. J’en ai fait de plus chers à une divinité encore plus fantastique, c’est l’opinion ; mais je manque à ma résolution en en parlant ; c’est bien assez de le penser, sans encore te le faire penser toi-même.

Je suis tous les jours plus content de mes conducteurs ; le hasard, qui n’a pas ordinairement des attentions bien raffinées pour moi, ne pouvait me mettre en meilleure compagnie. Je t’adresserai M. de Villemagne et M. de Carrouge à leur retour, et j’espère qu’ils te plairont. Mes deux abbés sont d’excellentes gens depuis qu’ils ont cessé de vomir. On les trouve très aimables, ainsi que le fils de cette madame Marcel, l’objet de tant d’inquiétudes. Tu vois que je ne serais pas à plaindre si… mais quel si, ô ma fille ! ô ma femme ! Combien il me faut de courage, surtout en pensant aux derniers moments que nous avons passés ensemble ! Mais je vous verrai renaître encore, doux moments que j’ai perdus !


Ce 31 décembre. — Voici la fin d’une triste année, ma bonne enfant. Que de troubles ! que d’ennuis ! que de peines ! que de privations ! et pourquoi ? Enfin elle est passée.

Celle qui la suivra sera encore pire, puisque, selon toute apparence, je te verrai moins : mais elle passera aussi pour en amener une meilleure.

C’est dans celle-là qu’il faut vivre d’avance. Regardons l’une comme une mauvaise nuit et l’autre comme un beau jour. Nous serons plus libres tous les deux. Tu seras loin de tout ce qui t’agite ; je serai loin de tout ce qui m’inquiétait ; et nos chers projets, ces projets qui me font trouver l’absence si longue et qui me donnent en même temps la force de la supporter, ils commenceront alors à prendre une consistance que nous n’avons pas jusqu’à présent osé leur donner. De toutes mes entreprises voilà la seule intéressante, et si elle réussit, que m’importent les autres ? J’aime à y penser, quoique de loin, parce qu’il me semble que chaque pas m’y conduit, et que je puise dans cette idée-là le courage dont je n’ai que trop de besoin.

Adieu, ma femme ; ton pauvre mari est toujours souffrant ; mais il y a dans tout cela un peu plus de maux de nerfs que de dérangement de santé. Tu n’imaginerais pas une de mes manies, c’est une aversion inexprimable pour l’odeur résineuse du sapin ; et dans les logements et dans les meubles du vaisseau, c’est le seul bois qu’on emploie. Les tables, les lits, les armoires, les tablettes, tout est de sapin. J’en souffre encore plus que je n’en suis dégoûté, et je n’ose point le dire, parce que cela paraîtrait ridicule et ne servirait à rien.

Je sens qu’il n’y aurait qu’un remède, ce serait de t’avoir auprès de moi ; je te mettrais entre moi et tout le reste, et je ne me plaindrais plus.

Adieu, bonne et chère femme. Je dois t’ennuyer à la mort de tous mes petits détails personnels ; mais songe que je suis un vieux mari en herbe, et qu’il faut t’accoutumer d’avance à mes infirmités et à mes radotages. Adieu.


Ce 1er de l’an 1787. — Voici le nouvel an, ma chère enfant ; mais il commence sans toi, il se passera sans toi, peut-être même finira-t-il sans toi. Quelle triste perspective pour ce pauvre mari, qui sent que le temps presse et qu’il n’a plus d’années à perdre ! Quoi qu’il en soit, reçois les vœux que je fais, ne pouvant mieux faire ; sois heureuse, ou du moins sois tranquille, et attends le bonheur. J’en suis venu au point de penser que ce bonheur-là c’est moi qui en suis chargé, car je crois à ton amour comme au mien, et tout ce que je sens pour toi je me le dis de ta part. L’année commence d’ailleurs mieux que je ne l’espérais ; le calme a cessé, la mer est superbe et le vent excellent, en sorte que nous verrons demain l’île de Madère. Le vaisseau marche à merveille et ne fait pas plus de mouvement que ta maison ; tout est pour le mieux dans le pire des mondes possibles. Ce monde-là, c’est la mer, ou, pour mieux dire, c’est le lieu où tu n’es pas, car si tu étais ici, il me semble que nous ne regretterions rien. Je serai dans dix ou douze jours au Sénégal, et dans quinze jours à Gorée. J’espère n’y pas attendre longtemps de tes nouvelles : j’arrangerai les choses pour que tu aies bientôt des miennes. Ma santé va mieux aujourd’hui ; j’ai un peu dormi, et si je dors encore cette nuit, j’en prendrai un bon augure pour toute l’année, et j’espère être frais comme le chanoine du Lutrin à mon retour en France. Adieu, chère femme, il est minuit ; c’est déjà une partie de cette maudite année de passée ; le reste passera aussi. Le temps passe, c’est là mon cri de guerre dans l’absence, et, sans cela, je n’aurais pas le courage de la supporter. Adieu, amour ; adieu, ange ; adieu, je te baise comme jamais ange n’a été baisé, à moins qu’il y ait des anges femmes et qu’ils soient aussi charmants que toi.


Ce 2 janvier. — Nous sommes auprès de Madère ; nous le voyons comme je voudrais te voir ; mais nous n’osons pas y mouiller aujourd’hui, parce que nous ne pourrions y être que de nuit, et que, ne connaissant pas le mouillage, il est plus à propos de se promener en long et en large à l’entrée jusqu’à demain matin. C’est de là que ces lettres-ci partiront, parce que je ne veux pas m’attirer le reproche que tu m’as fait si injustement l’année passée au sujet de Ténériffe. J’aime à penser à tous tes torts, parce qu’ils sont presque aussi aimables que toi ; sans eux, tu serais trop parfaite ; et ta conduite, et ton caractère, et ton honneur ressembleraient à ces figures régulières en tout point qui n’ont jamais de physionomie. Quand je pense à ta belle âme, à ton bon cœur, à ta franchise, à cette grandeur que le prince Henry a si bien démêlée en toi, et que je me rappelle en même temps tes malices, tes folies, tes obstinations, tes colères, il me semble voir la Vénus d’Hésiode entourée de petits amours espiègles, méchants, mal morigénés, mais tous jolis à manger. Voilà tes défauts, je ne t’en connais pas d’autres, et j’espère bien les retrouver, car je ne leur dis pas plus adieu qu’aux amours. En attendant un moment si doux, mais si éloigné, je t’embrasse de si bon cœur qu’il me semble que tu dois le sentir malgré la distance.


Ce 3 janvier. — Je suis à Madère, ma chère femme, et je t’y aime de tout mon cœur. Tu manques partout où tu n’es pas, mais encore plus ici qu’ailleurs, parce que j’aurais voulu te faire partager mon ravissement à la vue de tout ce que la nature peut offrir de plus frappant et de plus varié. Imagine plusieurs chaînes de rochers énormes dont la dernière cime se découpe à l’horizon comme les créneaux ruinés d’un ancien rempart de géants, et qui de droite à gauche étendent deux pointes brunes vers la mer. Au bas de l’enfoncement est une belle ville, blanche comme un monceau de lis, qui me donne l’idée d’une jeune fille qu’un monstre hideux et démesuré tiendrait entre ses bras de fer. La scène se passe au milieu d’une mer tranquille dont l’eau transparente offre la contre-épreuve du tableau. Je ne finirais pas si je voulais conter tout ce que j’ai vu ce soir, et tout ce que je verrai demain. Contente-toi de savoir qu’à chaque instant je t’appelais intérieurement pour te montrer quelque chose de nouveau ; et j’aimais à me représenter la force et l’agilité que l’enthousiasme t’aurait données pour gravir les escarpements, franchir les ravins et t’élancer comme un petit chamois de pointe en pointe de rocher, sans t’embarrasser de l’âge ni de la pesanteur de ton vieux mari. La journée a fini par une éclipse totale de lune ; c’était pour moi l’image des chagrins qui ont troublé ta sérénité, mais qui finiront et qui te rendront à ton éclat ordinaire. Adieu, ma femme ; je t’aime comme jamais Endymion, ni même Actéon n’ont aimé la lune. Tu m’as quelquefois trouvé aussi dormant que le premier ; mais tu ne me traiteras pas pour cela aussi mal que le second, n’est-ce pas, ma femme ?


Ce 4. — Le mauvais temps se lève, il faut renoncer à mes projets et partir.


Ce 5 janvier. — Me voici encore en mer, mourant de migraines et de tous les genres de mal-être que la migraine traîne à sa suite. Nous avons quitté précipitamment Madère, à cause des apparences d’un vent contraire qui met les vaisseaux en grand danger dans la rade. J’ai eu regret à cette charmante île, où je n’avais encore fait qu’une promenade ; mais la compagnie des Portugais est si importune, si obséquieuse, si fastidieuse, si insidieuse, qu’elle commençait à me dégoûter de leur fortuné séjour : ils sont comme les moines qui dégoûteraient du paradis. Le vent est très bon. Nous comptons voir demain au soir l’île de Palme ; nous pourrons bien nous y arrêter pour prendre encore du vin, et bientôt après nous trouverons les vents alizés, qui sont comme une poste bien montée pour aller en Afrique, mais par malheur elle ne l’est pas, à beaucoup près, de même pour en revenir. Adieu, chère femme ; je vais me coucher, quoi qu’il en soit, de très bonne heure et quoique je sois sûr de ne m’endormir que très tard. Mais je souffre tant que je suis incapable de tout ; ma seule ressource sera de prendre de l’eau sucrée avec des gouttes d’Hoffmann, pour voir si une fois dans six semaines je pourrai dormir et oublier un instant que je suis loin de toi.


Ce 6. — J’ai un peu plus dormi qu’à l’ordinaire, sans avoir, à beaucoup près, passé une bonne nuit ; mais je me sens la tête soulagée, et la vie m’est un peu moins à charge. Le temps se soutient, nous allons assez vite, et nous pourrons bien reconnaître ce soir l’île de Palme. Une chose assez singulière, c’est que dans ce temps-ci, qui est celui des variations à la mer, nous n’avons éprouvé que quelques lenteurs, mais jamais de contradictions. Le vent a été plus ou moins fort, plus ou moins favorable, mais jamais nous ne nous sommes écartés de notre route : c’est un bonheur d’autant plus grand que, chargés et encombrés comme nous le sommes, les plus petits contre-temps seraient devenus très dangereux, car le bâtiment tire six pouces d’eau de plus qu’il ne devrait pour être à son point ; mais la consommation journalière l’allège toutes les vingt-quatre heures d’environ trois milliers, en sorte que si la navigation durait encore un mois, nous serions à peu près bien. Je te parle de la mer, chère enfant, parce que j’espère que ton esprit, à l’exemple de l’esprit divin, se promène sur les eaux. Les détails maritimes ne doivent point être étrangers à la femme de deux marins. Adieu, mon enfant ; sois sûre que malgré ma maussaderie et mes ennuis et mes souffrances, je te regarde comme le remède à tous mes maux, la consolation dans toutes mes peines et le prix de tous mes travaux.


Ce 7. — Les souffrances de ton pauvre vieux mari augmentent au lieu de diminuer, chère épouse ; je crois que cela vient de ce qu’il s’éloigne de toi au lieu de s’en rapprocher. Je ne dors point ; j’ai une colique d’estomac perpétuelle ; à cela se joignent le rhume de cerveau, le rhume de poitrine et des maux d’entrailles : voilà les compagnons de voyage que je trouve avec moi sur l’étendue des mers. J’en suis au point de désirer quelque retard dans la navigation pour arriver moins malade, et pour ne point trouver dans ma faiblesse et mon découragement des obstacles de plus à l’exécution de mes projets ; car, après ma chère femme, je suis peut-être l’esprit le plus dépendant du corps qu’il y ait dans l’univers. Nous avons eu du calme ce matin. Le vent s’est élevé vers quatre heures ; à présent, il devient un peu contraire : toutes ces petites irrégularités-là sont assez fréquentes à portée des Canaries. Nous en avons (vu) aujourd’hui trois îles, Palme, Gomere et l’île de Fer ; mais c’était de si loin, que je n’en ai guère plus d’idée que de cette île flottante qu’on appelle la Lune, dans laquelle Herschell et mademoiselle sa sœur ont depuis peu découvert un volcan, et par le moyen d’un télescope de quarante pieds de long, le même Herschell va bientôt, dit-on, distinguer jusqu’à ses productions végétales et même animales. Le temps viendra où nous ferons aussi nos petites observations en commun comme M. et Mlle Herschell : au lieu de voir ce qui se passe dans la lune, je verrai ce qui se passe dans ta tête ; j’y trouverai peut-être aussi un petit volcan ; j’y verrai des parties bien cultivées, des contrées riantes, rien d’aride ni de sauvage, des productions merveilleuses en fleurs et en fruits, enfin un paradis terrestre d’où mon esprit ne voudra jamais sortir. Adieu, chère femme ; je t’aime plus qu’on n’a jamais aimé sur terre ni sur mer.

Il est minuit, je vais me coucher après avoir bu un verre d’orgeat pour essayer de dormir ; peut-être qu’alors mon esprit franchira les mers et parviendra sans faire de bruit à ton lit bleu. Adieu.


Ce 8 janvier. — Nous allons toujours assez bien ma très chère femme, et, selon toute apparence, j’arriverai au Sénégal à pareil jour que l’année dernière. C’est une chose singulière que toutes les ressemblances qui se présentent dans la vie la plus variée et toutes les variétés qu’on rencontre dans la plus uniforme ! Tu ne peux pas dîner deux jours de suite à la même heure, et moi j’aborde deux ans de suite, à la même époque, au même point de la côte d’Afrique. Au milieu de mes travaux, de mes courses, de mes affaires, de mes détresses, de mes privations, de mes folies, de mes repentirs, ma santé et ma gaieté se soutiennent ; et toi, dans une maison tranquille et agréable, entourée d’amis, de parents, d’enfants, au milieu de tout ce qui peut et doit assurer le repos et le bonheur, tu trouves des inquiétudes qui te minent, des monstres qui te tourmentent et des embarras au-dessus de tes forces. Que ne puis-je, chère enfant, te céder au moins le peu de bonheur qui me suit partout, et ne garder que ce qu’il m’en faut pour vivre jusqu’à ce que je te revoie. Je voudrais qu’on pût tirer des lettres de change sur le ciel comme on en tire sur son banquier ; je te ferais une donation en bonne forme de toute la joie et de tout le plaisir qui doivent me revenir pendant ma vie ; hélas ! il faudrait nous presser pour que tu trouvasses encore quelque chose, car j’aurai bientôt quarante-neuf ans, et par conséquent bientôt cinquante, et alors, ce qu’on peut faire de mieux, c’est de vivre au jour la journée sans penser au passé ni à l’avenir, car le bien passé ne fait plus que du mal, et le mal à venir en fait déjà. La première moitié d’un siècle vaut ordinairement bien peu, si elle ne vaut mieux que la seconde ; elles se ressemblent toutes les deux comme le jour et la nuit. Je pourrais cependant rétablir l’équilibre en me disant que j’ai été aveuglé pendant presque tout ce prétendu jour, et qu’il ne tient qu’à moi pendant la nuit d’être éclairé ; et en effet, si je veux comparer mon sort avant de te connaître à mon sort depuis que je te connais, je puis déjà voir que j’ai été bien plus heureux après quarante ans qu’auparavant. Ce n’est pourtant ordinairement pas l’âge des plaisirs ; mais les vrais plaisirs n’ont point d’âge : ils ressemblent aux anges, qui sont des enfants éternels ; ils te ressemblent, à toi qui charmeras et aimeras toujours. Ainsi ne nous attristons point, ou si nos réflexions nous affectent malgré nous, tirons-en du moins des conclusions consolantes en pensant que nous n’avons perdu que le faux bonheur, que le véritable nous reste encore, que notre esprit est capable de le connaître, et que notre cœur est digne d’en jouir. C’est à moi que je parle, mon enfant, et non à toi qui, d’après mes exploits prématurés, pourrais être ma fille. La morale de tout cela est qu’il nous faut une retraite pour cacher ma vieillesse prochaine et les soins assidus qu’elle attend de toi, et nous montrerons à tout ce qui voudra nous y chercher que Philémon et Baucis n’étaient point une fable, mais une prophétie. En attendant qu’elle s’accomplisse, je mets de côté une bonne trentaine d’années pour te baiser, comme si je n’en avais que dix-huit.


Ce 9. — Le calme nous a repris à midi et semble ne vouloir pas nous quitter de longtemps. Nous sommes à vingt-cinq lieues du tropique, et nous commençons déjà à souffrir de la chaleur. Indépendamment de la mauvaise disposition où je suis depuis longtemps, le soleil m’a donné la migraine, ce qui diminue encore plus mon courage que cela n’ajoute à mes souffrances ; mais comme dans les bons moments il faut tout craindre du temps, il en faut tout attendre dans les mauvais. Tout passe, voilà ma philosophie, voilà ce qu’il faut que les heureux oublient et que les malheureux se répètent. Je vais, en attendant, prendre de l’eau d’orge et des gouttes d’Hoffmann afin de passer la nuit dans les bras du sommeil, faute de pouvoir la passer dans les tiens. Mon Dieu ! ma femme, que le temps et l’espace sont deux terribles choses quand je suis loin de toi, et que l’amour est chose jolie quand nous sommes près l’un de l’autre ! Je ferais bien mieux de n’y point penser ; mais il faudrait pour cela n’avoir ni âme ni corps, et je n’en suis pas là malgré mes cinquante ans.


Ce 13 janvier. — Nous serons demain matin en vue du Sénégal, ma chère femme ; mais comme la mer est très forte, c’est une indication que ni la barre ni l’autre passage que je voulais tenter ne seront praticables, et je crois que nous ferons route pour Gorée, où l’on aborde en tout temps et en toute sûreté. Tu n’imagines pas avec quel regret j’abandonne mon projet d’aborder seul à l’île Saint-Louis, et de donner cette marque d’intérêt-là aux pauvres gens que j’y ai menés et que j’y ai laissés ; mais j’ai pensé qu’à ma vue ils feraient peut-être eux-mêmes des entreprises extraordinaires pour venir au devant de moi, et j’en ai craint les suites. Je suis bien aise de te montrer un échantillon de ma prudence, et comme jusqu’ici je n’en ai pas fait une grande dépense, tu penseras que j’en ai une bonne provision pour le reste de ma vie. C’est avec un vrai serrement de cœur que je m’approche de ce malheureux pays ; les dernières nouvelles que j’en ai reçues m’en font craindre bien d’autres, et dans ce que j’aurais à regretter, il y aurait des pertes irréparables. Mais repoussons ces tristes pensées-là jusqu’au moment de les éclaircir, et ce sera au plus tard après-demain matin. Ma santé va de mieux en mieux ; j’ai presque dormi la nuit dernière, et je vais tâcher de faire encore mieux. Je commence à craindre non pas pour ma vie, mais pour ma besogne, car j’en ai seul tous les fils dans la tête, et il faut qu’elle s’éclaircisse pour que je puisse les débrouiller. Il y a des moments où cette pauvre tête est comme un hôpital dans lequel toutes les idées languissent comme autant de malades, sans force et sans courage, et leur médecin, qui est la raison, souffre lui-même et ne fait pas son devoir. Tu sais cela mieux que personne, pauvre petite anéantie ; mais dans tes plus fâcheux instants, tu sais conserver la grâce comme le gladiateur mourant. J’espère au moins que les dernières circonstances t’auront rendu ton ancienne activité, et que tes maux se seront lassés de t’importuner, voyant que tu ne pouvais pas les écouter. J’attends bientôt des nouvelles de tout cela, et je désire bien que tu n’y mettes pas toutes ces réticences auxquelles ma sotte imagination n’a su suppléer. Adieu, ma femme ; je vais me coucher avec l’espoir de ne pas toujours me coucher aussi loin de toi. Adieu ; embrasse tes deux voisins encore plus tendrement qu’à l’ordinaire, et dis-leur que c’est de ma part. Adieu ; je te baise jusqu’au fond de l’âme.


Ce 14. — Nous allons voir le Sénégal dans moins d’une heure ; mais tous les marins disent que la mer est trop forte pour le passage que je voulais tenter. Cependant, si l’on m’envoie une pirogue, il me sera bien difficile de ne pas m’en servir, d’autant plus que d’ici à quinze jours je ne pourrai faire le voyage, et que cependant il est nécessaire. Su tu étais dans ton gouvernement comme tu devrais y être, je ne balancerais pas ; mais je serais trop heureux, surtout si tu n’étais pas trop malheureuse. Adieu, chère femme ; sois sûre au moins d’avoir un bon mari.


Ce 15. — Nous l’avons vu et nous l’avons passé. La mer, qui ce matin paraissait douce comme un mouton, a tout d’un coup pris une autre physionomie, et mon pauvre monde, qui m’a très bien reconnu à mes cinq coups de canon, n’a seulement pas osé compromettre un nègre en pirogue pour savoir de mes nouvelles. J’arrive en ce moment[4] et je n’ai que le temps de baiser mille fois ton joli visage, pour donner à présent mon attention à mille visages différents.


Ce 16. — Le pauvre Villeneuve[5] va partir presque seul pour se rendre à l’île Saint-Louis à travers des déserts affreux. Plus j’admire son zèle et son mérite, et plus je tremble pour lui, d’autant plus qu’un de nos courriers a été insulté dernièrement ; mais il était sans armes, et Villeneuve aura du moins trois blancs et trois noirs armés, sans compter peut-être des habitants d’ici ou d’un village voisin qui se joindront à lui. Adieu, enfant chérie ; sois sûre que tu n’es que trop aimée pour le bonheur de ton pauvre mari. Adieu, je suis occupé de grandes affaires et fort importuné de petites ; c’est comme si j’étais mangé des mouches à la chasse de l’éléphant. Adieu ; je te baise comme je te baiserai après dix ou douze retours de lune ; j’aime à compter comme cela, parce qu’il me semble que cela raccourcit la durée[6].


Ce 17 janvier. — Enfin, ma chère enfant, je commence à me servir de ces feuilles, arrangées avec un soin que tu n’as jamais pris que pour moi. En ouvrant ce joli portefeuille vert, en feuilletant cette masse de cahiers, en admirant toutes ces pages numérotées comme les papiers d’un homme d’État, je me suis attendri pour toi ; j’ai oublié mon âge et mes défauts et je me suis dit : « Il est pourtant vrai qu’elle m’aime et sans doute qu’elle souffre d’une absence dont mon esprit ne voit encore que le commencement. » Ce volume énorme à remplir est lui-même un indice d’une longue séparation. Encore s’il n’était question que d’aller jusqu’au bout pour arriver à la fin de nos peines, j’écrirais jour et nuit et je sentirais au moins mes ennuis décroître à chaque ligne, mais le temps n’est point comme l’espace : on ne le parcourt point du train qu’on veut, sa marche est invariable et il faut la suivre. Je sais bien qu’on s’y trompe quelquefois, mais toujours tristement, car sa vitesse apparente dans le plaisir, sa lenteur apparente dans le chagrin sont deux reproches que nous avons droit de lui faire. Enfin, il marche, c’est toujours quelque chose ; il entraîne tout ce qui est, il amène tout ce qui sera, il est comme un joueur de gobelets qui fait toujours disparaître ce que nous voyons pour nous montrer autre chose. Ah ! ma femme, qu’il te montre toujours moins jolie, s’il le faut, mais au moins toujours toi, toujours celle qui ne cesse et qui ne cessera jamais de plaire et d’aimer. C’est une espèce de sacrement qu’elle a reçu avec le baptême et qui lui a imprimé ce que les théologiens appellent un caractère indélébile.


Ce 18. — Ce pauvre Villeneuve me revient toujours à la pensée ; il est parti avant-hier dans une mauvaise pirogue, par une mer très forte, entre des soldats gris et des nègres ivres-morts. Il a pourtant traversé la rade sans accident, mais il n’en est point quitte ; il lui faut passer au travers d’un peuple féroce que tous les habitants d’ici redoutent. J’ai l’esprit rempli d’idées noires, je me fais des reproches, qui, j’espère, ne sont point fondés, mais qui dureront autant que mes inquiétudes. Adieu, mon enfant, je sens que je t’attristerais de ma tristesse ; c’est la seule chose que je veuille garder pour moi ; tout le reste, je ne demande qu’à le mettre en commun. Adieu.


Ce 19. — Je suis au milieu de gens qui ne savent ce qu’ils font. Ne sachant moi-même ce que j’ai à faire, j’ai amené environ soixante-dix hommes avec moi, pour lesquels il n’y a ni maison ni lit. Il faut que tout cela se fasse de rien : les magasins servent de maisons, les peaux de bœufs servent de lits, quelques tentes nouvellement déballées servent de couvertures, et, pour te donner une idée des facilités de ce pays-ci, je fais en ce moment bâtir une forge pour mes forgerons. Ils forgent des outils avec lesquels ils travailleront un jour aux ferrements, pentures, barres, boulons, crochets, verroux, dont nous avons besoin. Les charpentiers et menuisiers venus avec moi s’occupent aussi à se faire des établis, des manches de ciseaux, des bois de rabots, etc., pendant que le taillandier attend un moment et un lieu favorables pour fabriquer des scies, des gouges, des vrilles, des varlopes, etc. Ces embarras-là ne sont qu’un petit échantillon des autres. N’importe : il faut, comme les héros des romans épiques, se jeter au milieu des troupes ennemies, et suppléer à tout par une ardeur infatigable, par une présence d’esprit continuelle et par des inventions imprévues. Tout cela est plus aisé à dire qu’à faire. Mais, si tu étais ici, tout cela deviendrait presque agréable, car plus je fais, plus je travaille, plus je me dévoue, moins j’y trouve de peine et de répugnance. Et pour être heureux dans tout il ne me manque que toi ; je ressemble aux palmiers d’ici qui ne fleurissent qu’auprès de leurs femmes.


Ce 20. — Je viens d’une promenade à la grande terre où j’ai mené des officiers de marine à la pêche et à la chasse. Comme j’ai changé mon régime et que j’ai déjeuné comme ces messieurs de poisson et de vin, je suis revenu avec une migraine insupportable ; mais dès qu’on sait la cause de quelque mal, on n’en souffre qu’à moitié, car on est comme sûr que la nature fera les frais de la guérison et que la prudence garantira des rechutes. Je remarque cependant avec une sorte de peine que toutes mes forces ne m’ont point suivi en Afrique ; j’ai traîné et même langui depuis mon départ. Le défaut de sommeil et celui de digestion m’ont fait un tort presque irréparable ; je me porte mieux depuis quelques jours, mais je sentais ce matin même, avant de souffrir, que mes jambes me refusaient le service et qu’il fallait à chaque pas un nouvel acte de ma volonté, qui disait à mon corps comme beaucoup de maîtres à leurs valets : « Je vois bien que tu souffres, mais je veux que tu ailles ». S’il était question d’aller à toi, le maître n’aurait pas besoin d’employer toute son autorité, car le valet t’aime tant et tant qu’il volerait à toi et qu’il oublierait son poids, ses années et ses maux.


Ce 21. — Je suis mieux, ma chère femme, et si j’en crois des pressentiments qui m’ont rarement trompé, nous nous verrons à la fin de cette année et tu me trouveras toujours le même, car je me sens une sorte d’énergie morale et physique qui doit triompher de toutes les contradictions et de tous les climats. Il ne me manque plus que d’avoir des nouvelles de mon pauvre petit Villeneuve, dont je suis vraiment inquiet, pour jouir du degré de contentement que les âmes des justes pouvaient avoir dans les Limbes. Tu sais trop bien ta religion pour ignorer que c’était le lieu où ils attendaient la permission d’aller en Paradis.


Ce 22. — Enfin voici un courrier du Sénégal qui n’a point été attaqué en chemin et qui a rencontré mon pauvre Villeneuve à une journée et demie de l’île Saint-Louis et bien loin de tous les passages suspects. Il paraît que mon apparition en présence du fort a fait une grande sensation et que la continuation de ma route pour Gorée a fort étonné, car on n’y sait encore rien de positif sur les nouveaux arrangements. Tout cela s’éclaircira pour eux à la longue, comme tant d’autres choses qui sont venues auparavant et tant d’autres qui viendront après. Depuis quelques jours ma réflexion se porte sans cesse sur le changement perpétuel des choses de ce monde : les hommes, les animaux, les plantes, tout se détruit et se remplace ; les idées se renouvellent au dedans, les objets au dehors, les noms, les lieux, les lois, les mœurs ne restent les mêmes nulle part, la nature et la société ne peuvent rien faire de stable. Moquons-nous de tout cela, ma bonne femme, et ne changeons jamais que pour devenir époux d’amants que nous sommes encore et puis amants d’époux que nous serons. Adieu.


Ce 23. — C’est toujours la même chose, et puis encore la même chose ; je travaille sans faire et j’attends sans recevoir. Il est impossible de te peindre l’état misérable auquel on avait réduit ce pauvre petit pays-ci, comme par un projet formé de faire mourir tout le monde de faim. Ce qu’il y a de plus extraordinaire encore, c’est que ces pauvres diables s’y étaient si bien accoutumés, qu’ils ont à peine l’envie de changer d’état et que je suis sûrement plus empressé qu’eux de les voir rétablis. Il faut bien faire quelque chose, en attendant que nous nous revoyions, ma chère femme, et il vaut mieux faire du bien que du mal.


Ce 24. — Je crois que le travail et l’inquiétude me font le même effet que l’ennui sur les femmes, car depuis quelques jours j’ai retrouvé la force, la santé et le sommeil, et tu me reverras au moins le même, à une dent près, que je viens de me casser, et à un œil près, que les fourmis viennent de me manger ; le peu qui en reste ne vaut pas la peine d’en parler, car il est diminué des trois quarts de ses anciennes dimensions, mais on me promet que cela reviendra, et cet œil-là même conserve dans son obscurité l’espérance de te revoir et de te dire qu’il t’aime.


Ce 25. — Je reviens avec un grand mal de tête d’une longue promenade dans des îles désertes à quatre lieues d’ici où j’allais chercher quelques coquilles pour ton cabinet. Mais, comme beaucoup d’officiers de marine et autres m’ont demandé à venir avec moi, nous n’avons eu ni le temps ni le loisir de rien et mon projet a manqué comme tant d’autres, car si la mer est pleine de pièces perdues, la terre est couverte de projets manqués. Je défie même que, du plus petit au plus grand, on puisse m’en citer un qui ait été rempli dans toute son étendue, à moins que ce vieux dieu de hasard n’y ait mis la main. L’île que j’ai parcourue est à peu près grande comme les jardins d’Anizy ; elle s’élève dans sa plus grande partie à quatre-vingts pieds au-dessus du niveau de la mer. Ses bords sont tout hérissés de rochers bizarres, contre lesquels les flots viennent se briser avec des mugissements affreux, élevant leur écume à plus de cinquante pieds de haut. On ne peut y aborder qu’en pirogue, mais cela n’en vaut que mieux, car les nègres, à l’approche des rochers, se mettent à l’eau et traînent la pirogue jusqu’à terre, en sorte qu’on descend à pied sec. La terre paraît excellente et, d’après l’avis de plusieurs officiers très instruits, mon dessein est d’y faire faire des plantations de café. J’y ai trouvé de bonne herbe, de beaux arbres, entre autres quatre formant entre eux le carré et le tronc de chacun est de cinquante pieds de tour. J’étais bien tenté de te les envoyer par la première occasion mais comme le bois n’en est bon à rien et que le fruit, au contraire, en est assez agréable, je me contenterai de t’en apporter de la graine. Au reste, je n’ai jamais rien vu de plus intéressant et de plus frappant en même temps que ce petit espace de terre, où la nature travaille en liberté depuis une époque incalculable sans permettre à l’homme d’y porter la main. J’y renverrai quelque jour ce bon M. Prelong, dont je suis à chaque instant plus content, pour y faire paisiblement ses recherches et ses observations et pour voir s’il y découvrira une source. Alors j’y ferais un petit établissement de jardinage et j’y trouverais une terre neuve qui me fournirait tout ce que mon jardin épuisé me refuse. Mais, voilà l’homme ; il se perd dans l’immensité, sans penser qu’il n’a qu’un point à remplir dans la durée et dans l’espace. Si je n’avais que trente ans, si j’avais ma femme, si nous étions ici l’un à l’autre et qu’elle s’y trouvât aussi heureuse avec moi que moi avec elle, je répondrais de changer par forme de passe-temps toute la face de cette partie-ci du monde. C’est à peu près comme si un animalcule microscopique se promettait de changer toute la face d’un gros fromage de Hollande ; mais la pauvre petite bête n’a qu’un jour à vivre et l’homme en a bien moins à proportion, car un de ces animaux-là n’est pas la cent mille millionième partie de l’homme, tandis qu’un jour est la vingt-cinq millième partie d’une vie plus qu’ordinaire. Laissons donc aller les choses et tâchons, toi et moi, de passer ensemble le plus que nous pourrons de ce temps dont le ciel est si avare et dont l’homme est si prodigue.


Ce 26. — On dit partout et je crois même avoir dit quelque part que le premier et le dernier vœu de l’homme c’est le repos, parce que l’esprit voudrait être quitte de tout soin et le corps de toute peine. On dit aussi que les gens les plus actifs, les plus turbulents, ne songent qu’au repos ; Horace le dit du marchand, de l’avocat, du guerrier, du laboureur, etc. Il faut convenir que si c’était là mon but, j’ai pris un chemin bien détourné, car je n’ai vu que de grands embarras, tous hérissés de petites difficultés. La besogne dont je me suis chargé ressemble à un grand arbre, à la cime duquel il faudrait aller chercher un fruit, que je ne crois pas bien mûr, en montant contre un tronc glissant, se tenant à des branches épineuses et rencontrant à chaque épine de petits crochets dont il est impossible de se débarrasser, même avec le courage de tout souffrir. Enfin, mon enfant, j’espère tôt ou tard tomber à bas de l’arbre et te trouver au pied pour me recevoir et panser toutes mes plaies. Adieu, adieu.


Ce 27. — Je retourne à toi, comme après de longues traverses un saint personnage va se jeter aux pieds du crucifix, pour en recevoir la consolation qu’on ne trouve point parmi les hommes. Tu n’imagines point et personne n’imaginera jamais tout ce que je souffre de peines et de contradictions dans ce maudit pays, que je me suis engagé à rendre heureux et qui n’en est point susceptible. La bonne volonté manque aux uns, l’intelligence aux autres, le petit nombre de gens animés de mon esprit est arrêté comme moi par le manque absolu de moyens. Enfin, je crois que je mourrais si je n’entendais toujours cette voix intérieure qui me dit que tu me consoleras de tout.


Ce 28. — Tu te ressentiras de tous mes ennuis, ma trop chère femme, et je prévois qu’en m’attristant tous les jours de plus en plus je t’attristerai de même, car tu es le vrai miroir de ma pauvre âme et tout ce qui s’y passe doit se réfléchir dans la tienne. J’ai le cœur serré, je sens un malaise, un chagrin, une humeur, dont tu n’as jamais vu que de faibles esquisses, même dans mes plus mauvais moments. Tout ce que je vois ici est ladre au sentiment du bien et beaucoup même de ceux sur lesquels je comptais le plus ne font qu’inventer de nouvelles difficultés pour les ajouter à celles auxquelles je m’attendais. Il faut dissimuler une partie de mon mécontentement, il faut modérer l’autre et tu sais comme la dissimulation et la modération me sont antipathiques. Le temps viendra où tout cela ne sera plus rien pour moi et où nous serons l’un à l’autre, comme le lierre à l’arbre, qui vivent, croissent et meurent inséparables.


Ce 29. — J’ai beau me prêcher, beau raisonner, beau prendre sur moi, je finis toujours par céder à ce chagrin intérieur, à cette humiliation secrète qu’inspire le zèle contrarié. Il faudra pourtant que mon esprit abattu se relève, sans quoi mon corps le suivrait de trop près et alors il n’y aurait plus de remède ; d’autant plus que le moindre mal peut devenir mortel dans ce pays-ci, puisque notre chirurgien vient de soigner et d’émétiser mon valet de chambre pour une piqûre de cousin. Je commence à être fort inquiet du petit de Villeneuve qui devrait être revenu depuis deux ou trois jours ; je crains qu’il n’ait été malade ou qu’il n’ait fait de mauvaises rencontres. L’inquiétude se joint à mes autres peines et semble se glisser exprès dans les intervalles où je pourrais trouver quelque repos ; mais mon repos et en même temps mon intérêt, ou pour mieux dire toute ma vie ne sont et ne seront jamais qu’auprès de toi. Partout ailleurs je serai dans un élément étranger à ma nature.


Ce 30. — Point de nouvelles du Sénégal ni par terre ni par mer. En attendant, mon monde et moi nous manquons de tout et nous avons toujours les yeux tournés vers la mer pour voir si quelque bâtiment ne viendra point nous tirer de peine. Nous sommes comme saint Antoine et saint Pacôme en attendant le corbeau. C’était en Afrique ; mais les miracles ne durent pas toujours dans les mêmes lieux.


Ce 31. — J’ai déchiré par mégarde une page de la quatrième feuille. Pardonne-le-moi, chère enfant, et sois sûre que je t’en dédommagerai peut-être plus généreusement que tu ne le voudras. En attendant, si tu ne t’es point dégoûtée de lire de suite toutes mes lamentations répétées de mille manières, et, qui pis est, souvent de la même, tu apprendras avec plaisir que ce pauvre Villeneuve vient d’arriver, plus gai, plus frais, plus tranquille, que s’il sortait de chez ses parents. Il est prêt à repartir après-demain avec moi, par le même chemin. Il n’a reçu dans sa route que des hommages, au lieu des attaques que je craignais pour lui, et tout ce que je vois de lui m’annonce que je ne pouvais désigner personne de plus propre à l’entreprise étrange à laquelle je le destine. Il me rapporte beaucoup de lettres, que je n’ai pas encore lues, parce qu’il n’y en avait pas une de toi. Mais, à son départ, il a vu arriver d’Europe un gros bâtiment qui me porte, je crois, pour plus de vingt mille francs d’effets et même de tes nouvelles. Adieu.


Ce 1er février. — Je suis un peu plus à mon aise aujourd’hui, ma jolie femme ; le retour de ce petit Villeneuve, dont j’étais inquiet, m’a remis du baume dans le sang. Je vois d’ailleurs mes travaux qui vont bientôt commencer ; les choses prennent un commencement de forme, comme les tableaux qui commencent par être de petits monstres et qui finissent par être de petits chefs-d’œuvre. Il faut être bien réduit du côté des satisfactions pour se faire une fête d’aller au Sénégal ; c’est pourtant là où j’en suis. Mais ce qui m’occupe le plus, c’est l’idée de voir cette jolie, jolie figure qui prie pour mon retour et qui finira par être exaucée, car qu’est-ce que le ciel et la terre ont à refuser à ton âme, à ton esprit et à ton visage ? Je suis obligé de te laisser beaucoup plus tôt que je ne voudrais et je vais même fermer ce paquet-ci pour le remettre à un bâtiment marchand qui n’attend que mon arrivée au Sénégal pour mettre à la voile. Je t’écrirai encore de ma route, mais de petites lignes, car tu ne peux pas te représenter les incommodités et les fatigues que je vais essuyer. J’aurai quatre chameaux et huit chevaux pour environ vingt-cinq hommes, et nous sommes à peine sûrs de pouvoir abreuver tout cela. Quant à la nourriture, il n’en faut pas parler. Adieu, donc.


Ce 2. — Je pars décidément demain. J’irais à pied, j’irais sur ma tête, ne fût-ce que pour me soustraire aux difficultés intarissables et aux contradictions toujours renaissantes et surtout aux importunités inutiles que j’éprouve jour et nuit dans cette maudite bicoque-ci. Je l’avais laissée entre les mains d’un ancien camarade du régiment de Chartres, qui autrefois trouvait et rendait tout facile. À présent, c’est tout le contraire, soit que l’âge, ou le climat, ou la suite non interrompue d’obstacles ait abattu son ancienne énergie. Enfin, je suis dans un pays où il faut double volonté pour une demi-opération et personne n’en a la moitié de la mesure ordinaire. Il n’y a que moi qui essaie de suppléer à l’indifférence des autres par un excès de zèle ; mais je suis comme un cheval neuf entre des chevaux rebuttés, qui se crève sans tirer la charrette hors du bourbier. La comparaison n’est pas noble, mais, que veux-tu ? ce pays-ci n’est pas la patrie de l’élégance. Si j’en ai eu autrefois, je la retrouverai auprès de toi, car tu as tout mon petit mérite et tout mon bonheur en dépôt et j’aurais beau chercher ailleurs je ne trouverais que vanité et vanité des vanités. Oh ! que Salomon avait bien raison et que je l’ai souvent répété ; mais il n’est plus temps. Voici un moment où la réflexion gâterait tout ; buvons le calice malgré son amertume et comptons sur un meilleur avenir. Adieu, amour, pense à moi et surtout ne perds pas une occasion de m’écrire.

Je vais fermer ce paquet-ci pour le porter au Sénégal. Si j’ai le temps de t’écrire encore avant le départ du bâtiment marchand, je le ferai, mais sur d’autre papier et sous un autre cachet, parce que je ne veux pas risquer de promener ta jolie écritoire dans mes déserts. Adieu encore ; je suis excédé de fatigue avant d’être en route ; c’est l’agitation de mon esprit qui brise mon corps ; peut-être que l’agitation de mon corps va remettre mon esprit.

Embrasse la bonne Auguste et ma chère d’Andlau de ma part et dis-leur que je les charge de t’aimer en attendant mon retour.


Du camp de Cagnac, ce 3 février. — Je suis parti mon enfant, je suis même arrivé à la couchée avec quatre chameaux, huit chevaux, un curé, cinq soldats, deux officiers et huit ou dix domestiques tant noirs que blancs. Malgré mon escorte, je suis un peu sur le qui-vive, parce que le village auprès duquel je campe est malintentionné et que mon petit camp est entouré de gens armés de fusils, d’arcs et de lances qui s’approchent indiscrètement, regardent curieusement et répondent insolemment ; et comme ils sont au moins cent contre un, il me faut une dose centuple de prudence. Je suis au moins bien aise que ce soir tu ne couches pas avec moi ; mais nous serons demain plus tranquilles et si tu veux venir à Wanoquiander, tu seras la bien reçue.


Ce 4. — Nous nous sommes tirés des mauvaises mains dans lesquelles nous étions et au lieu de suivre l’intérieur des terres, nous suivons le bord de la mer où le pays est découvert et où l’on ne peut point venir en force contre nous. J’ai des hospices établis le long du rivage ; ce sont des cases de paille élevées de six en six lieues, où nous déposons nos ballots, où nous couchons nos soldats et nos gens ; le curé, les officiers et moi nous couchons sous des tentes et nous faisons assez bonne chère. Mais la distance est grande et la marche est lente, et toute ma suite me gêne parce que tout ce que je traîne me retarde et par conséquent me tourmente. Car tu sais qu’en voyage j’ai des moments de folie, dont je rougis après, mais la lenteur est pour moi l’image de la mort et tout ce qui retarde mon mouvement me semble en vouloir à ma vie. Tu n’es pas avec moi pour m’arrêter, pour m’adoucir, pour me gronder, pour me ramener, car tu me fais tout ce bien-là sans compter le reste.


Ce 5. — J’ai repassé par ce charmant village dont je t’ai, je crois, fait le portrait l’année passée[7]. Je lui ai trouvé les mêmes charmes et je t’ai désirée de nouveau à mes côtés pour jouir de tes jolies exclamations et de ces ravissements que je ne connais qu’à toi seule et qui me donnent tant d’envie de les exciter. Hélas ! l’âge de l’enthousiasme passe chez moi, je n’en ai plus que pour toi, mais je jouis du tien ; j’admire par tes yeux et je sens par ton âme ; aussi je t’appelle toujours en esprit pour te montrer tout ce que j’aperçois et il me semble te mener à mes côtés.


Ce 6. — Nous éprouvons une fatigue monotone et une température variée, car pour trouver le chemin battu par la mer nous sommes obligés de prendre certaines heures du flux et du reflux, qui nous font éprouver tantôt les rayons du midi tantôt le serein de la nuit. Mais jusqu’ici personne n’est malade, et jusqu’au petit Marcel et à l’abbé Charbonnier, tout est plein de force et de courage. Où es-tu pour dessiner notre caravane ? Je la regarde quelquefois passer et si tu veux la bien voir tu n’as qu’à chercher dans les œuvres de Calot et d’Israël. Je me ressouviens d’y avoir vu tout ce qui est ici en réalité, excepté que nous n’avons pas de femmes. Cela me manque.


Ce 7, au Sénégal. — Enfin, me voici dans mes États, au milieu de mes amis, qui, depuis le premier jusqu’au dernier, ont l’air d’être saisis de joie et d’attendrissement. Ils voient que dans mes arrangements généraux je n’ai oublié personne et qu’en m’occupant des intérêts du roi j’ai pourvu aux leurs. Il y avait beaucoup de gens inquiets ; j’ai tout rassuré d’un mot. Je ne craignais que deux marchands très intrigants, qui devaient effectivement abandonner leurs espérances et sortir de l’île. Ils ont mieux fait : ils sont sortis de ce monde, le premier il y a quinze jours, et le second avant-hier. Tu vois que ton mari n’est pas abandonné de la fortune, et quand il le serait, pourvu que tu ne l’abandonnes point, il défiera tout le reste.


Ce 8. — Je comptais sur beaucoup plus de peine que je n’en ai ; mais mon travail était si bien préparé en France, qu’il va de lui-même ici, et, comme j’ai encore d’autres projets, je serai peut-être obligé de retourner en France cette année, si cela ne te fait pas trop de peine. Adieu, femme que j’aime trop.


Ce 9. — Tu es et seras toujours la même, chère et divine femme, c’est-à-dire la plus jolie et la plus aimable du ciel et de la terre. Il m’est revenu ce matin trois paquets de tes lettres ; j’en savais à peu près le contenu, mais je ne pouvais prévoir tout ce qu’elles disent, mais je ne pouvais point prévoir comment elles le diraient. Tu as dans ton style la manière de la Rosalba, que toi seule as pu saisir. Adieu. Je t’aime plus que tu ne crois.


Ce 10. — Je passe ici une petite vie assez triste, occupé de sottes affaires du matin jusqu’au soir et forcé de gronder tout le monde du peu d’ordre que je vois partout, tandis que je suis bien sûr d’en avoir moins que personne. Je suis comme M. de Poyanne, qui tourmentait ses carabiniers pour l’équitation et qui tombait de cheval à tous les exercices. Mais c’est une première punition de ses propres défauts que d’être obligé de les punir dans les autres. Je suis tous les jours plus émerveillé de mon petit Villeneuve. Je lui achète en ce moment des chevaux et des chameaux pour sa grande entreprise. Si jamais quelqu’un a été marqué pour de grandes choses, c’est lui, car il réunit tout ce que le physique, le moral, la jeunesse et l’âge mûr peuvent offrir de plus désirable. Quand je vois des gens comme cela, il me prend des hontes de moi qui me feraient m’aller cacher jusque dans ton lit.


Ce 11. — La barre n’a point encore été passée. Ainsi j’attendrais encore en pleine mer et peut-être pour longtemps encore, si je n’avais point transporté mon domicile à Gorée. Ce ne serait encore rien que d’attendre pour venir ici, mais attendre pour en partir serait un état intermédiaire entre l’enfer et le purgatoire. Au moins j’en suis exempt et j’espère à la fin de l’année ou du moins au commencement de l’autre t’en dire des nouvelles. Adieu.


Ce 12. — Imagine, ma bonne femme, que ton bon diable de mari est toujours condamné à faire des actes de rigueur, qui ne sont pas plus dans son caractère que dans le tien. Il m’a fallu aujourd’hui renvoyer et faire embarquer un officier qui avait volé avec toutes les circonstances les plus aggravantes et les plus infamantes. Il y a de ces occasions-là et surtout dans ce pays-ci où l’on s’afflige d’être chef et où l’on rougit d’être homme. Encore si je te tenais pour te confier mes peines, pour avoir des consolations, des distractions, des dédommagements. Tout cela est remis à un an ; c’est un terme bien long pour des besoins si pressants.


Ce 13. — Je viens de faire dépendre ce charmant portrait pour le faire embarquer pour Gorée, et quand en rentrant dans ma chambre, j’ai trouvé la place vide, j’ai eu un serrement de cœur ; il me semblait que tu avais abandonné la colonie, comme Astrée avait fui du Latium, et je ne voyais plus personne qui désirât mon retour. Mais je t’irai bientôt retrouver à Gorée, et je crois même que j’y retournerai par mer si je le puis, afin de tenir compagnie à ton portrait.


Ce 14. — Sais-tu, ma fille, que je me suis découvert un petit talent que tu ne me connaissais point ? C’est l’architecture. J’ai changé la façade de mon gouvernement, j’ai rétabli les croisées à distances et à hauteur égales, j’ai simulé un socle au bas du mur, un cordon au premier étage, des encadrements aux fenêtres, une balustrade au toit, le tout sans m’éloigner de la simplicité plus que rustique que ce pays-ci commande ; et je suis parvenu à me donner une petite représentation physique des changements utiles que je compte ici faire dans l’ordre moral. Ce qui me console ici est précisément ce qui afflige bien des gens en pareil cas, c’est que je ne travaille point pour moi et que j’espère bien n’être point condamné à en jouir, car je ne veux ni ne peux jouir sans… Devine qui, devine quoi.


Ce 15. — Je retarde mon départ d’un ou deux jours pour continuer à mettre ici les choses en règle. Qui croirait, en lisant mon histoire, si par malheur elle était écrite fidèlement, que je suis chargé de mettre de la règle quelque part ? Je trouve que je ressemble au médecin Portail, qui porte chez ses malades un plus mauvais visage que le leur ; mais on le dit pourtant assez bon médecin, et moi, je t’assure que je ne suis pas mauvais administrateur, parce que je me connais si bien que je me défie de moi et, à force de me mettre mes défauts devant les yeux, je les fais sortir de mon esprit. Ceci est un petit apprentissage que je fais pour me former à conduire notre ménage futur ; ce sera là mon univers, et en attendant, je m’exerce sur une partie du monde.


Ce 16. — Ce pauvre Blanchot[8] vient de me confier le désir extrême qu’il a d’aller passer quelques heures en France. C’est une grâce qu’il m’est bien difficile de lui accorder et bien impossible de lui refuser. Il y sera au mois de juillet ; reçois-le comme un véritable ami de ton mari. Je doute que dans les hommes les plus admirés et les plus cités pour leur vertu, dans quelque temps et dans quelque pays que ce soit, il y en ait qui l’aient surpassé. C’est au point que quand je me compare à lui, j’ai toutes les peines du monde à me trouver un honnête homme ; je ne suis pourtant point un coquin, quoique tu en dises.


Ce 17. — Je devais partir aujourd’hui, je devais partir demain, mais comment s’arracher d’un lieu de délices comme le Sénégal ; il faut attendre que la barre cesse d’être une barrière et je crois que j’attendrais longtemps si je n’avais pas une autre corde à mon arc. Nous avions autrefois un bon pilote côtier avec lequel il n’y avait rien à risquer malgré les plus effrayantes apparences. M. de Repentigny[9] a eu la charitable précaution de le faire partir pour l’Amérique lorsqu’il a su que j’allais venir en Afrique. J’en avais amené un autre avec moi qui commençait à se former, mais il s’est noyé cet été, comme de raison et comme de coutume ; en sorte que nous sommes réduits à un pauvre diable qui meurt de peur et qu’on ne peut point forcer à se compromettre, parce qu’il aurait trop de compagnons d’infortune. Tout cela sera cause que j’irai par terre, à moins que la mer ne soit douce comme toi, quand, après avoir beaucoup tempêté, tu t’apaises. Alors je m’embarque avec plaisir. Mais que ces moments-là sont loin dans le passé, qu’ils sont loin dans l’avenir. Enfin, ils renaîtront. Je vous verrai renaître encore.


Ce 18. — Voici le moment des adieux, des audiences, des paquets, des embarras, des gaucheries, des oublis. Il faut pourvoir et parer à tout, et, pour cela, il faut embrasser sa femme bien vite et bien fort, et songer à ses affaires, sans quoi tout le monde serait mécontent et tous les meubles seraient cassés. Adieu.


Ce 19 à Wanombar. — Oh ! que j’ai eu de peine à me mettre en marche ; mais enfin j’y suis, à dix lieues du Sénégal, et je crois que le retour se passera au moins aussi bien que le voyage, parce que tous mes compagnons, tant hommes que bêtes, sont plus habitués au train des choses et à la fatigue de la route. Je suis un peu las, je vais me coucher, et, si tu veux venir, tu me trouveras dans mon lit jusqu’à trois heures du matin.


Ce 20. — Tout va très bien, si l’on peut appeler bien aller d’aller au pas, ou dans la mer jusqu’aux genoux, ou dans le sable jusqu’au col. Mais on s’en tire, je m’en suis déjà tiré et je m’en tirerai encore. À propos, je t’attendais la nuit dernière. Je veux, à mon retour, te montrer que je suis un peu plus exact que toi aux rendez-vous.


Ce 21. — Il fait un froid de chien et nous ne trouvons pas de bois pour nous chauffer. On ne croirait pas que ce fût là une plainte datée d’Afrique. Cependant, jusqu’à présent, j’ai plus souffert du froid que du chaud. La preuve en est que j’ai tous les jours regretté ton feu et toutes les nuits ton lit bleu.


Ce 22. — Il ne tiendrait qu’à moi de me croire un grand personnage, car toute l’Afrique est informée que je retourne à mon presbytère de Gorée, et je reçois des messages et des présents tout du long de ma route. J’ai les meilleures façons que je puis avec ces bonnes gens, d’abord parce que c’est mon usage, et puis parce qu’il faut me concilier tous les chefs des villages qui sont à portée du chemin. Je voudrais être aimé en Afrique comme toi en Allemagne. Mais comment faire pour faire comme toi ?


Le 23 à Gorée. — Me voici encore une fois dans ma petite Ithaque ; il ne me manque que d’y revoir ma petite Pénélope. Je sens que tout fatigué que je suis, je me conduirais au moins aussi galamment qu’Ulysse : il fut rajeuni par Minerve et moi je le serais par ma femme, et sûrement elle est plus faite pour cela que toutes les Minerves du monde.


Ce 24. — Le petit vilain vaisseau qui n’osait point passer la barre à mon départ du Sénégal l’a passée le lendemain. Il est ici depuis hier et j’ai déjà reçu ce cher portrait de tout ce que j’aime. Il vient me dire ici ce qu’il me disait au Sénégal : Redeat, et il le dit si bien qu’en l’écoutant mes yeux se remplissent de larmes. Oui, mon bon enfant, il reviendra ce mari que tu aimes, malgré la vieillesse, malgré la laideur, malgré l’absence. Voilà de vilains défauts, mais l’amour rajeunit, embellit et rapproche tout, et, toute jolie que tu es, je suis sûr de te plaire autant que si j’étais aussi joli que toi.


Ce 25. — Mais quand aurais-je donc de tes nouvelles ? Voilà trois mois passés que je t’ai quittée et depuis deux mois et quelques jours que j’ai quitté la France, il n’est pas arrivé un navire ; j’en attends quatre qui doivent me porter pour la valeur de trente mille francs et je commence à en être inquiet. Mais je les donnerais tous les quatre, et quatre escadres en sus, pour une petite nacelle qui m’apporterait une petite lettre de toi. Je ne te parle pas de tes affaires domestiques ; ce n’est pas que je n’y pense sans cesse, mais je m’en distrais autant que je le puis, parce que c’est une inquiétude de plus, à laquelle il n’y a de remèdes que ceux qui viendront de toi.


Ce 26. — Comme tout est long, mon enfant ; il semble que les choses prennent toutes la marche de la génération. L’esprit a conçu dans l’instant ; de là à la première existence apparente de l’ouvrage, il faut un long intervalle. L’ouvrage une fois commencé a de lents accroissements ; il éprouve dans le cours du travail des retards, des contretemps, des échecs qui l’empêchent souvent de parvenir à son point de perfection. Ce point une fois atteint, il décline bien vite ; l’esprit créateur et l’esprit conservateur qui s’étaient intéressés à lui l’abandonnent ; il tombe sous la faulx du temps et sous le fléau du hasard, et, comme l’homme, il meurt tout à fait et pour toujours, après n’avoir vécu qu’à moitié, et qu’un moment. Voilà ce qui arrive et ce qui arrivera pour ces petits travaux qui me donnent de si grandes peines. Le pire de tout c’est que ces peines-là sont prises loin de toi, les petits succès qui me consoleraient de temps en temps, perdent tout leur prix, car le plaisir diminue en s’éloignant de toi comme la chaleur en s’éloignant du feu.


Ce 27. — J’attends de jour en jour et de moment en moment ce pauvre Villeneuve que j’ai laissé au Sénégal pour y faire les emplettes nécessaires à ses grandes entreprises et je frémis toujours que sur cette maudite route de terre il n’ait fait de mauvaises rencontres. Ma tête est pleine d’embarras et mon esprit d’inquiétude ; je ne vis pas le jour et je ne meurs point la nuit, ce qui serait au moins une douceur, car cette mort passagère appelée sommeil est vraiment une invention divine pour rendre la vie supportable. Quand te verrai-je pour te conter tout cela et pour nous en consoler ensemble ? Adieu ; je lève les yeux vers ton portrait ; il me semble qu’il prie en ce moment avec un redoublement de ferveur.


Ce 28. — Voici un mois qui finit ; je lui sais bien bon gré de n’avoir que vingt-huit jours ; je voudrais que tous les autres fussent recoupés sur le même patron jusqu’au moment où l’aimé rejoindra l’aimée, à condition pourtant que de ce moment-là les choses seraient remises sur l’ancien pied et même qu’on ferait servir toutes les rognures. Mais les César, les Ptolémée, les Grégoire le Grand, enfin tous ceux qui se sont mêlés de calendrier et tous ceux qui s’en mêleront auront beau faire : ils ne bâtiront point de digues sur le fleuve du temps, ils ne feront point d’écluses le long de son cours. C’est une eau à laquelle on ne peut point pratiquer de retenues et à qui on ne peut point donner de chasse. Laissons-la donc courir et n’armons point notre volonté contre la nécessité, pour ne pas éprouver toute la vie le plus triste des sentiments, celui de l’impuissance. C’est là ce qui me déplaît le plus et c’est pour cela, je crois, que je désire tant te revoir. Entends-tu ou n’entends-tu pas ?


Ce 1er mars. — Je viens de faire une course assez rapide. Je suis parti à sept heures du matin en pirogue, pour aller à une maison de campagne que j’ai fait faire en paille à cinq quarts de lieue d’ici. J’y suis arrivé à huit heures et demie à cause du vent contraire. À neuf heures j’ai monté à cheval ; je me suis arrêté à une lieue de là pour différentes affaires avec les habitants et j’ai poussé ma pointe jusqu’à six lieues plus loin, m’arrêtant encore dans un village intermédiaire, qui venait d’arrêter des captifs qu’on amenait à Gorée. J’ai mis ordre à tout autant qu’il était possible, et j’ai été voir Rufisque, qui serait un bel endroit même dans nos plus agréables provinces maritimes. J’y ai fait et reçu les politesses d’usage ; on y a donné du mil à mes chevaux et du lait à mon monde ; je suis ensuite revenu par le même chemin à ma pirogue et j’étais à table à Gorée à deux heures et demie. Si je pouvais aller de ce train-là te rejoindre, je me sentirais bien du courage ; mais combien je prévois d’impatience et combien j’en éprouve en attendant.


Ce 2. — Enfin, j’ai des nouvelles de M. de Villeneuve. Il est arrivé à deux lieues d’ici hier au soir, avec deux jeunes gens que je fais venir du Sénégal. Mais je ne conçois pas ce qui l’a empêché de prendre sur-le-champ un bâtiment à moi qui est mouillé à cet endroit-là pour y charger de la chaux et de venir vent arrière. Enfin c’est beaucoup, après mes inquiétudes, de le savoir à portée d’ici, le reste s’éclairera bientôt. Le grand mal c’est de n’être pas aussi près de toi que de lui ; j’espère qu’en pareille conjoncture nous n’aurions pas couché si loin l’un de l’autre.


Ce 3. — Villeneuve est revenu aussi tranquille, aussi gai, aussi bien portant qu’à son ordinaire. Voilà le quatrième voyage par terre qu’il a fait depuis notre arrivée ; il s’exerce d’avance à la mission qui lui est destinée et j’espère dans quelques mois le voir reparaître de même après avoir montré à bien des peuples les premiers hommes blancs qu’ils auront jamais vus. Pour moi, je ne veux plus seulement me promener en imagination en Afrique ; je tourne toutes mes pensées vers la France et je leur porte envie de ce qu’elles franchissent aussi facilement les mers pour te voir, t’entendre, te parler, vivre avec toi et te suivre partout. Mes pauvres yeux et tout le reste de ma personne, qui sans avoir autant d’esprit t’aiment tout autant, sentent bien mieux toute la rigueur de l’exil ; mais après le mal vient sa fin. Voilà ce qui m’empêche de me jeter à la mer.


Ce 4. — Je m’embarque demain pour ma grande tournée au bas de la côte, chère et jolie femme, et je m’embarque comme à mon ordinaire, c’est-à-dire sans toi, ce qui est bien pire que sans biscuit. Je frémis de tout ce que j’ai à faire et de tout ce que je laisse à faire aux autres. C’est même là ce qui m’inquiète le plus, car au moins je suis sûr de mon zèle. Mais adieu, car je t’écris au milieu d’une foule de monde et d’affaires. La première de toutes est de t’embrasser.


Ce 5, à bord de « la Cérès ». — Nous sommes sous voile, ma chère femme, dans la plus incommode de toutes les corvettes du roi ; mais cela est plus que réparé par les soins et les attentions de mes compagnons de voyage. Tout mal que je suis, je voudrais te tenir ici et, tout mal que tu serais, j’espère que tu ne demanderais point à me quitter.


Ce 6. — Notre navigation commence sous d’heureux auspices ; les vents sont bons, la mer est belle, le temps est frais, tout le monde paraît gai. Pour moi, c’est tout ce que je puis faire que de le paraître. Ma gaieté m’attend en Europe ; pourvu qu’il n’en soit pas comme de tout ce que j’avais laissé ici que je ne retrouve plus, entre autres mon vin, mes provisions, mon linge, mes meubles, etc., grâce à M. l’ingénieur. Le voilà par bonheur parti pour Cayenne ; il prétend t’avoir envoyé les plus belles choses du monde, mais toujours par des bâtiments naufragés. Je n’aurais jamais cru qu’autant d’esprit pût habiter avec autant de bassesse ; il semble qu’il devrait être de l’esprit comme de la lumière qui brûle et qui éclaire moins bien dans un air méphitique. Ma foi, vivent les bonnes gens comme ma femme et son mari !


Ce 7. — Nous entrons dans le plus beau fleuve de la côte occidentale de l’Afrique, dans la Gambie, dont les Anglais se sont approprié tout le cours, en gens d’esprit qu’ils sont, et où nous n’avons qu’un mauvais petit comptoir, comme par grâce ou pour mieux dire par subtilité. Je te garderai le peu de curiosités que je pourrai trouver, mais je prévois que cela se bornera à quelques oiseaux et à quelques coquillages. Les productions les plus rares se trouvent dans le haut de la rivière, où il ne serait pas décent que M. le Gouverneur montât, parce qu’il ne serait plus sur son terrain. Adieu, car j’ai plus d’affaires que je n’en ferai jamais.


Ce 8. — Nous avons été obligés de jeter l’ancre au milieu de cette belle rivière, parce que le vent nous est devenu contraire et que le courant nous ramenait à la mer, mais nous espérons à la première marée pouvoir mouiller en face du comptoir. C’est une triste vie que celle-ci, car on est forcé d’attendre bien longtemps les choses les plus indifférentes et l’on est tourmenté d’impatience comme si les choses en valaient la peine. Il n’y en a qu’une de vraiment bien intéressante et je l’attendrai bien longtemps, mais enfin le moment viendra, car le temps a cela de bon c’est qu’il vient à nous. Ainsi, par son moyen, chère femme, nous allons l’un vers l’autre.


Ce 9. — Enfin j’y suis dans ce superbe établissement si digne de la grandeur et de la magnificence française. Imagine une mauvaise hutte de paille, entourée à quelque distance de quelques paillassons déchirés, dans laquelle je trouve trois ou quatre pauvres diables qui ont la mort entre les dents. Point de marchandises, point de bateau, point de poids ni de mesures et surtout point de crédit ni de considération dans le pays. Après avoir pris les renseignements nécessaires, je pourrai bien tout détruire, car il me paraît que l’établissement est en pure perte pour le roi. D’ailleurs, tout le cours de la rivière est aux Anglais, qui, avec les manières les plus nobles et les plus amicales pour nos marchands, voient notre misère d’un œil malin. Mais qu’est-ce que tout cela ? un mauvais rêve qui doit durer un an et après lequel je me réveillerai entre tes bras.


Ce 10, à Albréda. — Notre pauvre résident en guenilles n’est pas plus habile qu’opulent ; je viens de recevoir ses comptes, c’est un chaos dont le bon Dieu pourrait seul se tirer, car le Diable ne s’en tirerait point, ni moi non plus. Par bonheur que l’objet en totalité est d’une petite conséquence, que ce pauvre homme n’a ni l’esprit ni la volonté de tromper, que ses erreurs sont au moins autant à sa charge qu’à son profit. Ainsi, je prendrai le parti de trancher tout ce que je ne pourrai dénouer. Je voudrais pouvoir en faire autant de tout ce qui me retient loin de toi.


Ce 11. — Toujours dans ce maudit comptoir, où je reçois impertinence sur impertinence de la part des gens du pays, qui sont entièrement vendus à l’Angleterre et qui nous voient d’un œil anglais. Je suis obligé d’oublier que je suis moi et de penser que ce sont les autres qu’on offense en moi et que ce serait encore eux à qui je ferais du mal en me vengeant. C’est une double condamnation pour moi que d’être condamné à souffrir et même à souffrir patiemment. Quand nous nous reverrons et que tu me taquineras, je me dédommagerai bien de toute cette contrainte-là ; je dépouillerai l’homme d’État, je me montrerai tel que je suis, et tu verras, tu verras… Adieu, je t’aime, je t’embrasse et je te serre dans mes bras comme si c’était ta jolie petite personne au lieu de n’être que ton idée.


Ce 12. — Voilà nos affaires à peu près en règle ; il ne nous manque plus que du vent pour sortir d’ici, car je commence à m’y ennuyer encore un peu plus que dans tout le reste de l’Afrique, mais les vents d’est, qui nous ont brûlés jusqu’à présent, cessent de souffler au moment où ils deviennent nécessaires et les bâtiments de force, comme celui-ci, ne peuvent ni aller à la rame, ni louvoyer dans une rivière, parce que de droite et de gauche il y a beaucoup moins d’eau et qu’ils risquent de toucher. Je viens même de faire sauver les effets d’un bâtiment français, qui a fait naufrage à une lieue d’ici par cette raison-là. Ainsi il faut attendre et, comme dit fort bien Polyxène, ne point mesurer sa faiblesse contre la nécessité, et, comme dit encore mieux l’ange Gabriel à notre premier père, ne point souffler contre les vents. D’ailleurs, qu’est-ce que tout cela me fait ? Je ne t’en reverrai point un instant plus tôt, et c’est toi, et ce n’est que toi que je veux revoir.


Ce 13. — Les vents et les choses toujours contraires, ce qui me console un peu, c’est que j’ai rassemblé de jolis oiseaux pour ton cabinet et quelques coquilles, mais toutes à peu près de la même espèce. J’espère que mon voyage de Serre Lionne et des Îles du cap Vert sera un peu plus productif ; je compte sur de beaux bois, sur de belles plantes, sur de jolies gazelles, enfin, je compte sur bien des choses. Mais, par malheur, on dit qu’il ne faut compter sur rien ; je crois pourtant pouvoir faire une exception à la règle.


Ce 14. — Nous partons décidément ce soir, mais avec bien de la peine, et pour ne pas aller bien loin. Par bonheur que je me trouve à merveille avec mes compagnons de voyage et qu’il me paraît qu’ils se trouvent bien avec moi : sans cela je ne pourrais point penser sans frémir au temps énorme que cette tournée-ci pourra bien durer. Mais les bonnes gens s’ennuient toujours moins ensemble que les autres ; d’ailleurs, je suis suffisamment bien logé et parfaitement bien nourri. Avec cela, il ne manque rien, excepté ce que je ne puis trouver que rue et faubourg Saint-Honoré.


Ce 15. — Nous sommes bien partis hier, mais nous sommes arrêtés aujourd’hui, sans pouvoir même pousser jusqu’à la résidence d’un monarque imbécile avec lequel il faut que j’aie une entrevue. Je voudrais être quitte de tout cela pour aller visiter nos autres possessions, auxquelles je porte des troupes et des vivres, et revenir bien vite impatienter mes ouvriers à Gorée, car je parie que depuis que je suis parti rien de va. Je suis quelquefois tenté de dire comme le Dante : Si je vais, qui est-ce qui reste ; si je reste, qui est-ce qui va ? Nous ne dirons plus cela, quand une fois cet exil sera fini ; car nous irons et nous resterons ensemble, entends-tu, ma compagne ?


Ce 16. — Toujours à l’ancre, les vents toujours contraires, les fonds toujours dangereux ; le pire de tout, c’est que cette captivité-là peut durer un mois. Mais que faire ? On a beau pousser contre un mur d’airain, on ne fait que se meurtrir sans avancer ; il en est de même de l’impatience, et, qui pis est, de celle de te revoir.


Ce 17. — Je veux te faire une petite peinture de tout ce que nous éprouvons pour te donner quelque idée de la vie à laquelle je me dévoue. Je suis au milieu de la Gambie, contrarié par les vents qui m’empêchent d’en sortir. Nous avons de l’eau infecte, mon vin a tourné, il a fallu acheter un plat à barbe d’étain à un soldat pour rétamer des casseroles pleines de vert-de-gris, et, pour comble de joie, le feu était ce matin à la cuisine du vaisseau. Nous allons tâcher de remédier à cela au moins en partie et de supporter le reste ; l’essentiel est de sortir d’ici. Voici le premier exemple qu’on y ait été retenu si longtemps, mais les premiers exemples sont faits pour moi. Au milieu de tout cela, je pense à toi comme Ceyx et j’espère te revenir en meilleur état que lui.


Ce 18. — Toujours et toujours la même chose ; les vents et la mer sont en furie, et, tant que cela durera, il nous est aussi impossible de sortir d’ici que de la Bastille. Je me rappelle avec bien de la peine non pas tout ce que j’ai, mais tout ce que je sais en philosophie pour soutenir mon guignon. Mais l’humeur et la colère prennent toujours le dessus et par malheur ont toujours le dessous. Les vents sont nos maîtres et leur empire est d’autant plus fâcheux qu’on ne peut jamais prévoir leur volonté. Enfin, tu n’es pas ici ; ce n’est point à toi que je vais dans ce moment-ci ; ainsi le mal est moins grand que si tu le supportais ou que s’il me privait de te voir un jour plus tôt.


Ce 19. — Je crois que ne n’en sortirai plus, ma chère enfant. C’est précisément le grand coup de vent de l’équinoxe qui dure quelquefois six semaines avec plus ou moins de force, dans la même direction, c’est-à-dire la plus contraire. Il faut plier sa volonté, lorsqu’elle n’a point la force de faire plier l’obstacle. Ce qui m’affecte le plus, c’est que, selon toute apparence, pendant que je me désole ici, il m’arrive de tes lettres à Gorée, en sorte que je suis loin de toi et de la seule chose qui puisse adoucir mon exil. Encore une fois supportons, comme dans les comédies de Goldoni, pazienza.


Ce 20. — Aucune, aucune espérance. Les choses sont au point que je médite déjà sur les moyens de retourner à Gorée par terre, afin de n’être pas loin des ordres qui pourraient me parvenir. Car enfin, si la guerre se préparait à l’insu des gens de Paris, si on m’en donnait l’avis, je ne le recevrais point et je pourrais à mon retour trouver ma colonie prise, ou m’y trouver pris au dépourvu. Mais aussi c’est voir les choses trop en noir. Cependant, cela est possible, et il ne me conviendrait pas d’y survivre. Écartons tout cela, pensons à toi, souvenons-nous de tout ce qui nous promet le retour, le mariage et le bonheur.


Ce 21. — J’ai pris le parti de revenir en face de mon comptoir, parce que les vents y sont un peu plus rompus par les terres et les courants un peu moins rapides, en sorte que nous sommes moins exposés à voir d’un moment à l’autre casser nos câbles, et à courir sur nos ancres sans savoir, ou toujours prêts à échouer sur des bancs dont la rivière est jonchée. Tu ne connais pas tous ces dangers-là, chère enfant, et cependant tu les cours. Nous venons de remédier à l’eau ; à force de culbuter nos barriques, nous avons trouvé de l’eau de France, couleur de café, mais sans mauvaise odeur ; et c’est un grand point. Du reste, rien n’égale la violence des vents et des courants. Mais nous sommes plus en sûreté ici que dans tout autre point de la rivière. La lune est changée d’hier ; elle amènera peut-être quelque changement, mais les gens qui essaient de me le faire espérer ne l’espèrent point. Adieu, aime-moi ; cela me portera bonheur.


Ce 22. — Nous avons eu ce matin un moment d’espérance. Le vent s’est retourné du bon côté, mais un instant seulement ; et puis il est revenu du mauvais, mais on compte que demain le bon vent reviendra à la même heure et nous serons tout prêts pour en profiter. Quand tout ceci finira-t-il ? quand te reverrai-je un instant ? Un seul instant me ferait tant de bien. Il me semble que je retrouverais des forces et du courage pour l’avenir. Cependant, à juger par l’expérience, ta vue m’a fait un effet contraire ; elle me rendrait toutes les forces possibles excepté celle de te quitter. Adieu.


Ce 23. — Le bon vent n’a point reparu et nous restons à l’attendre ; cependant mon impatience commence à se communiquer à tout le monde, et dès ce soir, lorsque la mer commencera à se retirer, nous lèverons notre ancre, nous servant du vent, pour ne pas nous laisser trop aller à la marée, qui pourrait bien nous mener sur des bancs et nous servant de la marée pour marcher à l’encontre du vent. Je me sers des termes les plus accommodés à ton ignorance, encore ai-je peur qu’elle ne me fasse pas l’honneur de m’entendre. Il faudrait remettre l’explication de tout cela au moment où nous nous reverrons, mais j’espère que nous aurons mieux à faire. Qu’il vienne donc vite ce moment-là et surtout qu’il dure longtemps. Adieu.


Ce 24. — Nous faisons ce que je t’avais dit et cela nous réussit assez bien ; j’espère demain être hors de cette maudite Gambie, où je suis entré par trop de zèle pour visiter un petit établissement, qui n’en valait pas la peine, et pour y recevoir toutes les marques de défiance et de mépris que mes prédécesseurs ont si bien mérités. J’ai cependant rétabli en partie la considération du nom français et j’espère que ceux qui viendront après moi seront un peu plus respectés. Voilà la marche des choses : on ne travaille que pour d’autres et les autres encore pour d’autres, en sorte que tout le monde a la peine et personne le profit. Vienne l’instant qui nous rejoindra, nous travaillerons pour nous, s’il plaît à Dieu.


Ce 25. — Nous serons tout à l’heure en pleine mer et les vents qui jusqu’ici nous ont été si contraires deviendront très bons pour le reste de mes opérations. Nous avons pris le parti de ne plus écouter le pilote nègre que nous avions pris pour nous conduire ; cet homme a fait échouer l’année passée M. de Brach dans cette même rivière : il nous en avait fait dépasser l’entrée à notre arrivée, il perdait la tête à tout moment d’inquiétude et d’ignorance et si nous l’avions écouté, nous serions encore à attendre des vents qui ne souffleront peut-être pas d’un mois. Je ne veux pas de cet homme-là sur le vaisseau qui me ramènera ; j’implorerai le dieu des tempêtes et je le prierai de m’envoyer à toi sur les ailes noires de ses plus fougueux ministres. Je veux que le vaisseau lui-même soit animé de mon impatience, qu’il mette pilote et matelots en déroute, qu’il suive sa marche comme une flèche et qu’il vienne se pulvériser contre le rivage, à moins qu’il n’aime mieux entrer dans la Manche, de là dans la Seine, labourant les vases, renversant les ponts et ne s’arrêtant qu’environ vingt pas du bac des Invalides dans un moment où tu te promènerais aux Champs-Élysées. La nouveauté du spectacle, jointe à un certain instinct, te ferait accourir avec Galaor, qui me sert ordinairement de point de remarque pour te chercher au loin.


Ce 26. — Enfin, mon enfant, nous sommes sortis de cette maudite rivière, où je commençais à croire que je passerais l’année. Nous avons fait ce que nous pouvions faire il y a quinze jours et je serais à cette heure parti de Serre Lionne, entrant dans les îles du Cap Vert et prêt à retourner à Gorée. Mais ce qui est fait ne peut point n’être pas fait et je crois qu’il en est à peu près de même de ce qui est à faire, car tout cela est arrangé avant que nous nous en mêlions. Nous nous croyons des ouvriers et nous ne sommes que des outils : nos volontés, nos répugnances, nos indécisions, nos déterminations étaient entrées dans les premiers calculs comme nous calculons la trempe, le tranchant, la pesanteur, l’élasticité des instruments dont nous nous servons. Si cela est, puisse mon retour vers toi être sur le livre des destinées ; c’est le seul article que je veuille y lire, car pour une bonne ligne il y a tant de mauvaises pages que l’ignorance est à peu de choses près le premier des biens. Adieu. Je suis bien triste et j’ai bien peu de suite dans ce que je t’écris ; c’est que la tête me fend, mais c’est selon toute apparence l’effet de la grosse mer dont tout le monde ici s’est ressenti, à commencer par les officiers.


Ce 27. — C’est tout ce que je puis faire que de remplir mon vœu, ma chère enfant, car j’ai une migraine et un rhume de cerveau comme je n’en ai jamais eu. Ma tête est un volcan et mes yeux sont deux fontaines ; il faut encore espérer dans les bons offices du temps qui emporte ce qu’il a apporté et qui te rapportera tôt ou tard ce qu’il t’a emporté.


Ce 28. — Mon état continue ; je n’ai point dormi depuis trois jours, j’éternue mille fois par heure avec une douleur et une fatigue affreuses, j’ai les membres rompus et les yeux épuisés, toutes mes idées se brouillent, il me semble que je ne puis plus rien vouloir, rien espérer, rien arranger, que je suis condamné à une stupidité et à des larmes éternelles. Mon âme s’est si bien ressentie des souffrances de mon corps que souvent je me surprends dans des accès de pusillanimité dont je rougirais devant tout autre que ma femme et quelquefois, quand je suis seul, je ne sais pas si c’est de chagrin ou de rhume que je pleure. Adieu, je te baise pour me consoler et je t’inonde des larmes de mon rhume en attendant celles de la joie.


Ce 29. — Je vais un peu mieux, mais point encore bien, car il me reprend à chaque instant des fontes qui sont comme des queues d’orage et qui prouvent que le temps a bien de la peine à se remettre au beau. N’importe, je jouis, comme Socrate, d’une moindre souffrance et je la prends pour un bienfait. Nous approchons beaucoup de notre but et nous commençons à voir des oiseaux et des poissons, qui nous annoncent que nous ne sommes pas à plus de quarante lieues de terre. Cela serait bientôt franchi si le vent, à l’exemple de mes chevaux, ne mollissait au bout de la carrière. Au reste, je lui pardonne à condition que cela ne lui arrivera pas à mon retour en France. Adieu, ma jolie femme, je sens que je te reverrai et cela me fait du bien.


Ce 30. — Nous sommes au calme à la vue du plus beau paysage des quatre parties du monde ; nous Voyons le cap de Serre Lionne qui s’élève plus haut que toutes les montagnes d’Ardennes, couvert de palmiers et d’autres arbres toujours verts. On voit différentes chaînes qui se reculent en s’élevant, et, si je puis jamais parvenir à la cime, je ne désespère pas de trouver au milieu du brasier du monde une température digne des plus beaux climats de l’Europe. Mais, avant de monter là, il faut descendre d’ici et nous n’en prenons pas le chemin, car nous allons jeter l’ancre, pour n’être pas conduits par des courants cachés sur des bancs ou sur des écueils. Ce qu’il y a de pire c’est que nos câbles ne valent plus rien et que nous ne saurions que devenir s’ils allaient casser, mais je ne suis pas malheureux et M. Detella n’est pas un menteur et je n’oublie pas que nous avons quelque chose à nous dire avant ma mort.


Ce 31. — Nous avons pensé périr ce matin, ma bonne femme, et si notre bon capitaine ne s’était point défié de la bêtise et de l’opiniâtreté de notre maudit pilote nègre, nous étions jetés sur les bancs du milieu de la rivière et jamais aucun de nous n’aurait revu ses rives natales. J’aurais sans doute été le plus malheureux, car personne d’ici n’a rien à revoir d’aussi joli que ce que je verrai. Nous avons mouillé précipitamment au moment de toucher ; nous étions à la vue de plusieurs vaisseaux, tant anglais que français, nous avons tiré du canon et fait d’autres signaux de détresse ; on est sur-le-champ venu à notre secours et les officiers des différents vaisseaux se sont fait un plaisir de nous conduire dans cette belle rivière, où chaque lieue nous met dans une nouvelle extase. Il semble que la nature se soit plu à rassembler loin de tout, tout ce qu’elle peut montrer de plus charmant, comme les grands seigneurs qui se plaisent à prodiguer les ornements dans les petites maisons au fond des quartiers les plus ignorés. Jamais personne de nous n’a vu de plus grands arbres, de plus belles verdures, des vallons plus riants, des enfoncements mieux dessinés. On navigue entre des montagnes à perte de vue et des plaines immenses dans une rivière d’argent qui semble être une ligne de démarcation entre les deux sols les plus différents. Adieu, je suis obligé de quitter le vaisseau pour aller dans un petit canot au fort français, qui est encore à trois lieues et que je ne puis gagner qu’à la rame, parce que le vent manque et que la marée nous devient contraire.


Ce 1er avril, dans la rivière de Serre-Lionne. — Je suis arrivé hier à dix heures du soir, j’ai pris le fort comme d’assaut et je me suis trouvé dedans au moment où l’on venait de se coucher. J’ai trouvé tout en meilleur état que partout ailleurs, toujours par la grâce d’une divinité à laquelle tu sais que j’ai une grande dévotion : c’est le hasard. Quand on aurait tout arrangé pour ruiner ce poste-ci, on ne s’y serait pas mieux pris ; on y avait établi dans le principe d’assez mauvais sujets, on avait mis à leur tête un enfant, qui ne savait presque d’autre langue que le bas-breton, qui n’était point encore sorti de la maison paternelle et qui n’avait jamais vu de troupe. Il se trouvait chargé du commandement, de l’administration, de la direction des travaux, de l’approvisionnement, des arrangements à prendre avec les naturels ; on l’avait jeté là sans secours, sans conseil, sans instruction, et après cela on avait été dix-sept mois sans lui rien envoyer. Il semblait qu’il ne dût rester ni un homme, ni un piquet ; point du tout : lui et sa troupe se sont parfaitement conduits, ils ont vécu je ne sais comment, mais je sais bien qu’en vingt-huit mois ils n’ont pas perdu un homme sur seize, tandis qu’au Sénégal on en perd un sur six dans l’espace d’un an. Tout le reste est aussi bien qu’il puisse être et jamais le hasard n’accorda de protection plus déclarée. Tout ce que je lui demande c’est de me conserver sa bienveillance pour des choses un peu plus intéressantes, dont la première est de te revoir et la seconde de ne te point quitter.


Ce 2. — Je remets à d’autres temps à te faire la description de ce pays-ci, ma bonne femme, je te donnerais trop envie d’y venir et si nous allions nous croiser en chemin sans le savoir, cela serait un peu trop triste. Contente-toi de savoir que la nature y est encore plus admirable dans les détails que dans l’ensemble et que je suis aussi fâché de n’être point botaniste en me promenant dans ces jardins-ci, que je le serais d’être sourd quand tu me parleras ou d’être aveugle quand je recevrai de tes lettres ; car c’est ici comme chez toi, il n’y a rien qui ne soit piquant, qui ne soit nouveau, qui ne soit charmant. C’est comme toi : toute autre chose que toute autre chose. Adieu.


Ce 3. — J’essaie tous les jours quelque nouvelle excursion dans l’intérieur du pays, mais toujours sans succès ; personne de nous ne sait la langue ni le chemin et nous nous engageons dans des broussailles épineuses, d’où nous revenons tout déchirés sans avoir pu avancer cinquante pas. Les plus grands arbres ne sont pas à quatre pieds l’un de l’autre et l’intervalle est rempli par des buissons, par des arbrisseaux, par des lianes de mille et mille espèces, car la nature est aussi féconde en espèces, dans ce pays-ci, qu’elle peut l’être ailleurs en individus et quoique notre établissement ne soit, à dire le vrai, d’aucune utilité pour le commerce, je le conserverai, ne fût-ce que pour nous procurer de beaux bois et pouvoir, d’ici à quelque temps, envoyer des gens instruits (toi par exemple) pour faire des observations et des collections plus intéressantes que tout ce qui a été fait dans ce genre-là depuis le déluge. J’oubliais de te parler du climat ; tu peux consulter là-dessus MM. Milton et Thompson ; il est marqué dans les poèmes, comme le Sénégal sur les thermomètres, pour indiquer le dernier degré de chaleur : cependant je ne la trouve insupportable que la nuit, parce qu’alors le vent tombe tout à fait et qu’on perd soi-même la respiration. Mais enfin on vit et c’est à peu près tout ce que l’homme a droit de prétendre ; pour moi je n’en demande pas davantage, parce qu’avec cela je tâcherai de me procurer quelque chose de mieux et ce quelque chose-là, c’est toi.


Ce 4. — Je compte retourner demain sur mon vaisseau pour mettre à la voile dans la nuit ; nous passerons encore deux jours dans la rivière pour faire mes provisions d’eau et de bois et nous reprendrons la route de Gorée, où je crois ma présence bien nécessaire pour les travaux que j’ai entrepris et qui sont suivis bien nonchalamment par les gens même qui doivent en jouir. Je commence à voir qu’il y a dans le fond du cœur de l’homme un germe d’aversion pour tout ce qui n’est pas lui, qui le rend ennemi du bien général, parce qu’il trouve la part qui lui en revient toujours trop petite. Il est bien vrai que nous naissons méchants et avides et qu’il n’y a que la philosophie et l’habitude des bonnes réflexions et des bonnes actions qui nous épurent. Je crois aussi que l’amour et surtout l’amour bien partagé et bien content nous rend beaucoup meilleurs, car alors le cœur a tout ce qu’il lui faut et ne s’oppose plus à la satisfaction des autres. Qu’en penses-tu ? J’espère que le temps viendra où nous démontrerons cette proposition-là par des arguments tirés de notre propre fonds. En attendant, je ferai de mon mieux pour que tout ce dont je suis chargé prospère entre mes mains et que tu n’aies jamais à rougir de ton bon mari.


Ce 5. — Je ramène avec moi une petite négresse qui a l’air d’être la continuation de la belle Hourica[10] ; mais je ne sais par quelle fatalité, malgré toutes mes caresses, elle a l’air de ne pouvoir pas me souffrir. Je crains que ce ne soit un mauvais présage et que cela ne m’annonce que le temps d’être aimé est passé pour moi. J’espère cependant que cet arrêt-là ne s’étend pas jusqu’à toi ; tu n’es point comprise dans les choses que je dois à la fortune, je ne te dois qu’à toi et tu ne t’es point réservée le droit de te retirer.


Ce 6. — Nous avons fait deux lieues dans la rivière, et les vents et les courants nous ont forcés de nous arrêter. L’impatience commence à me dominer et m’empêche de jouir des beautés du pays. Ce qui manque le plus dans la vie c’est le temps, et ce qui me manque le plus c’est la patience, surtout quand je suis loin de toi.


Ce 7. — Nous avons autant de peine à sortir de la rivière de Serre Lionne que de celle de Gambie. Mille événements imprévus, mille accrocs viennent se joindre à la contrariété des vents et des courants, sans compter des orages particuliers à ce pays-ci et connus sous le nom de tornados, qui tous les soirs à peu près à la même heure nous livrent de furieux assauts et nous mettent en danger. Mais comme je suis sûr de te revoir, la peur n’a point de prise sur moi. Tout mon courage est fondé, comme celui des Turcs, sur le fatalisme et sur les belles promesses de notre ami Detella. Adieu.


Ce 8. — Nous étions prêts à sortir de ce maudit gouffre quand le vent nous a manqué et qu’il nous a fallu mouiller. Nous étions près d’appareiller de nouveau, quand nous avons entendu un bâtiment marchand français à une lieue derrière nous tirer coup de canon sur coup de canon et en même temps une chaloupe a paru forçant de voiles et de rames pour nous joindre. Nous avons arrêté ; c’était une révolte à bord du marchand, le capitaine tirait pour nous demander secours et partie de l’équipage venait nous demander du refuge. Nous avons renvoyé les mécontents au capitaine, qui dans le fait est un mauvais fou, mais il est quelquefois nécessaire de faire respecter l’autorité jusque dans ses abus. Un autre canot nous est encore arrivé avec des officiers de ce capitaine et les deux chefs du complot qu’il m’a prié de prendre sur la corvette ; je les ai pris et j’ai demandé de mettre à la voile le plus tôt possible. On n’a pu appareiller que vers deux heures du matin ; au moment où nous levions notre ancre, l’orage dont nous nous croyions quittes a fondu sur nous et nous a fait casser nos câbles. Nous avons été forcés de mouiller très vite une autre ancre, parce que le vent nous jetait comme une balle contre les rocs. Cette ancre, quoique beaucoup plus faible que l’autre et tenue par un câble beaucoup moindre, nous a bien servis et nous sommes à présent occupés à relever l’autre qui nous est nécessaire. En ce moment-ci même nous la tenons à bord et nous mettons à la voile avec un vent favorable et l’espérance d’être quittes dans deux ou trois heures de tous les risques et de tous les ennuis de Serre Lionne. Adieu, ma fille, je crains que ma relation marine ne soit fort ennuyeuse pour toi ; mais aussi pourquoi m’aimes-tu ? Voilà à quoi tu t’exposes. Adieu.


Ce 9. — Enfin, enfin nous sommes dehors, mais le vent n’a pas duré ; un calme de mort et une chaleur mortelle ont succédé à cet air frais sur lequel j’avais fondé mes espérances. Il paraît même que le vent doit s’élever dans la partie contraire. Je ne sais où je prends ma patience et mon courage ; c’est, je crois, dans l’idée qu’après tout cela et autre chose encore je te reverrai et que d’ici à cette époque-là, que les choses aillent bien ou mal, je ne t’en verrai pas davantage.


Ce 10. — Vent contraire entremêlé de calme. Nous en sommes à regretter les tornados, parce qu’au moins le tourbillon venait du bon côté et qu’en pleine mer ils ne pourraient pas nous faire le moindre mal. Malgré tout le mauvais sang que je fais, la mauvaise nourriture que je mange, et le mauvais air que je respire, je me porte mieux que je n’ai fait depuis mon départ, quoique entouré de scorbutiques et de languissants ; mais j’espère que tout cela guérira en peu de temps à Gorée et que je n’y serai point malade parce que le ciel me réserve pour tes menus plaisirs.


Ce 11. — Encore du mauvais vent. On parle d’un mois pour être rendu à Gorée, mais je n’en veux rien croire ; je ne supporterais pas l’idée d’être séparé tout ce temps-là de ton portrait et de tes lettres, qui doivent m’attendre depuis quelques jours, d’après les rapports d’un navire bayonnais qui entrait dans la rivière quand j’en sortais et qui m’a donné des nouvelles du départ des bâtiments que j’attendais. Adieu ; je voudrais être un saint ou un sorcier pour changer les vents et surtout pour t’apparaître tous les jours.


Ce 12. — Dorénavant au lieu de dire triste comme la mort souviens-toi de dire triste comme la mer. Elle est effrayante dans sa fureur, impatientante dans ses caprices et surtout ennuyeuse dans ses moments d’égalité. C’est ce que nous éprouvons dans ce moment, car le bâtiment ne remue pas plus que s’il était à l’ancre ; en attendant, nous consommons nos provisions et nous sommes étouffés par la chaleur. La moitié d’entre nous est couverte de taches noires et de boutons et même de plaies qui annoncent le scorbut, et le bâtiment est si incommode qu’on ne saurait où retrancher les malades. Pour ton pauvre mari, il n’a mal qu’à l’âme, mais il souffre plus que personne, parce qu’il est loin de ce qu’il aime.


Ce 13. — Je ne veux plus te parler de la mer, d’autant plus que j’aurais toujours les mêmes choses à te dire. Je me forme, quoique un peu tard, à la patience et à la longanimité ; ce sont de tristes leçons à prendre et je les prends dans une triste école ; n’importe il faut en profiter, faute de mieux. L’adversité est la pharmacie de l’âme ; c’est dommage que la mienne n’aime point les drogues, car j’aurais une belle occasion pour me traiter. Mais je sens d’avance que toutes les grandes vertus que j’essaierais de planter au dedans de moi ne réussiraient point ; j’aime mieux rester comme je suis, bizarre, emporté, paresseux, inconséquent, mais surtout amoureux, puisque c’est comme cela que tu m’aimes.


Ce 14. — Si la vie n’allait pas plus vite que le vaisseau sur lequel je suis, il serait permis de former des projets ; mais par malheur tous les moments de retard et de calme ne sont pas déduits du livre de ma destinée et je perds ici les plus beaux moments qui me restaient. J’espère pourtant que tout ceci aura sa fin et alors les doux moments que nous aurions passés à la place de ceux-ci seraient finis aussi, et nous y aurions plus de regrets. Voilà ma philosophie, ma chère femme, elle n’est bonne que loin de toi ; aussi tâcherai-je de l’oublier quand je te reverrai. Alors il ne sera plus question que d’amour, mais il faudra lui chercher un autre nom, car celui-là ne s’accorde guère avec mes cinquante ans.


Ce 15. — Nous faisons nos quatre ou cinq lieues par jour, encore n’est-ce pas en bonne route. La chaleur extrême causée par la position du soleil à notre zénith presque sous la ligne, nous abat tous, depuis le premier jusqu’au dernier. Cette chaleur occasionne le calme et le calme ajoute à la chaleur. Nous attendons avec impatience la nouvelle lune d’après-demain pour amener quelque révolution dans le temps, sans quoi je ne sais ce que nous deviendrons. Nous vivons de viande salée depuis quinze jours. J’ai à bord une petite chèvre pleine et un petit mouton que je réserve pour nos malades, quand nous en aurons de sérieusement attaqués. Il ne reste plus que deux poules à nos officiers qui sont huit à table. Le beurre, l’huile, les légumes confits, le fromage, etc., sont à leur fin ; le vin se tourne, l’eau se gâte, la farine s’aigrit, et le temps ne change pas. Mais Detella soutient seul mes esprits abattus, car il aurait menti si je n’existais plus après quelques travaux : il me promet la gloire, il me fait espérer un prix encore plus doux, tu sais qu’il nous a dit que nous serions époux : voilà le vrai prophète en qui nous devons croire.


Ce 16. — Aucun changement, à moins que ce ne soit en mal, car chaque jour ajoute à notre détresse et à notre découragement. Cependant pour la première fois depuis notre départ nous avons pris du poisson et c’est une nourriture fraîche qui fera du plaisir et du bien à tout le monde. Mais du vent vaudrait encore mieux et l’horizon n’en annonce point. N’importe ; il faut savoir souffrir et tâcher de ne pas s’impatienter avant sa mort. Adieu, chère femme, aime-moi pour me porter bonheur.


Ce 17. — Voici la lune arrivée, mais le vent n’est point à sa suite. Les savants de campagne disent qu’il faut attendre la centième heure ; mais cette centième heure pour des malheureux aussi découragés que nous est une centième année. En attendant nous prenons toujours du poisson, ce qui égaie notre équipage et retarde les maladies. Pour moi, je suis obligé de rassembler tout ce que je puis avoir de force et de raison pour ne pas me désespérer, quand je pense qu’avec un bon vent je pourrais lire une de tes lettres dans trois jours et que ce bon vent se fera peut-être attendre un mois.


Ce 18. — Point d’espoir de changement ; nous bataillons avec le vent et le vent bataille avec nous comme deux champions qui s’observent, qui s’épient, qui lisent dans les yeux l’un de l’autre et qui semblent rester immobiles en cherchant à se deviner et à profiter de la première occasion. S’il vient un souffle d’un côté nous pensons à nous en servir et nous orientons nos voiles ; à peine les voiles sont-elles orientées, que le vent se tourne et nous oblige à une autre manœuvre ; en attendant nous pâtissons et moi je n’ai point encore tes lettres.


Ce 19. — Je ne sais que te dire ; je n’ai de courage que pour les gens qui lisent sur mon visage, mais toi qui lis dans mon cœur, toi pour qui mon âme est aussi à découvert que pour moi-même, tu n’y verrais que de l’abattement et de la consternation. Aussi pardonne-moi de ne t’en pas dire davantage, car je ne ferais que t’affliger.


Ce 20. — Voilà un petit souffle propice, mais si petit, si petit qu’il n’a vraiment que le souffle, car à peine le vaisseau fait-il une lieue en deux heures et comme ce vent-là est bien rare entre les tropiques, nous craignons beaucoup qu’il ne change bientôt. Enfin, profitons d’une légère faveur du ciel et toutes les fois que nous pourrions être plus mal, pensons que nous sommes bien. Voilà le langage de la philosophie et voilà en même temps ce qui prouve combien elle est triste, puisqu’elle occupe toujours notre esprit de l’idée du plus grand mal possible, pour lui faire faire une comparaison avantageuse. Avec cela, c’est le meilleur remède à toutes les afflictions, mais elle est comme les remèdes qui n’ont jamais bon goût ; je n’en connais qu’un seul qui m’ait toujours charmé et toujours guéri, c’est de me jeter dans les bras de ma femme ; mais, hélas ! qu’il y a loin d’ici.


Ce 21. — Je l’avais bien pensé, notre petite fortune d’hier a été de courte durée ; nous sommes à cette heure pis que jamais, ne sachant pas s’il ne faudra point courir en Amérique pour faire des provisions, car nous voilà réduits à la viande salée, au vin aigri, à l’eau pourrie, etc. Mon pauvre cuisinier (celui de feu M. de Cernay) est malade à la mort ; nous ne savons où le placer, ni avec quoi lui faire du bouillon. Les maladies augmentent ; un des plus aimables officiers du vaisseau vient d’être attaqué, beaucoup de soldats et de matelots sont sur leurs hamacs, notre bâtiment sera un Hôtel-Dieu en arrivant à Gorée. Pour moi, je suis mieux depuis quelques jours et j’en ai été quitte pour de grandes migraines, de fortes courbatures et de petits frissons. Adieu, chère femme ; voilà de tristes détails, mais pense en les lisant que ton mari en est quitte et que l’instant de son retour approche.


Ce 22. — Que te dirai-je ? Tout est toujours de même et le diable est plus que jamais le maître du monde ; il faut convenir que le bon Dieu a pris là un méchant premier ministre. Mais je voudrais savoir pourquoi ce méchant diable en veut tant à un pauvre diable comme moi. Me prend-il pour un saint ? Hélas ! il m’en faudrait la patience. Je crois les consolations pieuses beaucoup plus douces que les consolations philosophiques ; celles-ci ne vous montrent que le malheur général, que l’instabilité de la fortune et vous engagent à souffrir parce qu’il n’y a point de bonheur durable à espérer ; les autres, au contraire, vous peignent le mal du moment comme une épreuve salutaire, comme un sacrifice léger dont il faut payer des biens infinis, elles vous montrent toujours une main toute-puissante qui craint encore de s’appesantir sur vous et qui même en vous frappant verse du baume sur vos plaies. Aussi quand nous serons mari et femme, je crois que je finirai par me convertir et te convertir aussi, afin d’aller ensemble en paradis.


Ce 23. — Nous continuons à lutter contre la volonté expresse du ciel qui s’oppose à notre retour. Nous allons et nous venons de l’est à l’ouest sans pouvoir nous élever au nord où il faut que nous fassions environ cent lieues, et il y a des journées qui, toute réduction faite, ne nous donnent pas une demi-lieue en bonne route. En attendant, les provisions s’épuisent et nous arriverons plus maigres que nous ne sommes partis. Nos malades ne vont pas mieux, mais au moins ils ne meurent pas, et, si le vent ennemi voulait changer, nous serions sûrs de les tirer d’affaires. Attendons, espérons, et s’il y a quelque démon invisible qui se plaise à nous persécuter, tâchons qu’il soit plus tôt las que nous. Tu penses bien que le récit de toutes ces misères-ci parviendra en d’autres mains que les tiennes ; peut-être qu’on sera touché de ce que je souffre par un zèle dont ce pays-ci n’avait point encore vu l’exemple, et qu’un bon mouvement portera ceux dont je dépends à raccourcir mon exil. Alors je remercierais les flots, les vents, les tempêtes et même les calmes, puisque je leur devrais de t’embrasser un ou deux mois plus tôt. Adieu.


Ce 24. — Nous ne pouvons pas dire que nous allions bien, mais au moins nous commençons à nous trouver en mesure d’arriver tôt ou tard, quelque vent qu’il fasse, parce que nous avons dépassé la hauteur d’un banc invisible qui s’étend au loin dans la mer, et tant que nous étions en dessous, nous avions toujours à craindre d’y être jetés, au lieu que nous pouvons à cette heure courir jusque vers la terre et chercher des variations de vent qui y sont plus fréquentes qu’au large et qui nous serviront à regagner Gorée. Je n’ai plus qu’une demande à te faire : c’est de ne pas lire un mot de tout ce que je t’écris depuis que je suis embarqué, car cela doit être aussi monotone et aussi triste que ma navigation, et, malgré tes droits sur tout ce qui m’appartient, je ne veux t’admettre qu’à la communauté des biens et point à celle des maux. Adieu.


Ce 25. — On finit par s’accoutumer à tout, même à cette vie-ci. Il y a des moments où j’oublie qu’il y a quelque part de la terre ; je regarde notre amour comme un rêve qui m’a été envoyé du ciel pour occuper mon esprit d’idées charmantes ; mais il ne m’entre pas dans la tête que nous puissions jamais nous joindre. Je suis fou !


Ce 26. — Ma pauvre enfant, il y a ici une lacune ; comme le papier manque sur le vaisseau, je soupçonne qu’on a pris sur ma table les trois feuilles restantes du dernier cahier que je gardais à ma portée pour t’écrire dans les moments où le roulis est un peu moins fort. Tu n’imagines pas combien il est difficile à l’homme qui a le plus d’ordre d’en avoir sur mer, et tu sais la peine que j’ai même à terre. Au reste, je tire un bon augure de ces trois feuilles de manque. C’est autant de rabattu sur la tâche de mon absence, c’est peut-être un présage que je serai trois mois de moins loin de toi ; en attendant, je reste toujours loin de Gorée sans vivres et sans espoir. Nous sommes à la viande salée pour toute nourriture, mais je m’en accommode très bien et je ne me sens pas même altéré ; il est vrai que l’eau ne rappelle point son buveur. Mais si mon esprit était aussi bien que mon corps, je ne me plaindrais pas ; n’en conclus pourtant point qu’il n’y ait que mon esprit qui te regrette : tu ferais une grande injustice à quelqu’un qui se souvient toujours de toi à sa manière.


Ce 27. — Voici une petite lueur d’espérance : les vents pour la première fois nous permettent de diriger notre course vers le but ; mais leur faveur est faible et sera passagère. Il y a des moments où je suis fou, d’autres où je suis philosophe, d’autres où je suis sot et je crois qu’en attendant un autre ordre de choses, la sottise est encore ce qu’il y a de mieux : on ne se rappelle rien, on ne prévoit rien, on prend le temps comme il vient, on souffre le mal sans craindre qu’il dure, on sent le bien sans craindre qu’il fuie, on est comme l’arbre qui ne frissonne pas à l’aspect de la cognée et qui s’épanouit au premier rayon de soleil. C’est un bien joli état dans lequel j’ai vu quelquefois ma jolie enfant, mais on ne peut pas lui reprocher d’y rester trop longtemps.


Ce 28. — Adieu les vents, adieu l’espérance, adieu Gorée ; nous n’en étions plus qu’à vingt lieues, nous pouvions y être dans une matinée ; nous voilà rejetés au loin et forcés à nous éloigner toujours jusqu’à ce qu’un autre hasard nous rapproche. Le monde est toujours la même chose sous mille formes diverses : cette île vers laquelle nous courons et dont les vents tantôt nous approchent et tantôt nous éloignent ressemble à tout ce qu’on veut faire et à toutes les causes invisibles incalculables qui s’y prêtent ou qui s’y refusent. Je trouve dans la navigation l’emblème de la vie ; il semble que la terre se réfracte dans l’eau au moral comme au physique. Il n’y a que toi qui n’a pas ici ton image, encore vois-je à l’horizon l’étoile du nord vers laquelle se tourne l’aiguille aimantée et je trouve que c’est toi et moi.


Ce 29. — Je suis triste, mon enfant, je vais peut-être voir mourir, d’ici à deux heures, mon pauvre cuisinier, qui, ayant du bien et se trouvant dans une bonne maison, a tout quitté pour me suivre, et ce malheureux, c’est comme si je l’avais mené à la mort pour prix de son attachement. Il est à présent sans pouls avec des soubresauts dans les tendons, la langue sèche, les yeux tournés, le ventre enflé, la poitrine remplie, et le diable a voulu qu’on n’apportât point mes poudres de James. Il a pensé nous arriver un autre malheur : un vaisseau que nous avons rencontré est venu pour nous parler et s’y est si mal pris qu’il a pensé nous aborder et nous couper en deux. Tout le monde frémissait, mais moi qui sais que tu dois porter mon deuil, je sentais que de manière ou d’autre je n’y resterais pas.


Ce 30. — Le vent est meilleur, mon cuisinier n’est pas mort, il y a quelque espérance que la navigation sera moins malheureuse qu’elle n’est triste. Nous sommes à cinquante lieues, nous pouvons arriver demain, mais nous l’avons pu si souvent et puis après nous ne l’avons pas pu, que j’ai peu de confiance. Adieu.


Ce 1er mai. — Tu vois, mon enfant, que j’ai bien fait des recherches pour retrouver ces feuilles égarées ; mais, hélas, je n’ai que des chagrins et des peines à leur confier. Ce pauvre homme vient de mourir tout à l’heure, sans que j’aie pu lui rien donner pour contrebalancer les bêtises dont il est la victime. Imagine que pour une fièvre putride on a commencé par le saigner trois fois au lieu de le purger une seule, et que peut-être par le traitement contraire sa maladie n’aurait été qu’une légère indisposition. Je te recommande d’abhorrer les médecins autant que tu m’aimes.


Ce 2. — Nous allons être à Gorée, ma bonne femme, je me dépêche de te le mander et de t’embrasser, car je vais être si importuné et si tracassé, que je n’aurai sûrement pas un autre moment à te donner dans la journée, ou du moins si j’en ai, j’espère les employer à te lire plutôt qu’à t’écrire.


Ce 3. — J’ai passé la nuit devine avec qui ? Avec ma femme, ou du moins avec son esprit. Non, jamais, jamais, personne ne t’a ressemblé ni ne te ressemblera. Mais pourquoi ces charmantes lettres sont-elles si anciennes ? Il est bien dur d’être non seulement à mille lieues, mais encore à mille ans de tout ce qu’on aime. Enfin, nous franchirons les mille lieues et les mille ans et puissions-nous alors passer mille vies ensemble.


Ce 4. — Je t’envoie toutes sortes de petites drogues auxquelles tu voudras bien attacher un grand prix ; il y a entre autres choses une pipe digne d’attention que je te prie d’envoyer de ma part à l’excellent duc de Polignac. Elle est de terre de Galam et tu y verras une quantité de paillettes qui, à mes petits yeux grossiers, sont de l’or, et à tes grands yeux fins pourraient bien n’être que du mica. Voilà à quoi servent les grandes connaissances, à dissiper toutes les illusions et à gâter, par conséquent, toutes les jouissances. Par bonheur que tu ne me regardes pas encore avec des yeux savants et que tu veux bien prendre mon pauvre mica pour de véritable or. Moi je te prends pour ce que tu es, c’est-à-dire pour tout ce qu’il y a de plus joli en apparence et de plus sublime en réalité. Adieu.


Ce 5. — Voilà, voilà des lettres, en voilà jusqu’au 16 de février ; je ne les ai pas encore lues, et cependant, par une vieille habitude, je les trouve déjà charmantes. Hélas, mon enfant, il faut changer de ton. Il m’est impossible de n’être pas touché jusqu’au fond de l’âme de la perte de cette excellente tante, qui m’a tant aimé et tant regretté, qui disait toujours à Mme de Lauzun : « Vous le reverrez, vous, mais moi je ne le verrai plus. » Enfin, ma fille, tu seras belle-mère et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre toi. Je n’ai que le temps d’y applaudir et de t’embrasser, en te conjurant de ne point faire de folies aux eaux de Plombières, qui sont bien plus actives que celles d’Aix-la-Chapelle. Adieu, mon enfant, il faut te quitter pour des lettres d’affaires, pour des procès-verbaux, pour des ordres d’embarquements, etc., car le vaisseau qui portera ma lettre part demain, et j’ai ma chambre pleine de papiers que je n’ai point encore lus. Encore s’ils valaient tes lettres, mais comme ils sont d’une autre écriture, ils ne les valent sûrement point, car je défierais Mme de Sévigné, Mme de Lambert et Mme Du Deffant réunies d’entrer en lice. Adieu donc, j’ai des affaires par-dessus les yeux. C’est tout ce que je puis faire que de les élever jusqu’à ton portrait pour te remercier. À propos de portrait, j’en attends un qui ne vient pas et tu ne me parles plus de celui que tu dois avoir reçu.


Ce 6 mai. — Me voici enfin délivré de toutes les affaires dont je me suis trouvé accablé entre mon arrivée et le départ de la Dordogne. Elles avaient choisi, comme elles font toujours, le temps où j’étais le moins en état de m’y livrer, car j’arrivais d’un long voyage, mon esprit et mon corps étaient encore tout étourdis du bateau, et, au milieu des soins qui m’occupaient, j’étais vexé par un essaim d’importuns, qui bourdonnaient et sifflaient à mes oreilles comme des guêpes et des cousins. Toi qui as si peu de talents pour supporter l’ennui et l’importunité, j’aurais voulu t’y voir, d’abord parce que je t’aurais vue, et puis parce que j’aurais entendu ces fureurs, ces emportements, ces cris, qui feraient croire que ma bonne femme est un démon, tandis qu’il n’y a rien de si doux et de si bon dans le monde. À propos, mon enfant, il faut que je te gronde de quelques petites confidences que tu fais à la poste, qui pourraient bien de temps en temps revenir aux gens même dont tu parles et te faire des ennemis, toi dont la haine ne doit pas plus approcher que la glace n’approche du Sénégal. Mais, tout en te grondant, il faut que je te remercie de ces charmantes lettres, dont je ne t’ai dit qu’un mot parce que je n’avais qu’un moment. Je les trouvais si charmantes de tout point que je me suis bien promis en les relisant de ne jamais relire les miennes, pour éviter une comparaison que ni moi ni d’autres ni personne, né ou à naître, ne soutiendrons jamais. Adieu, esprit divin.


Ce 7. — Je ne sais si tu sais ce que bien du monde ne sait pas, que c’est aujourd’hui ma fête. Elle m’a été souhaitée au moment où je m’y attendais le moins par les blancs et les noirs, et tout ce qui s’ensuit, et j’attends impatiemment de tes nouvelles d’aujourd’hui pour voir si tu es aussi exacte à ton devoir que le reste de mes sujets.

Je me permets à cette heure de m’occuper de ta grande affaire ; jusqu’à présent, je repoussais cette idée-là loin de moi comme une mauvaise pensée ; mais puisque tu as vu, puisque tu as parlé, surtout puisque tu as eu de longs entretiens, la chose est immanquable. Je ne crains rien pour toi toutes les fois que tu ouvriras la bouche, parce qu’en même temps, tu ouvres ton âme, et qu’en dépit des jaloux, on y voit que tu es encore plus bonne qu’aimable, et alors, ton esprit est le meilleur des avocats chargés de la meilleure des causes devant les juges les mieux disposés. Je suis fâché de ce retard, car autant qu’il m’en souvienne, les noces d’été sont beaucoup moins chères que celles d’hiver, et, d’après ma pleine connaissance de tes pauvres petites facultés, cet article n’est pas indifférent. D’ailleurs, s’il est bien vrai que la cire que tu pétrissais inutilement depuis si longtemps commence à s’amollir sous tes doigts et à prendre la forme que tu veux lui donner, ces deux mois-là seront deux trésors. Je ne veux plus revenir sur le compte du mauvais principe que tu as combattu victorieusement en ta qualité de bon principe. Je suis comme ce poète latin qui, après avoir longtemps cru que l’univers était régi par le hasard, voit enfin la punition d’un méchant et commence à croire aux dieux. Adieu, mon petit Orosmane, non pas l’amant de Zaïre, mais le vainqueur d’Arimane.


Ce 8. — Il faut que je te parle de mes travaux, car il faut que tu sois occupée de tout ce qui m’occupe. Je vais tout à l’heure avoir fini un corps de caserne tel qu’il n’y en a dans aucune de nos colonies. Il est vrai qu’il n’est que pour cent hommes, mais il n’en faut pas davantage à Gorée, et je doute qu’en Europe même des soldats puissent être mieux logés. On procède en même temps aux réparations de mon hôpital, qui, j’espère, ne sera jamais plein, d’après tous les soins presque paternels que je prends de la santé de mes pauvres enfants, car les voilà bien logés et bien couchés, ce qui ne leur était jamais arrivé. Ils ne manquent plus que de bon pain et de bonne viande ; ils ont de bon vin à la place de mauvaise eau-de-vie et ne boivent plus que de l’eau douce, au lieu qu’autrefois ils n’en buvaient que de saumâtre. Mais ce que je crains, c’est que la petite mine riante de mon hôpital ne leur donne envie d’être malades. Tu vois, ma femme, que je fais de mon mieux pour tout ce qui m’est confié et quand tu me le seras, tu ne dois pas t’attendre à de plus mauvais traitements, à moins que tu ne sois une friponne, car je t’avertis que ma jurisprudence est très rigoureuse et que mon cœur autrefois très bon s’endurcit tous les jours à l’exercice de la justice distributive. Adieu, amour, je te tiens devant mes yeux, je te porte dans mon cœur et mon esprit te contemple intérieurement à chaque instant du jour.


Ce 9. — À peine suis-je arrivé que je songe à repartir et mes coffres ne sont pas débarqués de la Cérès que j’assemble déjà des chevaux et des chameaux pour me rendre par terre au Sénégal ; mais cette fois-ci du moins les bêtes de somme et les gens de pied passeront devant et ne m’arrêteront point, ce qui fera que sans me gêner et sans m’impatienter je ferai la route en deux jours et demi. Je te recommande d’avance le pauvre officier qui m’a constamment suivi dans toutes mes courses par terre et par mer et dont j’ai toujours été parfaitement content. Je lui donnerai un congé pour partir dans un mois avec M. Blanchot et tous les deux seront plus heureux que moi, car ils verront tout ce qu’ils désirent de voir et moi qui désire sûrement plus qu’eux je ne le verrai point ; mais c’est bien assez d’être malheureux, sans encore être jaloux.


Ce 10. — Je viens de faire une très longue promenade à cheval dans un terrain que je compte réunir un jour à notre domaine et j’ai vu des endroits charmants, des plaines, des bois, des vallons, des montagnes, des villages, etc. Mon aide de camp, celui dont je te parlais hier, ne se lassait pas d’admirer ce pays, dont il était à une demi-lieue depuis sept ans et qu’il ne connaissait point. Nous avons fait plus de six lieues, lui, mon nègre et moi, dans de petits chemins de sables battus, où malgré ta poltronnerie tu aurais voulu galoper. Je regardais toujours autour de moi, comme si tu y avais été, et je croyais entendre tes peurs, tes enfances, tes exclamations, tes ravissements, etc., enfin tout ce qui ne ressemble à personne et qui par conséquent te ressemble. Adieu, ma bonne et jolie enfant, embrasse tes enfants et tes amis de ma part.


Ce 11. — Sais-tu, mon cœur, que ton protégé M. Bonhomme, que tu aimes en ta qualité de bonne femme, est arrivé sur un vaisseau richement chargé de marchandises, mais sans un tonneau de provisions, dans le moment où nous allons en manquer et où je suis même obligé à faire des règlements pour restreindre la consommation, en attendant le retour de l’abondance qui ne me paraît point du tout prochaine. Ne t’offense point si je ne traite point cet homme-là aussi bien qu’il a droit de l’attendre d’après sa protectrice. Ton intention n’était sûrement pas qu’il me fît mourir de faim, toi qui m’as si généreusement nourri depuis près de dix ans. Mon Dieu, mon Dieu, quand dînerai-je chez toi ?


Ce 12. — Je suis occupé de mon départ comme s’il s’agissait de la translation de l’empire à Constantinople ; encore suis-je bien sûr que le grand Constantin avait plus de moyens que le petit Stanislas. On ne venait pas lui dire d’un côté qu’il avait un cheval boiteux, de l’autre qu’il avait un chameau fou, etc. Il y a longtemps que je le dis et je finirai peut-être par le prouver, les grandes choses sont plus aisées que les petites ; il me semble qu’avec la matière et les outils nécessaires j’aurais plus tôt fait un éléphant qu’une puce. Mais nous raisonnerons de cela quelque jour ensemble, dans quelque jolie maison à nous appartenante, dont j’arrangerai le jardin, le parc et la ferme, tandis que toi tu feras et tu seras la décoration intérieure. Mais que ce temps et cette maison sont encore loin de nous et que la vieillesse est près de moi !


Ce 13. — Je viens de faire une assez jolie promenade pour mettre mes chevaux en haleine et j’ai vu comme il arrive toujours que toute autre chose vaut mieux que ce que nous avons. Partout la terre porte quelques plantes, quelques arbres, quelques fruits, ces productions sauvages pourraient s’apprivoiser par la culture, par la greffe ; on pourrait du moins leur substituer des plantes plus amies de l’homme, auxquelles la terre prêterait ses sucs comme aux autres. Mais dans mon abominable petit diminutif d’Ithaque, la terre n’a si suc ni vertu ; il n’y a que des coquilles brisées et des rochers pelés. Cependant pour essayer de tirer parti de tout, je viens de faire piler le rocher et j’en ai tiré de la pozzolane, dont j’ai enduit une vieille citerne où l’eau n’avait jamais tenu et qui depuis ce temps-là n’en a point perdu une goutte. Je m’exerce d’avance à tous les travaux qu’exigera notre demeure future, afin que tu ne sois pas mécontente de ton bon gros fermier et que tu ne casses pas ton bail à vie avec ce pauvre diable qui t’aime tant.


Ce 14. — Si tu étais venue dîner chez moi aujourd’hui, je t’aurais donné à choisir d’un chat-tigre ou d’un rat palmiste, qui étaient tous les deux excellents. Hélas, quand recommencerons-nous nos petits ragoûts de Spa et d’Aix-la-Chapelle ? C’est le temps qui revient le plus souvent et le plus vivement à ma mémoire, parce que c’est celui où nous étions le plus l’un à l’autre, et en vérité tout le reste n’a rien qui en dédommage. Mais enfin les heures coulent ; elles emmènent les jours ; elles entraînent les mois et l’année s’écoulera et nous nous reverrons.


Ce 15. — Je pars décidément demain ; je suis au milieu d’un gros tourbillon de petites affaires, qui bourdonnent autour de moi comme un essaim de mouches. Je voudrais les chasser toutes pour te parler un moment, mais elles ne le permettront point ; n’importe, je te baiserai malgré elles.


Ce 16, à Wanamguiander. — Je suis excédé de fatigue, je me suis perdu, je me suis écorché, je me suis brûlé. Hommes et bêtes, tout est déjà sur les dents et c’est tout ce que je puis faire que de te le mander.


Ce 17. — Fatigue sur fatigue, mal sur mal, plaie sur plaie ; j’ai cependant fait ma journée, mais je ne pense pas sans frayeur à celle de demain. Encore si c’était pour arriver à Spa ou quelque autre part où tu fusses ! Mais tu n’y seras pas !


Ce 18. — J’ai fait mes seize lieues, mais je suis arrivé avec la fièvre causée par l’excès de la souffrance et il faut encore continuer demain. Voilà l’impossible. Adieu.


Ce 19. — Me voici au Sénégal, mais dans un état affreux et d’autant pire qu’il y a des égards dont je ne puis me dispenser et que le moindre mouvement est un supplice. Il n’y a que pour t’embrasser que je pourrais faire un pas sans grimace.


Ce 20. — Je ne puis ni m’asseoir, ni me lever, ni me coucher, ni marcher, ni manger, ni dormir ; je suis comme un malheureux frappé de la vengeance céleste, excepté que ces coups-là tombent ordinairement sur la tête. Ces quatre lignes-ci sont les seules que je puisse écrire, malgré toutes mes affaires ; mais celles de mon cœur sont avant celles-ci et celles-là sont avant celles de ma colonie.


Ce 21. — Toujours pire. Mon cœur et ma faiblesse tournent également contre moi ; tantôt j’appelle le chirurgien et après un pansement horriblement douloureux j’arrache tout, et le moment d’après je reviens encore à son art. Le climat d’Afrique n’est point du tout propre aux promptes guérisons, à cause de la putridité de l’air et de la disposition prochaine de tous les corps à la fermentation. Encore s’il ne fallait point se rendre à deux ou trois dîners arrangés depuis huit jours, je patienterais ; mais chaque pas, chaque mouvement, est un coup de poignard et je suis obligé de prendre un ou deux bras pour me soutenir. Tu aurais bien de la peine à reconnaître ton pauvre mari à cette dégaîne-là, d’autant plus que ces quatre jours de souffrance l’ont déjà bien maigri ; mais tu ne l’en embrasserais pas de moins bon cœur.


Ce 22. — Toujours de même et pis s’il est possible. Je ne t’écris que par religion et je souffre le martyre en écrivant.


Ce 23. — Cela ne guérit pas, je m’impatiente, je m’emporte et je m’abats tour à tour ; mais tout cela ne sert de rien. En attendant, nous avons des affaires pressées ; il ne nous reste que pour trois semaines de vivres. Voici par bonheur un bâtiment américain qui en est chargé et dont je m’accommoderai à quelque prix que ce soit, aux dépens de cette infâme compagnie que tu protèges.


Ce 24. — J’ai voulu faire cent pas pour voir un exercice ; il a fallu quitter avant la fin et venir me coucher. Je commence à croire que je ne guérirai qu’en France.


Ce 25. — Je souffre un peu moins, mais il est encore matin et je tremble pour l’après-dîner. Je vais profiter de ce bon moment-là pour m’occuper de bien des affaires négligées, car je n’ai encore pris la plume que pour toi.


Ce 26. — Hélas, mon enfant, c’est pis que jamais ; il faut me coucher, me livrer aux chirurgiens comme un triste cadavre et attendre que la nature vienne à bout des maux et des remèdes. J’ai mal à tout mon corps et à tout mon esprit ; il faut m’occuper de tout et je ne puis penser à rien. Les douleurs chassent les idées et par malheur ne s’envolent point comme elles ; mais cependant ton idée restera toujours au fond de ma pensée, comme l’espérance au fond de la coupe de tous les maux.


Ce 27. — Les pansements, les onguents, les coups de lancette dans les abcès, tout cela va son train ; je souffre toujours plus, mais on me dit toujours que je vais souffrir moins et je m’y laisse toujours attraper. C’est une bonne chose que la bêtise ; sans elle le genre humain périrait par un suicide général. En attendant que mon pistolet soit chargé, je te baise de tout et de tout mon cœur.


Ce 28. — Je souffre toujours à peu près autant, ma bonne femme ; à mesure qu’un mal diminue, l’autre augmente, et la patience et la gaieté et la philosophie sont en défaut. Notre âme est un sot enfant et notre corps une vilaine poupée (je parle du mien exclusivement). Si par hasard la poupée tombe, si elle se démonte, si elle se gâte, l’enfant se met à pleurer ; il est vrai qu’on l’en console en lui en achetant une autre et c’est ici où ma comparaison cesse d’être juste, car je ne sais pas où l’on trouve de quoi dédommager l’âme de la perte du corps ; cependant je le crois sans en imaginer le moyen. Ceci n’est qu’un bal, nos corps sont des masques, la plupart de nos amitiés finiront avant ou avec le bal, mais il y a telle liaison qui durera plus longtemps parce qu’on s’est démasqué l’un pour l’autre et qu’on s’est montré et qu’on s’est vu et qu’on s’est plu sous ses véritables traits. Voilà les vraies passions qui dureront plus et bien plus que la vie ; j’en appelle à ma femme.


Ce 29. — Je commence à respirer, c’est-à-dire que j’ai la volupté de Socrate, celle de moins souffrir. Mais ce premier retour de mes faibles facultés ne doit point être pour toi ; je le dois à mes sottes affaires, que depuis huit ou dix jours je remets au lendemain, suivant le proverbe grec ; tu imagines bien que ces affaires-là n’avaient rien de bien agréable, car sans cela j’aurais trouvé des forces pour m’en occuper. Mais quand ce que j’écris ne s’adresse point à toi, aussitôt mes douleurs me reprennent. Adieu, chère moitié, mille fois plus chère que l’autre.


Ce 30. — Voici mes quarante-neuf ans qui sonnent, ma bonne épouse, et je me porte comme si j’en avais quatre-vingt-dix-neuf, car j’ai besoin d’un bras pour m’asseoir et pour me lever et j’ai les deux mains emmaillotées comme un vieux goutteux. Cependant on a si bien arrangé l’appareil de la main droite que pour la première fois j’écris sans douleur, ce qui me fait espérer que l’abcès est crevé et que je vais rentrer dans la jouissance de mes droits et de mes doigts. Mais j’en reviens à ces quarante-neuf ans ; comme ils sont venus vite, quoique souvent le temps m’ait paru bien long ! C’est que le temps n’est long que lorsqu’il est vide d’événements et que l’esprit est plein de désirs ; mais quand ce temps est écoulé et que ces désirs sont évaporés, il ne reste rien dans la mémoire, et ce vide même, qui faisait trouver le présent plus long, fait trouver le passé plus court. Mais je me perds dans la métaphysique bien mal à propos, car j’ai bien affaire et j’aurais bien mieux fait de t’embrasser, comme le peut un pauvre absent, qui fait tout en esprit et rien en réalité.


Ce 31. — Les douleurs qui avaient été suspendues un petit moment ont recommencé de plus belle ; la chaleur du temps et celle de ma tête me tourne le sang ; j’ai l’esprit plein d’affaires, que je ne peux pas faire, parce qu’il faut écrire ou dicter et que ni la main ni ma raison ne sont à mes ordres. Encore si tu étais là pour adoucir mes maux et pour fortifier mon courage ! Mais nous sommes à mille lieues. N’importe ; je te serre dans mes bras parce que le véritable amour est au moins aussi bien partagé que la véritable amitié, qui, selon Montaigne, a les bras assez longs pour embrasser du bout de l’univers.


Ce 1er juin. — Le temps va son train, les heures, les jours, les semaines, les mois, les années se succèdent et le destin varié des hommes marche à leur suite ; un jour m’a fait disparaître, un jour me ramènera, car ce sont les jours qui font tout le bien et tout le mal que nous éprouvons. Tout ce qui arrive n’est que le résultat de diverses combinaisons, dont nous croyons quelquefois être les agents et dont nous ne sommes jamais que les patients ; nous ne faisons pas plus notre bonheur et notre malheur, que les arbres ne font le printemps qui les fleurit et l’hiver qui les effeuille. Voilà mon hiver qui avance, mon printemps reviendra quand le joli petit astre qui me réchauffera sera plus près de moi.


Ce 2. — Je vois ce bon M. Blanchot occupé de tous les préparatifs de son passage en France et je suis réduit à lui envier en secret le bonheur que je lui procure. Nous devons partir après-demain ensemble pour Gorée ; j’y passerai par mer, parce que le cheval serait encore une torture pour moi, et, comme je viens d’acheter toute la charge d’un gros navire commandé par un gros capitaine américain et qu’une partie de cette emplette est destinée pour nos pressants besoins de Gorée, je m’embarquerai sur ce bâtiment-là, d’autant plus qu’on le dit charmant et que pour la première fois de ma vie je veux être bien logé à la mer. Il y aurait encore une autre raison, qui n’est pas bien décisive pour mon âge ni pour l’état où je me trouve : c’est que le gros capitaine, pour ne manquer de rien, mène, avec lui, une jeune personne charmante ; il l’a amenée avant-hier dîner chez moi ; elle a exactement le visage de ta fille et la taille de notre sœur Buller ; elle a l’air aussi décent que si, au lieu d’être une coureuse, elle était une vierge et qu’au lieu d’être avec un gros crapuleux, elle voyageât avec un père respectable. Et puis fiez-vous à la décence, aux femmes et surtout aux Anglaises ! Dis cela de ma part à notre bonne Buller et surtout gronde-la bien de ne m’avoir point répondu, car je lui avais écrit non seulement pour elle, mais pour sa meute de petits bassets, qui avait pris le change et qui aboyait contre moi. Mais sans doute la lettre ou la réponse ont éprouvé quelque fortune de guerre. Adieu, femme bien-aimée, je me porte mieux aujourd’hui et mon imagination n’est pas la seule portion de moi sur laquelle tu règnes.


Ce 3. — Imagine, mon enfant, que voilà le soixantième ballot de mes pauvres effets qu’on embarque depuis avant-hier ; il est vrai que dans tout cela il n’y a ni or ni bijoux, mais il y a des livres, des instruments de physique, des outils de toutes sortes de métiers. Enfin, c’est cette richesse pauvre que tu me connais de tout temps et tu sais bien que je ne suis pas destiné à en avoir d’autre. N’est-ce pas assez de toi pour être bien heureux ?


Ce 4, à 5 heures du matin. — Je vais passer la barre avec mon ami Blanchot ; elle est si belle que je t’y verrais promener sans frayeur ; cela me fait penser à notre passage du Rhin où tu oubliais le danger à côté de moi. Que ce temps-là et le Rhin sont loin.


Ce 5, à bord du « Généreux ». — Mon enfant, je suis tenté de croire que la petite aventurière est ta fille grandie d’un demi-pied, amincie d’autant, âgée de quatre ou cinq ans de plus et ne sachant plus un mot de français ; mais ce sont les mêmes grâces, les mêmes manières, les mêmes traits, les mêmes cheveux, les mêmes couleurs, etc. La traversée serait charmante si ce pauvre M. Blanchot et presque tous mes autres compagnons n’étaient point malades à la mort ; je le suis un peu moi-même, non pas de la mer, mais d’avoir voulu faire le bon compagnon et d’avoir déjeuné avec toutes sortes de drogues, comme oies, poulardes, dindons, jambons, bœuf salé, etc., et d’avoir bu quinze ou vingt sortes de vin sans une goutte d’eau, car elle est infecte. Adieu, ma fille, je vais me coucher dans une chambre charmante, dont le lit est d’une largeur presque nuptiale. Il servait aux deux voyageurs. Il y aurait plus de place qu’il ne t’en faudrait, mais j’aime encore mieux penser au lit bleu, parce que la mémoire, comme dit Locke, est une sensation continuée.


Ce 6, à Gorée. — Nous arrivons à bon port, tout le monde est guéri, excepté notre gros capitaine, qui s’est trouvé un peu incommodé après dîner et qui a pris sur-le-champ quatre gros grains d’émétique pour se remettre. Cela me faisait penser à ce petit grain d’ipécacuanha qui nous a fait tant de mal à tous les deux. Cependant notre capitaine est un homme et tu es une femme ; mais il y a entre vous deux la différence d’un gros canard de Barbarie à un petit colibri. C’est une chose à laquelle mes cinquante ans ne s’accoutument point encore que ces énormes différences dans les mêmes espèces et ces singuliers rapprochements dans des espèces différentes ; par exemple, toi, tu ressembles mille fois plus à un ange qu’à une femme ordinaire.


Ce 7. — Je presse autant que je puis le départ du vaisseau qui portera M. Blanchot et mes lettres. Mais toutes les affaires commencent par être des hydres à mille têtes et finissent par être des hydres à mille queues ; en sorte que ce qui semblait devoir être fait dans deux jours en exige peut-être huit. Mais on m’annonce en ce moment un bâtiment qui doit mouiller dans une demi-heure ; d’après tous les rapports ce doit être la Duchesse de Lauzun et elle doit m’apporter de tes lettres ; ne sois donc pas jalouse si je te quitte pour elle.


Ce 8. — Oui, mon enfant, c’était elle et j’ai un bon gros paquet que je ne donnerais pas pour son pesant de diamant. J’ai déjà tout lu, mais point encore tout relu, et ce serait les lettres d’une autre à un autre que je les lirais encore, tant je les trouve charmantes. Tu ne sais pas et moi-même je ne sais pas ce que tu vaux, mais je prends sans compter.


Ce 9. — J’ai eu une fausse joie : on a débarqué une grande caisse de plusieurs effets ou meubles et dans cette caisse il y en avait une autre fort plate, que j’ai prise pour ton portrait. Comme j’attends le tien à chaque minute, je n’en ai pas douté. Point du tout. C’était un tableau d’électricité dont je ne sais que faire. La véritable électricité et le véritable magnétisme sont dans tout ce que tu dis, dans tout ce que tu fais, dans tout ce que tu es, etc.


Ce 10. — Ton enfant est digne de toi et je ne vois pas où cela s’arrêtera ; il est vrai que c’est comme toi, car plus j’y pense, plus j’y réfléchis, moins je vois où cela s’arrête. Je n’ai pu lire sans verser des larmes de joie ce charmant récit de ta promenade, de ta gaieté, de ta partie et de ton parfait bonheur d’avoir retrouvé tes enfants, que les esprits infernaux avaient éloignés de la meilleure et de la plus aimable des mères.


Ce 11. — Tu n’auras aujourd’hui que cette ligne-ci, ou tout au plus celle-ci, pour te dire que je te baise du fond et jusqu’au fond de l’âme.


Ce 12. — Voilà des nouvelles de France qui m’arrivent du Sénégal et par conséquent il y en a de toi. Oui, mon enfant, il y en a ; tu n’oublies point ton vieux mari, tu cherches tous les moyens de lui prouver que tu l’aimes, tout maussade qu’il est, toute charmante que tu es. Je ne les ai pas encore lues, tes jolies lettres, parce que j’en ai un déluge de la cour, qui vont m’accabler d’affaires d’ici à après-demain que je fais partir la Cérès, mais ces affaires-là ne m’empêcheront pas de faire la plus importante, c’est de te baiser avec autant de folie que si cela ne nous était jamais arrivé.


Ce 13. — Je t’ai lue enfin, et je t’ai vue toujours la même, c’est-à-dire toujours différente, car c’est là ton caractère distinctif. Ton cœur ne change point, ton esprit varie toujours, tu es comme ces jolis diamants, qui jettent des feux de toute couleur et tu as l’imagination chatoyante.


Ce 14. — La Cérès va partir ; c’est précisément à ce même jour que le Rossignol est parti l’année passée. D’après ta lettre du 19 avril, la seule qui me dise quelque chose de fixe au sujet de ton mariage, il doit être fait et tu peux déjà être grand’mère[11]. Que toutes les bénédictions pleuvent sur ceux qui sont nés de toi et sur ceux qui naîtront d’eux. Mais, au milieu de tant de prospérités, ne pense pas encore être quitte avec le genre humain et souviens-toi de ce que M. Detella nous a promis formellement ; il ne nous a point encore trompés, il ne nous trompera pas, et je sens que si je m’embarquais sur la Cérès, la prophétie serait bien près d’être vérifiée. Adieu, cher amour, adieu. J’éprouve une tristesse intérieure en pensant qu’à pareil jour l’année dernière, je partais pour t’aller voir et qu’aujourd’hui, c’est un autre qui part à ma place.


Ce 17 juin. — Je suis si fatigué de toutes les affaires que j’ai eues et de celles que j’ai faites et surtout de celles que je n’ai pas faites, que je ne sais aujourd’hui que devenir. Le loisir me pèse, le scrupule me tourmente, je me dis trop tard : « Si je m’y étais pris plus tôt tout aurait mieux été. » C’est là mon histoire passée, présente et future ; j’ai toujours différé, je différerai toujours. Il n’y a que pour toi que je me sente un peu de courage ; ton nom ranime mon esprit abattu et je me réchauffe à ton idée comme un vieillard au soleil.


Ce 18. — J’ai essayé de peindre pour me désennuyer, mais tu n’imagines pas combien je me suis trouvé dépaysé à la vue d’une mulâtresse ; ce mélange informe de couleurs et de traits si opposés, ces visages qui nous parlent tantôt du père, tantôt de la mère, qui par conséquent disent tantôt blanc, tantôt noir, te donneraient à toi-même de la tablature. Mais à propos de tableaux, dis-moi par quelle fatalité ton portrait ne m’est point encore parvenu ? Celui des petites demoiselles était horrible, mais quatre coups de pinceau de Mme Lebrun pouvaient tout réparer et j’aurais au moins quelque chose à baiser, au lieu que je n’ai rien. Ton petit profil que j’ai là sous mes yeux est sec comme un petit pendu ; ton tableau votif est placé trop haut et ne ressemble point exactement ; ce que je regarde encore avec le plus de complaisance, est un petit dessin que j’ai fait il y a bien longtemps, bien longtemps, d’une jolie petite paresseuse dans son grand fauteuil jaune. Mais ce n’est qu’un dessin et mes yeux grossiers veulent des couleurs ; il leur faut non seulement tes traits, mais ton maintien, ton ajustement, ton désordre, ton… Enfin, si je les écoutais, il te faudrait toi-même en personne, car je crois qu’à moins de cela, ils ne seraient jamais contents.


Ce 19. — Je souffre toujours de mon panaris, ma chère enfant ; tantôt l’ongle est menacé, tantôt la jointure ; quelquefois je recours au chirurgien, quelquefois j’essaye de m’en passer, mais toujours avec aussi peu de succès. J’ai peur que de fil en aiguille on n’en vienne à me faire la même proposition qu’à M. de Fronsac : le jour et l’heure étaient pris pour lui couper le doigt, le pauvre petit bonhomme avait déjà consenti à sacrifier une petite partie du petit tout, mais son doigt fut d’un autre avis et la veille même de l’opération il guérit, ce qui pouvait faire penser que M. de Fronsac avait plus d’esprit dans son petit doigt que dans tout son corps. Quoi qu’il en soit, je te tends d’ici ma pauvre main estropiée et je baise la tienne et je te serre contre mon sein et je te baise comme l’enfant gâté de mon cœur.


Ce 20. — C’est tous les jours pis, mon enfant ; mon pauvre doigt ressemble à un vilain champignon et même la pression qu’il éprouve contre la plume en t’écrivant lui est douloureuse. C’est sans doute l’effet d’une violente agitation et presque d’une décomposition du sang causée par une chaleur continue et des pluies plus précoces qu’à l’ordinaire. Il se joint à cela un assoupissement continuel qui m’inquiète et m’affecte d’autant plus que j’en suis honteux et que je conserve tout en dormant assez de connaissance pour regretter de ne pouvoir pas me secouer pour me livrer à mes occupations. Il me semble que toutes mes facultés sont enchaînées, que toutes mes idées sont confondues et que mes sensations et mes pensées ressemblent à un cauchemar et à un rêve. Encore si dans ce rêve je te voyais toujours près de moi, si dans ce cauchemar je te sentais contre moi, j’attendrais plus patiemment le moment de ma guérison, c’est-à-dire celui où je te reverrai.


Ce 21. — Tu n’auras plus que des plaintes et des doléances à lire, ma pauvre femme, jusqu’à ce que tu revoyes ton pauvre homme de douleur ; son âme sera triste jusqu’à ce que tu aies dit une parole et ses maux dureront jusqu’à ce que tu les panses. Je me vois pour comble d’infortune dans des circonstances bien embarrassantes : la colonie de Gorée ne doit plus être fournie par la Compagnie au premier de juillet prochain, c’est-à-dire dans neuf jours ; son magasin est épuisé, le nôtre n’est point commencé à remplir. J’attends toujours un bâtiment de France qui, suivant ce qui a été convenu entre le ministre et moi, doit nous apporter des munitions de guerre et de bouche, mais les commis, qui sont en sûreté dans leur bureau, ne songent point à notre défense et comme ils ne comptent point sur nos provisions pour leur subsistance, ils s’en inquiètent peu. Je suis donc obligé de penser et de pourvoir à tout sans moyens, sans argent, sans marchandises et trouvant à chaque pas des obstacles dans la mauvaise volonté des gens qui m’ont le plus d’obligation. Malgré tout cela, nous vivrons, mais ce sera un tour de force. Quand viendra le temps où je n’aurai plus besoin que de ton dîner pour vivre ? Je ne parle pas du souper, car je ne soupe plus, mais on pourra y substituer un autre repas pour lequel l’appétit ne me manquera jamais.


Ce 22. — Devine à quoi je m’occupe en ce moment ? À tracer de ma main le plan de l’église et des prisons. Tu vois que je pense à tout et que je m’occupe à la fois de Dieu et du Diable. Si je travaillais d’après ma connaissance des goûts, des mœurs, des principes de tout ce qui est ici, il faudrait des prisons pour tout le monde et d’église pour personne. Je joins à cela des règlements de police pour l’alignement des rues, pour leur nettoiement, pour des rondes à différentes heures de la nuit, etc. Enfin je ressemble à M. Tessier, qui lisait si bien des comédies, et je joue tous les rôles sur mon petit théâtre ; mais si mon parterre est aussi assoupi que moi, je crains fort de n’être point applaudi. Adieu, mon enfant ; voilà de nouveaux élancements au bout de mon malheureux doigt qui me forcent à quitter la plume.


Ce 23. — C’est un panaris bien décidé et qui ne me permet pas d’écrire autre chose que je t’aime.


Ce 24. — Les douleurs augmentent avec les chaleurs. On m’a coupé un tiers de l’ongle et mis la pierre infernale en-dessous. Je souffre comme un malheureux.


Ce 25. — Je me désespère et je crains une opération.


Ce 26. — Les douleurs sont un peu moindres, mais la moindre approche de quoi que ce soit est un coup de poignard et je crois qu’il n’y a que toi qui ne me ferais pas de mal en me touchant.


Ce 27. — Je change d’emplâtre et de traitement plus souvent que de chemise ; la pierre infernale est toujours en jeu et à mesure qu’on brûle des chairs elles reviennent au double. Mon doigt est une vilaine hydre dont je ne viendrai jamais à bout pas même par le feu.


Ce 28. — J’ai bien déclaré à mon chirurgien que d’ici à demain, si cela n’allait pas mieux, j’arracherais tout et je confierais mon pauvre malade aux soins de la nature, qui a soin de tout le monde avec l’air de ne songer à personne. Je me ressouviens qu’elle a guéri une petite mourante, qui m’était bien autrement chère que mon doigt et tout le reste de ma sotte personne.


Ce 29. — J’ai pris mon parti : j’ai tout arraché, doigtier, bandelette, emplâtre ; j’ai poussé la rage jusqu’à gratter avec des souffrances inouïes tout ce qui restait de baume et d’onguent et j’ai mis mon mal au grand air pour exciter la compassion du ciel, qui le verra et qui peut-être le guérira.


Ce 30. — Je suis bien sûr de ne pas souffrir davantage depuis hier et je crois même souffrir moins, car il me semble que les douleurs de continues sont devenues intermittentes. Je ne peux pas, comme je l’ai dit souvent, me persuader que l’air soit un poison. Si l’on en croit les philosophes rien ne se perd dans le monde ; ainsi ton souffle se mêle à l’atmosphère, il en vient quelque chose en Afrique et mon doigt s’en ressent : c’est un baume que les vents du nord-est sont chargés de m’apporter et qui me fait plus de bien que tous les emplâtres de M. Legros, notre chirurgien major.


Ce 1er juillet. — Nous marchons rapidement vers le mal et lentement vers le bien ; aussi mon doigt ne fait-il que de bien faibles progrès. Mais au moins il ne recule pas et même les souffrances sont sensiblement plus supportables, tant il est vrai que la faculté n’en sait pas tant que la nature, ou pour mieux dire, c’est dans la nature que résident toutes les facultés, et non pas de l’université, mais de l’univers. C’est là où tu as pris tes degrés, c’est là ton école et on peut dire de toi, bien mieux que de saint Thomas d’Aquin, que tu es l’ange de l’école. Adieu.


Ce 2. — Il va mieux, mon enfant, ce vilain doigt qui m’a causé tant de tourments ; j’ai retrouvé le sommeil et je ne crains plus l’amputation. Il ne me reste plus qu’à éviter toute rencontre fâcheuse et cela est bien difficile, car le hasard dirige de ce côté-là tout ce qui peut me nuire ; il semble qu’il se plaise à déranger tout ce que la nature avait fait pour le mieux. Ils sont tous les deux chargés du soin de ce bas monde, comme mon ordonnateur et moi nous le sommes du soin de la colonie : je prépare tout, je mesure tout, je dispose tout, je veille à tout et il brouille tout. Malgré cela, tout va encore mieux qu’on ne croirait dans l’univers et même en Afrique, mais tant que je ne te verrai pas, je ne jouirai de rien, pas même du petit honneur que je tâche d’acquérir.


Ce 3. — De mieux en mieux ; il ne me reste que de la sensibilité et de la difformité. Mon doigt est comme ce pauvre Azor ; si tu étais ici, il t’intéresserait comme Zémire. Mais tout calculé, tout rabattu, j’aime mieux te le porter que t’attendre ici.


Ce 4. — Le chirurgien convient lui-même que mon remède vaut mieux que les siens ; il ne me faut plus que du temps pour tout réparer, car le temps rétablit tout jusqu’à ce qu’il gâte tout. La mauvaise saison dans laquelle nous entrons est jusqu’à présent douce comme un petit mouton et j’espère que tu en seras quitte pour la peur d’être veuve. Voilà un vaisseau qui paraît.


Ce 5. — Il m’apporte des lettres de France, mais il n’y en a point de toi. Je ne suis qu’affligé, car comment pourrais-je être fâché ? Mais je pense que c’est ta maudite manie des eaux qui me cause ce chagrin-là ; je ne veux point t’en faire de reproche et j’espère de longtemps n’être point exposé à un pareil malheur. Que de changements en France et qu’il doit être difficile de s’y bien conduire au milieu de tous les intérêts, de toutes les passions, de tous les événements, qui agitent les esprits ! Quoi qu’il m’en dût coûter, je voudrais y être au moins une heure par jour, pour te voir, pour t’entendre raisonner mieux que les plus habiles et déraisonner mieux que les plus imbéciles, car tu as ces deux talents-là au suprême degré et le second n’est pas le moins charmant. Adieu, sagesse ; adieu, folie, je les embrasse toutes les deux sous la plus jolie forme qu’elles aient pu choisir.


Ce 6. — Je vois, mon enfant, que j’ai fait une grande école en permettant à M. Blanchot d’aller en France, car je reçois un congé pour la fin de l’année à charge expresse de ne partir qu’après son retour. S’il m’a jamais fallu quelque empire sur moi-même, c’est dans ce moment-ci pour m’empêcher de regretter d’avoir rendu un grand service ; mais il serait indigne d’avoir des remords du bien et je veux les étouffer à leur naissance. Ma sœur, ma cousine et Mme de Blot me mandent à l’envi qu’elles emploieront tous leurs moments à faciliter le retour de ce pauvre homme, qui risque de ne pas faire un plus long séjour cette année que moi l’année dernière. S’il aimait et s’il était aimé, je le plaindrais bien, car je sais ce qu’il en coûte.


Ce 7. — Je suis obligé de partir d’ici à trois jours pour le Sénégal, afin d’arranger les affaires de la Compagnie et surtout le voyage de Galam, qui est l’affaire importante qui presse et qui souffre de grands obstacles. Par bonheur que mon doigt est entièrement guéri et ma santé parfaitement bonne, car s’il avait été question de cela il y a quinze jours, je ne l’aurais jamais pu et l’on m’aurait accusé d’indifférence et peut-être de mauvaise volonté. J’envoie à Galam ce pauvre diable d’abbé Miolan connu ici sous le nom de M. Prelong ; j’espère d’après sa conduite ici qu’il s’y conduira bien et qu’il rendra de bons services. Je garde à sa place un jeune homme très aimable parti de France sur les plus belles promesses de M. Fraisse et détourné de son projet par le manque de parole de la Compagnie. Il me faut à chaque instant prendre beaucoup sur moi et je m’attends d’avance à l’ingratitude des gens que j’aurai servi ; mais on ne ferait jamais le bien si l’on ne travaillait que pour la reconnaissance. Oh ! ma femme, quelles gens que tout cela en comparaison de quelqu’un que je connais et j’oserais presque dire de quelqu’un que tu connais.


Ce 8. — Voilà un vaisseau qu’on dit venir de France. S’il réparait les torts du dernier et qu’il m’apportât ces lettres que tu m’as sûrement écrites, comme il serait reçu. Mais point du tout, c’est un américain qui n’apporte selon toute apparence que des planches ou des vivres et à qui je ne permettrai peut-être pas de rester dans notre rade. Adieu, ma fille, je t’embrasse, je te baise et je te baise encore et encore comme si je n’avais que cela à faire en Afrique.


Ce 9. — Je passe ma vie à faire et à défaire des paquets. Tu n’imagines pas tout le train que ton pauvre diable de mari mène avec lui ; ce sont des caisses, des ballots, des tonneaux, des paniers qui ne finissent point. Mais ce qui ajoute le plus à la magnificence du voyage, c’est toute la volaille que je mène à ma suite. On m’annonce qu’il faut embarquer cent vingt poules et vingt-quatre oies ; je trouve que cela ressemble à une continuation des Facardins. Adieu ; si je n’avais à te sacrifier que mes paquets, cela ne serait point difficile ; mais les affaires présentes, passées et à venir, fondent sur moi comme un orage. On veut des décisions sur tout et comme ma petite Égérie n’est point là, je ne suis pas sûr de bien prononcer.


Ce 10. — Je me dépouille de mes outils, de mes instruments de mathématique et de physique et de mes livres pour ces messieurs de Galam. Je souhaite qu’ils en fassent un bon usage et surtout qu’ils me les rapportent tôt ou tard. Mais les pauvres diables me paraissent des victimes marquées pour un triste sacrifice. Qu’attendre de gens qui n’ont aucune idée du pays, qui ne sont point acclimatés et qui font leur premier pas dans le lieu, dans le temps le plus critique ? J’avais conseillé d’envoyer dès l’hiver des hommes destinés à cette entreprise, afin qu’ils eussent le temps d’accoutumer leur corps au climat et leur esprit aux affaires ; mais il en aurait coûté quelques mois de gages à la Compagnie et cette considération-là a tout arrêté et coûtera des millions. Adieu, je pars décidément demain sur la Cousine avec tous les gens que je t’ai dit ; mais je commence à croire que l’abbé Miolan n’ira point à Galam et qu’on lui a fait peur. Je n’en suis point fâché, car il m’est fort utile et je tâcherai de le lui rendre. Adieu encore ; je te baise comme un lézard qu’on vient de surprendre dans mon jardin baisant Mme son épouse ; ils ne se sont point dérangés et j’ai défendu qu’on les troublât.


Ce 11, à bord de la « Cousine ». — Me voici sur la Cousine. Ce nom-là me rappelle un peu les erreurs de ma jeunesse, mais j’espère n’en être pas aussi tourmenté en Afrique qu’en Lorraine. Tout ce qui est autour de moi languit ou vomit ; moi-même je ne suis pas dans mon assiette ordinaire, parce que j’abhorre la mer et que cette haine-là, jointe aux incommodités des petits bâtiments, agit un peu sur mon physique. Mais cela ne va jamais au point de me faire perdre la force, ni l’appétit, ni le souvenir de cette bonne femme, qui n’aurait sûrement pas craint de suivre son second mari sur les mers, si elle n’avait pas été obligée à garder le nom du premier. Adieu, chère enfant, je vais me coucher en plein air et regarder parmi toutes les étoiles s’il y en a une aussi jolie que toi.


Ce 12. — Nous avons un temps plus favorable que je ne l’espérais et comme le petit bâtiment est très bon et très bien conduit, nous pourrions fort bien arriver ce soir au mouillage et passer demain la barre. Je continue à me bien porter et tout le monde à être malade, en sorte qu’il n’y a que le capitaine avec qui je puisse causer. C’est un excellent homme, qui était pilote sur le Rossignol et que je n’ai fait placer dans la colonie que parce que je connaissais à fond tout son mérite. Ainsi ne sois point inquiète de ton bonhomme de mari : d’ailleurs pense toujours au grand Detella, digne successeur d’Amphiaraüs, qui t’a promis un retour heureux et même glorieux.


Ce 13. — Nous avons eu hier un petit orage, qui nous a forcés à retarder notre marche. Il y a d’abord eu un grand vent, ensuite beaucoup de pluie, à présent beaucoup de calme. Si nous avions osé profiter du coup de vent et que nous n’eussions pas craint qu’il forçât, nous serions arrivés en deux heures ; mais cela n’aurait pas été prudent et j’ai pensé que j’étais chargé de ton mari, et, quelque jolie que tu sois dans tes habits de veuve, comme je n’aurais pas le plaisir de t’y voir, j’ai mieux aimé différer la partie. Adieu, ma bonne et jolie petite créature, je tâcherai de t’envoyer ou de te mener une petite gazelle, qui te ressemble comme deux gouttes d’eau.


Ce 14. — Nous voici au mouillage attendant le jour pour passer la barre en chaloupe et plus tourmentés que nous ne l’avons été dans toute la traversée. Tu dois t’en apercevoir à mon écriture, mais un peu d’ennui est bientôt passé. Encore trois ou quatre mois et j’oserai penser à te revoir. Voilà l’idée qui me soutient dans tous les moments et qui donne à mon esprit la stabilité qui manque à mon vaisseau.


Ce 15, au Sénégal. — J’ai enfin vu ton bon ami M. Bonhomme, et, malgré toutes mes préventions contre tes protégés depuis le monstre Bernard, j’en ai été fort content. Tout ce qui m’est revenu de ses propos, de ses procédés et de sa conduite m’annonce un homme très prudent et fait pour réparer une partie des torts de son prédécesseur. Ne fût-ce qu’à cause de toi, je m’accorderai bien avec lui et je ne me montrerai difficile que sur le boire et le manger. Mais au moment où j’en parle, le voilà qui paraît ; il faut malgré moi que je quitte une bonne femme pour un Bonhomme.


Ce 16. — Tu n’imagines point, ma fille, tout ce que j’ai à dire, à faire, et qui pis est à écrire ; il faut des explications et des décisions sur tout. Les questionneurs les plus embarrassants ne sont point ceux qui n’entendent point, mais ceux qui ne veulent pas entendre ; il est vrai que, quand je me suis une fois bien assuré de la mauvaise volonté d’un de ces messieurs-là, je me fais un plaisir de le mettre dans tout son jour vis-à-vis des autres et de le battre avec toute la petite artillerie logique dont le ciel m’a doué. Malgré la pente naturelle des choses à mal tourner et celle des hommes à les faire tourner encore plus mal, j’ai lieu d’espérer que tout ira bien : quand la terre est bien préparée, quand le temps est bien pris pour semer, quand la graine est bien choisie, on est en droit d’attendre une bonne récolte, en dépit de la sécheresse, de la grêle, des insectes, des oiseaux, etc. Mais je parie que je t’ennuie à la mort ; pourvu que ce ne soit jamais que de loin, je m’en console.


Ce 17. — M. Bonhomme vient de m’envoyer une bête fort rare et en même temps fort douce, que je destine à l’évêque de Laon. Elle est faite comme une petite vache blanche, portée sur des pieds de biche, ses cornes sont de deux ou trois pieds de long, noires comme de l’ébène, toutes unies et se recourbant un peu sur son dos quand elle lève la tête. Ces ornements-là vont toujours en croissant et les pauvres bêtes finissent par en être impatientées, car, à la longue, les cornes dépassent le corps et finissent par présenter leurs pointes à tout ce qui voudrait les approcher ; dès lors tout commerce leur est interdit avec ce qu’elles peuvent avoir de plus cher et, après la première couche, elles sont ordinairement condamnées au célibat. Par bonheur que dans le monde ces petits ornements-là sont moins incommodes que parmi les originaux. Adieu, mon petit génie, je te baise plus tendrement qu’on n’a jamais baisé personne en Afrique.


Ce 18. — Ne t’attends point, comme on dit dans ce pays-ci, à de longs palabres, car je suis excédé de souffrances, d’affaires et d’ennuis. Il n’y a personne ici qui ne se croie en droit de disposer de moi et qui n’en abuse. Aussi, dès que huit heures sonnent, je ne songe plus qu’à me coucher, afin d’oublier les fatigues du jour ; je tâche de me transporter en rêve dans les lieux que j’habite en esprit et je ferme les yeux pour essayer de te voir.


Ce 19. — C’est une sotte chose que d’être une espèce d’homme public dans un pays où il n’y a que juste ce qu’il faut de témoins pour vous critiquer et de solliciteurs pour vous importuner, et personne pour vous encourager, pour vous aider, pour vous consoler. Il me semble tous les jours être au bout de mes ressources intérieures ; par bonheur qu’elles semblent renaître tous les matins, comme l’herbe fauchée de la veille grandit par la rosée de la nuit. Je te soupçonne de venir tous les soirs en esprit m’inspirer, me ranimer, me rendre le calme et la force qui me manquent ; si cela était, je te haïrais bien de ne venir qu’en esprit.


Ce 20. — Notre ami M. Bonhomme ne pense pas plus au voyage de Galam que moi à celui de la lune, et j’ai beau faire, beau presser, ordonner, expédier, les obstacles naissent les uns des autres et je crois qu’ils se soutiendront en filiation non interrompue jusqu’à la fin du monde. Je viens de recevoir des lettres des princes des bords de la rivière, qui annoncent du mécontentement et de l’inquiétude et qui font présager de grands troubles. Je m’en lave les mains ; si on était parti quand je l’avais proposé, rien de tout cela ne serait arrivé. Il fallait écouter ton bonhomme de mari, car on a eu beau te dire qu’il n’est bon à rien, il avait tout prévu, et tout ce qui arrive journellement semble avoir été écrit dans sa tête. Mais laissons tout cela ; cela finira de manière ou d’autre et moi je finirai par te revoir et te rebaiser avec plus de joie et plus de délices que jamais.


Ce 21. — Je pense souvent à ce mariage qui t’a sûrement donné et qui doit te donner encore tant de peine et tant de plaisir. Où suis-je ? pourquoi ne vois-je pas tout cela de ces yeux paternels que tu m’as donnés pour tes enfants ? Au lieu de tant de charmantes créatures dont je me verrais entouré chez toi, je ne vois que des nègres, des négresses, des maures, des mulâtres et des coquins plus noirs que tout cela. Je me crois au milieu de l’enfer du Dante ; mon purgatoire commencera lorsque je m’embarquerai et il finira par la rencontre de cette charmante créature, qui se promène entre ces deux fontaines, dont l’une fait oublier tous les maux et l’autre rappelle tous les biens. Je profiterai, à ce que j’espère, de la circonstance un peu mieux que mon auteur et, malgré tout mon respect pour MM. Virgile et Stace, le les prierai de faire un tour de promenade. Hélas, quand en viendrai-je à ce joli chant-là ? Par combien d’épreuves différentes, par combien de flammes, de brasiers, de supplices, il me faudra passer d’ici là ? N’importe, j’y passerai et j’arriverai et je laisserai mes fatigues, ma tristesse, et même ma vieillesse derrière moi, et nous nous verrons et nous nous aimerons et nous nous le dirons et nous nous le prouverons, mieux peut-être que je n’aurais fait dans les plus belles années de ma vie, si elles s’étaient rencontrées avec les tiennes.


Ce 22. — Quelle triste vie, quelle chienne de vie, ma femme ! Je ne sais pas où trouver le courage qu’il faut ; je crois bien avoir à peu près tout ce qu’on peut exiger de ce genre de courage qu’on appelle audace, mais par malheur, j’ai besoin de celui que les anciens appelaient longanimité et ma provision n’était point suffisante. Je pense à cette horrible figure de rhétorique d’un vieux fou, nommé le Révérend Père Pichon, qui voulait peindre l’éternité et qui disait : « Mes frères, représentez-vous une horloge dont le battant à chaque seconde dit : Toujours ; et à l’autre seconde dit : Jamais. » Toujours, Jamais ! Cette idée-là me trouble quelquefois ; quand je pense à toutes les horreurs qui m’entourent, je crois entendre : Toujours ; et quand d’autres idées voudraient égayer mon esprit, j’écoute si je n’entends point le terrible : Jamais. Il faut encore en revenir à notre prophète en robe de chambre et y croire d’autant plus qu’il n’a point encore trompé. Adieu, mon enfant ; je tâcherai d’être moins sombre une autre fois.


Ce 23. — Tout est difficile ici, même de vivre. Imagine que ton pauvre mari, qui trouvait toujours plus qu’il ne lui fallait dans le moindre cabaret, ne trouve pas dans toute l’Afrique de quoi fournir à sa table. Il est vrai que j’ai la manie de nourrir presque toute la colonie, parce qu’il me semble que c’est le moyen ici comme à Thèbes d’être le véritable Amphitryon. Je n’en reviendrai pas plus riche, mais au moins je penserai que je pouvais aisément gagner cinquante mille écus par an, et je serai fier de ma pauvreté ; d’ailleurs, nous savons très bien l’un et l’autre nous contenter de peu et surtout nous contenter l’un de l’autre.


Ce 24. — M. Blanchot doit être arrivé à moins d’avoir été aussi malheureux que moi ; il doit t’avoir vue, il doit t’avoir parlé de tout ceci et peint toutes mes peines et tous mes ennuis. Il est vrai que, lorsqu’il y est exposé, il les ressent peut-être avec plus de vivacité que moi, parce qu’il a moins d’autorité à opposer aux bourrasques et aux folies d’un homme qu’il déteste. Mais, si de ce côté-là je suis un peu mieux armé que M. Blanchot, je n’en trouve pas moins bien dur d’être toujours en garde contre un homme qui devrait me servir de bras droit et d’être toujours arrêté par la crainte de le perdre en le punissant. Je suis vraiment ici à l’école de toutes les vertus, dont les principales et les plus difficiles sont la résignation et la modération ; mais j’aurai beau en prendre l’habitude, cela n’ira jamais jusqu’à me résigner à ne te pas voir avant la fin de l’année et à me modérer dans les transports de ma joie au moment où je t’embrasserai.


Ce 25. — Encore des préparatifs ; je n’ai pas plus tôt passé cette barre, qu’il faut la repasser. Et pour qui ? Pour cette troupe de voleurs appelée la Compagnie du Sénégal. Je n’ai pas un moment à moi, parce qu’au lieu de t’écrire, il faut que je réponde à tout le monde, mais il faut surtout que je t’embrasse comme si tu étais là.


Ce 26. — Voilà mon passage retardé ; il règne un vent qui empêche de passer la barre. Ma vaisselle et mon linge sont au bas de la rivière et moi je suis dans l’île à la charité de mes amis, qui, par bonheur, n’en paraissent pas plus importunés que toi, quand tu m’as donné un habit.


Ce 27. — Je crois pourtant que nous passerons demain, d’autant mieux que le bon vent et le bon pilote sont revenus. Voilà que nous entrons dans ce qu’on appelle la mauvaise saison et jusqu’ici je n’ai presque point souffert de la chaleur et des autres vices du climat. Au reste, je sens dans mon corps et dans mon esprit la force nécessaire pour tout supporter ; mes fonds de patience sont faits jusqu’au premier de l’an, mais aussi je veux t’avoir pour mes étrennes.


Ce 28, à bord de la « Cousine ». — La barre est passée et nous avons un vent admirable pour aller à Gorée ; mais comme le bâtiment est comble de passagers, je n’ai ni la place ni le temps de te dire autre chose que ce que tu sais si bien.


Ce 29, à Gorée. — J’arrive après vingt-trois heures de marche, conduit par mon bon ami M. Martin, que j’ai fait capitaine de mon port et de mon vaisseau et qui est bien un des plus grands marins qu’on ait jamais vus. J’ai été reçu ici comme un bonhomme de père par ses enfants ; je trouve tout un peu en désordre, parce qu’on est brouillé avec les peuples de la côte. Une de mes chaloupes y a fait naufrage, ils l’ont tirée sur le rivage, l’ont pillée, ont arrêté les matelots et les tiennent aux fers. Je vais faire mes dispositions pour sauver ces pauvres diables et punir les coquins qui les gardent en captivité. Adieu, tu sauras des nouvelles de l’expédition.


Ce 30. — Il est parti trois bâtiments armés de canon, deux chaloupes armées de fusils de rempart et quarante hommes de débarquement sous la conduite d’un M. Charron, que M. de Bouillé aime à la folie, et de mon ami Villeneuve. Le cœur me bat. Ils ont ordre de commencer par faire expliquer en langue du pays un ordre de ma part et de n’agir qu’en cas de résistance. Ce qui m’inquiète le plus, c’est que la mer est fort grosse et que l’abordage est très difficile et même dangereux ; mais je cherche à me tranquilliser en me répétant qu’il n’y avait ni un moment à perdre ni autre chose à faire.


Ce 31. — Victoire, victoire, et la plus douce de toutes les victoires, car c’est sans coup férir. Ma déclaration, lue par le maire de notre ville de Gorée, a fait son effet : les captifs sont rendus, la chaloupe restituée, elle sera raccommodée aux frais des coupables et l’on va m’envoyer une députation pour faire amende honorable. L’essentiel est de ravoir mes pauvres prisonniers et qu’il ne soit rien arrivé à personne, surtout à cet excellent petit Villeneuve, que j’aime véritablement comme mon fils. Adieu, je vois d’ici que tu es bien contente.


Ce 1er août. — Ce mois-ci est, à ce que l’on dit, le plus terrible de l’année. Je veux y entrer avec un saint respect et j’espère d’après tous les soins que j’ai pris de nos logements, de nos vivres, de notre hôpital et d’après divers petits règlements de police, que nous en sortirons tous avec honneur. En attendant, il fait très beau, les orages sont faibles, les pluies sont douces et les chaleurs supportables. Ainsi, ma bonne femme, prends ton parti et crois comme moi que tu reverras ton mari.


Ce 2. — Tout va toujours assez bien, excepté moi qui ai souffert des dents toute la nuit et qui ai perdu mon très cher galanga[12]. Je suis aussi désorienté que toi si tu avais perdu ta patience. À propos de patience, je fais ramasser à une ou deux lieues d’ici une plante, qu’on dit beaucoup plus efficace contre les obstructions. Tu penses que je ne le sais que depuis deux jours, sans quoi tu en aurais depuis longtemps une superbe provision. Au reste je me console de mon ignorance en pensant que tu aurais abusé de mes dons et que plus le remède aurait été actif plus il aurait été dangereux. D’ailleurs tes obstructions sont-elles bien vraies ? Elles ont échappé jusqu’à présent à la grossièreté de mes organes et j’ai peur qu’elles n’existent que dans le moins obstrué de tous les esprits. Adieu, jolie folle ; adieu, aimable enfant ; adieu, bonne femme.


Ce 3. — Sais-tu que je deviens un architecte de premier ordre ? Je viens de faire un plan de réparations et de changements à faire à mon très petit gouvernement, qui, d’un vilain presbytère, en feront un petit palais de fées, mais un palais que d’autres, à ce que j’espère, habiteront pour moi. Je t’enverrai mon plan et tu verras par toi-même si je ne serai pas digne de ta confiance pour la demeure qui doit un jour nous réunir. Mais voici un vaisseau qu’on m’annonce et le cœur me dit qu’il m’apporte des lettres de ma femme.


Ce 4. — Tu ne te lasseras donc jamais d’être la plus charmante, la plus sublime, la meilleure des créatures ? Quand je dis créature, je devrais dire créatrice, car je n’ai jamais rien vu, rien lu d’aussi différent de tout autre chose que ce que tu écris. Je m’abaisse, comme dit M. Necker, devant autant de vertu et surtout je me relève bien vite pour te baiser mille et mille fois et te remercier de ce que tu m’aimes et tu m’aimeras jusqu’au bout.


Ce 5. — Je souffre beaucoup, ma fille ; j’ai des envies de vomir et des faiblesses toutes pareilles à celles dont tu as été si malade ; et même au milieu de mes angoisses, je pense aux soins que tu prendrais de ton pauvre mari et comme tu aimerais à lui rendre avec usure les consolations, que tu en as reçues. Adieu.


Ce 6. — Je suis mieux qu’hier, sans être encore trop bien, mais la loi que je me suis faite de repousser toutes les ordonnances de médecins me sauvera bien des souffrances et bien des dangers. Malgré tout ce que je souffre et tout ce qui m’occupe, je ne cesse de penser aux folles prétentions de ton futur beau-père et surtout à ses délais, qui pourraient bien devenir fort embarrassants, s’il s’obstinait à ne terminer que lorsque la cour t’aurait satisfaite. Mais je me repose un peu sur la prudence de l’évêque, sur tes amis, sur les belles couleurs de ta fille, enfin, sur la Providence, qui veut que tu sois heureuse et qui arrangera tout pour le mieux, comme cela lui est souvent arrivé.


Ce 7. — Je me porte presque bien, mais j’ai tant à lire, à écrire, tant à faire et à défaire, que je ne sais où donner de la tête. Tout cela vient de ce que tu n’es pas là, car je commencerais par te baiser.


Ce 8. — Mon enfant, j’ai peur de devenir un scélérat, car je me complais dans des inventions dignes de Satan. Tu sais que j’avais eu le projet de brûler un grand village appelé Rufisque, dont les habitants nous avaient manqué. J’avais envoyé pour cela trois bâtiments chargés d’hommes et de canons et suivis de petites pirogues. Les bâtiments devaient mouiller à près d’un quart de lieue de terre, à cause qu’ils tirent plus d’eau ; les pirogues devaient servir à descendre les hommes sur le rivage et les canons à tirer sur ceux qui auraient pu s’opposer au débarquement. Les hommes une fois débarqués étaient armés de longues piques au bout desquelles j’avais fait entortiller des paquets d’étoupes goudronnées, pour mettre le feu dans toutes les cases et dans tous les magasins. Mais pendant que cela se serait passé, il était possible qu’il se rassemblât cinq à six mille nègres contre mes quarante blancs et qu’on leur coupât la retraite et peut-être quelque autre chose. J’avais bien disposé quelques petits canons portatifs au bord de l’eau pour tirer sur les poursuivants, mais tout cela aurait-il été bien exécuté ? C’est ce qui m’inquiétait surtout en pensant que mon petit Villeneuve était de l’expédition. Aussi ai-je éprouvé un vrai soulagement en les voyant revenir vainqueurs sans s’être battus. J’ai médité depuis en cas de nouvelle insulte sur les moyens de punir les insolents sans aucun risque. Le canon à une grande portée fait peu de chose, lorsqu’on ne peut pas rougir les boulets, et cela serait fort dangereux à faire sur des vaisseaux. J’ai imaginé de couvrir un boulet d’étoupes bien goudronnées, bien imprégnées de poudre, de soufre, de nitre, de salpêtre, d’huile d’aspic, etc. Cette perruque colle parfaitement à la tête du boulet par le moyen du goudron, qui lui sert de pommade, et jamais toupet ni boucles postiches n’ont mieux tenu. J’ai fait charger hier deux de ces boulets coiffés dans des pièces d’un plus fort calibre et je les ai fait tirer sur la mer à l’entrée de la nuit ; ils ont décrit leur parabole comme deux comètes, laissant derrière eux des traces de feu ; ils sont entrés tout enflammés dans les flots comme deux soleils couchants et ils en sont ressortis à plusieurs reprises comme des soleils levants ; en sorte que je puis me flatter d’avoir créé des astres malfaisants pour en faire les ministres de mon courroux. Mais il est temps de me livrer à des idées plus douces, car les charmes de la vengeance sont trop différents des tiens pour avoir un empire durable sur l’esprit de ton bonhomme de mari. Adieu, joli amour, je t’aime comme si je n’étais pas en Afrique.


Ce 9. — Je m’aperçois que je t’ai écrit hier une lettre de trois pages. Je veux réparer cela en t’en écrivant aujourd’hui une de trois lignes, qui pourraient se réduire à deux mots.


Ce 10. — Je pense et je repense au plus dangereux de mes rivaux ; c’est M. le comte Elzéar de Sabran et je ne trouve qu’une expression pour bien rendre ce que je pense de lui : c’est qu’il est vraiment ton fils. Je crois même que tu es son père et sa mère, car il n’y a que toi qui aies pu lui donner aussi peu de corps et autant d’esprit. Je sens une véritable consolation en pensant à toute celle que tu reçois de ces deux petites brebis égarées, qui sont enfin rentrées au bercail après avoir si longtemps suivi le loup berger. Pense à tous les risques que tu as courus, chère enfant, pense à la manière presque miraculeuse dont tu en as été tirée et tu reconnaîtras que le ciel t’aime comme un auteur aime son meilleur ouvrage et une mère son plus joli enfant. J’espère qu’il t’en donnera encore d’autres preuves.


Ce 11. — La mauvaise saison continue à être bonne et je crois que sans les maringoins et les nègres nous n’imaginerions pas être en Afrique. Imagine que dans ce moment, sur environ cent cinquante hommes nous n’avons que cinq malades et presque tous expiant leurs péchés d’Europe. Je vais encore assez souvent à la maison de campagne que je me suis bâtie à une lieue d’ici et je n’ai trouvé qu’une seule fois la mer de mauvaise humeur. Cette maison est une grande case, que j’ai nommée Château de paille, autour de laquelle j’ai fait différents petits établissements. J’y ai mes chevaux, mes chameaux, mes poules ; j’ai fait faire un petit jardin, qui me donne tout ce que celui de Gorée me refuse. J’y ai creusé deux fontaines, qui me donnent de l’eau digne de Serre-Lionne ou de Vausaillant, et, comme je crains quelques mauvais tours de la part des nègres, je vais y bâtir une tour en pierre avec un petit canon pour m’assurer de tout le pays. Tu ne peux pas te représenter l’activité que j’ai soufflée à toute ma petite peuplade. À mesure qu’on voit l’utilité des choses on redouble de zèle et comme j’ai confié le soin des divers ateliers à de très jeunes gens, qui s’en trouvent très honorés, je n’ai plus qu’à retenir au lieu d’avoir à pousser comme autrefois. Ce que je fais ici ressemble à ce que j’ai toujours fait : tu sais qu’avec de pauvres rosses j’ai parcouru l’Europe, allant toujours grand train et à grandes journées. C’est ce qui m’arrive encore sous une autre forme dans tout ce que j’exécute avec de bien faibles compagnons de travaux. Mais tout cela vaudra mieux à te dire cet hiver au coin de ton petit feu, après avoir parlé d’autre chose dont je ne veux point parler ici, parce que les souvenirs les plus doux finissent par être amers ; souvent même ils excitent les larmes, comme certains rayons de soleil qui amènent la pluie.


Ce 12. — J’ai eu cette nuit une migraine plus forte que je n’en avais senti depuis dix ans. Il s’y joignait un mal de dents horrible et des coliques assez violentes et surtout assez inquiétantes, car j’ai cru à la dysenterie. Mais je me trouve mieux ce matin ; il ne me reste que de la fatigue d’avoir souffert au delà de mes forces et une fluxion sur les dents qui, à ce que j’espère, se dissipera bientôt. La Faculté, comme tu l’imagines bien, s’est présentée sur-le-champ chez M. le Gouverneur ; mais comme il jouissait encore de toutes ses facultés, il l’a remerciée de ses offres et lui a dit qu’il en profiterait quand il serait mort. Au fait, je me trouve mieux, au lieu que deux de mes amis qui pour beaucoup moins ont pris des médecines parlent d’en reprendre encore, en attendant un petit vomitif, et ils comptent remplir l’intervalle par des boissons apéritives et des lavements émollients. Les sottes bêtes que les hommes et les infâmes gueux que les médecins ! Crois-moi, il n’y a que toi et moi qui ayons le sens commun.


Ce 13. — Mes maux ont fait comme mes ennemis : ils se sont rendus sans combat et je me porte aujourd’hui comme dans les plus beaux jours de ma vingtième année. Je te vois d’ici faire une jolie petite grimace que je te pardonne de bien bon cœur, parce que je ne la mérite point. Je ne sais si c’est la fidélité qui me rend décent ou la décence qui me rend fidèle, mais je sais qu’après avoir été autrefois sur ce point-là le chevalier sans peur, je suis aujourd’hui le chevalier sans reproche et faute d’avoir trouvé en Afrique d’Annibal ni de Carthage, je pense qu’il ne me reste à imiter de Scipion que sa continence. Mais parlons de toi, mon enfant ; j’attends avec impatience un nouveau vaisseau, qui m’apportera sûrement des nouvelles de ce mariage si désiré, si différé, si nécessaire. Après tout ce que tu as éprouvé, je ne saurais te peindre l’occupation où j’en suis ; c’est pourtant quelque chose pour toi de penser que tout ce qui t’affecte retentit à mille lieues et que tu as encore une âme qui t’appartient au milieu des pays les plus barbares.


Ce 14. — J’ai toujours d’assez bonnes nouvelles à te donner de ton mari, ma chère femme ; mais elles seraient encore meilleures si le sommeil ne lui était pas absolument refusé et c’est une terrible privation au physique et au moral. Car comment vivre sans repos au milieu des fatigues et sans répit au milieu des ennuis ? Nous verrons s’il y a quelque moyen de le supporter ou d’y remédier. Mes plus fâcheux ennemis sont les maringoins, qui s’attroupent autour de moi comme autour d’une lumière et ils forment au-dessus de mon lit et de ma table des nuages à couper au couteau. Ils me couvrent le corps d’ampoules et s’attachent particulièrement à mes sourcils et à mes paupières. En sorte que ce matin, sans avoir pu fermer les yeux de toute la nuit, j’avais peine à les ouvrir. Je suis de ce côté-là le plus malheureux de la colonie, parce que ma triste demeure est entourée d’arbres et de plantes, entre autres de bananiers, qui à la vérité ne donnent pas de fruits et bornent toute leur utilité à servir de retraite à mes ennemis. Je ne puis rien fermer chez moi, ni jour ni nuit, parce que j’étoufferais, je puis encore moins, par la même raison, me servir de moustiquaire ; en sorte que je suis sans rempart et sans armes contre ces vilains animaux-là, qui finiront par te manger tout ton mari. Je compte ce soir ou demain faire tendre ma tente au haut de la montagne dans un lieu bien aride et j’espère par là leur donner le change, à moins que l’escadron qui voltige autour de ma plume ne lise ce que je t’écris et n’aille m’attendre là-haut. Ils sont bien assez malins pour cela, car je suis tenté de croire que moins on a de corps plus on a d’esprit, parce qu’il rencontre moins d’obstacle, comme chez toi. Adieu, je te baise comme je suis baisé par les cousins.


Ce 15. — Ma pauvre enfant, on a fait hier une opération terrible à un pauvre homme, qui se mourait d’une obstruction au foie. On a supposé un abcès et l’on y a porté le fer ; l’abcès a été effectivement trouvé et l’on en a tiré une quantité effroyable de pus ; mais on craint de s’y être pris trop tard et que le malade ne fût trop affaibli pour supporter le remède. Tu n’imagines que trop toutes les idées qui sont venues dans mon esprit ; mais tout ce que j’ai vu m’a rassuré au lieu de m’alarmer. Les signes de ces maux-là sont si évidents et si différents de tout ce dont tu te plains, qu’il est impossible qu’il y ait aucun rapport. Je n’en suivrai pas moins de point en point le traitement de ce malheureux, d’abord par charité et puis par cet intérêt caché que tu m’inspires pour tout ce qui souffre. Adieu, ma femme ; je n’ai point encore dormi et je me sens un peu malade ; mais ne t’inquiète pas : selon toute apparence le bulletin de demain sera meilleur.


Ce 16. — Il est mort, ce pauvre malheureux, après avoir souffert des supplices inouïs. C’est une triste condition que celle des hommes en général ; mais c’est un horrible mystère que la condition de quelques hommes en particulier. Qu’ont-ils fait au ciel et à la terre pour être condamnés à toujours souffrir ? Le monde est-il, comme quelques-uns l’ont prétendu, un lieu de punition, un vestibule expiatoire, ou n’y a-t-il rien du tout hors de ce lieu et de cette vie, comme tant de bons esprits l’ont pensé ? Cependant d’où seraient descendues ces hautes idées de justice et de perfection, si étrangères à la faiblesse humaine ? Comment l’homme a-t-il soupçonné qu’il avait une âme ? Ce soupçon-là n’est point sans quelque fondement et ce sentiment, qui survit aux choses ou qui les précède, n’appartient point à une masse organisée, qui n’est disposée que pour les sensations du moment. Les organes même, d’après leur nature et le sens littéral du mot, ne sont que des instruments et supposent autre chose qui s’en sert. Il y a bien des points qui mériteraient d’être éclaircis, si la vie humaine était plus longue et si la vue humaine était moins courte. Mais je serais en cela aussi fou que si je voulais lever pendant la nuit la carte de tout le continent d’Afrique avec une petite chandelle à la main. La nuit, c’est la vie : le continent ignoré, c’est la métaphysique, et la petite chandelle, c’est la raison. Mais, mon enfant, si cette petite chandelle qui me sert si peu se réunit jamais à cette douce et brillante lumière que j’aime tant à voir en toi, nous verrons plus clair à tout, et, quand cela ne serait pas, au moins nous n’aurons besoin de rien puisque nous serons auprès de ce que nous aimerons.


Ce 17. — Je t’ai mandé hier la mort de ce pauvre homme que je venais de voir, de consoler, de rassurer dans ses dernières angoisses. N’est-il pas venu ce matin chez moi un autre pauvre diable, que j’aime beaucoup, parce que c’est le meilleur matelot et le meilleur sujet de notre petite marine, qui m’a demandé de se faire opérer pour le même mal au foie. Mes idées noires sont revenues sur-le-champ à mon esprit et je me suis encore mis à déplorer le sort de l’humanité. L’opération est jugée nécessaire ; elle est effrayante et peu sûre par elle-même et les chaleurs dont tu te fais et dont tu ne te fais pas l’idée ajoutent encore au danger. Que faire ? Si l’homme garde son mal, il meurt et dans un terme bien court ; s’il l’extirpe, il doit mourir aussi, selon toutes les apparences et dans d’horribles supplices. Un peu d’espérance de vivre, ou, pour mieux dire, un peu de doute de mourir doit-il être payé aussi cher ? Voilà ce que je dis intérieurement et ce qui peut s’appliquer à presque toutes les délibérations des hommes. Tout cela est bien triste, mais le temps qui l’a apporté l’éloignera ; il m’a éloigné de toi ; il m’en rapprochera. Alors nous commencerons par jouir du présent et nous tâcherons après d’arranger l’avenir.


Ce 18. — Le pauvre petit officier que j’avais conduit à Serre-Lionne y est mort et me voilà obligé de reprendre une première résolution que je n’ai pas pu suivre d’abord : c’est de retirer le poste qui est absolument inutile. Mais comme il était endetté vis-à-vis des gens du pays, qui l’avaient soutenu pendant que M. de Repentigny l’abandonnait, et que je ne me suis pas trouvé à mon passage pourvu des marchandises nécessaires pour acquitter nos dettes, je n’ai fait semblant de rien ; j’ai dit que je n’étais venu que pour prendre connaissance des choses et j’ai pour ainsi dire laissé mon monde en otage. Je vais dans un mois, quand la mauvaise saison de cette partie-là sera finie, envoyer Ma Cousine pour retirer tout mon monde et faire au roi une économie d’environ cinq ou six mille francs, sans la perte d’un denier pour le commerce. Mais, à propos, je ne pense point que ce papier-ci n’est point ce qu’on appelle du papier de ministre. N’importe, tu es faite pour savoir tout ce qui m’occupe ; je suis un gros morceau de toi, je suis ton arbre et tu es ma fleur ; tout est commun entre nous. C’est seulement dommage que tu sois d’une contexture si délicate et que moi j’aie l’écorce si rude, mais si peu que tu presses cette écorce-là, tu sentiras palpiter un cœur.


Ce 19. — Je commence mes grands préparatifs pour donner une indigestion générale à toute ma colonie le jour de la Saint-Louis. La mer est couverte de pirogues qui vont chercher de la volaille ; tous les ateliers retentissent de coups de marteau, de rabots, et de haches pour les toits et les planchers, qui doivent servir à mon festin. Tous les fours sont en feu pour me cuire des daubes et des pâtés ; enfin, je compte que cette journée sera au moins aussi fameuse que celle où, sur le mont Sina..... Que n’es-tu là pour m’aider dans mes nobles travaux, charmante enfant ! Je parie que tu serais heureuse et que tu prendrais autant de soin pour arranger une fête africaine, que pour celles de Spa et de Chaufontaine.

Adieu, ma bonne femme ; je n’ose point encore compter les jours qui me restent à passer loin de toi, mais je commencerai le mois prochain et c’est déjà quelque chose que de penser qu’ils ne sont plus innombrables.


Ce 20. — Nous avons de gros orages, des coups de tonnerre affreux et des pluies comme on n’en connaît point à Paris ; mais les malades n’augmentent point. Il n’y a que quatre malades sur cent soldats et l’hôpital n’est plein que de matelots de la marine royale et marchande, qui ont été gagner le scorbut, pendant que leurs armateurs allaient gagner de l’argent. Mais il ne meurt presque personne et c’est toujours d’accidents récents ou de maux invétérés ou enfin de causes parfaitement étrangères au climat. Ainsi, ma femme, ne sois pas inquiète pour le chétif dépôt que tu m’as confié ; je te promets de te le rendre dans son entier pour peu que cela te fasse plaisir.


Ce 21. — Je vais, je viens, je m’agite, je travaille, je fais travailler mon monde, je donne de l’argent aux uns, des coups de bâton aux autres, et nous passons ainsi notre vie tous tant que nous sommes du mieux que nous pouvons. Mais les femmes nous manquent, et à moi surtout, car la mienne vaut un peu mieux que toutes les autres, et faute de femmes, on mange, on boit, on joue, on se bat, on se déchire. C’est là ce qui arrive ici et c’est au célibat que je m’en prends, car on ne peut pas compter pour des femmes ces figures noires, auxquelles on porte ici ce qui ne serait dû qu’aux blanches. Nous n’en sommes pas moins livrés à nous-mêmes, comme un infâme couvent de moines, et tu imagines bien la besogne que cela donne au malheureux supérieur de cette triste Chartreuse : il faut toujours gronder, toujours punir et c’est être soi-même puni de toutes les sottises des autres. Il viendra le temps où je serai occupé de plus riantes idées et d’affaires plus intéressantes ; il viendra ce temps-là, mais quand ?


Ce 23. — Je compte faire bientôt partir un bâtiment du roi et t’envoyer le tribut d’oiseaux, que l’Afrique te doit comme à la souveraine de son souverain. Mais quand je pense que sur vingt petites créatures innocentes qui entreprennent le voyage de France, à peine il en arrive une seule en vie, je suis tenté de retirer mon offrande ; mais je me dis que si je devais courir les mêmes risques pour voler à toi, je partirais toujours et je finis par faire pour autrui ce que je ferais pour moi-même.


Ce 24. — C’est aujourd’hui la Saint-Barthélemy et je la célébrerai ce soir par le massacre de deux bœufs, cinq gros cochons, douze petits, trois biches, sept ou huit chevreaux, cent poules, quarante canards. Cela vaut mieux que d’égorger des protestants, mais en vérité cela n’en est pas assez loin : les catholiques tuaient les protestants parce qu’ils ne pensaient pas comme eux et nous tuons les bêtes parce qu’elles ne parlent pas comme nous. Enfin, elles vivent, elles respirent, elles sentent, elles souffrent, elles craignent, voilà bien des choses communes qui ne nous touchent point et ce mépris-là est un grand pas vers l’homicide. Mais c’est bien à moi à faire le pythagoricien, à moi qui suis habillé en tueur d’hommes et qui fais profession ou du moins vœu d’immoler au premier ordre tout ce qui sera moins fort que moi. Voilà bien qui prouve que les hommes, à commencer ou à finir par ton mari, sont de vilaines bêtes et qu’il n’y a d’aimable dans le monde que les femmes ; leurs vertus, leurs manières, leurs paroles et jusqu’à leurs haines sont douces, elles sont bien véritablement les roses et nous sommes les épines. Ce que je dis là de toutes ne s’adresse qu’à toi, car je ne reconnais plus depuis longtemps d’autre représentant de ton joli petit sexe. Adieu, tu me ferais dire des folies.


Ce 25. — Je me dérobe à mes cent quatre-vingts convives pour t’embrasser un instant malgré mon extrême fatigue, car jamais la chaleur n’a été aussi forte et tu imagines bien que la foule ne la diminue point. Adieu, je t’aime encore plus chaudement que nous ne sommes ici et je retourne à ma suante assemblée.


Ce 26. — Je suis moins écrasé que je ne m’y serais attendu après un jour passé à table et une nuit au bal. Les plaisirs ont été très vifs, à ce qu’il m’a paru, mais sans beaucoup de licence et les prisons, que j’avais fait achever à quelque prix que ce fût pour être en état de servir le soir de la fête, ont été inutiles. L’hôpital a plus servi et l’on y a porté deux ou trois soldats malades d’indigestion, mais si au lieu de les traiter moi-même hier, je leur avais laissé prendre ce soin-là, il y aurait eu le double de malades. Ce qu’il y a de pis, c’est que je n’en suis point quitte et qu’il me reste encore la moitié de la colonie à prier dans huit jours. N’importe, tout ira bien et je te reverrai, car M. Detella est homme de parole et c’est de tout ce qu’il m’a promis le seul article dont je ne le quitte point.


Ce 27. — On m’envoie un courrier du Sénégal, qui m’apporte quelques lettres arrivées par un bâtiment de Bordeaux et il n’y en a point de toi. Mme d’Andlau me parle de ton gendre, M. de Rieux m’annonce le mariage de ta fille à Anizy pour le 15 juillet, tout m’assure que tu es à Paris et que tu n’es point malade et que tu sais qu’il part un bâtiment et je n’ai pas un mot de toi. Je te cherche des excuses, mais où en trouver ? Cependant il est bien difficile que tu ne m’aimes plus, ou pour mieux dire cela est impossible. Ainsi faut-il que je t’aime toujours et que j’attende avec confiance ce que j’aurais reçu avec tant de joie.


Ce 28. — Il me reste une espérance : c’est que tes lettres soient dans des paquets que le Gustave-Adolphe (c’est le nom du navire) doit m’apporter ; je l’attends à toute heure, car il a dû partir en même temps que le courrier de terre et il aurait pu et même dû le devancer. Mais jamais un bâtiment ne part à l’époque fixe et l’usage de la mer est une école perpétuelle de patience et de modération. La mer est comme les femmes : elle a l’air d’obéir, mais en effet elle commande et bien impérieusement. Elle est comme les dames, perfide dans sa douceur et terrible dans sa furie ; mais je me réconcilierai avec elle, si elle m’apporte de tes nouvelles et surtout si elle me rapporte bientôt vers toi. Adieu.


Ce 29. — Il n’arrive point, le Gustave si désiré ; il n’est cependant pas retenu par les glaces, comme son patron l’a été quelquefois dans la mer Baltique. Mais il y a longtemps que je sais et que je dis que la vie est une horloge dont toutes les heures retardent, excepté la dernière. Nous n’y changerons rien, mais nous adoucirons tout par la patience. C’est aussi ce que dit ton ami Horace, que je me réjouis de relire avec toi, ainsi que Virgile, ainsi qu’Ovide, ainsi que tous ces anciens amis avec lesquels nous avons passé de si bons moments. Nous profitions de leur conversation, mais aussi ils nous permettaient quelques distractions et ne se formalisaient point d’être de temps en temps mis à l’écart pour traiter de petites affaires secrètes, dont ils ont été plus d’une fois témoins et dont ils n’ont jamais parlé à personne.


Ce 30. — Point de Gustave-Adolphe ; cependant il porte une dame et une demoiselle, que je suppose bien empressées de me voir, car elles n’ont point descendu au Sénégal et elles sont restées au mouillage en dehors de la barre, battues de tous les vents et de tous les flots. Il n’en faut pas moins pour faire désirer de relâcher ici, mais au moins elles y trouveront de la terre, des maisons, des hommes, tout cela a son prix quand on en est privé depuis longtemps. Au bout d’un mois de navigation, toute terre est une patrie, toute maison un palais, tout homme un ami, car on est ennuyé de ceux du vaisseau comme de livres mille fois relus, qui n’ont plus à vous dire que ce que vous savez déjà depuis longtemps. Voilà ce qui n’arrivera pas si nous nous embarquons ensemble, parce que je sentirai toujours quelque chose de nouveau pour toi et que tu m’as toujours paru et que tu me paraîtras toujours nouvelle. Mais je me trouve bien galant ; à quoi cela tient-il ? Est-ce à des causes morales ou à des causes physiques ? Je laisse cela à la décision de ma jolie femme.


Ce 31. — Je commence à désespérer de ce maudit Gustave : il a fait des temps affreux dont il peut avoir été tourmenté en mer et rejeté bien loin de mon imperceptible colonie. Il faut cependant toujours espérer, c’est le délice de l’incertitude et la consolation de la vie ; ceux qui s’attendent à tout le mal possible, comme ce sot sage de la Grèce, ont tout le mal possible en attendant un peu de bien, et dans la disposition contraire on aurait tout le bien possible en attendant un peu de mal, car il n’en arrive jamais autant qu’on en peut craindre. Laissons cela et occupons-nous de mes préparatifs pour mon grand festin d’après-demain. Je ne sais pas comment je me tirerai d’ici quand il faudra payer ; par bonheur que c’est moi qui suis à la tête des recors et qu’ils ne marchent ici que par mon ordre. J’en serai quitte pour me mettre en pension chez toi à Paris et te laisser ma personne en paiement. C’est une pauvre monnaie, mais je parie encore que tu seras assez bonne pour t’en contenter.


Ce 1er septembre. — J’ai des embarras par-dessus les yeux : mes gens sont malades et je me vois forcé à les contenir au lieu de les presser. Par bonheur que tout le monde vient à mon aide avec une amitié charmante ; en sorte que j’espère que ma fête de demain ira aussi bien que celle d’il y a huit jours. Que n’es-tu ici ? que ne suis-je où tu es ? pourquoi avons-nous un ennui, une peine, un plaisir, une idée, un lit qui ne soit pas en commun ?


Ce 2. — Le Gustave est arrivé sans lettres de toi. En vérité, mon enfant, je ne vois pas ce qui a pu t’empêcher de m’écrire. Je conçois les embarras que ta noce a pu te donner, mais je sais que ton esprit fournit à tout et que ton amour tant qu’il a duré n’a jamais rien trouvé d’impossible. Je ne peux point me persuader que tout soit fini, nous nous aimions trop pour cela et depuis trop longtemps ; est-ce un caprice, est-ce une humeur conçue à mille lieues ? Tu es assez folle pour cela, mais j’en chercherais le prétexte pendant mille ans sans rien trouver. Pense au moins, mon enfant, que voilà un tort comme jamais tu n’as pu en reprocher à ma légèreté et repens-toi en pensant qu’en voilà peut-être pour trois ou quatre mois de plus sans que j’aie de tes nouvelles. Adieu, je t’embrasse, mais sans te pardonner. Je vais expédier un vaisseau pour la France, il te portera mes lettres jusqu’à ce moment-ci ; je suis indécis si j’en écrirai davantage, mais, que j’écrive ou non, le reste ne partira qu’après que j’aurai reçu de tes nouvelles. Adieu.


Ce 3. — Je repousse loin de moi un vilain démon, qui me répète toujours que sûrement tu ne m’aimes plus, que tu savais mieux que personne les occasions qui se présentaient pour l’Afrique et que c’est volontairement que tu n’en as point profité. Mais ce démon qui me dit des choses si probables est peut-être le même qui t’en dit de si fausses et quoiqu’il me donne le conseil de ne plus t’écrire, au moins jusqu’à ce que j’aie de tes nouvelles, je ne l’écouterai point et je ferai toujours comme si tu m’aimais, à l’exemple du roi d’Espagne, qui ne veut point nommer au régiment des gardes Wallonnes, parce qu’il ne peut pas se persuader que l’ancien colonel ait donné sa démission. Tu vois que je te regarde toujours comme au service de ton très humble et très obéissant serviteur.


Ce 4. — J’ai ici une belle dame et une jolie demoiselle, Mme la baronne et Mlle d’Evieux. Il est un peu piquant que la première femme qui aborde ici ne soit pas la mienne. Hélas, les pauvres dupes vont à Cayenne chercher une fortune, que personne encore n’y a trouvée ; ils ont relâché ici pour y acheter quelques nègres, dont leur future demeure est absolument dépourvue et pour laisser à leur conducteur le temps de nous vendre bien cher de mauvaises denrées dont nous manquons. Si tu voyais dans quelle chaumière est logée cette pauvre caravane, tu ne serais pas tentée de venir ; il est vrai que tu as un autre logement qui n’est guère plus commode en ce moment-ci, mais qui le deviendra l’année prochaine. J’ai même envie à ce sujet-là de t’envoyer mes plans, afin que tu te décides entre M. Chapetel et moi. En attendant ton arrivée, je commence à préparer mon départ et je viens de donner l’ordre d’emballer mes effets dans du coton au lieu de bourre et de foin. Le premier mot que j’en ai dit m’a fait un certain effet que je ne saurais te rendre ; j’ai dans ce moment-là regardé ta dévote image et lui ai trouvé l’air d’être exaucée. Mais, à propos, peut-être que tu ne m’aimes plus ?… Tiens, je n’en crois rien.


Ce 5. — On dirait que je suis gouverneur de Saint-Domingue au lieu de l’être de Gorée. J’ai tous les jours trente couverts sans qu’on sache jamais la veille de quoi l’on vivra le lendemain. Mais j’ai pour maître d’hôtel la Providence, qui ne laissa jamais ses enfants au besoin ; il arrive tantôt des biches, tantôt des sangliers, tantôt des tortues et toutes nos inquiétudes sur la famine se terminent par des indigestions. Mes hôtes et mes hôtesses paraissent très contents de moi et je le suis infiniment d’eux tous ; je crois qu’ils reprendront bientôt leur route et j’espère qu’au milieu de leurs complaintes sur les misères de ces pays-ci, ils manderont quelque bien de celui qui aide à les supporter. Adieu, ma chère enfant ; si tu m’aimes encore, aime-moi toujours ; si tu as fini, recommence.


Ce 6. — Nous nous sommes encore promenés aujourd’hui à cheval dans les États futurs que je compte acquérir et à mesure que je suis près d’en prendre possession, je sens naître en moi un certain esprit de propriété qui me fait trouver tout charmant. J’espère dans peu être à peu près souverain d’environ dix lieues de pays et mon projet est de confier au petit Villeneuve l’exécution de mes différents plans économiques et de lui donner le cinquième du produit net, à condition que ce cinquième-là ne sera point excédé par les dépenses de culture et de gestion. Personne n’est plus en état de remplir cette charge-là selon mon esprit et selon mon cœur, et, pendant que nous nous occuperons toi et moi à faire venir des fleurs et des choux autour de notre cabane, nous apprendrons de temps en temps l’arrivée de mille ballots de coton et de cinq cents quintaux d’indigo ; ton vieux mari partagera ses richesses africaines avec sa bonne femme, et sans sortir de notre médiocrité apparente, nous serons comme ces enchanteurs des Mille et une nuits qui le disputent dans l’occasion à la magnificence des kalifes et des soudans. Mais pour cela il faut que tu m’aimes, sans quoi rien n’aura de prix.


Ce 7. — Je viens de perdre un pauvre laquais, qui m’avait suivi dans ce pays-ci sans autre objet que celui de vivre et le voilà mort. Il était d’une force extraordinaire ; il avait vingt-deux ans. Sa maladie a duré à peine quinze jours, encore dans les dix premiers n’était-ce qu’une légère indisposition. Mais je n’ai pas pu me refuser au préjugé commun, à la prière de mes gens, aux représentations de mes amis et pour ainsi dire à mon devoir de le mettre entre les mains de la Faculté, et à force de saignées, de petites médecines et de vomitifs, ce pauvre malheureux s’est éteint comme une lampe, dont l’huile aurait coulé par les trous qu’on y aurait fait. Au milieu de mes inquiétudes pour toi, je suis toujours rassuré par ta haine pour les médecins et la médecine, mais je crains tes prétendues connaissances, fondées sur un prétendu instinct que le ciel ne t’a jamais donné. Si tu me parlais d’inspiration, j’y croirais plutôt, parce que j’en ai des preuves. Adieu, femme bien aimée.


Ce 8. — Voilà un pauvre malheureux que j’ai amené avec moi, à la demande de Mme la comtesse d’Artois, de Mme Victoire et surtout de sa femme, qui revient comme mourant d’une partie de pêche qu’il a été faire à une île déserte avec quelques-uns des passagers de Cayenne qui sont ici ; ils ont eu un très gros temps, ils ont été fort mouillés, ils ont beaucoup mangé et beaucoup bu, ils sont revenus par une chaleur affreuse après une navigation de 8 heures dans de petits batelets sans abri, et j’ai bien peur que ce pauvre diable, pour avoir voulu s’amuser un moment, ne périsse. J’ai goûté un peu de miel, dit Salomon, et voilà que je meurs. C’est un très bon garçon, je lui ai donné une petite place, et il m’est très utile par son talent pour le cheval ; mais tout cela est fini ou je me trompe fort. Adieu, ma fille ; je suis trop triste pour ne pas craindre de t’attrister. Adieu.


Ce 9. — Ce pauvre malheureux, dont je te parlai hier, est sans connaissance et sans espérance ; il paraît qu’il souffre horriblement, mais peut-être n’en sent-il rien, car son âme n’est sûrement point à la position où elle doit être pour recevoir les plaintes des différents organes attaqués. Les esprits animaux vont et viennent, et rapportent au siège de la sensibilité les différents désordres qui surviennent dans chaque partie, et c’est la connaissance, ou, si l’on l’aime mieux, la perception de ces troubles intérieurs qui fait la douleur. L’âme sensitive ainsi affectée en fait part à l’intellectuelle et celle-là pourvoit de son mieux à tout. Voilà, je crois, la marche des choses ; il est triste de l’étudier sur un pauvre mourant, à qui toutes ces notions-là ne serviront plus de rien. Il est à présent constant que ce pauvre diable meurt d’un coup de soleil. Je l’ai pensé dès le premier moment, je voulais même en conséquence lui faire envelopper la tête avec des serviettes mouillées d’eau froide qu’on aurait continuellement arrosées, pendant qu’il aurait eu les jambes dans l’eau tiède qu’on aurait échauffé par degré. Au lieu de cela la médecine a voulu saigner, purger, clystériser, attendre, émétiser, mettre les vésicatoires, etc. Et tout a toujours été de mal en pis. Oh ! ma femme, ne tombons jamais dans les mains de ces gens-là, et restons toujours dans les bras l’un de l’autre.


Ce 10. — Enfin il est mort, mon pauvre camarade de voyage, de fatigue et d’exil et la Faculté peut bien compter une victime de plus. Comme jamais il n’y a eu d’espoir et que dans sa dernière convulsion il avait l’air d’un supplicié à qui M. Pasquier aurait mis un bâillon, j’éprouve une sorte de soulagement en pensant que voilà qu’il dort du sommeil le plus imperturbable. Ce qui me reste à faire n’est pas le plus aisé : c’est de remettre les têtes que beaucoup de morts consécutives ont affectées bien sensiblement. Indépendamment des regrets de beaucoup de gens qui ont perdu des amis, je lis sur tous les visages un abattement que chacun voit avec effroi dans les autres et leur montre à son tour ; aussi ai-je voulu qu’après les derniers devoirs rendus à ce pauvre homme, on bût, on se divertît, on jouât comme à l’ordinaire. J’ai même donné ce soir la lanterne magique chez moi, afin de distraire des tristes tableaux du jour. Je défends ici les regrets, autant qu’on peut commander dans l’intérieur, et je demande qu’on en donne l’équivalent payé d’avance en redoublement de soins pour les malades. J’en donne l’exemple de mon mieux, car je les vois tous les jours sans compter deux ou trois visites d’hôpital, et mes pauvres provisions de vin, de sucre, de confitures, de drogues, sont au service de tous. Je doute qu’on m’en aime et qu’on m’en estime davantage, car ceux que mon exemple gêne, soit qu’ils le suivent ou qu’ils ne le suivent pas, me regardent d’assez mauvais œil. Les autres n’y pensent point, mais moi je m’en aime mieux et je sens que tu en fais autant. Je pense d’ailleurs que ce moment-ci est une bataille, où il faut que je sois dans tous les rangs, pourvu que tu ne m’y suives pas. Adieu, ma chère et très chère enfant ; je t’embrasse comme si je te voyais.


Ce 11. — Mes hôtes de Cayenne sont toujours ici et paraissent devoir y rester encore longtemps. Je suis très content d’eux et c’est une espèce de consolation pour moi de me trouver avec des compatriotes, qui, habitant depuis longtemps une terre près de Commercy, me parlent sans cesse des ouvrages, des monuments et des actions de mon premier maître. Mme la baronne d’Evieux est très douce et très honnête ; elle a suivi librement son mari et, de trois enfants qu’ils ont, elle a pris avec elle sa fille aînée, arrivée, dit-on, un peu avant la noce, pour montrer sans doute à son mari qu’elle marche plutôt en qualité de sa maîtresse que de sa femme. Que cela est loin des femmes qui n’écrivent même point à leur mari expatrié ! Au reste, mon pauvre petit train de maison se soutient toujours avec la même magnificence, quoique ce moment-ci soit le moins favorable de tous, parce que la grande terre est à présent mortelle pour les blancs et que les noirs occupés de leurs cultures ne sont point dans les villages et ne viennent point apporter de denrées. Les chasseurs ne chassent point, il ne vient point de poules au marché, je suis obligé d’envoyer de tous côtés des pirogues pour avoir de quoi donner à dîner. Mais enfin tout cela va tant bien que mal et j’espère au moins, après un court séjour dans ce pays-ci, y laisser une longue mémoire. Eh ! qu’importe ? diras-tu. Je ne saurai que te répondre, sinon que l’homme est ainsi fait et s’il vivait avec des loups, il voudrait encore que ces messieurs hurlassent de lui en bien. Adieu, jolie femme ; quand verrai-je une ligne de ton écriture ? Je suis comme le pauvre damné, qui sans doute par discrétion ne demande qu’une goutte d’eau, mais il aurait avalé des fleuves et moi je dévorerais des volumes.


Ce 12. — La mort se promène toujours autour de moi. Voilà deux pauvres capitaines marchands, les seuls honnêtes gens qui eussent jamais paru dans ce pays-ci, qui ont disparu. Un chirurgien major d’un bâtiment du roi en a fait autant. Tous ces messieurs descendent aux royaumes sombres accompagnés d’une petite escorte, car tu penses bien que c’est ici comme à la guerre, où chaque officier tué mène avec lui huit ou dix soldats dans l’autre monde. Malgré tant de désastres, je vois avec plaisir que ma pauvre petite troupe est pour ainsi dire respectée ; ils sont bien logés, bien nourris, bien habillés, bien couchés, bien ménagés, bien punis, tout cela contribue beaucoup à la santé. Ce qui va le plus à l’hôpital ce sont les ouvriers et cela tient à leur ivrognerie et à leur manie de travailler toujours au grand soleil la tête nue. Si par hasard quelque sorcière de tes amies te montre jamais ton mari dans du marc de café, tu le verras toujours sous un grand chapeau rond couvert de papier blanc et grondant (même ceux qu’il gronde) d’être devant lui tête découverte. Dernièrement encore j’avais affaire à un petit officier qui venait de faire une sottise et je lui dis : « Monsieur, quoique j’aie à vous laver la tête, je vous prie de mettre votre chapeau. » Adieu, toi dont je suis encore plus coiffé que de mon chapeau blanc ; il ne me défend que des dangers du soleil et tu me défendras de tous les ennuis de la vie.


Ce 13. — Nous avons de temps en temps des averses dont rien ne peut donner l’idée en France. Imagine qu’il tombe presque autant de pieds d’eau en Afrique que de pouces à Paris et cependant il ne pleut ici que pendant trois mois et dans ces trois mois-là à peine quatre ou cinq jours par semaine. Mais chez toi ce sont des gouttes et chez nous ce sont des cruches. Si les ouvriers et les matériaux ne m’avaient pas manqué, j’aurais fait ici de grandes citernes, car nous y avons de la pozzolane que M. Marchand, grand naturaliste, dit impossible de distinguer de celle du Vésuve. Je doute que nous ayons trouvé le vrai mélange et je crois même à ce sujet-là t’avoir écrit il y a bien longtemps, bien longtemps, d’en parler à mon rival adroit, M. de Faujas ; mais tu ne lis pas mes lettres et je ne suis pas à m’en apercevoir. N’importe, je t’écris toujours pour faire comme si tu m’aimais, parce que c’est un moyen de plus de me le persuader.


Ce 14. — Tout va toujours assez bien, excepté que tout va toujours doucement. Mes ouvriers sont morts, malades ou convalescents ; le peu qui en reste est excédé de chaleur et de fatigue. Cependant les travaux ne sont point interrompus et tu le verras par un corps de garde que je viens de bâtir par nécessité et dont je t’envoie l’élévation en perspective. Je t’enverrai aussi un de ces jours le plan de mon gouvernement futur, où j’espère bien qu’un autre habitera, et celui de mon église, où je ne compte pas faire bien souvent mes pâques. On travaille pour autrui, disait Virgile à Auguste dans des vers que tu connais sûrement et où Sic vos non vobis est si souvent répété. Mais on a raison de travailler pour les autres, puisqu’il est clair que les autres ont travaillé pour nous. Si l’on ne pensait jamais qu’à soi on ne serait bon à rien même pour soi ; c’est ce qui fait que je pense toujours à ma jolie femme.


Ce 15. — Je deviens bête dans ce pays-ci, ma chère femme, d’abord parce que je suis loin de toi qui es mon esprit, et puis parce qu’on ne peut ni lire ni écrire ni causer de choses intéressantes et que mille petits soins plus petits encore et moins doux que des soins de ménage absorbent tout mon temps. Mon esprit est circonscrit comme mon corps, l’un ne sort point de l’enceinte de l’île et l’autre reste dans l’enceinte des affaires de l’île. Mais il viendra un jour où l’un et l’autre franchiront les mers et reviendront trouver auprès de toi tout ce qui leur manque.


Ce 16. — Je suis bien occupé d’expédier la gabare la Boulonnaise, mais comme je ne me fie point à ce bâtiment-là, que je crois infecté de très mauvais air et dont tout l’équipage est malade, je réserverai une partie des lettres que je t’ai écrites pour te les envoyer par la Duchesse de Lauzun, que je ferai partir à la fin du mois. Adieu.


Ce 17. — C’est ce soir qu’elle part, cette Boulonnaise, mais sous de tristes auspices : elle laisse des mourants, elle embarque des malades et j’ai bien peur que tout ne soit dans l’autre monde avant d’être en France. Cependant je m’embarquerais dessus pour aller t’embrasser.


Ce 18. — Comme le bâtiment n’est point encore parti, je profite du petit moment qu’il me laisse pour te dire encore une fois que je t’aime comme un fou et que je me porte comme un Turc et que la saison est superbe et que je viens de monter à cheval à la grande terre, ce qui prouve que tout ce qu’on dit des maladies et des ouragans perpétuels des automnes de ce pays-ci est un tas d’exagérations, que les marchands inventent pour effrayer ceux qui voudraient venir et que les officiers répètent pour avoir des gratifications et des congés.

Ainsi prends confiance, ma bonne femme, s’il est vrai que tu la sois encore, et ne crains pas en m’aimant que je ne puisse point te le rendre. Adieu.

Que le temps est long, ma femme, surtout quand la chose qu’on attend n’a point d’époque fixe et qu’on n’est pas même sûr du moment, à trois mois près. Je viens de voir partir ce pitoyable navire, qui te porte de mes nouvelles et je pense que d’ici à deux mois ces gens-là seront morts ou qu’ils verront ce qu’ils aiment. Moi d’ici à deux mois ni je ne serai mort ni je ne te verrai ; je suis donc plus à plaindre qu’eux, car la mort n’est rien, comme le dit Sénèque et comme je le vois tous les jours. La mort n’est rien et l’amour est tout. Adieu, tu ne mérites point un mari comme celui que tu oublies.


Ce 19. — Je viens de voir un bien triste spectacle : c’est une tempête affreuse, qui a fait briser les câbles d’un vaisseau marchand mouillé dans la rade et qui le pousse vers la côte du continent. Le vaisseau est chargé de marchandises et n’a pas la moitié de ses matelots. La mer est encore trop forte pour envoyer d’autres bâtiments à son secours, d’autant plus qu’ils échoueraient avec lui, à cause de la direction du vent et des courants et du gisement des côtes. Le pauvre capitaine marchand est à terre et n’entend ni ne voit plus rien, tant il est accablé de son malheur ; si le vaisseau touche la côte, non seulement il est perdu, mais il sera pillé et l’équipage fait captif. Cependant comme ce serait à la vue de mon pavillon, je tâcherai de l’empêcher. Adieu, je te rendrai compte de la suite de tout ceci.


Ce 20. — Le vaisseau, après avoir lutté tant bien que mal contre sa destinée, est enfin échoué à la côte dans une petite anse de sable, entre des roches affreuses. J’avais déjà envoyé hier un caporal et quatre hommes avec huit ou dix matelots pour donner au dedans tous les secours et y mettre tout le bon ordre qui serait possible, mais les nègres descendent par milliers du haut des coteaux et il paraît que le pauvre navire sera pillé. Cependant je vais encore envoyer d’autre monde avec des munitions de guerre et faire mouiller à portée de là un ou deux bâtiments avec du canon pour contenir la multitude, pendant qu’on fera le déchargement du navire par le bord opposé au moyen de huit ou dix pirogues que j’y fais passer et qui ont déjà rapporté ici plus de vingt milliers pesant de marchandises. C’en est assez pour aujourd’hui, ma bonne femme, le reste au prochain ordinaire.


Ce 21. — Villeneuve, qui commandait mes soldats, et mon officier de port, qui commandait les petits bâtiments, ont si bien fait que les noirs n’ont point osé approcher, quoiqu’ils ne cessassent de réclamer leurs prétendus droits et que le bâtiment, quoique brisé dans ses fonds et engravé de quatre pieds dans le sable, a été réparé pour le moment, relevé, mis à flot et que dans cet instant même il a toutes voiles dehors, escorté de toutes les chaloupes et des autres petites embarcations du port, qui le ramènent en triomphe. J’ai déjà reçu diverses ambassades des noirs, que j’ai traités fort honnêtement en leur disant que s’il leur arrivait jamais quelque malheur je tâcherai de leur rendre les mêmes services, mais qu’ils doivent bien juger, à la conduite qu’ils m’ont toujours vu tenir, que je ne laisserai point prendre et piller mes gens à la portée de ma vue et presque de mes canons, que d’ailleurs je suis le bon ami de leur roi, que je n’ai rien fait de contraire aux conventions particulières passées entre lui et moi et que je me flatte qu’au lieu de m’en vouloir il m’applaudira, que du reste je demande l’amitié des autres pour leur bien, mais que je ne crains la colère de personne. Ces gens-là ne savent point que cet homme si fier devant eux se croit perdu à la moindre altération qu’il aperçoit sur ton joli petit visage. Quand le reverrai-je ce charmant visage, dût-il encore froncer son beau sourcil ? Je suis comme un captif qui demande à sortir de sa prison, dût-il faire mauvais temps dehors. D’ailleurs ces orages-là ne durent point et la sérénité qui leur succède est si belle, si riante, si réjouissante, que je ne crois jamais l’avoir achetée trop cher. Adieu, ma femme, ne te laisse point gâter par tous mes compliments et corrige-toi de ton humeur si tu veux que je t’aime toujours, sinon..... je t’aimerai encore toujours.


Ce 22. — Tout est calme de ce moment-ci, sur terre, sur mer et dans les airs ; aussi le vaisseau n’avance-t-il point ; mais il est en sûreté et le premier souffle le ramènera. Il fait beaucoup d’eau et l’on doute qu’il puisse être conservé ; c’est bien assez que les hommes et les choses soient sauvés et les débris vendus. Ce petit événement-ci a beaucoup relevé nos actions dans ce pays-ci et contribuera un peu à inspirer de la confiance aux négociants français. Je ne suis point fâché non plus que cela se soit passé sous les yeux de nos gens de Cayenne, pour qu’ils en rendent compte chez eux, car ton mari n’a point encore assez épuré ses motifs pour que la vanité ne soit pas de quelque chose dans le peu de bien qu’il peut faire. Nos défauts ne nous quittent point : ils partagent dans toutes nos actions même avec nos vertus ; ils sont comme les oiseaux et les mouches, qui lèvent toujours un droit sur la vendange. Et comment pourrais-je me corriger de la vanité tant que tu m’aimeras ?


Ce 23. — Il paraît que la mauvaise saison nous fait bien sincèrement ses adieux ; l’air s’épure, les vents reprennent leur ancienne direction et je vois que le nombre de nos malades diminue au lieu d’augmenter. Ainsi, ma femme, rassure-toi de moment en moment et prépare-toi à revoir ton gros mari absolument le même au dehors et en dedans. Ce qui me fait le plus souffrir, c’est la suite d’un panaris dont j’ai dû te faire le triste récit dans le temps, et comme la partie d’ongle qui me manquait revient, mais revient mal, elle m’entre dans les chairs et depuis deux ou trois jours m’incommode beaucoup, surtout quand j’écris, car tu verras que c’est précisément dans la partie du doigt du milieu sur laquelle la plume appuie. Ce n’est pas un reproche que je te fais ni un mérite que je cherche auprès de toi, car il serait bien petit, et la privation de t’écrire serait pire que celle de mon doigt. Adieu.


Ce 24. — Je suis toujours tenté de chanter le ranz des vaches comme mes bons amis les Suisses, mais il n’est pas temps encore et je courrais risque de mourir de la maladie du pays avant de le revoir. C’est une singulière chose que ces deux forces, l’une centrifuge et l’autre sottement nommée centripète, qui agissent et qui réagissent perpétuellement sur l’homme. L’une le force à s’élancer hors de lui, de ses goûts, de ses plus chers intérêts, hors de ses foyers, de sa patrie et presque hors du monde par l’appât de je ne sais quelle jouissance et de je ne sais quel mérite aux yeux des autres. L’autre force le ramène bientôt après vers tout ce qu’il a quitté par des peintures plus distinctes et plus vraies du bonheur dont il manque, par mille images séduisantes de sa demeure, de ses premières habitudes, de sa famille, de ses amis, d’une femme qui l’aime, qui l’attend, qui lui tend les bras (quoiqu’elle ne lui écrive point). Explique-moi l’homme et surtout l’homme qui t’aime tant et je tâcherai de t’expliquer la femme, quand nous n’aurons rien de mieux à dire ni à faire.


Ce 25. — En arrivant dans ma petite colonie, je me faisais d’avance une consolation en pensant que je m’occuperais de mon jardin, que je jouirais de tout ce que le climat peut donner et de tout ce qu’il peut recevoir des climats plus tempérés. Rien de tout cela n’a eu lieu : mes fleurs, mes légumes, mes arbres, mes jardiniers sont morts, mon jardin est dans ce moment le plus triste des déserts de l’Afrique, encore voit-on là une nature inculte, mais riche, et pour ainsi dire fière de sa virginité, au lieu qu’ici il y a un reste de culture abandonnée, de mauvaises herbes entremêlées de quelques plantes d’Europe mal venues, une image des efforts impuissants de l’ignorance ou de la faiblesse des ouvriers. Tous mes melons et tous mes autres légumes sont livrés aux vers, aux chenilles et aux araignées, à tout ce que la terre, l’eau et le feu combinés peuvent engendrer de plus immonde. J’ai cependant trouvé un moyen de rendre au moins l’aspect plus riant pour l’avenir en plantant dans toutes mes bordures du coton et de l’indigo, qui réussissent admirablement et qui préparent la prospérité à venir de la colonie, car d’après mes essais il n’y aura plus rien dans ce genre-là qui ne soit démontré et je puis promettre dans la suite à la France des millions de la part de l’Afrique, soit qu’on les lui demande par le commerce ou par la cultivation. Voilà comme il faut se consoler du présent par l’avenir et de sa peine par le bonheur d’autrui. Adieu, ma femme, je sens que je dois bien t’ennuyer, mais si cela me désennuie en seras-tu si fâchée ? D’ailleurs n’as-tu point ta ressource ordinaire de ne pas me lire.


Ce 26. — Mes chers compatriotes vont me quitter et je les regretterai bien sincèrement ; ils se conduisent à merveille, ils ont eu des manières très polies et des procédés encore plus honnêtes et je vois avec peine qu’ils vont augmenter la liste des dupes de Cayenne. Si tu voyais comme M. et Mme d’Esvieux ont l’air content au milieu du manque de tout, dans une masure sans porte, sans fenêtres, sans lit, sans armoires, sans plancher, tu verrais qu’il y a une récompense attachée au dévouement des femmes qui suivent leurs maris. Mais ton principe à toi est que les maris doivent suivre les femmes ; il faudra accorder nos deux avis en ne nous quittant plus.


Ce 27. — J’ai encore peur pour un pauvre garçon menuisier que j’ai amené avec moi, qui est la santé, la force, la gaîté, la bonté même, et le voilà à l’hôpital entre les mains des bourreaux. Il est vrai que, comme il est à moi, je prendrai sur moi de le conduire quelquefois moi-même. Encore Dieu sait si cela se pourra, car, après les droits de la mort, ce sont ceux de la médecine qui souffrent le moins d’atteinte. À propos je ne sais si je t’ai dit que ce pauvre abbé Miolan, devenu M. Prelong, est directeur de mon hôpital et qu’il s’acquitte de son emploi comme la meilleure sœur de charité. Je ne connais en lui rien que de parfaitement bon, mais à force de douceur, de révérences et de compliments, il est parvenu à déplaire à tout le monde. Il y a de ces malheurs-là et même on en court les risques auprès de toi, car tu ne pardonnes pas le ridicule, excepté peut-être à ton bon mari. Adieu.


Ce 28. — Le temps devient plus beau de jour en jour : les nuits sont quelquefois chaudes, mais les matinées sont fraîches et même quelquefois à midi et à deux heures la chaleur n’est point insupportable. J’ai passé ma matinée à l’air à faire travailler de cinq ou six côtés et je n’ai point souffert. Ce que tu as vu en petit se retrouve ici en plus grand et se retrouvera toujours dans quelque position où le hasard me place : j’ai toujours eu cinq ou six barbouillages que je conduisais de front et je crois que la règle de ne s’occuper que d’une chose est la pire de toutes parce qu’elle rétrécit l’esprit et l’ennuie. Il faut ne s’occuper que d’une personne, à la bonne heure, encore faut-il pour cela qu’elle te ressemble, car c’est s’occuper de mille choses à la fois et toutes plus intéressantes les unes que les autres. Adieu.


Ce 29. — Mes étrangers partent définitivement aujourd’hui après dîner. Voilà plus de trois semaines qu’ils sont ici et pendant ce temps-là je n’ai jamais eu moins de trente couverts. Mon état de dépense va être diminué d’un tiers à la grande satisfaction de mes gens, qui se ruinaient le corps en ruinant ma fortune. Je suis cependant fâché d’être privé d’une très bonne société dans un pays où elle est si nécessaire et si rare. Mais j’espère que cela ne durera pas longtemps et qu’après un peu d’ennui, un peu d’impatience, un peu de souffrance, un peu de navigation, je reverrai celle vers qui toutes mes pensées et toutes mes affections s’élancent et en qui tout mon bonheur réside. Adieu.


Ce 30. — Mes Lorrains et Lorraines sont partis et me voilà rendu à mes Africains jusqu’à ce qu’il me vienne un joli petit vaisseau qui sera comme le cheval de François Ier, doux à monter, doux à descendre, puisque j’y monterai pour me rapprocher de toi et j’en descendrai pour te voir. Mon vilain doigt du milieu (de la main) me fait un mal horrible, mais il faut encore qu’il souffre que je t’embrasse.


Ce 1er octobre. — Eh ! bien, ma fille, nous voici à ce mois si désiré, qui doit m’envoyer le vaisseau sur lequel je compte revenir. Si tu m’aimais encore tu ferais agir tous les ressorts de ton charmant esprit pour hâter un envoi d’où mon bonheur dépend. Mais comment croire quelqu’un qui ne dit rien ? J’attends encore un ou deux bâtiments de Bordeaux ; si tu m’aimes, tu sauras le moment de leur départ et tu leur diras quelque chose pour moi ; si tu ne leur dis rien, ce sera marque qu’il n’y a plus rien pour ton mari au fond de ton cœur et je t’abandonnerai à ton indifférence ou à quelque chose de pire. Mais je m’aperçois que je suis aussi déraisonnable que toi et qu’avec le projet de badiner, j’ai presque fini par me fâcher. Non, ma bonne femme, je ne veux ni ne dois te croire coupable. Je ne le crois pas ; je ne suis point assez ennemi de moi-même pour cela ; c’est une ignorance, une méprise, et non point un oubli dont je me plains et cela ne doit pas m’empêcher de t’embrasser comme la plus tendre des femmes.


Ce 2. — Les chaleurs sont plus accablantes qu’elles n’ont jamais été et j’ai eu hier et cette nuit un mal de tête affreux qui sûrement était accompagné de fièvre. Mon remède à cela a été de reprendre ce matin mes occupations ordinaires, de me livrer aux mêmes soins, de faire absolument les mêmes choses, afin de persuader à ma grosse bête de corps qu’il n’était point malade. Il paraît que l’artifice a réussi et je crois me trouver bien. Cependant j’attendrai demain au soir pour t’en dire des nouvelles.


Ce 3. — Tout est rentré dans l’ordre, ma jolie fille, et je n’ai plus d’autre maladie que l’impatience de n’être pas encore au moment de m’embarquer. Je cherche à tromper mon ennui en m’occupant déjà des préparatifs de mon départ et pour les rendre moins embarrassants je ne porterai point de présents, parce que je me souviens encore du retard, du soin et de la dépense auxquels m’ont exposé les drogues que j’ai apportées l’année dernière. Ainsi, ma fille, n’attends ni arc, ni flèche, ni or, ni diamant, ni perruche, ni perroquet, tu n’auras qu’un mari et un mari tout nu. Adieu.


Ce 4. — J’ai encore passé cette nuit au milieu de mes bourreaux les maringoins. Si tu savais, si tu voyais comme ils accommodent ton pauvre mari, tu arroserais toutes ses ampoules et toutes ses plaies des larmes de tes beaux yeux. Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est de les entendre ; leurs menaces sont pires que leurs morsures et leur sifflement est encore plus aigu que leur dard. Ils ne se contentent pas de m’enlever ma peau, ils m’enlèvent le sommeil et cette nuit même j’ai compté toutes les heures, ce qui allonge trop mon exil, car j’aurais eu presque le droit d’attendre que le sommeil abrégerait mes ennuis d’un quart et je ne crois pas que depuis mon retour il ait pris plus d’un dixième de ma vie. Tu verras qu’il reviendra au moment où nous en aurons le moins affaire ; mais tu me le pardonnes d’avance, et quand tu devrais t’en fâcher, je ne voudrais pas moins en être à ce moment-là, avant lequel il y en aura ou après lequel il y en aura de si bons.


Ce 5. — Nous avons depuis quelques jours une nouvelle hôtesse, avec qui je voudrais faire une connaissance intime pour en tirer beaucoup de lumières. C’est une baleine qui vient se promener dans notre rade avec M. son fils et Mlle sa fille. Cela ne donne point du tout l’idée d’Elzéar et Delphine voyageant avec la jolie petite madame leur mère. Mais ce qui m’y attache c’est que les marins disent qu’on en tirerait cent tonneaux d’huile et que je n’en ai pas une goutte et qu’il m’en faut pour tous mes ouvrages de charpente et de menuiserie, et d’ailleurs que nos lampes sont à sec et nos bougies usées, parce que l’excessive chaleur les fond sans les allumer. Mais peu m’importe puisqu’avant deux mois peut-être je serai au coin de ton petit feu, te regardant et te baisant à la lueur de ta petite bougie.


Ce 6. — Mon enfant, voilà ton infâme compagnie du Sénégal qui a manqué son expédition de Galam ; c’est une perte énorme pour elle et dont l’Amérique se ressentira. La faute, à la lenteur, à l’indolence, à l’insolence et à la lésine de ton protégé M. Bonhomme. Mais pourvu qu’elle ne rejaillisse point sur moi peu m’importe ; et pourvu que je te voie, je serai content, et pourvu que tu m’aimes, je serai heureux.


Ce 7. — Je suis accablé d’affaires ; ce maudit courrier du Sénégal est venu troubler le repos dont j’espérais jouir avant mon départ. Il faut pourvoir à tout, même à la famine que ce retour imprévu d’un tiers de la colonie et la mauvaise disposition des peuples voisins doivent amener infailliblement. Je m’en tirerai encore et même à mon honneur. En attendant je t’embrasse et Dieu sait comment.


Ce 8. — Les vents et les flots s’opposent aux dispositions que j’avais faites sur-le-champ pour secourir l’île Saint-Louis. Les bâtiments ne peuvent ni charger ni décharger et voilà les envois que je devais faire retardés de plusieurs jours. C’est un mauvais présent du ciel à un pauvre diable comme moi, que tant de zèle et si peu de moyens. Je serai obligé de tourner ce zèle-là vers ton service ; alors il me semble, autant qu’on peut en juger de loin, que les moyens ne me manqueront pas.


Ce 9. — Eh ! bien, mon enfant, ce diable de vent ne diminue pas et mes diables de vaisseaux ne partent point et ces pauvres diables du Sénégal ne savent où donner de la tête. Ce qui me rassure, c’est qu’il y a là un excellent officier, qui trouvera quelque moyen de pourvoir à tout ; je me repose là-dessus et je me permets quelques petites distractions en faveur de ma bonne et jolie femme, dont je sens que je me rapproche à chaque moment.


Ce 10. — Comme je pourrais bien être la première occasion qui te donnera de mes nouvelles, je t’envoie tout notre petit recueil jusqu’à ce jour. Tu n’imagines pas le plaisir que j’ai à penser qu’il n’y a plus entre toi et moi que le vaisseau qui me portera. Il me semble en être au dernier chaînon des chaînes qui nous séparent et non point à beaucoup près de celles qui nous unissent et que je n’ai plus qu’un coup de lime à donner. Le sens-tu, toi, belle enfant ? Non, tu ne le sens pas ; tu es froide comme la statue de glace que saint Antoine avait faite avec tant de soin et tant d’art pour se tenir lieu de femme ; sans cela est-ce qu’un ange n’aurait point traversé les mers de ta part, plutôt que de me laisser si longtemps manquer de tes lettres ! Tu ne mérites pas que je t’écrive, ni que je t’aime, ni que je t’embrasse, ni que je te désire comme je fais. Adieu, adieu encore. Quand nous verrons-nous ?


Ce 11. — Je me trouve dans une espèce de calme qui ne durera pas longtemps, car je prévois que les bêtises de cette Compagnie me donneront plus d’affaires que je n’en ai jamais eu. C’est une horrible chose que cette pente naturelle de tout ce qui existe à tomber dans la confusion et c’est encore une raison qui me ferait croire aux deux substances, car je vois d’une part le désordre toujours prêt à s’établir dans la matière et l’esprit toujours occupé d’y rétablir un ordre quelconque selon ses lumières, ses intérêts et ses moyens. Mais enfin c’est un ordre, une disposition tant bonne que mauvaise, au lieu que toute espèce d’arrangement est contrariée par la tendance des choses vers le chaos. Il semblerait qu’elles n’en sont sorties que malgré elles et qu’elles le regrettent comme les sauvages regrettent leurs forêts. Il semble aussi que l’esprit de l’homme soit une parcelle, une émanation plus ou moins agissante de l’esprit créateur qui lutte sans cesse contre le vice de la matière. Voilà des idées bien creuses, jolie enfant, mais tu les aimes quelquefois ; ton esprit a trop d’esprit pour s’en tenir aux choses ordinaires, il étend ses grandes ailes couleur de rose au-delà de l’univers et il aime à voir ce qui se passe ailleurs. Si tu veux savoir ce qui se passe en Afrique, je te dirai que j’ai fait ce matin une grande promenade à cheval dans le continent qui m’a fait beaucoup de bien, et ce qui me donnait du courage, c’était de penser déjà que je me mettais en haleine pour t’aller chercher dans tes courses ou dans tes châteaux. Jusqu’à présent les unes n’ont été qu’en Allemagne et les autres en Espagne. Quelque part que tu sois, je te baise comme nous nous baiserons un jour.


Ce 12. — Voilà mon ambassade revenue de chez Sa Majesté le roi Damel. Il me cède en toute propriété le terrain que je lui ai demandé et j’ai entre les mains le traité signé de lui ; mais il a fait courir après mes gens pour leur dire que tout était rompu et qu’on lui avait dit que, s’il cédait ce pays-là, il mourrait dans l’année. Je n’en prendrai pas moins possession de mon nouvel empire en feignant d’ignorer le dédit et de m’en tenir à la signature du monarque. Je prends cependant la précaution de lui renvoyer mes ambassades avec une belle lettre et le beau présent qu’il ne connaissait que par un simple récit. J’espère que l’or et l’argent l’éblouiront au point de l’aveugler sur la mort qui le menace et que, pour une selle et une housse brodée et deux ou trois assiettes d’argent, je me trouverai en possession d’une petite province. Je tâcherai que le roi de France me l’accorde en toute souveraineté et je commencerai à compter parmi les princes africains et toi parmi les princesses. En attendant que tu sois une reine noire, je te baise comme la plus jolie des blanches.


Ce 13. — Voici encore des nouvelles du Sénégal et toujours plus tristes. Ces pauvres revenants de Galam meurent comme des mouches, mais ce n’est encore rien auprès de mes jardiniers. J’en ai eu quatre cette année : deux sont morts et c’étaient les plus forts ; un troisième, c’était le meilleur, est parti agonisant pour la France et le quatrième est à l’hôpital. Tu juges par là que mon jardin est en friche, mais j’irai cultiver le tien et je n’en mourrai pas.


Ce 14. — J’ai bien du mérite à m’ennuyer aussi peu ; il est vrai que cela tient à la quantité de choses que j’ai entreprises, à l’importance que j’y mets jusqu’au dernier moment et surtout à l’espérance de laisser bientôt tout cela entre les mains de mon ami Blanchot, qui s’en acquittera fort bien. Pour moi je n’aurai plus d’autre soin que celui de baiser ma femme et je m’en acquitterai encore mieux.


Ce 15. — Mon enfant, je n’y tiens plus, j’ai la tête cassée de trois audiences que je viens de donner successivement aux ambassadeurs de trois majestés plus noires l’une que l’autre. Je serais bien embarrassé de te rendre tout ce qui s’est fait et dit entre nous ; le résultat de tout cela est qu’on m’a beaucoup promis et qu’on ne tiendra rien, mais je me moque d’avance de tous leurs captifs : je n’en veux pas d’autres que toi. Adieu, ma fille, j’ai un secret pressentiment que nous aurons bientôt l’apparition d’un vaisseau. Ce ne sera pas encore un libérateur, mais ce sera un commissionnaire qui m’apportera de tes nouvelles. Adieu.


Ce 16. — Mon pressentiment ne m’a point trompé, le bâtiment a paru hier, mais fort loin ; les vents étaient contraires, la nuit très obscure et la côte dangereuse. Il a été obligé de s’éloigner beaucoup pour ne rien risquer, d’autant plus qu’il a fait du brouillard ce matin, ce qui l’a encore obligé à beaucoup de circonspection. Enfin il paraît, il approche et selon toute apparence, dès ce soir, j’aurai des lettres de ma chère épouse, à moins qu’elle ne m’aime plus. Adieu.


Ce 17. — Elle m’aime toujours et moi je fais plus : je l’aime toujours mieux, cette femme dont la pareille n’est point encore née et ne naîtra peut-être jamais. Où trouves-tu tout ce que tu dis, tout ce que tu contes, tout ce que tu inventes de joli, de charmant, de triste, de gai, de raisonnable, d’insensé, etc. ? Tes divines lettres sont la honte de tout ce qui a été écrit jusqu’ici à commencer par celles de ton très humble mari. Mais voici encore un courrier apportant les paquets d’un autre vaisseau arrivé au Sénégal. Adieu.


Ce 18. — Encore de nouveaux trésors et ce que j’y trouve de plus précieux c’est la certitude de ce mariage si désiré, si traversé, si nécessaire au bonheur et même à l’honneur de ma femme. Mais au milieu de tant de joie, qu’il est triste de penser à tout ce qui s’est passé, à tout ce qui se passe et à tout ce qui se passera dans cette pauvre France. Je reçois en ce moment la permission expresse du roi pour mon retour et je n’attends pour aller t’embrasser que le retour de la Cousine, que j’ai envoyée bien loin d’ici chercher des provisions pour les habitants du Sénégal, qui meurent de faim, grâce à la belle expédition de la compagnie. Mais comme le vaisseau est bon et le capitaine excellent, j’espère que je le verrai bientôt et que tu me verras bientôt après et que, selon toute apparence, j’arriverai aussitôt que mes lettres. Je suis trop troublé, trop interrompu, trop surchargé pour t’en dire davantage ; contente-toi d’être bien aimée.


Ce 19. — Tu n’imagines pas le trouble et la consternation que cette révolution subite fait dans la colonie ; tout le monde vivait chez moi, à présent chacun est très embarrassé d’avoir à vivre chez lui. Je tâcherai encore de pourvoir à cela et je ferai après mon départ comme les princes qui sont servis pendant trois semaines après leur mort. Cela donnera à tout le monde le temps de s’arranger et ne me coûtera que l’emploi de quelques provisions que je n’aurai sûrement pas revendues. Mais à quoi bon tout cela ? Pensons à nos affaires et surtout à la première de toutes. De quel œil me reverras-tu ? m’aimeras-tu toujours comme à mon départ ? n’éprouverai-je pas ce moment de froideur, cette première répulsion, qui a gâté le plaisir de presque toutes mes arrivées ? Non, tu me promets trop d’amour pour que je craigne. Tu dis que tu es changée, que tu es laide, comme si je devais en voir quelque chose, comme si tu n’étais pas toujours dans ma pensée et devant mes yeux au moment où mon cœur t’a choisie pour jamais. Vas, ma fille, sois la même au dedans et je te trouverai toujours la même au dehors. Mais adieu donc. Sais-tu que mes affaires ne s’accommodent point du tout de toi ?


Ce 20. — Mon enfant, je l’ai échappée belle. Je viens de me promener au continent avec trois savants suédois, qui voyagent par curiosité[13] et en herborisant avec ces messieurs, j’ai trouvé un bel arbuste portant des coques pleines de graines qui m’ont tenté. J’en ai goûté et jamais je n’ai rien mangé de plus délicieux. J’ai ensuite monté à cheval, j’ai couru à une lieue et demie et je suis revenu le même train. Je me suis aperçu sur la fin de la course que mon aide de camp et mon nègre ne me suivaient pas, et j’ai vu qu’ils s’arrêtaient de temps en temps avec l’air très affairé : ils étaient occupés en effet à vomir comme s’ils avaient pris de l’émétique. Messieurs les Suédois que j’ai retrouvés en faisaient autant, et dès que nous avons été en pirogue pour revenir dans l’île, j’en ai fait autant. J’ai su depuis que la graine en question est le plus puissant des vomitifs, qu’il n’en faut que deux grains pour émouvoir l’homme le plus fort, et j’en avais mangé plus de vingt, et un Suédois en avait mangé plus de cent. Enfin tout va mieux qu’on ne devait l’espérer et j’espère que ton pauvre mari ne t’apportera pas un visage d’empoisonné. Adieu.


Ce 21. — Ma fille, je ne sais pas ce qu’est devenue la soixante-septième feuille ; je l’ai cherchée dans toute l’Afrique : il faut qu’un petit génie s’en soit emparé pour écrire dessus quelque talisman dont nous éprouverons quelque jour l’effet. En attendant, celui de mon vomitif est à peu près cessé ; presque tous mes compagnons de malheur se portent bien et tout le monde en sera quitte pour une bonne médecine et une bonne leçon. Encore si cela m’avait rendu le sommeil que j’ai perdu depuis si longtemps, mais, je le crois enfin, pour jamais. À peine ai-je dormi dix nuits depuis que je t’ai quittée et depuis dix jours à peine ai-je dormi dix heures. Mais qu’importe, pourvu que cela me mène jusqu’au moment de te revoir et de te serrer dans ces bras qui se ressouviennent si bien de ta jolie taille et de te baiser avec ces bonnes grosses lèvres qui y prennent tant de plaisir. J’attends cette Cousine dans huit ou dix jours ; mais combien d’attentes trompées surtout dans les occasions les plus intéressantes ! N’importe, espérons, car c’est toujours ce qu’il y a de mieux à faire en attendant mieux.


Ce 22. — Ma santé est toujours douteuse ; je fais ce que je puis pour ne me point laisser abattre, mais des jours passés à souffrir et des nuits à veiller n’amènent rien de bon. Tant que je le pourrai, je me défendrai contre la maladie et surtout contre la médecine, et, s’il faut succomber, mon corps succombera avant mon esprit et mes forces avant mon courage. La mauvaise saison, quoique sur sa fin, est pire qu’elle n’a encore été, les chaleurs sont excessives, les vents n’ont pas la force de balayer l’air, les pluies ne viennent plus nous rafraîchir, mille insectes inconnus dont plusieurs très venimeux nous attaquent de toute part et les plus imperceptibles sont les plus cruels : ils ressemblent aux ennemis obscurs qui vous déchirent sans que vous puissiez les connaître. Encore quelques jours et cela changera, encore quelques autres jours et je serai loin de tout cela, et puis encore quelques autres et je te verrai.


Ce 23. — Cette Cousine si désirée ne paraît pas encore ; je me repens d’autant plus de l’expédition que je lui ai fait faire que je viens d’apprendre que les gens du Sénégal m’avaient fort exagéré leur détresse. N’importe, il ne faut point se reprocher le bien qu’on a voulu faire, quand même les gens n’en seraient pas dignes et quand même on en serait la victime. Je passe le temps comme je le puis à travers les souffrances, les ennuis, les contradictions et les affaires. L’Afrique est mon purgatoire et j’espère bien revoir quelque jour le ciel de ton beau lit bleu.


Ce 24. — Voici un vaisseau qui arrive et qui ne m’apporte pas un mot de personne ; il va aux Indes et relâche ici pour faire de l’eau et du bois. Il est chargé de quatre demoiselles plus petites, plus nabottes et plus laides que Mlle Omar. N’importe, il faut leur faire un bon accueil et penser qu’elles font encore trop d’honneur à Gorée. D’ailleurs tout ce qui vient de France et même tout ce qui n’y va point a droit à ma compassion. J’attends toujours ma Cousine, qui doit me porter à ma femme, et je commence à en être inquiet, car d’après mes ordres et mes calculs elle devrait être ici ; mais les ordres ne sont pas plus respectés des hommes que les calculs ne le sont des vents. On m’annonce un bâtiment du roi expédié de Brest ; si ma chère Cousine n’était point de retour à son arrivée je m’en servirais pour mon retour ; mais je ne suis pas assez malheureux pour en être réduit là. Adieu, ma bonne femme, je me sens triste et souffrant ; mes coliques d’estomac me tourmentent depuis plusieurs jours et mon panaris se renouvelle, en sorte que je n’ai pas un instant de bon, excepté quand je regarde bien fixement ton joli portrait et que le lui promets d’aller bientôt te rejoindre.


Ce 25. — Il y a sur ce vaisseau un jeune homme très aimable et très instruit ; c’est le neveu de l’abbé Morellet, qui retourne aux Indes pour y faire quelques articles du grand dictionnaire de son oncle. Je ne me suis point ressouvenu de mes anciennes querelles avec cet abbé et j’ai traité son neveu comme le fils d’un ami. Cette troupe de passagers et ces trois Suédois me font un renfort de dix convives, qui, joints à vingt que j’ai habituellement, sont très difficiles à bien nourrir ; tantôt le bois, tantôt la viande, tantôt le vin nous manque. Mes provisions sont épuisées et mes ressources s’épuisent, mais on voit tant de gens épuisés, à commencer par la France, qui n’en meurent point, que j’espère m’en tirer aussi ou du moins végéter jusqu’à ce que j’aille mourir et revivre et puis vivre et mourir dans les bras de ma jeune femme. Adieu.


Ce 26. — Nous avons entre nos Suédois un grand partisan d’un certain Swedenborg, dont tu m’as souvent entendu parler, qui a fait un traité du monde, de l’homme, de Dieu, du paradis, de l’enfer, des génies de tous les ordres et des habitants de tous les astres. Ce Swedenborg regarde le monde comme un grand homme et l’homme comme un petit monde. Je n’ai point encore conversé avec le disciple, mais je viens de lire de lui un discours dont je suis fort content. Il regarde le mariage comme l’image, la source et le but de la société ; il dit que le genre humain sera plus ou moins heureux à proportion que le mariage sera plus ou moins en honneur, que moins il y aura de célibataires, plus le mariage sera respecté, plus l’union conjugale sera intime, plus l’amour paternel, fraternel et filial sera senti, plus les liens des sociétés seront doux, plus les mœurs seront pures. Enfin il avance que la meilleure forme de gouvernement sera bientôt altérée parmi des célibataires et que le gouvernement le plus imparfait se perfectionnera bientôt chez un peuple où chaque individu sera lié par les nœuds du mariage. Qu’en penses-tu, ma femme ?


Ce 27. — Mon Suédois joint à ses autres mérites celui d’être assez bon tourneur et très robuste forgeron. Il me demande la permission d’exercer ici ses talents et ce sera une vraie curiosité aux yeux des philosophes qu’une barre de fer forgée en Afrique par un capitaine suédois. Cela prouvera que le globe est une patrie commune et qu’il n’offre pas un degré de chaleur à laquelle tout homme ne puisse souffrir une augmentation. Tout cela serait fort joli pour moi, si cela devait finir tout de suite ; mais ni la Cousine, ni la corvette de Brest n’arrivent. Je suis toujours comme un prisonnier, à qui on a dit par la fenêtre qu’il avait sa liberté, mais qui n’entend point ouvrir le guichet. De manière ou d’autre, cela finira, ma bonne femme, et comme dit l’aimable ministre de Wakefield, nous verrons encore des jours heureux. Adieu.


Ce 28. — Mon esprit, ou pour mieux dire mon cœur, voudrait te dire bien des choses, mais mon vilain doigt s’y refuse. Pardonne-le-lui et attends un meilleur moment.


Ce 29. — Je viens encore de me faire opérer afin de ne point revenir estropié dans ma chère patrie et dans mon plus cher ménage. Il me semble que je souffre moins qu’hier ; il y avait un abcès caché sous l’ongle et sous des durillons encornés. Il a été ouvert et j’espère qu’il ne s’en reformera plus. Adieu, ma fille, je te baise comme quand les dévots malades baisent les petites bonnes vierges et qu’ils trouvent que cela leur fait du bien.


Ce 30. — Mon doigt va mieux, mais comme toutes les chairs mortes ont été coupées, celles qui restent sont d’une sensibilité ridicule et le moindre choc, la moindre pression me causent des douleurs inexprimables. Je le garantis avec autant de soin que tu garantirais un petit enfant du second lit à qui tu donnerais à téter.


Ce 31. — Ce mois-ci finit et la Cousine ne paraît point. Ce qu’il y a de plus piquant c’est que la peinture qu’on m’avait d’abord faite de la situation du Sénégal était exagérée et que si j’avais attendu seulement huit jours de nouveaux éclaircissements, je n’aurais fait aucune expédition ; mais il m’a semblé que le besoin ne pouvait point attendre et que la pitié ne devait point délibérer. Voilà comme ton pauvre mari sera toujours victime de son bon cœur.


Ce 1er novembre. — J’avais toujours espéré partir dans le mois dernier et le voilà passé et mon petit bâtiment n’est point arrivé. Je commence à m’inquiéter, à m’attrister, à perdre courage ; mon panaris revient, j’ai grand mal à la tête, je suis excédé d’ouvrage pour laisser des instructions pendant mon absence et pour répondre à mille demandes ou questions toutes moins raisonnables les unes que les autres. C’est dans ces tristes moments-ci que ma femme à mes côtés me serait bien nécessaire pour éclairer mon esprit avec le sien et mettre sa philosophie au bout de la mienne. Mais elle n’y est pas et Dieu sait quand nous nous verrons.


Ce 2. — Toujours mêmes inquiétudes, toujours mêmes souffrances ; cependant j’ai mieux dormi cette nuit que je n’avais fait depuis longtemps, ce qui me fait espérer que mes forces dureront plus que mon courage et que je durerai d’abord jusqu’à ce que je parte et puis jusqu’à ce que je te voie. Alors je trouverai sinon l’immortalité au moins le rajeunissement. Mes travaux continuent toujours et même avec plus d’activité que jamais, parce que je viens de distribuer des terrains gratis à la condition de les enclore et de les bâtir sur-le-champ ; et par cette précaution-là j’anime un peu l’inertie africaine et je vois une nouvelle Salente se lever sous mes yeux. Mais je ne m’y attache point assez pour la regretter, quand il sera question d’aller te rejoindre.


Ce 3. — Encore rien à l’horizon ; il est vrai que les vents sont si violents et si contraires qu’il n’y a rien à espérer jusqu’à ce qu’ils aient changé. En attendant, j’ai toujours mes Indiens et mes Indiennes au nombre de dix ou douze sur les bras et mes trois braves Suédois, qui font un renfort de quinze couverts à mon petit ordinaire. Tu ne t’attends pas à me voir revenir bien riche, mais tu me recevras et même tu seras assez bête pour me priser comme je serai ; tu n’as pas plus besoin de mon argent que moi du tien, ainsi nos deux médiocrités se conviendront toujours à merveille.


Ce 4. — Voilà la Cousine, au moins je crois que c’est elle à son port, à sa grâce, à sa légèreté, à la manière brillante et ferme dont elle se soutient et dont elle avance en dépit du vent contraire. C’est elle, tous les rapports me le confirment. Le petit Villeneuve est déjà sauté dans une pirogue pour aller au devant. J’espère à présent partir dans huit jours, car il faudra bien ce temps-là pour décharger ce qu’elle apporte et pour embarquer ce que j’emporte, ne fut-ce que l’eau, le bois et les vivres. N’importe, c’est un grand bonheur après de pénibles incertitudes d’avoir enfin un terme et de penser que bientôt chaque souffle de vent m’approchera de mon désir.


Ce 5. — La commission de ma Cousine a été parfaitement remplie ; elle apporte vingt-deux milliers de riz, ce qui fait trente mille rations et par conséquent la vie de cinq cents malheureux pendant deux mois. C’était à peu près la mesure de nos besoins ; en y joignant comme j’ai déjà commencé à peu près la même quantité de mil, il ne me restera plus la moindre inquiétude. Ce riz-là, y compris beaucoup de présents faits aux naturels du pays, revient à un sol et demi la livre. Je compte en porter cinq ou six milliers en France pour le faire connaître et annoncer une grande ressource en cas de disette. J’emporterai aussi du mil de toutes les manières, en grain, pilé et même préparé de façon à être mangé tout de suite en le détrempant au bout de six mois de garde. Mais c’est bien la peine de te parler de choses utiles tandis que j’ai des montagnes d’inutilités à ton service, les arcs, les flèches, les pipes, les plats, les corbeilles, les habits, les sabres de ces bonnes gens-là qui ne savaient que m’envoyer, tant ils ont été charmés de mes présents et de mes compliments, et surtout de l’excellente conduite de mon capitaine. Je suis bien heureux d’avoir ce conducteur-là pour aller à toi ; c’est un sage dans son état et presque un mage, car il fait des choses incroyables et il manie un vaisseau comme Astley manie un cheval. Adieu, toi que je verrai peut-être avant la fin de l’année.


Ce 6. — Au moment où je finissais ma lettre on m’annonçait un navire ; je croyais encore que j’allais voir de ton cher griffonnage. Point du tout : le bâtiment vient de Bordeaux, il était en mer depuis soixante et douze jours et n’a relâché à Gorée que pour des besoins qu’il n’avait pas prévus. Il a deux passagers et une passagère, la plus jolie qui soit encore passée par ici. Quand je vois de pauvres femmes en mer, je pense à la mienne qui n’y est pas, mais dont l’esprit vogue toujours sur l’océan. Pourquoi les autres suivent-elles leurs maris ? Est-ce qu’elles les aiment mieux ? Je n’en veux rien croire, mais c’est que personne encore n’a fait ce qu’il a voulu ; il y a une volonté étrangère, qui tantôt se sert de la nôtre et tantôt s’en passe. Nous sommes comme des violons, qui imagineraient jouer tout seuls et qui ne s’apercevraient point qu’ils sont soumis aux caprices du musicien. Je ne voulais point quitter ma femme et il a fallu que je partisse ; elle aurait peut-être voulu me suivre, il a fallu qu’elle restât. Mais il y a trop de vanité à dire qu’elle m’aurait suivi ; c’est présumer de l’avantage de l’amour conjugal sur l’amour maternel. Enfin, au risque de me tromper et même de me faire moquer de toi, je veux le penser et même le dire et te baiser comme si cela était vrai.


Ce 7. — On fait mes paquets, et, comme il arrive toujours en pareilles circonstances, mes gens qui devraient depuis un mois être prêts à partir ont l’air d’en apprendre la première nouvelle. Je te porterai bien peu de chose, chère enfant, mais au milieu de ce peu de choses tu trouveras un bon mari. Tu aimerais peut-être mieux des petits oiseaux, mais le temps y est contraire et le peu qui échappera est destiné à M. le Dauphin, de la part de qui on m’a écrit. Au reste il viendra d’autres vaisseaux que le mien dont tu seras peut-être plus contente.


Ce 8. — Je supporterais plus aisément tous les retards que j’éprouve, si chaque jour n’enfantait pas une nouvelle difficulté et si toutes ces difficultés-là n’étaient point de la pire espèce. Tu sais ou du moins tu supposes tout le bien que j’ai fait et tout celui que je cherche à faire à tous et à chacun. Eh ! bien, personne n’est content ; ils vivent tous chez moi, ils ont des gratifications, ils font un petit commerce sur lequel je ferme les yeux et souvent même, quand la décence peut n’être pas offensée, j’y donne les mains. La colonie est rétablie, rebâtie, ressuscitée par mes soins et presque à mes dépens ; les soldats et les officiers n’ont jamais été si bien logés, ni si bien entretenus dans aucune colonie ; les malades sont soignés comme par M. Necker et mon hôpital devient le modèle des hôpitaux et l’exemple de ce que peut le zèle livré à sa propre activité sans secours et sans moyens. Enfin tout est mieux même que je n’avais osé me le promettre et rien ne paraît bien parce que tout a le défaut d’être fait à trop bon marché, parce que j’ai trop examiné les détails, trop combattu les abus, trop confondu les fripons et trop inquiété les mal intentionnés. Le commerce de son côté n’a jamais été si florissant dans la partie que j’ai conservée sous ma direction, jamais tant de liberté, jamais une protection aussi efficace, jamais de secours aussi puissants, jamais tant de produits, tous les habitants sont étonnés de leurs richesses, les logements se louent plus cher qu’ils ne se vendaient autrefois, toutes les choses nécessaires à la vie abondent malgré l’augmentation de la population et personne encore n’est satisfait. Cependant je vois à la désolation que cause mon départ, aux tristes spéculations qu’on fait sur ce qui se passera dans mon absence, au mauvais gré qu’on me sait intérieurement du parti que je prends, qu’on a plus besoin de moi qu’on ne le croyait et que la colonie me regarde comme la santé dont on ne sent le prix que quand on la perd. Mais c’est assez me plaindre et trop me louer ; ne pensons plus qu’au plaisir de te tenir encore une fois et bien des fois encore dans mes bras, et tantôt de me tout rappeler et tantôt de tout oublier avec la plus aimée des femmes.


Ce 9. — Voici encore de nouvelles affaires. Ce maudit roi que j’ai si bien traité l’année dernière ne vient-il pas de rompre tout commerce avec le Sénégal, sans doute par quelque mécontentement particulier de la Compagnie. Je lui dépêche en ce moment un courrier pour le faire expliquer et lui annoncer une rupture ouverte, au cas où il ne lèverait point sa défense. J’ai peur que cette maudite bêtise ne me retienne encore quelques jours, car si je laissais quelque chose à faire après moi, les opérations seraient plus lentes et les négociations n’auraient pas le même poids et la disette et des monopoles et toutes les indignités possibles se renouvelleraient à l’île Saint-Louis. Mais, quoi qu’on dise et qu’on fasse, j’espère bien être parti avant huit jours, sans cela je serais mort avant quatre et tu ne verrais que la petite urne de grès dans laquelle je t’enverrais mes cendres.


Ce 10. — Mon aide de camp est revenu tout à l’heure d’une grande ambassade dont il s’est fort bien acquitté ; il me ramène deux superbes esclaves. Il en a un pour lui, tout ce qui l’accompagnait a eu de grands présents. Le roi que j’ai fait complimenter doit me faire la petite galanterie de cent bœufs. Je n’ai jamais rien entendu de si plaisant que tout ce qui se passe à cette cour-là ; mais ce n’est point ici le lieu de t’en entretenir. Adieu, mon enfant, tous les rois de l’Afrique et tous ceux de la terre, excepté le nôtre, n’auraient pas le pouvoir de me tenir plus longtemps éloigné de ma jolie femme.


Ce 11. — On travaille à mes paquets et j’ai beau faire pour diminuer encore, s’il est possible, ma chétive existence, je me trouve toujours gêné de ma misérable richesse. Affaire sur affaire, méprise sur méprise, coffre sur coffre, malle sur malle, on n’imaginerait jamais que ce pauvre petit Gorée eût pu contenir tout cela et encore moins que cette pauvre petite Cousine puisse le porter. Cependant je n’ai rien que de nécessaire, mais j’imagine que mes gens y joignent leur superflu. Enfin quand les autres affaires le permettront, celles-là ne m’arrêteront pas un moment et en dépit de l’Afrique et des Africains, je reverrai et je rebaiserai ma petite femme blanche.


Ce 12. — Voici encore des nouvelles du Sénégal pires que les premières : les princes chez lesquels ces pauvres malheureux allaient chercher leur nourriture ont rompu tout commerce. On n’a plus de ressources qu’en moi, mais je n’ai point de vaisseaux à leur envoyer et je leur écris inutilement pour venir ici avec les leurs, qui devraient être tout prêts puisqu’ils étaient en marche pour Galam. Mais ils n’ont ni matelots ni pilotes en état de passer la barre et nous n’en avons ici que le nécessaire le plus rétréci. Malgré cela je les secourrai, mais avec bien de la peine et bien peu de goût, car leur malheur vient de leur bêtise et leur bêtise est défiante et méchante, ce qui n’invite point les bienfaits. Quelle joie de laisser bientôt tout cela derrière moi et de te voir en perspective des yeux de la pensée, en attendant que mes autres yeux en prennent leur petite part. Adieu.


Ce 13. — J’ai ordonné aujourd’hui à la Cousine de se tenir prête à partir le 20, et à moins d’un ordre signé du roi lui-même, le 21 je ne serai plus à Gorée. Au milieu de mon trouble, de mes embarras, de tout ce qui m’agite, m’occupe et me distrait à chaque instant, je vois avec une pitié mêlée de satisfaction la peine que mon départ fait à tout le monde ; il se mêle à la vérité un peu de physique aux raisons morales, car personne ne sait où il mangera. Toute la colonie s’était si bien accoutumée à être nourrie par moi que la fin de mon ordinaire sera ici la fin du monde ; mais il faut que tout finisse, j’ai assez dîné chez moi, il est temps que j’aille dîner chez toi.


Ce 14. — Mon premier domestique, ou pour mieux dire le seul qui mérite quelque confiance, a la dysenterie et pour comble de malheur il est traité par le chirurgien major qui n’a point été heureux, à beaucoup près, dans ses entreprises de cette année. Cela met beaucoup de désordre dans mes préparatifs et même dans mes finances ; pendant ce temps-là ma maison va toujours en augmentant ; je n’ai ni le temps ni l’envie de m’en mêler et tout devient ce qu’il peut. Mais cela ne durera pas huit jours et le 20 je m’embarquerais plutôt sans biscuit que de ne pas m’embarquer. Que n’es-tu ici pour te mêler de la maison de ton pauvre mari ! et l’empêcher de se ruiner ! Que de peines, que d’ennuis, que d’embarras, cette chère femme m’aurait épargnés ! Quel charme, quel baume elle aurait versé sur toutes les amertumes que j’ai éprouvées ! Mais ce qui ne s’est pas fait en Afrique se fera en Europe et pendant que peut-être tu consultes ton M. Detella, j’entends un petit prophète intérieur qui s’appelle pressentiment et qui dit que je serai heureux.


Ce 15. — On commence enfin à charger mon vaisseau, mais cela ne se fait pas aussi vite que je le voudrais parce que la maladie de ce pauvre homme est un fléau dans ce moment-ci. Je me trouve presque entièrement à la discrétion de mes nègres, qui sont maladroits pour tout, excepté pour me voler. Ton portrait n’est déjà plus sur mon bureau ; il m’attend à cette heure à mon bord et semble me presser de m’embarquer.


Ce 16. — C’est un train, un bruit, un pillage dont tu ne te fais pas d’idée. Je laisse à chacun ce qu’il lui faut, aux uns de la batterie, aux autres des couverts, à celui-ci du linge, à celui-là des chaises ; je distribue des tables, des armoires, des livres, du papier, des outils, des instruments, des crayons, etc. Tu imagines bien qu’en mettant tout cela entre les mains de ces messieurs, je le mets en même temps aux pieds du Crucifix et que j’en fais d’avance mon sacrifice et mon deuil. Tout ce que je demande c’est que la colonie me laisse partir et que la mer me laisse arriver. Pour toi que tu me revoies pauvre comme Irus ou riche comme Crésus, cela m’est et cela t’est bien égal.


Ce 17. — N’attends pas une longue lettre, chère femme, car je n’ai que de courts instants et je les passe dans de grands troubles. Il faut que je prépare à chacun sa besogne, que je limite toutes les autorités, que je prescrive toutes les formes, que je détaille les moindres parties, que je prévoie tous les cas. Ce dernier point-là surtout est très intéressant, car l’épée et la plume ont bien de la peine à se concilier ; mais quand j’y aurai mis tout ce que je sais, tout ira comme il voudra et j’espère avoir auprès de toi quelques distractions, qui amortiront l’intérêt trop vif que j’ai pris jusqu’à présent à tout ceci. Adieu.


Ce 18. — La confusion commence à s’éclaircir, mais en même temps le chagrin que je vois sur la plupart des visages me touche, et je fais toutes les dispositions et tous les sacrifices que je puis pour rendre mon absence plus supportable à ces pauvres gens, qui commençaient si bien à s’habituer à moi et à me regarder comme un père commun. Quoi qu’il en soit, je partirai toujours après-demain, d’abord parce que c’est pour aller te chercher et puis parce qu’il faut ici qu’une chose que j’ai arrêtée soit faite. Quand je serai avec toi ce sera une autre affaire.


Ce 19. — À voir tout ce qui reste à faire, on dirait qu’il n’y a rien de fait ; mes gens ajoutent à chaque instant leurs paquets aux miens et font tout passer sous mon nom. Si je n’étais pas aussi convaincu que je le suis de ma misère, je me prendrais pour un satrape de Perse, mais tu verras bien qu’il n’en est rien et que je ne suis qu’un second tome du Pauvre diable, excepté que je ne compte pas finir mes jours dans le même poste que lui. À demain.


Ce 20. — Je partirai ce soir, je dîne chez mon ordonnateur et tout sera prêt avant la nuit. Adieu, je crois que je commence à te voir.


Ce 21. — Je suis au milieu des mers sur un petit bâtiment qu’on n’avait jamais cru capable de revenir en France, surtout pendant l’hiver. Mais le besoin de te revoir, la persuasion de ma fortune et ma confiance dans mon capitaine me font tout tenter. Cette pauvre petite Cousine est comble et je ne sais où nous pourrons loger le peu que nous portons, ni où nous pourrons nous loger nous-mêmes ; mais ce n’est point de la place qu’il nous faut, c’est du vent et du bon.


Ce 22. — Nous avons eu du calme toute la nuit, mais le vent est revenu ; nous comptons aller mouiller aux îles du Cap Vert pour y déposer un pauvre Portugais jeté ici depuis cinq ans par son mauvais destin. Je lui rendrai sa famille, sa patrie et peut-être sa maîtresse ; c’est une bonne œuvre que je veux faire pour me rendre le ciel propice et pour qu’il me rende ce que j’aurai rendu.


Ce 23. — Le petit bâtiment marche à merveille et se soutient mieux qu’aucun que j’aie encore monté contre les gros temps et les vents contraires. La manœuvre se fait sans bruit, chacun sait sa place et sa besogne ; il ne me reste à désirer que du vent. Si nous en avons, nous verrons les îles du Cap Vert demain au soir ; mais le calme revient toutes les nuits et le vent ne se lève que vers huit ou dix heures. Mon aide de camp, mon secrétaire, mes nègres et jusqu’à la petite négresse que je mène à M. de Castries sont malades, mais par bonheur que mon maître d’hôtel commence à mieux aller, grâce à l’absence du chirurgien et à mes soins.


Ce 24. — Nous ne les verrons pas aujourd’hui, ces chères îles ; elles sont marquées sur les anciennes cartes plus près qu’elles ne sont, en effet, et la carte la plus récente faite par un très habile homme les porte à trente lieues plus loin. Mais cela n’allonge point ma route parce qu’il faudra même après me lever encore dans l’ouest pour aller chercher les vents variables, qui seront moins contraires que les vents alizés, dont on fait tant l’éloge, mais dont je ne puis dire que du mal puisqu’ils m’éloignent de ma bonne femme.


Ce 25. — Nous sommes arrivés hier contre mon attente et descendus aujourd’hui. J’ai commencé par envoyer mon aide de camp complimenter le gouverneur portugais ; il a trouvé un pauvre moribond en robe de chambre, qui l’a reçu très poliment et qui lui a dit que malgré toute sa joie de me voir, il me conseillait de ne pas rester longtemps et surtout de ne point coucher à terre, parce qu’il règne encore une mortalité affreuse à laquelle il croit lui-même devoir bientôt succomber, que tous ses soldats sont morts ou mourants et que de 25 Portugais arrivés cette année il n’en reste que deux. Tu crois bien, ma chère enfant, que je n’allongerai point ma visite et que je partirai demain, afin de ne point voir notre réunion retardée d’une éternité.


Ce 26. — Je l’ai vu hier et j’ai dîné chez lui aujourd’hui. Ce pauvre homme m’a touché jusqu’au fond de l’âme ; il est pâle et rouge, maigre et bouffi, il rassemble tous les mauvais symptômes, toutes ses paroles sont des gémissements et chaque respiration a l’air d’un dernier soupir. Il a cependant quelque esprit, mais presque entièrement obscurci par un noir pressentiment. Je lui ai offert mes services auprès de son ambassadeur en France ou du nôtre en Portugal ; il m’a remercié, les larmes aux yeux, et je suis parti de la chaumière qui lui sert de palais, après lui avoir laissé une caisse de vin de Bordeaux, la moitié de ma pharmacie et un baril de poudre. Il a répondu à mon présent par quatre dindons. Voilà comment en usent les gouverneurs français et portugais et je serai bien aise de te voir bientôt pour savoir en faveur de qui tu te décides.


Ce 27. — Nous sommes à la voile, mais la hauteur excessive des terres entre lesquelles nous passons, entre autres d’un volcan appelé l’Île de feu, mais qui dans ce moment est du feu sous la cendre, cette hauteur, dis-je, est un fâcheux abri qui nous intercepte le vent et nous empêche d’avancer ; nous comptons à vue de pays que cela finira demain et la saison nous promet du bon vent, et mon cœur promet que je te verrai, que je te baiserai et que nos beaux jours renaîtront pour de longues années.


Ce 28. — Nous allons, mais si doucement, qu’il me faudrait des années pour arriver à toi. Toutes les îles continuent à nous arrêter en leur présence et nous ne marchons qu’à la faveur d’une certaine fraîcheur, qui s’élève ordinairement autour des terres et qui est comme leur respiration. Cependant nous sommes sûrs que sans elle nous irions très vite, car il y a des intervalles par lesquels nous recevons de temps à autres des coups de vent à coucher notre petit esquif sur l’eau ; mais nous serons bientôt au bout de ces contradictions-là et si le vent continue demain nous en profiterons mieux. Ton portrait est par malheur dans une grande caisse à fond de cale, sans cela je le montrerais aux divinités de l’air et de la mer pour les fléchir. Adieu.


Ce 29. — Nous marchons, mais les vents sont moins bons et moins forts et la mer est si grosse et le vaisseau si petit que je ne puis t’écrire que deux mots. Encore ne pourras-tu pas les lire. N’importe, tu les supposeras et tu rêveras le reste.


Ce 30. — Le vent est un peu meilleur et nous avons fait dans l’espace de midi d’hier à midi d’aujourd’hui vingt-cinq lieues presque en bonne route. Si nous allions toujours le même train, je pourrais arriver en France pour tes étrennes, mais il ne faut compter sur rien ou plutôt il faut s’attendre à tout, car dans cinq ou six jours nous trouverons la région des tempêtes, qui, si elles nous sont contraires, peuvent m’arrêter jusqu’à la résurrection générale, et si, comme je l’espère, elles nous sont favorables, elles peuvent abréger le voyage de moitié. Je ne sais quelle honte me retient et m’empêche de leur offrir un sacrifice ; il est vrai que je ne saurais trop que leur immoler, car je n’ai point de bœufs, je n’ai plus de moutons, j’en avais embarqué deux pour ma subsistance, ils sont morts ; mes poules, mes canards et mes dindons fondent à vue d’œil. Je ne suis riche qu’en oranges, j’en ai environ deux mille à mon bord que j’ai fait ou laissé acheter aux îles du Cap Vert. Elles valent celles de Malte, mais il ne paraît pas qu’elles se gardent aussi bien. J’ai aussi des figues, bananes et des gouliaves, mais rien de tout cela ne verra la France. Ma vraie richesse consiste en quatre gros cochons, que nous tuerons successivement quand la température commencera à se refroidir et permettra de garder les viandes, en sorte qu’à cette heure nous mangeons du lard en attendant du cochon. Mais qu’importe de vivre de lard, de biscuit et de mauvaise eau, pourvu qu’on marche et surtout qu’on arrive ; ce n’est pas la nourriture qui soutient, c’est l’espérance. Adieu.


Ce 1er décembre. — Nous continuons notre petit chemin avec un vent plus favorable que je ne l’espérais, mais plus faible que je ne voudrais. Notre marche se borne à une lieue par heure, tandis que nous en pourrions faire jusqu’à trois par un vent d’une force ordinaire ; mais il faut se contenter de n’être point repoussé quand on s’approche de ce qu’on aime bien.


Ce 2. — Le vent diminue d’heure en heure et le ciel et la mer nous annoncent le calme le plus profond. Juge de ce que je vais devenir. Par bonheur que dans cette saison-ci les calmes ne sont pas longs, mais comme ils annoncent changement de vent, nous en craignons un contraire. Je commence à me laisser abattre, je suis comme quelqu’un que j’aime tant : la moindre chose me ranime ou m’éteint et dans ce moment-ci j’ai besoin de tout mon empire sur moi pour ne pas me désespérer.


Ce 3. — Nous sommes pris par ce maudit calme et Dieu sait quand et comment nous en sortirons. Si tu voyais ma petite habitation, tu ne la trouverais pas faite pour un long séjour, et surtout si tu voyais le fond de mon cœur, tu ne le trouverais pas capable d’une longue patience. Il faut pourtant prendre sur moi et surtout vivre jusqu’à ce que je te revoie ; c’est là l’essentiel. Je ne veux pas que la dernière visite que je t’ai faite soit la dernière de ce genre-là ; je ne m’accoutume pas même à penser qu’il y a un terme imposé à la vie et par conséquent à ce qu’elle offre de meilleur ; j’aime à le reculer dans mes méditations intérieures et à espérer qu’avant que nous ne soyons morts on trouvera le secret de ne pas mourir et qu’avant que je ne sois cassé de vieillesse on trouvera celui de rajeunir. Ce dernier là manquera moins que le premier sans aller bien loin, non pas d’ici, mais de la rue Saint-Honoré.


Ce 4. — Le calme a été désespérant toute la nuit et toute la matinée ; il me semblait que les vents étaient morts, qu’ils ne reviendraient plus au monde et qu’on m’avait donné l’océan comme prison. C’est assurément la moins étroite, mais en même temps la plus cruelle de toutes. Enfin l’enceinte de nuages qui nous bloquaient paraît se rompre du bon côté et nous recommençons à orienter nos voiles. Nous ne faisons pas encore plus d’une demi-lieue par heure, mais n’importe, c’est toujours un rapprochement : chaque pas est d’un prix que je ne saurais ni payer ni exprimer, ne fût-ce que parce qu’il me rend la confiance sans laquelle je ne vivrais pas jusqu’à mon arrivée. Mon pauvre maître d’hôtel était absolument guéri depuis trois ou quatre jours ; il a fait la folie de manger beaucoup de salaisons et la dysenterie est revenue d’une force horrible. Il s’y joint de la fièvre, en sorte que je ne sais plus que lui faire prendre ; il serait affreux pour moi de le perdre après tous les bons services qu’il m’a rendus. Presque aucun des blancs qui m’ont suivi ne reviendra en bonne santé : d’abord ce pauvre homme dont je suis fort inquiet ; mon cuisinier, mort ; mon jardinier, mort ; mon palefrenier, scorbutique ; mon menuisier, fiévreux. Voilà à peu près toute ma maison ; tu vois qu’elle a besoin de réparations ; mais la vue du pays que tu habites, l’impression de l’air que tu respires, me feront tant de bien que je crois que tout ce qui m’appartient s’en ressentira.


Ce 5. — Le calme n’est plus aussi plat, pour me servir du terme marin ; mais les vents sont d’une impuissance ridicule. Nous sommes entre des murs de nuages qui se pressent et se tiennent en respect les uns les autres, comme autant de puissances belligérantes qui passent la campagne en préparatifs et l’hiver en négociations. Pour moi, je suis forcé de suivre le parti du plus fort, et je crois que cette fois-ci le midi triomphera du nord, ce qui lui est bien rarement arrivé. Il faut espérer que dans peu de jours nous serons amplement dédommagés, ou peut-être il faut le craindre. Nous passons aujourd’hui le tropique, région des calmes, et nous entrons après-demain dans la nouvelle lune ; c’est le moment des grands vents et ce mois-ci en est la saison. Mais enfin qu’ils viennent, pourvu qu’ils soufflent du bon côté, et qu’à travers mille périls ils me fassent voler dans les bras de cette bonne femme, que j’ai tant de besoin de voir et de baiser et qui, si je ne me trompe, en a presque autant d’envie que son mari.


Ce 6. — Rien n’est à la fois monotone et varié comme la navigation : on ne voit que la mer, on ne s’occupe que du vent, on ne pense qu’au chemin, mais la moindre petite différence dans une de ces trois choses-là fait une révolution dans notre système moral et même physique. On passe tour à tour du découragement à la confiance et de l’apathie à l’activité, mais aussi la scène change bientôt en mal pour rechanger bientôt en bien. Voilà mon état, chère fille, il m’est difficile de te le rendre bien nettement à cause du roulis qui brouille mes lettres et mes idées et qui ne laisse dans son état ordinaire que mon pauvre cœur et le désir brûlant dont il est rempli. Le vent est faible, mais il est bon, et s’il dure nous devons compter sur 24 lieues par jour en bonne route, ce qui nous tiendrait environ trois semaines. Mais cela changera en mieux ou en pire ; dans tous les cas, je dois être content d’abord d’être en chemin et puis d’y être sur un excellent bâtiment et avec un excellent capitaine, plus roi à mon bord que le roi à Versailles, et ne trouvant d’insubordonné que deux êtres qu’on n’a jamais pu soumettre : les vents et les flots. Si j’en étais le maître, mes ordres seraient prompts, mais leur esclavage ne durerait guère et je ne tarderais pas à abdiquer mon empire dès que j’aurais touché la terre que tu habites. Adieu.


Ce 7. — La Cousine va comme une petite folle et si ce train-là pouvait durer, je ne désespérerais pas de te revoir avant l’année prochaine. Mais le vent devient si fort qu’il finira par ne rien valoir, parce que la mer grossit beaucoup et que les lames forment déjà des montagnes et des vallées où notre marche est un peu retardée et le sera à chaque instant davantage ; mais, quoi qu’il arrive, profitons et jouissons d’une belle apparence, ne fût-ce que pour espérer, car sans l’espérance la pauvre vie humaine ne serait qu’un long supplice.


Ce 8. — Nous avons pensé périr cette nuit par une tempête affreuse, accompagnée d’éclairs et de tonnerre comme je n’en avais point encore entendu. Le plus fâcheux de tout, c’est que la lumière qui sert à voir la boussole et à gouverner en conséquence s’est éteinte ; la lanterne qu’on est allé chercher avec précipitation s’est éteinte aussi, la mèche qu’il est d’usage de tenir allumée dans un lieu sûr et sous la garde d’un canonnier, s’est éteinte à son tour ; il ne restait plus de feu et l’on n’avait pas d’amadou. Pendant ces allées et venues, la confusion allait toujours croissant, l’homme qui tenait le gouvernail n’ayant ni boussole ni étoile a perdu la tête, les gens qui travaillaient à serrer les voiles n’en venaient point à bout et perdaient aussi la tête, les maîtres et contre-maîtres criaient sans être obéis, les matelots se cachaient ou se désespéraient, le vaisseau qui n’était plus gouverné cédait au vent, les voiles agissaient en sens contraire. J’avais dit dès le commencement de ces troubles-là d’éveiller le capitaine, mais on ne se pressait pas parce qu’on craignait de mortifier le second qui alors commandait. Enfin le capitaine a monté sur le pont, il a remis les esprits par son ton modéré et son air calme ; ses ordres ont été exécutés avec précision et il n’a plus été question de danger. Mais l’orage a continué plus de deux heures et il en revient d’heure en heure qui nous obligent à tout serrer pour les laisser passer sans nous faire de mal. Cet événement-ci au lieu de m’effrayer (ce qui n’a pas eu lieu un seul moment) me rassure, parce qu’il m’a fait connaître la force du bâtiment et l’habileté du conducteur. Tu vois, mon enfant, que, si je te revois, ce ne sera pas sans peine, mais que ces peines-là seront bien payées si tu es la même.


Ce 9. — Toujours gros temps, gros nuages, gros grains, gros vents, grosse mer, mais la petite Cousine se défend comme un petit lion et l’on m’assure qu’un vaisseau à trois ponts ne se serait pas mieux soutenu. Ce que je craignais est arrivé, nous avons toutes les peines du monde à vaincre les lames ; elles sont deux fois plus hautes que nous et nous ne cessons de grimper et de descendre, au lieu de glisser sur la surface. Cependant nous avançons un peu et dans la bonne direction, c’est-à-dire celle qui mène tout droit à la grille de ton jardin.


Ce 10. — Même vent, même marche. Je commence à être un peu fatigué de l’exercice que je ne fais pas et de celui que je fais, car quoique je ne puisse pas mettre un pied devant l’autre je suis secoué, bousculé, renversé, froissé à tout moment et surtout pendant la nuit. Mon estomac et même ma poitrine s’en ressentent, mais un souffle de l’air de France remédiera à tout. Je suis moins inquiet de moi que de mon pauvre maître d’hôtel, qui change à vue d’œil et que je crains de ne point ramener. Cet homme est dans le principe de tous les ignorants qu’il faut manger pour réparer ; j’ai beau porter toute l’attention possible à ce qu’il mange, il me trompe souvent par gourmandise et rend son mal incurable. Je finirai par lui donner un peu d’opium pour prévenir la gangrène dans les entrailles et calmer ses douleurs de colique ; peut-être en endormant le mal laisserai-je à la nature le temps de s’en débarrasser. Mais j’ai tort de te communiquer ma tristesse, je ferais mieux d’essayer de m’en distraire pour ne m’occuper que du bonheur que j’entrevois de bien loin à la vérité, mais enfin chaque instant m’en rapproche.


Ce 11. — Les vents menacent de devenir contraires et en attendant ils ne sont rien ; la mer n’est point encore abattue et le bâtiment qui ne trouve point d’appui d’aucun côté roule d’une force épouvantable et nous fatigue en pure perte, plus que quand il marchait le plus vite. Enfin il faut souffrir tout cela, c’est un droit qu’il faut payer au mauvais principe pour obtenir la permission de te voir.


Ce 12. — Nous allons un peu mieux qu’hier, mais les vents sont faibles et notre marche est si lente que je perds courage. Ce pauvre homme va toujours plus mal ; je n’ai point encore osé essayer l’opium, mais je crois qu’aujourd’hui j’en viendrai là, sinon je tâcherai de relâcher dans quelque port de Portugal ou d’Espagne pour le laisser reposer deux ou trois jours et lui donner du lait, du poisson et de grosses fèves de marais. Nous avons un homme de l’équipage dans le même état et cette maladie-là, pour comble de mal, est très communicative. Je ne crains pas pour moi, qui ai passé deux mois à la ville d’Eu à visiter trois fois par jour une salle où j’avais quatre-vingts soldats attaqués du même mal ; mais je crains pour ce qui m’entoure et surtout pour mon pauvre capitaine, sans lequel je ne sais pas comment je pourrais jamais te revoir.


Ce 13. —

Que la nuit paraît longue à la douleur qui veille !

C’est un très beau vers de M. de La Harpe qui me revient sans cesse en pensée et qui me fait souvent dire :

Que la mer paraît grande au désir qui navigue !

Cependant, hors une petite tempête assez bien conditionnée, nous n’avons point à nous plaindre, car nous ne sommes point encore sortis de la route que nous voulions tenir et c’est la vitesse seule qui nous a manqué. Nous allons même un peu mieux dans ce moment-ci ; mais toutes les ailes des oiseaux, toutes les nageoires des poissons, toutes les voiles de Xerxès ne suffiraient pas à mon impatience. Je te laisse à deviner qui en est l’objet.


Ce 14. — Mon pauvre homme va beaucoup mieux, je n’ai point osé risquer l’opium, j’ai trouvé que ce serait trop trancher de l’Hippocrate, je me suis contenté de lui donner de la confection et de l’eau sucrée avec du riz à l’eau pour toute nourriture. C’est ce dernier article-là qui lui coûte le plus et qui lui vaudrait le mieux. Enfin j’espère le ramener sans être obligé de relâcher surtout en Portugal, parce qu’il faudrait en partir par terre ou par mer et que de manière ou d’autre ce serait un retard d’un mois. Les vents se soutiennent et la mer est assez douce contre son ordinaire dans ces parages, dans ces temps et dans ces vents-ci. Je profite de sa bonté jusqu’à son changement. Voilà comme il faudrait faire avec les femmes, mais je ne me sens plus la force de supporter l’idée d’un changement et j’aime mieux croire que cela n’est point possible.


Ce 15. — Nous avons dépassé la hauteur de Lisbonne, c’est-à-dire que nous sommes déjà un peu plus au nord, mais nous sommes très loin de la terre et nous allons bientôt changer notre route pour nous en rapprocher et pouvoir doubler dans deux jours le cap Finistère qui ferme l’entrée du golfe de Gascogne. Alors trois bons jours suffiraient pour nous trouver à la vue des côtes de France et quatre pour être rendus à la Rochelle. Toutes les apparences et toutes les observations sont en notre faveur, mais je désire tant et tant que je crains d’espérer, parce que si j’étais trompé je tomberais dans un découragement dont rien ne me relèverait. Je me porte toujours assez bien et j’espère à mon arrivée être un témoignage vivant de la bonté du climat que je viens d’habiter. Puissé-je, chère femme, te trouver de même, car ma santé ne me suffit pas ; pour me bien porter il me faut encore la tienne. Adieu.


Ce 16. — J’ai un rhume de cerveau qui me rend moitié fou, moitié imbécile, moitié aveugle, moitié paralytique. Aussi n’attends pas une plus longue lettre, car si tu descendais du ciel dans ce moment-ci sur le pont, je ne sais pas si j’aurais l’esprit de te voir et la force de t’embrasser.


Ce 17. — Je me porte un peu mieux, mais point bien ; la mauvaise nourriture, le mauvais air, le mauvais temps, le long ennui, les premiers froids, tout cela agit sur ton pauvre diable de mari et ajoute encore au besoin qu’il sent de te revoir. Nous devons passer aujourd’hui la latitude du cap Finistère et dès ce soir nous nous trouverons au même climat qu’en Provence. C’est quelque chose d’avoir déjà quelque chose de commun avec les Français, en attendant quelque autre chose que j’espère qu’ils ne posséderont point en commun avec moi.


Ce 18. — Il fait des temps de chien ; il faut, de peur d’être mouillé sur le pont, respirer un air humide dans la chambre et, non seulement humide, mais infecté des exhalaisons de tant de gens et de tant de choses que je ne sais pas comment nous pourrions échapper au scorbut. Nous ne devrions plus en avoir que pour quatre ou cinq jours au plus, mais les temps sont dangereux parce que les jours sont courts, l’horizon chargé, le vent violent et les terres fort basses, ce qui fait qu’on pourrait se trouver dessus avant de les avoir vues. Je me fie à mon capitaine, à mon bonheur et au grand Detella qui m’a promis à ma femme.


Ce 19. — Tout paraît annoncer une heureuse arrivée ; les vents ont pris le tour que nous leur aurions marqué s’ils nous avaient consulté et la mer semble nous faire un meilleur accueil à mesure que nous approchons de notre patrie. Dans trois jours nous pouvons être à terre, dans huit jours je puis te voir ; je le puis, mais je dépends des vents et des flots, qui sont les premiers ministres du hasard et les exécuteurs impitoyables de ses arrêts.


Ce 20. — Nous entrons dans le golfe, nous venons de rencontrer un bâtiment qui venait de Bordeaux et qui nous a dit la distance où nous sommes de terre : 72 lieues. Par le vent qu’il fait, il ne serait pas impossible de descendre demain, mais les temps sont durs, les mers grosses, les nuits longues, les vents inconstants : il ne faut croire qu’à ce que nous tiendrons et garder toujours un sage milieu entre espérer et désespérer. Adieu, mon enfant, mon écriture te montre l’agitation du vaisseau et peut-être la mienne.


Ce 21. — Qu’avais-je dit ? Voilà les vents qui soufflent du point où nous allons, la mer grossit et tout annonce une tempête presque à la vue du port. Il n’est pas dit que j’aille à la Rochelle, je serai peut-être obligé de courir demain à Lorient et j’y entrerai à pareil jour où j’en suis sorti l’année dernière. Si cela est, je me ferai descendre à la côte, je laisserai mon monde à bord et je prendrai un bidet de poste pour aller baiser ma femme.


Ce 22. — Mes pressentiments ne se sont que trop confirmés : nous avons été battus toute la nuit de la plus horrible tempête dont on puisse se faire l’idée. Ma pauvre petite Cousine a tout supporté avec un cœur de lion. Dans ce moment nous nous trouvons en calme et nous attendons un meilleur vent pour réaliser les projets d’hier. N’importe, je sens que je te reverrai et je suis plus heureux que tout ce que tu n’aimes pas.


Ce 23. — Nous sommes à quatre lieues de la Rochelle entre la côte du Poitou et l’île de Ré, ne pouvant aborder d’aucun côté. L’impatience me dévore ; il semble que les contradictions s’entassent les unes sur les autres et ma pauvre philosophie se sent bien faible à la vue de tant d’ennemis. Mais qu’elle meure pourvu que je vive et que je te revoie toujours et toujours la même.


Ce 23, à l’île de Ré. — Je suis à terre, ou plutôt je ne suis plus en mer, mais il me reste encore un trajet à faire. Je le ferai hardiment et j’arriverai heureusement et je partirai promptement et je te verrai incessamment et je te baiserai comme je n’ai jamais baisé personne, pas même toi. Je suis chez le bon bailly Desecotais, que je connaissais et qui m’a reçu comme son fils. Je viens de faire un bon souper où j’ai mangé du pain, des légumes, de la viande fraîche, etc. Ce sont des mets nouveaux pour moi, mais ce qui sera plus extraordinaire encore, c’est un excellent lit où je dormirai bien pour la première fois depuis longtemps et où je rêverai de toi. Mais comment ?


La Rochelle, ce 24. — César disait : « Afrique, je te tiens ! » Et moi je tiens la France, mais je ne tiens rien jusqu’à ce que je te tienne. Je suis ici chez mon ancien camarade de séminaire qui m’a reçu avec une amitié infinie. Je suis arrivé sur un bateau de l’île de Ré qui a fait quatre lieues en trois quarts d’heure. J’ai trouvé la Cousine au port, je vais presser le déchargement, acheter une voiture et courir à toi. Adieu, ma femme, adieu, ma Pénélope, renvoie tous tes amants sans quoi j’en ferai une capilotade épouvantable. Adieu, ou pour mieux dire bonjour, car le jour est près de se lever pour moi.


La Rochelle, ce 25 décembre 1787. — Je t’apporte le journal parce qu’il ne vaudrait pas le port.

Je suis en France, ma bonne femme, après une terrible navigation, mais tous les maux sont derrière moi et tous les biens m’attendent chez toi. Je voudrais être invisible dans ta chambre au moment où tu ouvriras ma lettre, pour voir si elle te fera l’effet que me ferait une des tiennes en pareille occasion. Depuis quelque temps il s’élève des troubles au dedans de moi ; c’est à toi de les dissiper en me recevant de manière à me faire rougir de mes craintes. Mais non je n’en veux pas avoir. Pourquoi en aurai-je ? À cause de mes cinquante ans ? N’en avais-je pas quarante-neuf l’année dernière et ne m’aimais-tu point ? Je le demande à ton beau lit bleu, que je n’ai point perdu de vue depuis que j’en suis sorti bien malgré moi.




Paris. — Typ. A. DAVY, 52, rue Madame. — Téléphone.

  1. Correspondance inédite de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers (1778-1788), recueillie et publiée par E. de Magnieu et Henri Prat. Paris, 1875, in-8° de XVI-528 pages et un portrait à l’eau-forte de Mme de Sabran.
    Lettres du chevalier de Boufflers à la comtesse de Sabran, publiées par M. Paul Prat (fils du précédent éditeur). Paris, 1891, in-8°, de XV-140 pages.
    Pierre de Croze (le comte de Croze-Lemercier). Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran (1788-1792). Paris, 1894, grand in-18 de 336 pages.
  2. Mme de Sabran avait eu à se plaindre gravement du précepteur de son fils Elzéar.
  3. Cette partie du journal de Boufflers a déjà été publiée dans l’ouvrage de MM. de Magnieu et Henri Prat. Nous la reproduisons ici parce qu’elle est nécessaire à la suite du récit.
  4. À Gorée.
  5. C’était l’aide de camp de Boufflers, qui, venu avec lui dans son premier voyage, allait se distinguer dans celui-ci.
  6. Ici prend fin ce que MM. de Magnieu et Prat ont publié de ce journal.
  7. Cette description se trouve, en effet, dans le livre de MM. de Magnieu et Prat, p. 478.
  8. C’était le second de Boufflers dans la colonie, et le gouverneur avait pour lui une vive sympathie.
  9. Prédécesseur de Boufflers, comme gouverneur du Sénégal.
  10. Celle-ci avait été amenée en France par Boufflers à la suite de son premier voyage et donnée par lui à la princesse de Beauvau. C’est l’histoire de cette jeune négresse qui a fait l’objet du récit bien connu de Mme de Duras.
  11. C’est-à-dire le mariage de Delphine de Sabran avec le jeune Custine, qui n’eut lieu qu’un mois plus tard, le 21 juillet, à la suite de nombreux empêchements du futur beau-père.
  12. Plante dont la racine était un stimulant fort employé au temps de Boufflers, ainsi que la patience qui était en usage comme un laxatif.
  13. Plus tard, quand les hasards de sa vie aventureuse conduisirent Boufflers au Nord, comme ils l’avaient conduit au Midi, il retrouva à Stralsund un officier d’artillerie suédois M. Arrenius, qu’il avait vu, à Gorée, en compagnie de M. Sparman. Boufflers lui-même rapporte le fait dans le Fragment d’une relation d’un voyage de plaisir dans la Poméranie suédoises (en 1794).