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Jours d’Exil, tome II/Lisbonne

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Jours d’Exil, tome II
Une fête universelle à Lisbonne
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UNE

FÊTE UNIVERSELLE À LISBONNE.


— TRIOMPHE DE VÉNUS.




Septembre 1855.


« Magnificat ! ! ! »


I


249 Connaissez-vous le jardin de l’Europe, la belle Lusitanie ? C’est la fiancée de deux océans : l’un qui vient du nord se réchauffer à son soleil ; l’autre qui, du midi, roule sous ses beaux arbres, pour les rafraîchir, des vagues de pourpre et d’azur.

C’est le pays où la pomme d’or à la chair vermeille comme du sang ; où la saveur des fruits fait désirer la soif ; où la tiédeur des eaux fait bénir le soleil ; où la vigne, pareille à la femme robuste, n’a pas assez de feuilles pour cacher ses enivrants attraits.


Vieille aujourd’hui, déchue, suspendue comme un lest au glorieux navire qui porte sur les mers la superbe Albion, la race portugaise ne fut pas ainsi toujours. Non certes ; et très grande était-elle quand les flammes de ses vaisseaux disaient au loin son 250 nom ; quand l’Afrique, les Indes et les deux Amériques tremblaient au seul bruit de ses lames ; quand elle avait pour capitaines Albuquerque, Cabral et Vasco de Gama ; quand elle avait pour barde le très grand Camoëns, alcyon qui s’épuisa pour la chanter !

— Leçon bien propre à rabaisser l’orgueil des puissances terrestres, si rien pouvait guérir leur incurable mal ! Elles se disent grandes, elles disposent du sort des nations secondaires avec une majesté vraiment bouffonne. Puis survient un héros de Huns ou de Cosaques, ou bien un marchand de coton qui dit : je m’appelle lion ou vautour : qu’on me paie le tribut de gloire et de richesses que Dieu réserve à ses élus ! Car dans ces sortes de rapines, Dieu, le bon Dieu, le Dieu juste et puissant, le Dieu des guerres et des congrès tient toujours la folle balance que fait pencher le sang dont les épées dégouttent !

Il est une fable que les pasteurs des hommes apprennent à leurs petits dès que ceux-ci font leurs dents et leurs griffes, c’est celle du loup recouvert de l’habit du berger. Et cependant les peuples-troupeaux tressaillent d’allégresse toutes fois qu’une de ces fauves bondit de volupté. —


... Laissez-vous conduire par moi bien loin du temps présent ; supposez, ô lecteur, que vingt-cinq ans ont passé depuis que la propriété n’est plus un privilège, depuis que l’intérêt se confond avec le bonheur, depuis que l’Espagne et le Portugal ont formé, par leur union, la République d’Ibérie, depuis que tous les peuples sont frères, loyaux et fidèles confédérés.


Voyez le mouvement et l’activité qui règnent dans Lisbonne ! Ce n’est plus pour fêter la Victoire et le Carnage que les hommes s’apprêtent. Débarrassés des rois, des traitants et des baladins consacrés à l’autel, libres comme l’air vif et la vague joyeuse, ils vont célébrer l’anniversaire de la Sainte-Alliance des Peuples.

L’Automne mire sa belle santé, sa face rouge dans les pampres et les nuages. Le vent livre aux airs les mille couleurs des nations. Le palais de Bélem, souvenir du passé, les nouveaux monuments dus au génie de l’indépendance, les quais, la ville entière sont noyés dans l’harmonie, les délices des arts et les gerbes flamboyantes de lumière.

Oh cela vaut bien mieux que les ruses ténébreuses de l’intérêt, les trahisons de la haine, les provocations de la vengeance, les 151 cris d’agonie des soldats mutilés, le tonnerre des canons et les déluges de sang !


Chantez donc et dansez, enfants de l’Ibérie ! Communiez en choquant vos verres, en mêlant les parfums de vos cigares fumants. Et puis songez aux faibles : aux femmes, aux enfants, aux bons vieillards ; soyez leurs protecteurs, leurs amants, leurs amis et leurs frères. Et puis songez aux morts : fleurissez leurs tombeaux, offrez-leur les prémices de la fête splendide. Afin qu’on puisse dire :

Heureux les morts ! Leurs corps ont le repos, et leurs âmes l’amour, gagnés par de longues fatigues. Leurs héritiers, dans le bonheur, ne sont pas ingrats ; il les rachètent et les relèvent du sépulcre ! — Alléluia !


II


Le matin a souri. Transportés d’amour le ciel et la mer se regardent jusqu’au fond de l’âme avec les grands yeux de leurs abîmes. Les rayons du soleil courent dans l’air qui sépare leurs beaux visages comme une effusion de leurs tendres pensers. Tandis que les cris aigus de l’oiseau de mer et le chant monotone du pécheur semblent les soupirs entrecoupés des mondes qui s’embrassent.

— Oranges et grenades, rougissez ! Mûrissez, raisins ! Frissonnez, ruisseaux des plaines ! Montagnes et collines, pleurez des sources abondantes ! Enfants et femmes, attendrissez-vous, tressez-nous des couronnes. Jamais il n’y aura trop de vins, de fleurs, de fruits, de larmes d’allégresse pour célébrer la beauté de la Nature et de l’Homme réconciliés enfin !


Parées dès la veille, les barques joyeuses sortent des criques du rivage ; elles baisent les vagues salées du bec de leurs proues et s’abattent sur elles, ainsi que les goélands quand ils saluent l’aurore.

Elles paraissent sur l’Océan, comme sur la terre la cohorte des trompettes qui précède l’armée. Elles paraissent sur l’Océan 252 comme, dans les cieux, les premières étoiles du matin et du soir, celles qui nous annoncent le retour de la nuit et du jour. Comme les étoiles, elles brillent des plus vives couleurs ; comme la cohorte des trompettes, elles élèvent dans les airs des accords éclatants. Nous l’avons dit, ce sont cette fois des chants de bonheur.

— Ole ! Ole ! Frappez l’onde en cadence ; abaissez, relevez les rames légères ; penchez vos bonnets rouges sur l’oreille attentive ; buvez, riez, dansez, beaux pêcheurs lusitains ! Jamais il n’y aura trop de chansons pour célébrer la beauté de la Nature et de l’Homme réconciliés enfin !


De tous les ports du monde, de très près, de très loin ils sont partis, les beaux navires remplis de passagers ! Et maintenant ils pénètrent dans les eaux du Tage, blanches voiles au vent, beaux étendards aux mâts. Dans les haubans, les matelots sont plus heureux que des rois. Car jamais ils ne célébrèrent fête si belle, sous l’ardent Équateur, pour le bonhomme Tropique, le franc-buveur qui garde tout le bon vin pour ses enfants et régale les passagers de l’eau verte des mers.

Aux accords de leurs chants, sous les carènes qui le chatouillent bondit le grand fleuve aux eaux dorées. Sur sou fin lit de sable, entre les mille fleurs de ses rives enchantées il s’allonge et se tord, pareil à un sultan qui presse l’un après l’autre les charmes de ses odalisques.

— Brûle, rougis, éclate, poudre sœur des éclairs ! Tonnez, bombardes et chaloupes ! Vieux remparts de San-Juliano rendez-leur mille saluts ! Réjouissez-vous, chantez la gloire comme aux temps où vos puissantes escadres revenaient de la conquête des grands continents ! Blanches crêtes des flots, soulevez-vous pour entendre et pour voir ! Vous, paysans et citadins, brûlez chênes et yeuses sur les monts élevés ! Jeunes garçons et jeunes filles, allumez les flambeaux d’amour ! L’immensité peut contenir les ébats de tous les êtres ! Jamais il n’y aura trop de feux, de lumières, de tendresse pour célébrer la beauté de la Nature et de l’Homme réconciliés enfin !


III


253 Premiers nés de Thétys, agiles coureurs, les Anglais ont devancé tous les Européens. Entendez l’harmonie siffleuse des fifres et des pibrochs ! Voyez leurs étendards écarlates striés de blanc et de bleu, ces hardis étendards, emblèmes d’espoir, de persévérance, de liberté, ces étendards que respectent les peuples !

Welcome to Saint-James ! Ride Britannia !


Mais avant les Anglais ont mouillé dans le port les préférés de la mer, ses fils les plus jeunes, les plus forts, les Américains de l’Union. Salut aux lignes de pourpre de leurs bannières, à leurs étoiles d’or ! Salut à la grande République qui sut maintenir son indépendance au milieu de l’esclavage de l’ancien monde ! Honneur aux Titans de l’industrie !

Long life to Liberty ! Further and for ever !


Aigle noire de Russie ! Longtemps le monde a craint la corne de tes serres, longtemps il a tremblé sous tes ailes tendues comme un vivant linceul ! Maintenant tu n’occupes plus qu’un coin des drapeaux où la Croix brille triomphante ! — Gloire au Christ porteur de gibet !

Gloire à l’immense peuple qui passa sur les autres comme un tourbillon de fureur, trancha leurs différends, termina leurs querelles, et dans son sein ardent, comme en une fournaise, força leurs qualités diverses à éclore dans toute leur splendeur !

Maintenant la race slave est entrée dans le courant des nations. Elle y développe son amour de justice, d’indépendance, son audace et sa bravoure. Longtemps esclave et longtemps conquérante, elle ne jouit enfin de la paix qu’après avoir fourni sa pénible carrière !

Hurrah ! Grâces te soient rendues pour ton grand travail, ô peuple des savanes si souvent méconnu !


Tout autour du golfe, à portée du charbon grognent les lourds vapeurs, semblables à des ruminants qui digèrent. Écoutez-les, 254 ces grands serpents de la mer ! Ils ont le feu dans le ventre et de l’eau jusqu’au cou ; ils fument de l’écume, ils écument de la fumée, les monstres enfantés par le dix-neuvième siècle ! Ils laissent derrière eux deux longues traînées : une noir dans l’air, une blanche dans l’onde ; tout est troublé sur leur passage !

Tout excepté l’homme fièrement campé sur leur dos, comme sur celui des hippogriffes les vaillants chevaliers de la Table-ronde.

Toussez, crachez, râlez vapeurs ! L’homme excite et modère votre rage impuissante selon sa volonté !


Les peuples d’Orient sont aussi venus, les aînés des marins, ceux dont les pères jetaient l’ancre dans les ports de Carthage, de Sidon et de Tyr, ceux qui tirent les premiers le périple de l’Afrique et fouillèrent à pleines mains dans les mines vierges de Golconde !

Ce sont les plus beaux des hommes et les plus artistes de tous. Car ils adorent la femme, le rossignol, les prophètes et les astres, tout ce qu’il y a de plus bienfaisant et de plus doux au monde. Car ils s’endorment pour rêver la vie parfumée d’encens. Car ils aiment à songer, bercés sur les flots étincelants des mers heureuses ou sur la selle des coursiers que nourrit l’Arabie.

Allah ! Allallah !


Comptez-les tous :

Voici les Persans. Voici les Turcs, peuples poètes qui chantent la nuit et prennent pour emblème le croissant de la Lune.

Voici les puissantes tribus de l’Inde. Elles s’avancent avec les riches vaisseaux sortis des chantiers de Calcutta, de Bombay, de Madras.

Voici les patriarches des navigateurs, les Chinois montés sur leurs jonques étincelantes d’ivoire, de porcelaine et de pierres précieuses, brillantes en mer comme de grands alcyons.

Pour les voir arriver tout se tait un instant. La mer est en feu. La sève d’automne mêle ses doux parfums aux senteurs de l’oranger, à l’haleine des roses, à la voix pure de l’alouette qui scintille des ailes comme une étoile vivante. Ô Nature, Nature, rien n’est si grand que toi ! Puissent les hommes te laisser parler le plus souvent possible le sublime langage de tes harmonies !

Alléluia !


Œuvre de Bolivar, ô belles républiques qui prospérez enfin après tant de discordes, Plata, Chili, Venezuela, Nouvelle-Grenade, 255 Équateur, Bolivie, accourez, accourez revoir les plages des empires d’où sont partis vos pères ! Que l’Amour rapproche ceux que l’Ambition séparait ! Que les flots soient rougis de vin, non plus de sang ! L’olivier tend aux hommes ses rameaux qui fléchissent.

Vayan, vengan las naciones hermanas !


Et toi, race noire, déshéritée des siècles, de tout temps asservie, tu ne viens pas à ces fêtes enchaînée dans la cale de vaisseaux étrangers. Car tu es libre et grande, régénérée par ton croisement avec tous les peuples du Sud. Et des beaux rivages de l’Afrique, tes navires resplendissants de topaze et d’or portent tes hommes nouveaux à tous les bouts du monde.

Salut Indépendance !


À la rive dorée gouvernez, amarrez vos nombreux bâtiments, hommes du Nord, Danois, Norwégiens, Suédois, Écossais, Allemands ! Redites-nous les chants de vos grands bardes : ceux d’Ossian et de Schiller, ceux de Wieland et d’Herwegh ! Allons ! faites résonner les échos sous le cor des montagnes et le roulement des terribles tambours !

Obéron ! Obéron ! !


Vous, Italie, France célèbres dans les arts et la littérature, quels chefs-d’œuvres apportez-vous à l’Olympiade des peuples réunis pour chanter le bonheur et le génie de l’homme ?

Que leur apportez-vous ? Vous aurez pour théâtre les plus beaux sites de l’univers, et les meilleurs artistes de tous pays sont prêts à faire valoir les créations des auteurs dramatiques.

Viva ! Evviva ! !


Agiles comme les poissons, rapides comme les flèches, les frégates des îles passent entre les navires des peuples qui se balancent sur l’abîme profond. Messagères des continents, écumeuses des mers elles portent les dépêches et sont accueillies à tous les bords avec des cris de joie.

Libres sont les îles vertes ! L’Univers est sans maîtres, l’Univers s’appartient !


En avant ! Alante ! C’est le cri d’alliance des enfants d’Ibérie.

Maintenant ils ne forment plus qu’un peuple de chevaliers et 256 de braves. Dans la guerre contre les éléments, dans les grandes solemnités qui rassemblent les hommes, partout où il y a danger et plaisir on les voit en avant.

Les voici, les voici sur les pesants esquifs qui portaient aux terres lointaines Colomb, Vasco de Gama, Cortes, Cabral, Pizarro, tous ces illustres capitaines de mer, et cet autre plus grand encore, le poète homérique, Camoëns !

Ils les ont conservés, ces débris glorieux, pour recevoir les nations. Aux salves mille fois répétées de l’artillerie du monde voyez-les sortir de la rade ! Les pavillons s’abaissent respectueusement devant leurs couleurs or et pourpre. La Confédération des peuples rend un culte aux morts.

Gloire, gloire aux grands dans les siècles des siècles !


IV


Quelle suave mélodie remplit les airs ? Où s’élancent l’alouette et le ramier ? Pourquoi les nuages accourent-ils de tout le pourtour de l’horizon, attirés par un courant irrésistible ? Que salue la foule de ses acclamations ?

Ce sont les aérostats qui descendent sur la ville joyeuse, ce sont les grands omnibus de l’atmosphère qui transportent les populations d’un point du globe à l’autre.

Tout ce monde arrive en chantant à la fête magnifique. Du haut des cieux les enfants et les femmes laissent pleuvoir sur les navires et les maisons des avalanches de fleurs.

Descendez rosées du matin, nuées humaines, dorées, argentées, bleues, rouges, vertes et blanches, descendez ! La brise est belle ! La voix tonnante des canons, les chœurs d’hommes, les brillants feux d’artifice vous appellent sur terre. Et les lèvres, les âmes et les bras sont tendus vers vous !

Les anges des cieux, ce sont les femmes et les enfants de l’Avenir embellis par le bonheur !


Parmi tous ces aérostats, les uns représentent des nacelles, des lustres, des couronnes, des corolles de lys, des bassins de cristal. 257 — D’autres, le soleil, la lune, les étoiles, ou le globe terrestre pavoisé de tous ses étendards, brillant sous l’arc-en-ciel. — D’autres, des Mercures et des Amours qui portent des corbeilles remplies de, bouquets et de présents. — Ceux-ci, des poissons-volants, des oiseaux, des animaux fabuleux. — Ceux-là sont disposés pour figurer des groupes d’îles, les Ioniennes, les Cyclades, les Antilles, les Moluques, les plus beaux archipels des mers.

De très loin déjà leurs emblèmes et leurs couleurs apprennent les différents pays dont ils viennent, mais à mesure qu’ils approchent du sol, les chants de ceux qu’ils portent et leurs voyants costumes les font reconnaître beaucoup mieux encore.

De toutes les parties de la Péninsule, suivies de longs convois, arrivent les locomotives essoufflées, suantes, sifflantes. Elles sont tellement ardentes, rapides, promptes à se détourner, à s’éviter, à se croiser qu’elles semblent animées d’une existence propre. Elles portent sur leurs flancs des noms d’artistes célèbres ou d’animaux utiles. Car l’homme s’efforce de faire vivre la matière, de la poétiser, de former avec elle un être à son image auquel il puisse s’attacher comme à sa création.

On a préparé, pour recevoir les arrivants, une enceinte jonchée de pétales de roses, entourée de guirlandes, de feuillages et de rubans, bordée d’inscriptions qui célèbrent leur bienvenue. Des milliers de tambours et de trompettes les annoncent. Sur la route qu’ils doivent parcourir, du débarcadère à la ville, sont rangés sur deux rangs les petits enfants portugais qui répandent sur leur passage des fleurs, des oranges, des cigares, des vers, de l’encens et des eaux parfumées.

Les anges des cieux, les anges gardiens et hospitaliers, ce sont les beaux petits enfants. Ils nous accueillent avec la joie dans le cœur et la grâce sur les traits, ils nous demandent des caresses et des baisers ; ils sont toujours heureux quand on vient les voir.


V


Les peuples se réunissent dans d’immenses salles de verdure ; ils s’y reposent des fatigues de la route ; ils y trouvent des mets exquis, des boissons glacées, les plus beaux fruits des arbres.

258 Puis on vient leur annoncer que les solemnités du jour sont inaugurées par cinq grandes expéditions contre la nature.

Les armées travailleuses sont convoquées pour l’assaut d’un roc sous lequel on a découvert une mine d’argent, pour l’irrigation d’une plaine, la coupe d’une forêt, la mise en mer d’un vaisseau de haut-bord, pour une lutte contre les taureaux lusitaniens.

De brillants équipages, attelés de coursiers andaloux, attendent les spectateurs qu’ils doivent conduire à chacune de ces destinations diverses.

Hasta ! Hasta ! !


— J’ai dit que la journée de fête allait commencer par des travaux. En effet, il n’y a plus qu’un mot pour désigner la travail et le plaisir confondus. Toutes les occupations de la vie sont devenues attrayantes pour l’homme. Les plus rudes labeurs s’exécutent au milieu des concerts d’allégresse. L’humanité ne conçoit plus de divertissement qui ne s’accompagne d’utilité, plus d’entreprise utile qui s’accomplisse avec peine. —


VI


Dans la plaine, sous mille drapeaux brillants, sont réunis les légions des travailleurs qui se préparent à leur grand ouvrage au son des instruments guerriers.

Les mineurs portent un uniforme gris comme la pierre ; ils ont au flanc le marteau, la torche et le levier pesant. Les agriculteurs revêtent la blouse à fond blanc sur lequel sont dessinés des rameaux d’arbres et des plantes rares ; ils ont à la ceinture la bêche, la pioche et les cisailles. Les forestiers endossent la tunique verte, sombre comme la feuille du chêne ; la scie et la cognée pendent à leur côté. Les marins sont couverts de la vareuse écarlate, pareille aux eaux frappées du soleil couchant ; ils ont au dos la hache, et sur la hanche gauche le grand sabre à la lame tranchante. Les toreros ceignent le juste-au-corps de fin cuir ; leurs chapeaux sont ornés de plumes de faisans et de paons, leurs fusils reluisent comme de l’argent : ils sont les plus nombreux et les plus animés.

259 Quand sonne la première fanfare, tous les ouvriers sautent en selle et manient leurs chevaux avec une grâce parfaite. Chacun possède le sien, et les plus grands généraux civilisés n’en avaient pas de pareils dans les jours de bataille.

— Dès que le luxe ne sera plus le privilège de la fortune, le cheval deviendra l’inséparable compagnon de l’homme. Celui-ci ne se fatiguera plus sans utilité, sans plaisir, à faire de longs trajets à pied ; il ne dépensera plus ses forces que dans l’animation de ses joyeux travaux. Alors les races chevalines se multiplieront, s’embelliront à l’infini par les croisements et les bons soins. —

Derrière chaque bande d’ouvriers partent les approvisionnements et les lourdes machines qui doivent l’aider dans son travail. Les fourgons qui les contiennent sont entraînés à toute vitesse par les zèbres et les ânes au pied sûr.


Quand sonne la seconde fanfare, chaque troupe s’élance dans sa direction de toutes les jambes de ses coursiers. Les routes sont arrosées, balayées, les cavaliers n’y soulèvent plus des nuages de poussière, elles disparaissent devant eux comme par enchantement.

Parvenues sur le théâtre de leurs exploits, les armées travailleuses sont accueillies par les acclamations des spectateurs disposés le plus avantageusement possible pour suivre les opérations de chacune. Rien ne peut donner une idée de l’émulation qu’excite la vue des femmes qui doivent couronner les vainqueurs de ces grands tournois.

— Ah ! lorsque l’homme sera dégagé des intérêts mercantiles et injustes qui commandent aujourd’hui toutes ses relations ; quand la grâce, la bienveillance, la beauté, l’amour de la femme lui sembleront mériter plus que l’hommage d’un caprice ou l’insulte d’un salaire ; quand il s’honorera d’être galant et généreux comme l’étaient Hercule, Thésée, Hector, Antoine et les preux du moyen-âge, comme le furent de tout temps les plus intrépides et les plus forts : alors il comprendra quelles promesses, quels commandements, quelles punitions et quelles récompenses il y a dans le regard de la femme, de celle surtout que nous n’avons pas coutume de voir et qui vient à nos fêtes, d’un pays très éloigné.

Les femmes d’alors ne seront pas des grimacières, des prudes retenues, comme celles d’aujourd’hui, par je ne sais quelles conventions étroites ; elles témoigneront franchement, naïvement, 260 leur admiration, leur indifférence ou leur dédain à ceux qui les auront mérités. De sorte que la vue de la femme deviendra pour l’ouvrier le plus puissant attrait au travail, et que plus les résistances et les dangers paraîtront invincibles, plus il s’efforcera de les vaincre pour obtenir le prix des mains de la beauté. —




Les mineurs se sont rangés au pied du roc qu’ils doivent détruire.

Dure est la pierre, solides ses attaches et sombre son aspect. Mais l’ingénieur a fait l’examen attentif des accidents de sa surface, il a conçu le plan d’attaque et donne maintenant le signal de l’action.

Aussitôt résonne le formidable accord des tambours et des instruments de cuivre. Sur tous les points à la fois, les ouvriers approchent de la poudre les torches enflammées. Renfermé dans un cercle de feu, le rocher se détache par blocs énormes, il éclate dans l’air comme l’éruption d’un volcan. Les marteaux et les leviers achèvent l’assaut commencé par le feu. Le mineur qui s’est le plus distingué dans cette dangereuse entreprise reçoit la couronne de triomphe.

Le chœur chante :

« Rien ne résiste à l’homme ; la terre et ses trésors sont à lui. Pierre avare qui renfermes dans tes entrailles un métal précieux, nous t’avons fait sauter, pour nous sont tes richesses. Et ta poussière volant à tous les vents du ciel ira témoigner au loin de la puissance de l’homme sur la naturel »





De leur côté, les agriculteurs entrent dans la plaine sur laquelle ils veulent répandre le double bienfait de la fraîcheur et de la fécondité.

Jusqu’alors il n’y est venu que des ronces rampantes dont les bergers cueillaient dédaigneusement les fruits, que des herbes jaunes et dures, que des touffes de genêts et de bruyères dans lesquelles vivait tranquille tout un peuple de lapins, fléau de la contrée.

261 Le plan des opérations est tracé d’avance. On amène les buffles acclimatés en Europe, les forts taureaux élevés sur les bords de l’Èbre et de la Guadiana. Ils sont attelés, dix par dix, à des charrues ornées de tous les attributs de l’agriculture. La légion travailleuse se divise en autant de troupes qu’il y a d’attelages, et chacune dans sa direction trace un sillon profond et large comme un ruisseau.

En même temps les clairons se dispersent par la campagne ; ils sonnent des marches vives et se répondent à de grandes distances.

Les fouets sifflent et claquent ; les taureaux mugissent, bondissent, se jettent çà et là en écarts furieux. Mais ils sont conduits par des guides habiles, et devant les socs tranchants le sol est enlevé comme une arène légère.

Quand la plaine est ainsi creusée, les hommes et les attelages se rassemblent au centre sur un rappel des clairons. Puis l’orchestre imite le bruit des eaux jaillissantes, on lève les digues qui s’opposaient à leur écoulement, et bruyantes, rapides, elles s’élancent dans les canaux destinés à les recevoir.

Le chœur chante :

« Rien ne résiste à l’homme. L’aridité, la sécheresse sont bannies de la terre qu’elles désolaient. Le terrible taureau, le buffle sauvage tendent à nos jougs légers leurs têtes si fortes. Plaine infertile où se réjouissaient les bêtes nuisibles, voici que tu vas t’embellir sous nos mains. Les grands arbres te couvriront de leur ombre, les petites fleurs t’embaumeront de leurs parfums, les jeunes filles viendront le soir, par tes sentiers, aux rendez-vous d’amour, et dans tes ruisseaux clairs de nombreux troupeaux apaiseront leur soif. »

Quand on aura l’assurance que l’eau parcourt bien tous les canaux pratiqués dans la plaine, il ne restera plus rien à faire que de consolider le travail. Ce sera l’ouvrage des petits enfants. On leur amènera de grandes voitures de gazons, d’œillets, de marguerites, de violettes, de mauves, de renoncules et de myosotis fleuris. Et pendant plusieurs heures leurs bandes nombreuses tapisseront, en chantant, le bord des eaux courantes.

— Les hommes observent enfin les aptitudes et les goûts de l’enfance et savent en tirer parti dans leurs travaux. —





262 Sur la lisière de la forêt qui doit tomber se sont répandus les travailleurs des bois. Hautes sont les futaies, touffus les taillis, vieux les arbres ; mais la persévérance et le génie de l’homme ne connaissent plus d’obstacles. Sur les troncs des grands chênes les cognées retentissent, les scies grincent, les petites et les grandes, celles qui enlèvent des rangées d’arbres à la fois. On promène par les allées un immense fourneau dans lequel la flamme captive ne brûle qu’à la hauteur voulue. Dans les vallées et les coteaux sauvages se sont répandus les piqueurs qui soufflent à perdre haleine dans le cornet aigu, le cornet des carabiniers suisses et des chasseurs de chamois.

C’est une immense hécatombe. Les arbres des druides, les beaux châtaigners, les charmes au bois noueux, les frênes, les ormes et les bouleaux, les lièges et les yeuses tremblent sur leurs racines impuissantes à prévenir leur chute, puis craquent et inclinent tous ensemble leur feuillage qui va se flétrir. Cette fois ce n’est plus la forêt du divin Shakespeare, la forêt qui marchait contre Macbeth l’homicide, mais c’est la forêt vaincue par le travailleur ; elle reconnaît son maître et s’agenouille devant lui.

Quand les dépouilles de la nature jonchent le sol, on élève un trône de lierre et de pervenche sur un monceau de troncs abattus. La femme du Nord, la Velléda gauloise, y monte dans tout l’éclat de sa beauté. Dans sa main blanche elle tient une couronne formée des rameaux du hêtre aux feuilles sanglantes et des fruits rouges du sorbier aimés des oiseaux. D’une voix sonore elle appelle le vainqueur et le couronne devant le peuple.

Le chœur chante :

« Rien ne résiste à l’homme. Quand les futaies ont atteint leur degré de croissance, quand le gui s’attache aux écorces, quand le noisetier ne porte plus de fruits, quand les épines voraces prennent de la force, quand les jeunes arbres sont étouffés par les vieux,... nous passons à travers, semblables à ces génies destructeurs dont les peuples Scandinaves fixent le séjour parmi les grands sapins qui bordent leurs mers sombres ! »




Les vagues délirantes nagent sur la mer comme des ours blancs dont on voit la tête au milieu des glaçons. Sur le rivage aux 263 pierres grises, les spectateurs occupent des gradins disposés en fer-à-cheval. Tous les belvédères du paradis de Cintra sont animés par la présence de familles heureuses.

Au haut de la montagne russe, cirée comme un parquet, qu’il doit parcourir pour descendre à la mer, se balance l’Impavido, le beau steamer, si fort qu’auprès de lui ceux d’à présent feraient à peine le volume d’une coquille de noix.

Le long de ses cordages couverts de guirlandes et de fruits grimpent les petits mousses verts et gris comme des lézards. On soulève l’immense bâtiment avec des machines formidables, ainsi qu’une baleine prise au crochet perfide ; sous son ventre les matelots roulent d’énormes sapins. Les équipages et les forts déploient leurs signaux de bienvenue ; de toutes les gueules de leurs bronzes ils appellent à la mer leur nouveau compagnon.

L’Impavido se balance un instant sur ses hanches comme un valseur qui cherche à retrouver le pas, puis majestueux, il descend à l’Océan, ainsi que le lutteur dans le cirque. Du rivage, des vergues élancées, du sommet de la côte et du sein des eaux s’élève le chœur :

« Heureux voyage, ô beau navire que nos mains achevèrent ! Visite tous les pays, aborde à tous les ports, passe sous tous les cieux, sors vainqueur des terribles orages ! Porte nos hommes, nos marchandises et notre nom chez tous les peuples, nos frères aimés, secours-les dans la détresse, participe à leurs fêtes, découvre des passages, des îles et des continents ! Ramène de tous les climats les produits du sol et de l’industrie ; sois messager de paix, de bonheur et d’amour ! Qu’on te salue de loin quand tu t’approches des côtes comme un parent, comme un ami qu’on brûle de revoir.

» Et toi, mer mugissante, gronde sous la vapeur, ronge tes écueils, mais n’ouvre plus, n’ouvre plus tes gouffres avides pour engloutir une proie fournie par nous. Quand tu seras trop irritée de notre orgueil, nous te flagellerons avec nos roues de fer. Rien ne résiste à l’homme. Dans son grand empire l’Océan est un lac sur lequel il promène ses joies et ses tristesses ! »




Per las llanuras bondissent vingt taureaux non domptés, vingt taureaux de Lusitanie — los chicos y valientes — qui jamais ne 264 refusent le travail ou la course. De très loin ils ont vu les chasseurs.

Ceux-ci sont prêts. Au pommeau de leurs selles les uns ont enroulé le lacet résistant ; en travers de leurs poitrines les autres ont passé le filet aux plombs lourds, pareil à l’épervier de pêche ; d’autres ont déployé la muleta de pourpre sur le cou de leurs montures ; d’autres ont chargé leurs carabines avec de belles pièces d’artifice qui jettent en un instant leur éclat et leurs feux ; d’autres conduisent une trentaine de molosses enchaînés deux à deux. Dans les bas-fonds ont été disposés des étangs, des fossés, des trappes et des barrières.

Et voici. Les mille cloches des environs secouent dans l’air un tocsin formidable. Et bêtes de fuir, et chasseurs de s’élancer après elles avec acharnement. — Ici l’animal franchit une haie très élevée ; le cavalier arrête son cheval, et d’un coup de carabine lance flamme et lumière à l’en- droit même où le taureau retombe. Quand celui-ci sent le feu sous son poitrail, il mugit et galope dans toutes les directions, portant l’épouvante parmi les autres. — Sur un point différent, au moment où la bête prend son élan pour sauter un fossé, le cavalier lance avec adresse le lacet autour de ses jambes, l’étend par terre et s’en rend maître. — Ailleurs, c’est un taureau qui, pris de peur, se jette dans un étang. Un chasseur le couvre du filet rapidement déployé, les autres accourent, puis tous le ramènent au bord. — Ailleurs encore, c’est un autre qui donne dans une trappe recouverte de draps écarlates dans lesquels il se roule pour passer sa rage. — Les chiens en poursuivent plusieurs ; mais ils sont muselés et les éleveurs garnissent de boules les cornes des taureaux, de sorte que les uns et les autres ne peuvent se blesser. Les chiens les mènent, les ramènent, les lassent par mille tours et détours.

Quand les taureaux sont épuisés de fatigue, on cesse de les pourchasser. Les pâtres lâchent dans la plaine les grands troupeaux faits au travail parmi lesquels les autres se confondent. Puis on les ramène tous ensemble dans les belles étables qui leur sont destinées. Le long de la route le chœur chante :

« Rien ne résiste à l’homme. Animaux courageux que nous avons vaincus, rentrez avec nous dans nos demeures, ne nous craignez point. Nos femmes laveront votre beau poil luisant, nos filles vous apporteront des herbes parfumées dans des auges de marbres. Nous aimerons vos enfants et les élèverons avec les 265 nôtres en pleine liberté. Venez, venez chez nous ; vous y serez heureux ! »


— Les bêtes féroces et nuisibles ont été détruites. L’homme ne mutile plus les autres, ne les déforme plus par excès de travail, ne les sacrifie plus. Et les animaux, depuis qu’ils ne se sentent plus menacés de mort, s’approchent de l’homme avec confiance, participent à ses travaux et à ses fêtes. Ils ne ravagent plus ses cultures, car l’homme les a modifiées en même temps que son alimentation, de sorte que les végétaux destinés à son usage ne sauraient convenir aux animaux qui l’entourent.

Les espèces qui restent sur terre sont toutes susceptibles d’éducation ; elles rendent toutes de grands services à l’humanité qui leur donne en retour les meilleurs soins. Pour les animaux aussi le travail est devenu le plus grand des attraits, car ils aiment naturellement à faire valoir leur force et leur courage et se montrent sensibles à l’admiration qu’on leur témoigne dans les brillants concours. Jamais ils ne reculent que devant les fatigues meurtrières auxquelles ne peuvent suffire ni leurs muscles ni leur haleine.

Les promenades à cheval et en voiture, les travaux d’agriculture et d’industrie, les transports, les reboisements, défrichements, irrigations se sont tellement multipliés, qu’il n’y a jamais trop d’animaux pour tout faire. Aux grands équipages de campagne, aux charrues pesantes on attelle par dix et par vingt les taureaux et les étalons qui les enlèvent sans souiller leurs belles robes de sueurs épuisantes. Les principes féconds de l’attrait du travail, de sa division, de sa variation incessante sont applicables à tous les êtres.

Les moutons ne rapportent plus que leur laine, les chèvres et les génisses ne rendent plus que leur lait ; l’homme a pris la chair en horreur. Chaque sol est ensemencé selon ses qualités particulières ; le cultivateur ne s’obstine plus à dénuder les rochers, à déboiser les collines pour y faire croître des céréales chétives. Tout est à sa place et beaucoup mieux ainsi ; la fécondité des terroirs est centuplée par l’appropriation des cultures.

À cette époque les animaux seront grandement utilisés pour l’éducation des enfants des hommes, et même ce sera leur rôle le plus important dans l’harmonie générale. Selon leur force ou leur caractère, les différentes espèces domestiques joueront avec les enfants de divers âges et les rendront agiles, robustes dans les 266 exercices du corps. Les joyeuses bandes de petits garçons et de petites filles se disperseront dans les prairies au milieu des moutons qui leur présenteront leurs dos patients. Plus tard ils joueront avec les chèvres dans les lieux escarpés où se développeront leur adresse et leur sang-froid. Les chats qu’ils poursuivront leur apprendront à grimper sur les arbres ; et quand les chiens se jetteront à la nage, ils les imiteront. À l’âge de virilité ils aimeront à poursuivre les jeunes taureaux et les poulains capricieux, à lutter contre leur force par des prodiges de souplesse et de courage. — Chacun peut multiplier à l’infini ces exemples. —

Moi je soutiens que les animaux doivent entrer pour beaucoup dans l’éducation de l’homme. Je soutiens qu’ils ont plus de force, de fierté, de grâce et d’affection que les maîtres d’étude. Eux du moins n’apprendront jamais aux malheureux enfants à souiller leur corps, à dégrader leur âme, les seuls résultats obtenus, dans les collèges, par l’excellent système de la très illustre université de France.

Les papas très-bien savent cela comme moi ; mais ils sont paresseux, coutumiers, routiniers, peureux, esclaves, sans idées, sans humanité, sans ressources. Ils riront de mes observations utopiques, et de plus belle confieront leurs petits phénomènes, leurs plus chères espérances, à MM. des pensions et des séminaires qui les leur rendront ornés de couronnes de chêne, mais sans cœur, sans souffle, sans originalité, assez idiots, assez laids, assez corrompus, assez hypocrites pour faire des bourgeois !


VII


Douze heures sonnent au clocher de Notre-Dame des Douleurs, ce vieux couvent si sombre au temps des moines, si brillant aujourd’hui qu’il sert de phare à la marine. On dirait l’âme glacée de la Madone catholique se levant du tombeau pour troubler une dernière fois les fêtes humaines. Mais le carillon de mille cloches joyeuses étouffe bientôt la voix courroucée de la reine des sépulcres.

Magnificat ! — Les vieilles églises ne sont plus conservées 267 que pour souvenir d’un passé malheureux. Ce qui est mort ne revient jamais sous la même forme.


Sous un ciel qui ferait ressusciter les feu-rois d’Égypte, ces majestés-momies qui dorment sous les Pyramides, sous un ciel qui rendrait l’amour à des religieuses, dans la plus belle ville de la belle Lusitanie, les hommes ont déployé toutes les splendeurs de leurs pompes, le luxe d’Orient et d’Occident !

Magnificat ! — L’Épargne a disparu.




Dans toutes les rues de Lisbonne on a construit des arcs-de-triomphe d’une hauteur prodigieuse ; ils sont ornés d’écussons, de trophées, de devises ; il y en a pour toutes les gloires de l’univers. Partout sont des statues, des lustres, des oriflammes, des vases où brûlent l’encens et les subtiles essences, véritables corbeilles de feu. Les maisons, les fenêtres et les balcons sont tendus d’étoffes magnifiques sur lesquelles on a brodé des dessins, des inscriptions avec l’or, l’argent, les métaux rares, les diamants précieux. Toutes ces substances sont tellement multipliées qu’elles n’ont plus de valeur dominante ; on les recherche pour leur éclat, non pour leur prix fictif. C’est véritablement l’âge d’or de la fable, celui qui doit assurer le bonheur des peuples, non l’âge d’or de la civilisation qui faisait leur malheur.

Magnificat ! — L’or est aussi commun qua le sable ; les rubis scintillent dans la couronne des jolies bergères, comme autrefois dans la couronne des reines les plus laides.


Sous les vastes portiques pavés de marbre, parquetés de palissandre, bordés de fleurs, tapissés de broderies éclatantes, sous ces vastes portiques, le génie des peintres et des sculpteurs a retracé toutes les découvertes humaines, depuis le siècle du vigoureux Tubal-Caïn et du bon Triptolème jusqu’à celui de Fulton, de Jaquard, d’Arkwright et de Franklin. Il a fait renaître tout un peuple de héros, de dieux, des déesses et de lutins de songes qui respirent, parlent, se meuvent pour ainsi dire, qui sont là comme les députés des siècles passés et futurs à ces fêtes solennelles. Les virtuoses les plus éminents, les plus inspirés remplissent les colonnades de sublimes harmonies. La foule bruyante, heureuse de n’être plus divisée par des intérêts de caste, la belle foule 268 diaprée, parée des costumes les plus élégants et les plus divers, passe et repasse au milieu de ces merveilles des arts dont son éducation lui permet d’apprécier la valeur. C’est le rêve de Boccace enfin réalisé, c’est l’enivrement du Paradis !

Magnificat ! — Les jeunes amants s’entretiennent à voix basse des sonnets de Pétrarque, des tortures du Tasse, des grands caprices de Byron.


Les canaux et les chemins de fer serpentent et se croisent dans toutes les directions ; il en court par dessus, par dessous les demeures humaines ; les wagons roulent sur des roues d’améthyste, les flancs des gondoles sont marquetés de perles et de corail. L’art et l’industrie se complètent, se marient, se font valoir l’un par l’autre.

Magnificat ! — L’homme a reconnu l’utilité de l’agréable. Le luxe s’enlace au solide comme le lierre aux grands chênes.




Dans des jardins immenses où se disputent le soleil, l’ombre, la senteur des arbustes et la fraîcheur des sources, dans ces jardins croissent des buissons de clématites, de jasmins, de chèvrefeuilles, d’épines-vinettes et d’aubépines. — Des kiosques aux formes bizarres, turques, chinoises, japonaises, italiennes, s’élèvent de tous côtés ; les plantes grimpantes les couronnent de leurs rameaux flexibles.

Sous cet épais fourré, Diane chasseresse traîne avec peine ses lévriers rétifs. — Au bord de ce bassin, Vénus est couchée parmi les renoncules ; les Néréides essuient ses pieds de leurs longs cheveux et lui tressent des couronnes avec les fleurs des prés. — Sur cette terrasse sablée, du milieu des pampres et des lierres, sort le vénérable Silène qui réjouit le cœur des hommes par sa trogne fleurie. — Au centre d’immenses parcs sont groupés des Centaures bondissant, caracolant, se cabrant, s’emportant en écarts furieux, comme s’ils voulaient dévorer l’espace. — Sur le haut de ce tertre, on a figuré l’emblème de la douleur profonde, la Niobé que les Dieux transforment en pierre quand elle a pleuré toutes ses larmes, la pauvre mère moins à plaindre, hélas ! dans la mort que dans la vie. — Dans ce massif, Daphné la belle sent ses beaux membres blancs s’allonger en feuilles et en rameaux. — Sur un grand lac, traîné par huit chevaux marins, Neptune conduit son 269 char au son de la conque, en levant son trident. — Au fond de cette grotte obscure, sur un trône de stalactites est assise la triste Proserpine, captive près de son maître, le noir empereur des enfers. — Dans les branches des rosiers s’ébattent les amours qui poursuivent des nymphes, des dryades, des daims, des rossignols, des papillons, et surtout des jeunes filles qu’ils blessent sans pitié. — Dans les eaux claires de cette fontaine se mire le fat Narcisse, le sot modèle de la beauté fade et vaniteuse qui naît et meurt avec un niais sourire. — Au soleil levant est exposée la statue de ce vieillard fortuné dont l’Aurore couvre les membres tremblants de sa robe virginale. — Par la fenêtre de ce donjon pénètre le roi des immortels, honteux, transi d’amour, sous forme d’une pluie d’or. — Histoire, hélas ! trop réelle des bonnes fortunes humaines dans les phases sociales inférieures, depuis la juive de la Bible jusqu’à celle de la Comédie-Française. —

Magnificat ! — Les jeunes filles ont jeté tant de pierres contre cette tour d’opprobre qu’on n’en voit guère maintenant que les plus hauts créneaux.




Dans un palais d’argent, sablé d’or rouge comme le feu, parmi des colonnes de cristal, d’émeraude et d’hyacinthe, sur des divans de velours aux riches reflets reposent, au milieu des harmonies, des parfums et des eaux jaillissantes, cinq mille beautés plus brillantes que le jour. Les unes sont roses comme l’Aurore quand elle salue la terre de sa main gracieuse ; les autres brunes comme le fruit du pêcher d’Espagne, d’autres plus blanches que le lait et l’ivoire. Ce sont les fées aux doux regards, aux corsages vermeils, aux longues tresses noires et blondes, les divines, les préférées, les rêvées, les Houris que créa la profonde observation d’un grand législateur, celui qui comprit et fit valoir les ardentes passions des hommes d’Orient.

Et non seulement elles sont belles, mais encore aimables, ravissantes, voluptueuses, pleines d’esprit et de grâces, versées dans toutes les connaissances humaines, désirables pour quiconque peut créer et rêver. Elles se sont vouées au culte du beau, du grand ; elles ont résolu d’enflammer l’imagination des artistes, de leur faire produire des chefs-d’œuvre par l’amour, de n’accorder leurs faveurs qu’aux hommes de génie. Elles lisent, méditent, étudient, songent ; elles se prennent d’enthousiasme pour les 270 strophes d’un poète, les mélodies d’un compositeur ou les tableaux d’un peintre ; elles se font un idéal. Et reines de la grâce, elles admettent au milieu d’elles les rois du génie, leur accordent leur admiration, leur promettent leur amour, et leur ouvrent le ciel, avec leurs bras, quand elles les en jugent dignes dans l’ivresse de leurs cœurs !

— Aujourd’hui, sur la terre, tout est contre nature. La beauté physique est accouplée souvent à la laideur morale, souvent le talent se cache sous des dehors sans grâce. Cela ne sera plus dans les âges futurs. Car la laideur physique et la simplicité d’esprit sont de création sociale ; elles résultent d’unions disproportionnées trop fécondes hélas, d’éducations vicieuses, de préjugés déplorables et tenaces, de la division de l’humanité par castes et fortunes ; déjà l’être est déformé dès les reins de son père, dès le sein de sa mère ; ensuite nos mœurs achèvent de l’enlaidir.

Mais dans un monde harmonique on ne verra plus un homme remarquable par l’intelligence qui n’ait sa beauté, la beauté de son âme, se reflétant sur sa face ; on ne verra plus une femme extérieurement belle qui n’ait de même sa grandeur morale. Chaque visage prendra l’expression qui répond à ses traits, et chaque caractère le développement qui lui convient. Alors la beauté recherchera l’intelligence, la grâce de la physionomie trahira la bonté du cœur, les sympathies nées à première vue ne seront plus trompeuses. La femme devinera le physique d’un homme en connaissant ses œuvres, l’homme saura l’âme d’une femme en pénétrant ses yeux. Alors les transports du génie s’inspireront des doux regards de la langueur, ils se rafraîchiront dans les tièdes larmes d’amour, ils mourront et renaîtront sans cesse dans l’infini de tendresse et de volupté !

Magnificat ! — Les Houris sont les muses de l’avenir, les déesses d’inspiration et d’espérance ; en s’agenouillant à leurs pieds, l’homme se sent d’une grandeur surnaturelle.




Au sommet d’une montagne sombre, plantée de chênes et de sapins, s’élève une citadelle aux pierres noircies par le temps. Dans ses caveaux résonnent le fer qu’on martèle, le cuivre qu’on polit. Là travaillent sans cesse Vulcain le boiteux, à la face chagrine, le vertueux Saint-Éloi dont les sages conseils aidaient si 271 puissamment le bon roi Dagobert dans les détails de sa toilette, et les Cyclopes dont l’œil ensanglanté par les flammes ressemble aux rouges lanternes des locomotives et des machines qui les ont remplacés.

Au-dessus d’eux, dans une salle antique, tapissée d’armures, de bannières, de faisceaux de lances, de glaives, de cuirasses, de haches, de leviers, de tenailles, de marteaux, de tous les attributs de la guerre et du travail, est représenté le géant Odin, le guerrier fort qui tranchait les montagnes et rassemblait au son du tambour les héros du Septentrion. Mais le génie de la guerre n’est plus qu’un souvenir dans ces murailles. Le Travail trône en souverain sur des mitrailles fumantes ; de son terrible arsenal il domine la nature qu’il a soumise : la terre dont il extrait le feu, la lumière, les métaux, les minéraux, le bois et les récoltes, la mer qui gonfle son sein pour transporter ses produits d’un monde à l’autre, et l’air dans lequel trouvent un point d’appui solide ses aérostats légers.

— En aucun paradis n’est oubliée la femme, même en celui du pape. Selon leurs mœurs, les peuples l’ont représentée, vénérée, chérie : ceux du Nord comme ceux de l’Orient, les fidèles d’Odin comme les fanatiques de Mahomet. Partout l’homme est galant, obéissant, caressant, ardent, aimant auprès de la beauté.

Les Walkyries d’alors, les déesses de la force et du courage, sont des femmes aux formes parfaites, aux bras puissants, à la voix sonore. Fécondes de mamelles, mais sobres de pensées, sans caprices de cœur, sans écarts, sans ardeurs dans leurs affections, plutôt attachées qu’aimantes, remarquables par leurs qualités bien plus que par leurs charmes, elles aiment les hommes robustes, braves, résolus et persévérants. Elles sont séduites par les apparences de la santé, de la vigueur, par la fermeté du caractère, par les entreprises de l’audace ; ce sont vos descendantes, républicaines de Sparte et de Rome dont le mâle courage souriait aux guerriers partant pour le combat !

La Walkyrie de l’avenir spiritualisera le corps et poétisera la force autant qu’il sera nécessaire à son amour ; elle sera la compagne de l’ouvrier, elle le soutiendra dans ses travaux, l’encouragera dans ses dangers, dans ses épreuves, lui prodiguera des soins empressés quand il rentrera le soir, accablé de fatigue. Elle ne l’excitera pas à boire le sang de ses ennemis, à se faire de leurs crânes des coupes encore fumantes de la chaleur de vie ; mais elle versera dans son verre le vin, la bière et l’hydromel qui 272 réparent, elle glissera dans son lit les draps de blanche toile dont l’odeur réjouit, elle le délassera par ses entretiens.

Les plus vaillants des travailleurs, ceux qui se distinguent dans les grandes batailles livrées à la nature, seront admis dans le Walhalla en présence des belles Walkyries, et celles-ci choisiront librement entre tous le plus cher à leurs cœurs !

Magnificat ! — L’homme ne fait plus la guerre à l’homme ; il ne verse plus son sang pour les querelles des rois ; il n’est plus glorieux de ces aveugles transports de fureur, de ce courage sans réflexion, sans principe, sans mobile propre, courage du chien ou du soldat qui défend son maître : son maître, entendez-vous, grands héros des batailles !





Pour répondre aux besoins de leur imagination, les hommes ne recourent plus uniquement aux religions antiques ; ils s’en inspirent seulement pour leurs cérémonies, leurs fêtes, l’architecture de leurs monuments, leurs arts et leur littérature. Mais ils savent trouver aussi des formes à leurs rêves, ils créent des Dieux à leur image, et leur mythologie répond exactement à leurs aspirations.

Magnificat ! — L’homme s’affranchit de la stérile imitation du passé ; de ses propres ailes il tente l’avenir.


Le Dieu de la terre est représenté sur une locomotive ardente, traversant les campagnes à toute vapeur, traçant un profond sillon du soc de sa charrue gigantesque. Les hommes accourent en foule sur son passage. Il leur jette des épis, des raisins, des fruits de toute espèce. Les mères lui tendent leurs enfants à bénir, les vieillards lui demandent de leur accorder bonne hospitalité dans ses domaines au jour prochain de leur mort. Les animaux le saluent, chacun dans son langage. Les montagnes s’abaissent, les collines s’élèvent pour le voir. Les rivières et les mers joyeuses amènent, roulent à ses pieds leurs vagues dociles. Les rochers, les cailloux, les herbes, les insecte bourdonnent, sous son char, leur murmure de bonheur. Les cieux s’inclinent, déposent sur sa tête une couronne d’étoiles et d’éclairs.

Et ce Dieu qui distribue toutes les richesses de la terre, qui reçoit les hommages de tous les êtres, ce Dieu tout puissant et tout bon dont tous peuvent entendre la voix et toucher la robe, 273 ce Dieu, c’est l’Homme moins carré d’épaules, moins grand de taille encore qu’il ne l’est aujourd’hui. — Magnificat !


Le Dieu de la Mer lance sur son vaste empire une immense quantité de vaisseaux de haut-bord. Et quand il veut manifester son pouvoir, tous ces navires viennent se rejoindre comme des vagues agitées ; puis jetant leurs ancres au fond des océans, et reliés par de fortes chaînes, ils s’endorment, les uns près des autres, bercés par le concert des flots. Et le Souverain du monde maritime parcourt ses possessions sur ce pont de bateaux. Il est revêtu d’un splendide costume de marin, il monte un coursier blanc comme l’écume qui secoue dans la brise sa longue crinière. Il s’avance, triomphant, dans cette avenue magnifique portée sur les abîmes. Tout le peuple des matelots agite des étendards sur ses pas. Les îles fleuries valsent sur la plaine liquide, ainsi que des jeunes filles dans une salle de bal. Les joyeux dauphins, les poissons et les baleines battent des nageoires en signe d’allégresse.

Et ce Dieu qui marche sur les eaux n’y est point arrivé par la foi, mais par le courage, la patience et la lutte contre l’Inconnu. Et ce Dieu, c’est l’Homme moins carré d’épaules, moins grand de taille encore qu’il ne l’est aujourd’hui. — Magnificat !


Le Dieu du Feu se montre dans les soirées d’orage. Quand le soleil se couche, drapé de nuages sombres qu’il perce comme un éclat d’obus, alors le Dieu du Feu commence sa tâche de nuit. Il aspire de sa bouche la lave des volcans, la flamme et la chaleur des gouffres, et les répand sur terre par les mille canaux des usines. Son corps est formé de fer rougi, ses mains et ses pieds de l’airain le plus pur, ses yeux de diamants, ses cheveux d’étincelles. Souvent il plonge sans peur dans les fournaises du globe, et chaque fois il remonte au jour plus puissant et plus pur.

Et ce Dieu qui naît des tempêtes et des révolutions, ce Dieu qui ravit la flamme aux entrailles du sol et la distribue pendant la nuit pour les besoins du jour, ce Dieu, c’est l’Homme moins carré d’épaules, moins haut de taille encore qu’il ne l’est aujourd’hui. — Magnificat !


Le Dieu des Airs apparaît sur les hautes montagnes. De son souffle inépuisable il disperse dans l’infini des milliers d’aérostats avec autant de facilité qu’un enfant, des bulles de savon. Il les 274 rassemble ainsi que des nuages brillants dont les couches se tassent, se superposent. Puis, de son pied superbe, il s’élève sur eux, laissant loin par derrière et l’aigle et l’hirondelle. C’est ainsi qu’il s’approche des astres étincelants, et plus heureux que Prométhée dans sa révolte altière, leur dérobe des clartés éternelles.

Et ce Dieu qui réussit dans l’escalade du ciel, ce Dieu qui retient ou déchaîne les vents selon sa volonté, ce Dieu qui, vu des plaines, paraît plus léger que l’éther, plus menaçant que la foudre, ce Dieu, c’est l’Homme moins carré d’épaules, moins haut de taille encore qu’il ne l’est aujourd’hui. — Magnificat !


Au sommet des collines, le long des frais ruisseaux qui parcourent les vallées, la Déesse du Bonheur conduit son char. Les heures qu’elle choisit pour sortir de ses retraites sont celles de l’Aurore, de la Lune et d’Iris. Alors les plis de son manteau se confondent avec la teinte répandue sur les cieux ; ils sont roses comme elle. Rose est aussi sa bouche ; blancs son cou, son visage et blanches ses épaules, de cette blancheur de femme, signe certain de repos et de santé. Son œil est doux, velouté, noir comme celui des chevaux et des gazelles. Sur la soie de sa robe la brise étale, ainsi qu’un voile, sa chevelure dorée. Les boucles en sont si longues qu’elles traînent sur ses talons, si parfumées qu’elles répandent autour d’elle de divines senteurs.

Elle a seize ans ; elle est grande, élancée, flexible comme la tige du lys. De ses lèvres petites, vermeilles, frémissantes de tendresse, elle détache des baisers avec sa petite main nerveuse, marbrée de veines bleues :

« Venez, prenez, cueillez, buvez, dit-elle aux hommes ; c’est l’aspiration de mon âme, c’est l’essence de ma vie : communiez avec moi ! »

— « Ô la fée de nos rêves, la belle aux longs baisers, lui répondent les hommes, nous aimons l’évoquer le matin et le soir ! Alors nous pressons dans nos bras assouplis ton image si chère ; nous nous endormons, nous nous éveillons, aspirant ton haleine ! Jamais ton amour n’est fatal à notre destinée, jamais tu ne verses en nos cœurs ni regrets, ni tristesse, tu répands sur nos jours d’ineffables délices. Nous n’adorons que toi ! »

Et cette Divinité pleine de grâce, la seule devant laquelle l’Homme tout-puissant fléchira le genou, cet être supérieur à tout 275 ce qui respire, ce sera la Femme plus frêle, plus mignonne, plus éthérée mille fois qu’elle ne l’est aujourd’hui ! — Magnificat !


VIII


Sur des places entourées de grands arbres à fruits, de pavillons et de colonnes, tous les marchands du monde ont étalé des produits magnifiques.

Voici les lingots d’Australie, les pierres précieuses de Lahore, l’argent et la cire d’Espagne, les superbes cachemires de l’Inde florissante, les fourrures de Russie, le thé, les porcelaines, les mosaïques de la Chine accessible à tous les vaisseaux. — Voilà les gracieux ouvrages de bois que sculptent durant les longs hivers les bûcherons de la Forêt-Noire, les montagnards de Suisse et de Savoie. — Et puis la forte toile que les femmes de Bretagne, de Cantabre et de Galles tissent pour leurs amants, les coureurs de la mer.

Voyez les fruits du dattier, du cocotier, l’igname délicieuse, la canne à sucre de Bourbon, le café de Moka, les grappes vermeilles et dorées de Bourgogne, d’Oporto, de Champagne et de Chypre : tous les trésors que mûrit le soleil sous les cieux qu’il aime à visiter le plus !

Entendez les mugissements des beaux troupeaux d’Helvétie, le hennissement des chevaux d’Ukraine, d’Arabie, de Sardaigne, d’Angleterre et d’Andalousie. — Là sont rassemblés les moutons de Galice, les chèvres de Thibet. — Ici stationnent les grandes caravanes de chameaux et de dromadaires. — Plus loin se reposent les giraffes au long cou, les éléphants de Birmanie qui portent sur leur dos des familles entières.

Sur les rameaux de tilleuls et des platanes, dans les haies, aux cordes tendues se balancent les singes dont les mille évolutions réjouissent l’enfance. Tandis que libres d’entraves, les biches et les gazelles bondissent autour des femmes qui les caressent et prennent leurs petits dans les bras. — Magnificat !




276 À l’ombre, à la mesure d’une musique entraînante, des poseurs, des lutteurs, des coureurs, des joueurs de paume, de quilles, de boules et de cricket, des tireurs de carabine, de pistolet ; des saltimbanques, des acrobates, des athlètes, des gladiateurs étonnent le public par leurs formes merveilleuses, la force de leurs reins, la souplesse de leurs mouvements, l’élasticité de leurs corps, la hardiesse de leurs évolutions diverses.

Ils font revivre l’Hercule-Farnèse, l’Apollon Pythien, Achille fils de Thétis, la Bellone vengeresse, la Vénus de Milo, la Phryné, la Lorette, la Vierge-Marie, le Dieu du Gange aux doux yeux de lotus, le grand Rhin tudesque à la barbe de roseaux, l’Antinoüs, l’Adonis aux cheveux parfumés, et le malheureux Laocoon avec son brassard de serpents.

De galants troubadours récitent des chants amoureux aux jeunes filles nubiles. Les fées d’Égypte, d’Espagne et d’Italie, Esmeralda-la-belle, la Gitana granadine et Vanina la vénitienne arrondissent, en dansant, leurs bras voluptueux. — Magnificat !




Tout autour de l’enceinte, dans des tonnelles de vigne folle et de jasmin de Virginie se tiennent des nécromanciens, des prestidigitateurs, des déclamateurs, des improvisateurs, des sorcières d’Écosse et d’Irlande, des bohémiennes, des clowns anglais, des arlequins milanais, des avocats frrrançais, des francs-juges autrichiens et espagnols, des jongleurs, des gens habiles dans l’art de parodier tous langages et toutes manières, de faire voir des marionnettes, des ombres chinoises et des panoramas, de dompter les animaux, d’imiter le chant des oiseaux. Ils divertissent les hommes les plus sévères par leur verve intarissable, l’étonnante adresse de leurs mains, la grotesque emphase de leurs plaidoiries, de leurs gestes et de leurs sentences.

— Aujourd’hui, les malheureux artistes de cette classe traînent la plus dégradante misère ; traités comme des parias, ils n’ont guère de rapports qu’avec les plus brutaux agents de la police. Au contraire, dans l’humanité future, ils seront tout aussi considérés que les autres travailleurs. Car les hommes exempts de préjugés n’attacheront plus de valeur conventionnelle aux différents arts et sauront honorer de leur estime quiconque leur procure de l’agrément et des jouissances.

Ces lignes vont faire bien de la peine aux graves personnages 277 qui ne sourient que par politesse, qui ne dansent jamais, qui ne visitent Mesdames leurs épouses que pour le bon motif ; à MM. les Révérends des écoles et des journaux. Tant pis pour eux ; cela doit aller ainsi plus tard. Quant à moi, l’homme qui me fait rire me semble plus utile que celui qui me fait pleurer, et le baladin de place autrement respectable que l’escamoteur de palais.

Voyons, Occidentaux qui méprisez la force, l’adresse et la grâce, charlatans piteux et malingres, robustes comme des mouches, adroits comme des porcs et gracieux de même... croyez-vous qu’il n’y ait aucun mérite chez cet homme qui fait le grand écart, chez cet autre qui soulève d’énormes fardeaux, chez ce troisième qui défie les chevaux à la course ?

Pensez-vous que des artistes de cette trempe, encouragés et applaudis, ne sauraient pas déployer une extrême vigueur, une agilité surnaturelle dans les incendies, les naufrages, les rassemblements où l’on s’écrase, dans toutes les situations dramatiques où l’homme est en danger ? Ne voyez-vous pas qu’ils donnent à vos enfants d’utiles leçons de force, d’émulation, d’adresse et de courage ? Hélas ! les bourgeois d’aujourd’hui sont tellement comme il faut que si le grand Hercule, le demi-Dieu des Grecs, revenait parmi nous, il ne trouverait pas de quoi vivre dans les plus grands centres de population.

Je ne vois cependant point qu’il y ait si grand avantage pour l’homme à se quintessencier, à sacrifier la vie de son corps à la vie de son intelligence. Je l’affirme au contraire, l’une ne gagne rien aux dépens de l’autre que la fièvre, le délire et les convulsions. L’individu n’est remarquable qu’autant qu’il est complet, il n’est intelligent qu’autant qu’il est robuste. Je suis de l’avis du poète : Mens sana in corpore sano. Quand le corps dépérit, l’esprit est bien près de tomber dans le marasme ; quand les sensations s’émoussent, les sentiments qui d’abord se sont élevés sur leur silence, retombent bientôt dans l’atonie ; quand la sève manque, la fleur suave se flétrit en quelques heures. Sacrifier sa force, c’est perdre sa pensée : l’Avenir développera l’une et l’autre, l’une par l’autre. — Magnificat !




Dans de vastes cirques aux formes orientales, tapissés de rideaux de pourpre, frangés d’enseignes et de gonfalons, des écuyers 278 fameux déploient les ressources de leur art sur des chevaux superbes.

Le fier cheval aux formes élancées, à la crinière flottante, à la tête volontaire, aux écarts capricieux, comprend la voix de l’homme, et libre du frein, le seconde de tous ses efforts, parce qu’il est de moitié dans les gloires du triomphe.

Sous ces enceintes magiques sont représentés les événements de l’histoire, les fictions de la fable, les types et personnages les plus marquants des contrées lointaines. On peut y voir la guerre des Dieux, la chasse de Diane, le dernier jour d’Actéon, les combats des Amazones, le siège de Troie, le triomphe d’Achille, la fin d’Hippolyte et celle d’Icare, le bûcher de Sardanapale ; — le combat des Thermopyles, la mort d’Épaminondas, celle de Philopœmen ; — l’enlèvement des Sabines, la chute de Tarquin-le-Superbe, le peuple de Rome sur le mont Aventin ; — la grande déroute des Teutons et des Cimbres, les exploits de Spartacus dans la révolte des esclaves, les triomphes des Césars ; — l’armée d’Attila, le sac de la Ville Éternelle par les hordes vandales, la journée de Châlons-sur-Marne ; — le départ des croisés pour la Terre-Sainte, des tournois, Jeanne d’Arc, l’Inspirée, guidant les guerriers de France contre l’Anglais pâle de terreur ; — la Saint-Barthélémy ; — la conspiration du Grütli, la mort de Gessler, Guillaume Tell, la Croix fédérale ; — le débarquement de Colomb sur des rivages inconnus, la révolte de son équipage, le couronnement de Charles-Quint empereur et roi ; — les batailles de Fontenoy, de Bouvines ; — les Puritains d’Écosse, Olivier Cromwell ; — la cour de Louis XIV, Trianon sous Louis XV ; la guerre de l’Indépendance aux États-Unis, Washington ; l’exécution capitale de Louis XVI, la fête de la Fédération, les quatorze armées de la République, la résistance de Saint-Domingue, Toussaint-Louverture ; — le passage du pont d’Acole, les campagnes de France et de Russie, les Cent-jours, Waterloo ; — la délivrance de l’Amérique du Sud, Bolivar ; — l’invasion, l’occupation de la France par les armées alliées ; — 1830, 1848, Décembre 1851, le siège de Sébastopol : le très-illustrrre généralissime Certain Canrobert !... etc.. etc.

On y figure la Paix, la Guerre, la Liberté, la Justice, l’Amour ; — la Beauté, la Nature, les Saisons, les Climats, les Continents, les Mers ; — des tribus indiennes, africaines, américaines, des colonies d’Européens dans les nouveaux mondes ; le planteur, le mousse, le soldat, le vigneron, les grands bœufs de labour, les 279 blancs troupeaux, des bandes de vendangeurs, de bergers et de faneuses.

Les costumes, les mœurs de chaque temps sont rendus de manière à ce que l’illusion soit aussi complète que possible. On fait passer rapidement sous les yeux du public les différentes phases de l’humanité. Dans ces cirques les enfants acquièrent de l’instruction, les hommes du courage, les artistes des inspirations ; tous prennent des leçons d’adresse et de sang-froid. Mais je m’arrête ici. Je ne veux pas entamer l’important sujet des représentations théâtrales et des enseignements qu’en retirera le peuple. J’y reviendrai quelque jour ; cela me fera passer de bonnes semaines dans cette vie monotone. — Magnificat !


Par les avenues, les jardins et les bois, à travers chemins et prairies sont dispersées les nombreuses sociétés de petits garçons, de jeunes hommes et de jeunes filles.

Les premiers couronnés de laurier, agitant des emblèmes et des drapeaux, se rapprochent, se divisent, se détournent, se poursuivent chantent et crient dans toutes les langues : Magnificat ! Bravo ! Gloire ! All right ! Fahr zu ! Alante ! Vamos ! etc., etc.

Les jeunes gens promènent à travers les campagnes la procession dansante, bruyante, étourdissante. — Dans la valse rêveuse excellent les enfants de l’Allemagne et de la Suisse. — Les Slaves, les Hongrois, les Polonais sont élégants, agiles dans les polkas et les mazurkas aux figures variées. — Le marin de Bristol danse tout seul la gig nationale, sa consolation de chaque soir sur le pont du navire. — Les Napolitains et les Andaloux enlèvent avec amour la tarantelle et le fandango. — Les filles d’Orient, les almés, les péris voltigent dans les bosquets comme des feuilles de rose. — Les Français se font remarquer dans des quadrilles de caractère plutôt parlés que dansés. — En mesure ! En mesure ! Magnificat !




Le Tage offre le spectacle le plus animé que puisse rêver l’imagination. Dans ses flots de cristal, sur ses rives fertiles, des baigneurs, des baigneuses s’abattent joyeusement entre les caresses du soleil et celles de l’eau. Les hommes audacieux fendent le courant de leurs poitrines vaillantes et le remontent 280 sans perdre de terrain. Les femmes délicates, habiles dans les exercices natatoires, s’étendent sur le fleuve bleu comme sur un sofa, se laissent aller avec confiance aux caprices de la vague qui les soulève, les emporte et les roule ainsi que des plumes légères. Les enfants n’ont plus peur de l’élément perfide ; ils nagent naturellement ; ils se jettent dans les profondeurs transparentes, la tête en avant, de hauteurs considérables ; ils s’en vont à perte de vue, reviennent, plongent, cherchent dans les plantes marines les épingles d’or qu’on leur jette et les rapportent, triomphants, entre leurs lèvres. — L’homme chante sur les eaux comme le joyeux plongeon. — Magnificat !


D’un bord à l’autre, cent barques sont en ligne, légères, élancées, minces et fines, sensibles au moindre vent.

Le signal est donné. Cinquante descendent vers la mer en s’abandonnant à leurs blanches ailes ; cinquante remontent vers la ville de toute la vigueur de leurs rames, elles soulèvent au soleil de minces lames de l’onde, brillantes comme des paillettes d’argent.

Des vertes, des bleues ou des rouges quelles seront les premières au but ? Voyez-les s’observer, se croiser, s’éviter, se dépasser ! La surface du fleuve est labourée comme un champ dans la saison d’automne ; l’esprit du mouvement semble animer tout ce monde liquide ; chaque barque est l’âme de chaque vague ; chaque matelot est soulevé par le battement de cœur du grand Océan. — Magnificat !




Les peuples profitent de cette réunion pour s’entretenir de leurs intérêts généraux. À cet effet le Palais des conseils publics est ouvert tout le jour. Des affiches spéciales font savoir, d’une manière précise, les heures consacrées à telles ou telles délibérations. Les travailleurs de chaque profession se rendent à la séance selon les avis donnés et s’éclairent sur tout ce qui concerne leur art. Ces assemblées n’ont pour but que de se communiquer des idées, des expériences, des observations, des résultats et des découvertes, en un mot de traiter toutes les questions dont l’humanité s’occupe. Aucune opinion n’est sanctionnée par un vote ; le suffrage universel n’existant pas et ne prouvant rien, 281 aucune majorité n’est constatée. La Loi, l’Autorité sont à jamais détruites. De ce qu’il entend, de ce qu’il voit, chacun prend, ce qui lui convient dans toute la liberté de sa raison, ne subissant d’autres influences que celles qu’il recherche. La Centralisation gouvernementale, celle qui opprime les personnes, n’est plus pratiquée, n’est plus possible. Tous les citoyens sont fonctionnaires, et toutes les fonctions sont reliées par l’Échange. Aucune autre solidarité ne peut s’établir ; elle a été reconnue nuisible à la liberté de l’individu, nuisible à l’organisme social. — Magnificat !


Dans les conversations, dans les relations personnelles, les hommes apprennent à se connaître, quelles que soient les distances qui séparent leurs demeures. Il n’est plus permis d’ignorer l’histoire, la géographie, la statistique et les mœurs des différents peuples, comme il arrivait souvent quand l’instruction se faisait par les livres et les cours. Les enfants grandissent en science, en habileté dans la fréquentation des hommes, des femmes et des vieillards ; le groupe social est complet ; la curiosité qui nous est naturelle et la seule pratique de la vie donnent la clef de toutes les connaissances. L’homme est émancipé dans sa pensée comme dans son corps ; l’imagination poétise la matière et révèle l’infini. — Magnificat !


IX


Après que le soleil aura fait ses adieux à la terre, avant que les astres de la nuit soient venus l’éclairer de leurs lumières paisibles, à l’heure où nous nous sentons seuls et tristes sous le ciel sans étoiles, à cette heure l’homme sentira le besoin d’animer la nature par des splendeurs plus grandes encore que celles du jour.

Nombreux sont les divertissements qui s’offrent à l’humanité nouvelle pour passer ces longs crépuscules du soir. Les fraîches prairies l’invitent à la danse, les forêts silencieuses à la contemplation, les allées sablées à la promenade, le balancement des flots aux doux rêves dans le fond de la barque mollement soulevée.

282 La brise est propice aux voiles, les flots chanteurs caressent le rivage ; ils appellent l’homme en soupirant. Un grand concert sera donné sur le Tage par tous les musiciens du monde.

Les Eaux redisent la gloire de l’Homme !


Rouge, c’est joie, bonheur, passion, amour, exubérance de vie ! Donc que les clartés s’allument ! Du sommet des montagnes à l’abîme des ondes que tout brille, étincèle ! Jetez sur le beau fleuve comme un voile de feu, de sang, de vin et de soleil ! Que les plus dormeurs s’élancent sur la plaine inconstante, que personne ne goûte les douceurs du repos ! Que l’univers soit embrasé des lumières crées par l’homme ! Et que les oiseaux ne puissent distinguer s’ils chantent le jour ou la nuit !

La Terre redit la gloire de l’Homme !


Des milliers de barques se détachent du rivage ; elles se dispersent sur les eaux en si grand nombre que l’hirondelle ne pourrait y mouiller ses plumes.

Les unes disposées en ronds, en carrés, en triangles, soulèvent leurs rames et se reposent, pareilles à des bandes oiseaux de passage après de longues traversées. — Les autres, solitaires, ne paraissent pas plus, dans l’immensité, que des coquilles de noix montées par des insectes. — Plusieurs se mettent en ligne, deux à deux, trois à trois, comme des nageurs ; elles luttent d’adresse et d’agilité ; leurs voiles les emportent ainsi que des fétus.

Les vents redisent la gloire de l’Homme !


Et de même que sur la terre, quand les êtres s’endorment, la voix de chacun se distingue dans le murmure de tous, de même dans ce monde qui flotte sur les eaux, l’idiome de chaque peuple se retrouve dans la confusion générale des langues. Là c’est l’accent saccadé, bref, pressant, impérieux de l’Anglais, l’homme d’action et de constance sans cesse en lutte avec les éléments. — Ici, le dur langage de l’Allemand, ce langage qui semble fait pour rendre plus obscures encore les subtilités de sa métaphysique, et plus dramatiques ses chants. — Sur ce fond monotone tranche la vive phraséologie des Français, qui s’interrompent à chaque instant par des discussions et des éclats de rire. — L’ensemble est dominé, relié, bercé par l’intonation musicale des hommes de l’Orient et du Midi, si mélodieuse qu’elle semble venir du ciel. — Quant aux Slaves, ils sont les 283 interprètes de toutes les nations qui déjà commencent à se comprendre.

Les Langues des peuples redisent la gloire de l’Homme !


L’explosion de cent mille feux d’artifice donne le signal de la fête. Aussitôt l’incendie s’allume de toutes parts, pétille, s’irrite et se répand au loin. Le long des rives du fleuve resplendit le gaz d’éclairage dont les tuyaux s’enlacent commes des lierres aux rameaux des arbres. Ils grimpent, serpentent et se subdivisent en une infinité de branches suivant toutes les bifurcations des feuilles et des fleurs. La lumière pénètre jusqu’au cœur des plantes marines et jette dans leurs corolles tout l’éclat de la vie.

Les barques s’illuminent de couleurs variées. — Les unes ont des reflets vert-pâle, semblables à la douce clarté des lucioles. — Les autres sont d’un rouge sombre comme le feu des fournaises ; quand elles glissent sur les eaux, on pourrait croire que nage le grand Léviathan dont parle le Prophète. — Plusieurs portent sur leurs ponts des feux de Bengale rutilants ; elles paraissent comme la foudre qui roule parmi les eaux, comme un astre qui sombre, comme je ne sais quelle terrible puissance qui disposerait des épouvantements du gouffre. — Celles-ci suspendent au sommet de leurs mâts d’éclatants falots ; à les voir de la rive, on les dirait détachées du fleuve et brûlant sur la montagne opposée comme un feu de Noël. — Celles-là qu’une lueur douteuse éclaire, figurent parfaitement la sombre embarcation du vieux nocher du Styx ou le frêle bateau qui portait sur les glaces Thor, le Dieu puissant qui n’avait peur de rien. — Un grand nombre contiennent tant de lampions écarlates qu’elles semblent, sur l’eau verte, comme dans les buissons les rouges fruits que mûrit l’automne. — Sur beaucoup brillent des étoiles, des roses, des phénix, des papillons, des insectes dorés qui s’ébattent dans les cordages. — De plus nombreuses encore sont couvertes de guirlandes, de croissants, de dûmes, d’étincelles, d’emblèmes nationaux et fédéraux, de flammes bizarres comme celles des bâtiments corsaires.

Quand toutes les nacelles sont illuminées de la sorte, on allume la lumière électrique. Elle frappe les objets de son éclat sidérant, elle produit des effets fantastiques en se réfléchissant sur les traits hâlés des matelots, sur les délicates figures des femmes, dans les blondes chevelures des petits enfants. On croirait voir les anges des ténèbres confondus avec les esprits de lumière, nageant, se débattant dans une mer de feu.

284 Le Tage paraît comme tout ce que l’imagination peut rêver de plus riche : comme une plaine d’épis d’or au temps de la moisson ; comme un débarras de diadèmes emportés, balayés, écornés, éraillés par le flot des émeutes ; comme le soleil couchant sur les mondes qui croulent ; comme le soleil levant sur les mondes qui naissent ; comme un ardent miroir ; comme un vase de vives flammes qui menacent de tout dévorer. Les rames teintes de sang se relèvent ainsi que de larges glaives qui viendraient de frapper.

La Lumière et le feu redisent la gloire de l’Homme !


Parmi toutes ces barques s’avance la galère d’harmonie, la galère capitane incrustée de coquillages, bordée d’urnes d’albâtre qui versent constamment dans le fleuve des flots d’écume, d’eau bleue, verte ou rouge, des poissons de toutes couleurs, des perles d’or, des coraux, des paillettes d’argent. Elle contient vingt mille musiciens célèbres et les artistes qui ont organisé les réjouissances du jour. Au milieu s’élève un trône que supportent des vagues écumantes parfaitement figurées et sur lequel doit s’asseoir la divine reine de cette fête. Elle remorque cinquante gondoles aux cous de cygne tellement chargées de plantes marines qu’on jurerait autant d’îles s’avançant sur les flots.

Les Harmonies redisent la gloire de l’Homme !


La fête doit représenter la naissance de Vénus, déesse d’amour. L’ordonnateur du programme a choisi le moment où l’immortelle sort de l’écume des vagues frissonnantes de passion.

L’orchestre prélude par une harmonie suave et rêveuse, semblable à celle que produisent les oiseaux dans les premiers jours du printemps. Pendant toute cette mesure, les barques nagent lentement, se balancent, se rapprochent, s’effleurent pour imiter les caresses des ondes amoureuses.

Les cœurs se sentent pris d’un frémissement indicible ; la brune tête du jeune homme se penche sur le sein palpitant de sa douce maîtresse. C’est le même mouvement, le même accord, la même passion qui court dans les veines des rameurs, des musiciens et des amants.

Peu à peu la mesure devient plus entraînante, la mélodie plus voluptueuse ; elles éveillent des émotions divines qui ravissent en esprit. Chacun des assistants participe à l’existence universelle et réunit son âme au mouvement des mondes que berce l’harmonie.

285 La brise du soir agite doucement les herbes et les feuilles. La lune qui s’est levée se penche sur les eaux ; son regard curieux sonde le lit du fleuve comme une colonne de flamme. Les éléments se réjouissent de se voir dans des splendeurs si pures ; aucun nuage ne trouble la sérénité de l’atmosphère.

Alors tout se tait ; pas une rame ne fend l’onde, pas un instrument ne vibre, pas une voix n’interrompt le recueillement général.

Les Cieux redisent la gloire de l’Homme !

L’orchestre reprend par de longs soupirs, des exclamations rapides, des stances passionnées. On dirait l’explosion de la tendresse, l’emportement des désirs, la soif de l’âme éprise, la rage inassouvie des sens. La mesure se précipite, se retient, tempête, se cabre, pareille à un coursier qui lutte du poitrail contre les efforts de son maître. En même temps l’agitation des nacelles s’accélère, redouble. Elles se mutinent comme si elles étaient saisies de fureur ; elles glissent sur les eaux, se croisent et se traînent, languissantes, ainsi que des amants auxquels les baisers ne suffisent plus.

Le Tage redit la gloire de l’Homme !


Enfin l’orchestre éclate de toutes ses voix de bronze, de cloches, de grosses caisses et de canons. L’intervalle de ses silences est rempli par des chœurs formidables. La violence de l’amour ne peut plus être comprimée ; la féconde Amphitrite ne résiste plus aux transports furieux de l’amant qui la presse : la suprême seconde est venue dans laquelle il faut que deux êtres meurent d’amour ! !..

Alors les barques se serrent, se tassent, se pénètrent ; elles forment comme le sein gonflé de la mer qui va s’ouvrir. Vénus la belle est conçue dans un dernier baiser !

La strophe musicale devient perçante, râlante, déchirante de volupté. Dans une brusque secousse les bateaux s’écartant par moitié, laissent entre eux la galère capitane que fait bondir l’ondulation des vagues. Sur elle apparaît naissante la Déesse adorée, l’Aphrodite qui fait tourner la tête des pauvres humains.

En son honneur l’encens fume de toutes parts ; d’immenses soleils déployant leurs nuages de pourpre forment son auréole et la montrent aux mortels dans l’éclat de sa surnaturelle beauté.

L’Amour redit la gloire de l’Homme !


286 Dès qu’elle est née, les Nymphes et les Naïades accourent autour d’elle sur les cinquante barques vertes de feuillage ; elles chantent :

« Salut ! mère d’amour et de grâce, source intarissable de fécondité, de bonheur et de joie ! Salut ! tous les êtres t’adorent, et quand ils te prient, leur extase est si grande qu’ils se figurent mourir ! Nous sommes tes sœurs, tes filles et tes compagnes ; nous jouissons de tes amours, tu protèges les nôtres. Tu es notre reine, plus belle, plus aimable que nous toutes. Et nous sommes heureuses quand tu nous permets de baiser tes pieds !

» Ô Vénus ! éternellement aimante, éternellement jeune, ô divine Audalouse, laisse-nous mettre en ta main la hampe du jonc fleuri, laisse-nous ceindre ta taille si fine d’écharpes bleues ou vertes, plus impalpables que les nuages et les eaux. Qu’autour de toi, comme un essaim de bengalis, voltigent les clairvoyants Amours si dociles à tes ordres ! Que l’air promène au loin d’enivrants parfums ! Que l’écume qui t’a formée rajeunisse à jamais tes charmes ! Que tout chante, que tout s’anime d’une vie nouvelle !

» Que l’Univers redise les joies de l’Homme ! »


Elles disent et forment autour de Vénus la ronde bondissante. Elles sont belles, jeunes, enchanteresses, les Néréides, les amoureuses ! Elles promettent aux hommes des joies sans fin.

Il en est venu de tous les rivages : des rêveuses de Mecklembourg aux yeux verts, profonds et calmes comme les songes heureux ; — des blanches du Lancashire et du Pays de Galles ; — des fraîches de l’Armorique et des Flandres, celles que Rubens drapait si largement dans les riches couleurs tombées de son pinceau ; — des brunes de Valence, de Naples, de Venise, les préférées de tous les peintres et de tous les poètes. Toutes rendent hommage à la fille de Cadix, à la Vierge espagnole telle que la rêva le très grand Murillo.

La Beauté chante la gloire de l’Homme !


Les fanfares s’appellent ; à de grandes distances le cor répond au cor. Les matelots fatigués se penchent sur leurs rames. Une molle extase s’ empare de tous les êtres. Vénus et sa cour font la revue de l’escadre joyeuse. Elles passent et repassent autour des nacelles ; leurs regards s’enflamment, leurs poitrines se soulèvent, 287 l’haleine et la voix leur manquent à mesure qu’elles reconnaissent les heureux amants qu’elles préféreront ce soir.

….C’en est fait : la fièvre les gagne, elles cèdent aux désirs qui les affolent. Les lumières s’éteignent ; leurs dernières étincelles voltigent sur les eaux comme des feux-follets. Chacune des déesses saute dans la barque de celui qu’elle aime et le serre dans ses bras. Et chaque barque s’enfuit de toute sa vitesse, emportant à la rive son doux fardeau.

Gloire ! Gloire ! Dans les villas qui bordent le Tage, les cognassiers, les orangers répandront toute la nuit leurs senteurs embaumées ; les tendres palomas roucouleront jusqu’à l’aube. Tandis que jusqu’au grand soleil, l’homme plus heureux encore s’enivrera d’amour !


Oh ! souffle dans la brise, divine Vénus ! Enfle les voiles des nacelles où l’on s’adore, allume les passions dans tous les cœurs sensibles ! Ordonne à l’Écho de parler de caresses, à Cynthie de voiler ses yeux de sage-femme, dis au rossignol de charmer sa compagne chérie, commande aux étoiles de prêter à la terre une partie de leurs vives ardeurs ! Grandis l’homme par la poésie, les songes ! Qu’il implore de toi, de la femme parfaite, la plus douce des morts ! — Une mort qui le surprenne au comble du bonheur et l’entraîne, plein d’activité, d’illusions, dans le torrent lointain de ses futures existences ! — Et qu’animé par ton souffle, il parcoure ses carrières successives, toujours heureux, toujours libre, infatigable dans le travail, l’amour et la pensée !

Gloire ! Gloire ! Celle qui pleurait se réjouit, celle qui subissait l’injustice s’est éprise du droit, celle qui n’enfantait plus est devenue féconde ; l’Humanité fortunée revit de siècle en siècle, rayonnante d’amour !




J’ai raconté le songe qui bien des fois me rendit heureux quand je vivais sous ton beau ciel, Ibérie bien-aimée. Mais pauvre le poète quand il lui faut révéler tous les secrets de son âme ; il ne réalise jamais son rêve ; s’il le tente, il est honteux et fier à la fois comme le tout jeune homme quand il a possédé la maîtresse que ses illusions embellissaient.

Cependant je n’ai pu rabattre sur les traits radieux de l’Avenir le voile de vapeurs que dissipèrent mes yeux ; je n’ai pu garder 288 pour moi seul des révélations qui intéressent à si haut point tous les hommes.

Apprenez donc, ô mes contemporains, que ma prédiction se confirmera dans le siècle prochain, et que sa réalisation sera mille fois plus splendide que la vision incomplète d’un malheureux civilisé. — Vision toujours troublée par la santé précaire et par les besoins quotidiens de la vie !

Sans doute alors les peuples ne seront plus désignés par leurs noms d’à présent ; sans aucun doute les frontières actuelles auront disparu ; sans doute le principe de solidarité s’étendra jusqu’à l’humanité tout entière, et celui de liberté jusqu’aux individus les plus originaux ; sans doute les divisions de communes, de patries ne seront plus fixes comme nous les voyons maintenant ; sans doute il n’y aura plus de centralisation possible ; sans doute aucun la Révolution défera, refera, brassera sans cesse les groupes sociaux, ethniques et administratifs.

Et c’est en raison même de ces modifications continuelles qu’il m’est impossible de prévoir toutes les organisations, classifications, divisions, subdivisions de détail qu’entraînera ce nouvel ordre de choses plus conforme à la nature, au bonheur, à la liberté. J’ai donc été contraint d’employer encore les dénominations qui servent à distinguer les hommes d’aujourd’hui.

En adoptant l’hypothèse d’une nouvelle ethnographie quelconque, je serais tombé bien certainement dans le double travers d’être incompréhensible pour mes lecteurs et peu certain de mes prophéties.

Or je le répète, les prophètes sont, de tous les philosophes, ceux qui doivent le moins se tromper parce qu’ils sont dégagés de tout intérêt actuel ; ce sont, de tous les écrivains, ceux qui doivent s’exprimer le plus clairement pour convaincre la foule des incrédules ; ce sont, de tous les hommes, ceux qui doivent le moins abandonner leurs assertions au hasard.

J’ai regardé le ciel. Tout ce qui réjouit les hommes y brille sans nuages : les astres, les étoiles, l’or et l’azur. Tout ce qui les afflige est sanglant, terne, gris, sombre, noir comme la mort, confondu, sans norme, sans repos, en continuelle guerre, traînant après soi des épouvantements. Que le prophète s’inspire de la pureté des cieux ! — Magnificat !