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Jours d’Exil, tome III/Superga

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Jours d’Exil, tome III
La Basiliga di Superga, tomba dei reali di Savoja.



LA BASILICA DI SUPERGA


TOMBA DEI REALI DI SAVOJA.




Torino, Aprile 1855.


« Mémento quia pulvis es et in pulverem
reverteris. »
Les Livres.xxxxxxxx

« Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas
Regumque turres. »xxxx
Horace.xxxxxxxxxx

« Le pauvre, en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;xxxxxxxx
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N’en défend pas nos rois. »xxxx
Malherbe.xxxxxx


I


387 Ô la plus complète des révolutions, la première et la dernière, toi qui résumes l’être, le composes, le décomposes et l’agites sans cesse, Mort à la droite osseuse, je te salue !

Le vol des corbeaux forme ta couronne funèbre ; sous tes pieds sont les vers ; la rage des vents souffle sur tes os. Mais ni le corbeau 388 noir, ni le ver gluant, ni les vents furieux n’ont prise sur ton âme. Toi seule es sacrée, toi seule es immortelle, ô Mort !

L’homme n’engendre que pour toi. L’être n’est jamais créé, permanent ou anéanti ; l’être n’est rien que l’expression d’un mouvement qui dure toujours et que tu diriges, ô Mort !

Ô la plus inexorable des révolutions, je te salue !

C’est toi qui règnes sur nous. — Tu ravis le fils à sa mère, le père à sa famille nombreuse ; tu préviens la jeune fille au rendez-vous d’amour ; tu bois nos pleurs et notre sang. — Tu n’assembles que pour séparer.

C’est toi qui règnes sur la terre. — Tu précipites les nations contre les nations, les hommes sur le sein des femmes, et les enfants dans les bras des vieillards. Et les peuples tuent les peuples ; et les hommes s’épuisent dans les transports de la reproduction ; et le premier mot que les vieillards apprennent aux enfants qui naissent, c’est ton redoutable nom, ô Mort ! — Tu ne crées que pour détruire.

C’est toi qui règnes sur les cieux. — Tu mutines l’un contre l’autre les astres enflammés ; tu détaches l’étoile filante de la voûte bleue ; tu déchires et recouds les mondes ; les sombres limites de ton empire nous sont inconnues. — Tu ne règles que pour troubler.

C’est toi qui règnes sur les rois. — Qu’ils s’humilient sous ta main ! — Tu n’élèves que pour abaisser.


Ô la plus nécessaire des révolutions, toi qui élèves la tombe jusqu’au niveau du trône, Mort à la droite osseuse, je te salue !

Quand les rois comptent leurs états et mesurent la hauteur de leurs couronnes, tu frappes. Et les rois disparaissent comme la poussière des neiges. Autant en emporte le vent !

Quand les rois menacent, tempêtent et déchaînent la guerre, tu les prends par l’oreille. Et les rois te suivent comme des filous sans vergogne. Et tu les couches en long sous la pierre du sépulcre !

Quand les rois se prétendent plus grands que nous, tu les fais passer sous ton bras d’acier !


Ô la plus juste des révolutions, je te salue !

Les rois meurent : qu’importe aux peuples ? — Car les peuples sont morts par milliers dans les batailles. Et cependant 389 les rois jouaient aux échecs avec leurs os ; ils s’élevaient des piédestaux sur leurs cadavres !

Les rois ont froid dans leurs bières ; qu’importe aux peuples ? — Car les peuples ont eu froid dans les rudes hivers. Tandis que les rois se chauffaient le ventre dans les boudoirs de leurs palais !

Les rois sont serrés dans leurs bières : qu’importe aux peuples ? — Car les peuples étaient à l’étroit dans les prisons. Alors que les rois parcouraient leurs grands domaines au galop de leurs coursiers !

Les rois sont seuls dans leurs bières : qu’importe aux peuples ? — Car les peuples ont été seuls à boire la coupe des misères. Pendant que les rois, aidés de leurs courtisanes, se gonflaient d’impôts !

Les rois crient de leurs bières : Dieu ! protège-nous ! Peuples ! priez pour nous ? Qu’importe à Dieu ? Qu’importe aux peuples ? — La Mort tranche le nœud des intérêts humains. Le maître n’a plus besoin de valets ; les valets n’ont plus peur des maîtres. Jusqu’ici l’égalité ne fut vraie que devant la tombe !

Ô la plus vengeresse des révolutions, Mort, je te salue !


II


Soulevez-vous, opprimés ! Chantez, chantez les hymnes d’allégresse ! !

L’aile de la mort est large ; elle frappe à droite, à gauche, en haut comme en bas, ver et roi ! Mais impartiale est la justice de la Mort ; elle remplit les grands de terreur et les petits d’espérance ! Les royaumes de l’avenir sont aux pauvres de biens, aux riches d’esprit. Le monarque d’aujourd’hui sera le pauvre de demain !

Soulevez-vous, opprimés ! Chantez, chantez les hymnes d’allégresse ! !


N’ayez peur de la Mort. Elle est maigre comme vous. Comme vous elle travaille, fauche et révolutionne le monde, jour et nuit. Son voile est déchiré comme vos habits, ses dents claquent 390 comme les vôtres ; son bras est fort ; son front sue ; le mal a creusé ses yeux et dénudé son crâne. — En tout elle est semblable à vous.

Soulevez-vous, opprimés ! Chantez, chantez les hymnes d’allégresse ! !


La Mort atout à gagner ; elle n’a rien à perdre. Tout ce qu’elle n’ose prendre, on le lui refuse. C’est votre alliée ! Mangez, buvez comme elle ; servez-vous des festins partout où vous trouverez des couverts d’or et des mets recherchés. Le sang du riche est votre sang ; la chair du riche est votre chair. Vos os ont froid ; eh ! recouvrez vos os !

Soulevez-vous, opprimés ! Chantez, chantez les hymnes d’allégresse ! !


Vous êtes condamnés à mort ; c’est le destin précoce de tout homme juste sur cette terre ; c’est mon destin, c’est le vôtre. Acceptons-le ! Entre ce monde et nous mettons résolument le poteau d’infamie. Et du haut de ce trône glorieux les escabeaux des rois et leurs sceptres nous paraîtront des hochets bons pour les enfants. En vérité, je vous le dis, les puissants de la terre ont maladies, démences, douleurs et remords, comme nous, plus que nous ! Mais ils ne trouvent pas dans leurs tombes le doux sommeil qui répand sur les nôtres ses tentures rouges de pavots, le sommeil tranquille des existences sereines.

Soulevez-vous, opprimés ! Chantez, chantez les hymnes d’allégresse ! !


III


Rendons justice à tous. Dans leur vie les rois font une bonne action, celle de mourir. Ils nous donnent un grand exemple, le culte qu’ils rendent à leurs morts. Prenons leçon des rois avant qu’ils ne disparaissent de ce monde.

Exilé sur la terre, j’ai passé parmi bien des peuples. Et de chacun 391 j’ai senti l’aspiration divine remuer mon cœur. Et j’ai vu qu’à l’heure dernière, à l’heure terrible de justice, les rois respectaient enfin le génie de la nation qui les avait faits grands, et cherchaient à l’éterniser dans leurs tombeaux.


Oh ! qu’il t’aime, Albion, l’Océan noir qui, deux fois le jour, vient baiser ta main blanche ! Et que tu lui rends bien son amour quand, penchant sur lui ta tête rêveuse, tu effleures de tes lèvres l’écume de ses flots errants ! Que de fois je l’ai vu, lorsqu’il frémissait de tendresse, se retirer, docile, sur un simple regard de tes beaux yeux, emportant ta divine image dans ses ondes ! Et qu’il était fier, l’Océan noir, en retournant à son grand travail !

Et que de fois je me suis écrié : Ô le plus courageux, le plus sombre des travailleurs, prolétaire anglais ! Ainsi tu roules aux pieds de la sorcière du Lancashire ; ainsi tu déposes sur ses genoux richesses et parures gagnées à la sueur de ton front ; ainsi tu te contentes, respectueux amant, de boire la fraîcheur de son haleine. Oh ! tu es grand, mon frère, grand sur les vagues et grand sous la vapeur, grand dans le travail et grand dans l’amour ; grand comme Thor ou Byron ! Byron ! !

Époux de la mer, épouses de l’océan, les rois et les reines d’Angleterre ont voulu dormir leur long sommeil à portée de ses caresses, sous les froides voûtes de Westminster, aux rivages majestueux de la verte Tamise. C’est là qu’ils entendent le sillage du vaisseau sur la mer amoureuse, là qu’ils reçoivent les confidences des abîmes, les messages, les richesses et les trophées que rapportent leurs flottes de tous les bouts du monde.

Longtemps la monarchie des Îles de Bretagne fut la favorite de l’océan, et jusque dans la mort elle lui reste fidèle. Et lui, le grand Corsaire, l’adore, ainsi que Conrad aimait sa Médora !


Par les longues soirées de Juin, que d’heures j’ai passées, recueilli devant ta majesté, sombre Escorial, dernier palais des rois les plus superbes !

Autour de tes masses crénelées je voyais se presser les pics inaccessibles, les nuages d’or et de feu, les neiges éternelles, les sapins obstinés, et le soleil des Castilles prêt à briser son disque par l’excès même de ses ardeurs.

Puis, cette nature s’animait sous l’impulsion de ma pensée. Tous ces objets immobiles se heurtaient, frémissants. Je voyais alors des guerriers colossaux, des chevaux ailés, des escadrons 392 couverts de poudre, des machines de guerre formidables. Le fracas des armes ébranlait terre et ciel ; ma fièvre se répandait sur toutes choses existantes.

Et je croyais assister aux grands combats de Viriathe ou du Cid. Le sang coulait dans le lit poudreux des torrents, les mourants élevaient aux cieux leurs têtes suppliantes, et les nuages s’étendaient sur eux comme de grands linceuls. J’entendais au loin le roulement des fourgons, la plainte des échos frappés, les cris de rage et de victoire confondus avec le bruit des trompettes éclatantes et le rappel lugubre des tambours de guerre.

Rouge était la montagne, rouge la nuit et le soleil couchant, rouge les étoiles et la voûte qui les supporte. La sierra sauvage resplendissait comme une cuirasse ensanglantée. Au fond était l’Enfer, béant, inassouvi, regorgeant de tortures ; tantôt éclairé, tantôt oublié par le soleil, il s’ouvrait et se refermait sur sa proie.

Et mon imagination grandissait, s’enflammait, délirait au milieu de cette tempête de visions activée par le souffle des rafales. Et je m’écriais, haletant : C’est la lutte des anges rebelles, la grande bataille des éléments, l’empire du Chaos, le Commencement et la Fin, l’atelier toujours fumant où les mondes s’allument, se combinent, se subliment et se fondent : l’Infini ! l’Infini ! !

….. C’est là que repose, entouré de sa postérité nombreuse, le plus orgueilleux, le plus noir des êtres que jamais portèrent les flancs d’une femme. Felipe II, l’âme damnée du révérend Torquemada. Sous sa domination cruelle, le monde saigna comme l’oiseau des champs sous la serre du tyran des cieux ; il le pressa, le foula, l’étrangla sans pitié. Et maintenant, os et poussière, il gît, foulé sous la pierre des montagnes, pressé dans une boîte de bronze, étranglé par le chapelet des vers suspendus à son cou. Roi des Espagnes, des Amériques et des Indes, la Mort est plus dédaigneuse encore qu’Elisabeth d’Angleterre, elle repousse ta main fatiguée de frapper. Et de tes trésors immenses, dispersés par l’Europe, les gais jeunes gens entretiennent la flamme des punchs aux reflets bleus !

….. Relevez-vous, rois des Espagnes aux tours d’argent ! Aux limites des deux Castilles ont rugi les lions de bronze. Il y a de l’or, du sang, de la poudre et des canons, des soldats et des capitaines sur les flancs des sierras. Debout ! promenez vos armées glorieuses d’un pôle à l’autre. Relevez-vous.

….. Rien ne répond qu’un rire infernal. — Rois des Castilles, 393 ce n’est pas votre voix aux accents redoutés. — Rien ne répond que le bruit sourd des ossements. — Rois des Castilles, ce n’est pas ainsi que retentissaient vos armures, pas ainsi que vous brisiez le mors sur les dents de vos coursiers.

….. Rien ne répond que le hibou, le vieil aveugle, qui crie du haut de la tour en ruines :

« La Mort est ma mère ! — Elle me jette la chair saignante qui recouvre les os ; et je me régale de la chair saignante. Et je chante les louan- ges de la Mort !

« Les rois sont mes frères ! — La Mort les préfère à moi parce que je suis gris et qu’ils sont couverts de manteaux d’hermine ; elle leur donne à dévorer des nations entières !

« Les rois sont mes frères ! — Et j’habite les hautes chambres de leurs palais, et je distrais leurs longues veillées par mes accents consolateurs !

« Les rois sont mes frères ! — Comme eux je me dérobe à la vue des hommes ; je fuis l’éclat du jour. J’aime, comme eux, dans les ténèbres, à l’heure du meurtre et des trahisons, quand les tissus crient sous le poignard !

» Les rois sont mes frères ! — Comme eux, je trouve mes petits plus beaux que le soleil. Et je leur enseigne à dormir le jour, à tourmenter la nuit !

« Les rois sont mes frères ! — La Mort est leur mère aussi, mère féroce qui, dans ses caprices, les dévore, eux comme moi, comme toutes les victimes dont nous chantons les funérailles. — Ineffables sont les joies de notre famille ! »

….. L’Escorial, c’est le génie sombre, audacieux, indompté des fils de l’Ibérie ; c’est leur âme d’airain qui les poussa les premiers sur les mers lointaines et leur valut l’empire du monde. C’est l’image de l’homme superbe qui se mesure, sans crainte, à la nature géante, et reste calme quand les éléments font rage autour de lui. C’est l’être mortel se rapprochant des plus hautes montagnes, des plus lointains horizons, des mystères les plus terribles, des astres et de la foudre, sources de lumière et de vie. C’est l’Espagne toujours insoumise, toujours brillante, sous son aspect sombre, toujours grande au milieu des mondes qui l’admirent !


Dans les caveaux de Saint-Denis sont rangés les rois de France aux domaines étendus. C’est bien leur place. Le pays est uni comme leur humeur, plantureux comme leur santé. Pas d’ombre 394 à côté des rayons de lumière ; le soleil s’étend sur les plaines vastes dont il mûrit lentement les épis. Rien de pittoresque, d’effrayant ; rien qui serre le cœur du pèlerin, visiteur des sépultures.

Ils sont là, près de leur bonne ville, la Babylone savante, qui pendant quatorze siècles, supporta si patiemment leur trône. Ils reposent au cœur de cette civilisation dont ils poursuivirent le rêve avec tant de persévérance et vers laquelle le monde tourna longtemps ses regards éblouis.

….. Je ne sais ; mais ces braves fermiers de l’Île de France, confortablement étendus au centre de leurs guérets, n’ont pas le pouvoir d’exciter mon admiration. J’ai toujours peur qu’ils ne viennent à s’éveiller pour boire bouteille.





De son aile que rien n’arrête, l’infatigable Temps poursuit son cours. Les vers mordent aux fruits, aux enfants, aux cadavres ; ils rampent lentement dans le palais du crâne que la souveraine Intelligence parcourait comme un éclair ! La goutte d’eau creuse la pierre ; la vérole, les os ; l’insecte des Indes, les empires maritimes. Qui pourrait dire s’il reste seulement de la cendre dans les sépultures des royales familles qui commandaient aux nations ?...

J’en fais autant avec mon cigare !


IV


La Basilica di Supergà, dernier asile des princes de Savoie, s’élève sur la plus haute des collines qui dominent Turin. Dernier prolongement des Alpes mourantes, cette chaîne figure une série de grands tombeaux en marbre noir. Le dernier, le plus élevé de ces monts tumulaires, supporte Supergà comme un sceau de deuil, comme une couronne d’immortelles.

La royale basilique fut construite au commencement du xvie siècle par Victor-Amédée II, afin de perpétuer le souvenir de la 395 victoire de Turin, remportée par le prince Eugène sur les Français.

C’était un puissant seigneur que ce Victor-Amédée ! Il était allié des plus grands monarques de son temps ; son sceptre dominait l’un et l’autre versant des Alpes les plus hautes ; des bords du Léman aux rivages de Sicile les peuples saluaient la croix de ses bannières ; il avait contraint l’Europe à lui reconnaître le titre de roi gagné dans les batailles !

Ses ancêtres avaient vu le jour sur le faîte des Alpes ; ils en étaient descendus comme l’aigle, roi des cieux. Et maintenant leur puissance était aussi solidement établie que les Alpes inébranlables. Voilà ce que voulut exprimer le roi Victor-Amédée II en élevant cette basilique et en la nommant Supergà.

Le site est bien choisi. Sur le pied des montagnes l’Éridan s’enroule comme un ruban vert. Dans leurs cîmes touffues passent le souffle des matins, l’haleine des soirs, la brise et la tourmente. Le pavillon des cieux se plaît à protéger le dôme qu’éleva si pieusement la main des hommes ; le soleil et la lune l’éclairent comme deux lampes ardentes, la voûte d’un tombeau ; les étoiles qui filent répandent sur la terre consacrée les parfums éclos dans les régions sublimes.

De leurs couches de pierre les rois sardes peu- vent contempler les Alpes, leur berceau ; les riches plaines de la Lombardie ; le dôme de Milan, objet de leurs convoitises caressées ; le Piémont fertile, subjugué par leurs armes ; la grande cité bâtie par leurs soins.

Ah ! je rougis de l’imbécillité de mon espèce. Et je me demande s’il n’est point de puissance, s’il n’est point de terreur capables de guérir les rois de leur orgueil ; les peuples, de leur soumission ; les hommes de leur aveuglement ? ! Le malheur et l’esclavage seront-ils donc éternellement notre partage ? ! Fournirons-nous toujours et le vin et le sang aux régals des Gargantuas ? !

Quoi ! dans le sein même de la mort, les superbes rois de Piémont prétendent encore dominer les états couchés à leurs pieds ? Et leurs sujets se prosternent jusqu’à terre devant leurs ombres ! Hélas ! Hélas ! la monarchie n’est qu’un emblème. Et les peuples qui acceptent pour rois des corps sans âmes peuvent aussi bien se soumettre à des esprits dépouillés de leurs corps.

….. Impunis sur la terre, redoutés par les hommes timides, que les rois soient persécutés dans la tombe par l’excès même de leur orgueil ! Que la vue de leurs états réveille en leur âme les 396 soucis de la puissance, la fièvre de l’ambition, la convoitise des richesses, les jalousies d’amour, la misanthropie, la démence, l’irrésistible délire du Suicide !

Qu’ils aient des songes de larmes et de bile ! Qu’ils voient des armées sanglantes, des coursiers éventrés, des canons pleins d’esquilles, des soldats expirants, des monceaux de cadavres, des Tanta- les furieux ! Qu’ils sentent pénétrer dans leurs os les ombres de tous les suppliciés étranglés par leurs ordres ! Qu’ils boivent leur sang, tout leur sang ! Qu’ils déchirent leurs chairs avec leurs ongles ! Qu’ils ne puissent de toute l’éternité se détacher de leur proie ! Qu’ils soient lacérés par les ronces et les cailloux de la montagne ! Que les Cieux pèsent sur leurs têtes coupables ! Que les eaux montent jusqu’à leurs lèvres sacrilèges ! Qu’ils étouffent, blasphèment et hurlent de douleur ! Et que les échos des monts nous apportent leurs gémissements ! !

Jamais ils ne souffriront ce qu’ils ont fait souffrir !


V


Par un beau soir de mai je gravissais, pensif, le sentier qui serpente à travers les taillis de la colline, sentier étroit, sablé, pareil à la raie blanche que tracent les jeunes filles dans leurs cheveux touffus.

Les premières senteurs de la verdure, la rosée qui baignait les fleurs, les fraîches émanations du sol se confondaient dans l’air, promesses d’une vie nouvelle, d’une santé meilleure.

Moi, voyant la nature et si jeune et si belle, je me sentais renaître au bonheur, à la poésie. Et je pensais aux morts qui renaissent et aux enfants qui meurent. Et je ne ressentais plus ni la maladie, ni la fatigue. Et je n’étais plus triste.

Et voilà que du haut d’un grand chêne, l’âme des printemps, le rossignol au timbre sonore, exprima les pensée que la nuit transparente faisait naître en son cœur.

L’oiseau disait :

« Que supportez-vous, montagnes puissantes ? Que protèges-tu, voûte des cieux étendue ? Fleuve rêveur, de qui berces-tu le sommeil ? Que renfermez-vous, souterrains de Supergà ? »


397 Par la voix profonde de ses abîmes la montagne répondit : « Je supporte deux ou trois poignées d’ossements. S’il me plaisait de me retourner sur l’autre flanc, j’engloutirais les restes vénérés des ducs de Savoie, je les confondrais avec le silex et l’argile de mes entrailles. — Et le plus fidèle de leurs sujets ne les reconnaîtrait plus ! »


Par la voix claire de ses étoiles la voûte des cieux répondit : « Je protège des inscriptions pompeuses, des marbres luisants, des faisceaux d’armes, des casques, des glaives, des couronnes riches de diamants. Ce qu’il y a dessous ne vaut pas le dessus. S’il me plaisait cependant de pleurer avec mes orages, de me fâcher avec mes foudres, d’éclater de rire avec mes éclairs, je disperserais aux quatre vents des cieux les restes vénérés des ducs de Savoie. — Et le plus fidèle de leurs sujets ne les reconnaîtrait plus ! »


Et le fleuve répondit par la voix argentée des nymphes de ses bords : « Je berce des songes de grandeur éteinte, des présomptions ridicules désormais, des testaments et des titres que maintes fois déchirèrent les peuples souverains. Mais s’il me plaisait de gonfler les eaux de ma source, d’assiéger les monts et de ronger leurs bases, j’emporterais les restes vénérés des ducs de Savoie dans les plis mouvants de ma robe, je les mêlerais avec la vase et les sables de mon lit. — Et le plus fidèle de leurs sujets ne les reconnaîtrait plus ! »


Et les souterrains répondirent par la voix creuse de l’écho : « Nous renfermons du fer rouillé, des débris de magnificence, des souverains, des vers qui rampent, des gaz qui font beaucoup de bruit, et les plus fatiguées des dépouilles des grands, leurs entrailles et leurs parties nobles. S’il nous arrivait pourtant de nous fendre par le froid ou d’éclater par la chaleur, nous ferions pénétrer les pauvres restes des ducs de Savoie dans nos pores de granit. — Et le plus fidèle de leurs sujets ne les reconnaîtrait plus ! »


VI


398 Pendant les grands froids, le triste oiseau des trépassés, la mésange prudente, se rapproche des habitations des hommes. Sous ma fenêtre j’entends sa voix qui grince…..

— Messager des ironies d’en haut, quel malheur Tiens-tu m’annoncer ?

Elle chante alors :

« Blanche est la terre ; blancs sont les arbres et leurs rameaux de dentelle ; blanches sont les rives du fleuve et ses franges glacées. Blancs sont les habits et la barbe de l’homme qui court les champs ; blancs les linceuls et les os qu’ils recouvrent. Blanche est aussi ma gorge comme le rabat du prêtre. — La Mort moissonne en Janvier !

« Noirs sont les squelettes des arbres ; noire la nuit, noir le jour ; noir le couvercle du firmament ; noirs les cercueils et les cendres qu’ils renferment. Noirs sont aussi mes yeux, ma tête et mes pattes crochues. Je suis vêtue comme le prêtre, tristement et chaudement. — La Mort moissonne en Janvier !

» Il y a des pleurs dans l’air et dans les yeux ; le fleuve charrie des glaçons ; le pauvre est couché sous la neige, près de l’herbe du champ ; les rois meurent sur leurs trônes ; les perles du diadème pénètrent dans leurs crânes comme des poignards rougis. — La Mort moissonne en Janvier !

» La faim me rend cruelle ; je ne veux pas mourir. J’ouvrirai la tête de mes sœurs avec mon bec pointu, je leur viderai le crâne. La plus forte de nous enterrera les autres. Je suis l’exemple des hommes. — La Mort moissonne en Janvier !

« Je ne viens point t’annoncer ta mort : le Dieu des esclaves laisse vivre les hommes libres afin de les faire souffrir. Je ne chante pas la mort de tes amis : pour eux comme pour toi, la mort serait un bien. Je viens t’annoncer la fin de plusieurs altesses couronnées. — La Mort moissonne en Janvier ! »

— Oiseau de malheur ! Et que m’importe la mort des rois ? Je ne les connais point, je ne les aime point, je ne les hais point. 399 Les rois sont de pauvres hères ; les rois sont les esclaves des autres hommes. Eh ! que me fait la mort des rois ? Moi, j’en ris et me chauffe. — La Mort moissonne en Janvier !

….. Honteux comme un jésuite qui s’est trompé de confident l’oiseau maudit s’envole. À travers la fenêtre mal jointe la froide bise redit tout le matin l’ironie de sa voix. Et cette voix répète : — La Mort moissonne en Janvier !

Depuis ce jour, je ne puis plus entendre le chant de la mésange.


VII


L’hiver est saison de mort. En ce temps de l’année, la nature présente tous les caractères du cadavre : froideur, immobilité, pâleur livide. Pareil à une lampe d’or, le soleil se consume tristement à la voûte du sépulcre de l’univers.

Rien n’est mort cependant. Les êtres se réparent pour revivre plus beaux ; ils attendent la douce haleine du printemps.

Entendez la montagne ronfler sous sa couverture de neige. À travers les nuages gris voyez ramper le soleil, ver-luisant colossal. Le torrent mugit sous la glace ; notre sang, un instant arrêté par le froid, gonfle de nouveau nos veines ; la semence éclate au sillon.

Tout est couvert par la voix des tempêtes ; tout ce qui vacille, tombe ; tout ce qui tremble, meurt d’effroi ; les feuilles jaunies sont emportées loin des arbres ; les malades se laissent aller à l’évanouissement suprême.

Vous qui tenez à la vie, ne regardez pas trop longtemps le fleuve passer sous ses ponts, ne plongez pas la vue jusqu’au fond des abîmes, n’écoutez pas trop complaisamment la bise de janvier ! Nos sens ont leurs faiblesses, et la mort, ses séductions.


Rude mois que le mois de Janvier 1855 ! Il emporta bien des femmes et bien des enfants ! Et les vieillards octogénaires ne se rappellent pas en avoir supporté de semblable depuis 1829 !

Après les révolutions et les vengeances des années précédentes, 400 après les fléaux et les pestes de l’été, en même temps que la Famine et la Guerre, le Froid décime les hommes. Ah ! vous ne voulez pas agrandir le cercle des heureux du jour ! Eh bien donc la Fatalité moissonnera la population de la terre ; elle frappera riches et pauvres sans distinction, puisque les uns, et les autres sont également coupables !


De la royale maison de Sardaigne trois meurent dans ce mois fatal ! La première victime, c’est Maria-Teresa, fille impériale d’Autriche, épouse du magnanime Carlo-Alberto, mère du roi régnant. — Que les jésuites conservent dans l’eau salée le cœur de cette vieille bigote ! Elle eût trop gémi de voir supprimer les couvents !

La seconde c’est Maria-Adélaïde, archiduchesse d’Autriche, reine régnante du Piémont. — Respect à la femme qui succombe bravement dans le pénible travail de son sexe ! c’était pour la sixième fois que la reine affrontait les dangers de l’accouchement. La Mort, pour qui l’avenir n’a pas de secrets, semble vouloir souvent nous épargner des peines. Le jour est proche où les batailleurs de Savoie se lèveront de nouveau contre l’empire d’Autriche, et l’on dira dans ce jour : la mort vint à temps fermer les yeux de la pauvre femme ; ils auraient trop pleuré de cette guerre cruelle !

Ma troisième victime, c’est Maria-Ferdinando-Alberto, duc de Gênes et frère du roi. — Paix à son âme guerrière ! L’armée pleure celui qui teignit de son sang les campagnes de Novarre. Puisse-t-il voir bientôt des hauteurs de Supergà l’aigle d’Autriche en fuite devant les trois couleurs, les trois couleurs d’Italie !

xxxxXXXX…. « L’aquila austriaca

Ghe, per più divorar, due becchi porta ! »

Luigi Alemanni.


VIII


Un jour que j’étais allé sur la haute montagne, de grand matin, j’entendis un coup de fusil prolonger son tonnerre dans l’étendue sonore. Et cette détonation me fit tressaillir. Hélas ! c’est toujours 401 par le bruit que le malheur s’annonce ; la nature a mille voix formidables pour chanter l’hymne de ses colères :

Dies iræ ! Dies illa ! !

Et de mes yeux inquiets je cherchai dans l’étendue des cieux. Et voici : je vis un épervier blessé à mort tournoyer deux fois sur ses ailes sanglantes, tomber du haut des airs sur la blanche neige, se débattre et mourir ! Et dans le même instant, tous les petits oiseaux qui étaient sur les arbres volèrent près de l’épervier mort. Et d’une voix lamentable ils criaient :

Dies iræ ! Dies illa ! !


La brume du matin baise la chevelure des forêts. L’Aurore à douce lumière réveille les mondes. — L’Aurore qui ne connaît point les paresseuses caresses d’amour, la pauvre fille toujours fraîche, toujours vierge et vigilante, sacrifiée dans sa jeune tendresse comme une religieuse :

Dies iræ ! Dies illa ! !

Je redescends la pente des monts, l’esprit fatigué des présages sinistres. Hélas ! il n’est pas de prophètes de bonheur ! De son doigt qui détruit, le Dieu du Mal les a frappés tous :

Dies iræ ! Dies illa ! !


Ce jour-là, Turin la belle ville est en deuil, en deuil royal. Sur la place Vittorio-Emmanuele les lourds fourgons s’alignent ; les drapeaux aux trois couleurs déploient, au gré des vents, leurs longs voiles de crêpe ; les fenêtres sont tendues d’ inscriptions funèbres ; un peuple de soldats stationne, l’arme au pied, tout le long des portiques :

Dies iræ ! Dies illa ! !

Le canon roule ses hurlements d’une montagne à l’autre ; des profondeurs de la vallée les cloches lugubres, les tambours de deuil, les chevaux hennissants répondent au rappel du bronze des batailles. Sanglots des agonies princières, voix de colère et de meurtre, voix de résurrection, de mort et de prière, trompettes des jugements, hurlez- donc, hurlez :

Dies iræ ! Dies illa ! !


Pan est mort ! Pan est mort ! — Voilà ce que chantent, de leurs voix hypocrites, prêtres, magistrats, dignitaires aux riches costumes. Car le supplice des rois commence dès leur dernier 402 soupir, dès qu’ils peuvent sentir l’amère saveur des larmes que répandent les courtisans sur leurs bières :

Dies iræ ! Dies illa ! !

Pan est mort ! Pan est mort ! — Ainsi crient les femmes et les enfants, fifres aigus dans le concert des foules. Ainsi crie l’ouvrier qui se promène, privé de travail, toutes les fois que meurt un prince :

Dies iræ ! Dies illa ! !


Trois fois dans un mois la Mort sourde a frappé celle des familles royales qui méritait le moins son courroux implacable, la maison de Savoie. Trois fois dans un mois, j’ai vu passer les huit chevaux attelés au char funèbre, la tète couverte de hauts panaches, l’écharpe de deuil aux flancs :

Dies iræ ! Dies illa ! !

Ils écumaient ; ils traînaient après eux un long cortège : valets, généraux, académiciens, ministres, mendiants, moines, évêques et pleureurs. Je n’ai pas va couler une seule larme de tous ces yeux arides. La dernière, la plus longue de nos routes mortelles, les rois veulent la faire autrement que les pauvres. Et tant pis pour les rois ! Car les pauvres sortent de ce monde sans bruit et sans escorte, mais du moins quelqu’un leur reste pour les regretter et les bénir, pour laisser à leurs ombres une parole d’amour. Les rois partent pour d’autres terres comme les condamnés pour l’échafaud ; les plus brillants dans leur escorte, ce sont leurs gens d’armes :

Dies iræ ! Dies illa ! !


De tous ces êtres qui portaient un cœur et suivaient les chars funèbres, je n’en ai vu qu’un seul. Je l’avais remarqué déjà dans le convoi de Napoléon Ier et dans celui de Wellington. C’est le cheval du guerrier mort qui porte son grand sabre et ses éperons ; c’est le coursier qui conduit le maître à sa dernière étape :

Dies iræ ! Dies illa ! !

….. Le jour où l’on remit à sa demeure dernière la mortelle dépouille de Ferdinando-Maria, duc de Gênes, je tenais à mon bras l’artiste qui avait passé deux nuits, martelant dans le zinc la couronne déposée sur le char funèbre, Xavier Charre, un ouvrier, un proscrit ! Son patron lui donna cinq francs de la main gauche, tandis qu’il en recevait, lui, deux cents de la main droite. 403 Combien plus en touchèrent tous ceux qui forment cette interminable chaîne d’exploitation qui relie le ministre à l’ouvrier !

Dies iræ ! Dies illa ! !


IX


Sur la rive droite de l’Éridan, en face de la ville aux maisons arquées, s’élève un temple dont le dôme est brillant. C’est la Gran-Madre di Dio que les Piémontais construisirent, en signe de délivrance, quand les ducs de Savoie rentrèrent dans leurs états de Terre-ferme, après la chute de Napoléon empereur et roi.

C’est là que le cortège des rois les quitte et que l’évêque de Turin leur demande s’ils veulent monter à Supergà ? ! Les augustes morts ne répondant rien, on suppose qu’ils consentent. Et on leur dit adieu.


Adieu ! c’est un fétu sur des abîmes, un point noir dans les cieux, une goutte de sang dans la mer, un soupir dans l’espace, une seconde dans l’éternité !

Dans la langue des amants, des maris et des mères, adieu, c’est désespoir !

Dans celle des héritiers, c’est débarras !

Dans celle des poètes, c’est au revoir !

Dans celle du notaire et du prêtre, c’est profit !

Dans celle du médecin, c’est perte !

Dans celle du public, indifférence !

Dans celle du courtisan, ingratitude !

Adieu ! c’est une déchirure dans la poitrine, une balle dans la tête, la pointe d’une épée dans le cœur ! C’est la prière, l’émotion suprême, la vérité pour quiconque ressent vivement ! Pour qui n’éprouve rien, c’est le mensonge !

Adieu, c’est Liberté ! !


X
FEDERICO ROBOTTI.


« Sogni dorati dell’ eta primera
Perché tan vivi ritornate in mente
Perché venite a conturbar la sera
Di questo cor’ in sull’ april morente
Deh ! lasciatemi, ô sogni dulci e strani
In questo di che non avrà domani. »
E. Robotti.


404 I. — La mort des reines me laisse froid. — Cela se remplace si facilement, une reine. Et les familles princières ont joyaux, couronnes, fêtes et poètes à discrétion, pour les consoler. — La mort des reines me laisse froid...

Mais quand la lourde Mort s’abat sur la phalange sacrée des artistes, alors je pleure !... Et s’il ne fallait que ma vie pour conserver, parmi les hommes, une grande voix qui s’éteint, je donnerais avec joie ma vie...

— Car l’artiste est roi de la terre, roi par le cœur et le génie, roi béni par tous et sacré de ses propres mains. Les autres rois sont histrions et valets de père en fils. —

Mais quand la Mort à l’œil perçant, choisit parmi nous, poètes, les plus généreux et les plus aimés, quand elle nous enlève un démocrate de vingt ans, beau jeune homme frêle, possédé de ce premier amour de l’humanité qui ne revient plus... Alors je me demande pourquoi je suis épargné, moi qui connais toutes les désillusions et tous les désespoirs, moi qui ai vécu plus d’un siècle en trente ans. Et j’accuse le Destin...

Mais quand la Mort sans seins et sans entrailles prend à l’artiste-mère, à la femme que le peuple adore, à la première actrice d’Italie, le premier-né de ses enfants... Alors je pense que, depuis tantôt six ans, je suis mort pour ma mère, et qu’il vaudrait autant pour sa tranquillité que je le fusse tout-à-fait.

Mais quand la Mort qui n’a pas de gîte ravit à la jeune Italie 405 celui qui jurait de combattre pour elle... Alors je songe, moi, que je n’ai plus de patrie, que mon bras est bien faible et l’humanité bien lourde ; qu’en vain je me consumerai contre la torpeur de ce siècle... Autant vaudrait la tombe !


Exilé sur la terre, contraint de cacher jusqu’à mon nom, étranger partout, il m’est interdit de céder aux plus impérieuses sollicitations de mon cœur. Je n’ai pas connu Federico Robotti.

Mais j’ai connu sa mère : je l’ai vue malheureuse dans Marie-Jeanne, artiste et amante dans Cœur et Art, héroïque dans les Bacchanales de Rome, toujours femme, toujours émouvante, toujours sublime !

Mais je suis âme en peine, homme libre de toute tyrannie. Et les grands caractères, les grands talents, les grands malheurs m’attirent. Mais j’aime la muse de Rossini, de Petrarca, de Dante et de Guerrazzi, la vierge de Raphaël, la terre de Galilée la Minerve de Camille, de Feruccio et de Garibaldi, la Déesse d’inspiration, d’amour et de courage, l’Italie aux trois couleurs !

Je veux préparer dans mon cœur une chambre ardente pour ta mémoire, Federico ! Je veux l’évoquer avec celle des morts adorés ; je veux avoir un digne ami de plus. Et de ceux-là il n’en est plus guère ici-bas ! Les plus heureux, les meilleurs s’envolent à tire d’ailes vers les régions resplendissantes de l’avenir. Ainsi toi, mon frère, qui chérissais l’humanité du double et grand amour du poète et du vengeur !




II. — Ah ! laissez-la pleurer !

Laissez-la pleurer, la pauvre mère ! Toutes les grandes âmes pleurent. Les cieux pleurent la rosée ; la terre, les sources ; les fleurs, la sève ; la gazelle blessée, du sang. Et l’Ange d’infinie tendresse recueille les larmes des êtres pour former l’arc-en-ciel aux couleurs d’espérance !

Laissez-la pleurer, la noble femme, sur la terre frappée par le noir fossoyeur. Des blessures de notre mère commune s’échappe un parfum de fraîcheur, comme une âme vierge que nous aimons. La terre aussi connaît les douleurs de l’enfantement et celles des séparations. Et les mères se comprennent !

Laissez-la pleurer, la mère trop malheureuse, sur le sol qui 406 couvre son bien-aimé. Les larmes de ses grands yeux attendriraient les pierres ; elles feront fleurir au printemps les roses et les primevères, manteau soyeux des trépassés.

Ah ! laissez-la pleurer.


Quand les grands cœurs sont affligés sur la terre, les anges, dans les cieux, attachent un crêpe à leurs ailes d’or. Mais les hommes de mon temps mangent, boivent et crient toute la nuit :

« Nous voulons de la joie, du bruit, des concerts et des bals ! Il nous faut des amours, de la viande et des spectacles à bon marché. Buvons, faisons ripaille ! Allons voir comment une mère désolée remplit le rôle de courtisane deux jours après la mort de son enfant ! Cela ne coûte que huit sous ! ! »

Misérables !... J’ai vu la langue du chien d’arrêt teinte du sang de la perdrix couveuse ; j’ai vu le hibou digérer, confortable, ses festins de la nuit. Mais je n’ai rien compris de hideux comme une pleine salle de bourgeois venus tout exprès pour épier les sanglots d’une mère, pour les humer, les boire, se frotter mains et ventre, et dire : je m’amuse pour mon argent !

Ne faut-il pas que les affaires se fassent, affaires de commerce et affaires d’art ? Et depuis quand la douleur a-t-elle droit sur le privilège sacré de l’entrepreneur ? Les modernes furies, la Peine, la Convoitise et la Misère sont avides de quotidiennes jouissances. On marche sur les yeux des morts, on arrache les cœurs des poitrines brisées, on les fait battre devant le public immonde. Et le Public se déclare à peine satisfait ! Ah ! mille fois plus monstrueux que la société de la Méduse ! !

Quand les reines meurent, les théâtres sont fermés. Il n’est plus de tristesse, il n’est plus de sympathie, vous dis-je, que par ordre du gouvernement !... Oh ! pudeur ! !




III. — Ah ! laissez-moi pleurer !

Laissez-moi pleurer, moi pauvre. — Car je ne puis que donner des larmes à cette grande infortune. Mais les soupirs de mon cœur valent bien les discours que laissent tomber prêtres et philosophes de leur lèvre amincie !

Laissez-moi pleurer, moi proscrit. — Car il est des douleurs qu’on n’adoucit point, mais qu’on partage. Et telle est ma douleur 407 à moi séparé de ma mère. Et telle est sa douleur à la mère séparée de son enfant !

Laissez-moi pleurer, moi rêveur. — Car ils sont bien loin les temps heureux, les temps d’amour, où les sociétés rendront un culte aux arts, à la tombe, à la douleur. Et jusqu’à ce qu’ils descendent du haut des cieux, ces temps, l’Angoisse au long dard recherchera le cœur du poète, comme la lance celui du guerrier.

Ah ! laissez-moi pleurer !




IV. — Si je te disais : Mère, console-toi ! — Me le pardonnerais-tu ?

Si je te disais : Oh ! l’âme est bien profonde ! Les grands cœurs s’attirent dans toutes les existences ! — Me laisserais-tu continuer ?

Si je te disais : l’Amour, la Gloire, le Génie plus libres, plus sublimes vous réuniront encore sous leurs ailes, mère et fils, moins souffrants, plus heureux ? — Me croirais-tu ?


Et si je te disais : mère ! la couronne des poètes est aux mains de l’avenir : le présent étouffe nos rêves sous son poids !

La couronne des hommes libres est aux mains de l’avenir : le présent, c’est l’Esclavage !

Mère, serais-tu moins triste ?


Et si je te disais : Il est un art sublime que nous ne connaîtrons pas, et que ton fils entrevoit déjà !

Il est une Italie délivrée en vue de laquelle nous succomberons de fatigue, et que déjà ton fils habite !

Mère, sourirais-tu ?


Non, car mes sympathies sont tristes, et mon inspiration fatiguée. Non, car ma voix solitaire ne fait plus battre que mon cœur. Et si j’éveillais un souvenir en toi, ce serait celui du dernier instant de ton bien-aimé !

Mère, pauvre mère, je me tairai. Je ne rouvrirai point les blessures de ton âme. Mais écoute, ô ma sœur, sa parole, la parole de ton enfant !




408 V. — Claire est la nuit ; carressants tes rayons, chaste Déesse au croissant argenté ; le ciel glorieux d’Italie s’allume à la clarté de millions d’étoiles... C’est le diadème des bienheureux !

Le dernier chœur des batelières s’est perdu sous les eaux ; pareilles à une bande de cygnes, les barques au long cou [1] se reposent sur les bords échancrés de l’Éridan qui dort. Les pures vapeurs, les vapeurs bleues, descendent sur la terre parfumée. L’Alpe se recueille comme une pénitente blanche qui va faire sa confession.

Sur le dôme del Monte [2] qui domine les hauteurs, minuit sonne lentement. Les paisibles vallées répètent au loin des sombres clameurs de l’airain religieux. Puis tout redevient silence. Ah ! certainement c’est une bien grande voix, celle qui va parler pour toute cette nature assoupie !

Prête donc l’oreille, ô mère ! à la douce harmonie des songes. Et tu entendras la joyeuse voix de celui qui récitait des vers. Et cette voix dira :


« Je viens à ton chevet, ma tendre mère, pour voir si la bienfaisante main du sommeil ferme enfin tes paupières. Car je ne puis te parler que dans tes rêves. Cette fois, du moins, l’Angoisse au front ridé te laisse une heure de repos. — Bonne mère, écoute-moi.

» Ne plus languir, ne plus pleurer, la sainte ! Ne plus troubler ma félicité suprême par l’amertume de tes regrets !

» Vois ! je ne tousse plus. Ces vilaines plaques rouges de mes joues qui te faisaient peur, la Maladie les a reprises pour les répandre sur d’autres enfants, pour effrayer d’autres mères. Moi, je me porte bien ; je suis beau, plus beau que mes frères, plus beau que toi peut-être.

» Vois encore ! L’Athénienne au teint doré, la fidèle amante du poète s’est penchée sur mes lèvres, elle a baisé mes yeux. Dans ma poitrine elle a mis le feu qui ne s’éteint plus ; dans ma voix l’éclat du tonnerre et le gai murmure des ruisseaux de nos collines !

» Entends ! Entends ! Je chante comme les peuples soulevés ; je chante comme l’oiseau gris qui passe la nuit sous le ciel des 409 printemps, ciel de gloire, de poésie, de liberté ; je chante comme chanteront les jeunes artistes de l’Italie future. Je chante, mon Dieu ! parce que je ne puis m’empêcher de chanter. — Bonne mère, écoute-moi !

« Et mes amours, mes amours d’ange, mère artiste, ne refuse pas de les partager. Voici ma fiancée. Romaine de la nouvelle République, fille aux pieds de gazelle, aux longs cheveux d’ébène. Ne semble-t-elle pas faite pour voler dans les cieux d’Ausonie, la taille ceinte du plus blanc des nuages ?

« Je lui parle de toi, de ta voix pénétrante, de ton geste plein de grandeur, de tes triomphes assombris, de ta tendresse et de tes peines. Elle sait tout cela. Et tous deux, mère, nous t’aimons bien ! »




VI. — Ô mère ! elle vous révélera de bien plus beaux mystères quelque nuit, sa parole, la parole de votre enfant. Cette voix, elle est au fond de votre cœur et vous la reconnaîtrez. Ce n’est pas moi qui puis la reproduire ; les blonds chérubins eux-mêmes ne sauraient l’imiter.


….. Alors, peut-être, me pardonnerez-vous d’avoir entretenu le public de votre affliction profonde, de lui avoir fait toucher une de ces blessures qui durent autant que nous et ne trouvent quelque soulagement que dans la solitude, le silence et la nuit ; douleur qui ne peut venir jusqu’à moi qu’après avoir parcouru le cercle nombreux de ses parents, de ses amis, de tous ceux qui le con- nurent.


Heureux les morts qu’on pleure ! Il en est tant qu’on roule tout vifs dans le suaire de l’oubli ! !

Heureux ceux qui meurent avant que la malveillance des hommes ait blanchi leurs cheveux ! Il en est tant que la peine vieillit avant l’âge ! !

Heureux ceux qui passent vite sur cette terre ! Rien n’est la vie qu’une éternelle préparation ! !

Les morts reviennent. Les morts prieront pour nous ! !


XI

VICTOR HENNEQUIN.

LE CIEL SUR TERRE.


La Chair deviendra Parole, l’Homme de-
viendra Dieu. J’affirme cela dès la présente
année 1855.


410 I. — On dit que l’oiseau de Vénus, le cygne voluptueux, pleure son chant suprême quand il sent passer le couteau du sacrifice sur les blanches plumes de son cou.

On dit que huit mois après sa mort, le grand Italien exilé, le sublime poète, Dante Alighieri, reparut au milieu de ses disciples. Il était resplendissant de lumières immortelles, il vivait de la véritable vie, d’une vie toute différente de la nôtre. À ceux qui l’avaient aimé dans l’infortune il révéla l’existence des treize derniers chants de la divine Comédie, qu’on avait cru perdus.

On dit qu’André Chénier, condamné à mort par un tribunal de sang, leva sa noble tête vers la hache révolutionnaire et dit en se frappant le front : il y avait là quelque chose !

On dit que les beaux Girondins, pendant la nuit qui précéda leur mort, célébrèrent la Liberté, la Justice et l’Amour dans des inspirations sublimes.

On dit que la statue de Memnon, frappée par le soleil levant, laisse échapper une mélodie plaintive qui réveille les êtres plongés dans le repos.

On dit que le Phénix se relève, les ailes déployées, de son suaire de myrrhe et d’aromates.

On dit qu’Orphée, le chantre thrace, put descendre aux enfers et remonter au jour.

On dit que les dernières pensées des plus divins mortels sont 411 aussi les plus grandes ; et qu’à l’heure de la mort, Socrate, Dante, Macchiavelli, Christ, Gilbert et Moreau prophétisèrent.

On dit que les infortunés dont la poitrine est le siège d’un mal rongeur aiment plus que les autres les anges de la terre, les femmes au sourire consolateur.

Quand la mort aux ailes de crêpe plane de trop près sur le monde gémissant des malades, chacun d’eux s’efforce de transmettre à la postérité ce qu’il y a de plus ineffable en lui ; celui-là la pensée, et celui-ci l’amour ! La Vie dérobe à la Mort tout ce qu’elle avait de plus précieux.

Ainsi l’arbre qui se dépouille laisse emporter ses semences aux vents d’automne. Ainsi l’Humanité se conserve et se sauve au milieu de l’univers menaçant.




II. — Il est mort, Hennequin, mort comme les justes, mort en prophétisant, mort d’inspiration et de misère, mort dans le désespoir ! — Il avait vu le ciel !

Il ne pouvait souffrir plus longtemps dans le cercle des infortunes, des désastres et des vols civilisés. Le serpent l’étouffait, le serpent de ce monde qu’entrevit le prophète de l’Apocalypse, le hideux reptile qui a pour tête le bourgeois, le Véron-journaliste-apothicaire-sénateur, abcès d’obésité et de sanie ; et pour queue la robe traînante de la prostitution. Il lui fallait mourir ! — Il avait vu le Ciel !

Il est mort, Hennequin ! Et ce n’est pas le seul. Nombreux sont les jeunes hommes qui le précédèrent dans la tombe, nombreux ceux qui l’y suivront. De ses mains d’argent, la Société creuse la fosse de tous ceux qui pensent, parlent et luttent, de tous les rêveurs, de tous les prophètes, de tous les vengeurs, ces exilés qui soupirent après la patrie de l’avenir, la patrie dans le temps, la vraie patrie. Lamentable destinée ! Effrayante hécatombe ! Que de mères vont pleurer ! — Leurs fils ont vu le ciel !

Le Ciel ! oui, ce que Hennequin nomme le monde des attractions et des harmonies, le ciel que chacun fait au gré de sa dominante affective ou intellectuelle, au gré de son amour et de sa croyance, le ciel qu’entrevoit tout homme préoccupé de sa destinée d’outre-tombe !

Le Ciel ! c’est-à-dire la Résurrection, le lendemain, l’aurore, 412 le repos, le réveil, la terre des promesses et des espérances, le paradis des songes, le concert des amours, l’harmonie des arts, le trône splendide de la Liberté !

Le Ciel ! le rivage désiré, fuyant, changeant toujours, que nous distinguons à peine quand est près d’aborder le vaisseau qui nous retient captifs, entassés parmi les vagues et les écueils de cette vie mortelle !

Le Ciel que nous atteindrons ! Car notre Dieu, notre ennemi, c’est la découverte la plus prochaine qu’il nous faut faire ; notre Paradis et notre Enfer sont dans la génération qui nous pousse. Les Cieux de l’homme sont sur la terre, les Cieux de l’homme sont dans l’Humanité ! — Nous pouvons voir le Ciel !




III. — J’ai vu le ciel de l’ouvrier, de l’artiste et du savant. J’ai parcouru ses cités magnifiques, je me suis étendu dans ses parterres en fleurs ; je me suis reposé sous ses tentes de verdure, au bord des sources fraîches, près des saules parfumés. J’ai passé, joyeux, dans ses salles de fête. J’ai contemplé les bienheureux face à face, et je leur ai parlé. Et j’ai compris l’Harmonie, la Félicité, l’Accord entre les hommes qui nous suivront. — Hosannah ! !

….. Et comme j’ai vu ce Ciel, chacun pourra le voir sur terre, avant un siècle !


L’ouvrier ne frappera plus le fer avec le lourd marteau, si lent à la besogne. Il n’exposera plus son corps nu à des fourneaux ardents. Il ne travaillera plus le plomb, le cuivre, le mercure, les sels et les acides qui font mourir. Il ne sera plus contraint aux taches répugnantes, aux longues veilles, aux fatigues qui brisent les constitutions les plus robustes. Il ne traînera plus ses enfants et sa femme, innocentes victimes, au noir travail des nuits. Il pourra satisfaire enfin tous les besoins de son corps et de son âme. — Toute exploitation aura cessé.

De puissantes machines battront les métaux que la métallurgie rendra plus malléables. Des entrailles de la terre sera tiré le feu, le feu toujours ardent. Toute préparation délétère sera modiflée, détruite ou remplacée.

Et l’Ouvrier deviendra le Génie conducteur des ateliers fumants. Sur un mouvement de son doigt, la vapeur, la flamme et l’eau 413 ralentiront, arrêteront, précipiteront leur cours. La tension du muscle aura disparu sous celle de l’intelligence créatrice, rayonnante, souveraine. La fatigue aura fait place à l’attrait, la fraîcheur de l’inspiration à la fièvre des veilles, le Prolétaire à l’Ange, l’Homme à Dieu !

Et l’Ouvrier se reposera de ses conceptions fiévreuses au milieu des femmes et des enfants dont la fonction sociale est d’embellir la vie des hommes en les entourant de soins et de tendresses, en leur préparant des jours de joie, des nuits d’amour. — Hosannah ! !

.... Et comme j’ai vu ce Ciel, chacun pourra le voir sur terre, avant un siècle !


L’artiste et le savant ne se consumeront plus dans la solitude et la misère. Ils ne seront plus affaissés sous les lourdes préoccupations de la vie quotidienne. Ils ne se traîneront plus aux suicides obscurs par la route sans fin de l’angoisse désespérée.

Non, mais ils développeront les aspirations de leurs âmes dans les immenses assemblées où tous les arts et toutes les sciences réuniront leurs chefs-d’œuvre, parmi les concerts célestes, les danses aériennes, les merveilles du luxe, les pompes et les délices de la vie.

Ils auront à profusion des livres, des peintures, des jardins, des sources jaillissantes. Pour les heures de travail des cabinets d’étude frais et silencieux. Pour les heures de paresse des chœurs bruyants, des évolutions, des représentations théâtrales, des bains de lait, des nuages d’encens, des groupes de houris dans les poses les plus voluptueuses ; renversées, couchées, parées, rêveuses, bâilleuses, entrelacées; souriantes, agaçantes, délirantes, frémissantes, frissonnantes, ivres de baisers d’amour ! — Hosannah ! !

.... Et comme j’ai vu ce Ciel, chacun pourra le voir sur terre, avant un siècle !


En vérité je vous le dis, il y a autant de cieux qu’il y a d’hommes et d’aptitudes humaines. Et sous le nom de vocation, chacun poursuit son ciel d’une existence à l’autre. Le Paradis et l’Enfer sont sous nos pieds ; ils tournent, passent, reviennent, et nous courons après. Ne les cherchez pas ailleurs, hommes, mes frères égarés ! Dieu n’est plus sur nos têtes ! tous les tyrans sont morts ! ! — Hosannah ! !

.... Et comme j’ai vu ces Cieux, chacun pourra les voir sur terre, durant la lente évolution des siècles !


414 En vérité je vous le dis, l’Enfer est derrière nous et le Ciel devant. En reparaissant dans l’humanité, le savant retrouve sa tradition ; l’ouvrier, son travail ; l’artiste et le poète, leurs rêves ; ils les retrouvent au point même où ils les avaient laissés dans une existence antérieure. Dès que l’esprit de l’homme s’éveille à la lumière, il s’approprie en quelques années tout le travail des siècles. Nous vivons surtout par le souvenir de nos existences passées, par nos aspirations vers les existences futures. Le Présent, c’est le Purgatoire. Dans son essence la vie est immortelle ; ses formes seules changent. — Hosannah ! !

.... Et comme j’ai vu ces Cieux, chacun pourra les voir sur terre durant la lente évolution des siècles !


En vérité je vous le dis, les lumières de la Terre future, de la Terre céleste seront tellement éclatantes que les hommes d’aujourd’hui ne sauraient en supporter la vue sans être frappés de cécité, sans devenir moroses comme des hiboux incompris. Ces lumières éclaireront d’une telle splendeur toutes les connaissances humaines que ce qui nous paraît noir et ténébreux deviendra clair et blanc comme la neige, pour nos descendants. Par leurs découvertes et leur science, les hommes se transformeront en des Dieux de lumière. Ce sera véritablement le siècle du Gaz rutilant, de l’Électricité rapide, du Jour vivant, l’âge de Feu, de Pourpre et d’Or qui nous viendra d’Orient avec l’ardent soleil ! — Hosannah ! !

.... Et comme j’ai vu ces Cieux, chacun pourra les voir sur terre, durant la lente évolution des siècles !


En vérité je vous le dis, les amours de la Terre céleste, de la Terre future deviendront tellement délirants, brûlants, flamboyants, éthérés, essentiels, sublimes que si nous pouvions, aujourd’hui, les concevoir par la pensée, nous ne saurions plus nous approcher de nos femelles terreuses et que nous serions mélancoliques auprès d’elles comme de bons citoyens du Maine. Les femmes de la terre future, de la Terre céleste, seront aériennes, séraphiques, parfumées, sveltes, vaporeuses, comme la Vierge Marie, l’Andalouse du divin Murillo, comme les nuages bleus. Elles nous feront frissonner d’extase quand elles passeront sur nos paupières le bout de leurs doigts roses, impalpables. Leur haleine sera fraîche comme la rosée des nuits. Un sourire de leurs lèvres nous révélera les Espaces infinis, l’Éternité 415 profonde. Mais de pareilles amours ne pourront pas durer, elles se consumeront par l’excès même de leurs ardeurs. Et dans l’intervalle les hommes deviendront froids, rêveurs, studieux, solitaires. L’amour exclusivement sensuel, l’amour monotone, l’amour de calcul, de débauche, de priapisme, l’amour salace du pourceau ne sera plus possible. Les filles des hommes ne serviront plus d’éponges aux banquiers. — Hosannah ! !

… Et comme j’ai vu ces Cieux, chacun pourra les voir sur terre durant la lente évolution des siècles !


En vérité je vous le dis, je vois le Jardin, le beau jardin d’Éden, le jardin d’espérance ! Que de fleurs de pourpre et d’azur ! Que de lauriers et de roses ! Que d’allées fuyantes, perdues sous les futaies ! Que de fruits dorés, brunis par le soleil ! Que d’abeilles, de papillons, de miel et de nectar ! Je vois les vertes libellules voler sur les ruisseaux, entre le bleu du ciel et le vert des ondes. Je vois des joncs épanouis, des renoncules, des marguerites et des myosotis. Les jeunes filles en font d’abondantes moissons, les petits enfants glanent après elles. Oh ! les fraîches robes blanches et roses, les purs diamants, les magnifiques pendants d’oreilles, les fines dentelles, les rubans variés ! Oh ! les éclatantes auréoles de lumière et de feu ! Oh ! les grandes cités, les vastes places, les larges rues splendidement éclairées, librement aérées ! Oh ! les portiques spacieux tapissés de fresques, de tableaux, de broderies, de tentures précieuses et de fleurs rares, pleins d’harmonies et de parfums ! Oh ! les magiques palais de cristal aux colonnes de topaze et d’améthyste ! Et puis les riants chalets cachés dans la verdure des montagnes, et les petites maisonnettes au bord des fleuves, avec leurs barques blanches ou vertes qui se balancent au gré des vents ! — Hosannah ! !

... Et comme j’ai vu ces Cieux, chacun pourra les voir sur terre, durant la lente évolution des siècles !


Oh ! le grand Paradis sans limite ! Le Paradis où l’on ne s’ennuie plus, où l’on n’est plus impatient, fatigué du poids de la vie ! — Le délicieux Paradis sans froids, sans sécheresses, sans maladies, sans fléaux, sans guerres, sans taches de sang ! — Le Paradis sans médecins, avocats, savants, gouvernants, entrepreneurs, commerçants et propriétaires ; sans serpents, sans vautours, sans herbes vénéneuses ! — Le Paradis des douces brises, des rosées fraîches, des cieux limpides, où tous les êtres sont bienheureux ! 416 — Les Cieux, les Cieux infinis qu’ont vus tous les Prophètes ! Et que je vois aussi, et dans lesquels j’entrerai bientôt, dès que mon âme gémissante aura brisé son enveloppe, son enveloppe mortelle ! — Hosannah ! !

... Et comme j’ai vu ces Cieux, chacun pourra les voir sur terre, durant la longue évolution des siècles !




IV. — Quand je traînais ma solitude dans le monde désert des proscrits, une seule voix vivante arriva jusqu’à moi. « Sauvons le genre humain ! » criait-elle. Et mille clameurs de mépris et de rage s’élevaient autour du Prophète. C’était la foule aboyeuse qui jetait à Victor Hennequin la banale accusation de folie ! — L’Avenir vengera les injustices du Présent !

À son âme assoupie dans le monde des morts, à son âme qui s’éveille au seuil d’une existence neuve, je veux renvoyer, moi, la Parole de vie. Renais au genre humain, frère, relève-toi, marche, prophétise encore ! Autour de toi se presseront les générations joyeuses ! — L’Avenir vengera les injustices du Présent !


Ris de bon cœur, mon frère ! Les niais, les repus, les singes, les perroquets de ce monde t’ont dit fou. Ah ! n’obtient pas qui veut ce titre de noblesse ! !

Entends-les ! entends-les ! ! Ils sont fils de ceux qui hurlaient :

« Fous Socrate et Pythagore !

» Fous Pascal et Galilée !

» Fous Christ et Mahomet !

» Fou Rousseau !

» Fou d’Holbach ! »

... Sois fier ! Ils t’ont dit fou ! !


Entends-les ! entends-les ! ! Ils sont frères de ceux qui crient :

« Fous Proudhon et Fourier !

» Fous Goëthe et Leroux !

» Fous Saint-Simon et Kant ! Hegel et Feüerbach ! »

... Sois fier ! Ils t’ont dit fou ! !


Entends-les ! entends-les ! ! Ce sont eux qui vocifèrent :

417 « Fous les prophètes et les artistes ! Fou qui se détache du troupeau ! Fou qui meurt d’amour, de travail ou de fièvre ! — Fous Byron, Alfieri, Mirabeau ! !

» Fou le visionnaire, l’inspiré, l’extatique ! Fou qui ne se raidit point contre ses passions ! Fou qui n’étouffe pas la voix délirante de son génie ! — Fous Swedenborg, Donizetti, Luther !

» Fou qui n’est pas terroriste, monarchiste, communiste, enragé, numéroté ! Fou qui n’a pas son siège dans l’Église, son rang dans le Parti, sa plaque dans la Police ! Fou qui n’est pas esclave ! Fou qui veut rester libre ! Fou qui veut rester vrai ! Fou qui veut rester juste ! Fou qui n’apprend pas catéchismes, programmes, et professions de foi ! Fou qui dit sa pensée ! »

... Sois fier, mon frère ! Ils t’ont dit fou ! !


» Fou le poète qui chante :

« Si demain, oubliant d’éclore,
Le jour manquait... Eh bien ! demain,
Quelque fou trouverait encore
Un flambeau pour le genre humain. »

... Sois fier ! Ils t’ont dit fou ! !

Oh! qu’il me soit accordé dix ans seulement d’existence avec la folie de mon cœur !




V. — Sages, bien sages vous êtes en vérité. Messieurs de la canelle, du calicot, du brassard et du ruban d’honneur, Messieurs du journalisme, des partis, de la police, des académies et de l’Institut parlementaire des Sourds-Muets ! Ah ! très sages vous êtes, et les rêveurs, très fous ! !

Hommes du siècle, vaniteux et sceptiques, qui n’avez même plus la pudeur de respecter les morts... vers de terre et brins d’herbe dans l’univers immense : savez-vous qui est fou ? savez-vous qui est sage ? Qui de vous mesura jamais l’intervalle qui sépare le Génie de la Folie ? Qui de vous saurait distinguer le déclin rutilant de la Raison de son aurore splendide ?

Mangez, buvez, entretenez rose et fraîche votre chair précieuse, mais ne veuillez pas suivre du regard la traînée des éclairs. Le crépuscule du matin, le crépuscule du soir, la foudre, les mers grandes sont pleins de sang, pleins de feu, de soufre et de phosphore : ils vous aveugleraient !

418 Oh ! bien repus, bien frisés, bien comme il faut, hommes gais et railleurs qui passez le jour aux conversations légères, aux lourds repas ! Soupçonnez-vous ce que la Pensée coûte de délires, de forces, de fièvres, de douleurs et d’épuisement ? Avez-vous jamais souffert pour oser insulter l’Inspiration sainte ?

Non, vous fumez, croisez vos jambes, vous cherchez à tuer le temps, la soif, l’appétit et le ver solitaire. Vous vous regardez pour voir des hommes, vous vous écoutez pour saisir des pensées, vous riez pour montrer vos dents postiches, vous parlez pour ne rien dire, vous tournez pour avancer, vous éternuez contre le jour, vous bâillez aux corneilles, vous ragez contre votre ombre, vous vous asseyez sur vos talons, vous avez toujours les mêmes yeux pour voir toujours le même linge qui fait toujours les mêmes plis sur les mêmes poupées humaines, les mêmes poupées savantes ! Ah ! l’heureuse contrefaçon que vous faites là du théâtre des marionnettes ! ! Oh ! la grande, la noble vie que votre vie !

Non, vous ne savez pas comme on est porté loin quand l’Imagination, déployant ses ailes, vous entraîne à travers les temps et les espaces, parmi les races et les nations, sur les villes et les univers ! Vous ne pouvez pas deviner les infinies émotions qu’on trouve à comparer le Petit au Grand, le Pauvre au Riche, la Maladie à la Santé, la Mort à la Naissance, le Cadavre à la Vie, l’Âme au Corps, la Terre au Firmament, et le Grillon à Dieu !


Et quand l’homme se réveille de ce travail inspiré, quand il lui faut reprendre pied sur terre, quand il doit sourire aux badauds de ce monde et presser sur son cœur la Réalité lourde... Oh ! c’est le Désespoir !

Alors il devient triste et concentré, d’un abord difficile, d’une parole hésitante, d’une froideur qui blesse. Il le sent et s’afflige. Son regard reste fixe ; il le promène autour de lui, comme s’il était hébété, comme s’il revenait d’un autre monde. Que lui veulent tous ces hommes qui s’agitent et se passionnent pour des cartes et des constitutions, des vierges et des coureuses, des journalistes, des tribuns, des charlatans, des rois, des généraux au cœur d’argent ? Que lui fait tout ce bruit ? Qui sont tous ces insectes ? Oh ! que de langues grises chargées de médisances ! Que de hideuses plaies ! Que de physionomies stupides ! Oh ! les affreux poings serrés sous les tables, les dents noires qui 419 grincent, les lèvres écumantes, les baisers de Judas, les cœurs parjures, les yeux louches !... Que vous êtes laids, Civilisés !...

Loin du fou tout cela ! Lui vous défie, très sages hommes d’affaires, d’être jamais heureux de cœur, riches d’imagination. Lui n’est pas de ce temps, lui n’est pas de ce monde ; il vit dans les nuages, il vit dans les étoiles, dans l’ivresse des harmonies, dans le sommeil des songes ; il vit dans l’avenir ! Il a brisé les liens qui le rattachent à votre petit monde ; il ne veut rien savoir ni de vos personnes, ni de vos conventions, ni de vos insupportables bavardages. Il ignore s’il est jeune ou vieux, riche ou pauvre, heureux ou malheureux, estimé, méprisé, inconnu, connu, vivant ou mort. Sifflez, calomniez, hurlez, applaudissez, pleurez, dansez, faites rage autour de lui ; vous ne l’arracherez pas à ses contemplations d’outre-terre. Autant vaudrait rappeler les anges à l’exil d’ici-bas !




VI. — Dans une de ces heures d’extase où nous autres, les fous, nous abandonnons à la douleur comme à une volupté suprême, où nous nous laisserions mourir pour goûter l’infini bonheur ; — dans une de ces heures d’irrésistibles émotions où nous nous sentons embrasés par le feu d’amour ; — dans une de ces heures trop rares, hélas ! j’ai vu Hennequin et je lui ai parlé.

Il était debout sur les nuages ; sa face était magnifiquement belle ; de sa chevelure noire s’échappaient de longs jets d’étincelles ; il tenait l’une de ses mains sur la tête de la femme, et l’autre sur le cœur de l’enfant qu’il avait tant aimés ; de ses yeux sortaient des rayons de lumière ; l’horizon vers lequel il se tournait resplendissait de feux !

— « Salut, lui dis-je, frère de la nouvelle patrie, je préfère te voir après ta mort qu’avant, j’aime mieux te connaître heureux que malheureux. Bénie soit ta visite ! Car je suis triste et seul, car je roule parmi les hommes comme une pierre luisante, et je leur fais une peur, une peur de revenant ! Je ne sais ni le jour, ni le mois de cette année terrestre. Dis-moi, frère, quelle heure est-il au ciel ? »

— Et lui à moi : « Il est l’heure où les guerriers couverts d’airain, les aigles, les coqs se réjouissent ; — l’heure fatale aux hiboux, aux hommes noirs, aux ténèbres ; — l’heure où dansent 420 sur les monts l’Aurore et les Résurrections aux écharpes d’iris, aux chevelures dorées !

» Oh ! qu’il est beau, mon frère, le ciel des prophètes, le ciel des fous, le ciel où l’on voit face à face Amos, Ézéchiel, Homère, Cassandre, Juvénal, Virgile, Christ, Saint-Paul, Dante, Swedenborg, Luther, Cazotte, Saint-Simon, Fourier, et le Grand, le Très-Grand, l’amant des mers immenses, Byron emporté sur un navire ailé !

» Frère, je ne te révélerai pas toutes les magnificences de ce ciel, car tu ne pourrais plus supporter la vie qui déjà te fatigue. Et tu ne saurais plus rien dire aux hommes ; car tu te sentirais, plus qu’à présent encore, au-dessous de tes rêves. Mais nous t’attendons, frère et parmi nous ta place est marquée.

» Patience donc ! Sois la trompette de nos voix qui descendent de l’Éternité. — Crie, ne te ménage point. — Subis l’exil véritable, l’exil parmi les hommes. — Marche dans la droiture de ton chemin, attentif à la voix de ton cœur. — Erre par le monde, change souvent de pays ; cela te fera croire au ciel et prendre courage jusqu’au jour de la délivrance. — Efforce-toi de pleurer et de rire de temps à autre pour ne pas étouffer. — Entends parler les hommes, réponds-leur, écris pour eux. — Sens-toi vivre, si tu le peux ; ne te laisse pas aller encore aux séductions d’outre-tombe ; ne cueille pas trop souvent des fleurs dans les campos santos. Ta présence parmi les hommes nous est nécessaire pour quelque temps encore. »


... Et ces paroles dites, Hennequin disparut, me laissant plus résigné, plus dispos au travail. Dès lors je résolus d’accepter le voisinage de la famille et de la société, de me laisser composer sur la terre une existence telle quelle, de bâiller tous les matins en m’éveillant, de manger deux fois le jour, de prendre mon courage à deux mains, de me divertir tous les soirs par mesure hygiénique. Si je me résigne à persister dans cette voie, je suis de force, dans six semaines, à parler du siège de Sébastopol et de la crise ministérielle piémontaise avec autant d’impertinence que MM. de la littérature au jour le jour.


XII


421 Il est des noms sur lesquels le temps passe sans imprimer la marque de son ongle. Le Temps, le grand Destructeur, ne saurait enlever un seul rayon de l’auréole qui scintille au front des grands hommes !


Tel est le nom de Carlo-Alberto. Il naquit roi, roi de Sicile, de Chypre et Jérusalem, prince de Piémont, duc de Savoie, de Gênes et autres lieux. Mais il voulut être homme, mais sa noble existence fut dévorée par le vœu qu’il avait fait de délivrer l’Italie, mais il défendit son grand rêve par le glaive et le sang, mais à son heure dernière, il s’enveloppa dans sa foi comme dans un manteau de martyr, et mourut, guerrier sombre, aux plages désertes de l’exil.

Et voilà pourquoi les peuples saluèrent Carlo-Alberto du nom de Magnanime ! Et voilà pourquoi moi qui me ris des intrigues des partis et de leurs principes menteurs, je répète dans mes pauvres strophes le cri de tout le peuple piémontais — vox populi, vox Dei !

... Et quoiqu’il m’en ait coûté, quoiqu’il puisse m’en coûter encore, je veux rester impartial surtout envers les rois, surtout envers les pauvres. — Le témoignage d’un homme juste n’est à mépriser de personne.


Du sein de l’Atlantique s’élève un rocher nu, flagellé par les vagues, brûlant sous le soleil de l’Équateur. Il n’est guère plus visible qu’un écueil, il n’est pas marqué sur la carte de monde. Mais il occupe la pensée de tous les hommes, mais c’est le soleil moderne, mais le pèlerin qui peut aborder à Sainte-Hélène en rapporte une branche du saule qui pleure sur les tombeaux. Mais à un quart de siècle de distance, deux nations puissantes y envoyèrent leurs vaisseaux en l’honneur d’un seul homme ; le Bellérophon d’Angleterre l’y déposa plein de vie, la Belle-Poule de France l’en ramena mort. La trahison put seule l’emprisonner, seule l’humiliation payer son rachat !... Et lui, submergea l’une et l’autre dans le torrent de sa splendeur.

422 Sainte-Hélène et Paris ! Grande-Bretagne et France, Hudson Lowe et Napoléon ! rien ne peut séparer ces noms et ces souvenirs : ni la grande alliance d’Occident, ni le fer de ses armées, ni le feu de ses bronzes. Tout le sang versé, toutes les eaux de la mer n’effaceront jamais la prudence barbare de l’Angleterre marchande et la gloire sanglante de la France impériale.

Et ce Bonaparte fut-il grand parce qu’il entoura sa tête d’une mince feuille d’or, parce qu’il fit suivre d’un numéro d’ordre son prénom plébéien ? Ou bien parce que l’audace et le génie déchaînèrent leurs fureurs dans son âme orgueilleuse ? Est-ce l’empereur, l’allié des rois, que nous vénérons en lui ? Ou bien le général qui fît voler dans la poussière des batailles couronnes de rois et d’empereurs ?

Le présent nous répond, le présent triste et sombre, plein de remords et de sanglots. Entendez ce nom maudit dans les prisons et dans l’exil ! Voyez cette couronne souillée de sang et de fange ! C’est ton nom célébré, c’est ta couronne étincelante, Napoléon-le-Grand !

J’ai dit grand... Et ne dit-on pas grands et l’aigle et le vautour, et la Mort et la Guerre, et la voix du canon aux volées homicides… J’ai dit grand !…

… Et quoiqu’il m’en ait coûté, quoiqu’il puisse m’en coûter encore, je veux rester impartial surtout envers les rois, surtout envers les pauvres. — Le témoignage d’un homme juste n’est à mépriser de personne.


J’aime à chanter tes beaux rivages, Waldstætten, ô beau lac qui gardes l’Helvétie ! C’est là que repose le plus grand des hommes, sauvage dans la mort comme il le fut dans la vie. Les sapins des montagnes balancent sur sa tombe leur chevelure noire, les vagues pleurent à ses pieds leurs larmes d’écume, la Suisse répète son nom dans ses chants solennels !

Salut, Guillaume Tell ! Toi qui ne fus pas roi, tu fis courber sous ta flèche les puissants de ce monde. Tu ne voulus commander à personne, mais tu ne souffris pas que quelqu’un te donnât des ordres. La postérité te nomma Libérateur, et jamais nom mortel ne fut suivi d’un titre plus glorieux !

Liberté ! Liberté ! vierge sainte, ô ma mère ! mets de l’harmonie dans ma voix, de l’amour dans mon cœur, toutes les fois que je prononcerai devant les hommes le nom sacré de ton fils immortel. Car toi seule peux vaincre la Mort !

423 ... Et quoiqu’il m’en ait coûté, quoiqu’il puisse m’en coûter encore, je veux rester impartial surtout envers les rois, surtout envers les peuples. — Le témoignage d’un homme juste n’est à mépriser de personne.


Il est des noms sur lesquels le temps passe sans imprimer la marque de son ongle. Le Temps, le grand Destructeur, ne saurait enlever un seul rayon de l’auréole qui scintille au front des grands hommes.


XIII
CULTE DES MORTS.


... Je rêve : — cela ne fait de mal à personne et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver !


Je rêve au culte que les sociétés futures rendront à leurs grands hommes après la mort.

J’appelle grand celui qui se distingue de la foule par l’énergie du caractère, l’originalité du génie, l’activité de l’existence ; celui qui anime la matière, matière humaine ou matière brute ; celui qui rachète l’individu de l’esclavage social et affranchit la société de la résistance universelle.

Sont grands, parmi les hommes, l’ouvrier qui découvre un mécanisme, le peintre qui fait circuler la vie dans ses couleurs, le musicien et le poète qui répandent sur les multitudes le feu de leurs âmes, le révolté qui fait à la justice un rempart de son corps !

Tel fut, belle Florence, le plus sublime de les enfants, Michelangiolo Buonarroti ! — Grand en toutes choses ; peintre, sculpteur, architecte, poète et guerrier ! — Grand d’énergie, lui qui, dans le même temps, défendait avec son glaive sa ville assiégée et sculptait de son ciseau divin la statue de la Victoire. — Grand de génie, lui qui fut le premier par ses chefs-d’œuvre dans cette Italie couverte de merveilles ! — Grand enfin par l’indépendance, lui qui écrivait :

« Io vo per vie men calpestate e solo ! »

424 À ces grands là des fleurs, des statues, des couronnes, des vers, de l’encens, des palais et des temples ! Laissez approcher d’eux les enfants aux joues roses, à l’âme candide ; la femme aux formes ravissantes, à la tendresse capricieuse ; les jeunes hommes aux pensées mâles, aux aspirations ardentes !

À ces grands là l’admiration, le respect et le culte, pendant leur vie, après leur mort ! Que leurs portraits soient partout, dans la mansarde et sous le chaume, entre les lambris d’or et les poutres de sapin ! Qu’ils soient de tout foyer, de toute famille, dans tous les yeux, dans tous les cœurs ! Qu’on les aime ! Car ils aiment infiniment. Car ils sont immortels ! En eux rien n’est humain que le corps ; leur âme est à l’étroit dans sa prison d’argile !


... Je rêve : — cela ne fait de mal à personne et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver !


Je suis épuisé, je suis vieux de force et de courage ; je ne suis bon à rien faire ; je suis Bohémien, mendiant, trouvère, hélas ! au milieu de cet âge de fer !

Mais toi, jeune homme aux cheveux noirs, au teint de bronze, aux membres nerveux, bel artiste de Naples, de Venise, de Rome, de Florence, de Madrid ou de Séville, les cités filles du soleil, fais ton œuvre.

Souviens-toi que les plus grands monuments élevés de main d’homme, les Pyramides, sont dus à la pensée de la Mort, souviens-toi que nous sommes les juges de ceux qui nous précédèrent. Souviens-toi que leurs âmes inquiètes nous demandent éloge ou blâme, et qu’à leurs demandes suppliantes il nous faut rendre des réponses impartiales. Sois l’interprète des générations.

Choisis donc sur le faîte des Alpes géantes, de la Sierra grise, de l’Apennin neigeux une cime que le soleil inonde, que battent les ailes de l’aigle et celles de la tempête, et pose un temple sur cette cime.

Fais-lui des colonnes de marbre, un dôme d’argent, des portes de bronze ; entoure-le d’immenses portiques sous lesquels seront rangées les statues des grands bommes de tous les pays et de tous les temps.

Place au dedans des tableaux qui représentent les principaux 425 événements de leur vie, leurs dangers, leurs souffrances, leur bonheur, quand ils ont pu l’atteindre. — Celle dernière partie de ton travail sera la plus courte, hélas !

Et toi, poète à la longue chevelure, au front plissé, au teint diaphane, toi qu’inspirent les chants divins de l’Allemagne et de l’Angleterre, serre la plume dans ta main tremblante, et sous chaque pensée de l’artiste dépose ta pensée. Apprends-nous quelles autorités les hommes doivent reconnaître dans leur gratitude, afin qu’ils n’adorent plus des idoles de terre, de bois ou d’argent. — Il n’y a d’autre Dieu que l’Homme. —


Je rêve : cela ne fait de mal à personne, et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver !


Le Français rapprochera tous ces chefs-d’œuvres par groupes bien ordonnés, il les entourera d’ornements, il en dira l’origine, en donnera l’explication, communiquera le mouvement, la vie, la grâce à toutes choses. Sa physionomie sympathique, sa gaîté contagieuse, ses facultés superficielles et critiques, diversifiées à l’infini, sa langue et ses manières devenues universelles, le rendront plus apte que tout autre à cette fonction d’intermédiaire entre le public et les artistes.

Les jeunes filles aux longs voiles blancs, aux mantilles précieuses, portant dans leurs cheveux des épingles d’or, les jeunes filles formeront des chœurs. Les jeunes garçons réciteront des vers. Les enfants heureux répandront des pétales de roses sous les pieds des visiteurs et feront brûler les essences odoriférantes dans des encensoirs aux chaînes d’argent.

Au frémissement des guitares, au roulement des castagnettes et des tambours de basque, aux salves mille fois répétées du canon, les Espagnols entreront dans le sanctuaire avec leurs costumes éclatants d’écarlate et de pierreries. Ole ! Ole !

Alors les voûtes s’empliront d’harmonie, les fresques s’animeront ; les têtes des anges, des héros, des artistes, des vierges, des Madeleines, des Vénus et des Minerves se pencheront vers les hommes pour les inspirer, leurs bouches parleront, leurs regards lanceront des éclairs. L’enthousiasme et le délire parcourront les foules émues, la terre et les cieux se pénétreront pour chanter les louanges des grands mortels !


Jours de gloire, de splendeur et d’amour... oh ! quand donc 426 paraîtrez-vous sur la terre consolée ? — La voix des songes me répond : quand vous aurez disparu, vous et vos monotones saturnales. En attendant...


Je rêve : — cela ne fait de mal à personne, et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver !


J’ai visité les caveaux où reposent les souverains à l’aigle superbe, à la croix d’argent ! J’ai posé la main sur les urnes qui contiennent leurs cendres. Et dans ces urnes froides je n’ai rien senti frémir !

À Supergà, j’ai vu des crânes de rois grimacer sous des couronnes d’or ; le sculpteur a su les animer d’expressions infernales. L’un brise ses dents de rage, et l’autre d’ironie ; le regret tord la mâchoire de celui-ci, le lourd diadème écrase les tempes de celui-là. Tous souffrent et blasphèment et se rient de la mort. Oh ! bien lâche est la vanité des vivants ! Ils prétendent braver la souveraine décharnée, mais ils fuient sa rencontre, et s’ils lui portent quelque défi moqueur, ils en font peser toute la responsabilité sur des têtes de marbre !

Et je me suis écrié : Supergà ! Supergà ! ! Proche est le jour où, sous ton dôme, seront ensevelis d’autres cadavres que ceux des rois d’un même pays et d’une même race.

Car les hommes se lassent de célébrer la mémoire des despotes, et les vers sont soûls de rognons princiers !

— Rognons au Champagne, au lait d’amandes, à la sauce anchevine, au parfait amour ! Rognons sautés, piqués, truffés, gâtés, gavés, entrelardés, saturés, sursaturés, salés, poivrés, vinaigrés, épicés ! — Rognons avides, humides, herbivores, carnivores, hudgétivores, omnivores ! — Rognons réjouis, confits, déconfits, esbaudis, inassouvis !

Blanc-manger, bon manger, royal, impérial, fiscal, capital manger ; brillant, friand, riant, mirobolant, attrayant, attirant, appétissant, agaçant, succulent, profitant, restaurant, instaurant, fortifiant, relevant ! ! —

Mais que voulez-vous ?... Les vers ont leurs caprices ; ils renoncent dessus ! !


... Je rêve : — cela ne fait de mal à personne, et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver !


427 Je rêve à la Basilique de Supergà. — Je rêve à ce champ de repos pour les grands de tout pays et de toute gloire qui l’auront choisi pour lieu de sépulture.

C’est là qu’ils se recueilleront et méditeront dans leurs tombes, monde plus tranquille que notre monde. C’est là qu’ils trouveront le calme et la tempête, l’étoile et l’éclair, le chant d’amour de le fauvette et le cri de l’aigle à la prunelle sanglante.


Quand le Rêve les emportera sur ses ailes sonores, leurs âmes se balanceront par les immenses plaines du Piémont et de la Lombardie, semblables aux joyeux oisillons qui cherchent leur nourriture dans les blés.

Avec le souvenir des grandes batailles ils évoqueront le génie du Carnage et l’ange de la Transformation ; d’une voix retentissante ils éveilleront les morts ; ils recueilleront les chants de triomphe du vainqueur, les imprécations du vaincu.


Libres dans le temps, infinis dans l’espace, ils estimeront à leur juste valeur les passions superbes qui traînent les guerriers à l’œuvre des discordes. Ils feront la part des rois comme celle des peuples, comme celle de l’irrésistible fatalité qui les pousse les uns contre les autres.

À leurs yeux immortels, bien petits paraîtront ceux qui se croyaient le plus élevés, bien aveugles ceux qui se réputaient plus clairvoyants que le lynx. Combien ont conservé qui ne voulaient que détruire ! Combien ont détruit qui faisaient tout pour conserver ! — Les morts sauront cela.

Causes ou instruments, assassins ou victimes, les héros du plus grand poids seront trouvés légers dans l’éternelle balance. L’impartialité de l’histoire : illusion ! L’opinion de la postérité : mensonge ! La réhabilitation : chimère ! Les sociétés obéissent aux passions de leurs temps. Les morts sont nos vrais juges !

Et leur voix impérieuse, infaillible, inévitable, leur voix qui vibre au fond des cœurs les plus noirs, nous l’appelons la Conscience ! la Conscience ! !


Et quand le Rêve radoteur bercera leurs âmes sur la vallée paisible, ils entendront le Noël du pâtre, la cognée retentissante du bûcheron, le cor qui demande du sang, les clochettes du troupeau dans les taillis verts, le murmure des eaux, le souffle 428 des nuages, les disputes du jour, les longues harmonies de la nuit ;

À l’aurore, les complaintes des religieux et la trompette de la caserne, l’infernal sifflement des locomotives fumantes, le roulement des charrettes sur le pavé, l’hymne du batelier, la voix pleine du chasseur, le long hurlement des chiens, le cri du coq, les gémissements des femmes qui deviennent mères ;

Au crépuscule, les rumeurs lointaines de la ville assoupie, la mesure de la valse enivrante, les mille clameurs des théâtres, le choc des verres ciselés, le pétillement des liqueurs généreuses, la respiration paisible des poitrines qui dorment, les transports d’amour de minuit, la détonation de l’arme meurtrière, le rire féroce de l’assassin, le râle de la victime, le galop du cheval qui fuit sur la route poudreuse, porteur d’un précieux fardeau.


« Ainsi, diront-ils, ainsi nous nous levions de bon matin. Ainsi nous nous activions au travail de la vie. Voilà les chants de prière et de bataille que répétaient nos lèvres ; voilà nos chiens, nos rames, nos instruments de labour et nos glaives tranchants. — Oh ! que nous aimions la terre et sa fécondité !

« Ainsi nous dansions, ainsi nous savions jouir des fêtées, des arts, de l’ivresse et de l’amour. Ainsi nos mains sanglantes cherchaient dans la poitrine de nos frères un cœur à déchirer. Ainsi nous dévorions la courte distance qui sépare le berceau de la tombe chez la race des condamnés à mort. — Oh ! nous aimions la terre et sa fécondité !

« Temps rapides, à jamais épuisés, vous n’êtes plus qu’un souvenir, souvenir de douleurs et de joies ! Ainsi roulent les mondes ; ainsi luttent les sociétés ; ainsi la vie des hommes se consume comme un feu de sarments !


« Leurs passions les dévorent ; elles sont la flamme, ils sont le bois. Et malheur à qui voudrait éteindre le feu ! Son sang, tout son sang romprait ses veines pour l’attiser. Car la passion, c’est l’air, le souffle, l’âme, l’essence, la vie, le tout ! — Le reste n’est qu’argile.

« Ah ! disséquez les corps, mais épargnez les âmes ! Malheur à l’homme qui plongerait le scalpel de l’analyse jusqu’au fond de son être ! Malheur à celui qui voudrait tout approfondir ; ses actes, ses émotions, ses plaisirs et ses peines ! Malheur à qui, se détachant entièrement de la vie présente, s’élancerait, imprudent, 429 sur les vastes abîmes de l’Avenir et du Passé. — La mer qui bat les rivages de Crête a longtemps gardé le nom du téméraire Icare !

« Que chaque être soit de son monde et de son temps ! Malheur à la fourmi qui voudrait s’égaler à l’homme ! Malheur à nous, les morts, s’il nous fallait parcourir de nouveau le cercle de nos existences passées. Notre expérience et notre volonté viendraient mourir contre le découragement et la désespérance. Car le milieu serait encore le même tandis que notre vue se serait allongée. Et de même que l’homme de mer échoue contre les écueils d’un lac, de même nous échouerions contre les petites misères de la vie.


« Homme ne t’absorbe pas en toi-même, ne t’isole pas trop du mouvement qui t’emporte à la mort : tu périrais, orgueilleux !

« L’arbre des climats chauds et des îles nouvelles, l’Illusion, ne porte qu’une fleur brillante. Laissez-la sur la branche-mère, au sein du sol natal, au soleil des printemps. Regardez-la sans la cueillir, ne veuillez pas la renfermer en votre cœur comme en un sanctuaire : elle dévorerait votre cœur !

« La fleur d’Illusion ressemble au pavot des champs, brillant de santé, de couleurs écarlates au dehors ; poussière, maladie noire au dedans. Et le brutal souffle du monde flétrit la fleur d’Illusion plus facilement que la rafale n’emporte les pétales du pavot rouge.

« Hélas, dans leur jeunesse, les hommes distinguent le pavot trompeur parmi les épis d’or du froment ; ils le cueillent, le portent à leurs lèvres fraîches et font passer leur haleine brûlante sur la fleur qui se déplisse.... Et toute illusion disparaît alors. Et la robe de pourpre se balance dans les vents qui ricanent comme des démons accourus des enfers. Alors, entre nos mains, reste une tige brisée, flétrie, que nous ne pouvons plus rattacher à rien sur la terre !

« Et quand elle est passée, la reine des belles fleurs, malheur à qui voudrait la réchauffer sur son sein nu ! Il s’épuiserait, comme sur un cadavre, la jeune fille aux naissantes amours !

« À celui-là la nature semblerait un tombeau. Parmi d’épaisses ténèbres il poursuivrait des visions toujours fuyantes ; il entendrait des voix que l’air ne transmettrait plus aux oreilles des autres ; il s’acharnerait sur le vide, il respirerait le Néant, le Néant ! !

« Dans la moelle de ses os se réjouirait la fièvre, dans son 430 crâne tremblant hurlerait la pensée ; le dévorant mirage substituerait ses images agrandies aux réalités naturelles. Joie, raison, santé, bonheur s’enfuiraient éperdus !

« Pour lui plus d’affections intimes, plus d’amours, plus de fêtes, plus d’enfants, ni de femmes, ni de père, ni de mère ; plus d’ami ! Plus rien, rien que les tortures de l’imagination, le supplice incessant d’une âme rebelle enchaînée dans un corps, meurtrie par la terre, l’argile, le roc, le roc éternel de Prométhée !

« Il aurait perdu toute notion du temps et des espaces. Les secondes lui paraîtraient des siècles, et les hameaux, des univers.

« Il aurait des heures d’extase dans lesquelles il embrasserait la terre et les cieux, les mers et les abîmes. Alors il rirait du Désespoir, de la Folie, de la Maladie, de la Mort ; il provoquerait les Dieux à des combats sans trêve ; il écumerait, maudirait !

« Il aurait ensuite de longs mois de prostration pendant lesquels les exigences de la vie matérielle pèseraient sur lui comme des montagnes de plomb. Il s’arrêterait, hésitant, devant la triviale nécessité de manger, de boire et de faire l’amour. Il prendrait en pitié les autres et lui-même, toute conversation, toute société. Sa parole lui semblerait un fatigant murmure. Il serait effrayé du bruit de la porte qui se ferme, d’un cri, d’un rire, du vol d’une mouche ou d’un oiseau.

« Au moindre souffle de sa pensée, son âme saignerait comme un ulcère chancreux sous le doigt qui le panse. Sa vie serait aride comme l’univers des sables. Inhabile à toute fonction sociale, atout mouvement du corps, à tout effort d’attention, il envierait le sort du prolétaire et de l’infirme qui fournissent, résignés, leur carrière de souffrances. Il supporterait, fiévreux, ces douleurs déchirantes, plus infortuné, certes, que l’antique Tantale qui ne souffrait, lui, que dans son corps. Il méditerait mille suicides par jour et n’aurait pas la force d’en commettre un.

« Les enfants cruels le poursuivraient par les rues, lui jetant des pierres, et criant : le Fou ! Vive le Fou ! ! Et ces cris d’êtres jeunes, lui rappelant la vie, ne feraient qu’augmenter son éternelle angoisse.


« Hélas ! Hélas ! trop d’espérance mène au désespoir, trop de clairvoyance à la cécité, trop de science à l’idiotisme, trop de foi 431 au doute, trop de désirs à l’impuissance, trop de soif de bonheur au dernier degré de l’infortune !

« Ne veuillez pas retenir l’inspiration sacrée de l’amour et du génie ; subissez les défaillances que vous envoie la nature. Les éternelles flammes n’ont rien conservé jamais que la Salamandre des fables ; elles ont emporté tout le reste dans leur robe d’étincelles.

» La mer a son flux et son reflux ; le ciel, ses beaux jours bleus et ses noires tempêtes ; la nuit appelle le jour ; et le matin, le soir ; et les sécheresses, la pluie. La Tristesse accroupie, c’est le rouge aiguillon du Bonheur, toujours prêt à s’envoler.

» Chaque homme dévore sa peine, boit ses larmes, lèche sa plaie, traîne son boulet, comme il peut. Quand il souffre, Diogène le chien se couche et fait le mort ; le Sybarite hurle quand un pli de rose effleure sa peau ; le Stoïcien défie la douleur ; Saint-Augustin la divinise, la céleste Madeleine rit à seize ans et pleure à trente. Étourdissez-vous, narcotisez vos maux, dormez comme des marmottes quand vous ne pouvez pas être gais comme des pinsons. En vérité voilà la loi et les prophètes !


» Captif est l’homme dans son enveloppe d’argile ; son âme est comprimée par un masque de fer. Et les regards de son âme prisonnière ne peuvent plonger dans l’immensité qu’à travers les deux ouvertures étroites pratiquées au haut du masque, à la place des yeux. Ne fatiguez donc pas la vue de votre esprit ; elle est plus précieuse, elle se perd plus vite que celle de votre corps.

» Parmi les hommes, les uns supportent leur détention avec la patience des animaux réduits à l’esclavage ; les autres brisent leurs têtes rebelles contre les barreaux meurtriers. On appelle les premiers des sages, et les seconds des fous. Et moi je dis : les premiers sont des ânes, et les seconds des aigles, les lions bondissants, à la fauve crinière ! Ils souffrent également d’ailleurs.

» Les vraies heureux sur terre sont ceux qui ne tentent pas de faire brèche avec leurs ongles à leur prison charnelle, ceux qui savent faire suivre à leur pensée les deux sillons de lumière dont elle peut supporter la splendeur immortelle. Entretenir la santé de son corps et les aspirations de son âme, tel est le problème de l’Humanité.

» Au milieu de la nature géante les hommes sont suspendus comme au dessus d’un gouffre qui veut boire tout leur sang. Qu’ils prennent donc conscience de leur force, mais aussi de leur 432 faiblesse ! Qu’ils précipitent leur essor, mais qu’ils limitent leur infini ! Qu’ils tordent les épines les plus rapprochées de leurs mains, qu’ils se débarrassent des cailloux qui font saigner leurs pieds ! Mais qu’ils n’aillent pas compter toutes les ronces et toutes les pierres de l’abîme sans ciel et sans fond ! Car alors l’Infini des espérances et des lumières deviendrait pour eux l’Infini des ténèbres et du désespoir !


» Hélas ! Hélas ! Les âmes d’élite seront-elles torturées toujours, toujours ? ! Toujours la foudre frappera-t-elle les yeux et les mains qui voudraient dérober ton âme, ô terrible soleil ? Le Désespoir, la Folie, la Haine de l’immonde public doivent-ils être à jamais le partage des grands mortels ? !

» ….. Longtemps, longtemps encore ! Tant que le houx portera des dards, et le tigre des griffes acérées ! Tant que l’ortie brûlante pullulera sur les murs en ruine ! Tant qu’il y aura de la vermine dans les cheveux des enfants du pauvre et dans les poils de ses filles amaigries ! !

» Oh ! viens, viens Lumière, Harmonie, Bien suprême ! Descends des cieux sur la postérité malheureuse de Caïn le Rebelle ! Et sois bénie, Déesse, de tous ceux qui ont tant souffert !


» ….. Et vous, hommes sans entrailles et sans cervelle, cessez de détruire ainsi ceux de vos semblables qui consument leur vie dans la lutte de la justice, dans la poursuite des plus redoutables mystères. Ne crucifiez plus Christ, ne torturez plus Galilée, ne brûlez plus Jean Hus, ne renfermez plus Tasso, Solomon de Caus et Victor Hennequin dans les asiles sombres où gémissent les aliénés, ne raccourcissez plus Montcharmont ! Moncharmont ! !

» Aux pieds de ces grands-là, sachez-le bien, vos rires tombent imbéciles, blasphématoires et sacrilèges. Vous ne feriez pas contracter un seul pli sur la sérénité de leurs fronts. »


……….. Moi qui retrace dans ces pages ardentes, en pauvre langue humaine, la sainte parole des grands morts, je m’incline sous l’auréole de leur gloire, et je m’écrie : « Têtes couronnées d’épines et de lauriers, je veux vous contempler tous les jours de ma vie !

» Remplissez mes yeux fatigués du feu de vos regards, soutenez mon courage, rendez ma voix vibrante, guérissez, guérissez mon âme qui se meurt.

433 » Afin que sur les foules, les paroles que vous m’inspirez résonnent, comme la trompette de Jean, le Prophète glorieux ! »


….. Je rêve : — cela ne fait de mal à personne, et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver !


XIV


« L’enfant, dans un sens élevé, c’est l’ange. »
Swedenborg.


À Madrid, sur le pont de Tolède, que de fois j’ai passé !

Que de fois j’ai regardé le Mançanarès se traînant sur le sable noir ! On dirait un agonisant sur son grabat !

Que de fois j’ai rencontré des troupes nombreuses de petits enfants conduisant leurs frères morts au Campo-Santo de San-Isidre.

Ils sont frais et roses ; ils portent des couronnes d’oranger ; ils chantent : « ….. Montez, montez au ciel, petits anges de Dieu [3] ! »


Le cercueil qu’ils suivent est tendu de pourpre, brodé d’or, abrité de feuillage : c’est un lit triomphal !...

Et moi qui vois le jeune ouvrier sans travail, moi qui vois le vieil aveugle tendre la main aux passants, moi qui les ai soignés par milliers, ceux qui souffrent dans les asiles de la misère et du désespoir ; moi qui sais qu’il n’y a de repos que dans le sommeil, je chante avec les petits enfants de Madrid :

« ….. Montez, montez au ciel, petits anges de Dieu ! »


Moi qui observe le sort du riche et le sort du pauvre...

Moi qui sais que la privation et la débauche nous déciment...

Moi qui ai traversé la vie comme un étranger...

Moi qui ai fait le compte des heureux de ce monde !...

434 Je chante avec les petits enfants de Madrid :

« ... Montez, montez au ciel, petits anges de Dieu ! »


Ah ! s’endormir dès l’aube de ce jour sans fin qui s’appelle la vie terrestre, arriver au but sans fournir la course, se coucher parmi les fleurs et les dentelles fines, reposer au milieu d’enfants joyeux, de parents consolés...

Pour moi, comme pour tant d’autres, c’eût été le bonheur !

C’est pourquoi je chante avec les petits enfants de Madrid :

« ….. Montez, montez au ciel, petits anges de Dieu ! »


C’est nous les hommes, les grands, les raisonnables, qui avons rendu la mort hideuse à plaisir. Nous avons fouillé parmi les squelettes, nous avons choisi le plus grand, le plus vieux. Nous lui avons jeté sur le crâne un voile noir, nous lui avons mis une faulx dans la main. Et nous avons dit :

« De profundis ! Lamentons-nous ! Voici la Mort ! la Mort décharnée ! »

Les petits, les espiègles, les enfants des Espagnes ont regardé parmi eux ; ils ont choisi la petite fille la plus rose et la plus gracieuse ; ils ont jeté sur son cou la gaze transparente, ils ont mis dans sa main la fleur du lys aimée de Murillo. Et ils ont dit :

« Eccè soror angelorum ! Réjouissons-nous ! Voici la fraîche Résurrection ! »

Les hommes font peur de la mort aux enfants ; les enfants chantent aux hommes les louanges de la mort : — Quels sont les plus sages ?

Moi je chante avec les petits enfants de Madrid :

« ... Montez, montez au ciel, petits anges de Dieu ! »


Il faut considérer notre fin comme une résurrection.

Avec cette idée les braves des Espagnes ne connaissent pas le danger ; ils ne craignent ni le fer qui tranche, ni la balle sidérante, ni la douleur, ni l’agonie.

Rodriguez de Bivar, le grand Cid Campeador, voit la Mort revêtue d’une robe blanche comme la neige. Elle court à lui, et le prévient de se préparer à la suivre. Et comme ils l’ont fait grand dans l’autre monde, leur Cid honoré, les braves des Espagnes !

« Qu’on embaume mon corps ! s’écrie-t-il. Qu’on selle Babiéca, mon bon cheval ! Qu’on mette Tizona, mon épée de Tolède, dans ma droite morte ! Quon déploie mes vieilles bannières ensanglantées 435 devant les bataillons, et qu’on m’envoie contre les Maures ! Alante ! !

» Ne pleurez pas ! Rangez les troupes sous les murailles de l’héroïque cité de Valence ! Sonnez la trompette rauque, battez du tambour, faites un bruit d’enfer : soyez joyeux ! car je guiderai les nôtres à la victoire dernière ! Alante ! !

.... Et le bon Cid Campeador, revêtu de son armure de guerre, est attaché sur Babiéca, le coursier vainqueur dans cent batailles. Il se tient si droit qu’on le croirait vivant !

Il paraît éclatant comme un géant de lumière ; son épée resplendit comme le sillon de la foudre. Il s’élance contre Bucar et ses guerriers innombrables. Et le vent emporte, avec la poussière des chemins, les bataillons des Maures vaincus ! !

….. Et le bon Cid, ce bon Cid glorieux, est couché sur un cénotaphe couvert de pourpre, frangé d’or. Et doña Chimena, sa fidèle compagne, lui fait de longs adieux sous les voûtes sonores de San-Pedro de Cardena !

….. Et plus de vingt rois sont venus de très loin, avec leurs reines, pour lui baiser les mains, à ce bon Cid tant honoré !

….. Et les anges emportent son cœur sur la devise de son écu ;

Les petits enfants chantent :

« Montez, montez au ciel, petits anges de Dieu ! »




« Laissez venir à moi les petits enfants. »
Christ.


Et quand je les voyais passer, ces beaux petits enfants, conduisant un des leurs aux limites de l’empire des anges, je disais à leurs mères :

« Ah ! laissez-les venir à moi ; laissez-moi manger leurs cheveux et leurs joues ! Ils sont si beaux, si caressants, si bons ! Je les aime tant ! » Ils sont l’espoir de l’humanité, l’anneau d’alliance entre l’homme et la femme, la sainte promesse transmise par la génération qui passe à la génération qui vient, l’essence de notre vie, le suprême soupir de nos plus chères amours !

» Ils dorment d’un si bon sommeil ; ils font de si beaux rêves d’or ; la vie leur est si douce, l’avenir si brillant !

436 » Ils vont chercher nos intimes pensées jusqu’au fond de nos yeux ; ils n’aiment pas l’homme sans cœur, la femme sans amour. Ils rendent cent baisers pour un. Gâtez-les, aimez-les, ne les frappez jamais, les bons petits enfants ! »

Celui-là, le plus grand des hommes qui passèrent en ce monde, parmi les rouges éclairs des révolutions, celui-là, le Sauveur, disait : « laissez venir à moi les petits enfants ! »

C’est qu’ils rendent amour pour amour, sans intérêt, sans calcul. C’est que leur bouche n’est pas menteuse ; c’est qu’ils embrassent de toute la force de leurs lèvres, avec toute l’affection de leurs âmes si pures.

En eux si transparente est la matière qu’ils ne peuvent nous cacher aucune de leurs pensées. À nous, hommes vaniteux, ils donnent des leçons de probité, de franchise, d’amitié et d’amour.

Moi j’écoute souvent jaser les tout petits enfants. Je suis de leurs amis.


XV


« And there lay the steed with his nostril all wide,
But trough it there roll’d not the breath of his pride. »
Byron.


Sur son cavalier mutilé se penche le cheval de bataille, le beau cheval à la crinière d’ébène, Furious !

Il le flaire de ses naseaux sanglants ; il cherche à le soulever avec son pied nerveux. Vains sont les efforts : la mort avare retient sa proie.

Alors le beau cheval recule d’épouvante. Frémissant, effaré, il hennit vers le ciel sa touchante prière. La douleur secoue ses membres agiles ; sa sangle s’est brisée.

C’est le matin. Sur les fleurs nouvelles le Printemps fait courir son haleine embaumée. Aux herbes des prairies se balancent les perles de rosée que frappe le vivant soleil. Sur les bords des 437 ruisseaux, dans les branches des saules, les oiseaux chantent l’hymne du réveil !

« Salut à la vie ! Salut à la lumière ! !... » Ainsi disent le gai pinson, le moineau pillard, le roitelet imperceptible, le merle causeur, la fauvette à la robe grise, pareille à une religieuse, le chardonneret vêtu comme un prince d’Orient.


En ce moment passe la jeune fille chanteuse qui conduit ses bœufs roux et ses blanches génisses à la source écumante.

Voyez bondir le noble coursier ! Il s’avance vers la bergère aux jambes nues et lui montre ses belles dents en relevant la lèvre. Il implore son assistance. Ses grands yeux sauvages se remplissent de larmes : il attendrirait des rochers !


Voyant le coursier noir piétiner sur sa bride traînante, libre et sans selle au dos, les troupeaux bêlants s’enfuient par la campagne. — Les esclaves, hélas ! ne peuvent supporter la vue d’un être libre !

— « Maudit soit l’animal qui vient disperser mes bêtes paisibles ! » Et de son bâton noueux la rude paysanne marque la mesure de ses paroles sur la croupe déliée du coursier batailleur.

— « Sotte enfant du village, lui répond Furious, quand mon maître me touchait, c’était avec la pointe de son glaive fumant ou bien avec les dents de ses éperons d’or. Et jamais il ne me touchait que si, blessés tous deux, nous avions besoin de ranimer l’un par l’autre nos forces défaillantes.

« Je te pardonne cependant parce que tu es ignorante et faible, parce que tu ne sais pas le nom de qui tu frappes, parce que la douleur remplit mon âme et n’y laisse plus de place à mon ancien orgueil. »

Il dit ; et du côté du guerrier tournant sa tête en pleurs, il le montrait à la jeune fille.

— Et elle à lui : « Que me font les cadavres ? Puis-je les rappeler à la vie ? Ne sais-tu pas qu’un taureau vivant vaut mieux que dix chevaliers morts ? Ainsi raisonne mon maître. Et s’il manque une tête de génisse au recensement du soir, irai-je lui dire, pour excuse, que j’ai perdu mon temps à pleurer la mort d’un brillant chevalier ? »

— « Adieu donc ! répondit le noble Furious. Hommes que j’ai servis, race perverse et barbare, adieu ! Je ne veux plus de 438 maître. Avant la fin du jour j’aurai rejoint les chevaux sauvages qui voltigent et tourbillonnent dans les grandes savanes. »


Alors vous l’eussiez vu s’approcher de son maître mort et lécher ses paupières pâlies. Vous eussiez entendu ses hennissements suprêmes ;

... Et puis, dans le lointain, son galop sonore et le souffle de ses naseaux !

Non, jamais homme ne sanglota sur son frère mort, comme sur son maître, le beau cheval à la crinière d’ébène, Furious le Batailleur ! !


... Je rêve : — Cela ne fait de mal à personne, et cela me fait tant de bien! — Ah laissez-moi rêver !


XVI


Je ne suis pas grand philosophe. Et cependant je me permets de rendre un culte aux morts, un culte de ma façon.

Et je le pratique ; et j’y trouve des compensations qui me rendent plus léger l’écrasant fardeau de ma vie monotone.

Je cherche les morts que j’aime parmi les foules pressées. — Et souvent je les y retrouve ; ils me frappent par leurs manières, leurs traits, le timbre de leurs voix. Ils sont vivants, ils marchent : — Bonjour, amis ressuscités !

Je les cherche dans les œuvres des poètes et des artistes. — Et souvent j’y retrouve leurs pensées, leurs paroles, leurs caprices, la mélodie de leurs chants. Ils sont vivants, ils parlent : — Bonjour, amis ressuscités !

Je les cherche dans les diverses classes sociales, chacun à la place que lui assignent ses facultés agrandies par son passage sous la terre, notre mère féconde. — Et souvent je les y retrouve, ambitieux, ou rêveurs, ou palpitants d’amour : — Bonjour, amis ressuscités !

Je les cherche en me couchant, en m’éveillant, à travers les larmes secrètes qui tombent de mes yeux, dans les rires éclatants 439 qui sortent de ma gorge, dans tous les actes de mon existence, et de jour et de nuit. — Et je les trouve souvent à mon chevet et sur ma route, toujours souriants, toujours consolateurs. — Bonjour, amis ressuscités !


... Je rêve : — cela ne fait de mal à personne, et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver !


XVII


Ô vous qui ne croyez à rien, vous qui n’aimez pas les morts, dites-moi, dites-moi ce que vous deviendrez quand la pelle du fossoyeur aura couvert vos os ?

Dites-moi s’il vous est possible de détourner la vue des abîmes d’outre-tombe ?

Moi, je me sens attiré par ces horreurs noires, je plonge mes regards impatients jusqu’au fond de leurs entrailles.

Et j’en ramène l’Espérance aux yeux limpides, le Calme aux nobles traits, la Raison, la Fermeté, le Courage que rien ne peut vaincre.

Dites-moi, dites-moi... Ne sont-ils pas beaux les morts que nous aimions, la tête couronnée de roses et les lèvres vermeilles, promettant des baisers ? Ne sont-ils pas mille fois plus beaux que les squelettes blanchis aimés des médecins, et les bienheureux embaumés, empaillés que les prêtres adorent ?

Qu’on m’apporte le vin rouge, le café noir et l’hydromel aux couleurs d’or, le havane parfumé, le nard et le cinname ! Que les manolas de Séville promènent autour de moi leurs danses enivrantes ! — Car j’ai vaincu la Mort !


... Je rêve : — cela ne fait de mal à personne, et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver !


XVIII


440 Ils mentent ceux qui disent que les morts sont à jamais perdus pour nous, et qu’ils habitent éternellement les feux souterrains ou les plaines azurées des cieux : ils mentent !

Où que la charrue disperse la terre, la terre se retrouve et reproduit. Où que les vents emportent l’air, l’air caresse de nouveau la terre et la féconde. Car la terre et l’air sont corps et âme, indivisibles.

Où que la fermentation répande les parties du corps humain, le corps humain renaît et enfante. Où que la souffrance brise l’âme humaine, l’âme humaine revit dans le corps de l’homme, l’anime et le vivifie de nouveau. — Car l’homme n’est complet que par la réunion de son corps et de son âme.

L’être est immortel. L’universelle matière revivant toujours, le souffle universel ne meurt jamais.

Que m’importent donc les diverses formes sous lesquelles reparaîtront toutes les parties qui me constituent aujourd’hui ? Qu’elles reviennent pierres précieuses, fleurs ou femmes, je suis certain qu’elles vivront toujours de la vie de la matière et de la vie du souffle.

J’ai considéré, dans ce monde, le sort de celui qui renferme son âme entre les murs de sa propriété : et je l’ai trouvé malheureux ! Combien plus infortuné serait l’homme qui, dans le long cours des siècles, restreindrait volontairement sa virtualité transformatrice à la misérable forme qu’il revêt aujourd’hui ! Il se condamnerait à l’éternel supplice du mal, de la mélancolie, du suicide. — La Mort, c’est le Salut !


... Je rêve ! — cela ne fait de mal à personne, et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver !


XIX


« Un vecchio bianco per antico pelo. »
Dante.


441 C’était un digne vieillard que le père de mon père : franc, droit, robuste, comme les arbres qu’il cultivait. Lui seul m’avait bien gâté quand j’étais petit enfant, et je l’aimais au fond de mon âme comme les petits enfants aiment les grands vieillards.

Une nuit que je souffrais beaucoup, son ombre chérie vint me visiter. — Soyez toujours le bienvenu, grand-père !

Il avait une belle chemise de toile blanche, de larges culottes sans bretelles ; son cou, sa tête étaient nus, suivant sa coutume.

Je le reconnus à ces signes, ainsi qu’à ses beaux cheveux d’argent, à son teint hâlé du soleil, à ses apparences de santé.

Et je me jetai dans ses bras ouverts, et toute la nuit je reposai paisiblement sur sa poitrine.

Et le matin venu — « Grand-père aimé, lui dis-je, quand, oh ! quand donc me sera-t-il permis de déposer cette plume brûlante, et de vous suivre jusqu’à perdre haleine dans le cercle d’or des éternelles transformations ? »

— Et lui à moi : « Pauvre enfant de l’homme, elles passent donc bien lentement sur ton âme attristée, les heures rapides ! ?... Pour que déjà tu sois épris de la Mort décharnée !

» Vis ton heure, bois ta seconde, imprudent ! Pourquoi toujours chercher au fond de la coupe remplie ?... Pour y trouver du fiel ? !

» Vois ! Le vin est vermeil, et chaud le sang de tes artères, et fraîche la jeune fille comme une rose de mai !

» Brise ton corps de fatigue et laisse reposer ton âme lassée. La Mort est capricieuse ; elle fuit quand on l’appelle et se cache derrière les cyprès des tombes, comme la bergère de Virgile, entre les saules du ruisseau. Elle n’obéit aux ordres de personne.

» Vis, sois heureux. Grave sur ton front et sur tes reins ces sublimes paroles du royal Sardanapale :

» Mangez, buvez, aimez ; tout le reste n’est rien. »

442 » Là seulement est la sagesse des hommes et des nations ! »

— » Je m’efforcerai, grand-père, de suivre vos conseils. Mais revenez souvent au chevet de mon lit. Les nuits sont longues, noires et discrètes. Et leur silence me fait frémir. Car je connais la cruauté des hommes et leur soif de sang. »


... Je rêve : — cela ne fait de mal à personne, et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver ! !


XX


Elle était de ce monde où les plus belles choses
Ont le pire destin ;xxxxxxxxxx
Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin !xxxxxxxxxx
Malherbe.


Regardez la passer, la jeune fille aux yeux bleus, aux longs cheveux d’ébène, Sarah la poitrinaire !

Tristes sont ses traits délicats, mourante sa pauvre voix ! Elle marche sur les feuilles tombées, elle se plaît avec les vieillards, elle pleure en caressant un enfant ; les gens en santé lui font peur !

Souvent elle coupe une tresse de sa chevelure frissonnante pour l’envoyer aux plus joyeuses de ses compagnes. Quel autre présent pourrait faire son cœur, son cœur désolé ? !

Souvent, de ses doigts maigres, elle frappe sa poitrine creusée par le mal, comme elle l’a vu faire au froid consolateur de ceux qui vont mourir, à l’homme noir, au médecin !


... Un matin, nous nous promenions. Elle s’appuyait, fatiguée, sur mon bras tremblant. Et j’avais peine à retenir mes larmes ; elle était si belle, si malheureuse !

— « Ami, me dit-elle, tu es jeune, tu es bon. Devant toi sont étendus, comme des champs fertiles, longs jours de bonheur et longues nuits d’ivresse.

443 » Tu cueilleras des fleurs, des bleues et des rouges, des violettes, des marguerites à la couronne d’argent, des boutons d’or. Tu les sèmeras dans les cheveux de jeunes filles plus heureuses que la pauvre Sarah qui se meurt ! Et moi je partagerai ton allégresse, et je te bénirai depuis le séjour des anges !

» Je ne te demande pas cet amour fortuné, délire des sens, fait pour celles qui se portent bien. Car je serais consumée par cet amour comme l’humble bruyère, par l’incendie de la forêt.

» Mais je voudrais emporter le premier souffle de ton cœur. Oh ! donne-le moi par pitié ! Répands quelques vers sur mes paupières lassées, mes mains fiévreuses, mes joues brûlantes, et mes blanches dents qui vont devenir la pâture, oh! la pâture des vers ! !...

» Viens, viens avec moi près des tombes des bienheureux ! Nous nous reposerons sur la terre brune. Et je serai la fiancée de ton âme. Et dans cette même place où nous aurons récité des vers, je demanderai qu’on me couche dans quelques jours. Et tu seras l’ange gardien de ma mort ; et je serai, je serai, moi, l’ange gardien de ta vie ! — Viens, oh! viens sur les tombes des bienheureux, nous jurer le premier et le dernier de nos amours mortelles ! »


Elle dit. Et déployant son voile noir autour de ma tête, elle approcha de mes yeux ses yeux en pleurs, et regarda jusqu’au fond de mon âme à travers leur transparence.

Moi je crus que l’aile d’un ange avait touché mes cheveux et que je buvais toutes les larmes qui se forment par delà le ciel.

Et sur son beau front malade, j’imprimai, frémissant, la marque de mes lèvres. Et la pauvre enfant se laissa tomber, défaillante, dans mes bras. Je crus, moi, qu’elle ne se relèverait plus ! Et j’étais plus mort qu’elle ! Et je cherchais à faire renaître sa vie sous mes sanglots ardents ! !

Enfin les deux rangées de ses cils se séparèrent, et l’azur des cieux se réfléchit de nouveau dans l’azur de son œil...

— « Chante, ô chante ma mort, soupira-t-elle, mon bien-aimé ! »


Et moi, je chantai, je dis, je soupirai, ou plutôt je pleurai ce qui suit :

« Astres splendides, soleil sanglant, voûte étendue des cieux, étoiles et nuages, jetez un regard ami sur la jeune fille qui, lassée 444 de la terre, libre, et rêveuse, et malade, se rapproche, tremblante, de vos sphères infinies !

» Qu’elle soit la bienvenue dans le concert des mondes, comme la rose parmi les fleurs des jardins, comme la fauvette au milieu des petits oiseaux, comme chez nous, mortels, l’enfant qui voit le jour !

» Âme des Univers, souveraine Révolution ! accorde-moi cette grâce, à moi qui ne t’ai jamais demandé rien, à moi qui perds la voix en chantant tes louanges, à moi qui dois mourir pour te faire vivre parmi les hommes. Fais-moi cette grâce, souveraine Révolution !

» ... Je voudrais m’endormir, la tête sur son sein, avec une tresse de ses cheveux entre mes lèvres, mes dents contre ses dents, le battement de mon cœur attentif au battement de son cœur. Avec elle je voudrais mourir, et puis renaître dans la félicité suprême, et monter, et tourner, et m’agiter toujours, de mondes en mondes, de cieux en cieux !

» Éternité d’amour ! Éternité d’existence, mouvement transformateur qui jamais ne s’arrête, extase, poésie, harmonies ineffables, infini de bonheur, la Vie, toujours la Vie ! !... Voilà ce que je rêve auprès de ma Sarah qui va mourir ! !...

» ... Oh ! qu’elle est belle ainsi, Sarah la poitrinaire, frappée par la rouge lueur du crépuscule ! Elle ressemble au jonc fleuri qui expire le soir sur les eaux qui le pleurent ! Mais pourquoi donc l’aimé-je autant ? C’est que je divinise en elle l’Humanité d’aujourd’hui, pauvre race épuisée de souffrances qui ne se régénérera que dans la Mort !

» C’est qu’il est bon d’aimer ! — Non pas un seul être, une seule famille, une seule nation, abrutissants attachements des bourgeois aux pensées étroites. Mais tous les êtres, toutes les familles, toutes les nations, tout ce qui se meut, tout ce qui respire, tout ce qui pense ! L’Illusion, c’est le grand bonheur ; la Réalité, c’est la misérable souffrance de chaque jour !

» ... Respire, ma sœur bien-aimée, respire encore quelques jours pour me dire que tu m’aimes ; que des mondes supérieurs tu pencheras vers moi ta belle tête heureuse ; que tu répandras sur mon sommeil des pavots écarlates, et des marguerites argentées, sur les afflictions de ma vie.

» Encore une fois respire, ma colombe blanche, avant de prendre ton vol vers les cieux triomphants. Et promets-moi ton amour de morte, le seul, le véritable amour !

445 » Oh ! que n’ai-je tes ailes diaphanes et ton âme sublime pour m’élancer avec toi sur les abîmes, les abîmes de l’Éternité ! ! !... »


... Mon chant la rendait trop heureuse. Et l’excès de son bonheur se traduisait par une souffrance déchirante, souffrance du regard et de la voix. Sa main convulsée pressait ma main ; sa pauvre poitrine se brisait !... Je m’arrêtai, je l’aurais fait mourir !...

Je la reconduisis à sa famille en pleurs.


... Huit jours après, elle avait pris son vol vers des mondes meilleurs, Sarah la poitrinaire, la sœur des anges !

Depuis je n’ai pas cessé de l’aimer, de l’appeler matin et soir, de suivre ses conseils, de m’inspirer à la pureté de son souffle divin. Dans les concerts d’en haut j’entends sa voix qui chante :

« Viva son io, e tu sei morto ancora
Diss’ ella, e sarai semprè finchè giunga,
Per levarti di terra, l’ultim’ ora. »
Petrarca.

Bienheureux morts ! protégez-nous !


... Je rêve ! — cela ne fait de mal à personne, et cela me fait tant de bien ! — Ah laissez-moi rêver !


XXI


C’était au crépuscule du matin, l’heure des rêves sanglants !

Nicolas de Russie m’apparut avec son grand sabre et son grand panache. Il semblait horriblement vexé d’avoir enfin trouvé son maître ; il était propre et pimpant comme un caporal.

Je le reconnus parfaitement, bien que jamais je n’eusse vu que ses portraits.

... C’était au crépuscule du matin, l’heure des rêves sanglants !

446 — Lui, s’adressant à moi du haut de ses grandeurs évanouies : « Te voilà, beau diseur de prophéties, me fît-il ? Tu as bien deviné que je précipiterais la Guerre sur l’Europe, tu as bien compris que cette guerre serait la Révolution, et que les tsars de Russie recevraient les premiers le baptême socialiste. Moi, je ne me doute de tout cela que depuis ma mort. Mais voyons, habile homme, dis-moi quel sera mon rôle quand je reparaîtrai dans l’Humanité ? »

— Et moi à lui : « Je vais te le dire, Nicolas de Russie, colosse d’orgueil et de calcaire ! Tu seras tambour-major de l’armée d’invasion. Tu te montreras fier de ton allure martiale, du rappel des tambours battants, des cris des gamins sur ton passage ; tu balanceras de main de maître le bâton du commandement. Tu seras le plus grand par la taille, le premier dans les rangs, trois fois glorieux Nicolas !

«... Tu entreras dans les villes fumantes, par le crépuscule du matin, à l’heure des rêves sanglants ! »


— « Aurai-je un cheval blanc, une belle décoration sur la poitrine, des aiguillettes d’or, un pantalon collant, des corsets, des saluts ?

— » Tu auras tout cela, Nicolas magnifique !

— » Bien parlé, garçon ! Je finirai par te prendre pour un prophète, et comme gage de ma satisfaction, je te donnerai quelque seigneurie de Crimée. »

— » Nicolas ! Nicolas ! Tu n’es plus que poussière ; et tu parles d’empire, de libéralités. La Mort t’a vaincu, superbe fils des Holstein-Gottorp ; moi, j’ai vaincu la Mort. Je puis te donner la parole de la prophétie qui survit aux ruines. Et toi, que me donnerais-tu, majesté décédée, qui n’as plus que six pieds sous la terre et point de place dessus. Va donc, pour voir, réclamer les grands domaines à ceux qui les occupent ! La vraie puissance, c’est la Liberté ; la seule vérité, c’est la Prédiction !

» Nicolas ! Nicolas ! Tu n’avais de grand que le corps. Et sous la main de la Mort, le corps se brise comme verre. Moi j’avais la pensée. Je ne suis rien, tu étais tout sur la terre ; tu n’es plus rien, je serai quelque chose, car mes idées se répandront bientôt parmi les hommes. »

... Bientôt, elle resplendiront comme le crépuscule des matins, comme un rêve sanglant !

447 — » Ne sais-tu pas que toute-puissante est ma volonté et que je puis t’anéantir d’un coup d’ukase ? » reprit-il par habitude.

— » Tu te trompes, Nicolas ! Deux gouttes d’un poison subtil, un pouce de fer, une balle de plomb, un coup de sang... Et te voilà tordu ! Tandis que je défie tous tes ukases d’anéantir ma pensée.

— » Tu me parais bien insolent, prophète ? !

— » Je suis fier ; c’est le droit de tout homme libre.

— » Continue !

— » Donc, tu seras tambour-major, tambour-major à cheval des Hulans et des Cosaques ; on créera cette dignité tout exprès pour toi. Et afin qu’il ne manque rien au suprême ridicule de ton rôle, tu te figureras commander l’armée, tu enverras à tous les bataillons des trompettes déguisés en aides-de-camp. Les soldats t’appelleront par dérision l’Empereur des tambours.

» Et tu te prendras au sérieux. Et un jour que le véritable empereur passera près de toi, tu t’élanceras sur lui, l’épée nue. Et tu seras arrêté, garroté, jugé sur l’heure et enterré vif dans la Terre Promise de France. »

... Cette exécution se fera par le crépuscule du matin, l’heure des rêves sanglants !


Le front du Tsar se plissa terriblement : ce fut le dernier reflet de son orgueil terrestre. Et puis il se prit à rire, disant : « tambour-major ou empereur, au fait, cela se vaut. Le doigt de la Destruction m’a touché, je suis revenu des vanités d’avant-tombe. — Mais toi qui sais si bien conter la bonne aventure aux autres, que deviendras-tu ?

— » La réponse n’est pas difficile, Nicolas ! Je serai grand philosophe ou grand fou : cela se vaut.

— » Décidément, tu es un vrai prophète... »


... Et Nicolas disparut. Et moi je reste toujours sur la terre avec ma blessure au cœur.

... Reviens me voir encore, Nicolas ! au crépuscule du matin, l’heure des rêves sanglants !


XXII


« Quand je dis : mon lit me soulagera, ma
couche emportera quelque chose de ma peine ;
» Alors tu m’étonnes par des songes et tu
me troubles par des visions.
» C’est pourquoi je choisirais d’être étranglé
et de mourir plutôt que de conserver mes os.
» Je suis ennuyé de la vie, et je ne vivrai
pas toujours. »
Livre de Job.


448 Qu’on m’apporte une bière, une bière et un linceul ! — Je suis le fiancé de la Mort ! !

Une belle bière à clous dorés ! Un linceul aux larmes d’argent !

Je me coucherai dans la bière, je ceindrai le le linceul autour de mes reins, comme une écharpe catalane !


Posez-moi sur le front la couronne d’immortelles et de noirs cyprès ! — Je suis le fiancé de la Mort ! !

En vérité, la belle couronne de gloire, que tu me tresses enfin, ô Poésie, ma mère ! J’avais rêvé celle de chêne ou de laurier-rose, ou tout au moins d’épines.

Soit ! Je prendrai les emblèmes qui me viennent. Aussi bien, je n’ai plus le temps d’en choisir d’autres.


Mettez-moi dans les mains de l’encens, de la myrrhe ! — Je suis le fiancé de la Mort ! !

Je les ferai fumer sous mes narines. Et je rêverai que le monde m’a décerné la gloire. Et je la verrai certes mille fois plus belle que le monde ne peut la donner.


Laissez venir à la tête de mon lit le beau coq à la couleur de flamme ! Je suis le fiancé de la Mort ! !

Qu’il secoue ses ailes fraîches sur ma tête fatiguée ! Qu’il chante 449 l’hymne éclatant du réveil à l’aurore, sa maîtresse. Et moi, je saluerai le soleil levant des résurrections.


Je suis le fiancé de la Mort. — Mes amours sont finies sur terre.

Passez sur ma poitrine la chemise de la bien-aimée. Je m’envelopperai dans ses plis flottants comme dans un nuage de souvenirs ; je m’endormirai d’un beau rêve d’amour, le cœur battant !

J’emporterai dans les mondes sublimes le parfum de son haleine, l’harmonie de sa voix, ses soupirs entrecoupés, le frisson de sa main, l’ardeur de sa lèvre, la fraîcheur de ses dents.

Et quand je lui rapporterai tout cela dans l’existence prochaine, ma bien-aimée me reconnaîtra, et sur les deux paupières elle me baisera pour m’éveiller.


Je suis le fiancé de la Mort. — Mes travaux sont achevés sur terre.

Dispersez autour de moi, dans les vents, sur le sol, les notes que traçait ma main fiévreuse : j’en ai fait mon deuil. Je les foulerai sous mes pieds comme des feuilles mortes ; je n’en emporterai que ce qui est essence.

Et dès le matin de mon réveil, dans la génération qui vient, je reprendrai ma plume abandonnée. Et chacun pourra suivre mes pensées d’aujourd’hui dans mes pensées de demain.

Mon âme sera revêtue d’une argile plus pure. Le développement des traditions humanitaires explique et nécessite la migration des âmes dans l’humanité. Hier j’étais Pythagore, et j’entrevoyais les lois générales des transformations. Demain je serai n’importe quel penseur, et je révélerai les mystères de la continuité des existences.

Aujourd’hui, je suis le fiancé de la Mort !


Je suis le fiancé de la Mort. — Mes relations sont tranchées sur terre.

Ouvre-moi tes entrailles, ô terre, terre du printemps, fleurie, miséricordieuse. Je veux me plonger dans tes vapeurs tièdes et renaître. Je veux un tombeau sans nom, sous le gazon des montagnes, près du torrent furieux. Au moins ne ferai- je plus souffrir personne. Je ne puis être enfin aimé qu’après ma mort.


Je suis le fiancé de la Mort !

Spectres et follets, sorcières et gnomes, suppliciés, justiciés, 450 bandits de tous les temps !... Formez autour de moi la ronde infernale ! Le chat Mürr jouera du violon.

Enfourchez vos chevalets, torturés de Ribera ! Monte ton coursier sauvage, hetman infortuné d’Ukraine, Mazeppa ! Bonivard, Ugolino, roulez-vous, éperdus, sur les cadavres de vos enfants morts. Fouillez, ô mes parents, vos économies dans mes entrailles ; vous avez semé l’avarice, vous récolterez la Mort ! Hurlez, Tantale et Prométhée ! Râle, Lesurques, sur la machine infâme ! Débats-toi, Montcharmont ! Montcharmont !


Je suis le fiancé de la Mort !

Et quand viendra le jour d’hymen et de délivrance, formez autour de moi la ronde infernale. Le chat Mürr jouera du violon.

En attendant, je vais. À travers un monde cruel, je traîne la chaîne retentissante de mes tortures dernières. Et j’appelle ma fiancée, la Mort, comme aux premiers jours d’avril, la fauvette écarlate appelle la verdure de la nouvelle année.

Et quand elle viendra, la Désirée, la Mort qui rachète et ressuscite, je secouerai ma tête ainsi que font les chênes au soleil du printemps. Et les vents emporteront de ma tête tout ce qu’aura flétri le souffle des hivers. Et je n’aurai plus que des cheveux noirs comme l’aile du corbeau.


Je suis le fiancé de la Mort !

Formez autour de moi la ronde, la ronde infernale! ! Le chat Mürr jouera du violon.


  1. Les bateaux qui courent sur les eaux padanes ont la poupe longue et recourbée, semblable au cou des oiseaux d’eau.
  2. Couvent de capucins sur la colline de ce nom.
  3. Angelitos de Dios.