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Jours de famine et de détresse/18

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Éditions de la Toison d’or (p. 87-89).

MA ROBE DE PREMIÈRE COMMUNION


La faim, c’était l’éternelle rengaine chez nous. Comment allons-nous faire pour trouver à manger ? Quel expédient inventer ? Nulle part du crédit, et rien, rien, à mettre au clou.

— À moins, dit ma mère, que nous y mettions, pour quelques jours, ta robe de première communion.

— Ma robe de première communion ! mais…

— Mais… nous ne pouvons pas rester indéfiniment sans manger.

Ma mère avait toujours dit que j’aurais été habillée de bleu à ma première communion, et voilà que nous avions acheté cette robe gris-de-perle, garnie de ruches, d’une pauvre étoffe raide et rêche. Je la pris dans le placard : elle était bien sale, surtout sur les hanches, d’y avoir frotté mes mains, et toute décolorée. Je la pliai respectueusement et très légèrement, pour ne pas la chiffonner, et, la portant à bras tendus, je m’acheminai, émue et frissonnante, vers le Mont-de-piété le plus proche.

« Au moins vais-je demander un gros prêt », me disais-je. Ma robe de communion avait, pour moi, une bien autre valeur que les trois florins et demi qu’elle avait coûtés. « Je vais exiger quatre florins : ce n’est pas trop. »

C’était un samedi soir ; il y avait beaucoup de monde : les uns venaient dégager les vêtements de dimanche, les autres engager les objets les plus disparates, afin d’avoir un peu d’argent le lendemain. Les Juifs rengageaient leurs frusques du sabbat dégagées la veille, pour pouvoir acheter leur fonds de commerce de la semaine, et protestaient quand l’employé voulait réduire le prêt, sous prétexte que les vêtements avaient été portés tout un jour.

Mon tour arriva.

— Combien ?

— Quatre florins.

L’employé défit le paquet, examina la robe en la tenant devant lui, à bras écartés. Il répondit tranquillement :

— Dix-huit sous.

Je restai un moment saisie, puis murmurai :

— C’est bien.

Il réduisit ma robe de première communion en un petit rouleau, ce qui me fit presque pleurer.

En sortant, je rencontrai dans le corridor une femme, avec une paire d’immenses bottes de dragueur en mains, qu’elle me demanda de vouloir engager pour elle : elle n’osait pas, étant honteuse.

— Oui, je veux bien ; que faut-il demander ?

— Vingt-quatre sous.

Je retourne au guichet. Ayant bien inspecté les bottes, l’employé me répond :

— Dix-huit sous.

— C’est bien, chuchote-t-elle.

— C’est bien, dis-je à l’employé.

La femme me donna deux « cents » pour ma peine.

Je me précipitai vers une boutique où, avec les dix-huit sous, j’achetai du pain, de la margarine et du café moulu ; puis, pour mes deux « cents » : une image de la Belle au bois dormant, deux poires, et deux crottes de sucre.

Et je rentrai chez moi bien heureuse.