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Jours de famine et de détresse/35

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Éditions de la Toison d’or (p. 160-169).


UNE NUIT AU PARC DE BRUXELLES


Nous habitions, au fond d’un faubourg, une maison neuve où l’eau suintait des murs ; au rez-de-chaussée, le propriétaire tenait une boutique de comestibles. Nous avions versé d’avance le premier terme, et nous prenions chez lui des vivres à crédit ; mais, comme au bout d’un mois nous n’avions pas de quoi payer le nouveau terme ni les denrées, la femme du propriétaire, une paysanne flamande, enceinte de six mois, montait tous les jours réclamer son argent en nous insultant. Nous ne pouvions plus ni monter ni descendre sans être interpellés. Moi surtout, j’avais le don d’exciter sa rage : elle écumait littéralement quand elle me voyait.

— Ah vous ! avec vos allures de demoiselle ! vous feriez mieux de payer les gens que de vous onduler les cheveux. Ah ! mon Dieu, voyez donc ces cheveux : on dirait la sainte Vierge, et cependant ça ne paye personne. Un jour, je vous coifferai, moi !

Elle me terrifiait. Je faisais ce que je pouvais pour trouver de l’ouvrage, mais ignorant le français et ne sachant où m’adresser, je ne trouvais rien.

Enfin, nous devions déménager. Ma mère avait loué deux chambres à l’autre extrémité de la ville, et mon père, qui était devenu camionneur dans une messagerie, devait, en cachette de son patron, faire le déménagement entre deux courses. Il vint donc, un dimanche matin, avec le camion. Je m’étais sauvée, certaine que la propriétaire ameuterait tout le voisinage, lorsqu’elle saurait que nous quittions sans la payer et sans dire où nous allions. En effet, quand le camion partit au grand trot avec nos frusques, et ma mère et les enfants entassés dessus, cette femme enceinte s’accrocha à la voiture, et galopa durant plusieurs minutes jusqu’à ce que, exténuée, elle dût la lâcher ; elle continua néanmoins à suivre, de façon à ne pas la perdre de vue.

J’attendais l’arrivée du camion à l’Allée Verte. Ma mère me fit en passant signe de venir, mais je vis de loin accourir la femme, rouge, hagarde, haletante. J’eus le temps de me cacher derrière un arbre, car elle m’aurait écharpée, et quand elle fut passée, je me sauvai. Rejoindre ma famille, il ne fallait pas y songer pour l’instant. Je fis un long détour, et aboutis au pont de Laeken. C’était fête dans ce faubourg : il y avait une foule rigolante. Près du pont, au bord du canal, le camion était arrêté, ma mère et les enfants à côté, mon père, ivre, couché à l’intérieur. Ma mère me mit au courant : la femme les ayant rattrapés, avait prévenu les nouveaux propriétaires que nous ne payions personne, et ceux-ci avaient rendu l’argent du demi-mois de loyer donné en compte. Et nous voilà dans la rue ! Mon père, déjà pris de boisson, s’était enivré complètement, et, comme il ne rentrait pas avec la voiture, il allait sans doute perdre sa place.

La honte et l’angoisse m’affolèrent. Mon frère Hein, qui avait seize ans, se trouvait là, mortifié comme moi. Je lui dis :

— Viens, Hein, nous ne pouvons rester, comme des vagabonds, à côté de ce véhicule et de cet ivrogne. Allons-nous-en, nous trouverons bien un gîte.

Je dis à ma mère de venir le lendemain, à neuf heures, dans la grande allée du Parc, et nous partîmes. Hein portait un petit complet de coutil écru, très propre ; moi, j’étais assez bien mise. Hein, qui travaillait chez un forgeron, recevait cinquante centimes pour son dimanche, et voulait, comme il faisait toujours, acheter des boules de sureau : il en avait cent pour ses cinquante centimes et en suçait toute la journée ; mais cette fois, pour ne pas rester sans manger, je lui conseillai d’acheter des petits pains, ce que nous fîmes. Comme d’habitude, je n’avais pas un sou.

Dans le peuple, les frères et sœurs se connaissent en somme peu, après les années d’enfance : les garçons vont à l’atelier, les filles travaillent de leur côté, et l’on se voit et l’on se parle rarement.

Je fus donc étonnée de trouver mon frère si gentil, de l’entendre rire si naïvement, et faire des réflexions si justes et si fines : je fus vraiment très heureuse de nous sentir aussi bien ensemble.

Nous allâmes au Jardin Botanique manger nos petits pains. Puis je m’en fus chez un brave peintre allemand, à qui je voulais raconter notre mésaventure et demander de nous procurer un logement pour la nuit ; mais il était à la campagne jusqu’au lendemain. Je revins vers mon frère, la figure décomposée. Qu’allons-nous faire ? Retrouver la famille grouillant à côté de ce camion, comme des saltimbanques auprès de leur roulotte ? Ah non ! tout notre être se rebiffait à cette seule idée.

— Il ne nous reste, dis-je, qu’à nous promener toute la nuit : il fait chaud, cela ne sera rien.

Nous nous acheminons vers le Parc. Nous y fîmes des tours et des tours, et comme la température était très douce, je proposai de nous laisser enfermer. À cette époque, le Parc n’était pas éclairé ; il y avait concert au Waux-Hall ; la foule commençait à s’écouler ; un « garde-ville » était posté à chaque sortie. À voir partir le monde, je pris peur, et craignis que les agents ne fissent une ronde, pour s’assurer que personne n’était resté. Nous sortîmes donc avec les autres et nous nous mîmes à errer par les rues.

Nous commencions à être éreintés et à avoir très faim. Puis la frayeur me vint d’être ramassés par la police.

— Mon Dieu ! Hein, si nous demandions asile au commissariat ? Cela vaudrait mieux que de nous faire arrêter : j’en mourrais de peur et de honte, car on est souillé pour la vie quand on a été appréhendé par des policiers ; je t’en supplie, allons plutôt nous mettre entre leurs mains.

Je tremblais tellement que mon frère se mit à pleurer. Nous descendîmes vers la Grand’Place. Hein accosta un agent et lui demanda asile ; l’agent fit un haut-le-corps, me regarda, regarda Hein, puis nous conduisit vers le commissaire. Mon frère parla. Le commissaire, un vieillard, écoutait en me dévisageant : il entra dans une colère bleue :

— C’est sans doute pour des dettes que vous êtes dans cette situation ! Cela ne me regarde pas et vous n’avez qu’à vous tirer d’affaire !

L’agent hasarda un timide :

— Ce sont presque des enfants, monsieur le commissaire.

Mais il se fâcha davantage, et répondit que nous n’avions qu’à retourner dans la commune d’où nous venions. Je lui dis que nous nous étions adressés à la police de peur d’être ramassés.

— Et de peur d’être ramassés, vous venez vous rendre : elle est forte, celle-là. Eh bien, allez-vous-en.

Une fois dans la rue, nous nous mîmes à rire et à gambader, bien que claquant des dents.

— Ah ! si c’est ainsi, quel bonheur ! Ouf ! quelle chance ! Allons-nous promener, maintenant que nous sommes sûrs de n’être pas arrêtés. En avant ! Ah ! mon Dieu ! quel méchant vieux ! En avant !

Et nous voilà remontant vers la rue Royale.

Après avoir encore erré quelque peu, nous nous décidons à passer quand même la nuit dans le Parc, où nous pénétrons en grimpant par dessus la grille.

Les bancs étaient mouillés de rosée. Nous n’osions presque pas marcher de crainte d’être entendus du dehors ; nous n’osions aller dans les bas-fonds, à cause des ossements de ceux de 1830. Mon frère grelottait sous son petit costume de coutil. De dormir, il n’était pas question : nous étions trop terrifiés ; nous nous assîmes au pied d’un arbre.

Quand le jour commença à poindre, un ouvrier nous vit de la rue Royale. Nous nous sauvâmes dans les hauteurs. Je m’accroupis sur un banc, je relevai ma jupe et fis s’étendre Hein, la tête dans mon giron, ma jupe rabattue sur lui. Nous étions figés de froid. Hein résistait moins bien que moi ; mais, ainsi couvert, il s’endormit ; moi, je sommeillais, sur le qui-vive. C’est ainsi qu’un homme nous trouva.

— Que faites-vous ici ?

— Nous avons été enfermés.

— Quoi ? Vous vous êtes fait enfermer pour « faire vot’goût » ?

Je comprenais déjà un peu le jargon bruxellois.

— Mais c’est mon frère !

— Vot’frère ? Oui, je, connais ça. Attendez, je vous aurai.

Et il s’en alla. Nous n’attendîmes pas son retour et sautâmes par dessus la grille.

Des paysannes qui passaient, avec leur charrette de lait, ou des paniers de légumes sur la tête, pour aller au marché de la Grand’Place, ricanèrent en parlant de mon amant. Je rougissais de honte : même si Hein n’avait pas été mon frère, c’était un petit garçon.

Au boulevard, nous nous assîmes : nouveaux quolibets d’ouvriers qui se rendaient au travail. Hein ne disait rien, aussi gêné que moi de cette situation équivoque.

Quand le Parc s’ouvrit, nous y retournâmes attendre ma mère. Hein n’en pouvait plus. Un agent en uniforme nous demanda ce que nous faisions encore là. J’allais lui répondre quand mon frère me chuchota :

— Tais-toi ! c’est l’homme qui nous a réveillés.

Comme nous étions de nouveau affalés sur un banc, un pochard vint s’asseoir à côté de nous, en bougonnant. Il avait en main un paquet ficelé : c’étaient visiblement des tartines. Hein et moi, nous échangeâmes un regard, et nous nous comprîmes. Le paquet tomba : d’un coup d’œil, je fis lever Hein, qui contourna le banc, ramassa le paquet et s’éloigna lentement ; je restai assise. L’homme s’aperçut bientôt de la disparition de ses vivres ; en cherchant autour de lui, il bégayait :

— Les cochons ! ils me les ont volés !

Alors, comme dégoûtée de ce voisinage, je me levai et m’éloignai à mon tour. À l’extrémité du Parc, je rejoignis mon frère. Nous défîmes fiévreusement la ficelle, mais, au lieu des tartines bien beurrées que nous espérions, nous ne trouvâmes que deux tranches de pain très rassis et sans beurre : c’était égal ! il nous sembla exquis.

Ma mère arriva à l’heure convenue. Elle nous dit que ma mauvaise tête l’avait fait passer par des transes mortelles ; que mon père s’était mis à errer par les rues avec le camion ; qu’elle avait vu un appartement à louer et qu’on nous avait acceptés. Elle nous conduisit dans une rue de faubourg, au second étage d’une maison, dont encore une fois une boutique de comestibles occupait le rez-de-chaussée. Un crédit nous était déjà ouvert : nous étions voués à cela.

Hein, tout courbaturé, ne pouvait presque pas monter les escaliers : en haut, il se laissa choir sur un tas de guenilles, et s’endormit. Je bus du café et mangeai une tartine, et une nouvelle étape de misère commença.