Jud Allan, roi des gamins/p1/ch01

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Jules Tallandier (14p. 7-24).

PREMIÈRE PARTIE





CHAPITRE PREMIER

LA PHOTOGRAPHIE MAGIQUE


— J’ai tenu à vous montrer cette lettre de France, afin de vous assurer du paiement prochain de ma dette.

Santa Virgen, je ne presse point le señor. Quelle posadera (aubergiste) ne serait pas heureuse d’être créancière d’un aussi élégant cavalier ?

Et la posadera, ainsi qu’elle s’appelait elle-même, robuste matrone des confins de Léon et d’Estramadure, grasse et sale à souhait, décocha à son interlocuteur un de ces regards que célèbrent toutes les guitares d’Espagne.

Celui-ci eut un léger haussement d’épaules.

— Enfin, dame Olinda, sous peu de jours je m’acquitterai.

C’était un congé. L’aubergiste se dirigea vers la porte, laissant son débiteur seul.

Un élégant cavalier, comme l’avait dit la maritorne. De stature moyenne, souple et nerveux, les cheveux châtains, de même que la moustache fine, les yeux mobiles et rieurs, le nez impeccable, le jeune homme, portant vingt-cinq à vingt-six ans, conservait, sous son costume de touriste quelque peu défraîchi, une distinction, une « race » bien rares à notre époque. Sa présence surprenait dans cette chambrette blanchie à la chaux, auprès de ce lit boiteux, couvert d’une « indienne » fanée, de cette table de bois blanc et de ces escabeaux grossiers… On sentait qu’elle était le résultat d’un naufrage social.

Il avait jeté sur la table l’enveloppe et la lettre qu’il montrait un instant plus tôt à la posadera Olinda.

L’enveloppe, au timbre de France, portait la suscription suivante :

Marquis Pierre de Chazelet,
Posada del Cid
Route d’Avila-Béjar-Plasencia
Province de Salamanque (Léon)
District d’Avila.
(Espagne)

Après un moment, il se laissa tomber sur un escabeau, et les coudes appuyés à la table, il relut machinalement l’épître étalée devant lui.

« Mon cher Pierre,

« Parole, ton mot éploré m’a rempli de pitié. J’ai cru te voir, avec ton complet élimé, dans cette auberge de muletiers perdue sur la rive escarpée du torrentueux Tormès, au milieu du dédale montagneux de la sierra de Grados.

« C’est horrible d’avoir palpé deux millions, à sa majorité, et de se trouver ainsi, à vingt-six ans, ruiné, se cachant de ses créanciers dans un tel décor.

« Brrr ! Cela me fait froid ! Enfin ! j’imiterai ton courage. Tu t’es amusé royalement, dis-tu, et n’as aucun regret. Passons aux nouvelles de Paris qui t’intéressent.

« Ton appartement, tes collections ont été vendus, pas mal, prétend le commissaire-priseur. Toutes dettes payées, frais soldés, il te restera une dizaine de mille francs que, d’ici à quelques jours, je pourrai, à ton choix, te remettre à ton arrivée à Paris, ou t’expédier à ton terrier del Cid.

« Opinion personnelle. À ta place, je rentrerais à Paris, où tes amis se feraient une joie de te trouver un poste acceptable. Moi, personnellement, je serais ravi de te revoir.

« Ordonne la marche, je me conformerai.

« Toujours ton dévoué.

« Signé : F. Morand.

« P.-S. — À propos, je viens d’être promu major… ; j’en ai profité pour déménager. Écris-moi, désormais, 64, boulevard de Port-Royal, tout à côté du Val-de-Grâce, mon office de travail. Tibi. F. M. »

— Brave Morand, murmura le jeune homme… Une amitié fidèle, dont je ne suivrai d’ailleurs pas le conseil…

Et, avec un geste sec :

— Rentrer à Paris, subir la pitié fastueuse d’anciens compagnons de fête. Non, non, petit marquis de Chazelet, tu as mauvaise tête ; tu ne saurais faire cela.

Il demeura un instant pensif, puis, résolument :

— J’ai dévoré, comme disent les bonnes gens, une fortune ; je me dois d’en réédifier une autre. Dix mille francs c’est peu, mais courage, volonté et Amérique, c’est beaucoup. Je suis désormais un chercheur de dollars… et comme mes ancêtres pourraient, dans un monde meilleur, juger piteuse une enseigne ainsi conçue : Marquis Pierre de Chazelet, chercheur de dollars, je cesserai d’être marquis, je deviendrai Chazelet tout court, un joli nom plébéien. Mais dans les jours d’ennui, de rancœurs, de tristesse, je me souviendrai de notre devise guerrière, et je murmurerai pour moi seul : Chazelet, chasse-les !

Il se leva brusquement, remit la lettre de Morand sous son enveloppe qu’il glissa dans sa poche, puis, gaiement :

— Chasse-les de suite, petit marquis. Tu es assuré du lendemain immédiat. Une longue promenade dans la montagne rétablira l’équilibre de tes esprits.

Et, ramenant le sourire sur ses lèvres, il se dirigea vers la porte…

Celle-ci s’ouvrait sur un couloir étroit, lequel, dix pas plus loin, se coudait à angle droit et se raccordait à un escalier aux marches hautes et raides, accédant en pleine salle commune de la posada.

Des voix, rudes, gutturales, sonnaient en bas. Un instant, le marquis écouta, puis, hochant la tête :

— Des arrieros (muletiers), fit-il. Ils sont peut-être plus heureux que moi.

Il eut un mouvement d’épaules impatient.

— Oh ! pas de lamento, ami Pierre. Ce genre de musique n’est acceptable que sur violoncelle. Il est bon pour les oisifs, mais toi qui vas devenir un businessman, un Américain agissant, tu dois rythmer ta marche sur celle des affaires. Time can be money, no mourn (le temps peut être de l’argent, non des lamentations). All right !

Et il mit délibérément le pied sur la première marche.

À mesure qu’il descendait, le bruit augmentait.

De nouveau, il s’arrêta. Quelques mots lui avaient appris que l’on parlait de lui.

Carrabane ! (juron du Léon) disait un organe jovial ; la belle Olinda dédaigne les muletiers. Ses yeux noirs se fatiguent à contempler le Français du premier… Je pense que bientôt la posada del Cid aura un maître.

— Ah ! qu’il est bête, Perez Caldero, riposta l’hôtesse. Est-ce qu’un hidalgo de France, un marquis, épouserait une pauvre posadera ?

— Ah ! ah ! elle avoue, camarades. S’il le désirait, Olinda tendrait le doigt à l’anneau d’or (locution du pays, se marier).

— Eh ! grommela l’aubergiste, ami Pedro, si l’on t’offrait une étoile, la refuserais-tu… ou seulement une outre de vin de Tolima ?

Un éclat de rire homérique accueillit la réplique… Forte de son succès, Olinda continua :

— Par la Madone, une honnête posadera n’a-t-elle plus le droit de préférer à des gens qui lui parlent sans respect, un étranger poli, observant la déférence que tout caballero doit à une faible femme.

La faible femme pesait près de cent kilos.

— Là, là, Olinda la faible, Olinda la diaphane, plaisanta celui qu’elle appelait Perez Caldero, j’ai voulu simplement te rappeler le proverbe de Catalogne : à langue dorée, escarcelle vide. Depuis sept années que je circule de Léon en Castille avec mes mules, et que je me repose chaque fois dans cette maison, je suis ton ami. Je ne veux pas qu’un étranger te ruine.

— Prétends-tu dire qu’il ne me paiera pas ?

— J’en ai peur.

— Eh bien, rassure-toi, Perez… Ce gentilhomme a reçu une lettre de France, ce matin, et il a eu la délicatesse de me la communiquer. On lui annonce l’envoi de dix mille francs, ce qui, au cours actuel du change, fait une somme de dix mille huit cents pesetas, et comme il me doit cent ou cent vingt piécettes…

— Plutôt cent vingt, interrompit Caldero.

— Plutôt, comme tu dis, insupportable bavard. Plût à la Virgen d’Avila qu’il fût mon débiteur de dix fois plus.

Les rires reprirent de plus belle.

Pierre de Chazelet, amusé par ce dialogue surpris au vol, descendit les quelques degrés qui le séparaient encore du sol de la salle commune.

À sa vue, la demi-douzaine d’arrieros, rassemblés autour de la table graisseuse, devinrent subitement graves.

Olinda se précipita au-devant de son hôte.

— Vous sortez, señor hidalgo ?

— Oui, dame Olinda, j’ai l’intention de faire une longue promenade dans la montagne.

— Par San Ligarête, qui, les jambes coupées, marchait encore !… Voilà une idée, car le Grados est beau à voir.

Tous se retournèrent vers Perez, lequel entrait ainsi dans la conversation.

Le muletier, un robuste gaillard au regard futé, continua :

— Je me mets en route dans cinq petites minutes. Mes mules sont à vide (sans charge), et si le señor voulait honorer l’une d’elles de sa clientèle, je le conduirais au Paso de Castille, d’où l’on jouit d’une des plus belles vues de l’Espagne.

Les assistants se regardèrent. On eût cru que leurs yeux échangeaient des lueurs satisfaites, mais peut-être n’était-ce là qu’une idée.

Le marquis, lui, répondit sans fausse honte par le dicton espagnol :

— Le rico hombre (homme riche) peut disposer de quatre pieds, le pauvre doit se contenter de deux.

— Le señor ne m’a pas compris, s’écria vivement le muletier. Je passe en Castille pour y prendre un chargement… Que le señor accepte ou non mon offre, je dois parcourir le chemin. S’il lui plaît de ne pas repousser l’amabilité d’un arriero, continua Perez avec cette emphase un peu théâtrale particulière aux citoyens espagnols, même les plus modestes, l’une de mes mules est à vous.

Et comme Pierre hésitait, craignant de froisser son obligeant interlocuteur, celui-ci acheva, clignant de la paupière d’un air malin :

— Je conçois, le señor est fier ; il lui coûte de ne pouvoir répondre à une gracieuseté par une autre. Eh ! qu’à cela ne tienne ! Tous les jours ne sont point vides de piécettes. Si la pluie d’argent tombe dans sa poche, il lui suffira de laisser un petit souvenir pour moi, que dame Olinda me remettra à mon prochain voyage. Ainsi la noble hésitation du señor peut disparaître.

Cette fois, Pierre se prit à rire franchement.

— Dans ces conditions, j’accepte.

De fait, le jeune homme, désireux avant tout de se distraire de ses pensées couleur de suie, selon l’expression usitée à Béjar, ne pouvait rêver un compagnon plus assorti à ses souhaits. La faconde de Perez Caldero, son insouciant bavardage, ne devaient pas laisser au marquis la possibilité de se replonger dans ses réflexions moroses.

Un quart d’heure plus tard, tous deux, à califourchon sur des mules vigoureuses, suivis d’une douzaine de quadrupèdes de même espèce, qui marchaient librement dans les traces des bêtes de tête, s’éloignaient de la posada, en longeant la faille au fond de laquelle bouillonne le Tormès.

Si l’une des mules s’écartait, il suffisait à Caldero d’un clappement particulier de la langue, et l’animal se hâtait de rejoindre le gros de la manada (troupeau).

Le spectacle était sévère et superbe.

Partout des rocs, des pointes, des cimes, des crêtes bornaient la vue, offrant cette particularité étrange que les pentes tournées vers le nord se paraient de plaques vertes de végétation, tandis que celles qui regardaient le sud, n’offraient aux yeux que des rocs dénudés, stériles, brûlés par les vents chauds que l’Afrique souffle sur l’Europe.

Le chemin s’élevait peu à peu, serpentant à travers le chaos montagneux. Avec une verve intarissable, Perez contait sa vie, les anecdotes recueillies au cours de ses voyages. Carlistes, bandits, mendiants, gitanos, miquelets se mêlaient dans ses récits, entrecoupés d’indications du pays, ou d’encouragements à son compagnon.

— Quelle chaleur, señor ; un savant, que j’ai conduit un jour à Avila, s’est donné la peine de m’expliquer que sous la terre, il y a du feu… Catalane ! Cela se sent… Quoique, à vrai dire, le soleil qui tape sur les rochers suffise, lui aussi, à expliquer cette température d’étuve.

Puis, insinuant :

— Au retour, vous aurez moins chaud… Le soleil descendra vers l’horizon, et les pics vous feront de l’ombre… Au surplus, en montant, on met trois heures à atteindre la passe de Castille. Il ne vous en faudra que deux, pour redescendre à pied à la posada del Cid.

Le marquis soutenait la conversation au début, maintenant il ne répondait plus. Alourdi par la température, aveuglé par la clarté éblouissante qui, tombée de l’astre ardent, se brisait sur les rocs en multiples ricochets, bercé par le pas régulier de sa monture, il avait l’impression d’effectuer une chevauchée de rêve.

Massifs granitiques, sentiers rocailleux, ponts hardis jetés sur les crevasses aux profondeurs noyées d’ombre, tout cela se présentait à ses yeux sous une forme flou, presque immatérielle, comme si un voile de brume s’était interposé entre les objets et lui.

Le brusque arrêt de sa mule le secoua, le rappelant à la réalité.

— Qu’est-ce ? balbutia-t-il, en promenant autour de lui un regard effaré.

Il vit Perez Caldero, à deux pas de lui.

— Nous sommes au col de Castille, señor… Voyez, là, en avant de vous, l’Estrémadure, et au loin, la vieille Castille.

En effet, la passe coupait la montagne ainsi qu’un créneau géant. À mille pieds au-dessous de lui, Pierre apercevait les plaines bossuées de mamelons de l’Estrémadure, et plus loin, le plateau désertique, raviné, de la vieille Castille aux rochers jaunes, donnant au paysage, sous l’intense radiation solaire, un horizon d’or.

Ce décor étrange, presque invraisemblable, du plateau central espagnol, fait de lignes heurtées, d’une orgie de couleurs crues, qui semblent atteindre l’extrême limite des sensations permises à la vision humaine, le laissait sans voix, sans pensée. Parvenu à un certain degré de vibration artistique, l’homme garde le silence. Les mots, faibles comme nous-mêmes, leurs inventeurs, ne sauraient exprimer que les admirations modérées… ou simulées.

Sans en avoir conscience, le marquis mit pied à terre, se laissa secouer la main par Perez Caldero. Il eut la perception vague que le muletier s’éloignait avec sa manada, et qu’au tapotement des fers sur la roche succédait le silence quasi religieux des cimes.

Il regardait, non pas seulement de tous ses yeux, mais de tout son être, éprouvant cette griserie distillée par l’air pénétrant des hauteurs, par l’illumination féerique de l’immense panorama.

— Lumière d’or, rico hombre (riche homme, équivalent de gentilhomme) ; lumière d’or, rêve et réalité de la vie !

Ces paroles bizarres frappent les oreilles de Chazelet. Comme le caillou soulevant en lames la surface calme d’un étang, les mots déterminent des mouvements d’âme. Le marquis promène autour de lui le regard incertain d’un dormeur qui s’éveille. Il doute du témoignage de ses sens ; sa pensée était si loin de la terre.

Il ne voit personne, et cela lui semble tout naturel. Mais la voix reprend :

— Demain… demain attire les regards des humains, mais demain se cache sous un voile, sous un voile que la sage Ramrah peut soulever.

Suivant la direction du son, le marquis distingue enfin la personne qui parle.

Il ne la point remarquée, lorsqu’il est arrivé, parce qu’elle était accroupie dans l’ombre bleuâtre d’un bloc rocheux.

Auprès d’elle une marmite de métal chante sur un foyer, dressé entre des pierres.

C’est une femme âgée, au teint rouge brun, dont la face ridée est trouée par deux yeux noirs qui jettent des flammes.

Une cape rouge couvre sa tête, ses épaules, et tombe en plis lourds sur une jupe de ton neutre, sous laquelle paraissent ses pieds nus, petits, délicats de forme, pieds de duchesse, attribués par le hasard à une vieille gitana.

Car, cela ne saurait faire doute pour Pierre, il a en face de lui une gitane, une de ces bohémiennes errantes, voyageuses inlassables à travers les campagnes, jeteuses de sorts, diseuses de bonne aventure, péripatéticiennes de la superstition humaine, rançonnant qui les croit, volant qui les repousse.

Elle considère fixement le Français.

Ses lèvres s’agitent comme si elle murmurait une incantation intérieure.

Et sous les rayons noirs jaillissant de ses paupières, le jeune homme ressent un malaise inexplicable. Il fait un mouvement pour échapper à l’emprise de la singulière créature.

Mais elle étend la main, sa voix se fait quémandeuse et persuasive.

— Riche homme, dit-elle, demande l’avenir à la voyante Ramrah.

La phrase dissipe le charme. C’est dans un frisson de rire qu’il répond :

— La voyante voit mal ! Le riche homme qu’elle sollicite n’a point de quoi payer ses prédictions. La machine pneumatique du destin a fait le vide dans ses poches.

Mais tandis qu’il raille, la gitana s’est approchée de lui. Elle le regarde d’un air pensif, et comme se parlant à elle-même :

— Le destin s’amuse. Lui aussi s’exerce à dérouter l’esprit des hommes, seulement il ne saurait tromper Ramrah.

Pierre ne cherche point à cacher l’étonnement né chez lui de cette affirmation. La femme hoche la tête, puis doucement :

— Interroge cependant, Ramrah te répondra.

— Mais, commence-t-il, je t’affirme, pauvre gitana, que je n’ai…

— Pas un maravédis vaillant ; j’en suis sûre, puisque tu l’as déclaré et que tu ne peux mentir.

Du coup, le marquis demeura muet. Certes, la réplique de la bizarre créature est aimable, mais elle est surtout vraie. Le mensonge est l’indice de la lâcheté morale ; comme tous les êtres courageux, de Chazelet en a horreur.

— Interroge Ramrah, poursuit la bohémienne… Elle te fera crédit. Le jour seulement où ton destin sera accompli, elle viendra à toi pour que tu assures le pain à sa vieillesse.

Elle lui en impose véritablement. Lui, le Parisien ironique, incrédule, frondeur ; lui, le lettré, le gentilhomme, se sent dominé par cette pauvresse aux haillons multicolores.

Elle lui prend la main sans qu’il ose résister. Elle se penche sur la paume, et son index maigre semble suivre les plis qui la sillonnent. Elle prononce vite.

— Ligne du cœur, ligne de tête, ligne de vie… Égales, égales… ! Tu seras riche, plus riche qu’un roi ; le pain de mes vieux jours est assuré !

Riche !

La prédiction fit tressaillir Pierre de Chazelet.

Non qu’il fût avide ; l’homme qui, en cinq années, avait semé à tous les vents les deux millions touchés à sa majorité, ne tenait évidemment pas à l’argent ; mais l’annonce de la richesse future le flattait dans son orgueil, ce sentiment noble entre tous, parce qu’il pousse l’individu à être quelqu’un.

Il s’était juré d’expier ses folies en réédifiant une fortune, et la gitana, semblant répondre à sa pensée, lui disait :

— Tu feras ce que tu as décidé.

Aussi, inconsciemment pris par le rapprochement qui s’imposait à son esprit, questionna-t-il :

— J’aurais donc raison de partir pour l’Amérique ?

Sans la moindre apparence d’hésitation, absolument comme si les idées du jeune homme lui étaient connues, la vieille femme répondit :

— Oui.

Mais elle ajouta aussitôt :

— Seulement la fortune ne te viendra pas du négoce, ainsi que tu le penses.

— Ah bah !

— Non, non… Elle naîtra de ta tendresse, de ton dévouement.

Il sursauta.

— Tendresse ! Dévouement ! redit-il d’un ton léger.

Tu erres, bonne femme.

— Ramrah n’erre jamais.

— Naturellement, tous les nécromanciens déclarent la même chose. Tu me permettras cependant de t’assurer que je suis certain d’avoir le cœur absolument libre et…

Un rire grelottant de la femme coupa la phrase de Pierre.

— Il se croit libre !… Il se croit libre !… Ah ! ah ! ah !

La voix de la gitana sonnait étrangement dans le cirque de rochers. Elle prenait des inflexions extrahumaines.

Et Chazelet, à sa profonde surprise, sentit un léger frisson courir sur son épiderme.

Mais la bohémienne reprenait :

— Ta destinée est belle…

— Tant mieux, balbutia Pierre, tentant un suprême effort de plaisanterie.

— Elle est attachée à deux grands yeux, étoiles qu’Aldébaran a confiées à la terre.

— Ma foi, J’en accepte l’augure. Mais un gentilhomme, ruiné aussi complètement que moi, n’exerce guère d’attraction sur les étoiles.

— Et cependant ces yeux-là regardent vers toi. Ils t’espèrent.

Un haussement d’épaules échappa au marquis.

— Eh ! bonne femme, il existe sur la surface du globe, environ cinq cents millions de personnes appartenant au sexe gracieux… sans te compter, ajouta-t-il avec un sourire narquois. Si tu restes dans les généralités, inutile d’aller plus loin. Comment veux-tu que je reconnaisse l’aimable enfant qui m’espère, avec, sous ses longs cils, les étoiles d’Aldébaran !

Mais Ramrah ne se troubla point.

— Incrédule, grommela-t-elle seulement, incrédule et léger comme tous ceux d’au delà des monts (les Français).

— Pardon, pardon. Mon incrédulité n’est pas systématique. Mais pour croire, il faut…

— Voir, acheva nettement la femme.

— Justement, approuva le marquis avec moins d’assurance, car le ton de son interlocutrice l’impressionnait de nouveau.

Un instant elle riva son regard sur celui du jeune homme, puis lentement :

— Tu es bon, rico hombre… Je te pardonne tes doutes… Tu verras celle dont tu as tort de parler légèrement, car elle sera la compagne de ta vie.

D’une voix douce, monotone, les mots se succédant sur ses lèvres comme des flots berceurs sur la grève, elle prononça :

— Les zingares, nos ancêtres à nous, les gitanas d’Espagne, venaient de bien loin vers l’est, où les anciens plaçaient le support du monde ; de là où les modernes ont supposé le paradis terrestre ; de cet endroit que les savants, négateurs de rêves, appellent cependant le mystérieux plateau central asiatique.

Le marquis l’écoutait, pénétré d’un respect incompréhensible, presque courbé sous l’autorité du geste, de l’accent de cette étrange mendiante.

Elle continua :

— Crois-tu qu’un territoire, où l’unanimité des hommes les plus divers d’esprits, de croyances, de savoir, ont reconnu d’instinct un centre ; crois-tu que ce territoire n’ait point de vertus particulières ? La terre du mystère a porté, a nourri des créatures éprises de mystère. Avec les fruits, les végétaux jaillis de cette terre, les êtres ont absorbé des forces inconnues des autres mortels. Le mystère est en eux ; il fait partie de leur être. Ils ont la forme des hommes, et ils sont plus que les hommes, car ils ont conscience de ce qui échappe au reste de l’humanité. Ils voient ce que les regards ordinaires ne sauraient distinguer ; des voix, imperceptibles pour d’autres, vibrent à leurs oreilles. Et tandis que le troupeau des créatures oscille interminablement entre le doute et la foi, entre le désir de croire et celui de nier, dans une pénombre où rêves et réalités se confondent inextricablement, les zingares, eux, sont demeurés immuables, car dès le commencement, ils savaient que le mystère est.

Le ton de la pythonisse en haillons s’élevait par degrés.

— Ils ont toujours vécu dans ce mystère. Ils ignorent les causes, parce que la cause est un infini insondable, mais ils ont pris l’habitude de déchiffrer les hiéroglyphes que cette cause a tracés sur nous-mêmes, afin que les sages puissent diriger leur marche.

Elle serra fortement les doigts du marquis.

— Ces lignes qui s’entre-croisent à l’intérieur de ta main, toi, roum (tout individu non zingare) superficiel, tu les juges tracées par le hasard ; nous, nous savons par nos pères quels sont les caractères d’une écriture mystérieuse, dont le sens est, pour nous, aussi facile à lire que ceux des livres frivoles où se complaisent tes heures d’oisiveté. C’est l’avertissement du destin… C’est quand il le connaît que l’être devient libre, car il sait ce qu’il doit éviter ou rechercher.

Sa main s’éleva jusqu’au niveau du visage de Pierre.

— Vois ceci… Tu t’es moqué, tout à l’heure, quand je t’ai parlé du pain que tu accorderais à mes dernières années. Pourtant moi, je suis sûre qu’il en sera ainsi… Tiens, cette ligne qui part de mon poignet et vient mourir entre l’index et le médius… regarde aux deux tiers de sa longueur… Vois-tu une croix et un point ?

— Oui, répondit machinalement le jeune homme.

— Eh bien, ceci m’annonçait qu’en l’année où je suis parvenue, ma vie future dépendrait d’une rencontre avec un homme jeune comme toi.

Pierre sentit le sourire remonter à ses lèvres.

— Sapristi ! voilà une croix et un point qui en disent long. Quelle merveilleuse sténographie !

Mais la gitana lui serra rudement le bras.

— Tais-toi. Ne raille pas ce que tu ne saurais comprendre. Je suis venue ici, je campe depuis trois mois dans les rochers, je t’attendais.

— Ah bah ! tu savais donc qu’ici aurait lieu notre rencontre ?

— Oui, fit-elle d’un ton grave.

— Sapristi ! est-ce aussi la petite croix qui t’a appris cela ?

Elle eut un geste d’inexprimable dédain.

— Pauvre roum… il est fier de son intelligence… Mais je veux le convaincre, puisqu’il est le dispensateur de mon existence de demain.

Et, lentement :

— Les lignes de la main avertissent que l’esprit, jeté dans la vie humaine, a reçu les instructions de la destinée. Tout ce qui doit nous arriver est inscrit dans notre esprit, mais nous n’en avons pas conscience. Il faut donc forcer l’esprit à s’expliquer.

— Diable ! pas commode, laissa échapper Chazelet.

Il regretta aussitôt d’avoir parlé, car le visage de son interlocutrice exprima une profonde pitié.

— Pauvre roum, redit-elle… Ah ! si les années qu’il me reste à vivre n’étaient point liées à sa réussite, comme je l’abandonnerais à lui-même. Mais je dois, pour moi-même, instruire l’ignorant.

On eût cru qu’elle morigénait un petit enfant. Par influence, Chazelet éprouvait l’impression désagréable d’être revenu, par un soudain prodige, à l’âge réputé le plus heureux, celui des pensums et autres menus agréments scolaires.

— Dès longtemps, les gitanas savent forcer l’esprit à dévoiler ses secrets, reprit la bohémienne, ainsi j’ai su que je rencontrerais mon bienfaiteur futur à la passe de Castillo ; qu’il y arriverait, accompagné d’un muletier…

— Que de détails ! plaisanta encore Chazelet, décidément incorrigible.

— J’en ai d’autres qui te surprendront davantage. Je sais ton âge : vingt-six ans, depuis trois jours.

Le jeune homme eut un mouvement si brusque qu’il faillit perdre l’équilibre. Le renseignement donné par Ramrah était d’une rigoureuse exactitude.

— Cela te surprend, reprit la gitana… Que sera-ce si je te prouve que mon esprit m’a appris ton nom ?

— Mon nom… Ah ! par exemple, si tu me le dis…

— Sois donc satisfait. Tu es le marquis Pierre de Chazelet.

Du coup, le Parisien demeura muet.

Cela le stupéfiait… Peut-être eût-il pu penser que la bizarre créature avait avoué être là depuis plusieurs mois. Mais elle ne laissa pas à son interlocuteur le temps de s’engager dans les méandres du soupçon, et, procédant à l’instar de Nicolet, le bateleur d’illustre mémoire, dont la devise est restée légendaire : « De plus fort en plus fort… », Ramrah termina audacieusement :

— Enfin, je t’aurais reconnu entre mille, car mon esprit avait gravé sur la plaque magique ton portrait ressemblant.

— Mon portrait !

Ah ! cela, c’était réellement trop fort… Qui veut trop prouver, ne prouve rien. Pierre se rebella contre cette dernière allégation.

— Non, non, bonne femme, pas cela.

Elle le toisa d’un air étonné.

— Que veux-tu dire ?

— Ce que je veux dire… Par ma foi, c’est clair. Je suis au courant des expériences tentées par d’honorables personnalités pour photographier la pensée ; je n’ignore pas, par conséquent, que les opérateurs consciencieux n’ont obtenu jusqu’ici que des séries de taches, de pointillés, lesquels semblent produits par la projection d’ions magnéto-électriques, que provoqueraient, dit-on, les mouvements du cerveau, réflexes d’une émission de volonté. De là, à obtenir le portrait d’une personne inconnue, il y a tout l’abîme du charlatanisme. Ma brave Gitane, si tu possédais pareil talent, tu n’aurais plus besoin de songer à l’avenir, ta fortune serait faite.

Toute droite, sans un mouvement, elle l’écouta, le laissa aller jusqu’au but, puis lentement elle laissa tomber :

— Insensé… Ne t’ai-je pas affirmé que tous les fils des zingares savent ?… Et cependant les autres hommes ignorent. Notre science du mystère doit nous servir à vivre, et non pas à devenir riches.

Et comme il ricanait :

— Oh ! Je te convaincrai, acheva-t-elle. À toi, je puis montrer la science, puisque tu représentes des années de mon existence.

Curieuse femme que cette bohémienne. Il lui suffisait de quelques mots pour reprendre empire sur celui qui l’écoutait.

— Dans ta pensée, dit Ramrah, dort l’image de la jeune fille aux yeux d’étoiles… Veux-tu que je force ton esprit à te révéler ses traits ?

Quoi qu’il en eût, Pierre ne put réprimer un tressaillement à cette question si précise.

— Le pourrais-tu ?

— Réponds, au lieu d’interroger. Le souhaites-tu ?

— Ma foi, oui.

— Bien.

D’un sac de toile qu’elle portait en bandoulière sous sa cape, la vieille femme tira une plaque de métal poli, affectant une forme ovale, de la dimension des portraits-miniature si appréciés de nos aïeux du dix-huitième siècle.

— Prends cette plaque, murmura-t-elle, et tiens-la un instant entre tes mains, afin que ton fluide vital la pénètre.

— Qu’est-ce cela ? demanda curieusement le marquis, tournant et retournant le mince disque qui semblait fait de nickel poli.

— C’est le miroir magique.

— Ah ! ah ! j’aime l’appellation.

— Tu l’aimeras plus encore tout à l’heure. Mais emprisonne-le entre tes mains, si tu désires sonder le mystère de ta pensée.

Chazelet obéit. Au fond de lui-même, bien qu’il s’efforçât de n’en laisser rien voir, une curiosité intense grandissait.

Deux minutes, les interlocuteurs demeurèrent immobiles, silencieux. Après quoi, la Gitane murmura :

— Donne-moi le miroir.

Elle le prit, l’appliqua sur le front du jeune homme devenu grave, et avec autorité :

— Ordonne à ton esprit de te faire connaître celle qu’il voit, lui. Ordonne de toutes tes forces, de toute ta volonté.

— Oui, sarpejeu ! je veux la connaître.

— Ne parle pas… Songe seulement à vouloir.

Le front de la bohémienne se plissait de rides profondes. Sur ses tempes, les veines se gonflaient, telles des cordes bleuâtres, ses yeux flamboyaient et ses lèvres, agitées de palpitations rapides, semblaient livrer passage à la foule obscure des incantations.

Le marquis ne songeait plus à rien.

Il se tentait envahi par un trouble inexprimable. Le paysage désolé, éblouissant sous l’or du soleil, cette marmite bourdonnant sur le feu ainsi qu’un insecte géant, et surtout cette Gitane majestueuse sous ses haillons, tout cela revêtait une apparence fantastique qui devait nécessairement impressionner l’organisation nerveuse, affinée du jeune homme.

Soudain, Ramrah poussa un cri, dont Pierre fut secoué dans tout son être.

Elle éloigna brusquement la main qui maintenait l’ovale du métal sur le front de Chazelet, et lui présentant la plaque, sans y jeter les yeux elle-même, comme certaine de la réussite du prodige :

— Regarde celle que ta pensée aime.

À son tour, le Parisien eut une exclamation stupéfaite.

Sur la surface polie, tout à l’heure unie, une ravissante figure de jeune fille se dessinait maintenant.

Une figure pleine, blanche et rose, aux traits à la fois caractérisés et délicats, aux yeux d’un vert pâle d’une étrangeté prenante, et sur cela des cheveux d’un ton inédit d’or bruni.

L’expression de cette physionomie elle-même semblait double. Les yeux riaient, les lèvres disaient la mélancolie.

Il y avait là une beauté originale, bizarre, troublante, en dehors des règles convenues.

Pendant quelques minutes, le marquis demeura les yeux fixés sur la gracieuse image. Enfin, d’une voix incertaine, trahissant ainsi la gradation de pensées qui venait de s’effectuer en son cerveau, il demanda :

— Quel est son nom ?

La Gitane eut un geste triomphant.

— La jeune fille se montre donc sur le miroir magique ?

— Oui, oui… vois… Mais réponds. Son nom ?

Ramrah haussa les épaules.

— Je l’ignore… Je ne sais, moi, que ce que ton esprit a bien voulu révéler.

— Alors, tu ne connais pas l’endroit où elle est ?

L’interpellée secoua la tête.

— Non… Mais les lignes de ta main peuvent nous guider.

Elle avait repris la main gauche de Pierre de Chazelet, et semblait en considérer la paume.

— Tu as passé la plus grande partie de ta vie dans une grande ville, fit-elle enfin.

— À Paris, oui.

— Tu dois y retourner.

— Non, interrompit le jeune homme avec force… Sous peu de jours, je compte me rendre à Cadix, et là, m’embarquer pour l’Amérique.

De nouveau, la vieille femme fit entendre son rire grelottant.

— Je ne t’interroge pas, prononça-t-elle après cette manifestation railleuse, je ne me soucie pas de tes projets, je t’enseigne ce qui sera. Tu iras en Amérique, oui, mais en passant par Paris, non par Cadix. Et c’est fort heureux, car c’est là que les lignes de rencontre indiquent que tu te trouveras en présence de la personne chère à ton esprit.

Puis, arrêtant net toute nouvelle question :

— Retourne à ta demeure. Prends ton repas, en ayant soin de placer l’image sur la table, à ta gauche.

— Pourquoi ?

— Obéis sans explications, répliqua rudement la gitane. Le mystère est désormais en toi.

Son organe s’adoucit pour achever :

— Va-t-en. Le destin satisfait, tu me reverras.

Elle se tenait droite, le bras étendu vers l’étroite sente que Pierre avait suivie pour arriver à la passe de Castille. Il balbutia :

— Adieu.

Et se mit en marche.

La vieille le regardait. Elle attendait qu’il eût disparu, que le bruit de ses pas sur le sol se fût éteint par degrés. Alors, toute sa face grimaça sous la contraction d’un rire muet mais formidable.

D’un geste sec, elle secoua la manche de toile bise qui couvrait son bras droit.

Un objet s’en échappa, roula à ses pieds avec un bruit métallique.

C’était un ovale de nickel poli, identique à celui que Chazelet emportait avec lui.

Ramrah le ramassa vite, et le pétrissant dans ses mains :

— Stupides, s’écria-t-elle, stupides ces hommes au visage pâle. Celui-ci s’en va, convaincu par un simple tour d’escamotage… Et l’autre, l’autre qui pense que je le sers, alors que je fournis au vengeur l’arme dont il a besoin…

Mais elle se calma presque aussitôt.

— Ma tâche n’est pas achevée… L’automobile m’attend à Esterro. En route… Ce soir, je dois prendre le train à Avila, et être à Paris demain.

D’un coup de pied elle renversa la marmite, éparpilla les cendres, puis, se chargeant du récipient, bondit, avec une légèreté dont on ne l’eût pas crue capable, sur un amoncellement de pierres éboulées, et se perdit bientôt dans le fouillis des rocs.