Jude l’Obscur/1/1

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Traduction par Firmin Roz.
Ollendorf (p. 4-8).



PREMIÈRE PARTIE


À MARYGREEN


I


Le maître d’école quittait le village et chacun semblait attristé. Le meunier de Cresscombe lui avait prêté son cheval et sa petite charrette à bâche blanche pour transporter son mobilier à la ville où il devait se rendre, environ à vingt milles de là. Un tel véhicule était de dimensions suffisantes pour contenir les effets du magister qui s’en allait. La maison d’école étant meublée en partie par les administrateurs, le seul objet encombrant que possédât le maître, en plus de ses livres empaquetés, c’était un piano de campagne, acheté aux enchères l’année où il avait songé à apprendre la musique instrumentale. Mais son zèle tombé, le maître d’école n’était jamais devenu un fort pianiste ; et son acquisition lui avait été un tracas perpétuel, à chacun de ses déménagements.

Le pasteur était parti pour toute la journée, étant un de ces hommes qui haïssent le spectacle des changements. Il ne devait revenir que le soir, quand le nouveau maître serait arrivé et installé et tout redevenu paisible.

Le forgeron, le bailli et le maître d’école lui-même étaient debout, avec des attitudes perplexes, dans le salon, devant l’instrument. Le maître avait remarqué que, pût-il même l’emporter dans la charrette, il ne saurait qu’en faire lors de son arrivée à Christminster, la ville où il allait, et où précisément il devait habiter d’abord un logement provisoire.

Un petit garçon de onze ans, qui avait assisté tout pensif à l’emballage, se joignit au groupe des hommes, et comme ceux-ci se frottaient le menton, il parla, rougissant au son de sa propre voix :

— Ma tante a acheté un grand hangar de marchand de bois. Et le piano pourrait y tenir peut-être, jusqu’à ce que vous ayez trouvé place pour le mettre, monsieur ?

— Une bonne idée, dit le forgeron.

On décida d’envoyer une députation à la tante du garçon — une vieille fille du pays — afin de lui demander si elle voulait bien garder le piano jusqu’à ce que M. Phillotson l’envoyât chercher. Le forgeron et le bailli s’élancèrent pour s’assurer si l’abri proposé était praticable ; le jeune garçon et le maître restèrent seuls.

— Vous êtes fâché de mon départ, Jude ? demanda le maître avec bienveillance.

Des larmes montèrent aux yeux de l’enfant. Il ne comptait point parmi les élèves réguliers de la classe du jour qui occupait banalement la vie du maître d’école ; mais il avait suivi les cours du soir, seulement depuis que cet instituteur était en fonctions. À vrai dire, les élèves réguliers se trouvaient fort loin en ce moment, comme certains disciples historiques, et ne manifestaient aucun enthousiaste désir de se rendre utiles.

Le jeune garçon gauchement ouvrit le livre qu’il tenait à la main, et que lui avait donné en souvenir M. Phillotson. Il convint qu’il avait du chagrin.

— Moi aussi, dit M. Phillotson.

— Pourquoi partez-vous, monsieur ? demanda l’enfant.

— Ah ! ce serait une longue histoire… Vous ne pourriez pas comprendre mes raisons, Jude. Vous le pourrez, peut-être, quand vous serez plus âgé !

— Je crois que je comprendrais maintenant, monsieur.

— Bon, mais ne parlez de cela nulle part. Vous savez ce que c’est qu’une université et un grade universitaire. C’est le contrôle nécessaire à tout homme qui veut réussir dans l’enseignement. Mon projet ou mon rêve est de prendre mes grades, et alors d’entrer dans les ordres. En allant habiter Christminster, je serai, pour ainsi dire, au quartier général, et si mon projet est réalisable, mon séjour là-bas m’apportera des chances d’avancement plus sérieuses que partout ailleurs.

Le forgeron et son compagnon revinrent. Le hangar de la vieille miss Fawley était sec et tout à fait ce qu’il fallait, et elle paraissait disposée à y donner asile à l’instrument. On convint de le laisser dans l’école jusqu’au soir, où il y aurait plus de bras disponibles pour le transport. Le maitre d’école jeta un dernier regard autour de lui.

Jude assista au chargement de quelques petits articles ; puis, à neuf heures, M. Phillotson monta à côté de ses paquets de livres et autres impedimenta et il dit adieu à ses amis.

— Je ne vous oublierai pas, Jude, dit-il en souriant, comme la charrette s’ébranlait. Souvenez-vous d’être un bon garçon, bienveillant pour les animaux et surtout pour les oiseaux. Lisez tout ce que vous pourrez lire. Et si jamais vous allez à Christminster, ne négligez pas de venir me voir, en souvenir de nos anciennes relations. La charrette cria sur le gazon et disparut à l’angle du presbytère. L’enfant retourna’ vers le puits, au bord du pré où il avait laissé ses seaux pour aider son bienfaiteur et maître à charger. Un frisson passait maintenant sur ses lèvres. Il enleva le couvercle du puits ; le seau commençait à descendre. Jude appuya son front et ses bras sur la margelle, et son visage prit la fixe expression d’un enfant pensif qui a senti, avant le temps, les aiguillons de la vie. Le puits dans lequel il regardait était aussi ancien que le village même, et, dans la position actuelle de Jude, il lui apparaissait comme une longue perspective circulaire, terminée par un disque brillant d’eau frémissante à la profondeur de cent pieds. Là, il y avait une ligne de mousse verte à fleur d’eau, et, plus près encore, des touffes de fougère de l’espèce dite « langue de cerf».

Jude se disait à lui-même, avec le ton mélodramatique d’un enfant bizarre, que le maître d’école était venu bien des fois tirer de l’eau à ce puits et qu’il n’y viendrait plus jamais. « Je l’ai vu regarder là-dedans, quand il était fatigué de tirer les seaux, tout comme moi maintenant, et pendant les repos, avant d’emporter les seaux à la maison. Mais il était trop remarquable pour demeurer longtemps ici, dans un village endormi comme celui-là. »

Une larme roula de ses yeux dans les profondeurs du puits. Le matin était brumeux et l’haleine de l’enfant se déployait comme une vapeur plus épaisse dans l’air tranquille et lourd. Ses réflexions furent interrompues par un cri soudain :

— Voulez-vous bien apporter l’eau, jeune paresseux, espèce d’arlequin ?

Cela venait d’une vieille femme qui avait surgi près de la porte d’un jardin, au seuil d’une chaumière au toit moussu, située non loin de là. Le garçon fit aussitôt un signe d’assentiment, tira l’eau avec un effort pénible pour un gamin de sa taille, vida le grand seau dans ses deux seaux plus petits; et après s être arrêté un instant pour respirer, il s’élança tout chargé dans la.moiteur de l’herbe à travers le bout de pré où le puits était situé, presque au centre du hameau.

Il était aussi ancien que petit, placé dans un pli de terrain, vers les dunes du Vessex septentrional. Le vieux puits était probablement la seule relique locale qui fût demeurée intacte, car, pendant les dernières années, on avait démoli beaucoup de vieilles chaumières à lucarnes et jeté bas beaucoup d’arbres. On avait détruit l’église primitive, ornée de tours en bois, pour en utiliser les matériaux. À la place, s’élevait une nouvelle et vaste église, construite dans le style gothique allemand, peu familier aux yeux anglais. Il n’y avait plus aucun souvenir du temple antique sur la verte pelouse qui avait été un cimetière, depuis un temps immémorial, et les tombes effacées étaient marquées par d’humbles croix de fer garanties pour cinq ans.