Jugemens littéraires, pensées et correspondance

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Revue des Deux MondesPériode initiale, 4eme série, tome 29 (p. 936-968).


JUGEMENS


LITTERAIRES,


PENSEES ET CORRESPONDANCE.





C’est en 1838 que le nom de M. Joubert commença pour la première fois à transpirer dans le public, et encore seulement dans un public très limité. M. de Châteaubriand, par l’heureux choix qu’il donna des Pensées de son ami, par les belles pages où il contresigna et consacra comme d’un sceau sa mémoire, appela aussitôt l’attention sur cet esprit si distingué qui avait passé sans presque qu’on le connût, et il en raviva la trace lumineuse. Mais l’édition des Pensées, tirée à un très petit nombre d’exemplaires, n’était pas destinée au public, et la plupart des amateurs, affriandés par quelques citations, durent en rester sur leur désir. Aujourd’hui, après trois longues années qui n’ont pas été stériles, les Pensées de M. Joubert, considérablement augmentées, et ne formant pas moins de deux volumes, vont enfin, et pour la première fois, entrer dans la publicité. Son neveu, M. Paul Raynal, n’a négligé aucun soin pour retrouver et coordonner de nouveaux papiers, ainsi que les lettres dispersées de l’écrivain éminent et sobre dont il se fait l’éditeur ; il l’apprécie lui-même dans une notice étendue, où la piété ne fait que donner une garantie de plus à l’exactitude. Nous sommes assez heureux aujourd’hui pour devancer encore le public, et pour lui offrir les prémices de quelques chapitres qui, par le fond comme par l’expression, le remettront en goût de désirer et de savourer le reste. Nous avons pris, pour composer ce choix, une suite d’extraits qui représentent les divers sujets et les diverses manières de M. Joubert.

L’auteur peint par lui-même ; le titre seul en dit assez, et le chapitre initie à l’instant au secret de l’homme.

De la nature des esprits ; M. Joubert, moraliste spiritualiste par excellence, y démêle d’une manière piquante la qualité diverse des esprits ; il les classe avec netteté et relief ; il les nomme, et nul écrivain n’est plus habile que lui, dans sa synonymie ingénieuse, à trouver le nom difficile, le nom qui fuit, et qui, une fois attaché à son objet, restera. C’est un de ces chapitres de haute pratique morale, et qui viendrait bien à côté de ceux de La Bruyère sur les jugemens ou sur les ouvrages de l’esprit.

Qu’est-ce que la pudeur ? - charmante étude qui sait respecter son objet, même en faisant plus que l’effleurer. C’est l’œuvre d’un Platon subtil, ému, et qui a lu d’hier l’Imitation de Jésus-Christ. 4° Quelques jugemens littéraires : il sait être aussi neuf et aussi imprévu que possible, en nous entretenant profondément de Platon et de Fénelon ; il en parle comme fort parent de la famille.

5° Quelques lettres, aussi intéressantes par le sujet que par les noms qui s’y rattachent : les unes sont adressées à Mme de Beaumont, cette personne si distinguée, et qui réveille aussitôt l’idée d’un illustre attachement. Les autres sont à M. le comte Molé, qui, bien jeune alors et déjà sérieux, avait su conquérir le cœur et la plus haute estime de M. Joubert : on peut dire à leur honneur qu’ils s’étaient tous deux devinés.

Vous aimons à espérer que cette publication importante classera définitivement le moraliste critique à la suite et dans la famille, un peu trop interrompue, des La Bruyère et des Vauvenargue.




L'AUTEUR PEINT PAR LUI-MEME.

J’ai donné mes fleurs et mon fruit : je ne suis plus qu’un tronc retentissant ; mais quiconque s’assied à mon ombre et m’entend, devient plus sage.

Je ressemble en beaucoup de choses au papillon : comme lui j’aime la lumière ; comme lui j’y brûle ma vie ; comme lui j’ai besoin, pour déployer mes ailes, que dans la société il fasse beau autour de moi, et que mon esprit s’y sente environné et comme pénétré d’une douce température, celle de l’indulgence ; j’ai besoin que les regards de la faveur luisent sur moi

Philantropie et repentir, est ma devise.

J’ai la tête fort aimante et le cœur têtu.

Tout ce que j’admire m’est cher, et tout ce qui m’est cher ne peut me devenir indifférent.

Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil.

Au lieu de me plaindre de ce que la rose a des épines, je me félicite de ce que l’épine est surmontée de roses, et de ce que le buisson porte des fleurs.

Il n’y a point de bon ton sans un peu de mépris des autres. Or, il m’est impossible de mépriser un inconnu.

J’imite la colombe : souvent je jette un brin d’herbe à la fourmi qui se noie.

S’il fallait choisir, j’aimerais mieux la mollesse, qui laisse aux hommes le temps de devenir meilleurs, que la sévérité qui les rend pires, et la précipitation qui, n’attend pas le repentir.

Quand je casse les vitres, je veux qu’on soit tenté de me les payer.

Je vais où l’on me désire pour le moins aussi volontiers qu’où je me plais.

J’ai l’esprit et le caractère frileux ; la température de l’indulgence la plus douce m’est nécessaire. C’est de moi qu’il est vrai de dire « Qui plaie est roi, qui ne plaît plus n’est rien.

J’ai de la peine à quitter Paris, parce qu’il faut me séparer de mes amis ; et de la peine à quitter la campagne, parce qu’il faut me séparer de moi.

Dans mes habitations, je veux qu’il se mêle toujours beaucoup de ciel et peu de terre.

Les maux et les biens de mon corps ne lui viennent plus que de mon esprit.

Mes découvertes, et chacun a les siennes, m’ont ramené aux préjugés.

Mon ame habite un lieu par où les passions ont passé : je les ai toutes connues.

Le chemin de la vérité ! j’y ai fait un long détour ; aussi le pays où vous vous égarez m’est bien connu.

J’aime peu la prudence, si elle n’est morale.

J’ai mauvaise opinion du lion, depuis que je sais que son pas est oblique.

J’aime encore mieux ceux qui rendent le vice aimable, que ceux qui dégradent la vertu.

Le monde me paraît un tourbillon habité par un peuple à qui la tête tourne.

Comme Dédale, je me forge des ailes ; je les compose peu à peu, en y attachant une plume chaque jour.

J’aurai rêvé le beau, comme ils disent qu’ils rêvent le bonheur. Mais le mien est un rêve meilleur, car la mort même et son aspect, loin d’en troubler la continuité, lui donnent plus d’étendue. Ce songe, qui se mêle à toutes les veilles, à tous les sang-froids, et qui se fortifie de toutes les réflexions, aucune absence, aucune perte ne peuvent en causer l’interruption d’une manière irréparable.

Mme Victorine de Châtenay disait de moi :

« Que j’avais l’air d’une ame qui a rencontré par hasard un corps, et qui s’en tire comme elle peut. »

Je ne puis disconvenir que ce mot ne soit juste.


Mes effluvions sont les rêves d’une ombre.

Mais, en effet, quel est mon art ? quel est le nom qui le distingue des autres ? quelle fin se propose-t-il ? que fait-il naître et exister ? que prétends-je et que veux-je en l’exerçant ?

Est-ce d’écrire, en général, et de m’assurer d’être lu, seule ambition de tant de gens ? Est-ce là tout ce que je veux ? Ne suis-je qu’un polymathiste, ou ai-je une classe d’idées qui soit facile à assigner, et dont on puisse déterminer la nature et le caractère, le mérite et l’utilité ?

C’est ce qu’il faut examiner attentivement, longuement, et jusqu’à ce que je le sache.

Le ciel n’a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m’a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n’ai de force que pour m’élever, et pour vertu qu’une certaine incorruptibilité.

Je suis propre à semer, mais non pas à bâtir et à fonder.

Le ciel n’avait donné de la force à mon esprit que pour un temps, et ce temps est passé.

J’ai souvent touché du bout des lèvres la coupe où était l’abondance ; mais c’est une eau qui m’a toujours fui.

Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons, mais qui n’exécute aucun air. Aucun vent constant n’a soufflé sur moi.

Je passe ma vie à chasser aux papillons, tenant pour bonnes les idées qui se trouvent conformes aux communes, et les autres seulement pour miennes.

Quand je luis… je me consume.

Mon esprit aime à voyager dans des espaces ouverts, et à se jouer dans des flots de lumière, où il n’aperçoit rien, mais où il est pénétré de joie et de clarté.

Et que suis-je…, qu’un atome dans un rayon ?

Je rends grace au ciel de ce qu’il a fait de mon esprit une chose légère, et qui est propre à s’élever en haut.

J’aime, comme l’alouette, à me promener loin et au-dessus de mon nid.

Oh ! qu’il est difficile d’être à la fois ingénieux et sensé ! J’ai été privé long-temps des idées qui convenaient à mon esprit, ou du langage qui convenait à ces idées.

Long-temps j’ai supporté les tourmens d’une fécondité qui ne peut pas se faire jour.

Je n’aime la philosophie, et surtout la métaphysique, ni quadrupède ni bipède ; je la veux ailée et chantante.

Vous allez à la vérité par la poésie, et j’arrive à la poésie par la vérité.

On peut avoir du tact de bonne heure et du goût fort tard ; c’est ce qui m’est arrivé.

J’aime peu de tableaux, peu d’opéras, peu de statues, peu de poèmes, et cependant j’aime beaucoup les arts.

Ah ! si je pouvais m’exprimer par la musique, par la danse, par la peinture, comme je m’exprime par la parole, combien j’aurais d’idées que je n’ai pas, et combien de sentimens qui me seront toujours inconnus !

Tout ce qui me paraît faux n’existe pas pour moi. C’est pour mon esprit du néant qui ne lui offre aucune prise. Aussi ne saurais-je le combattre ni le réfuter, si ce n’est en l’assimilant à quelque chose d’existant, et en raisonnant par quelque voie de comparaison.

Les clartés ordinaires ne me suffisent plus, quand le sens des mots n’est pas aussi clair que leur son, c’est-à-dire quand ils n’offrent pas à ma pensée des objets aussi transparens par eux-mêmes que les termes qui les dénomment.

J’ai fort étroite cette partie de la tête destinée à recevoir les choses qui ne sont pas claires.

Pourquoi me fatigué je tant à parler ? C’est que, lorsque je parle, une partie de mes fibres se met en exercice, tandis que l’autre demeure dans l’affaissement ; celle qui agit supporte seule le poids de l’action, dont elle est bientôt accablée ; il y a, en même temps, distribution inégale de forces et inégale distribution d’activité. De là, fatigue totale, lorsque ce qui était fort est fatigué ; car alors la faiblesse est partout.

Je ne puis faire bien qu’avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière ma faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l’instrument.

Derrière la force de beaucoup de gens, il y a de la faiblesse. Elle est dans le cœur, dans la raison, dans le trop peu de franche bonne volonté.

J’ai beaucoup de formes d’idées, mais trop peu de formes de phrases.

En toutes choses, il me semble que les idées intermédiaires me manquent, ou m’ennuient trop.

J’ai voulu me passer des mots et les ai dédaignés : les mots se vengent par la difficulté.

S’il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c’est moi.

Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu.

De certaines parties naissent naturellement trop finies en moi, pour que je puisse me dispenser de finir de même tout ce qui doit les accompagner. Je sais trop ce que je vais dire avant d’écrire.

L’attention est soutenue, dans les vers, par l’amusement de l’oreille. La prose n’a pas ce secours ; pourrait-elle l’avoir ? J’essaie ; mais je crois que non.

Je voudrais tirer tous mes effets du sens des mots, comme vous les tirez de leur son ; de leur choix, comme vous de leur multitude ; de leur isolement lui-même, comme vous de leurs harmonies ; désirant pourtant aussi qu’il y ait entre eux de l’harmonie, mais une harmonie de nature et de convenance, non d’industrie, de pur mélange ou d’enchaînement.

Ignorans, qui ne connaissez que vos clavecins ou vos orgues, et pour qui les applaudissemens sont nécessaires, comme un accompagnement sans lequel vos accords seraient incomplets, je ne puis pas vous imiter.

Je joue de la lyre antique, non de celle de Timothée, mais de la lyre à trois ou à cinq cordes, de la lyre d’Orphée, cette lyre qui cause autant de plaisir à celui qui la tient qu’à ceux qui le regardent, car il est contenu dans son air, il est forcé à s’écouter, il s’entend, il se juge, il se charme lui-même.

On dira que je parle avec subtilité. C’est quelquefois le seul moyen de pénétration que l’esprit ait en son pouvoir, soit par la nature de la vérité où il veut atteindre, soit par celle des opinions ou des ignorances au travers desquelles il est réduit à s’ouvrir péniblement une issue.

J’aime à voir deux vérités à la fois. Toute bonne comparaison donne à l’esprit cet avantage.

La peine de la dispute en excède de bien loin l’utilité. Toute contestation rend l’esprit sourd, et, quand on est sourd, je suis muet.

Les tournures propres à la confidence me sont familières, mais non pas celles qui sont propres à la familiarité.

Ce n’est pas ma phrase que je polis, mais mon idée.

Je m’arrête jusqu’à ce que la goutte de lumière dont j’ai besoin soit formée et tombe de ma plume.

Je voudrais faire passer le sens exquis dans le sens commun, ou rendre commun le sens exquis.

Je n’appelle pas raison cette raison brutale qui écrase de son poids ce qui est saint et ce qui est sacré ; cette raison maligne qui se réjouit des erreurs, quant elle peut les découvrir ; cette raison insensible et dédaigneuse qui insulte à la crédulité.

Je ne veux ni d’un esprit sans lumière, ni d’un esprit sans bandeau. Il faut savoir bravement s’aveugler pour le bonheur de la vie.

Mon nid sera d’oiseau, car mes pensées et mes paroles ont des ailes.

Que ne puis-je décrier et bannir du langage des hommes, comme une monnaie altérée, les mots dont ils abusent et qui les trompent !

Quand je ramasse des coquillages et que j’y trouve des perles, j’extrais les perles et je jette les coquillages.

Je voudrais monnayer la sagesse, c’est-à-dire la frapper en maximes, en proverbes, en sentences faciles à retenir et à transmettre.


DE LA NATURE DES ESPRITS.

C’est la nature des esprits, c’est leur lumière naturelle, et non pas leur degré de force, variable comme la santé, qui fait leur véritable prix, leur qualité, leur excellence.

On mesure les esprits par leur stature ; il vaudrait mieux les estimer par leur beauté.

Les esprits sont semblables aux champs : dans quelques-uns, ce qui vaut le mieux, c’est la superficie ; dans quelques autres, c’est le fond, à une grande profondeur.

Il est des esprits meilleurs que d’autres et cependant méconnus, parce qu’il n’y a pas de mesure usitée pour les peser. C’est comme un métal précieux qui n’a pas sa pierre de touche.

Il y a des cerveaux lumineux, des têtes propres à recevoir, à retenir et à transmettre la lumière. Elles rayonnent de toutes parts ; elles éclairent ; mais là se termine leur action. Il est nécessaire de joindre à leur opération celle d’agens secondaires, pour lui donner de l’efficacité : c’est ainsi que le soleil fait éclore, mais ne cultive rien.

La tendance vers le bien, la promptitude à le saisir et la constance à le vouloir ; l’intensité, la souplesse et la fermeté du ressort que cette tendance met en jeu ; la vivacité, la force et la justesse des élans vers le but indiqué, sont les élémens qui, comme autant de caractères, forment, par leurs combinaisons, le taux intrinsèque de l’homme, et déterminent sa valeur.

Chaque esprit a sa lie.

Il y a des hommes qui n’ont tout leur esprit que lorsqu’ils sont de bonne humeur, et d’autres que lorsqu’ils sont tristes.

Le ciel accorde rarement aux mêmes hommes le don de bien penser, de bien dire et de bien agir en toutes choses.

Certains esprits, pour faire éclater leur feu, ont besoin d’être contenus et comme captivés par un sujet fixe et un temps court. Ils éclatent alors et s’élancent par jets, semblables à ces vins qui ne pétillent et ne montrent leur feu que lorsque, renfermés en un petit espace et contenus entre les parois d’une bouteille, leur fermentation se concentre et prend une vivacité que plus de liberté anéantirait.

Qui est-ce qui pense pour le seul plaisir de penser ? Qui est-ce qui examine pour le seul plaisir de savoir ?

Il est des esprits légers ; mais qui n’ont pas de légères opinions ; leurs doctrines et leurs vertus les rendent graves, quand il le faut.

Il y a, au contraire, des esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines très futiles, et alors tout est perdu.

Quelque légèreté entre toujours dans les natures excellentes, et, comme elles ont des ailes pour s’élever, elles en ont aussi pour s’égarer.

Ce qu’on appelle légèreté d’esprit n’est, quelquefois qu’une apparence produite par la facilité de ses mouvemens ; une légèreté d’évolutions, fort différente de la légèreté d’attention et de jugement.

Les uns ne peuvent trouver d’activité que dans le repos, et les autres de repos que dans le mouvement.

Les esprits qui ne se reposent jamais sont sujets à beaucoup d’écarts.

Comme il y a des hommes qui ont plus de mémoire que de jugement ; il y en a qui ont, en quelque sorte ; plus de pensées que d’esprit ; aussi ne peuvent-ils ni les atteler ni les mener.

D’autres n’ont pas assez de pensées pour leur esprit : il dépérit d’ennui, s’il n’est égayé par des bagatelles.

D’autres enfin ont trop de pensées pour leur âge et pour leur santé, et elles les tourmentent.

Les uns se déclament leurs pensées, d’autres se les récitent, et d’autres se les chantent. Quelques-uns ne font que se les raconter, se les lire ou se les parler.

La raison est abeille, et l’on n’exige d’elle que son produit ; son utilité lui tient lieu de beauté.

Mais l’esprit n’est qu’un papillon, et un esprit sans agrément est comme un papillon sans couleurs : il ne cause aucun plaisir.

La nature a fait deux sortes d’esprits excellens : les uns pour produire de belles pensées ou de belles actions, et les autres pour les admirer.

On n’est jamais médiocre, quand on a beaucoup de bon sens et beaucoup de bons sentimens.

Il y a des esprits creux et sonores, où les pensées retentissent comme dans un instrument. Il en est d’autres dont la solidité est plane, et où la pensée la plus harmonieuse ne produit que l’effet d’un coup de marteau.

Les esprits délicats sont tous des esprits nés sublimes, qui n’ont pas pu prendre l’essor parce que ou des organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles habitudes, ont retenu leurs élans.

Se mêler des petits objets comme des grands, être propre et prêt aux uns comme aux autres, n’est pas faiblesse et petitesse, mais capacité et suffisance.

Les esprits pénétrans dépassent les préliminaires ; ils ne s’arrêtent pas sur le bord des questions et n’y arrêtent personne.

L’esprit a de la force tant qu’on a la force de se plaindre de sa faiblesse.

Il y a une faiblesse de corps qui procède de la force d’esprit, et une faiblesse d’esprit qui vient de la force du corps. Avoir un bon esprit et un mauvais cerveau, cela est assez commun parmi les délicats.

Il y a des esprits naturellement éclairés, ou pénétrans par leur nature, qui ont beaucoup d’évidences qu’ils n’ont pas raisonnées et ne pourraient pas raisonner.

Les uns passent par les belles idées, et les autres y séjournent ; ceux-ci sont les plus heureux, mais les premiers sont les plus grands.

Il ne faut laisser son esprit se reposer que dans des idées heureuses, satisfaisantes ou parfaites. Les idées heureuses, on les a quand on les attend et qu’on est propre à les recevoir.

Ceux qui ont refusé à leur esprit des pensées graves tombent dans les idées sombres.

Ce qui ne donne à l’esprit que du mouvement nous rend actifs et nous fait écrire ; mais ce qui lui donne de la lumière et du bonheur ne nous rend que méditatifs.

Il est des esprits dont on peut dire : Il y fait clair, et d’autres, seulement : Il y fait chaud.

Il y a beaucoup de chaleur où il y a beaucoup de mouvement, et beaucoup de lumière où il y a beaucoup de sérénité ; sans la sérénité, point de lumière.

Être éclairé, c’est un grand mot !

Il y a certains hommes qui se croient éclairés, parce qu’ils sont décidés, prenant ainsi la conviction pour la vérité, et la forte conception pour l’intelligence. Il en est d’autres qui, parce qu’ils savent tous les mots, croient savoir toutes les vérités.

Mais qui est-ce qui est éclairé de cette lumière éternelle qui s’attache aux parois du cerveau, et rend éternellement lumineux les esprits où elle est entrée, et les objets qu’elle a touchés ?

Il est des têtes qui n’ont point de fenêtres et que le jour ne peut frapper d’en haut. Rien n’y vient du côté du ciel.

Celui qui a de l’imagination sans érudition a des ailes et n’a pas de pieds.

Les esprits faux sont ceux qui n’ont pas le sentiment du vrai, et qui en ont les définitions ; qui regardent dans leur cerveau, au lieu de regarder devant leurs yeux ; qui consultent, dans leurs délibérations, les idées qu’ils ont des choses, et non les choses elles-mêmes.

Il est des hommes qui, lorsqu’ils tiennent quelque discours, ou forment quelque jugement, regardent dans leur tête, au lieu de regarder dans Dieu, dans leur ame, dans leur conscience, dans le fond des choses. On reconnaît cette habitude de leur esprit à la contenance qu’ils prennent, et à la direction de leurs yeux.

Les esprits simples et sincères ne se trompent jamais qu’à demi.

La fausseté d’esprit vient d’une fausseté de cœur ; elle provient de ce qu’on a secrètement pour but son opinion propre, et non l’opinion vraie.

L’esprit faux est faux en tout, comme un œil louche regarde toujours de travers.

Mais on peut se tromper une fois, cent fois, sans avoir l’esprit faux. On n’a point l’esprit faux quand on l’a sincère.

Il est des personnes qui ont beaucoup de raison dans l’esprit, mais qui n’en ont pas dans la vie ; d’autres, au contraire, en ont beaucoup dans la vie et n’en ont pas dans l’esprit.

Les gens d’esprit traitent souvent les affaires comme les ignorans traitent les livres : ils n’y entendent rien.

Si les hommes à imagination sont quelquefois dupes des apparences, les esprits froids le sont aussi souvent de leurs combinaisons.

Donnez aux esprits froids, aux esprits lourds, des doctrines subtiles et délicates, et vous verrez l’étrange abus qu’ils en feront. Jetez quelques vives lumières dans un esprit naturellement ténébreux, et vous verrez à quel point il les obscurcira. Ses ténèbres n’en deviendront que plus palpables, et le chaos succédera à la nuit.

La force de cervelle fait les entêtés, et la force d’esprit les caractères fermes.

Avoir fortement des idées, ce n’est rien ; l’important est d’avoir des idées fortes, c’est-à-dire où il y ait une grande force de vérité. Or, la vérité et sa force ne dépendent point de la tête d’un homme.

On appelle un homme fort celui qui tient tête aux objections ; mais ce n’est là qu’une force d’attitude.

Un trait obtus, lancé d’une main forte, peut frapper fortement, parce que l’on va du corps au corps ; mais de forts poumons et un fort entêtement ne donneront point de vraie efficacité à une idée faible fortement dite, parce que l’esprit seul va à l’esprit. Ce n’est pas une tête forte, mais une raison forte, qu’il faut honorer dans les autres et désirer pour soi.

Souvent ce qu’on appelle une tête forte n’est qu’une forte déraison.

L’esprit dur est un marteau qui ne sait que briser. La dureté d’esprit n’est pas quelquefois moins funeste et moins odieuse que la dureté de cœur.

On est ferme par principes et têtu par tempérament. Le têtu est celui dont les organes, quand ils ont une fois pris un pli, n’en peuvent plus ou n’en peuvent de long-temps prendre un autre.

Il est des esprits semblables à ces miroirs convexes ou concaves, qui représentent les objets tels qu’ils les reçoivent, mais qui ne les reçoivent jamais tels qu’ils sont.

Les questions montrent l’étendue de l’esprit, et les réponses sa finesse.

Les esprits ardens ont quelque chose d’un peu fou, et les esprits froids quelque chose d’un peu stupide.

Peu d’esprits sont spacieux ; peu même ont une place vide et offrent quelque point vacant. Presque tous ont des capacités étroites et occupées par quelque savoir qui les bouche.

Il faut qu’un esprit, pour jouir de lui-même et en laisser jouir les autres, se conserve toujours plus grand que ses propres pensées, et, pour cela, qu’il leur donne une forme ployante, aisée à resserrer et à étendre, propre enfin à en maintenir la flexibilité naturelle. Tous ces esprits à vues courtes voient clair dans leurs petites idées, et ne voient rien dans celles d’autrui. Esprits de nuit et de ténèbres, ils sont semblables à ces mauvais yeux qui voient de près ce qui est obscur, et qui, de loin, ne peuvent rien apercevoir de ce qui est clair.

Génies gras, ne méprisez pas les maigres.

Il y a des esprits fatigués qui vont l’amble et le traquenard ; mais leur allure ne déplaît pas à tous les goûts.

On se luxe l’esprit comme le corps.

A ces esprits lourds, qui vous gênent par leur poids et par leur immobilité, qu’on ne peut faire voler ni nager, car ils ne savent point s’aider, qui vous serrent de près et vous entraînent, combien je préfère ceux qui aiment à se livrer aux évolutions des oiseaux, à s’élever, à planer, à s’égarer, à fendre l’air pour revenir à un point fixe, solide et précis !

Il y a des choses que l’homme ne peut connaître que vaguement ; les grands esprits se contentent d’en avoir des notions vagues ; mais cela ne suffit point aux esprits vulgaires. Accablés d’ignorances par la nature et la nécessité, dans leur dépit ridicule et puéril, ils ne veulent en supporter aucune. Il faut, pour leur repos, qu’ils se forgent ou qu’on leur offre des idées fixes et déterminées sur les objets même où toute précision est erreur. Ces esprits communs n’ont point d’ailes ; ils ne peuvent se soutenir dans rien de ce qui n’est que de l’espace ; il leur faut des points d’appui, des fables, des mensonges, des idoles. Mentez-leur donc, et ne les trompez pas.

Il y a des esprits machines qui digèrent ce qu’ils apprennent, comme le canard de Vaucanson digérait les alimens : digestion mécanique et qui ne nourrit pas.

L’élévation d’esprit se plaît aux généralités ; sa gravité penche vers les applications.

Il y a des opinions qui viennent du cœur ; et quiconque n’a aucune opinion fixe n’a pas de sentimens constans.

Il est des esprits méditatifs et difficiles qui sont distraits dans leurs. travaux par des perspectives immenses et les lointains du το χαλον, ou du beau céleste, dont ils voudraient mettre partout quelque image ou quelque rayon, parce qu’ils l’ont toujours devant la vue, même alors qu’ils n’ont rien devant les yeux ;

Esprits amis de la lumière qui, lorsqu’il leur vient une idée à mettre en œuvre, la considèrent longuement et attendent qu’elle reluise, comme le prescrivait Buffon quand il définissait le génie l’aptitude à la patience ;

Esprits qui ont éprouvé que la plus aride matière, et les mots même les plus ternes, renferment en leur sein le principe et l’amorce de quelque éclat, comme ces noisettes des fées, on l’on trouvait des diamans, quand on en brisait l’enveloppe, et qu’on avait des mains heureuses ;

Esprits qui sont persuadés que ce beau dont ils sont épris, le beau élémentaire et pur, est répandu dans tous les points que peut atteindre la pensée, comme le feu dans tous les corps ;

Esprits attentifs et perçans qui voient ce feu dans les cailloux de toute la littérature, et ne peuvent se détacher de ceux qui tombent en leurs mains, qu’après avoir cherché long-temps la veine qui le recélait, et l’en avoir fait soudainement jaillir ;

Esprits qui ont aussi leurs systèmes, et qui prétendent, par exemple, que voir en beau et embellir, c’est voir et montrer chaque chose telle qu’elle est réellement dans les recoins de son essence, et non pas telle qu’elle existe aux regards des inattentifs, qui ne considèrent que les surfaces ;

Esprits qui se contentent peu, à cause d’une perspicacité qui leur fait voir trop clairement et les modèles qu’il faut suivre, et ceux que l’on doit éviter ;

Esprits actifs, quoique songeurs, qui ne peuvent se reposer que sur des vérités solides, ni être heureux que par le beau, ou du moins par ces agrémens divers, qui en sont des parcelles menues et de légères étincelles ;

Esprits bien moins amoureux de gloire que de perfection, qui paraissent oisifs et qui sont les plus occupés, mais qui, parce que leur art est long et que la vie est toujours courte, si quelque hasard fortuné ne met à leur disposition un sujet où se trouve, en surabondance, l’élément dont ils ont besoin, et l’espace qu’il faut à leurs idées, vivent peu connus sur la terre, et y meurent sans monument, n’ayant obtenu en partage, parmi les esprits excelleras, qu’une fécondité interne et qui n’eut que peu de confidens.


QU'EST-CE QUE LA PUDEUR ?

J’ai à peindre un objet charmant, mais qui se refuse sans cesse à la couleur de tous les styles, et souffre peu d’être nommé. Je l’envisage ici de haut, et on le saisit avec peine, même quand on le considère dans soi-même ou auprès de soi.

Mon entreprise est donc pénible ; elle est impossible peut-être. Je demande au moins qu’on me suive avec persévérance dans le dédale et les détours où mon chemin m’a engagé. Je désire qu’on m’abandonne à la pente qui me conduit. Enfin, je réclame pour moi ce que j’ai moi-même donné à mon sujet et à mon style, une espérance patiente et une longue attention.

La pudeur est on ne sait quelle peur attachée à notre sensibilité, qui fait que l’ame, comme la fleur qui est son image, se replie et se recèle en elle-même, tant qu’elle est délicate et tendre, à la moindre apparence de ce qui pourrait la blesser par des impressions trop vives, ou des clartés prématurées.

De là cette confusion qui, s’élevant à la présence du désordre, trouble et mêle nos pensées, et les rend comme insaisissables à ses atteintes.

De là ce tact mis en avant de toutes nos perceptions, cet instinct qui s’oppose à tout ce qui n’est pas permis, cette immobile fuite, cet aveugle discernement, et cet indicateur muet de ce qui doit être évité, ou ne doit pas être connu.

De là cette timidité qui rend circonspects tous nos sens, et qui préserve la jeunesse de hasarder son innocence, de sortir de son ignorance, et d’interrompre son bonheur.

De là ces effarouchemens par lesquels l’inexpérience aspire à demeurer intacte, et fuit ce qui peut trop nous plaire, craignant ce qui peut la blesser.

La pudeur abaisse notre paupière entre nos yeux et les objets, et place un voile plus utile, une gaze plus merveilleuse entre notre esprit et nos yeux.

Elle est sensible à notre œil même par un lointain inétendu et un magique enfoncement, qu’elle prête à toutes nos formes, à notre voix, à notre air, à nos mouvemens, et qui leur donnent tant de grace. Car, on peut le voir aisément, ce qu’est leur cristal aux fontaines, ce qu’est un verre à nos pastels, et leur vapeur aux paysages, la pudeur l’est à la beauté et à nos moindres agrémens.

Quelle importance a la pudeur ? Pourquoi nous fut-elle donnée ? De quoi sert-elle à l’ame humaine ? Quelle est sa destination, et quelle est sa nécessité ?

Je vais tâcher de l’expliquer.

Quand la nature extérieure veut créer quelque être apparent, tant qu’il est peu solide encore, elle use de précautions.

Elle le loge entre des tissus faits de toutes les matières, par un mécanisme inconnu, et lui compose un tel abri, que l’influence seule de la vie et du mouvement peut, sans effort, y pénétrer.

Elle met le germe en repos, en solitude, en sûreté, le parachève avec lenteur, et le fait tout à coup éclore.

Ainsi s’est formé l’univers ; ainsi se forment en nous toutes nos belles qualités.

Quand la nature intérieure veut créer notre être moral, et faire éclore en notre sein quelque rare perfection, d’abord elle en produit les germes, et les dépose au centre de notre existence, loin des agitations qui se font à notre surface.

Elle nous fait vivre à l’ombre d’un ornement mystérieux, tant que nous sommes trop sensibles et ne sommes pas achevés, afin que les développemens qu’elle prépare à cette époque puissent se faire en sûreté dans nos capacités modestes, et n’y soient pas interrompus par les impressions trop nues des passions dures et fortes qui s’exhalent des autres êtres et qui émanent de tous les corps.

Comme les molécules qui causent nos sensations, si elles entraient sans retardement dans cet asile ouvert à toutes les invasions, détruiraient ce qu’il contient de plus tendre, en livrant notre ame à l’action de la matière, la nature leur oppose un rempart.

Elle environne d’un réseau inadhérent et circulaire, transparent et inaperçu, cette alcôve aimante et vivante, où, plongé dans un demi-sommeil, le caractère en son germe reçoit tous ses accroissemens.

Elle n’y laisse pénétrer qu’un demi-jour, qu’un demi-bruit, et que l’essence pure de toutes les affections.

Elle oppose une retenue à toutes nos sensations, et nous arme d’un mécanisme suprême qui, aux tégumens palpables destinés à protéger contre la douleur notre existence extérieure, en surajoute un invisible propre à défendre du plaisir nos sensibilités naissantes.

A cette époque de la vie enfin la nature nous donne une enveloppe : cette enveloppe est la pudeur.

On peut, en effet, se la peindre en imaginant un contour où notre existence en sa fleur est de toutes parts isolée, et reçoit les influences terrestres à travers des empêchemens qui les dépouillent de leur lie ou en absorbent les excès.

Elle arrête à notre surface les inutiles sédimens des impressions qui arrivent du dehors, et, n’admettant entre ses nœuds que leur partie élémentaire, dégagée de toute superfluité, elle fait sans effort contracter à l’ame la sagesse, et à la volonté l’habitude de n’obéir qu’à des mobiles spirituels comme elle.

Elle assure à nos facultés le temps et la facilité de se déployer, hors d’atteinte et sans irrégularité, en un centre circonscrit, où la pureté les nourrit et la candeur les environne, comme un fluide transparent.

Elle tient nos cœurs en repos et nos sens hors de tumulte, dans ses invisibles liens, incapable de nous contraindre dans notre développement, mais capable de nous défendre en amortissant tous les chocs et en opposant sa barrière à nos propres excursions, lorsque trop d’agitation pourrait nous nuire ou nous détruire.

Elle établit, entre nos sens et toutes leurs relations, une telle médiation et de tels intermédiaires, que, par elle, il ne peut entrer dans l’enceinte où l’aine réside que des images ménagées, des émotions mesurées et des sentimens approuvés.


Est-il besoin maintenant de parler de sa nécessité ?

Ce qu’est aux petits des oiseaux le blanc de l’œuf et cette toile où leur essence est contenue, ce qu’est au pépin sa capsule, ce qu’est à la fleur son calice, et ce que le ciel est au monde, la pudeur l’est à nos vertus.

Sans cet abri préservateur, elles ne pourraient pas éclore ; l’asile en serait violé, le germe mis à nu et la couvée perdue.


Appliquons cette idée aux faits, et le système aux phénomènes.

Nous avons tous de la pudeur, mais non une pudeur pareille. Cette toile immatérielle a des contextures diverses. Elle nous est donnée à tous, mais ne nous est pas départie avec une égale largesse, ni avec la même faveur.

Quelques-uns ont une pudeur peu subtilement ourdie ; d’autres n’en ont qu’un lambeau.

Ceux qui portent en eux les germes de toutes les perfections ont seuls une pudeur parfaite, seuls une pudeur entière, et dont les innombrables fils se rattachent à tous les points où aboutit leur existence. C’est celle-là que je décris.


Nous ne la gardons pas toujours. Elle est semblable à la beauté d’affreux accidens nous l’enlèvent, et d’elle-même, sans efforts, elle diminue et s’efface lorsqu’elle serait inutile et que le but en est atteint.

La pudeur, en effet, subsiste aussi long-temps qu’il est en nous quelque particule inconnue, qui n’a pas pris sa substance et toute sa solidité, et jusqu’à ce que nos organes aient été rendus susceptibles d’adopter et de retenir des impressions éternelles.

Mais quand les molles semences de nos solides qualités ont pris tout leur développement ;

Quand nos bienveillances premières, comme un lait qui se coagule, ont produit en nous la bonté, ou que notre bonté naturelle est devenue inaltérable ;

Quand, nourri de notions chastes, notre esprit s’est développé, et peut garder cet équilibre que nous appelons la raison, ou que notre raison est formée ;

Quand nos rectitudes morales ont insensiblement acquis cette indestructibilité qu’on nomme le caractère, ou que le caractère en son germe a reçu tous ses accroissemens ;

Enfin, quand, le secret principe d’aucune dépravation ne pouvant plus s’introduire en nous que par notre volonté, et nous blesser qu’à notre su, notre défense est en nous-mêmes :

Alors l’homme est achevé, le voile tombe, et le réseau se désourdit.

Même alors, cependant, la pudeur imprime en nous ses vestiges et nous laisse son égide. Nous en perdons le mécanisme, mais nous en gardons la vertu. Il nous reste une dernière ombre du réseau : je veux dire cette rougeur qui nous parcourt et nous revêt, comme pour effacer la tache que veut nous imprimer l’affront, ou pour s’opposer au plaisir excessif et inattendu que peut nous causer la louange.

Elle nous lègue encore de plus précieux fruits :

Un goût pur dont rien n’émoussa les premières délicatesses ; une imagination claire dont rien n’altéra le poli ;

Un esprit agile et bien fait, prompt à s’élever au sublime ; une flexibilité longue que n’a desséchée aucun pli ;

L’amour des plaisirs innocens, les seuls qu’on ait long-temps connus ; la facilité d’être heureux, par l’habitude où l’on vécut de trouver son bonheur en soi ;

Je ne sais quoi de comparable à ce velouté des fleurs qui furent long-temps contenues entre des freins inextricables, où nul souffle ne put entrer ; un charme qu’on porte en son ame et qu’elle applique à toutes choses, en sorte qu’elle aime sans cesse, qu’elle a la faculté d’aimer toujours ;

Une éternelle honnêteté ; car, il faut ici l’avouer, comme il faut l’oublier peut-être, aucun plaisir ne souille l’aine, quand il a passé par des sens où s’est déposée à loisir et lentement incorporée cette incorruptibilité ;

Enfin, une telle habitude du contentement de soi-même, qu’on ne saurait plus s’en passer, et qu’il faut vivre irréprochable pour pouvoir vivre satisfait.


JUGEMENS LITTERAIRES.


Platon est le premier des théologiens spéculatifs. La révélation naturelle n’eut point d’organe plus brillant.

Platon trouva la philosophie faite de brique, et la fit d’or.

J’admire dans Platon cette éloquence qui se passe de toutes les passions, et n’en a plus besoin pour triompher. C’est là le caractère de ce grand métaphysicien.

Il y a dans Platon une lumière toujours prête à se montrer, et qui ne se montre jamais. On l’aperçoit dans ses veines, comme dans celles du caillou ; il ne faut que heurter ses pensées pour l’en faire jaillir.

Il amoncelle des nuées ; mais elles recèlent un feu céleste, et ce feu n’attend que le choc.

Esprit de flamme par sa nature, et non pas seulement éclairé, mais lumineux, Platon brille de sa propre lumière.

C’est toujours de la splendeur de sa pensée que le langage de Platon se colore. L’éclat en lui naît du sublime.

Platon parlait à un peuple extrêmement ingénieux, et devait parler comme il le fit.

Il s’élève des écrits de Platon je ne sais quelle vapeur intellectuelle.

Ne cherchez dans Platon que les formes et les idées : c’est ce qu’il cherchait lui-même. Il y a en lui plus de lumière que d’objets, plus de forme que de matière.

Il faut le respirer et non pas s’en nourrir.

Longin reprend, dans Platon, des hardiesses qu’autorisait la rhétorique du dialogue, du sujet et du moment.

La haute philosophie a ses licences, comme la haute poésie. Au même titre, elle a les mêmes droits.

Platon ne fait rien voir, mais il éclaire, il met de la lumière dans nos yeux, et place en nous une clarté dont tous les objets deviennent ensuite illuminés. Il ne nous apprend rien, mais il nous dresse, nous façonne, et nous rend propres à tout savoir. Sa lecture, on ne sait comment, augmente en nous la susceptibilité à distinguer et à admettre toutes les belles vérités qui pourront se présenter. Comme l’air des montagnes, elle aiguise les organes, et donne le goût des bons alimens.

Dans Platon l’esprit de poésie anime les langueurs de la dialectique.

Platon se perd dans le vide ; mais on voit le jeu de ses ailes, on en entend le bruit.

Des détours, quand ils ne sont pas nécessaires, et l’explication de ce qui est clair, sont les défauts de Platon. Comme les enfans, il trouble l’eau limpide pour se donner le plaisir de la voir se rasseoir et s’épurer. A la vérité, c’est afin de mieux établir le caractère de son personnage ; mais il sacrifie ainsi la pièce à l’acteur, et la fable au masque.

Le Phédon est un beau tableau, admirablement composé ; il y a de belles couleurs, mais fort peu de bonnes raisons.

Aristote a rangé dans la classe des poésies épiques les dialogues de Platon.

Il a eu raison, et Marmontel, qui le contredit, a mal connu la nature et le caractère de ces dialogues, et mal entendu Aristote.

Platon doit être traduit d’un style pur, mais un peu lâche, un peu traînant. Ses idées sont déliées ; elles ont peu de corps, et, pour les revêtir, il suffit d’une draperie, d’un voile, d’une vapeur, de je ne sais quoi de flottant. Si on leur donne un habit serré, on les rend toutes contrefaites.

Platon, Xénophon et les autres écrivains de l’école de Socrate, ont les évolutions du vol des oiseaux ; ils font de longs circuits, ils embrassent beaucoup d’espace, ils tournent long-temps autour du point où ils veulent se poser, et qu’ils ont toujours en perspective ; puis enfin ils s’y abattent. En imaginant le sillage que trace en l’air le vol de ces oiseaux, qui s’amusent à monter et à descendre, à planer et à tournoyer, on aurait une idée de ce que j’ai nommé les évolutions de leur esprit et de leur style.

Ce sont eux qui bâtissent des labyrinthes, mais des labyrinthes en l’air.

Au lieu de mots figurés ou colorés, ils choisissent des paroles simples et communes, parce que l’idée qu’ils les emploient à tracer est elle-même une grande et longue figure.


Virgile n’eût été, au temps de Numa, qu’un villageois jouant du chalumeau.

Si Fénelon eût vécu sous Hugues Capet, et n’avait eu pour père qu’un laboureur, il n’eût été qu’un humble et pieux religieux, ou un doux curé de village.

Tertullien et Jurieu auraient bouleversé le leur, eussent-ils été des valets.

Bossuet, chez tous les peuples, dans tous les temps et dans toutes les conditions, se fût montré un homme d’un grand sens, d’un grand esprit, et serait devenu l’oracle de sa ville, de son canton, de son hameau, de sa tribu, de ses voisins et de sa famille.

Bossuet n’aurait pas trouvé de nos jours, en France, la langue dont il aurait eu besoin.

Dans le style de Bossuet, la franchise et la bonhomie gauloises se font sentir avec grandeur. Il est pompeux et sublime, populaire et presque naïf.

Bossuet emploie tous nos idiomes, comme Homère employait tous les dialectes. Le langage des rois, des politiques et des guerriers ; celui du peuple et du savant, du village et de l’école, du sanctuaire et du barreau ; le vieux et le nouveau, le trivial et le pompeux, le sourd et le sonore tout lui sert ; et de tout cela il fait un style simple, grave, majestueux. Ses idées sont, comme ses mots, variées, communes et sublimes.

Tous les temps et toutes les doctrines lui étaient sans cesse présens, comme toutes les choses et tous les mots. C’était moins un homme qu’une nature humaine, avec la tempérance d’un saint, la justice d’un évêque, la prudence d’un docteur et la force d’un grand esprit.

Fénelon habite les vallons et la mi-côte ; Bossuet, les hauteurs et les derniers sommets. L’un a la voix de la sagesse, et l’autre en a l’autorité ; l’un en inspire le goût, mais l’autre la fait aimer avec ardeur, avec force, et en impose la nécessité.

Fénelon sait prier, mais il ne sait pas instruire.

C’est un philosophe presque divin, et un théologien presque ignorant.

M. de Beausset dit de Fénelon : « Il aimait plus les hommes qu’il ne les connaissait. »

Ce mot est charmant ; il est impossible de louer avec plus d’esprit ce qu’on blâme, ou de mieux louer en blâmant.

Fénelon laisse plus souvent tomber sa pensée qu’il ne la termine. Rien en lui n’est assez moulé.

Le style du Télémaque ressemble à celui d’Homère, mais de l’Homère de Mme Dacier.

Les pensées de Fénelon sont traînantes, mais aussi elles sont coulantes.

Fénelon nage, vole, opère dans un fluide, mais il est mou ; il a plutôt des plumes que des ailes. Son mérite est d’habiter un élément pur.

Dans ses préceptes, il ne parle que de véhémence, et il n’en a point. Oh ! qu’il eût bien mieux dit s’il eût parlé d’élévation et de délicatesse, qualités par lesquelles il excelle !

Je lui attribue de l’élévation, non qu’il se porte et qu’il se tienne jamais très haut, mais parce qu’il ne touche presque jamais la terre.

Il est subtil, il est léger, mais d’une subtilité de nature et non de pratique.

Cet esprit demi-voilé et entrevu, qualem aliquis vidit, aut vidisse putat, per nubila lunam, plaît à la fois par le mystère et la clarté.

Ce qui impatiente, c’est qu’on l’a loué jusqu’ici sans précision, et avec une exagération peu conforme aux habitudes de ses goûts, à sa manière et aux règles de sa poétique et de sa critique.

Ordinairement ce qu’il dit échappe à la mémoire, mais n’échappe pas au souvenir ; je veux dire qu’on ne se rappelle pas ses phrases, mais qu’on se souvient du plaisir qu’elles ont fait. Cette perfection de style qui consiste à incorporer de telle sorte la parole avec la pensée, qu’il soit impossible de se rappeler l’une sans l’autre, n’est pas la sienne ; mais il en a une autre : sa construction molle indique l’état de son ame, la douceur de son affection. Si l’on y voit moins bien ses pensées, on y voit mieux ses sentimens.

Fénelon avait cet heureux genre d’esprit, de talent et de caractère, qui donne infailliblement de soi à tout le monde l’idée de quelque chose de meilleur que ce qu’on est.

C’est ainsi qu’on attribue à Racine ce qui n’appartient qu’à Virgile, et qu’on s’attend toujours à trouver dans Raphaël des beautés qui se rencontrent plus souvent, peut-être, dans les œuvres de deux ou trois peintres, que dans les siennes.

Fénelon eut le fiel de la colombe, dont ses reproches les plus aigres imitaient les gémissemens ; et parce que Bossuet parlait plus haut, on le croyait plus emporté.

L’un avait plus d’amis et, pour ainsi parler, plus d’adorateurs que l’autre, parce qu’il avait plus d’artifices. Il n’y a point d’ensorcellement sans cet art et sans habileté.

L’esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal, et une douce contenance toujours grave et polie, ont l’air de la simplicité, mais n’en sont pas. Les plis, les replis et l’adresse qu’il mit dans ses discussions, pénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité d’explications ; cette rapidité, soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement ; ces ruses innocentes ; cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir et pour saisir les occasions, me rappellent, malgré moi, la simplicité du serpent, tel qu’il était dans le premier âge du monde, lorsqu’il avait de la candeur, du bonheur et de l’innocence : simplicité insinuante, non insidieuse cependant, sans perfidie, mais non sans tortuosité.

L’abbé Fleury est à Fénelon ce que Xénophon est à Platon, un demi-Fénelon, un Fénelon rustique.

Il n’y a, en Bourdaloue, ni précision parfaite, ni volubilité.

Il faut admirer, dans Fléchier, cette élégance où le sublime s’est caché ; cet éclat tempéré à dessein ; cette beauté qui s’est voilée ; cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes ; ces formes vastes, et qui occupent si peu d’espace ; ces phrases qui, dans leur brièveté, ont tant de sens ; ces pensées profondes, aussi limpides, aussi claires que ce qui est superficiel ; cet art enfin où la nature est tout entière. Mais on voudrait plus de franchise, un plus haut vol.

Le plan des sermons de Massillon est mesquin, mais les bas-reliefs en sont superbes.

Massillon gazouille du ciel je ne sais quoi qui est ravissant.




A MME DE BEAUMONT.


Montignac, 31 décembre 1799.

« Je voudrais bien voir quelle mine vous faites aux associés de Bonaparte. Pour moi, je ne crois pas qu’on puisse jamais dire d’eux :

« Soldats sous Alexandre, et rois après sa mort. »

« La nature avait fait tous ces hommes-là pour servir de piliers à quelque obscur musée, et on en fait des colonnes d’état ! Il est fâcheux de ne sortir de l’horrible règne des avocats que pour passer sous celui de la librairie.

« Il y a deux classes d’hommes dont les uns sont au-dessus et les autres au-dessous de la société, les beaux esprits en titre et les coquins de profession. Il faut, me disait autrefois quelqu’un, « mettre ceux-ci à Bicêtre et ceux-là à l’Académie, sans jamais les tirer de là. » Ce quelqu’un avait raison, et, tellement raison, que, si je devenais à mon tour consul et maître, j’en ferais volontiers mon penseur ; mais, pour être conséquent, je n’en ferais pas mon ministre.

« Ceux qui ont passé leur vie dans des ports de mer à donner des leçons de pilotage, seraient de très mauvais pilotes, et nous avons pis que cela. Notre pauvre flotte est confiée à des sous-maîtres qui ont toujours raisonné de la manœuvre, sans la connaître, et qui ne sauraient pas même conduire un batelet dans des eaux douces.

« Une fausse science va succéder à l’ignorance, et une fausse sagesse à la folie. On fera mal avec méthode, avec sérénité et avec une inaltérable satisfaction de soi-même. Chacun, content de ses principes et de ses bonnes intentions, nous fera périr de langueur, dans de certaines règles, et avec art. On a modifié un mauvais système ; mais on se gardera bien d’y renoncer. Eh ! comment se pourrait-il qu’on y renonçât ? Nos gens d’esprit n’ont d’esprit que par lui, et n’ont pas d’autre esprit que lui. Il faudrait, s’ils se désabusaient de leurs doctrines, qu’ils se désabusassent aussi de tout le mérite qu’ils ont et de tout celui qu’on leur croit. Il faudrait ce qui ne se peut :

« Convertir un docteur est une œuvre impossible. »

« Que le ciel désengoue Bonaparte de ces messieurs, et, à ce prix, qu’il le conserve ; car, malgré nos anciens dires, la nature et la fortune l’ont rendu supérieur aux autres hommes, et l’ont fait pour les gouverner ! Mais je n’attendrai rien de bon de son pouvoir ni de sa capacité, tant qu’il sera assez sot pour croire que Sièyes même a plus d’esprit que lui. Cet homme a dans la tête une grandeur réelle qu’il applique à tout ce qui se trouve avoir, autour de lui, une grandeur de circonstance. Il confond les individus avec les essences ; il prend l’Institut pour les sciences, les écrivains pour des savans, et les savans pour de grands hommes. Son esprit vaste porte en soi les erreurs et les vérités d’un siècle qui admire trop. Sa raison le détrompera avec le temps ; mais, en attendant, ses préjugés régleront sa conduite en beaucoup de points essentiels, et ses conseillers épaissiront ses préjugés. Quel dommage qu’il soit si jeune, ou qu’il ait en de mauvais maîtres ! Il laissera, je crois, dans les têtes humaines, une haute opinion de lui ; mais, s’il vit peu, il ne laissera rien de durable, ni qui soit digne de durer.

« Voilà ce que je pense sur un homme et des changemens qui occupent certainement beaucoup votre attention, comme ils ont occupé la mienne. Je n’ai partagé ni vos ravissemens, ni ceux de mon frère ; mais j’ai pris à tout un intérêt aussi vif que celui que vous avez pu ressentir. J’ai peu espéré pour l’avenir ; mais j’ai joui avec délices de ce moment de liberté, dont tous les partis, tous les hommes, se sont sentis tout à coup en possession, et dont presque tous ont usé. J’en fais usage à mon tour, dans ce peu de politique dont j’ai cru devoir le tribut à la confiance qui règne entre nous, et à celle que je prends en la modération d’un gouvernement digne de plus d’estime que tous ceux qui l’ont précédé, mais non pas digne de louanges. Un homme eût pu en mériter ; mais tant n’en mériteront point. S’il n’y avait sous le chapeau de Bonaparte d’autre esprit que le sien, et dans les conseils qu’un petit nombre d’hommes sensés, j’espérerais des temps meilleurs ; je croirais même que nous y sommes arrivés ; mais avec une pareille cohue d’avis et de talens divers, je suis fortement persuadé que nous allons changer d’époque sans changer d’esprit et de sort.

« Portez-vous mieux, c’est le seul changement que je désire, en vous.

« Je laisse la plume à ma bonne compagne, qui va se plaindre de ce qu’il fait froid. »


A MME DE BEAUMOND.

Montignac,..... 1800.

« Êtes-vous bien démariée ? Il me reste sur ce point une incertitude qui arrête et tient en suspens tous les mouvemens de ma joie. Votre acte d’affranchissement est-il dressé, signé, paraphé, expédié ? C’est ce que je vous prie de nous faire savoir au plus vite, afin que je prenne un parti : celui d’être bien content, si vous parvenez enfin à ne dépendre que de vous-même, et à n’être appelée que d’un nom qui vous aura toujours appartenu.

« Ce nom, quel sera-t-il, à votre avis ? Pauline Montmorin est bien joli et bientôt dit. Mais, dans la société, nous ne dirons pas Pauline Montmorin, lorsque nous parlerons de vous. Comment vous appellerons-nous ? Je vous déclare d’avance et hautement que je ne veux pas de Madame de Montmorin : vous auriez l’air de n’être qu’une de vos parentes, une Montmorin par alliance et par hasard, une Montmorin comme une autre. Si donc vous reprenez ce nom que je révère et qui me plaît, appelez-vous Mademoiselle ; si vous ne voulez pas qu’on vous dise Mademoiselle, prenez le nom de Saint-Héran. Madame de Saint-Héran vous siéra fort bien. Une Madame de Saint-Héran est une Montmorin voilée. Madame de Sévigné, qui, comme vous savez, m’est toutes choses, parle d’ailleurs des Saint-Héran. Au couvent que vous aimiez tant on vous appelait Saint-Héran. Enfin, ou cachez votre nom, ou ne cachez pas votre filiation, à laquelle je tiens beaucoup. En attendant que vous vous soyez mûrement décidée sur cet article, qui est pour moi plus sérieux que vous ne pensez peut-être, nous userons de la suscription ordinaire, avec une extrême impatience de pouvoir en employer une nouvelle, à juste titre et à bon droit.

« Je ne vous parlerai pas aujourd’hui de Victor, ni même de Bonaparte, qui est un inter-roi admirable. Cet homme n’est point parvenu ; il est arrivé à sa place. Je l’aime.

« Sans lui on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. Ce jeu de la réalité, placé en son vrai point de vue, et que vous nommez illusion, quand elle nous plaît et nous charme, ne s’opérerait dans notre ame, sans cet homme extraordinaire, en faveur de rien d’agissant. Je lui souhaite perpétuellement toutes les vertus, toutes les ressources, toutes les lumières, toutes les perfections qui lui manquent peut-être, ou qu’il n’a pas eu le temps d’avoir. Il a fait renaître, non-seulement en sa faveur, mais en faveur de tous les autres grands hommes pour lesquels il le ressent aussi, l’enthousiasme qui était perdu, oisif, éteint, anéanti. Ses aventures ont fait taire l’esprit et réveillé l’imagination. L’admiration a reparu et réjoui une terre attristée où ne brillait aucun mérite qui imposât à tous les autres. Qu’il conserve tous ses succès ; qu’il en soit de plus en plus digne ; qu’il demeure maître long-temps. Il l’est certes, et il sait l’être. Nous avions grand besoin de lui. Mais il est jeune, il est mortel, et je méprise toujours infiniment ses associés !

« Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. Il faudrait de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands, par ma vie éloignée et philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en lui rendant un fils à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l’avoir trop peu aimée !

Elle m’a nourri de son lait, et « jamais, » me dit-elle souvent, « jamais je ne persistai à pleurer sitôt que j’entendis sa voix. Un seul mot d’elle, une chanson, arrêtaient sur-le-champ mes cris, et tarissaient toutes mes larmes, même la nuit et endormi. » Je rends grace à la nature qui m’avait fait un enfant doux ; mais jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de ces minuties de son berceau.

« Mon enfance a pour elle d’autres sources de souvenirs, maternels qui semblent lui devenir plus délicieux : tous les jours, Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m’avait jamais parlé, et dont elle me rappelle fort bien tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute à mes années, sa mémoire me rajeuni ; ma présence aide à sa mémoire.

« Ma jeunesse fut plus pénible pour elle. Elle me trouva si grand dans mes sentimens, si éloigné des routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la font chercher, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux, de prévoir, si négligent à me précautionner, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste, en un mot, et si peu prudent, que l’avenir l’inquiéta.

« Un jour qu’elle et mon père me reprochaient ma générosité, avant mon départ pour Paris je répondis très fermement que « je ne voulais pas que l’ame d’aucune espèce d’hommes eût de la supériorité sur la mienne, que c’était bien assez que les riches eussent par-dessus moi les avantages de la richesse, mais que certes ils n’auraient pas ceux de la générosité. »

« Elle me vit partir dans ces sentimens et depuis que je l’eus quittée, je ne me livrai qu’à des occupations qui ressemblent à l’oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le but, ni la nature. Elles m’ont procuré quelquefois des témoignages d’estime, des possibilités d’élévation, des hommages même dont j’ai pu être flatté. Mais rien ne vaut, je l’éprouve, ces suffrages de ma mère. Je vous parlerai d’elle pendant tout le temps que nous nous reverrons, car j’en serai occupé tant que pourra durer ma vie. La sienne est bien affaiblie. Elle ne mange presque pas et souffre souvent d’un asthme sec qui est l’infirmité décidée où la délicatesse de son tempérament abouti. Elle dit cependant qu’elle se porte bien ; mais elle se trompe et nous trompe : sa résignation domine maintenant sur toutes les autres perfections qui avaient autrefois tant d’éclat …

«  Je ne sais trop ce que j’ai pu vous dire dans cette lettre. Suppléez à tout ce qui peut y manquer, car pour rien au monde je ne la relirais. La dernière m’avait soulagé ; mais j’ai mal pris mon temps pour celle-ci. Hier a été un mauvais jour, et je m’en ressens aujourd’hui. Ne vous en mettez pas en peine, car je serai, guéri demain, ou tout au moins après-demain.

« Je vous supplie de nous écrire plus souvent, et d’être persuadée qu’en cela vous avez à craindre notre appétit plus que notre satiété, Il y a l’encore de la faim, l’encore du désir, l’encore aspiratif, l’encore des enfans ; Werther en parle ; c’est celui-là que nous disons toujours, après avoir lu vos lettres, et jamais l’autre : il n’est pas fait pour vous.


A M. MOLÉ.

Villeneuve-le-Roi, le 30 mars 1804.

« Tout ce que vous m’avez dit de neuf sur l’erreur est bien dit, et non-seulement très bien dit, mais très vrai, mais historique.

« J’ai cependant quelques objections à vous faire.

« Dire aux hommes que toute erreur est funeste, n’est-ce pas les porter, par leur propre intérêt et par leurs intérêts les plus grands, à tout examiner, et par conséquent à tout rendre problématique, au moins quelques momens ? Situation la plus funeste où puisse être placé le genre humain. Il n’est pas exact d’ailleurs que toute erreur soit funeste. Que dis- je ? Il en est un grand nombre qui n’éloignent pas de la vérité, car elles en occupent. Telles sont presque partout les fables qui s’attachent aux religions. En parlant de Dieu, elles en entretiennent la croyance et en inculquent les lois.

Le conte fait passer la morale avec lui.

« Beaucoup d’erreurs sont moins des opinions que des vertus ; moins des égaremens de l’esprit que de beaux sentimens du cœur. Telles sont celles qui ne s’adoptent que par respect, par piété, par soumission pour les parens, pour les anciens.

« Il faut distinguer soigneusement les erreurs nouvelles des anciennes, les erreurs dogmatiques des erreurs de docilité, les systèmes inouïs et en opposition à toutes les idées antérieures, des systèmes partiels et qui portent plus sur les formes que sur le fond.

« Il est de l’ordre que toutes les idées nécessaires à l’ordre et à la portion de bonheur que ce monde peut nous donner, soient des idées de tous les temps, et se soient trouvées partout où des peuples se sont trouvés. Par cela même, tout ce qui tend à détruire les idées précédentes est funeste, et produit sur les individus et les nations les effets déplorables dont vous avez fait le tableau.

« Toute erreur qui est ancienne a perdu son venin, ou, peut-être, pour parler plus exactement, toute erreur qui a subi l’épreuve du temps et y a résisté est une erreur qui est innocente, par nature, et peut s’amalgamer avec tout ce qui est bien. C’est ce qui l’a rendue vivace.

« Dieu nous trompe perpétuellement, et veut que nous soyons trompés ; je veux dire qu’il nous donne perpétuellement des opinions à la place du savoir dont nous ne sommes pas capables. Quand je prétends qu’il nous trompe, j’entends par des illusions et non pas par des fraudes. Il nous trompe pour nous guider, pour nous sauver, non pour nous perdre. C’est l’éternel poète, si je puis user de ce mot, comme l’éternel géomètre.

« Nous appliquons mal, au surplus, et nous entendons mal tous les jours le nom, le grand nom de vérité. Je me suis dit une fois : La vérité est des natures et non pas des individus ; des essences et non pas des existences ; de ce qui est une loi et non de ce qui est un fait ; de ce qui est éternel et non de ce qui est passager. Souvenez-vous, par exemple, de cette fable de Saint-Lambert : Un courtisan puni maudissait son roi. — Que dit-il ? demanda celui-ci. — Que Dieu pardonne aux princes miséricordieux, répondit un sage. — On vous trompe, dit un méchant ; le malheureux vous maudit. — Tais-toi, reprit le roi ; — et se tournant du côté du sage : 0 mon ami, tu dis toujours la vérité.

« En effet « Dieu pardonne aux miséricordieux » est une vérité, une chose d’ordre, de nature, d’essence, une chose éternelle. Le sage, par une espèce d’apologue ou de supposition de fait, disait véritablement une vérité ; l’autre tendait à la faire oublier, en disant un fait existant.

« Ce que j’en veux conclure, c’est que, si beaucoup de choses vraies ou beaucoup d’existences ne sont pas dignes du nom de vérités, beaucoup de choses fausses ou non existantes ne méritent pas non plus le nom d’erreurs et la mauvaise note qui semble devoir être attachée à ce mot.

« Et pour m’expliquer par une autre subtilité, car il faut s’aider de tout dans les recherches déliées, j’ajoute que, dans les calculs dont il n’importe aux hommes de connaître que les résultats, ce n’est en dernière analyse et pour l’effet nécessaire, dans aucun des chiffres partiels, que se trouve la vérité ou l’erreur, mais dans la somme toute et dans le dernier énoncé. Ainsi, dans les faits d’un certain ordre, les faits religieux, par exemple, peu importe qu’il y en ait d’erronés, si celui auquel on veut parvenir et l’on parvient par eux, est un fait réel, comme l’existence de Dieu.

Enfin, ce n’est peut-être pas l’erreur qui trompe du vrai au faux, mais celle qui trompe du bien au mal, qui est funeste. La première, je l’observe en passant, n’a pu jamais être durable. II y a plus, elle ne produit même pas toujours tout le mal qui, par une inévitable conséquence, semble devoir en découler ; car il arrive souvent qu’on a le sentiment d’une vérité dont on n’a pas l’opinion, et qu’en pareil cas on assortit sa conduite avec ce qu’on sent plutôt qu’avec ce qu’on pense. Cela paraît aussi subtil que ce que j’ai dit plus haut ; mais je l’avance plus hardiment, et vous allez savoir pourquoi.

« Cette pensée est bien de moi, et je la tiens de mon expérience ; mais elle n’est pas de moi seul. Je crois aussi que les expressions sont miennes ; mais elles ne sont pas de moi seul non plus. Je me souviens qu’un autre a dit à peu près la même chose. Or, savez-vous quel est cet autre ? C’est un homme dont le grand sens égalait pour le moins l’esprit, c’est Bossuet, dans ses disputes sur le quiétisme, et à propos de Fénelon dont il voulait expliquer les vertus qui lui semblaient en contradiction avec les monstruosités de sa doctrine. Vous trouverez sans doute que je cite là une grande autorité, et je la trouve encore plus grande que vous, car, à mon gré, Bossuet, c’est Pascal, mais Pascal orateur, Pascal évêque, Pascal docteur, Pascal homme et homme d’état, homme de cour, homme du monde, homme d’église, Pascal savant dans toutes sortes de sciences et ayant toutes les vertus aussi bien que tous les talens. Je m’arrête, je crains de vous scandaliser.

« Je coupe court, fort peu content de tout ceci, mais soulagé du moins d’avoir fait ce premier acte d’explication, et jeté ce morceau de levain dans votre pâte. Sachez-moi gré de ce que je vous fais part avec tant d’abandon et si peu d’amour-propre de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant tantôt avec leur lie, tantôt avec leur excès et leur extravagance. Je suis entré un moment dans ces idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup d’œil que je vous fais jeter là se représentera plus d’une fois à votre esprit, et que, peut-être dans un moment heureux, vous y démêlerez ce que j’aperçois depuis long-temps, mais ce que je n’ai pu parfaitement saisir.

« Bientôt, en nous revoyant, nous traiterons à loisir ces grands sujets. Je répondrai alors à vos lettres, dont je ne vous ai pas dit un seul mot. J’aurais dû cependant déjà faire des remerciemens à votre jeune amitié. Il est probable que je n’en profiterai jamais ; mais elle ne peut être pour moi que très précieuse.

« La première fois que je vous ai vu, je perdais ma mère, la meilleure, la plus tendre, la plus parfaite des mères ! Ma tendresse pour elle fut toujours, au milieu de mes innombrables passions, mon,affection la plus vive et la plus entière.

« La première année où nous avons eu quelque liaison, j’ai perdu la plus nécessaire de toutes mes correspondances. Je ne pensais rien qui, à quelque égard, ne fût dirigé de ce côté, et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir et sentir ce grand vide. Mme de Beaumont avait éminemment une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à l’esprit aucune forme particulière, met une ame au niveau des talens les plus éclatans : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentimens, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité, ni un autre plaisir qu’eux-mêmes dans les seconds. Mais vous ne l’avez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un temps où nous étions tous les deux bien près d’être parfaits, de sorte qu’il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l’enfance, je veux dire le souvenir de l’innocence. Vous rencontrerez dans le monde beaucoup de femmes d’esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en jouir et non pour l’étaler. Ses amis disaient qu’elle avait une mauvaise tête, cela peut être, mais aussi elle en avait une excellente et que nous ne trouverons pas à remplacer, vous et moi. Elle était pour les choses intellectuelles ce que Mme de Vintimille est pour les choses morales. L’une est excellente à consulter sur les actions, l’autre l’était à consulter sur les idées. N’en ayant point de propres et de très fixes, elle entrait dans toutes celles qu’on pouvait lui présenter Elle en jugeait bien, et l’on pouvait compter que tout ce qui l’avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits. Je suis trop avancé dans la vie, trop mûri par la maladie pour pouvoir espérer ni prétendre aucun dédommagement. Toutefois je dois vous dire que, sans de tels empêchemens, la providence, en vous plaçant pour ainsi dire devant mes pas quand j’éprouvais de telles pertes, m’aurait paru vouloir les adoucir et m’en consoler autant que possible. Je lui rends grace ; mais laissez-moi me borner à profiter de ce bienfait, quand l’occasion s’en présentera, sans aspirer à vous lier par aucune espèce de chaînes.

« Adieu, adieu. Je n’en puis plus. »

A M. MOLE.

Paris, 2 juillet 1804.

« J’apprends que vous restez à Champlâtreux pour y faire tondre vos prés. Je vous approuve ; mais cela me dérange.

« J’avais promis d’aller passer aux portes de Paris la fin de cette semaine et le commencement de l’autre mais, comme en toutes choses il faut faire céder les petites considérations aux grandes, je vais envoyer mon dédit : il faut bien que je vous attende.

« Chateaubriand et moi voulons absolument qu’on nous instruise

Du foin que peut manger une poule en un jour ;


nous nous adresserons à vous.

« J’ai brûlé votre confidence, comme vous l’avez exigé. Il me semble que vous voulez même que je l’oublie. Je ne vous en parlerai donc pas, à moins que vous ne m’en parliez. Je me permettrai seulement de vous faire à ce sujet quelques observations.

« 1° Il faut donner au mal et aux méchans le moins d’empire qu’il est possible sur ses contentemens ;

« 2° Il est peu juste de punir ceux qui ne ressemblent pas exactement au portrait que nous nous en étions fait, à moins qu’ils n’aient pris un masque dans le dessein bien prémédité de nous tromper.

« 3° La vie est un ouvrage à faire où il faut, le moins qu’on peut, raturer les affections tendres.

« 4° Il fait mettre dans ses actions et ses jugemens beaucoup de force et de droiture, et, dans ses sentimens, beaucoup d’indulgence et de bonté, pour que l’ouvrage de la vie soit beau.

5° Appelons toujours le bien des noms les plus beaux et le mal des noms les plus doux, dans les traitemens qu’on nous fait. Souvenons-nous de Fénelon, lorsqu’il dit en parlant des bâtards de Lacédémone : nés de femmes qui avaient oublié leurs maris absens, pendant la guerre de Troie. « Je cherche à vous consoler comme vous pouvez l’être, avec un caractère tel que le vôtre, en vous élevant à votre hauteur naturelle ; cela soulage. Tout le reste met l’ame dans une fausse position qui la tourmente.

« Il y a cependant ici une vérité de fait à reconnaître : c’est que l’humeur exhalée purge les passions.

« Vous voulez tout concentrer et ne pas vous plaindre ; vous avez tort. Ce rôle, qui paraît plus beau, est beaucoup moins sage. La plainte est un soulagement naturel dont il ne faut faire le sacrifice qu’à la grandeur d’ame proprement dite et à la prudence véritable.

« Il n’y a point de cas où l’on ne puisse et où l’on ne doive parler, lorsqu’on a à sa portée, dans le monde, des oreilles discrètes et un silence intelligent. Il faut alors jeter son feu, comme la surabondance d’un élément qui a besoin d’être évacué. On est tout étonné, après cela, de la plénitude de raison ou de santé morale qu’on sent renaître en soi.

« Il est vrai que, pour se permettre ce remède, il faut avoir un confident auquel on soit assuré de ne pas donner son mal. Quand le confident manque, il faut garder le mal, et le digérer par sa propre force, qui est alors employée et consumée par un abus devenu de nécessité.

« Tâchez de faire un meilleur emploi de la vôtre. Cherchez l’écouteur qu’il vous faut, et jetez vos hauts cris. Je ne vous demande point la préférence.

« Adieu ; je m’intéresse encore plus à votre bonheur qu’à vos succès, et plus à votre vie qu’à vos livres. C’est beaucoup dire. Je vous aurais écrit un mot, si j’avais su que vous ne reviendrez pas plus tôt. Je le fais aujourd’hui, afin que vous ne sachiez pas trop tard que les moindres souffrances de votre cœur affligeront toujours le mien.

« Portez-vous bien et fauchez vite. »


JOUBERT.