Jugement sur César et sur Alexandre

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Jugement sur César et sur Alexandre


JUGEMENT SUR CÉSAR ET SUR ALEXANDRE.
À Monsieur ***.
(1663.)

C’est un consentement presque universel, qu’Alexandre et César ont été les plus grands hommes du monde ; et tous ceux qui se sont mêlés d’en juger, ont cru faire assez pour les conquérants qui sont venus après eux, de trouver quelque rapport entre leur réputation et leur gloire. Plutarque, après avoir examiné leur naturel, leurs actions, leur fortune, nous laisse la liberté de décider, qu’il n’a osé prendre. Montaigne, plus hardi, se déclare pour le premier : et, depuis que les versions de Vaugelas et d’Ablancourt ont fait de ces héros le sujet de toutes nos conversations1, chacun s’est rendu partisan de l’un ou de l’autre, selon son inclination ou sa fantaisie. Pour moi, qui ai peut-être examiné leur vie avec autant de curiosité que personne, je ne me donnerai pourtant pas l’autorité d’en juger absolument. Mais, puisque vous ne voulez pas me dispenser de vous dire ce que j’en pense, vous aurez quelques observations que j’ai faites sur le rapport et la différence que j’y trouve.

Tous deux ont eu l’avantage des grandes naissances. Alexandre, fils d’un roi considérable ; César, d’une des premières maisons de cette république, dont les citoyens s’estimoient plus que les rois. Il semble que les dieux ayent voulu donner à connoître la grandeur future d’Alexandre, par le songe d’Olympias, et par quelques autres présages. Ses inclinations relevées dès son enfance, ses larmes jalouses de la gloire de son père, le jugement de Philippe, qui le croyoit digne d’un plus grand royaume que le sien, appuyèrent l’avertissement des dieux. Plusieurs choses de cette nature n’ont pas été moins remarquables en César. Sylla trouvoit en lui, tout jeune qu’il étoit, plusieurs Marius. César songea qu’il avoit couché avec sa mère ; et les devins expliquèrent que la terre, mère commune des hommes, se verroit soumise à sa puissance. On le vit pleurer, en regardant la statue d’Alexandre, de n’avoir encore rien fait à un âge où ce conquérant s’étoit rendu maître de l’univers.

L’amour des lettres leur fut une passion commune ; mais Alexandre, ambitieux partout, étoit piqué d’une jalousie de supériorité en ses études, et avoit pour but principal dans les sciences, d’être plus savant que les autres. Aussi voit-on qu’il se plaignit d’Aristote, d’avoir publié des connoissances secrètes, qui ne devoient être que pour lui seulement : et il avoue qu’il n’aspire pas moins à s’élever au-dessus des hommes, par les lettres, que par les armes. Comme il avoit l’esprit curieux et passionné, il se plut à la découverte des choses cachées, et fut touché particulièrement de la poésie. Il n’y a personne à qui la passion qu’il avoit pour Homère ne soit connue, et qui ne sache qu’en faveur de Pindare, les maisons de ses descendants furent conservées dans la ruine de Thèbes, et la désolation générale de ses citoyens.

L’esprit de César, un peu moins vaste, ramena les sciences à son usage ; et il semble n’avoir aimé les lettres que pour son utilité. Dans la philosophie d’Épicure, qu’il préféra à toutes les autres, il s’attacha principalement à ce qui regarde l’homme. Mais il paroît que l’éloquence eut ses premiers soins : sachant qu’elle étoit nécessaire dans la république, pour arriver aux plus grandes choses. Il harangua aux Rostres2, à la mort de sa tante Julia, avec beaucoup d’applaudissement. Il accusa Dolabella, et fit ensuite cette oraison si adroite, et si délicate, pour sauver la vie aux prisonniers de la conjuration de Catilina.

Il ne nous reste rien qu’on puisse dire sûrement être d’Alexandre, que certains dits spirituels, d’un tour admirable, qui nous laissent une impression égale de la grandeur de son âme et de la vivacité de son esprit.

Mais la plus grande différence que je trouve dans leurs sentiments, est sur le sujet de la religion. Alexandre fut dévot jusqu’à la superstition, se laissant posséder par les devins et par les oracles : ce qu’on peut attribuer, outre son naturel, à la lecture ordinaire des poëtes, qui donnoient aux hommes la crainte des dieux, et composoient toute la théologie de ces temps-là. Quant à César, soit par son tempérament, soit pour avoir suivi les opinions d’Épicure, il est certain qu’il passa dans l’autre extrémité ; n’attendit rien des dieux, en cette vie, et se mit peu en peine de ce qui devoit arriver, en l’autre. Lucain le représente au siège de Marseille, la hache à la main, dans un bois sacré, où donnant les premiers coups, il incitoit les soldats saisis d’une secrète horreur de religion, par des paroles assez impies3. Salluste lui fait dire que la mort est la fin de tous les maux ; qu’au-delà, il ne reste ni souci, ni sentiment pour la joie4.

Mais, comme les hommes, quelque grands qu’ils soient, comparés les uns aux autres, sont toujours foibles, défectueux, contraires à eux-mêmes, sujets à l’erreur ou à l’ignorance ; César fut troublé d’un songe qui lui prédisoit l’empire, et se moqua de celui de sa femme, qui l’avertissoit de sa mort. Sa vie répondit assez à sa créance. Véritablement, il fut modéré en des plaisirs indifférents ; mais il ne se dénia rien des voluptés qui le touchoient. C’est ce qui fit faire à Catulle tant d’épigrammes contre lui, et d’où vint à la fin ce bon mot, que César étoit la femme de tous les maris, et le mari de toutes les femmes.

Alexandre eut en cela beaucoup de modération ; il ne fut pourtant pas insensible. Barzine et Roxane lui donnèrent de l’amour ; et il n’eut pas tant de continence, qu’il ne s’accoutumât enfin à Bagoas, à qui Darius s’étoit accoutumé auparavant5.

Le plaisir du repas, si cher à Alexandre, et où il se laissoit aller quelquefois jusqu’à l’excès, fut indifférent à César. Ce n’est pas que, parmi les travaux et dans l’action, Alexandre ne fût sobre et peu délicat ; mais, dans le temps du repos, la tranquillité lui étoit fade, s’il ne l’éveilloit, pour ainsi dire, par quelque chose de piquant.

Ils donnèrent l’un et l’autre jusqu’à la profusion ; mais César avec plus de dessein et d’intérêt. Ses largesses au peuple, ses dépenses excessives dans l’édilité, ses présents à Curion, étoient plutôt des corruptions que de véritables libéralités. Alexandre donna pour faire du bien, par la pure grandeur de son âme. Quand il passa en Asie, il distribua ses domaines ; il se dépouilla de toutes choses, et ne garda rien pour lui, que l’espérance des conquêtes, ou la résolution de périr. Lorsqu’il n’avoit presque plus besoin de personne, il paya les dettes de toute l’armée. Les peintres, les sculpteurs, les musiciens, les poëtes, les philosophes (tous illustres nécessiteux), eurent part à sa magnificence, et se ressentirent de sa grandeur. Ce n’est pas que César ne fût aussi naturellement fort libéral : mais, dans le dessein de s’élever, il lui fallut gagner les personnes nécessaires ; et, à peine se vit-il maître de l’empire, qu’on le lui ôta malheureusement avec la vie.

Je ne trouve point en César de ces amitiés qu’eut Alexandre pour Éphestion, ni de ces confiances qu’il avoit en Cratérus. Les commerces de César étoient, ou des liaisons pour ses affaires, ou un procédé assez obligeant, mais beaucoup moins passionné pour ses amis. Il est vrai que sa familiarité n’avoit rien de dangereux ; et ceux qui le pratiquoient n’appréhendèrent ni sa colère, ni ses caprices. Comme Alexandre fut extrême, ou il étoit le plus charmant, ou le plus terrible : et on n’alloit jamais sûrement dans une privauté où il engageoit lui-même. Cependant, l’amitié fut sa plus grande passion, après la gloire, dont il ne faut point d’autre témoignage que le sien propre, lorsqu’il s’écria, auprès de la statue d’Achille : ô, Achille, que je te trouve heureux d’avoir eu un ami fidèle pendant ta vie, et un poëte comme Homère après ta mort !

Jusqu’ici, nous avons cherché ces deux grands hommes dans leur naturel ; il est temps d’examiner le génie des conquérants, et de les considérer dans toute l’étendue de l’action. Il y a quelque espèce de folie à raisonner sur des choses purement imaginaires ; néanmoins, selon toute la vraisemblance, si Alexandre se fût trouvé en la place de César, il n’auroit employé ses grandes et admirables qualités qu’à sa propre ruine. On peut croire que son humeur altière et ennemie des précautions, l’eût mal conservé dans les persécutions de Sylla ; difficilement eût-il pu chercher sa sûreté dans un éloignement volontaire. Comme il donnoit par un pur mouvement de libéralité, ses largesses lui eussent été pernicieuses. Au lieu d’attendre l’édilité, où les magnificences et les profusions étoient permises, ses dons et ses présents hors de saison l’auroient rendu justement suspect au sénat. Peut-être n’auroit-il pu s’assujettir à des lois qui eussent gêné une âme si impérieuse que la sienne ; et, tentant quelque chose à contre-temps, il auroit eu le destin de Manlius, des Gracques, de Catilina. Mais, si Alexandre eût péri dans la république, César, dont le courage et la précaution alloient d’ordinaire ensemble, ne se fût jamais mis dans l’esprit ce vaste dessein de la conquête de l’Asie.

Il est à croire que César, dont la conduite étoit si fine et si cachée, qu’il entra dans toutes les conspirations, sans être accusé qu’une seule fois, et jamais convaincu ; lui qui, dans les divisions qu’il fit naître entre les Gaulois, secouroit les uns, pour opprimer les autres, et les assujettir tous à la fin : il est à croire, dis-je, que ce même César, suivant son génie, auroit soumis ses voisins, et divisé toutes les républiques de la Grèce, pour les assujettir pleinement. Et certes, avoir quitté la Macédoine sans espérance de retour, avoir laissé des voisins mal affectionnés, la Grèce quasi soumise, mais peu affermie dans la sujétion ; avec trente-cinq mille hommes, soixante-dix mille talens6, et peu de vivres, avoit cherché un roi de Perse que les Grecs appeloient le grand roi, et dont les simples lieutenants sur les frontières faisoient trembler tout le monde ; c’est ce qui passe l’imagination, et quelque chose de plus que si aujourd’hui la république de Gênes, celles de Lucques et de Raguse entreprenoient la conquête de la France. Si César avoit déclaré la guerre au grand roi, c’eût été sur les frontières, de proche en proche, et il ne se fût pas tenu malheureux de borner ses États par le Granique. Si l’ambition l’avoit poussé plus avant, pensez-vous qu’il eût refusé les offres de Darius, lui qui offrit toujours la paix à Pompée ; et qu’il ne se fût pas contenté de la fille du roi, avec cinq ou six provinces qu’Alexandre refusa peut-être insolemment ? enfin, si mes conjectures sont raisonnables, il n’auroit point cherché dans les plaines le roi de Perse suivi d’un million d’hommes. Quelque brave, quelque ferme qu’il pût être, je ne sais s’il auroit dormi profondément la nuit qui précéda la bataille d’Arbelles ; je crois du moins qu’il eût été du sentiment de Parménion, et nous n’aurions de lui aucune des réponses d’Alexandre. Cependant il falloit donner ce grand combat pour se rendre maître de l’Asie ; autrement, Darius, eût traîné la guerre de province en province, toute sa vie : il falloit qu’il périt comme il arriva, et que mille peuples différents le vissent vaincu avec toutes ses forces.

Il est vrai que ce désir de gloire immodéré, et cette ambition trop vaste qui ne laissoit point de repos à Alexandre, le rendirent quelquefois si insupportable aux Macédoniens, qu’ils furent tout prêts de l’ahandonner. Mais c’est là particulièrement que parut cette grandeur de courage qui ne s’étonnoit de rien. Allez, lâches, leur dit-il, allez, ingrats, dire en votre pays que vous avez laissé Alexandre avec ses amis, travaillant pour la gloire de la Grèce, parmi des peuples qui lui obéiront mieux que vous. Dans toute sa vie, Monsieur le Prince7 n’admire rien plus que cette fierté qu’il eut pour les Macédoniens, et cette confiance de lui-même. « Alexandre, dit-il, abandonné des siens parmi des barbares mal assujettis, se sentoit si digne de commander, qu’il ne croyait pas qu’on put refuser de lui obéir. Être en Europe ou en Asie, parmi les Grecs ou les Perses, tout lui était indifférent : il pensoit trouver des sujets où il trouvoit des hommes. »

Ce qu’on dit à l’avantage de César, c’est que les Macédoniens eurent affaire à des nations pleines de mollesse et de lâcheté, et que la conquête des Gaules dont les peuples étoient fiers et belliqueux, fut beaucoup plus difficile aux Romains. Je ne m’amuserai point à examiner le courage des uns et des autres ; mais il est certain que César ne trouva pas dans les Gaules de véritables armées. C’étoient des peuples entiers, à la réserve des femmes, des enfants et des vieillards, qui s’armoient tumul-tuairement pour la défense de leur liberté ; des multitudes de combattants sans ordre et sans discipline ; et à la vérité, si vous en exceptez deux ou trois, César pouvait dire : Veni, vidi, vici, en toutes les occasions. Ce qui me fait croire que Labienus commandant les légions, n’eût pas moins assujetti nos provinces à la république, où, selon toutes les apparences, Parmenion n’auroit pas donné cette grande bataille qui décida des affaires de l’Asie. Vous trouverez encore cette particularité remarquable, que celui-ci eut besoin du secours d’Alexandre dans le combat ; et que César un jour étoit perdu sans Labienus, qui après avoir tout battu de son côté, envoya la dixième légion le dégager. Soit par le plus grand péril des entreprises, soit pour s’exposer davantage, ou pour être en cela plus malheureux, Alexandre fut cent fois en danger manifeste de sa vie, et reçut souvent de grandes blessures. César eut véritablement ses hasards, mais plus rares ; et je ne sache point qu’il ait été fort blessé dans toutes ses guerres.

Je ne vois pas aussi que les peuples de l’Asie dussent être si mols et si lâches, eux qui ont toujours été formidables à l’Europe. Dans la plus grande puissance de la République, les Romains n’ont-ils pas été malheureux chez les Parthes, qui n’avoient qu’une partie de l’empire de Darius ? Crassus y périt avec ses légions, du temps de César ; et un peu après, Antoine y fit un voyage funeste et honteux. Pour des conquêtes, on ne peut véritablement attribuer à César que celles des Gaules ; car dans la guerre civile, il assujettit la république avec la meilleure partie de ses forces ; et la seule bataille de Pharsale le fit maître de cent peuples différents, que d’autres avoient vaincus. Vespasien n’a pas conquis l’empire pour s’être fait empereur par la défaite de Vitellius. Ainsi César a profité des travaux de tous les Romains : les Scipions, Émilius, Marcellus, Marius, Sylla et Pompée, ses propres ennemis, ont combattu pour lui : tout ce qui s’étoit fait en six cents années, fut le fruit d’une seule heure de combat.

Ce qui me semble plus incompréhensible d’Alexandre, c’est qu’en douze ou treize ans, il ait conquis plus de pays que les plus grands États n’ont su faire dans toute l’étendue de leur durée. Aujourd’hui un voyageur est célèbre, pour avoir traversé une partie des nations qu’il a subjuguées ; et, afin qu’il ne manquât rien à sa félicité, il a joui paisiblement de son empire, jusqu’à être adoré de ceux qu’il avoit vaincus. En quoi je plains le malheur de César, qui n’a pu donner une forme à l’État, selon ses desseins, ayant été assassiné par ceux qu’il alloit assujettir.

Il me reste une considération à faire sur Alexandre ; que tous les capitaines des Macédoniens ont été de grands rois, après sa mort, qui n’étoient que des hommes médiocres, comparés à lui, durant sa vie. Et certes, je lui pardonne en quelque sorte, si, dans un pays où c’étoit une créance reçue que la plupart des dieux avoient leur famille en terre, où Hercule étoit cru fils de Jupiter, pour avoir tué un lion et assommé quelque voleur : je lui pardonne, dis-je, si appuyé de l’opinion de Philippe, qui pensoit que sa femme eût commerce avec un dieu ; si trompé par les oracles, si se sentant si fort au-dessus des hommes, il a quelquefois méprisé sa naissance véritable, et cherché son origine dans les cieux. Peut-être faisoit-il couler cette créance parmi les barbares pour en attirer la vénération ; et tandis qu’il se donnoit au monde pour une espèce de dieu, le sommeil, le plaisir des femmes, le sang qui cou-loit de ses blessures, lui faisoient connoître qu’il n’étoit qu’un homme.

Après avoir parlé si longtemps des avantages d’Alexandre, je dirai, en peu de mots, que par la beauté d’un génie universel, César fut le plus grand des Romains en toutes choses : dans les affaires de la république et dans les emplois de la guerre. À la vérité, les entreprises d’Alexandre ont quelque chose de plus étonnant ; mais la conduite et la capacité ne paraissoient pas y avoir la même part. La guerre d’Espagne contre Petreius et Afranius, est une chose que les gens d’une expérience consommée admirent encore. Les plus mémorables siéges des derniers temps ont été formés sur celui d’Alexie8 : nous devons à César nos forts, nos lignes, nos contrevallations, et généralement tout ce qui fait la sûreté des armées devant les places. Pour ce qui est de la vigueur, la bataille de Munda fut plus contestée que celles d’Asie ; et César courut un aussi grand péril en Egypte, qu’Alexandre dans le bourg des Malliens.

Ils ne furent pas moins différents dans le procédé que dans l’action. Quand César n’avoit pas la justice de son côté, il en cherchoit les apparences : les prétextes ne lui manquoient jamais. Alexandre ne donnoit au monde pour raisons que ses volontés : il suivoit par tout son ambition ou son humeur. César se laissoit conduire à son intérêt, ou à sa raison. On n’a guère vu, en personne, tant d’égalité dans la vie, tant de modération dans la fortune, tant de clémence dans les injures. Ces impétuosités qui coûtèrent la vie à Clitus ; ces soupçons mal éclaircis qui causèrent la perte de Philotas, et qui, à la honte d’Alexandre, traînèrent ensuite comme un mal nécessaire la mort de Parménion ; tous ces mouvements étaient inconnus à César. On ne peut lui reprocher de mort que la sienne, pour n’avoir pas eu assez de soin de sa propre conservation.

Aussi faut-il avouer que, bien loin d’être sujet aux désordres de sa passion, il fut le plus agissant homme du monde, et le moins ému : les grandes, les petites choses le trouvaient dans son assiette, sans qu’il parût s’élever pour celles-là, ni s’abaisser pour celles-ci. Alexandre n’étoit proprement dans son naturel qu’aux extraordinaires. S’il falloit courir, il vouloit que ce fût contre des rois. S’il aimoit la chasse, c’étoit celle des lions. Il avoit peine à faire un présent qui ne fût digne de lui. Jamais si résolu, jamais si gai que dans l’abattement des troupes ; jamais si constant, si assuré que dans leur désespoir. En un mot, il commençoit à se posséder pleinement où les hommes d’ordinaire, soit par la crainte, soit par quelqu’autre faiblesse, ont accoutumé de ne se posséder plus. Mais son âme trop élevée, s’ajustoit mal aisément au train commun de la vie ; et peu sûre d’elle-même, il étoit à craindre qu’elle ne s’échappât parmi les plaisirs ou dans le repos.

Ici, je ne puis m’empêcher de faire quelques réflexions sur les héros, dont l’empire a cela de doux, qu’on n’a pas de peine à s’y assujettir. Il ne nous reste pour eux, ni de ces répugnances secrètes, ni de ces mouvements intérieurs de liberté, qui nous gênent dans une obéissance forcée : tout ce qui est en nous, est souple et facile ; mais ce qui vient d’eux est quelquefois insupportable. Quand ils sont nos maîtres par la puissance, et si fort au-dessus de nous par le mérite, ils pensent avoir comme un double empire qui exige une double sujétion ; et souvent c’est une condition fâcheuse de dépendre de si grands hommes, qu’ils puissent nous mépriser légitimement. Cependant, puisqu’on ne règne pas dans les solitudes, et que ce leur est une nécessité de converser avec nous, il seroit de leur intérêt de s’accommoder à notre faiblesse. Nous les révérerions comme des dieux, s’ils se contentoient de vivre comme des hommes.

Mais finissons un discours qui me devient ennuyeux à moi-même, et disons que par des moyens praticables, César a exécuté les plus grandes choses ; qu’il s’est fait le premier des Romains.

Alexandre étoit naturellement au-dessus des hommes : vous diriez qu’il était né le maître de l’univers, et que dans ses expéditions il alloit moins combattre des ennemis, que se faire reconnoître de ses peuples.


NOTES DE L’ÉDITEUR

1. Vaugelas a traduit la Vie d’Alexandre écrite par Quinte-Curce ; et d’Ablancourt, les Commentaires de César.

2. La tribune aux harangues.

3. Voici les vers de Lucain, livre III, vers 432-439.

Implicitas magna Cæsar terrore Cohortes
Ut vidit, primus raptam librare bipennem
Ausus, et aëriam ferro proscindere quercum,
Effatur merso violata in robora ferro :
Jam ne quis vestrum dubitet subvertere silvam ;
Credite me fecisse nefas. Tunc paruit omnis
Imperiis non sublato secura pavore
Turba, sed expensa superorum et Cæsaris irâ.

C’est-à-dire, selon la traduction de Brebeuf :

Il querelle leur crainte, il frémit de courroux,
Et, le fer à la main, porte les premiers coups.
Quittez, quittez, dit-il, l’effroi qui vous maîtrise ;
Si ces bois sont sacrés, c’est moi qui les méprise :
Seul, j’offense aujourd’hui le respect de ces lieux,
Et seul, je prends sur moi tout le courroux des dieux.

4. In luctu atque miseriis, mortem ærumnarum requiem, non cruciatum esse ; eam cuncta mortalium mata dissolvere ; ultra neque curæ, neque gaudio locum esse. De conjuratione Catilinæ, cap. li.

5. Nabarzanes acceptâ fide occurrit, dona ingentia ferens. Inter quæ Bagoas erat specie singulari spado, atque in ipso flore pueritiæ ; cui et Darius fuerat assuetus, et mox Alexander assuevit. Quintus Curtius, VI, cap. v, 22.

6. Qui font 390 000 francs de notre monnoie. Si c’étoient des talents d’or, il faut compter dix fois plus.

7. Le prince de Condé.

8. Ainsi traduisoit-on, alors, le nom d’Alesia. Saint-Évremond nous révèle ici une circonstance pleine d’intérêt, et qui n’a pas été mise en lumière par les archéologues et les savants officiers à qui nous devons la polémique vive et piquante, ouverte sur la question de l’emplacement véritable de l’Alise assiégée par César.