Jules César (Shakespeare)/Traduction Guizot, 1864/Acte II

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Jules César
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 2 (p. 29-47).
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ACTE DEUXIÈME


SCÈNE I

Toujours à Rome.—Les vergers de Brutus.
Entre BRUTUS.

brutus.—Holà, Lucius, viens ! —Je ne puis, par l’élévation des étoiles, juger si le jour est loin encore.—Lucius ? Eh bien ! —Je voudrais que mon défaut fût de dormir aussi profondément.—Allons, Lucius, allons ! Éveille-toi, te dis-je ! Viens donc, Lucius !

(Entre Lucius.)

lucius.—M’avez-vous appelé, seigneur ?

brutus.—Lucius, porte un flambeau dans ma bibliothèque dès ; qu’il sera allumé, reviens m’avertir ici.

lucius.—J’y vais, seigneur.

(Il sort.)

brutus.—Sa mort est le seul moyen, et pour ma part, je ne me connais aucun motif personnel de le rejeter que la cause générale. Il voudrait être couronné : à quel point cela peut changer sa nature, voilà la question. C’est l’éclat du jour qui fait éclore le serpent, et nous contraint ainsi de marcher avec précaution. Le couronner ! c’est précisément cela… C’est, je ne saurais le nier, l’armer d’un dard avec lequel il pourra, à sa volonté, créer le danger. Le mal de la grandeur, c’est quand du pouvoir elle sépare la conscience [1] ; et pour rendre justice à César, je n’ai point vu que ses passions aient jamais eu plus de pouvoir que sa raison : mais c’est une vérité d’expérience que, pour la jeune ambition [2], la modestie est une échelle vers laquelle celui qui s’élève tourne son visage mais une fois parvenu à l’échelon le plus haut, il tourne le dos à l’échelle, porte son regard dans les nues, dédaignant les humbles degrés par lesquels il est monté. Ainsi pourrait faire César : de peur qu’il ne le puisse faire, prévenons-le, et puisque ce qu’il est ne suffit pas pour qualifier l’attaque, considérons-le sous cette face : ce qu’il est, en augmentant, le conduirait à tels et tels excès. Regardons-le comme l’œuf d’un serpent qui une fois éclos, deviendrait malfaisant par la loi de son espèce, et tuons-le dans sa coquille.

(Rentre Lucius.)

lucius.—Le flambeau brûle dans votre cabinet, seigneur.—En cherchant une pierre à feu sur la fenêtre, j’ai trouvé ce billet ainsi scellé ; je suis sûr qu’il n’y était pas quand je suis allé me coucher.

brutus.—Retourne à ton lit, il n’est pas jour encore. Mon garçon, n’avons-nous pas demain les ides de mars ?

lucius.—Je ne sais pas, seigneur.

brutus.—Regarde dans le calendrier, et reviens me le dire.

lucius.—J’y vais, seigneur.

(Il sort.)

brutus.—Ces exhalaisons qui sifflent à travers les airs jettent tant de clarté, que je puis lire à leur lumière.

(Il ouvre le billet et le lit.)

Brutus tu dors : réveille-toi, vois qui tu es. Faudra-t-il que Rome… ? Parle, frappe, rétablis nos droits.—Brutus tu dors, réveille-toi.—J’ai trouvé souvent de pareilles instigations jetées sur mon passage : Faudra-t-il que Rome… ? Voici ce que je dois suppléer : Faudra-t-il que Rome demeure tremblante sous un homme ? Qui ! Rome ? Mes ancêtres chassèrent des rues de Rome ce Tarquin qui portait le nom de roi. Parle frappe rétablis nos droits. Ainsi donc on me presse de parler et de frapper. Ô Rome je t’en fais la promesse : s’il en résulte le rétablissement de tes droits, tu obtiendras de la main de Brutus tout ce que tu demandes.

(Rentre Lucius.)

lucius.—Seigneur, mars a consumé quatorze de ses jours.

brutus.—Il suffit. (On frappe derrière le théâtre.) Va à la porte, quelqu’un frappe. (Lucius sort.) Depuis que Cassius a commencé à m’exciter contre César, je n’ai point dormi.—Entre la première pensée d’une entreprise terrible et son exécution, tout l’intervalle est comme une vision fantastique ou un rêve hideux. Le génie de l’homme et les instruments de mort tiennent alors conseil, et l’état de l’homme offre en petit celui d’un royaume où s’agitent tous les éléments de l’insurrection. (Rentre Lucius.)

lucius.—Seigneur, c’est votre frère Cassius qui est à la porte ; il demande à vous voir.

brutus.—Est-il seul ?

lucius.—Non, seigneur, il y a plusieurs personnes avec lui.

brutus.—Les connais-tu ?

lucius.—Non, seigneur ; leurs chapeaux sont enfoncés jusque sur leurs oreilles, et la moitié de leurs visages est ensevelie dans leurs manteaux, au point que je n’ai pu distinguer leurs traits de façon à les reconnaître[3].

brutus.—Fais-les entrer. (Lucius sort.) Ce sont les conjurés. Ô conspiration ! as-tu honte de montrer dans la nuit ton front redoutable, à l’heure ou le mal est en pleine liberté ? Où trouveras-tu donc dans le jour, une caverne assez sombre pour dissimuler ton monstrueux visage ? Conspiration, n’en cherche point : qu’il se cache dans les sourires de l’affabilité ; car si tu marches portant à découvert tes traits naturels, l’Érèbe même n’est pas assez obscur pour te dérober au soupçon.

SCÈNE II

Entrent CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, CINNA, MÉTELLUS CIMBER et TRÉBONIUS.

cassius.—Je crains que nous n’ayons trop indiscrètement troublé votre repos. Bonjour, Brutus : sommes-nous importuns ?

brutus.—Je suis levé depuis une heure ; j’ai passé toute la nuit sans dormir. Dites-moi si je connais ceux qui vous accompagnent.

cassius.—Oui, vous les connaissez tous ; et pas un ici qui ne vous honore, pas un qui ne désire que vous ayez de vous-même l’opinion qu’a de vous tout noble Romain. Voici Trébonius.

brutus.—Il est le bienvenu.

cassius.—Celui-ci est Décius Brutus.

brutus.—Il est aussi le bienvenu.

cassius.—Celui-ci est Casca ; celui-là Cinna ; celui-là Métellus Cimber.

brutus.—Tous sont les bienvenus. Quels soucis vigilants sont venus s’interposer entre la nuit et vos paupières [4] ?

cassius.—Pourrai-je dire un mot ?

(Ils se parlent bas.)

décius.—C’est ici l’orient : n’est-ce pas là le jour qui commence à poindre de ce côté ?

casca.—Non.

cinna.—Oh ! pardon, seigneur, c’est le jour ; et ces lignes grisâtres qui prennent sur les nuages sont les messagers du-jour.

casca.—Vous allez m’avouer que vous vous trompez tous deux. C’est là, à l’endroit même où je pointe mon épée, que se lève le soleil, beaucoup plus vers le midi, en raison de la jeune saison de l’année. Dans deux mois environ, plus élevé vers le nord, il lancera de ce point ses premiers feux ; et l’orient proprement dit est vers le Capitole, dans cette direction-là.

brutus.—Donnez-moi tous la main, l’un après l’autre.

cassius.—Et jurons d’accomplir notre résolution.

brutus.—Non, point de serment. Si notre figure d’hommes [5], la souffrance de nos âmes, les iniquités du temps sont des motifs impuissants, rompons sans délai : que chacun de nous retourne à son lit oisif ; laissons la tyrannie à l’œil hautain se promener à son gré, jusqu’à ce que chacun de nous tombe désigné par le sort. Mais si, comme j’en suis certain, ces motifs portent avec eux assez de feu pour enflammer les lâches, et pour donner une trempe valeureuse à l’esprit mollissant des femmes ; alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous faut-il que notre propre cause pour nous exciter au redressement de nos droits ? Quel autre lien que ce secret gardé par des Romains qui ont dit le mot et ne biaiseront point ? et quel autre serment que l’honnêteté engagée envers l’honnêteté à ce que cela soit ou que nous périssions. Laissons jurer les prêtres, les lâches, les hommes craintifs, ces vieillards qu’affaiblit un corps décomposé, et ces âmes patientes de qui l’injustice reçoit un accueil serein. Qu’elles jurent au profit de la cause injuste, les créatures dont on peut douter : mais nous, ne faisons pas à l’immuable sainteté de notre entreprise, ni à l’insurmontable constance de nos âmes, l’affront de penser que notre cause ou notre action eurent besoin d’un serment, tandis que chaque Romain doit savoir que chaque goutte du sang qu’il porte dans ses noble veines s’entache d’une multiple bâtardise, du moment où il manque à la plus petite particule de la moindre promesse sortie de sa bouche.

cassius.—Mais que pensez-vous de Cicéron ? êtes-vous d’avis, de le sonder ? je crois qu’il entrerait fortement dans notre projet.

casca.—Il ne faut pas le laisser de côté.

cinna.—Non, gardons-nous-en bien.

métellus cimber.—Oh ! ayons pour nous Cicéron : ses cheveux d’argent nous gagneront la bonne opinion des hommes, et nous achèteront des voix qui célébreront notre action : on dira que sa sagesse a dirigé nos bras ; il ne sera plus question de notre jeunesse, de notre témérité ; tout sera enveloppé dans sa gravité.

brutus.—Oh ! ne m’en parlez pas ; ne nous ouvrons point à lui ; jamais il n’entrera dans ce que d’autres auront commencé.

cassius.—Laissons-le donc à l’écart.

casca.—En effet, il ne nous convient pas.

décius.—Ne frappera-t-on aucun autre que César ?

cassius.—C’est une question bonne à élever, Décius. Moi, je pense qu’il n’est pas à propos que Marc-Antoine, si chéri de César, survive à César. Nous trouverons en lui un dangereux machinateur ; et, vous le savez, ses ressources, s’il les met en œuvre, pourraient s’étendre assez loin pour nous susciter à tous de grands embarras. Il faut, pour les prévenir, qu’Antoine et César tombent ensemble.

brutus.—Nos procédés [6] paraîtront bien sanguinaires, Caïus Cassius, si après avoir abattu la tête nous mettons ensuite les membres en pièces, comme le fait la colère en donnant la mort, et la haine après l’avoir donnée ; car Antoine n’est qu’un membre de César. Soyons des sacrificateurs et non des bouchers, Cassius. C’est contre l’esprit de César que nous nous élevons tous : dans l’esprit de l’homme il n’y a point de sang. Oh ! si nous pouvions atteindre à l’esprit de César sans déchirer César ! Mais, hélas ! pour cela il faut que le sang de César coule ; mes bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage : dépeçons la victime comme un mets propre aux dieux, ne la mettons pas en lambeaux comme une carcasse bonne à être jetée aux chiens. Que nos cœurs soient semblables à ces maîtres habiles qui commandent à leurs serviteurs un acte de violence, et semblent ensuite les en réprimander. Alors notre action semblera naître de la nécessité, et non de la haine ; et lorsqu’elle paraîtra telle aux yeux du peuple, nous serons nommés des purificateurs, non des assassins. Quant à Marc-Antoine, ne songez point à lui : il ne peut rien de plus que ne pourra le bras de César, quand la tête de César sera tombée.

cassius.—Cependant je le redoute, car cette tendresse qui s’est enracinée dans son cœur pour César…

brutus.—Hélas ! bon Cassius, ne songez point à lui. S’il aime César, tout ce qu’il pourra faire n’agira que sur lui-même ; il pourra se laisser aller au chagrin, et mourir pour César ; et ce serait beaucoup pour lui, livré comme il l’est aux plaisirs, à la dissipation et aux sociétés nombreuses.

trébonius.—Il n’est point à craindre : qu’il ne meure point par nous, car nous le verrons vivre et rire ensuite de tout cela.

(L’horloge sonne.)

brutus.—Silence, comptons les heures.

cassius.—L’horloge a frappé trois coups.

trébonius.—Il est temps de nous séparer.

cassius.—Mais il est encore incertain si César voudra ou non sortir aujourd’hui, car il est depuis peu devenu superstitieux, et s’éloigne tout à fait de l’opinion générale qu’il s’était autrefois formée sur les visions, les songes et les présages tirés des sacrifices [7]. Il se pourrait que ces prodiges si marquants, les terreurs inaccoutumées de cette nuit, et les sollicitations de ses augures le retinssent aujourd’hui loin du Capitole.

décius.—Ne le craignez pas. Si telle est sa résolution, je me charge de la surmonter ; car il aime à entendre répéter qu’on prend les licornes avec des arbres [8], les ours avec des miroirs, les éléphants dans des fosses, les lions avec des filets, et les hommes avec des flatteries : mais quand je lui dis que lui il hait les flatteurs, il me répond que cela est vrai ; et c’est alors qu’il est le plus flatté. Laissez-moi faire ; je sais tourner son humeur comme il me convient, et je le mènerai au Capitole.

cassius.—Nous irons tous chez lui le chercher.

brutus.—À la huitième heure. Est-ce là notre dernier mot ?

cinna.—Que ce soit le dernier mot, et n’y manquons pas.

métellus cimber.—Caïus Ligarius veut du mal à César, qui l’a maltraité pour avoir bien parlé de Pompée. Je m’étonne qu’aucun de vous n’ait songé à lui.

brutus.—Allez donc, cher Métellus, allez le trouver. Il m’aime beaucoup, et je lui en ai donné sujet : envoyez-le-moi seulement, et j’en ferai ce que je voudrai.

cassius.—Le jour va nous atteindre. Nous allons vous quitter, Brutus et vous, amis, dispersez-vous : mais souvenez-vous tous de ce que vous avez dit, et montrez-vous de vrais Romains.

brutus.—Mes bons amis [9], prenez un visage riant et serein. Que nos regards ne manifestent pas nos desseins ; mais qu’ils portent le secret, comme nos acteurs romains, sans apparence d’abattement et d’un air imperturbable. Maintenant je vous souhaite à tous le bonjour.

(Tous sortent excepté Brutus.)

brutus appelle Lucius.—Garçon ! Lucius ! Il dort de toutes ses forces. À la bonne heure, goûte le bienfait de la douce rosée que le sommeil appesantit sur toi ; tu n’as point de ces images, de ces fantômes que l’active inquiétude trace dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien profondément.

(Entre Porcia.)

porcia.—Brutus, mon seigneur !

brutus.—Porcia, quel est votre dessein ? pourquoi vous lever à cette heure ? Il n’est pas bon pour votre santé d’exposer ainsi votre complexion délicate au froid humide du matin.

porcia.—Cela n’est pas bon non plus pour la vôtre. Vous vous êtes brusquement dérobé de mon lit, Brutus ; et hier au soir, à souper, vous vous êtes levé tout à coup, vous avez commencé à vous promener les bras croisés, pensif, et poussant des soupirs ; et quand je vous ai demandé ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi des regards troublés et mécontents. Je vous ai pressé de nouveau : alors vous grattant le front, vous avez frappé du pied avec impatience. Cependant j’ai insisté encore ; mais d’un geste irrité de votre main, vous m’avez fait signe de vous laisser. Je vous ai laissé, dans la crainte d’irriter cette impatience qui déjà ne paraissait que trop allumée, espérant d’ailleurs que ce n’était là qu’un des accès de cette humeur qui de temps à autre trouve son moment près de tout homme quel qu’il soit [10]. Ce chagrin ne vous laisse ni manger, ni parler, ni dormir ; et s’il agissait autant sur votre figure qu’il a déjà altéré votre manière d’être, je ne vous reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher époux, faites-moi connaître la cause de votre chagrin.

brutus.—Je ne me porte pas bien ; voilà tout.

porcia.—Brutus est sage, et s’il ne se portait pas bien, il emploierait les moyens nécessaires pour recouvrer sa santé.

brutus.—Et c’est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez à votre lit.

porcia.—Brutus est malade ! Est-ce donc un régime salutaire que de se promener à demi vêtu, et de respirer les humides exhalaisons du matin ? Quoi ! Brutus est malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit pour affronter les malignes influences de la nuit, et l’air impur et brumeux qui ne peut qu’aggraver son mal ! Non, non, cher Brutus ; c’est dans votre âme qu’est le mal dont vous souffrez ; et en vertu de mes droits, de mon titre auprès de vous, je dois en être instruite ; et à deux genoux je vous supplie, au nom de ma beauté autrefois vantée, au nom de tous vos serments d’amour, et de ce serment solennel qui a réuni nos personnes en une seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-même, à moi votre moitié, ce qui pèse sur votre âme ; dites-moi aussi quels étaient ceux qui sont venus vous trouver cette nuit ? car il est entré ici six ou sept hommes qui cachaient leurs visages à l’obscurité même.

brutus.—Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma bonne Porcia.

porcia.—Je n’en aurais pas besoin si vous étiez mon bon Brutus. Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous cette exception aux liens de mariage, que je ne participe point aux secrets qui vous appartiennent ? ne suis-je une autre vous-même que jusqu’à un certain point, et avec de certaines réserves ? pour vous tenir compagnie à table, faire la douceur de votre couche, et vous adresser quelquefois la parole ? N’occupé-je donc que les avenues de votre affection ? Ah ! si je n’ai rien de plus, Porcia est la concubine [11] de Brutus, et non pas sa femme.

brutus.—Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi précieuse pour moi que les gouttes rougeâtres qui arrivent à mon triste cœur.

porcia.—Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. Je suis une femme, j’en conviens, mais une femme que le grand Brutus a prise pour épouse. Je suis une femme, j’en conviens, mais une femme de bon renom, la fille de Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon sexe, fille d’un tel père et femme d’un tel époux ? Dites-moi ce que vous méditez, je ne le révélerai point. J’ai voulu fortement éprouver ma constance ; je me suis fait une blessure ici à la cuisse : capable de soutenir ceci avec patience, pourrais-je ne pas l’être de porter les secrets de mon mari ?

brutus.—Ô vous, dieux, rendez-moi digne de cette noble épouse. (On frappe derrière le théatre.) Écoutez, écoutez, on frappe.—Porcia, rentre un moment, et bientôt ton sein va partager tous les secrets de mon cœur ; je te développerai tous mes engagements et tout ce qui est écrit sur mon triste front [12]. Retire-toi promptement. (Porcia sort.)—Lucius, qui est-ce qui frappe ?

lucius.-Il y a là un homme malade qui voudrait vous entretenir.

brutus.—C’est Caïus Ligarius, dont Métellus nous a parlé. Lucius, éloigne-toi.—Caïus Ligarius, comment êtes-vous ?

licarius.—Recevez le bonjour que vous adresse une voix bien faible.

brutus.—Oh ! quel temps avez-vous choisi, brave Caïus, pour garder votre bonnet de nuit ? Que je voudrais que vous ne fussiez pas malade !

ligarius.—Je ne suis plus malade, si Brutus a en main quelque exploit digne d’être marqué du nom de l’honneur.

brutus.—J’aurais en main un exploit de ce genre, Ligarius, si pour l’entendre vous aviez l’oreille de la santé.

ligarius.—Par tous les dieux devant qui se prosternent les Romains, je chasse loin de moi mon infirmité. Âme de Rome, fruit généreux des reins d’un père respecté, comme un exorciste tu as conjuré l’esprit de maladie. Ordonne-moi d’aller en avant, et mes efforts tenteront des choses impossibles ; que dis-je ! ils en viendront à bout.—Que faut-il faire ?

brutus.—Une œuvre par laquelle des hommes malades retrouveront la santé.

ligarius.—Mais n’est-il pas quelques hommes en santé que nous devons rendre malades ?

brutus.—C’est aussi ce qu’il faudra. Ce que c’est, cher Caius, je te l’expliquerai en nous rendant ensemble au lieu où la chose doit se faire.

ligarius.—Que votre pied m’indique la route, et d’un cœur animé d’une flamme nouvelle, je vous suivrai sans savoir à quelle entreprise : il suffit que Brutus me guide.

brutus.—Suis-moi donc.

(Ils sortent.)

SCÈNE III

Toujours à Rome. — Une pièce du palais de César. — Tonnerre et éclairs.
Entre CÉSAR en robe de chambre.

césar.—Ni le ciel ni la terre n’ont été en paix cette nuit. Trois fois Calphurnia dans son sommeil s’est écriée : « Au secours ! oh ! ils assassinent César ! » —Y a-t-il là quelqu’un ?

(Entre un serviteur.)

le serviteur.—Mon seigneur ?

césar.—Va, commande aux prêtres d’offrir à l’instant un sacrifice, et reviens m’apprendre quel succès ils en augurent.

le serviteur.—J’y vais, mon seigneur.

(Il sort.)
(Entre Calphurnia.)

calphurnia.—Que prétendez-vous, César ? Penseriez-vous à sortir ? vous ne sortirez point aujourd’hui de chez vous.

césar.—César sortira. Les choses qui m’ont menacé ne m’ont jamais regardé que de dos : dès qu’elles apercevront le visage de César, elles s’évanouiront.

calphurnia.—César, jamais je ne me suis arrêtée aux présages ; mais aujourd’hui ils m’épouvantent. Sans parler de tout ce que nous avons entendu et vu, il y a de l’autre côté un homme qui raconte d’horribles phénomènes vus par les gardes. Une lionne a fait ses petits au milieu des rues ; la bouche des sépulcres s’est ouverte et a laissé échapper leurs morts ; de terribles guerriers de feu combattaient sur les nuages, en lignes, en escadrons, et avec toute la régularité de la guerre ; il en pleuvait du sang sur le Capitole ; le choc de la bataille retentissait dans les airs ; on entendait les hennissements des coursiers et les gémissements des mourants, et des spectres ont poussé le long des rues des cris aigus et lamentables ! Ô César, ces présages sont inouïs, et je les redoute.

césar.—Que peut-on éviter de ce qui est décrété par les puissants dieux ? César sortira, car ces présages s’adressent au monde entier autant qu’à César.

calphurnia.—Quand il meurt des mendiants, on ne voit pas des comètes mais les cieux mêmes signalent par leurs feux la mort des princes.

césar.—Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort, le brave ne goûte jamais la mort qu’une fois. De tous les prodiges dont j’aie encore ouï parler, le plus étrange pour moi, c’est que les hommes puissent sentir la crainte, voyant que la mort, fin nécessaire, arrivera à l’heure où elle doit arriver. (Rentre le serviteur.)—Que disent les augures ?

le serviteur.—Ils voudraient que vous ne sortissiez pas aujourd’hui : en retirant les entrailles d’une des victimes, ils n’ont pu retrouver le cœur de l’animal.

césar.—Les dieux ont voulu faire honte à la lâcheté. César serait un animal sans cœur si la peur le retenait aujourd’hui dans sa maison : non, César n’y restera pas. Le danger sait très-bien que César est plus dangereux que lui : nous sommes deux lions mis bas le même jour, mais je suis l’aîné et le plus terrible, et César sortira.

calphurnia.—Hélas ! mon seigneur, vous consumez toute votre sagesse en confiance. Ne sortez point aujourd’hui : donnez ma crainte et non la vôtre pour le motif qui vous retiendra ici. Nous enverrons Marc-Antoine au sénat : il dira que vous ne vous portez pas bien aujourd’hui ; me voici à genoux devant vous, pour l’obtenir.

césar.—Marc-Antoine dira que je ne me porte pas bien ; et pour complaire à ton caprice, je resterai. (Entre Décius.) Voici Décius Brutus ; il le leur dira.

décius.—Salut à César ! Bonjour, digne César ! Je viens vous chercher pour aller au sénat.

césar.—Et vous êtes venu fort à propos, Décius, pour porter mes salutations aux sénateurs, et leur dire que je ne veux pas aller aujourd’hui au sénat. Que je ne le puis, serait faux ; que je ne l’ose, plus faux encore [13]. Je ne veux pas y aller aujourd’hui dites-le leur ainsi, Décius.

calphurnia.—Dites qu’il est malade.

césar.—César leur fera-t-il porter un mensonge ? Ai-je étendu si loin mon bras et mes conquêtes, pour craindre de dire la vérité à quelques barbes grises ? —Décius, allez leur dire que César ne veut pas y aller.

décius.—Très-puissant César, faites-moi connaître quelques-unes de vos raisons, de peur qu’on ne me rie au nez quand je leur rendrai ce discours.

césar.—La raison est dans ma volonté : je n’y veux pas aller ; c’en est assez pour satisfaire le sénat. Mais, pour votre satisfaction particulière et parce que je vous aime, je vous dirai que c’est Calphurnia que voilà, ma femme, qui me retient ici. Elle a rêvé cette nuit qu’elle voyait ma statue, semblable à une fontaine, verser du sang tout pur par cent tuyaux. Plusieurs Romains vigoureux venaient en souriant baigner leurs mains dans ce sang. Elle prend tout cela pour des avis et des présages de maux imminents ; et, à genoux, elle m’a conjuré de demeurer aujourd’hui chez moi.

décius.—Ce songe est interprété à contre-sens : c’est une vision heureuse et favorable. Votre statue jetant par un grand nombre de tuyaux du sang dans lequel tant de Romains se baignent en souriant signifie que l’illustre Rome va recevoir de vous un sang qui la ranimera, et que, parmi les hommes magnanimes, il y aura empressement à en être teint, à en obtenir quelque marque, quelque empreinte sacrée qui les fasse reconnaître [14] ; et voilà ce que signifie le songe de Calphurnia.

césar.—Vous en avez ainsi très-bien expliqué le sens.

décius.—Vous le verrez quand vous aurez entendu ce que j’ai à vous dire. Sachez maintenant que le sénat a résolu de décerner aujourd’hui une couronne au puissant César : si vous envoyez dire que vous ne voulez pas vous y rendre, les esprits peuvent changer. D’ailleurs il s’en pourrait faire quelques plaisanteries, et l’on traduirait ainsi votre message : « Que le sénat se sépare ; ce sera pour une autre fois, quand la femme de César aura fait de meilleurs rêves. » Si César se cache, ne se diront-ils pas à l’oreille : « Voyez, César a peur ? » Pardonnez-moi, César ; c’est mon tendre, mon bien tendre zèle pour votre fortune, qui me commande de vous parler ainsi ; et la raison est ici dans l’intérêt de mon affection.

césar.—Que vos terreurs semblent absurdes maintenant, Calphurnia ! J’ai honte d’y avoir cédé. Qu’on me donne ma robe ; je veux aller au sénat. (Entrent Publius, Brutus, Ligarius, Métellus, Casca, Trébonius et Cinna.)—Et voyez, Publius vient ici me chercher.

publius.—Bonjour, César.

césar.—Soyez le bienvenu, Publius. Quoi ! Brutus aussi sorti de si bonne heure ! Bonjour, Casca. Caïus Ligarius, jamais César ne fut autant votre ennemi que cette fièvre qui vous a ainsi maigri.—Quelle heure est-il ?

brutus.—César, huit heures sont sonnées.

césar.—Je vous rends grâce de votre complaisance et de vos soins. (Entre Antoine.) Voyez Antoine. Lui qui se divertit tant que la nuit dure, il n’en est pas moins levé. Bonjour, Antoine.

antoine.—Bonjour à l’illustre César.

césar.—Dites-leur là-dedans de tout préparer.—Je mérite des reproches, pour me faire ainsi attendre.—Voilà maintenant Cinna qui arrive ; voilà Métellus. Ha ! Trébonius, j’ai besoin de causer une heure avec vous : souvenez-vous de venir ici aujourd’hui. Tenez-vous près de moi, de peur que je ne vous oublie.

trébonius.—Je le ferai, César. (À part.) Et je serai si près, que vos meilleurs amis souhaiteront que j’en eusse été plus loin.

césar.—Entrez, mes bons amis, et prenez une coupe de vin avec moi [15] puis nous nous en irons tout à l’heure ensemble comme des amis.

brutus.—Les apparences trompent souvent, ô César, et le cœur de Brutus se serre lorsqu’il y réfléchit.

SCÈNE IV

Toujours à Rome.—Une rue près du Capitole.
ARTÉMIDORE entre, lisant un papier.

artémidore.— « César, défie-toi de Brutus ; prends garde à Cassius ; n’approche point de Casca ; aie l’œil sur Cinna ; ne te fie point à Trébonius ; observe bien Métellus Cimber. Décius Brutus ne t’aime point ; tu as offensé Caïus Ligarius. Tous ces hommes sont animés d’un même esprit contre César. Si tu n’es pas immortel, prends garde à toi, la sécurité laisse le champ libre à la conspiration. Que les puissants dieux te défendent !

« Ton ami Artémidore. »

Je veux attendre ici que César passe ; alors je lui présenterai ceci comme une supplique. Mon cœur déplore que la vertu ne puisse vivre hors de la portée des dents de l’envie. Si tu lis cette note, ô César, tu peux vivre ; sinon, les destins conspirent avec les traîtres.

SCÈNE V

Toujours à Rome.—Une autre partie de la même rue, devant la maison de Brutus.
Entrent PORCIA et LUCIUS.

porcia.—Je t’en prie, mon garçon, cours au sénat. Ne t’arrête point à me répondre, mais pars sur-le-champ. Pourquoi restes-tu là ?

lucius.—Pour savoir quel est mon message, madame.

porcia.—Je voudrais que tu fusses déjà arrivé au sénat, et revenu avant que j’eusse pu te dire ce que tu as à faire.—Ô constance ! tiens-toi ferme à mes côtés ; place une énorme montagne entre mon cœur et ma langue : j’ai l’âme d’un homme, mais je n’ai que la force d’une femme. Qu’il est difficile aux femmes de se soumettre à la prudence ! —Quoi te voilà encore !

lucius.—Que faut-il que je fasse, madame ? Courir au Capitole, et pas autre chose ? Puis revenir auprès de vous, et pas autre chose ?

porcia.—Oui, mon garçon, viens me redire si ton maître a l’air bien portant, car il est sorti malade ; et remarque bien ce que fait César, quels sont les suppliants qui se pressent autour de lui.—Écoute, mon garçon… quel bruit est-ce là ?

Lucius.—Je n’entends rien, madame.

porcia.—Je t’en prie, écoute bien. J’ai entendu un bruit tumultueux, comme de gens qui se battent ; le vent l’apporte du Capitole.

lucius.—En vérité, madame, je n’entends rien.

(Entre le devin.)

porcia.—Approche, mon ami : de quel côté viens-tu ?

le devin.—De ma maison, ma bonne dame.

porcia.—Quelle heure est-il ?

le devin.—Environ la neuvième heure, madame.

porcia.—César est il déjà rendu au Capitole ?

le devin.—Madame, pas encore. Je vais prendre ma place pour le voir, quand il passera pour s’y rendre.

porcia.—Tu as quelque supplique à présenter à César, n’est-ce pas ?

le devin.—J’en ai une, madame. S’il plaît à César de vouloir assez de bien à César pour m’écouter, je le conjurerai de se traiter lui-même en ami.

porcia.—Quoi ! as-tu appris qu’on voulût lui faire quelque mal ?

le devin.—Aucun dont j’aie la certitude, beaucoup dont je crains la possibilité. Bonjour, madame. La rue est étroite ici. Cette foule de sénateurs, de préteurs, de suppliants de la classe commune, qui se presse sur les pas de César, pourrait s’amasser au point qu’un homme faible comme moi en serait presque étouffé. Je veux gagner un endroit moins obstrué, et là parler au grand César au moment de son passage.

(Il sort.)

porcia.—Il faut que je rentre. Oh que je souffre ! quelle faible chose que le cœur d’une femme ! Ô Brutus, que les dieux te secondent dans ton entreprise ! —Sûrement ce garçon m’aura entendue ! —Brutus demande une faveur que César n’accordera pas.—Oh ! je me sens défaillir. Cours, Lucius ; va, parle de moi à mon mari. Dis-lui que je suis joyeuse ; puis reviens ici et me rapporte ce qu’il t’aura dit.

FIN DU DEUXIÈME ACTE.
  1. Remorse. On ne conçoit pas pourquoi Warburton a voulu que remorse signifiât ici miséricorde, pitié, sensibilité.
  2. Traduction de Voltaire :

    . . . . . On sait assez quelle est l’ambition.
    L’échelle des grandeurs à ses yeux se présente,
    Elle y monte en cachant son front aux spectateurs.

  3. That by no means I may discover them,
    By any mark of favour.

    Favour signifie ici trait, maintien. Voltaire s’y est trompé et a traduit ainsi:

    Et nul à Lucius ne s’est fait reconnaître;
    Pas la moindre amitié.

  4. Voltaire s’est trompé. Il traduit :

    Les mènent en cesQuels projets importants
    Les mènent en ces lieux entre vous et la nuit ?

  5. The face of men. Les commentateurs ont cherché à expliquer ce passage de différentes manières, dont aucune n’a paru aussi satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l’a pas traduit. En tout, ce discours de Brutus est l’un des morceaux les plus défigurés dans sa traduction.
  6. En anglais, course. Voltaire l’a traduit par le mot course, et fait une note pour l’expliquer dans un sens tout à fait bizarre, ce qui était parfaitement inutile. Course peut se traduire littéralement par les mots procédé, marche, carrière, etc., et n’a rien de plus extraordinaire qu’aucun de ces mots et une foule d’autres que nous employons continuellement dans un sens figuré.
  7. Dans l’anglais, ceremonies. Voltaire a traduit :

    Et l’on dirait qu’il croit à la religion.

  8. En se plaçant devant un arbre derrière lequel on se retire au moment où l’animal veut vous percer de sa corne, qui de cette manière s’enfonce dans l’arbre, et laisse la licorne à la merci du chasseur. Spencer, en plusieurs endroits, fait allusion à cette fable.
  9. Good gentlemen. Voltaire traduit mes braves gentilshommes, et met en note qu’il a traduit fidèlement il se trompe. Tout le monde sait aujourd’hui que gentleman ne peut presque dans aucun cas se rendre par notre mot gentilhomme. Dans son sens le plus ordinaire, gentleman n’a pas de correspondant en français.
  10. Voltaire traduit :

    Et je pris ce moment pour un moment d’humeur
    Que souvent les maris font sentir à leur femmes.

    Et une note placée au bas de la page parait destinée à faire remarquer comme ridicule le sens qui n’est pas dans l’original. Les deux suivants présentent un contre-sens :

    Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler,
    Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir

  11. Harlot. Voltaire, avec une étrange légèreté fait ici une note pour nous apprendre que le mot de l’original est whore ; le sens de ce mot serait plus grossier encore que celui de harlot.
  12. All the charactery of my sad brows. Voltaire traduit :

    Va, mes sourcils froncés prennent un air plus doux.

  13. Voltaire fait de cette phrase un aparté, ce qui n’est pas dans l’original.
  14. Voltaire paraît n’avoir pas remarqué le sens caché de ces paroles qui font évidemment allusion au projet de meurtre. Il traduit ainsi :

    Reçoit un nouPar vous Rome vivifiée
    Reçoit un nouveau sang et de nouveaux destins.

  15. Taste some wine with me. Voltaire a traduit : Buvons bouteille ensemble, et met en note : Toujours la plus grande fidélité dans la traduction.