Jules César (Shakespeare)/Traduction Montégut, 1870/Acte III

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Traduction par Émile Montégut.
Texte établi par Émile Montégut, Hachette (Œuvres complètes. Tome VIIp. 438-458).
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ACTE III.


Scène première.

Rome. — Le Capitole. — Le Sénat est en séance.


Une masse de peuple dans la rue conduisant au Capitole ; dans la foule, ARTÉMIDORE et le devin. Fanfares. Entrent CÉSAR, BRUTUS, CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, MÉTELLUS, TRÉBONIUS, CINNA, ANTOINE, LÉPIDUS, POPILIUS, PUBLIUS, et d’autres.

César. — Les Ides de Mars sont arrivées.

Le devin. — Oui, César, mais elles ne sont pas passées.

Artémidore. — Salut, César ! lis cette requête.

Décius. — Trébonius désire que vous parcouriez, à votre meilleur temps de loisir, cette humble requête de sa part.

Artémidore. — Ô César, lis la mienne la première, car la mienne est une requête qui touche César de plus près : lis-la, grand César.

César. — Puisque cela nous touche, nous serons servi le dernier.

Artémidore. — Ne retarde pas, César ; lis-la immédiatement.

César. — Eh bien ! Est-ce que le camarade est fou ?

Publius. — Maraud, fais place.

Cassius. — Comment ! vous présentez avec cette insistance vos pétitions dans la rue ? venez au Capitole.


CÉSAR entre au Capitole ; les autres le suivent. Tous les sénateurs se lèvent.

Popilius. — Je souhaite que votre entreprise d’aujourd’hui réussisse.

Cassius. — Quelle entreprise, Popilius ?

Popilius. — Portez-vous bien. (Il s’avance vers César.)

Brutus. — Que disait Popilius Lœna ?

Cassius. — Il souhaitait que notre entreprise d’aujourd’hui pût réussir : je crains que notre complot ne soit découvert.

Brutus. — Regardez comment il va se conduire avec César ; observez-le.

Cassius. — Casca, sois prompt, car nous craignons d’être prévenus. — Brutus, que faut-il faire ? Si la chose est connue, ou César ne s’en retournera jamais, ou ce sera Cassius, car je me tuerai moi-même.

Brutus. — Sois ferme, Cassius. Popilius Lœna ne parlait pas de nos projets ; car vois, il sourit, et César ne change pas de visage.

Cassius. — Trébonius sait choisir son moment ; car voyez, Brutus, il entraîne Marc Antoine à l’écart.

(Sortent Antoine et Trébonius. César et les sénateurs prennent leurs sièges.)

Décius. — Où est Métellus Cimber ? Qu’il s’avance, et présente immédiatement sa requête à César.

Brutus. — Il est prêt ; faites foule à ses côtés et secondez-le.

Cinna. — Casca, c’est à vous à lever le premier la main.

Casca. — Sommes-nous tous prêts ?

César. — Quelle chose irrégulière César et son sénat ont-ils aujourd’hui à redresser ?

Métellus. — Très-haut, très-grand et très-puissant César, Métellus Cimber jette aux pieds de ton siège un humble cœur… (Il s’agenouille.)

César. — Je suis obligé de te devancer, Cimber. Ces génuflexions de chien couchant et ces basses révérences pourraient fouetter d’orgueil le tempérament des hommes ordinaires, et les pousser à faire dégénérer en lois d’enfants les règles préétablies et les décrets antérieurement rendus. N’aie pas la sottise de croire que César porte un cœur assez vain pour que son énergie fonde sous l’influence des choses qui attendrissent les imbéciles, c’est-à-dire, les doux mots, les profondes courbettes, les viles caresses d’épagneul. Ton frère est banni par décret ; si tu t’inclines, si tu pries, si tu me cajoles à son sujet, je te repousse du pied hors de mon chemin, comme un chien. Sache que César ne commet pas d’injustice, et que ce n’est pas davantage sans de bonnes raisons qu’il se laisse fléchir.

Métellus. — N’y a-t-il pas de voix plus digne que la mienne, et qui puisse faire retentir plus agréablement à l’oreille du grand César une sollicitation pour le rappel de mon frère banni ?

Brutus. — Je baise ta main, mais non par flatterie, César, et j’exprime le désir que Publius Cimber obtienne de toi la permission immédiate de revenir.

César. — Quoi, Brutus !

Cassius. — Pardonne, César, pardonne : Cassius s’incline aussi bas que ton pied pour solliciter l’affranchissement de Publius Cimber.

César. — Je pourrais certainement être ému, si j’étais comme vous ; les prières pourraient m’émouvoir, si j’étais moi-même de nature à prier pour émouvoir : mais je suis constant comme l’étoile du nord, qui, pour l’immobilité et l’obéissance à sa loi de fixité, n’a pas son égale dans le firmament. Les cieux sont émaillés d’innombrables étincelles, toutes sont de feu, et chacune d’elles est brillante ; mais de toutes, il n’y en a qu’une seule qui garde sa place : il en est ainsi du monde, — il est amplement fourni d’hommes, et ces hommes sont de chair et de sang, susceptibles d’être émus ; cependant dans le nombre j’en connais un, mais un seul, contre lequel nul assaut ne peut prévaloir, et qui garde sa position sans être ébranlé par aucun mouvement : et que cet homme, c’est moi, laissez-moi un peu vous le prouver par ceci, que je fus inébranlable pour que Cimber fût banni, et que je reste inébranlable pour le maintenir banni.

Cinna. — Ô César…

César. — Arrière ! veux-tu donc soulever l’Olympe ?

Décius. — Grand César…

César. — Est-ce que Brutus ne s’est pas inutilement agenouillé ?

Casca. — Mes mains, parlez pour moi ! (Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras. Il est alors frappé par divers autres conjurés, et enfin par Marcus Brutus.)

César. — Et tu Brute1 ? En ce cas, tombe César ! (Il meurt. Les sénateurs et le peuple se dispersent en désordre.)

Cinna. — Liberté ! affranchissement ! la tyrannie est morte ! Courez hors d’ici, proclamez, criez cela à travers les rues !

Cassius. — Que quelques-uns montent aux rostres populaires, et crient : Liberté, délivrance, affranchissement !

Brutus. — Peuple et sénateurs, ne soyez pas effrayés ; ne fuyez pas, restez calmes : la dette de l’ambition est payée.

Casca. — Montez à la tribune, Brutus.

Décius. — Et Cassius aussi.

Brutus. — Où est Publius ?

Cinna. — Ici, tout à fait perdu au milieu de cette bagarre.

Métellus. — Restons étroitement unis tous ensemble, de crainte que quelques amis de César ne puissent….

Brutus. — Ne parlez pas de rester. — Publius, bon courage : on n’entend pas faire le moindre mal à votre personne, non plus qu’à aucun autre Romain : dites-leur cela, Publius.

Cassius. — Et laissez-nous, Publius, de crainte que le peuple, s’il se précipite sur nous, ne fasse quelque outrage à votre vieillesse.

Brutus. — Faites ainsi, et que personne autre que nous ses auteurs, ne porte la responsabilité de cette action.


Rentre TRÉBONIUS.

Cassius. — Où est Antoine ?

Trébonius. — Il s’est enfui à sa maison tout effaré : hommes, femmes et enfants sont saisis d’effroi, poussent des cris, et courent comme si nous étions au jour de la fin du monde.

Brutus. — Destins ! nous allons connaître votre bon plaisir. Que nous devons mourir, nous le savons : ce n’est que de l’époque de la mort et du soin d’en éloigner le terme que les hommes s’inquiètent.

Casca. — Bah ! celui qui se retranche vingt ans de vie, se retranche vingt ans de la crainte de la mort.

Brutus. — Admettons cela, et alors la mort est un bienfait : en sorte que nous sommes les amis de César, nous qui avons abrégé le temps qu’il avait à craindre la mort. — Courbons-nous, Romains, courbons-nous, et baignons nos bras jusques aux coudes dans le sang de César, et teignons-en nos épées : puis sortons, et allons droit à la place du marché, et là, élevant nos armes sanglantes au-dessus de nos têtes, crions tous : Paix, délivrance, et liberté !

Cassius. — Courbons-nous donc, et trempons nos mains dans ce sang. Combien de fois dans les siècles à venir la scène sublime que nous venons de jouer ne sera-t-elle pas représentée chez des nations à naître et dans des idiomes encore inconnus !

Brutus. — Que de fois il saignera par semblant, ce César qui maintenant gît à la base de la statue de Pompée, sans plus de valeur que la poussière !

Cassius. — Aussi souvent que cela sera, aussi souvent notre bande sera nommée la bande des hommes qui donnèrent la liberté à leur pays.

Décius. — Eh bien, sortons-nous ?

Cassius. — Oui, partons tous : Brutus ouvrira la marche, et nous suivrons ses pas, lui donnant pour cortège d’honneur les plus courageux et les plus vertueux cœurs de Rome.

Brutus. — Doucement ! qui vient ici ?


Entre un serviteur.

Brutus. — C’est un ami d’Antoine.

Le serviteur. — C’est ainsi, Brutus, que mon maître m’a ordonné de m’agenouiller ; c’est ainsi que Marc Antoine m’a ordonné de m’incliner à terre, et une fois prosterné ainsi, voici ce qu’il m’a ordonné de te dire : — Brutus est sage, noble, vaillant et honnête ; César était puissant, hardi, royal et affectueux ; dis que j’aime Brutus et que je l’honore ; dis que je craignais César, que je l’honorais et que je l’aimais. Si Brutus accorde à Marc Antoine de l’approcher en toute sécurité, et consent à lui expliquer comment César a mérité de mourir, Marc Antoine n’aimera point César mort autant que Brutus vivant, et il suivra en toute sincérité et loyauté la fortune et les entreprises du noble Brutus à travers tous les hasards de ce nouvel état de choses. — Ainsi parle mon maître Antoine.

Brutus. — Ton maître est un sage et vaillant Romain ; je ne l’ai jamais jugé autrement. Dis-lui que s’il lui plaît de venir ici, il recevra des explications satisfaisantes, et que sur mon honneur, il pourra partir sain et sauf.

Le serviteur. — Je vais le chercher immédiatement. (Il sort.)

Brutus. — Je sais que nous l’aurons pour sincère ami.

Cassius. — Je le souhaite, mais quelque chose me dit encore qu’il est fort à craindre, et ma défiance touche toujours singulièrement juste.

Brutus. — Mais voici venir Antoine.


Rentre ANTOINE.

Brutus. — Sois le bienvenu, Marc Antoine.

Antoine. — Ô puissant César, es-tu donc couché si bas ? Tes conquêtes, tes gloires, tes triomphes, tes butins sont-ils tous réduits à ce petit espace ? Adieu. — Je ne sais, Seigneurs, quelles sont vos intentions, quels à votre sens doivent encore subir la saignée, quels sont tenus pour malsains ; si je fais partie de ceux-là, il n’y a pas pour moi d’heure préférable à cette heure de la mort de César, ni d’instrument qui vaille de moitié vos glaives enrichis du plus noble sang du monde entier. Je vous en conjure donc, si vous me portez haine, satisfaites votre passion, tandis que vos mains empourprées sont chaudes et fument. Vivrais-je mille années, je ne me sentirais pas en aussi bonnes dispositions de mourir ; nulle place, nul moyen de mort ne me plairont jamais autant, que d’être massacré par vous, les maîtresses ainés, la fleur des âmes de ce siècle, ici près de César.

Brutus. — Ô Antoine, ne nous demandez pas de vous donner la mort. Sans doute nous vous paraissons à cet instant sanguinaires et cruels ; nos mains et notre action présente nous montrent tels à vos yeux ; cependant vous ne voyez que nos mains et cette besogne sanglante que nous venons d’exécuter : mais nos cœurs, que vous ne voyez pas, sont compatissants ; c’est la pitié pour la souffrance générale de Rome — car ainsi que le feu pousse le feu, ainsi la pitié pousse la pitié — qui a commis cette action sur César. Pour vous, Marc Antoine, nos épées ont des pointes de plomb ; nos bras n’ont contre vous aucune force hostile, et nos cœurs pleins de sentiments fraternels vous reçoivent avec tendre amour, estime et respect.

Cassius. — Votre voix aura autant d’autorité que celle de tout autre pour disposer des nouvelles dignités.

Brutus. — Veuillez patienter seulement jusqu’à ce que nous ayons apaisé la multitude, que la crainte met hors d’elle-même, et alors nous vous expliquerons pourquoi moi, qui aimais César, au moment où je le frappai, j’ai agi comme je l’ai fait.

Antoine. — Je ne doute pas de votre sagesse. Que chacun de vous me tende sa main sanglante. Je veux d’abord serrer la vôtre, Marcus Brutus ; — puis je veux prendre la vôtre, Caïus Cassius ; — puis la vôtre, Décius Brutus ; — la vôtre maintenant, Métellus ; — la vôtre, Cinna ; — et vous, mon vaillant Casca, la vôtre ; — et la vôtre, mon bon Trébonius, qui, bien que le dernier, n’êtes pas le moins aimé de moi. Hélas, Seigneurs ! que vous dirai-je ? Mon crédit est placé maintenant sur un terrain si glissant, que vous devez avoir de moi une de ces deux mauvaises opinions, ou bien je suis à vos yeux un lâche, ou bien je suis un flatteur. Que je t’aimais, César, oh ! cela est vrai : si donc ton esprit nous contemple maintenant, ô très-noble ! est-ce que cela ne t’afflige pas plus encore que ta mort, de voir ton Antoine faisant sa paix avec tes ennemis, et serrant leurs mains sanglantes, en présence de ton cadavre même ? Si j’avais autant d’yeux que tu as de blessures, et s’ils versaient tous des larmes en aussi grande abondance qu’elles versent ton sang, cela me conviendrait mieux que de m’entretenir en termes d’amitié avec tes ennemis. Pardonne-moi, Jules ! c’est ici que tu as été forcé, brave cerf, c’est ici que tu es tombé ; c’est ici que se tiennent tes chasseurs, portant les insignes de ta défaite, et rouges de ton sang refroidi. Ô monde, tu étais la forêt de ce cerf, et lui, ô monde ! il était ton cœur, en vérité[1]. Comme tu ressembles à un cerf frappé par les mains de princes nombreux, couché comme te voilà !

Cassius. — Marc Antoine…

Antoine. — Pardonne-moi, Caïus Cassius : les ennemis mêmes de César prononceront mes paroles ; chez un ami, elles ne sont donc que froide modération.

Cassius. — Je ne vous blâme pas de louer ainsi César ; mais quel pacte entendez-vous faire avec nous ? Voulez-vous être compté au nombre de nos amis ; ou bien poursuivrons-nous notre tâche, en nous passant de vous ?

Antoine. — C’est pour une alliance que j’ai pris vos mains, mais vraiment, je me suis écarté de mon but, en contemplant César. Je vous suis ami à tous, et je vous aime tous, en espérant que vous m’expliquerez comment et en quoi César était dangereux.

Brutus. — Certes, car autrement ce serait là un sauvage spectacle ; nos raisons sont tellement légitimes, que, fussiez-vous le fils de César, vous en seriez satisfait, Antoine.

Antoine. — C’est tout ce que je cherche : et je viens en outre solliciter la permission d’exposer son corps sur la place du marché et de monter à la tribune afin de parler pour l’organisation de ses funérailles, comme il convient à un ami.

Brutus. — Vous le pourrez, Marc Antoine.

Cassius. — Brutus, un mot. (À part, à Brutus.) Vous ne savez pas ce que vous faites : ne consentez pas à ce qu’Antoine parle en faveur des funérailles de César : savez-vous jusqu’à quel point le peuple pourra être ému par le discours qu’il tiendra ?

Brutus, à part, à Cassius. — Veuillez me pardonner ; je monterai moi-même à la tribune, et j’expliquerai les raisons de notre meurtre de César ; je déclarerai que le discours qu’Antoine doit prononcer, il le prononce de notre plein gré et avec notre permission ; et je dirai que nous consentons avec joie à ce que César reçoive tous les rites consacrés et toutes les cérémonies légitimes. Cela nous servira plus que cela ne nous nuira.

Cassius, à part, à Brutus. — Je ne sais pas ce qui peut arriver ; je n’aime pas cela.

Brutus. — Marc Antoine, prenez ici le corps de César. Dans votre discours pour les funérailles, vous aurez soin de ne pas nous blâmer, et vous pourrez dire tout le bien possible de César : vous direz que c’est par notre permission que vous parlez, sans cela vous n’obtiendrez aucune part aux décisions touchant ses funérailles ; et vous parlerez du haut de la même tribune où je vais monter, après que j’aurai fini mon discours.

Antoine. — Soit ; je n’en désire pas davantage.

Brutus. — En ce cas, préparez le corps, et suivez-nous. (Tous sortent, hormis Antoine.)

Antoine. — Oh ! pardonne-moi, sanglant monceau d’argile, si je suis doux et pliant avec ces bouchers ! Tu es les ruines de l’homme le plus noble qui ait jamais vécu dans le cours des siècles. Malheur à la main qui a répandu ce sang précieux ! Je prophétise à cette heure sur tes blessures, qui, pareilles à des bouches muettes, ouvrent leurs lèvres de rubis, pour demander le secours de ma voix, qu’une malédiction tombera sur les générations des hommes ; la rage intestine et la féroce guerre civile porteront le désordre dans toutes les parties de l’Italie ; le sang et la destruction seront choses si habituelles, les spectacles terribles seront si familiers, que les mères ne feront que sourire, lorsqu’elles contempleront leurs enfants écartelés par les mains de la guerre, tant toute pitié sera étouffée par la pratique passée en coutume des actes cruels : et l’esprit de César, errant par soif de vengeance, viendra dans ces régions avec Até, sortie brûlante de l’enfer, criera carnage ! d’une voix de monarque, et lâchera les chiens de la guerre ; en sorte que l’odeur de cet acte odieux se fera sentir par-delà la terre avec la puanteur des morts en putréfaction, gémissant après la sépulture !


Entre un serviteur.

Antoine. — Vous servez Octave César, n’est-ce pas ?

Le serviteur. — Oui, Marc Antoine.

Antoine. — César lui avait écrit de venir à Rome.

Le serviteur. — Il a reçu ses lettres, et il vient ; et il m’a recommandé de vous dire verbalement… (Apercevant le corps.) Oh ! César !

Antoine. — Ton cœur est gros ; mets-toi à l’écart et pleure. La passion est contagieuse, je le vois ; car mes yeux, en voyant ces perles de la douleur apparaître dans les tiens, commencent à se mouiller. Est-ce que ton maître vient ?

Le serviteur. — Il couche cette nuit à sept lieues de Rome.

Antoine. — Retourne-t’en en toute diligence, et dis-lui ce qui s’est passé : la Rome d’aujourd’hui est une Rome en deuil, une Rome dangereuse, ce n’est pas encore une Rome sûre pour Octave ; pars et rapporte-lui mes paroles. Cependant, attends encore un peu ; ne t’en retourne pas avant que j’aie porté ce cadavre sur la place du marché : là je tâcherai de voir, au moyen de mon discours, de quelle manière le peuple prend l’action cruelle de ces hommes sanguinaires ; selon qu’ils la prendront, tu rapporteras au jeune Octave l’état présent des choses. Prête-moi le secours de tes mains. (Ils sortent avec le corps de César.)



Scène II

Rome. — Le Forum.


Entrent BRUTUS et CASSIUS, avec une foule de citoyens.

Les citoyens. — Nous voulons qu’on nous donne des explications ! Nous voulons qu’on nous donne des explications !

Brutus. — En ce cas, suivez-moi, et accordez-moi audience, amis. — Cassius, allez dans l’autre rue, et partageons la foule. — Que ceux qui veulent m’écouter restent ici ; que ceux qui veulent suivre Cassius, aillent avec lui, et les raisons de la mort de César vous seront publiquement expliquées.

Premier citoyen. — Je veux entendre parler Brutus.

Second citoyen. — Moi je vais entendre Cassius ; et comparons leurs raisons, lorsque nous les aurons entendus l’un et l’autre. (Sort Cassius avec un certain nombre de citoyens. Brutus monte aux rostres.)

Troisième citoyen. — Le noble Brutus est monté : silence !

Brutus. — Soyez patients jusqu’à la fin. Romains, compatriotes, et amis ! écoutez-moi pour ma cause, et soyez silencieux, afin que vous puissiez m’écouter : croyez-moi pour mon honneur, et ayez respect pour mon honneur, afin que vous puissiez me croire ; censurez-moi dans votre sagesse, et réveillez vos facultés afin que vous puissiez mieux me juger. S’il est dans cette foule quelque cher ami de César, je dis à celui-là que l’amour de Brutus pour César n’était pas moins grand que le sien. Si donc, cet ami demande pourquoi Brutus s’est élevé contre César, voici ma réponse : ce n’est pas que j’aimais moins César, mais j’aimais Rome davantage. Qu’auriez-vous préféré ? César vivant, et vous mourant tous esclaves, ou César mourant, et vous vivant tous hommes libres ? Comme César m’aimait, je le pleure ; comme il fut heureux, j’ai applaudi à sa fortune ; comme il était vaillant, je l’honore : mais comme il était ambitieux, je l’ai tué. Voilà des larmes pour son amour, des applaudissements pour sa fortune, de l’honneur pour sa valeur, et la mort pour son ambition. Qui dans cette foule est assez bas pour vouloir être esclave ? s’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé. Qui est assez barbare ici pour ne pas vouloir être un Romain ? s’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé. Qui est assez vil ici pour ne pas aimer son pays ? s’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé. Je m’arrête pour attendre une réponse.

Les citoyens. — Aucun, Brutus, aucun.

Brutus. — Alors je n’ai offensé personne. Je n’ai pas plus fait envers César que vous ne feriez envers Brutus. La raison de sa mort est inscrite au Capitole ; sa gloire n’a pas été atténuée dans toutes les choses qui lui méritaient la louange, pas plus que n’ont été exagérées les offenses qui lui ont valu la mort. Voici venir son corps pleuré par Marc Antoine, qui, bien qu’il n’ait eu aucune part à sa mort, en bénéficiera cependant, car il aura une place dans la république ; — et lequel de vous ne bénéficiera pas aussi de cette mort ? Je pars avec ces dernières paroles ; ainsi que j’ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome, j’ai le même poignard pour moi-même, lorsqu’il plaira à mon pays de réclamer ma mort2.


Entrent ANTOINE et autres avec le corps de César.

Les citoyens. — Vive Brutus ! vive, vive Brutus !

Premier citoyen. — Portons-le en triomphe à sa maison !

Second citoyen. — Donnons-lui une statue avec ses ancêtres !

Troisième citoyen. — Qu’il soit César !

Quatrième citoyen. — Les meilleures qualités de César vont être couronnées en Brutus.

Premier citoyen. — Nous allons le porter à sa maison avec des applaudissements et des hourras !

Brutus. — Mes compatriotes…

Second citoyen. — Paix ! Silence ! Brutus parle.

Premier citoyen. — Paix, holà !

Brutus. — Mes bons compatriotes, laissez-moi partir seul, et par considération pour moi, restez ici avec Antoine : faites bon accueil au corps de César, et bon accueil aussi au discours d’Antoine, qui a pour but de célébrer la gloire de César, discours que Marc Antoine a reçu de nous permission de prononcer. Je vous en conjure, que personne ne parte, moi seul excepté, avant qu’Antoine ait parlé. (Il sort.)

Premier citoyen. — Holà, arrêtez ! et écoutons Marc Antoine.

Troisième citoyen. — Qu’il monte à la tribune publique ; nous l’écouterons. — Noble Antoine, montez.

Antoine. — Je vous suis reconnaissant de vouloir bien m’écouter en considération de Brutus. (Il monte à la tribune.)

Quatrième citoyen. — Que dit-il de Brutus ?

Troisième citoyen. — Il dit qu’il nous est très-reconnaissant de l’écouter en considération de Brutus.

Quatrième citoyen. — Il fera bien de ne pas dire de mal de Brutus ici.

Premier citoyen. — Ce César était un tyran.

Troisième citoyen. — Oui, cela est certain : nous sommes bienheureux que Rome soit débarrassée de lui.

Deuxième citoyen. — Paix ! écoutons ce qu’Antoine peut dire.

Antoine. — Nobles Romains…

Les citoyens. — Silence, holà ! écoutons-le.

Antoine. — Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi vos oreilles ; je viens pour ensevelir César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien qu’ils font est souvent enterré avec leurs os ; qu’il en soit ainsi pour César. Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux ; s’il en était ainsi, c’était un grand défaut, et César l’a grandement payé. Ici, avec la permission de Brutus et des autres, — car Brutus est un homme honorable, et ainsi sont-ils tous, tous hommes honorables, — je viens parler pour les funérailles de César. Il était mon ami, il fut envers moi fidèle et juste ; mais Brutus dit qu’il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. Il a conduit ici, dans Rome, bien des captifs, dont les rançons ont rempli les coffres publics ; est-ce en cela que paraissait l’ambition de César ? Lorsque les pauvres ont crié, César a pleuré : l’ambition, me semble-t-il, devrait être faite d’une plus rude étoffe : cependant Brutus dit qu’il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. Vous avez tous vu qu’aux Lupercales, je lui ai présenté trois fois une couronne royale, et que trois fois il l’a refusée : était-ce là de l’ambition ? cependant Brutus dit qu’il était ambitieux, et à coup sûr Brutus est un homme honorable. Je ne parle point pour désapprouver ce qu’a dit Brutus, mais je viens parler ici de ce que je sais. Vous l’aimiez tous autrefois, et non sans cause ; quelle cause auriez-vous donc maintenant de lui refuser vos larmes ? Ô jugement tu t’es réfugié chez les bêtes brutes, et les hommes ont perdu leur raison ! Veuillez me supporter avec patience ; mon cœur est ici dans ce cercueil avec César, et il faut que je m’arrête jusqu’à ce qu’il me revienne.

Premier citoyen. — Il me semble qu’il y a beaucoup de raison dans ce qu’il dit.

Second citoyen. — Si tu considères droitement l’affaire, tu conviendras que César a subi une grave injustice.

Troisième citoyen. — Est-ce votre avis, Messieurs ? Je crains qu’il n’en vienne un pire à sa place.

Quatrième citoyen. — Avez-vous bien remarqué ses paroles ? Il n’a pas voulu prendre la couronne ; il est donc certain qu’il n’était pas ambitieux.

Premier citoyen. — Si cela est prouvé, il en est quelques-uns qui le payeront cher.

Second citoyen. — Pauvre âme ! ses yeux sont rouges comme le feu à force de pleurer.

Troisième citoyen. — Il n’y a pas dans Rome un homme plus noble qu’Antoine.

Quatrième citoyen. — Faites attention maintenant, il recommence à parler.

Antoine. — Hier encore la parole de César aurait pu tenir le monde en échec : maintenant le voici gisant, et il n’est pas un homme, si pauvre qu’il soit, qui lui paye son tribut de respect. Ô mes maîtres ! si j’étais disposé à exciter vos cœurs et vos âmes à la rébellion et à la rage, je ferais tort à Brutus, et tort à Cassius, qui, vous le savez tous, sont des hommes honorables. Je ne veux pas leur faire tort, j’aime mieux faire tort au mort, faire tort à moi-même et à vous, que de faire tort à des hommes si honorables. Mais voici un parchemin avec le sceau de César, je l’ai trouvé dans son cabinet, — c’est son testament : si les plébéiens entendaient ce testament, que je n’ai pas l’intention de lire, pardonnez-moi, — ils accourraient tous en foule et baiseraient les blessures de César mort, et tremperaient leurs mouchoirs dans son sang sacré ; oui, ils mendieraient un de ses cheveux pour le garder en souvenir, et en mourant mentionneraient ce cheveu dans leurs testaments et le légueraient à leur postérité comme un riche héritage.

Quatrième citoyen. — Nous voulons entendre le testament ! lisez-le, Marc Antoine.

Les citoyens. — Le testament, le testament ! nous voulons entendre le testament de César !

Antoine. — Ayez de la patience, nobles amis, je ne dois pas le lire ; il n’est pas convenable que vous sachiez à quel point César vous aimait. Vous n’êtes pas de bois, vous n’êtes pas de pierre, vous êtes des hommes ; et étant des hommes, si vous entendez le testament de César, cela vous enflammera, cela vous rendra fous : il est bon que vous ne sachiez pas que vous êtes ses héritiers, car si vous le saviez, oh ! qu’est-ce qu’il en adviendrait !

Quatrième citoyen. — Lisez le testament ; nous voulons l’entendre, Antoine : vous allez nous lire le testament, le testament de César !

Antoine. — Voulez-vous être patients ? Voulez-vous attendre encore un peu ? Je suis allé trop loin en vous en parlant : j’ai fait tort, je le crains, aux hommes honorables dont les poignards ont assassiné César ; oui, je le crains.

Quatrième citoyen. — Des hommes honorables ! ce sont des traîtres.

Les citoyens. — Le testament ! les suprêmes volontés !

Second citoyen. — Ce sont des scélérats, des meurtriers ! le testament ! lisez le testament !

Antoine. — Vous voulez donc me pousser à lire le testament ? En ce cas, faites un cercle autour du cadavre de César, et laissez-moi vous montrer celui qui fit ce testament. Descendrai-je ? voulez-vous m’en accorder la permission ?

Les citoyens. — Sautez en bas.

Second citoyen. — Descendez.

Troisième citoyen. — Vous en avez la permission.

Quatrième citoyen. — Un cercle ; rangez-vous en rond.

Premier citoyen. — Reculez-vous du cercueil ! reculez-vous du corps !

Second citoyen. — Place pour Antoine, le très-noble Antoine !

Antoine. — Voyons, ne vous pressez pas ainsi contre moi, reculez-vous un peu.

Les citoyens. — Reculez-vous ! place ! poussez-vous en arrière !

Antoine. — Si vous avez des larmes, préparez-vous à les répandre maintenant. Vous connaissez tous ce manteau : je me rappelle le jour où César le mit pour la première fois ; c’était un soif d’été, dans sa tente, le jour où il défit les Nerviens : voyez, à cet endroit le poignard de Cassius a traversé ; voyez quelle déchirure a faite ici l’envieux Casca ; c’est à travers cet autre que le bien-aimé Brutus l’a assassiné, et lorsqu’il en a retiré son acier maudit, voyez avec quelle promptitude le sang de César l’a suivi, comme s’il se fût précipité hors des portes pour savoir si c’était ou non Brutus qui frappait avec une telle cruauté ; car Brutus, comme, vous le savez, était le génie familier de César. Ô vous Dieux, jugez avec quelle tendresse César l’aimait ! De tous les coups qui l’ont frappé, ce fut le plus douloureux, car lorsque le noble César le vit l’assassiner, cette ingratitude, plus puissante que les bras des traîtres, le vainquit complétement : alors son grand cœur se brisa, et enveloppant son visage dans son manteau, le grand César tomba à la base de la statue de Pompée toute ruisselante de sang. Oh ! quelle chute cela fut, mes compatriotes ! Moi, vous, nous tous, nous sommes tombés avec, lui, tandis que la trahison a chanté victoire sur nous. Oh ! vous pleurez maintenant ; vous ressentez, je m’en aperçois, la puissante influence de la compassion : ce sont de pieuses larmes. Bonnes âmes, quoi, vous pleurez rien qu’en contemplant la robe déchirée de notre César ? Regardez ici ! le voici lui-même, défiguré, comme vous le voyez, par les traîtres.

Premier citoyen. — Oh ! lamentable spectacle !

Deuxième citoyen. — Oh ! noble César !

Troisième citoyen. — Oh ! jour malheureux !

Quatrième citoyen. — Oh ! traîtres, scélérats !

Premier citoyen. — Oh ! très-sanglant spectacle !

Deuxième citoyen. — Nous serons vengés : vengeance ! en avant ! cherchez, brûlez, incendiez, tuez, massacrez ! Que pas un des traîtres ne vive !

Antoine. — Arrêtez, compatriotes.

Premier citoyen. — Paix, par ici ! écoutez le noble Antoine.

Second citoyen. — Nous l’écouterons, nous le suivrons, nous mourrons avec lui !

Antoine. — Mes bons amis, mes aimables amis, que je ne vous excite pas à un mouvement si soudain de révolte. Ceux qui ont accompli cet acte sont honorables ; — quels sont les griefs particuliers qui le leur ont fait commettre, je ne les connais pas, hélas ! ce sont des hommes sages et honorables, et ils vous donneront sans aucun doute de bonnes raisons. Je ne viens pas, mes amis, pour vous dérober vos cœurs : je ne suis pas un orateur comme Brutus ; mais, ainsi que vous le savez tous, un homme simple et sans esprit, qui me contente d’aimer mon ami, et ils le savent trop bien, ceux qui m’ont donné permission de parler de lui en public : car je n’ai ni esprit, ni paroles, ni noblesse, ni geste, ni expression, ni puissance oratoire pour stimuler le sang des hommes : je me contente de parler tout franchement ; je vous dis ce que vous savez vous-mêmes ; je vous montre les blessures du doux César, pauvres, pauvres bouches muettes, et je les invite à parler pour moi : mais si j’étais Brutus, et si Brutus était Antoine, il y aurait ici présent un Antoine qui déchaînerait vos courroux, et qui mettrait dans chaque blessure de César une langue capable de pousser les pierres mêmes de Rome au soulèvement et à la révolte.

Les citoyens. — Nous nous révolterons !

Premier citoyen. — Nous brûlerons la maison de Brutus !

Troisième citoyen. — Allons, en avant ! allons, cherchons les conspirateurs !

Antoine. — Écoutez-moi encore, mes compatriotes ; écoutez-moi encore parler.

Les citoyens. — Paix, holà ! écoutez Antoine, le très-noble Antoine.

Antoine. — Comment, amis, vous voilà prêts à faire vous ne savez quoi ! en quelle chose César a-t-il donc mérité votre amour ? Hélas ! vous ne savez pas, — il faut bien que je vous le dise en ce cas ; — vous avez oublié le testament dont je vous ai parlé.

Les citoyens. — C’est très-vrai ; — le testament : — arrêtons, et écoutons le testament.

Antoine. — Voici ce testament, et scellé de la main de César : à chaque citoyen romain, à chaque simple particulier, il donne soixante et quinze drachmes.

Second citoyen. — Ô très-noble César ! nous vengerons sa mort.

Troisième citoyen. — Ô royal César !

Antoine. — Écoutez-moi avec patience.

Les citoyens. — Paix, holà !

Antoine. — En outre, il vous a laissé tous ses lieux privés de promenade, ses vergers particuliers, ses jardins nouvellement plantés de ce côté du Tibre ; il vous les a laissés à perpétuité, à vous et à vos héritiers, comme lieux publics de plaisir pour vous y promener et vous y amuser. Ah, c’était là un César ! quand en viendra-t-il un pareil ?

Premier citoyen. — Jamais, jamais ! — Allons, en avant, en avant ! Nous allons brûler son corps sur le terrain consacré3, et avec les tisons nous mettrons le feu aux maisons des traîtres. Enlevons le corps.

Second citoyen. — Allons chercher du feu.

Troisième citoyen. — Arrachons les bancs.

Quatrième citoyen. — Arrachons les sièges, les fenêtres, tout. (Sortent les citoyens avec le corps.)

Antoine. — Maintenant laissons marcher les choses ! Mal tu es sur pied, prends la direction que tu voudras !


Entre un serviteur.

Antoine. — Eh bien, qu’y a-t-il, l’ami ?

Le serviteur. — Seigneur, Octave est déjà arrivé à Rome.

Antoine. — Où est-il ?

Le serviteur. — Lui et Lépidus sont à la maison de César.

Antoine. — Et j’y vais aller de ce pas pour le voir : il vient fort à souhait. La Fortune est de bonne humeur, et dans les dispositions où elle se trouve, elle nous donnera tout ce que nous voudrons.

Le serviteur. — Je lui ai entendu dire que Brutus et Cassius se sont enfuis, poussant leurs chevaux comme des fous à travers les portes de Rome.

Antoine. — Sans doute ils ont eu vent de la manière dont j’ai soulevé le peuple. Conduis-moi auprès d’Octave4. (Ils sortent.)



Scène III

Rome. — Une rue.


Entre CINNA le poëte.

Cinna. — J’ai rêvé cette nuit que je dînais avec César, aussi ai-je l’imagination pleine de pressentiments de malheur : j’aurais bonne envie de ne pas rôder dehors, et cependant il y a quelque chose qui me pousse.


Entrent des citoyens.

Premier citoyen. — Quel est votre nom ?

Deuxième citoyen. — Où allez-vous ?

Troisième citoyen. — Où demeurez-vous ?

Quatrième citoyen. — Êtes-vous marié ou célibataire ?

Second citoyen. — Répondez directement à chacun de nous.

Premier citoyen. — Oui, et brièvement.

Quatrième citoyen. — Oui, et sagement.

Troisième citoyen. — Oui, et sincèrement, vous ferez bien.

Cinna. — Quel est mon nom ? où je vais ? où je demeure ? si je suis marié ou garçon ? Eh bien, pour répondre à chacun directement, et brièvement, et sagement, et sincèrement, je réponds, je suis sagement célibataire.

Second citoyen. — Autant vaut dire que les hommes mariés sont des imbéciles ; je vous devrai une gifle pour cela, j’en ai peur. Continuez, — et directement.

Cinna. — Directement, je vais aux funérailles de César.

Premier citoyen. — Comme ami ou comme ennemi ?

Cinna. — Comme ami.

Deuxième citoyen. — Vous avez répondu directement à cette question.

Quatrième citoyen. — Et où demeurez-vous ? brièvement.

Cinna. — Brièvement, je demeure près du Capitole.

Troisième citoyen. — Votre nom, citoyen, sincèrement.

Cinna. — Sincèrement, mon nom est Cinna.

Premier citoyen. — Mettez-le en pièces ! c’est un conspirateur.

Cinna. — Je suis Cinna le poëte, je suis Cinna le poëte.

Quatrième citoyen. — Mettez-le en pièces pour ses mauvais vers, mettez-le en pièces pour ses mauvais vers !

Cinna. — Je ne suis pas Cinna le conspirateur.

Deuxième citoyen. — Peu importe, son nom est Cinna ; arrachez-lui son nom avec le cœur, et puis qu’il s’en aille.

Troisième citoyen. — Mettez-le en pièces, mettez-le en pièces ! Allons, des brandons ! hé ! des brandons ! Allons chez Brutus, chez Cassius ! brûlons tout ! Que quelques-uns aillent à la maison de Décius, d’autres à celle de Casca, d’autres à celle de Ligarius ! En avant ! marchons ! (Ils sortent5.)



Notes

1. Ces paroles célèbres de César tombant ne se trouvent pas dans Plutarque ; Suétone les rapporte, mais comme ayant été dites en grec, kai su teknon !

2. Avec quel génie Shakespeare s’est servi pour ce discours d’un détail que lui fournissait Plutarque ! Brutus était célèbre par la concision affectée de ses paroles, et le discours que Shakespeare lui fait tenir est énergique jusqu’à la fatigue et condensé jusqu’à l’obscurité. « Brutus, dit Plutarque, s’était assez exercé dans la langue romaine pour haranguer les soldats et pour plaider dans les procès : quant à la langue grecque, on voit à chaque instant dans ses lettres qu’il y affectait une brièveté sentencieuse et laconienne. Ainsi, au commencement de la guerre, il écrit aux habitants de Pergame : « J’apprends que vous avez donné de l’argent à Dolabella : si vous l’avez donné de bon gré, avouez votre tort ; si c’est de mauvais gré, prouvez-le en m’en donnant de bon gré. » Il écrit aux Samiens : « Vos délibérations sont longues et les effets en sont lents. Quelle en sera, pensez-vous, la fin ? » Et cette lettre au sujet des Pataréens : « Les Xanthiens dédaignant ma clémence, ont fait de leur patrie le tombeau de leur désespoir. Les Pataréens en se livrant à moi ont couronné leurs privilèges avec leur liberté. Vous pouvez avoir ou le bon sens des Pataréens, ou le sort des Xanthiens : choisissez. » Voilà quelques échantillons du style épistolaire de Brutus. » (Plutarque, Vie de Brutus.)

3. Le terrain sur lequel les Romains brûlaient les corps n’était pas tenu pour terre sacrée, mais seulement l’endroit où les cendres étaient ensevelies, lisons-nous dans une note de l’édition Peter et Galpin. Sans doute, mais ce n’est ni à un terrain consacré comme un cimetière ni au terrain sur lequel on brûlait les corps d’ordinaire que Shakespeare fait ici allusion. Il est très-probable que cet ignorant de Shakespeare qui avait tout lu fait allusion ici à un tout autre lieu consacré. En effet, nous lisons dans Suétone que quelques-uns des révoltés voulaient qu’on brûlât le corps dans le sanctuaire de Jupiter, et d’autres dans la salle de Pompée.

4. Octave César ne fut pas d’abord l’ami d’Antoine comme Shakespeare le rapporte et son arrivée à Rome ne fut pas non plus aussi prompte qu’il le dit. Antoine gouverna d’abord seul à Rome où il commença par faire regretter Brutus. Plus tard, vint Octave, et dès son arrivée, Antoine et lui se déclarèrent ennemis, et cherchèrent par tous les moyens à se nuire mutuellement auprès du peuple ; il y eut enfin toute la guerre civile de Modène entre cette première rivalité et la concorde passagère qui donna naissance au triumvirat que nous présente la première scène de l’acte suivant.

5. Cette singulière aventure si caractéristique des journées d’émeute est rapportée à la fois par Plutarque et par Suétone.

  1. Il y a ici une sorte de calembour intraduisible, résultant de la ressemblance de prononciation entre les mots hart, cerf, et heart, cœur.