Jules César (Shakespeare)/Traduction Montégut, 1870/Texte entier

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Traduction par Émile Montégut.
Texte établi par Émile Montégut, Hachette (Œuvres complètes. Tome VIIp. 389-487).



JULES CÉSAR


IMPRIMÉ
POUR LA PREMIÈRE FOIS DANS L’IN-FOLIO DE 1623.
DATE PROBABLE DE LA REPRÉSENTATION, ENTRE LES ANNÉES
1600 ET 1603.


AVERTISSEMENT.


La première édition connue de Jules César est celle de l’in-folio de 1623, et quelques éditeurs modernes ont remarqué, non sans malice à l’égard des honnêtes mânes d’Heminge et de Condell, que cette tragédie avait été imprimée avec une correction que n’offrent malheureusement pas les autres pièces publiées par eux pour la première fois. C’est sans doute au style de la pièce que nous sommes redevables de cette correction, style net, simple, sans surcharge d’ornements comme les pièces de la première période et de la période intermédiaire de Shakespeare, sans concision obscure et effort d’énergie comme les pièces de la dernière période. Ceux qui sur l’examen du style ont cru devoir rapporter cette pièce aux années comprises entre 1600 et 1603 sont à notre avis les plus voisins de la vérité. On peut en effet observer dans ce drame le passage d’un style à un autre ; jamais Shakespeare n’a écrit d’un style à la fois moins imagé et moins dense. La période poétique s’y développe avec une ampleur pleine d’aisance, et la pensée s’y sert de la parole non comme d’une esclave bonne à être torturée jusqu’à ce qu’elle ait satisfait aux plus excentriques exigences de l’imagination, mais comme d’une amie que l’on doit traiter avec déférence et respect ; Shakespeare l’emploie ici plutôt comme un orateur que comme un poète. Jules César en effet porte du commencement à la fin un caractère oratoire, et se distingue par là de toutes les autres pièces de Shakespeare. C’est probablement à ces particularités que nous devons la correction relative de cette pièce ; car elle n’offre rien qui puisse embarrasser même l’esprit le plus ordinaire et le moins sagace.

Ainsi la date de sa production devrait être comprise entre 1600 et 1603, si l’on en juge d’après l’examen du style, aucune des pièces qui précèdent cette époque n’étant aussi sobre d’images, et aucune de celles qui la suivent n’ayant une telle ampleur et une telle aisance de langage. Malone cependant conjecturait qu’elle avait pu être écrite vers 1607 ; mais la raison qu’il donne de cette opinion est assez peu satisfaisante. Cette raison, c’est qu’en cette année 1607 parut une pièce sur le même sujet par le comte de Sterline, et qu’il s’y rencontre une ou deux idées dont Shakespeare aurait fait son profit. Si Shakespeare a profité de la pièce de Sterline comme le croyait Malone, il faut avouer qu’il s’est bien dépêché de tirer avantage de cette publication, et que son chef-d’œuvre a suivi de bien près la production de son prétendu rival. Si l’opinion de Malone est fondée, ce n’est pas en 1607 qu’il faut rapporter la composition de Jules César, mais dans les années qui ont suivi. Malheureusement pour l’hypothèse de Malone, les érudits et bibliophiles modernes ont établi qu’avant l’édition de 1607 le drame de Sterline en avait eu une première en Écosse trois ans auparavant. Un critique moderne, M. Collier, a découvert un sentier détourné par lequel il s’est approché plus sûrement de la date probable. Il a été frappé de la ressemblance qui existe entre un passage d’un poëme de Drayton, les Guerres des barons, où le poëte résume le caractère de Mortimer, et le passage où par la bouche d’Antoine Shakespeare résume le caractère de Brutus : « Sa vie fut noble, et les éléments étaient en lui mêlés de telle sorte que la nature pouvait se lever et dire au monde entier, « c’était un homme. » La ressemblance est en effet frappante et aussi étroite que possible. L’édition du poëme de Drayton où se trouve ce passage est de 1603 ; mais cette date ne nous renseigne pas sur celle de Jules César, et nous laisse incertain de savoir qui de Drayton ou de Shakespeare a imité l’autre. Si c’est Drayton, Jules César est antérieur à 1603 ; si c’est Shakespeare, la date de Jules César peut se rapprocher beaucoup de celle de Malone. Mais avant l’édition de 1603, les Guerres des barons en avaient eu une première en 1596 sous ce titre : la Mortimeriade, et dans cette édition, le passage relevé par M. Collier n’existe pas. C’est donc Drayton qui est l’imitateur, et Jules César est antérieur à 1603.

La source où Shakespeare a puisé presque uniquement, c’est Plutarque. Cependant il est bon de dire pour mémoire qu’il existait sur ce sujet une vieille pièce anglaise dont l’auteur est inconnu, et qu’en outre il fut joué en 1582, au collège de Christ Church, Université d’Oxford, une pièce écrite en latin sous ce titre Epilogus Cæsaris interfecti, par un certain Richard Eedes. Jusqu’à quel point Shakespeare est redevable à ces productions antérieures, nous ne pouvons le dire, puisqu’elles ne sont pas venues jusqu’à nous, heureusement, et que le temps dans une heure de bon sens a bien voulu les jeter au gouffre des choses inutiles, service qu’il ne rend pas assez souvent à l’humanité.

Le docteur Johnson trouvait le Jules César plus froid que les autres pièces de Shakespeare ; peut-être y a-t-il quelque chose de vrai dans cette opinion ; mais cela tient à ce que cette pièce s’adresse à des facultés toutes différentes de celles que Shakespeare met d’ordinaire en mouvement. Cette fois il ne s’adresse ni à l’imagination, ni à la sensibilité, ni à la passion, il s’adresse aux facultés réfléchies et attentives, à la méditation du philosophe, à l’expérience du politique, à la conscience des hommes nobles et vertueux. Le spectacle qu’il présente est émouvant comme ceux que notre Corneille a mis si souvent au théâtre. Ici nous ne pouvons assez nous étonner que Voltaire qui a traduit en vers libres les trois premiers actes de Jules César pour mettre cette pièce en opposition avec le théâtre de Corneille, n’ait pas vu, malgré tout son esprit, que l’exemple est mal choisi pour établir un contraste, cette pièce étant de tout le théâtre de Shakespeare celle qui se rapproche le plus de la tragédie classique en général et de la tragédie de Corneille en particulier. Qu’est-ce que Shakespeare nous montre en effet dans cette pièce ? les sentiments des âmes de haute condition opprimées par la raison d’état : c’est à ces mêmes sentiments élevés et presque abstraits que Corneille demande son pathétique ; Brutus est un frère de l’Émilie de Cinna. Dans cette pièce Shakespeare n’ouvre pas non plus devant l’imagination les perspectives infinies et fantastiques de ses autres drames ; la scène est vaste, aussi vaste que possible, mais elle est circonscrite cependant ; elle a pour cadre Rome et pour horizon l’univers romain. Certes voilà un large espace, et pourtant on peut dire qu’étant données les exigences du génie de Shakespeare, cet espace est restreint.

Des trois pièces empruntées par Shakespeare à Plutarque, Jules César est celle qui nous paraît la plus réellement romaine. Les deux autres nous tirent de Rome et du monde romain et promènent notre imagination sur les personnages analogues aux leurs qu’ont produits les autres sociétés civilisées. Coriolan dans ses dédains, sa noblesse, sa hauteur aristocratique pourrait être un gentilhomme anglais aussi bien qu’un patricien romain ; Shakespeare a pu voir, observer auprès de lui le modèle de ce caractère. Antoine et Cléopâtre sont deux amants nobles de toutes les sociétés aristocratiques ; Antoine est un grand seigneur, Cléopâtre une belle et grande dame de tous les temps. Ajoutez que ce caractère de sirène voluptueuse qui est celui de Cléopâtre nous tire de l’Orient grec et de l’antiquité romaine par ce qu’il a d’ondoyant et de divers, par sa science du caprice, son art des grâces fugitives, sa tactique de fée mobile et insaisissable, toutes choses uniques dans l’histoire antique, et contraires à la netteté et à la précision que les anciens portaient dans tous leurs sentiments, même dans les plus pervers. Cléopâtre est une véritable exception dans le monde ancien, et placée comme elle l’est sur la limite de notre ère, on peut dire qu’elle prophétise et inaugure la sensualité et la sentimentalité romantiques, que la première elle révèle l’étendue des ressources de l’âme pour la passion, et ce qu’ajoutent à l’ivresse du corps les arts subtils de l’esprit. Mais Jules César nous prend à Rome et nous laisse à Rome. Les caractères sont strictement romains et sans analogues dans nos sociétés ; les sentiments sont exclusivement romains et sans ressemblance avec les nôtres ; l’émeute même est romaine, quoique la mobilité des foules populaires soit de tous les temps et de sous les pays, comme les girouettes sont de tous les clochers. Toutes les nuances de la haute société romaine à la fin de la république ont été observées par Shakespeare avec un soin admirable. Tous ces personnages sont romains, mais chacun d’eux est un Romain particulier.

Voici Brutus, le platonicien, âme noble et chimérique, vertueuse et étroite, dévouée à la liberté qu’il préfère à tout intérêt de caste et de condition, mais qui soit par le fait de l’habitude, soit par une erreur de jugement confond la liberté en elle-même avec la liberté de sa caste, et pour affranchir Rome donnerait des liens à l’univers ; modèle éternel des erreurs dans desquelles tombent les spiritualistes lorsqu’ils ne corrigent pas leurs convictions absolues par l’expérience empirique et l’adresse de l’esprit. Voici Cassius, l’athée sectateur des doctrines d’Épicure, le patricien égoïste et violent qui ne sacrifie pas à l’idéal comme Brutus, mais qui concentre le monde entier dans les intérêts de sa caste et dans la sécurité de sa liberté personnelle. Jaloux et envieux comme un démagogue par préjugé de race, soupçonneux comme un avare par esprit de caste, il considère toute supériorité naturelle comme une menace pour ses privilèges, toute mesure prise au nom du bien général comme un attentat contre son patrimoine, tout changement dans l’état comme un crime envers sa personne, et la trahison et l’assassinat changeant de nom apparaissent à son âme fermée à la justice comme de droit naturel. Voici Casca, le vrai Romain traditionnel, lourd, brutal, superstitieux, inaccessible à la pitié, sans vie morale, bête de proie organisée pour la force seule. Voici Antoine, le représentant de ce qu’on peut appeler la jeune Rome de l’époque, qui des traditions de l’aristocratie n’a gardé que l’élégance et les arts du commandement : celui-là ne demande pas mieux que d’entrer en accommodement avec les nécessités du temps et d’être le serviteur de l’avenir pourvu qu’il le gouverne. Voici Portia, type suprême de la matrone romaine dans les siècles de la république, héritière du nom et de l’âme de Caton, en qui brille la vertu romaine par excellence, la constance. Cicéron ne fait que traverser le drame, mais dans les quelques mots qu’il prononce, il trouve le moyen de laisser entrevoir un caractère, celui de l’homme éclairé, dégagé des erreurs du vulgaire, du sectateur de la philosophie grecque qui lui enseigne qu’un prodige est un phénomène dont la cause n’a pas encore été saisie ou soupçonnée.

Mais là où Shakespeare a montré toute l’étendue et toute la sûreté de son génie, c’est dans la peinture de l’âme de César. César n’est pas à proprement parler le héros de la pièce dont il porte le nom, et où il nous est présenté seulement pour mourir. C’est donc le César de la dernière heure qui nous apparaît seul, et c’est aussi le César de la dernière heure que Shakespeare nous a peint. Le voilà tel que nous le montrent les historiens dans les suprêmes années de ; sa vie, emporté pour ainsi dire au-dessus de la sphère de la terre par l’élévation naturelle de son âme et la volupté du triomphe. Les longues luttes ont pris fin, les obstacles ont disparu l’un après l’autre ; ce n’est plus un héros, c’est un Dieu, et il parle comme un être désormais exempt des servitudes de la condition humaine et pour qui l’apothéose a déjà commencé. « Les prières pourraient m’émouvoir si j’étais moi-même de nature à prier pour émouvoir : mais je suis constant comme l’étoile du Nord, qui pour l’immobilité et la fixité n’a pas son égale dans le firmament. Les cieux sont émaillés d’innombrables étincelles, toutes sont de feu et chacune d’elles est brillante ; mais de toutes il n’y en a qu’une seule qui garde sa place : il en est ainsi du monde, — il est amplement fourni d’hommes, et ces hommes sont de chair et de sang, susceptibles d’être émus ; cependant dans le nombre j’en connais un, mais un seul, contre lequel nul assaut ne peut prévaloir, et qui garde sa position sans être ébranlé par aucun mouvement, et cet homme c’est moi… » À vrai dire, dès l’origine il y eut toujours un Dieu dans César, ainsi qu’en témoignent ces paroles lorsque tout jeune encore il prononça l’éloge funèbre de sa tante Julie : « La famille de ma tante Julie, d’un côté remonte aux rois, de l’autre aux Dieux immortels. Ancus Marcius est la tige des rois Marcius et tel fut le nom de sa mère. C’est de Vénus que descendent les Jules, et notre famille est de leur race. Ainsi notre maison réunit à la sainteté des rois qui sont les maîtres des hommes, la majesté des Dieux qui sont les maîtres des rois. » Ce Dieu qui était en lui d’abord enveloppé dans l’homme s’était dégagé peu à peu, et restait à peu près seul, lorsque les simples fils de la terre, nouveaux Titans, osèrent se soulever contre le nouveau Jupiter. C’est à cette époque qu’il prononçait des paroles comme celles-là : « La république n’est qu’un nom sans réalité, Sylla en savait bien peu puisqu’il a abdiqué la dictature. Il faut désormais que l’on me parle avec plus de retenue et que l’on regarde mes paroles comme des lois. » On voit combien le langage que lui prête Shakespeare est d’accord avec celui que lui prête l’histoire. C’est Suétone qui rapporte les paroles que nous venons de citer, et il les fait suivre immédiatement de l’anecdote que voici. « Un jour il reçut devant le temple de Vénus Genitrix le sénat qui venait en corps lui présenter les décrets les plus honorifiques. Quelques-uns croient que Cornélius Balbus le retint comme il allait se lever ; d’autres disent qu’il ne l’essaya même pas, et qu’il regarda de mauvais œil Trébatius qui l’avertissait de le faire. Cela parut d’autant plus intolérable que lui-même avait été indigné que le tribun Pontius Aquila fût le seul membre de son collège qui ne se fût pas levé, lorsqu’il passait en triomphe devant les sièges des tribuns. Il lui cria : « Pontius Aquila, redemande-moi donc la république. » Et pendant plusieurs jours, il ne promit rien à personne qu’avec cette clause : « Si toutefois Pontius Aquila le permet. » Lorsque le plus récent historien de César arrivera à cette période de la vie de son héros, cette divinité lui fournira sans doute quelques réflexions éloquentes et profondes sur cette solitude morale qui est inhérente à la condition royale, et aussi, hélas ! inséparable des très-grandes âmes. Pour cela il n’aura qu’à consulter son expérience, et recueillant ses souvenirs se rappeler ces sept années gigantesques pendant lesquelles un moderne César marcha isolé, conversant avec ses voix intérieures, et regardant là où les dieux regardent seulement, vers le siège où trône l’impassible destinée qui seule est au-dessus des Olympiens.

C’est donc le Jupiter seul que Shakespeare a montré dans César, et c’est le Jupiter seul qu’il devait montrer ; et cela pour deux raisons : la première, c’est qu’à l’époque où il le présente le dieu s’était en effet séparé de l’homme ; la seconde, c’est que le Jupiter César est l’explication naturelle des Titans Brutus et Cassius. En ne présentant que cette peinture épisodique de l’âme de César, Shakespeare a donné du même coup deux preuves de génie, d’abord parce qu’il est resté ainsi plus fidèle à l’histoire que s’il avait essayé une peinture plus synthétique de César ; ensuite parce que ce personnage ainsi compris est le lien logique qui attache et soude les unes aux autres toutes les parties de son drame. C’est le Dieu qui explique le soulèvement des Titans de l’aristocratie, et c’est le Dieu qui explique aussi leur châtiment et leur chute. Antoine l’invoque pour soulever la guerre civile, et son âme errante apparaît à Brutus la veille de Philippes pour lui annoncer le châtiment inévitable qui attend les vertus assez présomptueuses et aveugles pour oser se révolter contre les ministres chargés d’exécuter sur terre les décrets promulgués dans le ciel. C’est donc avec un admirable génie que Shakespeare n’a montré dans César que le fils de la destinée.

Chose digne de toute méditation, et qui montre à quel point Shakespeare est grand, sa pensée rejoint directement celle de Dante, et pourtant pour comprendre l’importance de l’action de Brutus et de Cassius, le poëte anglais n’avait pas, comme le poëte italien, la tradition toujours vivante de l’empire et les sentiments du parti gibelin. Chez Dante, Lucifer, clef de voûte de l’enfer, broie éternellement entre ses mâchoires trois grands criminels, Judas Iscariote, et Brutus et Cassius. Ce sont les damnés suprêmes, car ils ont été criminels envers l’humanité tout entière, dans le passé et l’avenir, l’un en portant la main sur le représentant du pouvoir spirituel, les autres en portant la main sur le représentant du pouvoir temporel ; tous trois ont attenté pour l’éternité à l’ordre moral. César et Jésus, c’est en effet sur ces deux axes que le monde tourne depuis dix-huit cents ans. Voici comment parle Dante. Et de son côté que dit Shakespeare : quiconque ose attenter aux fils de la destinée, à ceux que les puissances métaphysiques désignent comme leurs ministres, quelque vertueux que soit son mobile, est criminel envers les Dieux. Lorsque Shakespeare fait dire à Cassius devant le cadavre de César : « Que de fois dans les siècles à venir cette scène sublime que nous venons de jouer sera représentée chez des peuples encore à naître et dans des idiomes encore inconnus ! » Shakespeare parle au fond comme Dante et attribue exactement la même importance capitale dans l’histoire générale de l’humanité à l’action de Cassius et de Brutus.

Voltaire a fait suivre son Commentaire sur Corneille d’une traduction en vers blancs des trois premiers actes de Jules César. Il s’est arrêté à la mort du dictateur sous le singulier prétexte que le reste de la pièce fait longueur et sort du sujet principal. Mais malgré son prodigieux esprit, Voltaire n’a compris ni la portée, ni le sens, ni le sujet véritable du drame de Shakespeare. Le héros de la pièce, ce n’est pas César, mais Brutus ; la tragédie qui se déroule devant nous, ce n’est pas la tragédie de la mort du grand Jules, c’est la tragédie de l’erreur et du châtiment du noble Marcus Brutus ; la portée véritable de l’œuvre est celle-ci : Les dieux ne pardonnent pas même à la vertu lorsqu’elle ne sait pas reconnaître les ambassadeurs et les ministres nécessaires de leurs volontés. Ô Marcus Brutus, c’est en vain que la noblesse de ton âme et la pureté de tes intentions plaident pour toi auprès de la postérité ; leur plaidoyer se change en accusation : car plus vertueux et plus pur tu apparais, et plus ta culpabilité éclate. C’est précisément aux hommes de ta trempe et de ton caractère qu’il appartient de ne pas commettre l’erreur dans laquelle tu t’es laissé tomber. Tu n’as pas su lire les exigences de ton temps, et cependant ces exigences étaient écrites en caractères grands comme l’univers ; tu n’as pas entendu les Voix des Dieux, et cependant ces voix grondaient comme la clameur de l’humanité tout entière. Ô platonicien, à quoi te servait d’avoir été instruit dans la doctrine par excellence de l’ordre et de l’harmonie, si c’était pour ne pas reconnaître qu’une vaste et large harmonie demandait à naître, que le règne de la cité était fini et que celui de l’univers commençait. Il est permis à un Cassius dont les regards sont tournés sur la terre, d’être aveugle devant de tels signes ; mais non à un homme tel que toi. Ce qui constitue ton crime véritable, ce n’est pas le coup de poignard que tu as donné, c’est l’erreur morale qui a dirigé ton bras. Ce coup de poignard, c’est le crime de Cassius, de Casca, de Cimber, de Ligarius ; la postérité ne va pas plus loin que cet acte matériel dans l’accusation qu’elle porte contre eux ; mais toi, tu as péché contre la métaphysique, contre l’ordre moral, contre le cours légitime des choses, contre les décrets du destin, et c’est pourquoi jusqu’à la fin des temps tu conserveras une mémoire équivoque, tu resteras un sujet de controverse ; ton nom prononcé n’éveillera jamais un transport d’enthousiasme, et ton souvenir, âme vertueuse, ne servira jamais d’aiguillon à la vertu.


PERSONNAGES DU DRAME.


JULES CÉSAR.
OCTAVE CÉSAR, triumvirs après la mort de JULES CÉSAR
MARC ANTOINE,
MARC-ÉMILE LÉPIDE.
CICÉRON, sénateurs.
PUBLIUS,
POPILIUS LÉNA.
MARCUS BRUTUS, conspirateurs contre CÉSAR.
CASSIUS,
CASCA,
CINNA,
TRÉBONIUS,
LIGARIUS,
DÉCIUS BRUTUS,
MÉTELLUS CIMBER.
FLAVIUS, tribuns.
MARULLUS.
ARTÉMIDORE, sophiste de Cnide.
CINNA, poète.
Un autre poète.
Un devin.
LUCILIUS, amis de BRUTUS et de CASSIUS.
TITINIUS,
MESSALA,
Le jeune CATON,
VOLUMNIUS.
VARRON, serviteurs de BRUTUS.
CLITUS,
CLAUDIUS,
STRATON,
LUCIUS,
DARDANIUS.
PINDARUS, serviteur de CASSIUS.
 
CALPHURNIA, femme de JULES CÉSAR,
PORTIA, femme de BRUTUS.


Sénateurs, Citoyens, Gardes, etc.


Scène. — Pendant la plus grande partie du drame à Rome, puis à Sardes, et près de Philippe.


JULES CÉSAR.




ACTE I


Scène I

Rome. — Une rue.
Entrent FLAVIUS et MARULLUS, suivis par un flot de populace.

Flavius. — Hors d’ici ! Au logis, fainéants, au logis ! Est-ce que c’est aujourd’hui jour de fête ? Comment ! Est-ce que vous ne savez pas qu’étant des artisans, vous ne devez pas vous montrer un jour ouvrier, sans avoir les insignes de vos professions ? — Parle, toi, quel est ton métier ?

Premier citoyen. — Hé, Seigneur, je suis charpentier.

Marullus. — Où est ton tablier de cuir et ta règle ? Pourquoi te promènes-tu avec tes plus beaux habits ? — Et vous, Monsieur, quel est votre métier ?

Deuxième citoyen. — Ma foi, Seigneur, pour ce qui est d’avoir un bel état, je ne suis, comme vous diriez, qu’un rapiéceur.

Marullus. — Mais quel est ton métier ? Réponds-moi directement.

Deuxième citoyen. — C’est un métier, Seigneur, que je puis exercer, je l’espère, avec une bonne conscience ; puisque je suis, Seigneur, un raccommodeur de vieilles âmes de chausses[1].

Marullus. — Quel métier, drôle ? Quel métier, méchant drôle ?

Deuxième citoyen. — Voyons, je vous en prie, Seigneur, que je ne vous mette pas hors de vous ; et cependant si vous avez certaine chose qui se montre en dehors, Seigneur, je puis vous raccommoder.

Marullus. — Qu’entends-tu par là ? Me raccommoder, impertinent garçon ?

Deuxième citoyen. — Parbleu, Seigneur, vous ressemeler.

Flavius. — Tu es savetier, alors ; est-ce là ton métier ?

Deuxième citoyen. — Vraiment, Seigneur, je ne vis absolument que par l’alêne : je ne me mêle des affaires des hommes et des affaires des femmes qu’avec l’alêne. Je suis, en vérité, Seigneur, un chirurgien de vieux souliers ; lorsqu’ils sont en grand danger, je les rétablis, et il n’est pas d’homme si fier qu’il soit, ayant marché sur du cuir de vache, qui n’ait marché sur l’ouvrage de mes mains.

Flavius. — Mais pourquoi n’es-tu pas dans ton échoppe aujourd’hui ? Pourquoi conduis-tu ces gens à travers les rues ?

Deuxième citoyen. — Ma foi, Seigneur, afin de leur faire user leurs souliers, et de me procurer plus d’ouvrage. Mais la vérité, Seigneur, c’est que nous nous donnons congé pour voir César, et nous réjouir de son triomphe.

Marullus. — Pourquoi vous réjouir ? Quelle conquête rapporte-t-il dans sa patrie ? Quels tributaires le suivent à Rome, pour parer son triomphe, en marchant, captifs ! Liés de chaînes, derrière les roues de son char1 ? Ô bûches, pierres, êtres pires que les choses insensibles ! Ô cœurs endurcis, cruels habitants de Rome, ne connaissiez-vous pas Pompée ? Que de fois n’avez-vous pas grimpé sur les murailles et les remparts, sur les tours et les fenêtres ! Oui, même sur le faîte des cheminées, vos enfants dans vos bras, et n’y êtes-vous pas restés assis, tant que le jour était long, dans une attente patiente, afin de voir le grand Pompée passer à travers les rues de Rome ? Et lorsque vous voyiez apparaître seulement son char, ne poussiez-vous pas une acclamation d’une telle unanimité que le Tibre tremblait sous ses flots en entendant l’écho de vos cris répercutés par ses rivages creux ? Et maintenant vous venez vous mettre en habits de fête, maintenant vous vous octroyez congé, maintenant vous semez des fleurs sur la route de celui qui revient triompher du sang de Pompée ! Partez ! Courez à vos maisons, tombez à genoux, priez les Dieux de retenir le fléau qui doit nécessairement tomber sur cette ingratitude.

Flavius. — Allez, allez, mes bons compatriotes, et pour expier cette faute, assemblez tous les pauvres gens de votre condition ; conduisez-les sur les bords du Tibre, et pleurez vos larmes dans le fleuve jusqu’à ce que ses flots les plus bas viennent baiser le plus haut point de ses rivages. (Sortent les citoyens.) Voyez un peu si le très-bas métal dont ils sont faits n’a pas été ému ; le sentiment de leur culpabilité les fait s’éloigner langue liée. Descendez de ce côté vers le Capitole ; moi, j’irai de celui-là : dépouillez les images si vous les trouvez ornées d’insignes de cérémonie.

Marullus. — Pouvons-nous faire cela ? Vous savez que c’est la fête des Lupercales2 ?

Flavius. — Peu importe ; ne permettons pas qu’aucune image porte les trophées de César. Je vais rôder par là, et chasser le peuple des rues ; faites-en autant, partout où vous apercevrez qu’ils s’attroupent. En enlevant ces grosses plumes-là de l’aile de César, nous le forcerons à prendre un vol ordinaire ; sans cela, il planerait hors de la portée des yeux humains, et nous tiendrait tous dans une crainte servile.

(Ils sortent.)



Scène II

Rome. — Une place publique.


Entrent en procession au son de la musique, CÉSAR ; ANTOINE préparé pour la course ; CALPHURNIA, PORTIA, DÉCIUS, CICÉRON, BRUTUS, CASSIUS et CASCA ; une grande foule les suit ; dans le nombre est un devin.

César. — Calphurnia3 !

Casca. — Holà, silence ! César parle. (La musique cesse.)

César. — Calphurnia !

Calphurnia. — Me voici, mon Seigneur.

César. — Placez-vous directement sur le chemin d’Antoine, lorsqu’il fera sa course. Antoine !

Antoine. — Mon Seigneur, César ?

César. — Antoine, n’oubliez pas, dans l’entraînement de votre vélocité, de toucher Calphurnia ; car nos anciens disent que les femmes stériles touchées dans cette sainte course se débarrassent de la malédiction de leur infécondité.

Antoine. — Je m’en souviendrai : lorsque César dit, faites cela, c’est chose exécutée.

César. — Commencez, et qu’on n’oublie aucune cérémonie. (Musique.)

Le devin. — César5 !

César. — Hé ! Qui appelle ?

Casca. — Ordonnez que tout bruit cesse : paix une fois encore ! (La musique cesse.)

César. — Qui donc m’appelle au milieu de la foule ? J’entends une voix, plus perçante que toute la musique ensemble, qui crie : César. Parle ; César est disposé à écouter.

Le devin. — Prends garde aux Ides de Mars5.

César. — Quel est cet homme ?

Brutus. — Un devin qui vous avertit de prendre garde aux Ides de Mars.

César. — Placez-le en face de moi ; laissez-moi voir son visage.

Cassius. — Camarade, sors de la foule ; lève les yeux sur César.

César. — Que me disais-tu tout à l’heure ? répète-le moi une fois encore.

Le devin. — Prends-garde aux Ides de Mars.

César. — C’est un rêveur ; laissons-le ; passons. (Fanfares. Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.)

Cassius. — Voulez-vous venir voir l’ordre de la course ?

Brutus. — Moi, non.

Cassius. — Venez, je vous en prie.

Brutus. — Je ne suis pas grand amateur de jeux : il me manque quelque peu de cette allégresse d’âme qui est dans Antoine. Mais que je ne sois pas un obstacle à vos désirs, Cassius ; je vais vous laisser.

Cassius. — Brutus, je vous observe depuis quelque temps : je ne trouve pas dans vos yeux cette courtoisie et ces marques d’affection que j’avais coutume d’y trouver : vous gardez une attitude trop roide et trop circonspecte avec votre ami qui vous aime.

Brutus. — Cassius, ne vous abusez pas : si mes regards sont voilés, c’est simplement qu’ils sont tournés sur le trouble intérieur de mon âme. Je suis assailli depuis ces derniers temps par des, sentiments qui se font quelque peu la guerre, par des pensées qui me sont entièrement personnelles, et qui peut-être altèrent légèrement ma façon d’être ; mais que mes bons amis ne s’en affligent pas, — et dans le nombre, je vous comprends, Cassius, — et qu’ils ne donnent pas à ma négligence d’autre explication que celle-ci, c’est que le pauvre Brutus, en guerre avec lui-même, oublie de faire aux autres hommes les démonstrations ordinaires d’amitié.

Cassius. — En ce cas, Brutus, je me suis bien trompé sur vos dispositions, ce qui a fait que j’ai dû ensevelir dans mon sein des pensées de grande valeur, des réflexions importantes. Dites-moi, vertueux Brutus, pouvez-vous voir votre visage ?

Brutus. — Non, Cassius, car l’œil ne se voit pas lui-même ; il ne se voit que par réflexion, par l’intermédiaire de quelque autre objet.

Cassius. — C’est juste, et on regrette beaucoup, Brutus, que vous n’ayez pas de tels miroirs pour renvoyer à votre œil l’image de votre noblesse cachée, et vous permettre de voir votre ombre. J’ai entendu bien des hommes, parmi les plus respectables de Rome, — en exceptant l’immortel César, — parler de Brutus, et tous, en gémissant sur la tyrannie du siècle, ont regretté que le noble Brutus n’eût pas ses yeux.

Brutus. — Dans quels dangers voulez-vous donc me jeter, Cassius, pour désirer me voir chercher en moi ce qui n’y est pas ?

Cassius. — Préparez-vous donc à écouter, vertueux Brutus, et puisque vous convenez que vous ne pouvez vous voir vous-même que par réflexion, moi, votre miroir, je vais modestement vous découvrir de vous-même ce que vous n’en connaissez pas encore. Ne vous méfiez pas de moi, noble Brutus : si je suis un plaisant banal, si j’ai coutume de prostituer avec des serments vulgaires mon amitié à chaque nouveau venu qui m’assure de la sienne ; s’il est à votre connaissance que j’ai pour habitude de flagorner les gens, de les presser étroitement contre mon cœur, et puis d’aller après cela médire d’eux ; s’il est à votre connaissance, que dans un banquet, je suis capable de faire profession d’amitié pour tous les convives indistinctement, eh bien alors, tenez-moi pour dangereux. (Fanfares et acclamations.)

Brutus. — Que signifie cette acclamation ? Je crains que le peuple ne choisisse César pour son roi.

Cassius. — Vraiment, craignez-vous cela ? alors je dois supposer que vous ne voudriez pas que cela fût.

Brutus. — Je ne le voudrais pas, Cassius ; cependant je l’aime bien. Mais pourquoi me retenez-vous ici si longtemps ? Qu’est-ce que vous vouliez me communiquer ? si c’est quelque chose qui regarde le bien général, placez l’honneur devant un de mes yeux, et la mort devant l’autre, et je les regarderai tous deux avec une égale fermeté ; car que les Dieux me soient propices, autant qu’il est vrai que j’aime le nom d’honneur plus que je ne crains la mort.

Cassius. — Je sais que la vertu habite en vous, Brutus, aussi bien que je connais les traits extérieurs de votre visage. Bon, l’honneur est précisément le sujet de mon histoire. Je ne puis dire ce que vous et les autres hommes pensez de cette vie ; mais pour ce qui est de moi en particulier, j’aimerais autant ne pas exister, que de vivre soumis à l’obligation de me courber devant un être égal à moi. Je suis né libre comme César, vous de même : nous avons été tous deux aussi solidement nourris que lui, et nous pouvons tous les deux supporter le froid de l’hiver aussi bien que lui ; car une fois, pendant une journée orageuse et pleine de vent, où le Tibre troublé grondait contre ses rivages, César me dit : « Oserais-tu bien, Cassius, te jeter avec moi dans ce fleuve irrité, et nager jusqu’à ce point qui est là-bas ? » Sur ce mot, tout habillé comme je l’étais, je plongeai, et je l’invitai à me suivre, et c’est ce qu’il fit, en vérité. Le torrent rugissait ; nous le souffletions de nos bras vigoureux, le rejetant de côté, et le coupant avec des cœurs pleins d’émulation : mais avant que nous eussions eu le temps d’arriver au point désigné, César cria : « Secours-moi, Cassius, ou j’enfonce ! » Moi, comme Enée, notre grand ancêtre, enleva le vieil Anchise sur ses épaules du milieu des flammes de Troie, ainsi je tirai des eaux du Tibre César épuisé : et cet homme est maintenant devenu un Dieu ; et Cassius est un pauvre être qui doit plier les reins, si César lui adresse seulement un signe de tête indifférent. Il eut la fièvre, lorsqu’il était en Espagne, et quand l’accès le saisit, je remarquai comme il tremblait : c’est la vérité, ce Dieu tremblait : la couleur avait fui de ses lèvres poltronnes, et cet œil dont le regard remplit le monde de crainte, avait perdu son lustre : je l’entendis gémir : oui, cette même voix qui commande aux Romains de lui prêter attention, et d’inscrire ses discours dans leurs annales, « Hélas, criait-elle, donne-moi à boire, Titinius, » comme celle d’une fillette malade. Ô Dieux, cela me confond qu’un homme d’un si faible tempérament puisse prendre à ce point les devants dans les courses de ce monde majestueux, et remporter seul la palme. (Fanfares et acclamations6)

Brutus. — Encore une autre acclamation générale ! Je me doute que ces applaudissements doivent accueillir quelques nouveaux honneurs dont on charge César.

Cassius. — Parbleu, ami, il enjambe le monde étroit comme un colosse ; et nous, petits hommes, nous errons sous ses vastes jambes, rôdant de côté et d’autre pour nous trouver des tombeaux ignominieux. Il est des occasions où les hommes sont maîtres de leurs destinées : si nous sommes des subalternes, la faute, cher Brutus, n’en est pas à nos étoiles, mais à nous-mêmes. Brutus et César : qu’est-ce qu’il y a dans ce César ? Pourquoi ce nom sonnerait-il mieux que le vôtre ? Écrivez-les ensemble, votre nom est aussi beau : prononcez-les ensemble, ils remplissent aussi bien la bouche l’un que l’autre ; pesez-les ensemble, l’un est aussi pesant que l’autre ; employez-les ensemble pour une conjuration, Brutus évoquera un esprit aussi vite que César7. Au nom de tous les Dieux à la fois, je le demande, de quelle substance s’est donc nourri notre César pour être devenu grand à ce point ? Siècle, tu es déshonoré ! Rome, tu as perdu la race des nobles sangs ! Depuis le grand déluge, s’est-il jamais écoulé un siècle qui n’ait été illustré que par un seul homme ? Quand donc, jusqu’à ce jour, ceux qui parlaient de Rome, ont-ils pu dire que ses vastes murailles ne renfermaient qu’un seul homme ? Rome est Rome plus que jamais maintenant, ma foi ; car elle est d’autant plus vaste qu’elle ne contient qu’un seul homme. Oh ! vous et moi, nous avons entendu raconter à nos pères qu’il y eut autrefois un Brutus qui aurait autant aimé voir le diable établir son empire dans Rome pour l’éternité que d’y voir un roi !

Brutus. — Que vous m’aimiez, je n’en ai aucun doute, et quant à l’entreprise dans laquelle vous voudriez m’engager, j’en ai quelque soupçon ; je vous dirai plus tard quelles ont été mes réflexions sur cette affaire et l’époque où nous vivons ; pour le moment, si mes instances peuvent obtenir cela de votre amitié, je désirerais ne pas être pressé davantage. Ce que vous m’avez dit, je le méditerai ; ce que vous avez encore à me dire, je l’écouterai avec patience ; et je trouverai une heure convenable pour entendre de si grandes affaires et y répondre. Jusqu’à ce moment, mon noble ami, ruminez bien ceci : Brutus aimerait mieux être un villageois que de se parer du titre de fils de Rome aux dures conditions que cette époque va probablement nous imposer.

Cassius. — Je suis heureux que mes faibles paroles aient frappé assez fort cependant pour faire jaillir de Brutus autant de feu.

Brutus. — Les jeux sont terminés, et César revient.

Cassius. — Lorsqu’ils passeront, tirez Casca par la manche, et il vous racontera, à sa manière morose habituelle, ce qui s’est passé aujourd’hui de digne de remarque.

Rentrent CÉSAR et sa suite.

Brutus. — Je ferai ce que vous me recommandez. Mais voyez donc, Cassius, cette marque de colère qui éclate sur le front de César, et tous les autres qui ont l’air d’une escorte qui a été réprimandée : la joue de Calphurnia est pâle, et Cicéron a ces mêmes yeux enflammés de furet que nous lui voyons au Capitole quand dans la discussion il est contrarié par quelques sénateurs.

Cassius. — Casca nous en dira la raison.

César. — Antoine !

Antoine. — César ?

César. — Entourez-moi d’hommes qui soient gras, d’hommes à tête lisse et dormant la nuit : ce Cassius là-bas a un regard maigre et affamé, il pense trop : de tels hommes sont dangereux.

Antoine. — Ne le crains pas, César ; il n’est pas dangereux ; c’est un noble Romain et bien disposé.

César. — Que je le voudrais plus gras ! — mais je ne le crains pas : cependant si mon âme était capable de crainte, je ne connais pas d’homme que j’éviterais autant que ce mince Cassius. Il lit beaucoup ; c’est un grand observateur, et il pénètre profondément dans les actions des hommes : il n’aime pas les représentations théâtrales comme toi, Antoine ; il n’écoute pas de musique ; il sourit rarement, et quand il le fait, c’est de telle sorte qu’on dirait qu’il se moque de lui-même, et qu’il méprise son âme d’avoir été assez émue pour sourire à quelque chose. De tels hommes ne vivent jamais avec un cœur content, tant qu’ils en voient un plus grand qu’eux, et par conséquent ils sont très-dangereux. Je te dis plutôt ce qu’il faut craindre que ce que je crains, car je suis toujours César. Passe à mon côté droit, car cette oreille-ci est sourde, et dis-moi sincèrement ce que tu penses de lui. (Sortent César et sa suite. Casca reste en arrière.)

Casca. — Vous m’avez tiré par mon manteau ; voulez-vous me parler ?

Brutus. — Oui, Casca ; dis-nous ce qui s’est passé aujourd’hui pour que César ait l’air si triste ?

Casca. — Mais, vous étiez avec lui ; est-ce que vous n’y étiez pas ?

Brutus. — Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui s’est passé.

Casca. — Parbleu, on lui a présenté une couronne, et lorsqu’elle lui a été présentée, il l’a repoussée ainsi, du revers de la main ; là-dessus le peuple s’est mis à applaudir.

Brutus. — Et quelle était la raison du second tapage ?

Casca. — Mais, c’était encore la même.

Cassius. — Ils ont applaudi trois fois : quelle était la raison de la dernière clameur ?

Casca. — Mais, toujours la même.

Brutus. — Est-ce que la couronne lui a été offerte trois fois ?

Casca. — Oui, parbleu, et trois fois il l’a repoussée, à chaque fois plus doucement qu’à la précédente ; et à chaque nouveau refus, mes honnêtes voisins applaudissaient.

Cassius. — Qui lui a offert la couronne ?

Casca. — Antoine, parbleu.

Brutus. — Raconte-nous comment les choses se sont passées, aimable Casca.

Casca. — J’aimerais autant être pendu que de vous dire comment cela s’est passé : c’était bouffonnerie pure, je n’y ai pas prêté attention. J’ai vu Marc Antoine lui offrir une couronne ; — on peut à peine dire que c’était une couronne, c’était une de ces toutes petites couronnes ; — et comme je vous le disais, il l’a repoussée une première fois, mais malgré tout, selon mon opinion, il aurait bien voulu la garder. Puis Antoine la lui a offerte encore, et il l’a encore repoussée, mais selon mon opinion, il était très-lent à en retirer ses doigts. Enfin il la lui a offerte une troisième fois, et il l’a repoussée pour la troisième fois, et chaque fois qu’il l’a refusée, la canaille s’est mise à brailler, et à claquer de ses mains gercées, et à lancer en l’air ses bonnets graisseux, et à exhaler une telle masse d’haleines puantes, parce que César refusait la couronne, que César en a été presque étouffé ; car il s’est évanoui, et il en est tombé à la renverse, et pour ma part, je n’ai pas osé rire de crainte d’entr’ouvrir mes lèvres et de recevoir ce mauvais air.

Cassius. — Mais doucement, je vous prie : comment ! Est-ce que César s’est évanoui ?

Casca. — Il est tombé sur la place du marché, rendant de l’écume par la bouche, et sans pouvoir parler.

Brutus. — C’est très-probable, il a le mal tombant.

Cassius. — Non, César ne l’a pas ; mais c’est vous, et moi, et l’honnête Casca, qui avons le mal tombant.

Casca. — Je ne sais pas ce que vous entendez par là ; mais ce dont je suis sûr, c’est que César est tombé. Si le peuple déguenillé ne l’a pas applaudi et sifflé, selon qu’il lui plaisait ou lui déplaisait, absolument comme il a coutume de faire avec les acteurs au théâtre, je veux bien n’être qu’un menteur.

Brutus. — Qu’a t-il dit lorsqu’il est revenu à lui ?

Casca. — Parbleu, avant de tomber, lorsqu’il s’est aperçu que le troupeau du vulgaire était joyeux qu’il refusât la couronne, il vous a ouvert sa robe, et leur a offert de lui couper la gorge ! Si j’avais été un de ces artisans, je l’aurais ma foi pris au mot, ou je veux bien aller en enfer avec les coquins : — là-dessus il est tombé. Lorsqu’il est revenu à lui-même, il a dit que s’il avait fait ou dit quelque chose de travers, il suppliait leurs Excellences de vouloir bien mettre cela sûr le compte de son infirmité. Trois ou quatre filles qui étaient près de moi ont crié : « Hélas ! Bonne âme ! » et lui ont pardonné de tout leur cœur : mais il n’y a pas à faire attention à elles ; si César avait tué leurs mères, elles en auraient fait tout autant.

Brutus. — Et c’est après cela qu’il s’en est retourné avec cette triste mine ?

Casca. — Oui.

Cassius. — Cicéron a t-il dit quelque chose ?

Casca. — Oui, il a parlé grec.

Cassius. — Dans quel but ?

Casca. — Parbleu, si je puis vous je dire, je veux bien ne plus vous regarder jamais en face : mais ceux qui le comprenaient se sont souri les uns aux autres, et ont secoué leurs têtes ; mais pour ce qui me concerne, ce qu’il a dit était pur grec. Je puis vous donner encore d’autres nouvelles : Marullus et Flavius, pour avoir fait enlever les écharpes aux statues de César, sont réduits au silence. Portez-vous bien. Il s’est passé encore d’autres sottises, si je pouvais me les rappeler.

Cassius. — Voulez-vous souper avec moi ce soir, Casca ?

Casca. — Non, je suis engagé déjà.

Cassius. — Voulez-vous dîner avec moi demain ?

Casca. — Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas d’avis, et si votre dîner vaut la peine d’être mangé.

Cassius. — C’est bon, je vous attendrai.

Casca. — C’est cela : adieu, à tous les deux. (Il sort.)

Brutus. — Quel être émoussé il est devenu ! Lorsqu’il était à l’école, il n’était qu’entrain et vivacité.

Cassius. — Et tel il est encore, lorsqu’il s’agit d’exécuter quelque entreprise noble et hardie, en dépit des formes lourdes qu’il affecte. Cette rudesse est la sauce de son bon sens, et sert aux gens de stimulant pour avaler ses paroles avec un meilleur appétit.

Brutus. — C’est vrai. Je vais vous laisser pour l’instant : demain, s’il vous plaît de causer avec moi, j’irai vous trouver chez vous ; ou si vous le préférez, venez me trouver chez moi.

Cassius. — C’est ce que je ferai : — jusque-là pensez au monde. (Sort Brutus.) Oui, Brutus, tu es noble ; cependant je vois que le métal d’honneur dont tu es formé peut être travaillé de manière à perdre ses affinités premières : il est vraiment convenable que les nobles esprits tiennent toujours compagnie avec leurs pareils ; car qui donc est si ferme qu’il ne puisse être séduit ? César ne peut me supporter ; mais il aime Brutus : si moi j’étais maintenant Brutus, et que lui fût Cassius, il ne m’influencerait pas. Je vais cette nuit jeter à ses fenêtres des billets d’écritures différentes, comme s’ils venaient de divers citoyens, tous se rapportant à la grande estime en laquelle Rome tient son nom, et où seront faites, sous forme obscure, des allusions à l’ambition de César : après cela, que César se tienne ferme sur son siège ; car nous l’ébranlerons, sinon il nous faudra supporter de pires jours. (Il sort.)



Scène III

Rome. — Une rue.


Tonnerre et éclairs. Entrent de côtés opposés, CASCA, son épée nue à la main, et CICÉRON.

Cicéron. — Bonsoir, Casca : avez-vous ramené César chez lui ? pourquoi êtes-vous essoufflé ? et pourquoi tressaillez-vous ainsi ?

Casca. — Est-ce que vous n’êtes pas ému, lorsque toute la masse de la terre tremble, comme une chose mal assise ? Ô Cicéron, j’ai vu des tempêtes pendant lesquelles les vents pleins de rage fendaient les chênes noueux ; j’ai vu l’ambitieux océan se gonfler, gronder, écumer, en s’élevant jusqu’au niveau des menaçants nuages ; mais jamais jusqu’à cette nuit, jamais jusqu’à cette heure, je n’avais traversé une tempête laissant pleuvoir du feu. Ou bien il y a une guerre civile dans les cieux, ou bien le monde trop impie envers les dieux, les pousse de colère à faire tomber sur lui la destruction.

Cicéron. — Comment ! Avez-vous encore vu quelque autre chose merveilleuse ?

Casca. — Un esclave vulgaire (vous le connaissez parfaitement de vue) a élevé sa main gauche qui s’est enflammée et s’est mise à brûler comme vingt torches unies ensemble, et cependant sa main insensible au feu est restée sans blessure. En outre (je n’ai pas depuis lors rengainé mon épée), devant le Capitole, j’ai rencontré un lion, qui a fixé sur moi ses yeux de braise, et puis qui s’en est allé d’un pas farouche sans m’inquiéter : et près de là il s’était formé un groupe d’une centaine de femmes transformées en spectres par leurs craintes, qui ont juré qu’elles avaient vu des hommes, tout en feu, monter et descendre les rues. Hier l’oiseau de nuit s’est perché en plein midi, sur la place du marché, piaulant et gémissant. Lorsque de tels prodiges se présentent simultanément, qu’on ne vienne pas me dire : « ils ont leurs raisons d’être, ils sont naturels. » Pour moi, je crois que ce sont des phénomènes pleins de présages pour la région qu’ils avertissent en s’y manifestant.

Cicéron. — En vérité, c’est une époque qui couve d’étranges événements : mais les hommes peuvent interpréter les choses à leur façon, et leurs interprétations s’éloigner beaucoup de la raison véritable des choses. César va-t-il demain au Capitole ?

Casca. — Il y va, car il a recommandé à Antoine de vous envoyer dire qu’il y serait demain.

Cicéron. — En ce cas, bonne nuit, Casca : ce ciel troublé n’est pas propice aux promenades.

Casca. — Adieu, Cicéron. (Sort Cicéron.)

Entre CASSIUS.

Cassius. — Qui va là ?

Casca. — Un Romain.

Cassius. — Casca, si j’en crois votre voix.

Casca. — Vous avez l’oreille bonne. Quelle nuit que celle-ci, Cassius !

Cassius. — C’est une nuit très-agréable pour les honnêtes gens.

Casca. — Qui a jamais vu les cieux menacer ainsi ?

Cassius. — Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes qu’elle l’est. Pour ma part, j’ai erré à travers les rues, me soumettant aux périls de cette nuit : mes vêtements ouverts, comme vous voyez, Casca, j’ai offert ma poitrine nue à la pierre du tonnerre8 ; et lorsque l’éclair au bleu zigzag semblait fendre le sein du ciel, je me suis présenté comme point de mire dans la direction de sa flamme.

Casca. — Mais pourquoi donc avez-vous si fort tenté les cieux ? Il appartient aux hommes de craindre et de trembler, lorsque les très-puissants Dieux nous envoient, sous forme de signes, de tels messagers redoutables pour nous combler d’étonnement.

Cassius. — Vous êtes d’intelligence lente, Casca, et ces étincelles de vie qui devraient être dans tout Romain, vous ne les possédez pas, ou bien vous ne les employez pas. Vous voilà pâle, hagard, saisi de crainte, et tout confus d’étonnement, en voyant l’étrange impatience des cieux ; mais si vous en considérez la vraie cause, si vous cherchez pourquoi tous ces feux, tous ces fantômes à l’allure glissante, pourquoi ces bêtes et ces oiseaux détournés des habitudes de leur nature et de leur espèce, pourquoi ces vieillards, ces idiots, ces enfants qui prophétisent, pourquoi tous ces êtres qui s’écartent de leur loi, échangent leur nature et leurs caractères natifs contre des dualités monstrueuses ; — eh bien, alors vous découvrirez que le ciel a infusé en eux cet esprit pour en faire des instruments chargés d’annoncer et de faire redouter quelque monstrueux état de choses. Et maintenant, Casca, je pourrais te nommer un homme très-semblable à cette nuit redoutable, un homme qui tonne, lance des éclairs, ouvre des tombeaux, et rugit comme le lion du Capitole, un homme qui n’est pas plus puissant que toi et moi dans l’action personnelle, et qui cependant est devenu un prodige vivant aussi redoutable que ces étranges phénomènes.

Casca. — C’est de César que vous voulez parler, n’est-ce pas, Cassius ?

Cassius. — Eh, peu importe qui ce soit ! Car si les Romains ont aujourd’hui des muscles et des membres comme leurs ancêtres, en revanche, — hélas, misérable siècle ! — les âmes de nos pères sont mortes, et nous sommes gouvernés par les esprits de nos mères ; le joug que nous souffrons prouve bien que nous sommes des femmes.

Casca. — En vérité, on dit que demain les sénateurs ont l’intention d’établir César comme roi, et qu’il portera la couronne sur terre et sur mer, en tous lieux, excepté ici, en Italie.

Cassius. — En ce cas, je sais bien ou je porterai ce poignard ; Cassius délivrera Cassius de l’esclavage : c’est par là, grands Dieux, que vous faites le faible très-fort ; c’est par là, ô Dieux, que vous déjouez les tyrans : ni les tours de pierre, ni les murailles d’airain battu, ni les prisons privées d’air, ni les solides chaînes de fer, ne peuvent entraver la force de l’âme ; mais l’existence qui est fatiguée de ces obstacles du monde, a toujours la puissance de se donner congé à elle-même. Si je sais cela, que le monde entier sache que cette part de tyrannie que je supporte, je puis la secouer quand il me plaira. (Nouveau coup de tonnerre.)

Casca. — Je le puis aussi, et tout esclave tient dans sa propre main le pouvoir d’annuler sa captivité.

Cassius. — Et pourquoi donc César serait-il un tyran ? Pauvre homme ! je sais qu’il ne voudrait pas être un loup, s’il ne voyait pas que les Romains sont des moutons : il ne serait pas un lion, si les Romains n’étaient pas des daims. Ceux qui veulent faire en toute hâte un feu puissant, le commencent avec de faibles pailles. Quel détritus, quelle corruption, quelle graisse de rebut, il faut que soit cette Rome pour consentir à être la basse substance chargée d’illuminer un être aussi vil que César ! Mais, ô douleur, où m’as-tu conduit ? Peut-être dis-je tout cela devant un esclave volontaire ; s’il en est ainsi, je sais qu’il me faudra répondre de mes paroles : mais je suis armé et les dangers me sont indifférents.

Casca. — Vous parlez à Casca, et à un homme qui n’est pas un plaisant colporteur d’histoires. Tenez, je vous tends la main ; conspirez pour le redressement de tous ces griefs, et j’avancerai mon pied aussi loin que celui qui ira le plus loin.

Cassius. — C’est une affaire conclue. Maintenant, sache, Casca, que j’ai déjà décidé un certain nombre de Romains d’entre les plus nobles à se lancer avec moi dans une entreprise de conséquences honorables et dangereuses, et je sais qu’à cette heure-ci, ils m’attendent sous le porche de Pompée ; car, avec cette nuit terrible, il n’y a pas à se promener et à rôder par les rues : la physionomie du ciel ressemble à l’œuvre que nous avons en main ; comme elle, elle est sanglante, enflammée et fort terrible.

Casca. — Tenons-nous à l’écart un instant, car voici quelqu’un qui vient en toute hâte.

Cassius. — C’est Cinna, je le reconnais à son pas ; c’est un ami.

Entre CINNA.

Cassius. — Cinna, où allez-vous en telle hâte ?

Cinna. — J’allais vous chercher. Qui est ici ? Métellus Cimber9 ?

Cassius. — Non, c’est Casca, un des affiliés à nos projets. On m’attend, n’est-ce pas, Cinna ?

Cinna. — Ah ! je suis fort heureux qu’il soit des nôtres. Quelle terrible nuit ! Deux ou trois d’entre nous ont vu d’étranges spectacles.

Cassius. — Dites-moi, est-ce que je ne suis pas attendu ?

Cinna. — Oui, vous êtes attendu. Ô Cassius, si vous pouviez seulement gagner le noble Brutus à notre entreprise…

Cassius. — N’ayez crainte, mon bon Cinna ; prenez ce papier, et ayez soin de le déposer sur la chaise du préteur, où Brutus ne peut manquer de le trouver10 ; jetez celui-là à sa fenêtre ; collez cet autre avec de la cire sur la statue du vieux Brutus : tout cela fait, rendez-vous sous le porche de Pompée, où vous nous trouverez. Décius Brutus et Trébonius y sont-ils ?

Cinna. — Tous y sont, sauf Métellus Cimber, qui est allé vous chercher à votre logis. Bon, je vais faire diligence, et placer ces papiers comme vous me l’avez recommandé.

Cassius. — Cela fait, rendez-vous au théâtre de Pompée. (Sort Cinna.) Allons, Casca, il nous faut vous et moi aller visiter, avant le jour, Brutus à son logis : les trois quarts de sa personne sont nôtres déjà, et l’homme entier se rendra à nous à notre prochaine entrevue.

Casca. — Oh ! il est très-haut placé dans le cœur du peuple, et ce qui en nous paraîtrait crime, sa présence, comme une très-puissante alchimie, le changera en vertu et en noblesse.

Cassius. — Vous venez de fort bien définir sa personne, sa valeur, et le grand besoin que nous avons de lui. Partons, car il est minuit passé ; avant le jour, nous irons le réveiller et nous assurer de lui.

(Ils sortent).


ACTE II.


Scène première

Rome. — Le jardin de Brutus.


Entre BRUTUS.

Brutus. — Hé, Lucius ! Holà ! Je ne puis découvrir par la marche des étoiles à quelle distance nous sommes du jour. Lucius, dis-je ! Je voudrais bien avoir le défaut de dormir aussi profondément. Eh bien, arrives-tu, Lucius ? Voyons donc ! Réveille-toi, dis-je ! holà, Lucius !


Entre LUCIUS.

Lucius. — Est-ce que vous m’appeliez, Seigneur ?

Brutus. — Prépare-moi un flambeau dans mon cabinet d’étude, Lucius : lorsqu’il sera allumé, viens m’avertir ici.

Lucius. — Oui, Seigneur. (Il sort.)

Brutus. — Cela doit se faire par sa mort : pour ma part, je ne me connais aucune raison personnelle de le frapper, si ce n’est l’intérêt général. Il voudrait être couronné : — jusqu’à quel point cela changerait-il sa nature, là est la question. C’est le jour lumineux qui fait sortir la vipère ; cela demande qu’on avance prudemment le pied. Le couronner ? — voilà l’affaire ; — dans ce cas, j’avoue que nous l’armons d’un dard dont il pourra blesser à volonté. L’abus de la grandeur existe lorsqu’elle sépare l’humanité de la puissance : or pour dire la vérité sur César, je ne me suis jamais aperçu que ses passions aient pris le pas sur sa raison. Mais c’est une chose bien connue que l’humilité est l’échelle de l’ambition à ses débuts, l’échelle que l’ambitieux grimpe la face de son côté ; mais lorsqu’il a une fois atteint le faîte suprême, il tourne alors le dos à l’échelle, et regarde en haut les nuages, méprisant les vils degrés par lesquels il est monté : c’est ce que peut faire César ; pour qu’il ne le puisse, il faut donc le prévenir. En effet, comme la querelle que nous lui cherchons ne trouve aucune justification dans ce qu’il est maintenant, il faut l’appuyer sur cette considération, que le personnage qu’il est, une fois agrandi, courait à telles et telles extrémités : par conséquent, nous devons le regarder comme un œuf de serpent qui, une fois couvé, deviendrait malfaisant selon les lois de sa nature, et le tuer dans la coquille.


Rentre LUCIUS.

Lucius. — Le flambeau est allumé dans votre cabinet, Seigneur. En cherchant sur la fenêtre une pierre à feu, j’ai trouvé ce papier scellé comme le voilà (il lui donne une lettre) ; et je suis sûr qu’il n’y était pas lorsque je suis allé au lit1.

Brutus. — Retourne te mettre au lit, il n’est pas encore jour. N’est-ce pas demain les Ides de Mars, enfant ?

Lucius. — Je ne sais pas, Seigneur.

Brutus. — Regarde dans le calendrier, et rapporte-moi une réponse.

Lucius. — J’y vais, Seigneur. (Il sort.)

Brutus. — Ces météores qui sifflent dans l’air en flamboyant, donnent tant de lumière que je puis lire à leur clarté. (Il ouvre la lettre et lit.) « Brutus, tu sommeilles : réveille-toi, et sache te voir toi-même. Rome sera-t-elle ? etc. etc. Parle, frappe, redresse ! » Brutus, tu sommeilles ; réveille-toi ! De semblables instigations ont été souvent jetées dans des endroits où je les ai ramassées. Rome sera-t-elle, etc. ? Je dois achever la phrase ainsi : « Rome se courbera-t-elle sous l’autorité d’un homme ? » Comment ! Rome ? mes ancêtres chassèrent le Tarquin des rues de Rome lorsqu’il fut appelé roi. Parle, frappe, redresse ! Est-ce qu’on me sollicite de parler et de frapper ? Ô Rome, je te fais promesse que si le redressement de tes griefs doit s’ensuivre, tu recevras de la main de Brutus l’entier accomplissement de ta pétition !


Rentre LUCIUS.

Lucius. — Seigneur, quatorze jours de Mars se sont écoulés. (On frappe à l’extérieur.)

Brutus. — C’est bon. Va voir à la porte ; quelqu’un frappe. (Sort Lucius.) Depuis que Cassius m’a pour la première fois aiguisé contre César, je n’ai pas dormi. Tout l’intervalle qui s’écoule entre la première suggestion d’une chose terrible et son exécution, est comme une fantasmagorie ou un rêve hideux : l’âme et les organes mortels sont alors en conseil, et pareil à un petit royaume, l’homme est en proie à un état d’insurrection.


Rentre LUCIUS.

Lucius. — Seigneur, c’est votre beau-frère Cassius qui est à la porte ; il désire vous parler2.

Brutus. — Est-il seul ?

Lucius. — Non, Seigneur, il y a d’autres personnes avec lui.

Brutus. — Les connais-tu ?

Lucius. — Non, Seigneur ; leurs chapeaux sont enfoncés sur leurs oreilles, et ils ont leurs visages à moitié ensevelis dans leurs manteaux, en sorte que je ne puis aucunement découvrir quels ils sont par aucun de leurs traits.

Brutus. — Fais-les entrer. (Sort Lucius.) C’est la faction. Ô conspiration ! est-ce donc que tu as honte de montrer ton front dangereux pendant la nuit, à l’heure même où les mauvaises choses sont le plus en liberté ? Oh, dans ce cas, où trouveras-tu pendant le jour une caverne assez ténébreuse jour masquer ton monstrueux visage ? N’en cherche pas, conspiration, cache-toi sous les sourires et la politesse ; car si tu te présentais avec ta physionomie naturelle, l’Érèbe lui-même ne serait pas assez ténébreux pour t’empêcher d’être reconnue.


Entrent CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, CINNA, MÉTELLUS CIMBER et TRÉBONIUS.

Cassius. — Je crois que nous prenons trop de hardiesse avec votre repos : bonjour, Brutus ; est-ce que nous vous troublons ?

Brutus. — Je suis levé depuis une heure, et j’ai été éveillé toute la nuit. Est-ce que je connais ces hommes qui sont venus avec vous ?

Cassius. — Oui, vous connaissez chacun d’eux, et il n’en est aucun qui ne vous honore, aucun qui ne souhaite vous voir entretenir de vous-même l’opinion qu’en a chaque noble Romain. Celui-ci est Trébonius.

Brutus. — Il est le bienvenu ici.

Cassius. — Celui-là est Décius Brutus.

Brutus. — Il est aussi le bienvenu.

Cassius. — Celui-là est Casca, celui-là Cinna, et cet autre Métellus Cimber.

Brutus. — Ils sont tous les bienvenus. — Quels soucis inquiets s’interposent entre vos yeux et la nuit ?

Cassius. — Voudriez-vous me permettre de vous dire un mot ? (Brutus et Cassius chuchotent.)

Décius. — L’Orient est de ce côté : n’est-ce pas le jour qui pointe là-bas ?

Casca. — Non.

Cinna. — Oh ! pardon, Seigneur, il se lève ; et ces bandes grises là-bas qui échancrent les nuages sont les messagères du jour.

Casca. — Vous serez forcés d’avouer que vous vous trompez tous deux. C’est ici, sur le point où je dirige mon épée, que le soleil se lève, point qui est beaucoup plus au midi, à cause de la jeunesse encore récente de l’année. Dans deux mois d’ici, il présentera ses feux plus haut vers le Nord, et l’Orient se trouve droit ici, dans la direction du Capitole.

Brutus, s’avançant. — Donnez-moi tous vos mains les uns après les autres.

Cassius. — Et jurons notre résolution.

Brutus. — Non, non, pas de serments : si ce qui se lit sur les visages des hommes, si les souffrances de nos âmes, les abus de l’époque, sont des motifs trop faibles, eh bien ! brisons là incontinent, et que chacun s’en aille s’étendre paresseusement dans son lit ; laissons alors la tyrannie plonger d’en haut ses regards sur nous, jusqu’à ce que chacun tombe à son tour au gré du hasard. Mais si ces raisons-là, comme j’en suis sûr, sont capables d’apporter assez de feu pour enflammer les lâches, et pour donner aux molles âmes des femmes une valeur ferme comme l’acier, alors, mes compatriotes, je vous demande s’il est besoin d’un autre éperon que notre propre cause pour nous exciter à chercher réparation ? s’il est besoin d’un autre engagement que l’engagement secret pris par des Romains qui ont donné leur parole, et qui ne tergiverseront pas ? s’il est besoin d’un autre serment que la promesse donnée par l’honneur à l’honneur, que cette chose sera faite ou que nous périrons en l’exécutant ? Faites jurer les prêtres, les lâches, les hommes cauteleux, les vieilles bêtes que l’âge affaiblit, et ces âmes patientes qui sont toujours prêtes à souhaiter la bienvenue à toute injure ; faites jurer dans les mauvaises causes ces créatures dont on se défie : mais n’allez pas ternir la vertu intacte de notre entreprise, ni l’indomptable métal de nos âmes, par la supposition que notre cause, ou l’exécution de notre projet, a besoin d’un serment, alors que chacune des gouttes de sang que porte un Romain, et qu’il porte noblement, encourt le reproche de bâtardise, s’il manque de la plus petite syllabe à toute promesse émanée de lui.

Cassius. — Mais que pensez-vous de Cicéron ? le sonderons-nous ? Je crois qu’il se rangera résolument avec nous.

Casca. — Ne le laissons pas en dehors.

Cinna. — Non certes.

Métellus. — Oh ! il faut que nous l’ayons avec nous : car ses cheveux blancs nous gagneront la bonne opinion générale, et nous vaudront des voix qui loueront nos actes : on dira que c’est son jugement qui a dirigé nos mains, et l’on n’apercevra en rien ni notre jeunesse, ni notre audace, qui seront recouvertes par sa gravité.

Brutus. — Oh ! ne le nommez pas ; ne nous ouvrons pas à lui ; car jamais il ne consentira à se joindre à une entreprise que d’autres auront commencée.

Cassius. — Alors laissons-le de côté.

Casca. — En vérité, il n’est pas notre homme.

Décius. — N’y aura-t-il de frappé que César ?

Cassius. — Bien demandé, Décius : je crois qu’il n’est pas bon que Marc Antoine, si aimé de César, lui survive ; nous découvrirons en lui un habile agent de complots, et vous savez que ses ressources, s’il les met en œuvre, peuvent atteindre assez loin pour nous causer des embarras : pour prévenir ce danger, qu’Antoine et César tombent ensemble.

Brutus. — Notre conduite paraîtrait trop sanguinaire, Caïus Cassius, si, après avoir abattu la tête, nous hachions les membres : cela ressemblerait à cette colère qui s’acharne après le cadavre qu’elle a frappé, à cette cruauté qui persiste après la mort ; car Antoine n’est qu’un membre de César. Soyons des sacrificateurs, mais non des bouchers, Caïus. C’est contre l’âme de César que nous nous dressons tous, et dans les âmes des hommes il n’y a pas de sang : oh, que ne pouvons-nous atteindre l’âme de César sans frapper ses membres ! Mais, hélas ! pour arriver à ce résultat, il faut que César saigne ! Tuons-le donc hardiment, mes nobles amis, mais non avec colère : égorgeons-le comme un mets fait pour les Dieux, et ne le taillons pas en pièces comme une pâture faite pour les chiens : que nos cœurs agissent comme les maîtres habiles qui excitent leurs serviteurs à un acte de colère, et puis ensuite font semblant de les gronder. Cette conduite donnera à notre action l’aspect de la nécessité et non de la haine, et apparaissant sous cette physionomie aux yeux du peuple, elle nous fera nommer médecins et non meurtriers. Quant à Marc Antoine, ne vous inquiétez pas de lui, car il est aussi impuissant que le sera le bras de César une fois la tête de César tombée.

Cassius. — Je le crains cependant ; car avec l’amour invétéré qu’il a pour César…

Brutus. — Hélas ! mon bon Cassius, ne vous inquiétez pas de lui : s’il aime César, tout ce qu’il pourra faire n’ira pas plus loin que sa propre personne ; cela se bornerait à regretter César et à mourir pour lui : et ce serait beaucoup s’il faisait cela ; car il aime les divertissements, la dissipation, et les nombreuses sociétés.

Trébonius. — Il n’y a pas à le craindre, qu’il ne meure pas ; car s’il vit, il rira de cela par la suite. (L’horloge sonne3.)

Brutus. — Paix ! comptons les heures.

Cassius. — L’horloge a frappé trois heures.

Trébonius. — Il est temps de nous séparer.

Cassius. — Mais il est encore incertain que César sorte aujourd’hui ; car il est devenu superstitieux dans ces derniers temps : il est maintenant à l’opposé, des opinions si carrées qu’il professait autrefois sur les visions, les rêves, les signes tirés des cérémonies religieuses : il se peut que ces prodiges manifestes, les terreurs inaccoutumées de cette nuit, et les conseils de ses augures, le tiennent aujourd’hui éloigné du Capitole.

Décius. — Ne craignez rien de pareil : si telle était sa résolution, je saurais l’en faire changer. Il aime à entendre raconter que les licornes peuvent être prises au moyen des arbres, les ours au moyen de miroirs, les éléphants au moyen de fosses, les lions au moyen de toiles, et les hommes au moyen de flatteurs4 : mais lorsque je lui dis qu’il déteste les flatteurs, il répond que c’est vrai ; et c’est à ce moment-là qu’il est le plus flatté. Laissez-moi faire, car je suis à même de donner à son humeur la bonne direction, et je l’amènerai au Capitole.

Cassius. — Vraiment, nous irons tous le chercher chez lui.

Brutus. — À la huitième heure ; est-ce notre dernier mot ?

Cinna. — Que ce soit notre dernier mot, et n’y manquons pas.

Métellus. — Caïus Ligarius en veut fort à César, qui l’a tancé pour avoir bien parlé de Pompée : je m’étonne qu’aucun de vous n’ait pensé à lui.

Brutus. — Eh bien, mon bon Métellus, allez le trouver : il m’aime beaucoup, et je lui en ai donné sujet ; envoyez-le seulement ici, et je le disposerai.

Cassius. — Le matin vient nous surprendre : nous allons vous laisser, Brutus : amis, dispersez-vous ; mais tous, rappelez-vous ce que vous avez dit, et montrez-vous de vrais Romains.

Brutus. — Bons Seigneurs, que vos physionomies soient gaies et reposées ; ne laissez pas vos regards trahir notre dessein, mais sachez le porter en vous-mêmes, comme font nos acteurs romains, avec des âmes calmes et une impassibilité discrète : là-dessus, je souhaite le bonjour à chacun de vous. (Tous sortent, excepté Brutus.) Enfant ! Lucius ! Profondément endormi ! Peu importe ; jouis de la rosée de miel que le sommeil verse sur toi : tu ne connais pas ces images et ces hallucinations dont l’inquiétude affairée remplit les cerveaux des hommes ; c’est pourquoi tu dors si profondément.


Entre PORTIA.

Portia. — Brutus, mon Seigneur !

Brutus. — Portia, que veut dire cela ? Pourquoi vous levez-vous à cette heure ? Il n’est pas bon pour votre santé d’exposer votre faible tempérament au froid brutal du matin.

Portia. — Cela n’est pas bon pour la vôtre non plus. Vous vous êtes impoliment dérobé à mon lit, Brutus ; et hier soir, à souper, vous vous êtes levé soudainement, et vous vous êtes mis à vous promener, rêvant et soupirant, avec vos bras croisés ; et lorsque je vous ai demandé ce qui vous occupait, vous m’avez imposé silence par des regards méchants : je vous ai pressé avec plus d’insistance, alors vous vous êtes gratté la tête, et vous avez frappé la terre du pied avec par trop d’impatience : j’ai insisté encore, vous ne m’avez pas répondu davantage, mais avec un mouvement de colère de votre main, vous m’avez fait signe de vous laisser : c’est ce que j’ai fait, craignant d’augmenter cette impatience qui ne me semblait que trop enflammée, et espérant d’ailleurs que ce n’était qu’un effet de cette humeur que tout homme connaît à certaines heures. Cette humeur ne vous permet ni de manger, ni de parler, ni de dormir, et si elle influait autant sur votre personne physique qu’elle influe sur votre état moral, je ne pourrais vous reconnaître, Brutus. Mon cher Seigneur, faites-moi connaître la cause de votre chagrin.

Brutus. — Je ne me porte pas bien, et voilà tout.

Portia. — Brutus est sage, et s’il n’était pas en santé, il se soumettrait aux moyens qui pourraient la lui faire recouvrer.

Brutus. — Eh bien, c’est ce que je fais : ma bonne Portia, va-t’en au lit.

Portia. — Si Brutus est malade, est-ce qu’il est sain pour lui de se promener déshabillé, et d’aspirer les brouillards du matin humide ? Comment ! Brutus est malade, et il s’en va se glisser hors de sa couche salubre pour affronter la malfaisante contagion de la nuit, et inviter l’air humide et impur à augmenter sa maladie ? Non, mon Brutus, vous avez dans votre esprit quelque pensée malade que j’ai droit de connaître de par le privilège de ma situation : je vous conjure donc à genoux, par ma beauté autrefois vantée, par tous nos serments d’amour, et par le grand serment qui nous incorpora l’un à l’autre et ne fit qu’un être de nous deux, de me découvrir à moi, votre autre vous-même, votre moitié, pourquoi vous êtes chagrin, et quels sont ces hommes qui cette nuit sont venus conférer avec vous, — car ils étaient ici quelque six ou sept qui cachaient leurs visages même aux ténèbres.

Brutus. — Ne t’agenouille pas, aimable Portia.

Portia. — Je n’aurais pas besoin de m’agenouiller, si vous étiez aimable vous, Brutus. Dites-moi, Brutus, est-ce que l’engagement du mariage interdit que je connaisse les secrets qui vous regardent ? ne suis-je à vous que d’une certaine manière, d’une manière restreinte et limitée pour ainsi dire, pour vous tenir compagnie pendant les repas, réjouir votre lit, et vous parler de temps à autre ? Est-ce que je n’habite que dans les faubourgs de votre bon plaisir ? Si tout ce qui m’appartient se borne à cela, Portia est la concubine de Brutus, et non pas sa femme.

Brutus. — Vous êtes ma loyale et honorable épouse, et vous m’êtes aussi chère que les gouttes vermeilles qui visitent mon cœur attristé.

Portia. — Si cela était vrai, je connaîtrais ce secret. J’accorde que je suis une femme, mais une femme que le Seigneur Brutus prit pour épouse ; j’accorde que je suis une femme, mais une femme digne de son nom de fille de Caton. Pensez-vous que je ne suis pas plus forte que mon sexe, ayant un tel père et un tel mari ? Dites-moi vos secrets, je ne les dévoilerai pas : j’ai donné une assez grande preuve de ma fermeté en me faisant ici, à la cuisse, une blessure volontaire : comment ! j’aurais pu supporter cela avec patience, et je ne pourrais pas porter les secrets de mon époux ?

Brutus. — Ô vous, Dieux, rendez-moi digne de cette noble épouse ! (On frappe à l’extérieur.) Écoutez, écoutez ! on frappe. Portia, rentre un instant ; et tout à l’heure ton sein recevra les secrets de mon cœur ; je t’expliquerai tous mes engagements, tout ce qui est écrit sur mon front assombri : quitte-moi en toute hâte. (Sort Portia.) Lucius, qui frappe ?


Rentre LUCIUS suivi par LIGARIUS.

Lucius. — Voici un homme malade qui voudrait vous parler.

Brutus. — Caïus Ligarius, dont Métellus parlait. — Enfant, laisse-nous. (Sort Lucius.) Eh bien, Caïus Ligarius5 ?

Ligarius. — Acceptez le bonjour d’une voix bien affaiblie.

Brutus. — Oh ! quel moment vous avez choisi, brave Caïus, pour porter un bandeau ! Plût au ciel que vous ne fussiez pas malade !

Ligarius. — Je ne suis pas malade, si Brutus est en voie d’exécuter quelque exploit digne du nom d’honneur.

Brutus. — C’est un tel exploit que je suis en voie d’exécuter, Ligarius, si vous aviez pour l’apprendre une oreille en santé.

Ligarius. — Par tous les Dieux, devant lesquels se courbent les Romains, je donne ici congé à ma maladie ! Ô toi, qui es l’âme de Rome ! brave fils issu de reins pleins d’honneur ! comme un exorciste, tu as su évoquer mon âme anéantie. Ordonne-moi maintenant de courir, et je lutterai avec, des choses impossibles, et, qui mieux est, j’en triompherai. Qu’y a-t-il à faire ?

Brutus. — Une œuvre qui de tous les hommes malades fera des hommes bien portants.

Ligarius. — Mais n’y a-t-il pas quelques hommes bien portants que nous devons rendre malades ?

Brutus. — C’est ce que nous devons faire aussi. Ce qu’est cette œuvre, mon Caïus, je te le révélerai, pendant que nous nous rendrons près de celui sur qui elle doit être exécutée.

Ligarius. — Ouvrez la marche ; c’est avec le cœur embrasé d’une flamme toute nouvelle que je vous suis pour faire je ne sais pas quoi : mais il me suffit que Brutus me conduise.

Brutus. — Suis-moi en ce cas. (Ils sortent.)



Scène II

Rome. — Une salle dans le palais de CÉSAR.


Tonnerre et éclairs. Entre CÉSAR en robe de chambre.

César. — Ni le ciel, ni la terre n’ont été en paix cette nuit ; trois fois Calphurnia s’est écriée dans son sommeil : « Au secours, holà ! ils assassinent César ! » — Quelqu’un ici, holà !


Entre un serviteur.

Le serviteur. — Mon Seigneur ?

César. — Allez ordonner aux prêtres de faire sur-le-champ un sacrifice, et revenez me dire s’ils en tirent d’heureux augures.

Le serviteur. — J’y vais, mon Seigneur. (Il sort.)


Entre CALPHURNIA.

Calphurnia. — Que prétendez-vous, César ? est-ce que vous avez l’intention de sortir ? Vous ne bougerez pas de votre maison aujourd’hui.

César. — César sortira : les choses qui m’ont menacé ne m’ont jamais regardé que par derrière ; dès qu’il leur faut voir la face de César, elles s’évanouissent.

Calphurnia. — César, je n’ai jamais tenu grand compte des présages, cependant maintenant ils m’effrayent. Il y a là-dedans quelqu’un qui, outre les choses que nous avons vues et entendues, fait le récit des spectacles singulièrement horribles qui ont été vus par les gardes. Une lionne a mis bas dans les rues ; les tombeaux se sont ouverts, et ont baillé leurs morts ; de furieux guerriers de feu qui combattaient dans les nuages, en rangs, en escadrons, et selon toutes les formes de la guerre, ont fait pleuvoir du sang sur le Capitole ; le bruit de la bataille retentissait dans l’air, les chevaux hennissaient, les mourants gémissaient ; des fantômes ont poussé à travers les rues des cris et des plaintes. Ô César, ces choses-là sont contre l’ordre habituel, et je les redoute !

César. — Lorsque les Dieux puissants se proposent un but, comment pouvons-nous l’éviter ? César sortira néanmoins, car ces prédictions regardent le monde en général aussi bien que César.

Calphurnia. — Lorsque les mendiants meurent, on ne voit pas de comètes ; mais les cieux s’enflamment d’eux-mêmes à la mort des princes6.

César. — Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort ; les vaillants ne connaissent la mort qu’une fois. De tous les sujets d’étonnement dont j’aie encore entendu parler, celui qui me paraît le plus étrange c’est que les hommes puissent avoir peur, sachant que la mort est une fin nécessaire qui viendra quand elle devra venir.


Rentre le serviteur.

César. — Que disent les augures ?

Le serviteur. — Ils vous défendent de sortir aujourd’hui. En fouillant les entrailles d’une victime, ils n’ont pu découvrir de cœur dans l’animal.

César. — Les Dieux font cela pour faire honte à la lâcheté : César serait une bête sans cœur, si par crainte il restait au logis aujourd’hui. Non, César n’y restera point. Danger sait fort bien que César est plus redoutable que lui : nous sommes deux lions issus le même jour de la même portée, et moi je suis l’aîné et le plus terrible : César sortira donc.

Calphurnia. — Hélas, mon Seigneur ! Votre sagesse disparaît sous ce trop de confiance. Ne sortez pas aujourd’hui ; appelez mienne, et non pas vôtre, la crainte qui vous retiendra au logis. Nous enverrons Marc Antoine au sénat, et il dira que vous n’êtes pas bien aujourd’hui. Accordez-moi cela, je vous le demande à genoux.

César. — Soit, Marc Antoine dira que je ne suis pas bien ; je consens à rester au logis pour complaire à ton humeur.


Entre DÉCIUS.

César. — Voici Décius Brutus, il le leur dira.

Décius. — Profond salut, César ! Bonjour, noble César : je viens vous chercher pour aller au sénat.

César. — Et vous êtes venu fort à propos pour porter mes félicitations aux sénateurs et leur dire que je n’irai pas aujourd’hui : leur dire que je ne peux pas y aller, serait faux ; que je n’ose pas y aller, plus faux encore : je n’irai pas aujourd’hui, — dites-leur la chose ainsi, Décius.

Calphurnia. — Dites qu’il est malade.

César. — Est-ce que César enverra un mensonge ? Ai-je donc étendu mon bras si loin dans la conquête pour craindre de dire la vérité à des barbes grises ? Décius, allez leur dire que César ne sortira pas.

Décius. — Très-puissant César, donnez-moi quelques raisons, de peur qu’ils ne me rient au nez lorsque je leur dirai cela.

César. — La raison est dans ma volonté, — je ne sortirai pas ; cela doit suffire, pour satisfaire le sénat. Mais comme je vous aime, je veux bien, pour votre satisfaction particulière, vous faire connaître que Calphurnia, mon épouse que voilà, me retient au logis : elle a rêvé cette nuit qu’elle voyait ma statue qui, pareille à une fontaine à cent conduits, laissait couler un sang pur, et que de joyeux Romains en grand nombre venaient en souriant, et baignaient leurs mains dans ce sang ; elle regarde ces images comme des avertissements, des présages et des menaces de malheurs, et elle m’a supplié à genoux de rester au logis aujourd’hui7.

Décius. — Ce rêve est interprété tout de travers ; c’était une belle et heureuse vision : votre statue laissant jaillir le sang par ces nombreux conduits où tant de Romains venaient en souriant se baigner les mains, signifie que par vous la grande Rome aspirera un sang revivifiant, et que les hommes considérables s’attrouperont pour obtenir de ce sang une teinture, une tache, une relique, un souvenir. Voilà ce que signifie le rêve de Calphurnia.

César. — Et l’interprétation que vous lui donnez est excellente.

Décius. — Elle vous paraîtra bien meilleure encore lorsque vous aurez entendu ce que je puis vous apprendre. Sachez-le dès à présent, le sénat a résolu de donner aujourd’hui une couronne au puissant César. Si vous leur envoyez dire que vous ne viendrez pas, leur avis peut changer. En outre, cela pourrait se tourner en moquerie, si quelqu’un s’avisait de dire : « Ajournez le sénat à une autre fois, jusqu’à ce que l’épouse de César ait fait de meilleurs rêves. » Si César cache sa personne, ne chuchotera-t-on pas : « Eh bien, César qui a peur ! » Pardonnez-moi, César ; c’est le tendre, tendre désir que j’ai de votre élévation qui me pousse à vous parler ainsi : ma discrétion se trouve dépendante de mon affection.

César. — Vos craintes ne vous semblent-elles pas maintenant bien folles, Calphurnia ? je suis honteux de leur avoir cédé. Donnez-moi ma robe, car je sortirai : et voyez, voici Publius qui vient me chercher.


Entrent PUBLIUS, BRUTUS, LIGARIUS, MÉTELLUS, CASCA, TRÉBONIUS et CINNA.

Publius. — Bonjour, César.

César. — Vous êtes le bienvenu, Publius. — Quoi ! vous aussi, vous êtes levé de si bonne heure, Brutus ? — Bonjour, Casca. — Caïus Ligarius, César ne fut jamais autant votre ennemi que cette maladie qui vous a amaigri. — Quelle heure est-il ?

Brutus. — César, huit heures ont sonné.

César. — Je vous remercie pour vos peines et votre courtoisie.


Entre ANTOINE.

César. — Voyez ! Antoine qui se divertit tout le long des nuits, n’en est pas moins debout. Bonjour, Antoine.

Antoine. — Je rends son souhait au noble César.

César. — Ordonnez-leur de se préparer là-dedans : je suis fort à blâmer de me faire attendre ainsi. Bonjour, Cinna : — bonjour, Métellus. — Ah ! Trébonius ! je me réserve une heure de conversation avec vous : souvenez-vous de me la demander aujourd’hui : tenez-vous près de moi, pour que je puisse me rappeler de vous.

Trébonius. — Oui, César ; (à part) et je me tiendrai si près de vous, que vos meilleurs amis souhaiteront que j’en eusse été plus éloigné.

César. — Mes bons amis, entrez, et prenez une coupe de vin avec moi ; puis nous nous en irons tous ensemble, semblables à une bande d’amis.

Brutus, à part. — Tout ce qui semble n’est pas toujours en réalité, ô César ! le cœur de Brutus se déchire en y songeant. (Ils sortent.)



Scène III

Rome. — Une rue près du Capitole.


Entre ARTÉMIDORE, lisant un papier8.

Artémidore, lisant. — « César, redoute Brutus ; prends garde à Cassius ; ne t’approche pas de Casca ; aie l’œil sur Cinna ; ne te fie pas à Trébonius ; observe bien Métellus Cimber ; Décius Brutus ne t’aime pas ; tu as fait tort à Caïus Ligarius. Tous ces hommes sont animés d’une seule et même âme, et elle est tout entière bandée contre César. Si tu n’es pas immortel, regarde tout autour de toi : la confiance ouvre la porte à la conspiration. Les Dieux puissants te défendent ! Ton ami, Artémidore. » Je vais me tenir sur le passage de César, et je lui remettrai ce billet comme un solliciteur. Mon cœur se lamente en voyant que la vertu ne peut vivre hors de l’atteinte des crocs de l’envie. Si tu lis ce billet, tu pourras vivre, César ; si tu ne le lis pas, c’est que les destins, conspirent avec les traîtres. (Il sort.)



Scène IV

Rome. — Une autre partie de la même rue devant la demeure de Brutus.


Entrent PORTIA et LUCIUS.

Portia. — Je t’en prie, enfant, cours au sénat ; ne t’arrête pas à me répondre, mais pars vite : pourquoi restes-tu ?

Lucius. — Pour apprendre mon message, Madame.

Portia. — Je voudrais que tu y fusses allé et que tu en fusses revenu, en moins de temps qu’il n’en faut pour te dire ce que tu dois y faire. Ô constance, tiens-toi forte à mon côté ! Place une énorme montagne entre mon cœur et ma langue ! J’ai l’âme d’un homme, mais la puissance d’une femme. Oh ! qu’il est difficile aux femmes d’obéir à la discrétion ! Tu es encore là ?

Lucius. — Madame, que dois-je faire ? Courir au Capitole, et rien plus ? puis revenir vers vous, et rien plus ?

Portia. — Oui, reviens me dire si ton maître a bon visage, enfant ; car il est sorti en dispositions maladives : prends bonne note de ce que fait César, des solliciteurs qui se pressent autour de lui. Chut, enfant ! quel bruit est-ce là ?

Lucius. — Je n’en entends aucun, Madame.

Portia. — Je t’en prie, écoute bien : j’entendais une rumeur tumultueuse, on aurait dit une querelle, et le vent l’apporte du Capitole.

Lucius. — En vérité, Madame, je n’entends rien.


Entre ARTÉMIDORE.

Portia. — Approche ici, l’ami ; de quel quartier viens-tu ?

Artémidore. — Je viens de ma propre maison, bonne Dame.

Portia. — Quelle heure est-il ?

Artémidore. — Environ neuf heures, Madame.

Portia. — César est-il allé au Capitole ?

Artémidore. — Pas encore, Madame, et je m’en vais prendre place pour le voir passer quand il ira au Capitole.

Portia. — Tu as quelque requête à présenter à César, n’est-ce pas ?

Artémidore. — Oui, Madame ; s’il plaît à César d’être assez bon envers César pour m’écouter, je le conjurerai d’être son ami.

Portia. — Comment ! Est-ce que tu sais qu’on a le dessein de lui faire quelque mal ?

Artémidore. — Aucun dont je puisse dire qu’il arrivera, beaucoup dont je redoute la possibilité. Bien le bonjour. Ici la rue est étroite, et la foule des sénateurs, des préteurs, des solliciteurs habituels, qui suit César aux talons, sera assez épaisse pour étouffer à mort un homme faible : je m’en vais me chercher une place moins peuplée, et là je parlerai au grand César quand il passera. (Il sort.)

Portia. — Il faut que je rentre. Hélas ! quelle faible chose est le cœur d’une femme ! Ô Brutus, puissent les cieux faire réussir ton entreprise ! — À coup sûr, l’enfant m’a entendu : — Brutus doit présenter une requête que César n’accordera pas. Oh ! je m’évanouis. Cours, Lucius, et recommande-moi à mon Seigneur ; dis-lui que je suis gaie : puis reviens, et rapporte-moi ce qu’il t’aura dit. (Ils sortent de côtés opposés.)



ACTE III.


Scène première.

Rome. — Le Capitole. — Le Sénat est en séance.


Une masse de peuple dans la rue conduisant au Capitole ; dans la foule, ARTÉMIDORE et le devin. Fanfares. Entrent CÉSAR, BRUTUS, CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, MÉTELLUS, TRÉBONIUS, CINNA, ANTOINE, LÉPIDUS, POPILIUS, PUBLIUS, et d’autres.

César. — Les Ides de Mars sont arrivées.

Le devin. — Oui, César, mais elles ne sont pas passées.

Artémidore. — Salut, César ! lis cette requête.

Décius. — Trébonius désire que vous parcouriez, à votre meilleur temps de loisir, cette humble requête de sa part.

Artémidore. — Ô César, lis la mienne la première, car la mienne est une requête qui touche César de plus près : lis-la, grand César.

César. — Puisque cela nous touche, nous serons servi le dernier.

Artémidore. — Ne retarde pas, César ; lis-la immédiatement.

César. — Eh bien ! Est-ce que le camarade est fou ?

Publius. — Maraud, fais place.

Cassius. — Comment ! vous présentez avec cette insistance vos pétitions dans la rue ? venez au Capitole.


CÉSAR entre au Capitole ; les autres le suivent. Tous les sénateurs se lèvent.

Popilius. — Je souhaite que votre entreprise d’aujourd’hui réussisse.

Cassius. — Quelle entreprise, Popilius ?

Popilius. — Portez-vous bien. (Il s’avance vers César.)

Brutus. — Que disait Popilius Lœna ?

Cassius. — Il souhaitait que notre entreprise d’aujourd’hui pût réussir : je crains que notre complot ne soit découvert.

Brutus. — Regardez comment il va se conduire avec César ; observez-le.

Cassius. — Casca, sois prompt, car nous craignons d’être prévenus. — Brutus, que faut-il faire ? Si la chose est connue, ou César ne s’en retournera jamais, ou ce sera Cassius, car je me tuerai moi-même.

Brutus. — Sois ferme, Cassius. Popilius Lœna ne parlait pas de nos projets ; car vois, il sourit, et César ne change pas de visage.

Cassius. — Trébonius sait choisir son moment ; car voyez, Brutus, il entraîne Marc Antoine à l’écart.

(Sortent Antoine et Trébonius. César et les sénateurs prennent leurs sièges.)

Décius. — Où est Métellus Cimber ? Qu’il s’avance, et présente immédiatement sa requête à César.

Brutus. — Il est prêt ; faites foule à ses côtés et secondez-le.

Cinna. — Casca, c’est à vous à lever le premier la main.

Casca. — Sommes-nous tous prêts ?

César. — Quelle chose irrégulière César et son sénat ont-ils aujourd’hui à redresser ?

Métellus. — Très-haut, très-grand et très-puissant César, Métellus Cimber jette aux pieds de ton siège un humble cœur… (Il s’agenouille.)

César. — Je suis obligé de te devancer, Cimber. Ces génuflexions de chien couchant et ces basses révérences pourraient fouetter d’orgueil le tempérament des hommes ordinaires, et les pousser à faire dégénérer en lois d’enfants les règles préétablies et les décrets antérieurement rendus. N’aie pas la sottise de croire que César porte un cœur assez vain pour que son énergie fonde sous l’influence des choses qui attendrissent les imbéciles, c’est-à-dire, les doux mots, les profondes courbettes, les viles caresses d’épagneul. Ton frère est banni par décret ; si tu t’inclines, si tu pries, si tu me cajoles à son sujet, je te repousse du pied hors de mon chemin, comme un chien. Sache que César ne commet pas d’injustice, et que ce n’est pas davantage sans de bonnes raisons qu’il se laisse fléchir.

Métellus. — N’y a-t-il pas de voix plus digne que la mienne, et qui puisse faire retentir plus agréablement à l’oreille du grand César une sollicitation pour le rappel de mon frère banni ?

Brutus. — Je baise ta main, mais non par flatterie, César, et j’exprime le désir que Publius Cimber obtienne de toi la permission immédiate de revenir.

César. — Quoi, Brutus !

Cassius. — Pardonne, César, pardonne : Cassius s’incline aussi bas que ton pied pour solliciter l’affranchissement de Publius Cimber.

César. — Je pourrais certainement être ému, si j’étais comme vous ; les prières pourraient m’émouvoir, si j’étais moi-même de nature à prier pour émouvoir : mais je suis constant comme l’étoile du nord, qui, pour l’immobilité et l’obéissance à sa loi de fixité, n’a pas son égale dans le firmament. Les cieux sont émaillés d’innombrables étincelles, toutes sont de feu, et chacune d’elles est brillante ; mais de toutes, il n’y en a qu’une seule qui garde sa place : il en est ainsi du monde, — il est amplement fourni d’hommes, et ces hommes sont de chair et de sang, susceptibles d’être émus ; cependant dans le nombre j’en connais un, mais un seul, contre lequel nul assaut ne peut prévaloir, et qui garde sa position sans être ébranlé par aucun mouvement : et que cet homme, c’est moi, laissez-moi un peu vous le prouver par ceci, que je fus inébranlable pour que Cimber fût banni, et que je reste inébranlable pour le maintenir banni.

Cinna. — Ô César…

César. — Arrière ! veux-tu donc soulever l’Olympe ?

Décius. — Grand César…

César. — Est-ce que Brutus ne s’est pas inutilement agenouillé ?

Casca. — Mes mains, parlez pour moi ! (Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras. Il est alors frappé par divers autres conjurés, et enfin par Marcus Brutus.)

César. — Et tu Brute1 ? En ce cas, tombe César ! (Il meurt. Les sénateurs et le peuple se dispersent en désordre.)

Cinna. — Liberté ! affranchissement ! la tyrannie est morte ! Courez hors d’ici, proclamez, criez cela à travers les rues !

Cassius. — Que quelques-uns montent aux rostres populaires, et crient : Liberté, délivrance, affranchissement !

Brutus. — Peuple et sénateurs, ne soyez pas effrayés ; ne fuyez pas, restez calmes : la dette de l’ambition est payée.

Casca. — Montez à la tribune, Brutus.

Décius. — Et Cassius aussi.

Brutus. — Où est Publius ?

Cinna. — Ici, tout à fait perdu au milieu de cette bagarre.

Métellus. — Restons étroitement unis tous ensemble, de crainte que quelques amis de César ne puissent….

Brutus. — Ne parlez pas de rester. — Publius, bon courage : on n’entend pas faire le moindre mal à votre personne, non plus qu’à aucun autre Romain : dites-leur cela, Publius.

Cassius. — Et laissez-nous, Publius, de crainte que le peuple, s’il se précipite sur nous, ne fasse quelque outrage à votre vieillesse.

Brutus. — Faites ainsi, et que personne autre que nous ses auteurs, ne porte la responsabilité de cette action.


Rentre TRÉBONIUS.

Cassius. — Où est Antoine ?

Trébonius. — Il s’est enfui à sa maison tout effaré : hommes, femmes et enfants sont saisis d’effroi, poussent des cris, et courent comme si nous étions au jour de la fin du monde.

Brutus. — Destins ! nous allons connaître votre bon plaisir. Que nous devons mourir, nous le savons : ce n’est que de l’époque de la mort et du soin d’en éloigner le terme que les hommes s’inquiètent.

Casca. — Bah ! celui qui se retranche vingt ans de vie, se retranche vingt ans de la crainte de la mort.

Brutus. — Admettons cela, et alors la mort est un bienfait : en sorte que nous sommes les amis de César, nous qui avons abrégé le temps qu’il avait à craindre la mort. — Courbons-nous, Romains, courbons-nous, et baignons nos bras jusques aux coudes dans le sang de César, et teignons-en nos épées : puis sortons, et allons droit à la place du marché, et là, élevant nos armes sanglantes au-dessus de nos têtes, crions tous : Paix, délivrance, et liberté !

Cassius. — Courbons-nous donc, et trempons nos mains dans ce sang. Combien de fois dans les siècles à venir la scène sublime que nous venons de jouer ne sera-t-elle pas représentée chez des nations à naître et dans des idiomes encore inconnus !

Brutus. — Que de fois il saignera par semblant, ce César qui maintenant gît à la base de la statue de Pompée, sans plus de valeur que la poussière !

Cassius. — Aussi souvent que cela sera, aussi souvent notre bande sera nommée la bande des hommes qui donnèrent la liberté à leur pays.

Décius. — Eh bien, sortons-nous ?

Cassius. — Oui, partons tous : Brutus ouvrira la marche, et nous suivrons ses pas, lui donnant pour cortège d’honneur les plus courageux et les plus vertueux cœurs de Rome.

Brutus. — Doucement ! qui vient ici ?


Entre un serviteur.

Brutus. — C’est un ami d’Antoine.

Le serviteur. — C’est ainsi, Brutus, que mon maître m’a ordonné de m’agenouiller ; c’est ainsi que Marc Antoine m’a ordonné de m’incliner à terre, et une fois prosterné ainsi, voici ce qu’il m’a ordonné de te dire : — Brutus est sage, noble, vaillant et honnête ; César était puissant, hardi, royal et affectueux ; dis que j’aime Brutus et que je l’honore ; dis que je craignais César, que je l’honorais et que je l’aimais. Si Brutus accorde à Marc Antoine de l’approcher en toute sécurité, et consent à lui expliquer comment César a mérité de mourir, Marc Antoine n’aimera point César mort autant que Brutus vivant, et il suivra en toute sincérité et loyauté la fortune et les entreprises du noble Brutus à travers tous les hasards de ce nouvel état de choses. — Ainsi parle mon maître Antoine.

Brutus. — Ton maître est un sage et vaillant Romain ; je ne l’ai jamais jugé autrement. Dis-lui que s’il lui plaît de venir ici, il recevra des explications satisfaisantes, et que sur mon honneur, il pourra partir sain et sauf.

Le serviteur. — Je vais le chercher immédiatement. (Il sort.)

Brutus. — Je sais que nous l’aurons pour sincère ami.

Cassius. — Je le souhaite, mais quelque chose me dit encore qu’il est fort à craindre, et ma défiance touche toujours singulièrement juste.

Brutus. — Mais voici venir Antoine.


Rentre ANTOINE.

Brutus. — Sois le bienvenu, Marc Antoine.

Antoine. — Ô puissant César, es-tu donc couché si bas ? Tes conquêtes, tes gloires, tes triomphes, tes butins sont-ils tous réduits à ce petit espace ? Adieu. — Je ne sais, Seigneurs, quelles sont vos intentions, quels à votre sens doivent encore subir la saignée, quels sont tenus pour malsains ; si je fais partie de ceux-là, il n’y a pas pour moi d’heure préférable à cette heure de la mort de César, ni d’instrument qui vaille de moitié vos glaives enrichis du plus noble sang du monde entier. Je vous en conjure donc, si vous me portez haine, satisfaites votre passion, tandis que vos mains empourprées sont chaudes et fument. Vivrais-je mille années, je ne me sentirais pas en aussi bonnes dispositions de mourir ; nulle place, nul moyen de mort ne me plairont jamais autant, que d’être massacré par vous, les maîtresses ainés, la fleur des âmes de ce siècle, ici près de César.

Brutus. — Ô Antoine, ne nous demandez pas de vous donner la mort. Sans doute nous vous paraissons à cet instant sanguinaires et cruels ; nos mains et notre action présente nous montrent tels à vos yeux ; cependant vous ne voyez que nos mains et cette besogne sanglante que nous venons d’exécuter : mais nos cœurs, que vous ne voyez pas, sont compatissants ; c’est la pitié pour la souffrance générale de Rome — car ainsi que le feu pousse le feu, ainsi la pitié pousse la pitié — qui a commis cette action sur César. Pour vous, Marc Antoine, nos épées ont des pointes de plomb ; nos bras n’ont contre vous aucune force hostile, et nos cœurs pleins de sentiments fraternels vous reçoivent avec tendre amour, estime et respect.

Cassius. — Votre voix aura autant d’autorité que celle de tout autre pour disposer des nouvelles dignités.

Brutus. — Veuillez patienter seulement jusqu’à ce que nous ayons apaisé la multitude, que la crainte met hors d’elle-même, et alors nous vous expliquerons pourquoi moi, qui aimais César, au moment où je le frappai, j’ai agi comme je l’ai fait.

Antoine. — Je ne doute pas de votre sagesse. Que chacun de vous me tende sa main sanglante. Je veux d’abord serrer la vôtre, Marcus Brutus ; — puis je veux prendre la vôtre, Caïus Cassius ; — puis la vôtre, Décius Brutus ; — la vôtre maintenant, Métellus ; — la vôtre, Cinna ; — et vous, mon vaillant Casca, la vôtre ; — et la vôtre, mon bon Trébonius, qui, bien que le dernier, n’êtes pas le moins aimé de moi. Hélas, Seigneurs ! que vous dirai-je ? Mon crédit est placé maintenant sur un terrain si glissant, que vous devez avoir de moi une de ces deux mauvaises opinions, ou bien je suis à vos yeux un lâche, ou bien je suis un flatteur. Que je t’aimais, César, oh ! cela est vrai : si donc ton esprit nous contemple maintenant, ô très-noble ! est-ce que cela ne t’afflige pas plus encore que ta mort, de voir ton Antoine faisant sa paix avec tes ennemis, et serrant leurs mains sanglantes, en présence de ton cadavre même ? Si j’avais autant d’yeux que tu as de blessures, et s’ils versaient tous des larmes en aussi grande abondance qu’elles versent ton sang, cela me conviendrait mieux que de m’entretenir en termes d’amitié avec tes ennemis. Pardonne-moi, Jules ! c’est ici que tu as été forcé, brave cerf, c’est ici que tu es tombé ; c’est ici que se tiennent tes chasseurs, portant les insignes de ta défaite, et rouges de ton sang refroidi. Ô monde, tu étais la forêt de ce cerf, et lui, ô monde ! il était ton cœur, en vérité[2]. Comme tu ressembles à un cerf frappé par les mains de princes nombreux, couché comme te voilà !

Cassius. — Marc Antoine…

Antoine. — Pardonne-moi, Caïus Cassius : les ennemis mêmes de César prononceront mes paroles ; chez un ami, elles ne sont donc que froide modération.

Cassius. — Je ne vous blâme pas de louer ainsi César ; mais quel pacte entendez-vous faire avec nous ? Voulez-vous être compté au nombre de nos amis ; ou bien poursuivrons-nous notre tâche, en nous passant de vous ?

Antoine. — C’est pour une alliance que j’ai pris vos mains, mais vraiment, je me suis écarté de mon but, en contemplant César. Je vous suis ami à tous, et je vous aime tous, en espérant que vous m’expliquerez comment et en quoi César était dangereux.

Brutus. — Certes, car autrement ce serait là un sauvage spectacle ; nos raisons sont tellement légitimes, que, fussiez-vous le fils de César, vous en seriez satisfait, Antoine.

Antoine. — C’est tout ce que je cherche : et je viens en outre solliciter la permission d’exposer son corps sur la place du marché et de monter à la tribune afin de parler pour l’organisation de ses funérailles, comme il convient à un ami.

Brutus. — Vous le pourrez, Marc Antoine.

Cassius. — Brutus, un mot. (À part, à Brutus.) Vous ne savez pas ce que vous faites : ne consentez pas à ce qu’Antoine parle en faveur des funérailles de César : savez-vous jusqu’à quel point le peuple pourra être ému par le discours qu’il tiendra ?

Brutus, à part, à Cassius. — Veuillez me pardonner ; je monterai moi-même à la tribune, et j’expliquerai les raisons de notre meurtre de César ; je déclarerai que le discours qu’Antoine doit prononcer, il le prononce de notre plein gré et avec notre permission ; et je dirai que nous consentons avec joie à ce que César reçoive tous les rites consacrés et toutes les cérémonies légitimes. Cela nous servira plus que cela ne nous nuira.

Cassius, à part, à Brutus. — Je ne sais pas ce qui peut arriver ; je n’aime pas cela.

Brutus. — Marc Antoine, prenez ici le corps de César. Dans votre discours pour les funérailles, vous aurez soin de ne pas nous blâmer, et vous pourrez dire tout le bien possible de César : vous direz que c’est par notre permission que vous parlez, sans cela vous n’obtiendrez aucune part aux décisions touchant ses funérailles ; et vous parlerez du haut de la même tribune où je vais monter, après que j’aurai fini mon discours.

Antoine. — Soit ; je n’en désire pas davantage.

Brutus. — En ce cas, préparez le corps, et suivez-nous. (Tous sortent, hormis Antoine.)

Antoine. — Oh ! pardonne-moi, sanglant monceau d’argile, si je suis doux et pliant avec ces bouchers ! Tu es les ruines de l’homme le plus noble qui ait jamais vécu dans le cours des siècles. Malheur à la main qui a répandu ce sang précieux ! Je prophétise à cette heure sur tes blessures, qui, pareilles à des bouches muettes, ouvrent leurs lèvres de rubis, pour demander le secours de ma voix, qu’une malédiction tombera sur les générations des hommes ; la rage intestine et la féroce guerre civile porteront le désordre dans toutes les parties de l’Italie ; le sang et la destruction seront choses si habituelles, les spectacles terribles seront si familiers, que les mères ne feront que sourire, lorsqu’elles contempleront leurs enfants écartelés par les mains de la guerre, tant toute pitié sera étouffée par la pratique passée en coutume des actes cruels : et l’esprit de César, errant par soif de vengeance, viendra dans ces régions avec Até, sortie brûlante de l’enfer, criera carnage ! d’une voix de monarque, et lâchera les chiens de la guerre ; en sorte que l’odeur de cet acte odieux se fera sentir par-delà la terre avec la puanteur des morts en putréfaction, gémissant après la sépulture !


Entre un serviteur.

Antoine. — Vous servez Octave César, n’est-ce pas ?

Le serviteur. — Oui, Marc Antoine.

Antoine. — César lui avait écrit de venir à Rome.

Le serviteur. — Il a reçu ses lettres, et il vient ; et il m’a recommandé de vous dire verbalement… (Apercevant le corps.) Oh ! César !

Antoine. — Ton cœur est gros ; mets-toi à l’écart et pleure. La passion est contagieuse, je le vois ; car mes yeux, en voyant ces perles de la douleur apparaître dans les tiens, commencent à se mouiller. Est-ce que ton maître vient ?

Le serviteur. — Il couche cette nuit à sept lieues de Rome.

Antoine. — Retourne-t’en en toute diligence, et dis-lui ce qui s’est passé : la Rome d’aujourd’hui est une Rome en deuil, une Rome dangereuse, ce n’est pas encore une Rome sûre pour Octave ; pars et rapporte-lui mes paroles. Cependant, attends encore un peu ; ne t’en retourne pas avant que j’aie porté ce cadavre sur la place du marché : là je tâcherai de voir, au moyen de mon discours, de quelle manière le peuple prend l’action cruelle de ces hommes sanguinaires ; selon qu’ils la prendront, tu rapporteras au jeune Octave l’état présent des choses. Prête-moi le secours de tes mains. (Ils sortent avec le corps de César.)



Scène II

Rome. — Le Forum.


Entrent BRUTUS et CASSIUS, avec une foule de citoyens.

Les citoyens. — Nous voulons qu’on nous donne des explications ! Nous voulons qu’on nous donne des explications !

Brutus. — En ce cas, suivez-moi, et accordez-moi audience, amis. — Cassius, allez dans l’autre rue, et partageons la foule. — Que ceux qui veulent m’écouter restent ici ; que ceux qui veulent suivre Cassius, aillent avec lui, et les raisons de la mort de César vous seront publiquement expliquées.

Premier citoyen. — Je veux entendre parler Brutus.

Second citoyen. — Moi je vais entendre Cassius ; et comparons leurs raisons, lorsque nous les aurons entendus l’un et l’autre. (Sort Cassius avec un certain nombre de citoyens. Brutus monte aux rostres.)

Troisième citoyen. — Le noble Brutus est monté : silence !

Brutus. — Soyez patients jusqu’à la fin. Romains, compatriotes, et amis ! écoutez-moi pour ma cause, et soyez silencieux, afin que vous puissiez m’écouter : croyez-moi pour mon honneur, et ayez respect pour mon honneur, afin que vous puissiez me croire ; censurez-moi dans votre sagesse, et réveillez vos facultés afin que vous puissiez mieux me juger. S’il est dans cette foule quelque cher ami de César, je dis à celui-là que l’amour de Brutus pour César n’était pas moins grand que le sien. Si donc, cet ami demande pourquoi Brutus s’est élevé contre César, voici ma réponse : ce n’est pas que j’aimais moins César, mais j’aimais Rome davantage. Qu’auriez-vous préféré ? César vivant, et vous mourant tous esclaves, ou César mourant, et vous vivant tous hommes libres ? Comme César m’aimait, je le pleure ; comme il fut heureux, j’ai applaudi à sa fortune ; comme il était vaillant, je l’honore : mais comme il était ambitieux, je l’ai tué. Voilà des larmes pour son amour, des applaudissements pour sa fortune, de l’honneur pour sa valeur, et la mort pour son ambition. Qui dans cette foule est assez bas pour vouloir être esclave ? s’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé. Qui est assez barbare ici pour ne pas vouloir être un Romain ? s’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé. Qui est assez vil ici pour ne pas aimer son pays ? s’il en est un, qu’il parle ; car c’est lui que j’ai offensé. Je m’arrête pour attendre une réponse.

Les citoyens. — Aucun, Brutus, aucun.

Brutus. — Alors je n’ai offensé personne. Je n’ai pas plus fait envers César que vous ne feriez envers Brutus. La raison de sa mort est inscrite au Capitole ; sa gloire n’a pas été atténuée dans toutes les choses qui lui méritaient la louange, pas plus que n’ont été exagérées les offenses qui lui ont valu la mort. Voici venir son corps pleuré par Marc Antoine, qui, bien qu’il n’ait eu aucune part à sa mort, en bénéficiera cependant, car il aura une place dans la république ; — et lequel de vous ne bénéficiera pas aussi de cette mort ? Je pars avec ces dernières paroles ; ainsi que j’ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome, j’ai le même poignard pour moi-même, lorsqu’il plaira à mon pays de réclamer ma mort2.


Entrent ANTOINE et autres avec le corps de César.

Les citoyens. — Vive Brutus ! vive, vive Brutus !

Premier citoyen. — Portons-le en triomphe à sa maison !

Second citoyen. — Donnons-lui une statue avec ses ancêtres !

Troisième citoyen. — Qu’il soit César !

Quatrième citoyen. — Les meilleures qualités de César vont être couronnées en Brutus.

Premier citoyen. — Nous allons le porter à sa maison avec des applaudissements et des hourras !

Brutus. — Mes compatriotes…

Second citoyen. — Paix ! Silence ! Brutus parle.

Premier citoyen. — Paix, holà !

Brutus. — Mes bons compatriotes, laissez-moi partir seul, et par considération pour moi, restez ici avec Antoine : faites bon accueil au corps de César, et bon accueil aussi au discours d’Antoine, qui a pour but de célébrer la gloire de César, discours que Marc Antoine a reçu de nous permission de prononcer. Je vous en conjure, que personne ne parte, moi seul excepté, avant qu’Antoine ait parlé. (Il sort.)

Premier citoyen. — Holà, arrêtez ! et écoutons Marc Antoine.

Troisième citoyen. — Qu’il monte à la tribune publique ; nous l’écouterons. — Noble Antoine, montez.

Antoine. — Je vous suis reconnaissant de vouloir bien m’écouter en considération de Brutus. (Il monte à la tribune.)

Quatrième citoyen. — Que dit-il de Brutus ?

Troisième citoyen. — Il dit qu’il nous est très-reconnaissant de l’écouter en considération de Brutus.

Quatrième citoyen. — Il fera bien de ne pas dire de mal de Brutus ici.

Premier citoyen. — Ce César était un tyran.

Troisième citoyen. — Oui, cela est certain : nous sommes bienheureux que Rome soit débarrassée de lui.

Deuxième citoyen. — Paix ! écoutons ce qu’Antoine peut dire.

Antoine. — Nobles Romains…

Les citoyens. — Silence, holà ! écoutons-le.

Antoine. — Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi vos oreilles ; je viens pour ensevelir César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit après eux ; le bien qu’ils font est souvent enterré avec leurs os ; qu’il en soit ainsi pour César. Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux ; s’il en était ainsi, c’était un grand défaut, et César l’a grandement payé. Ici, avec la permission de Brutus et des autres, — car Brutus est un homme honorable, et ainsi sont-ils tous, tous hommes honorables, — je viens parler pour les funérailles de César. Il était mon ami, il fut envers moi fidèle et juste ; mais Brutus dit qu’il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. Il a conduit ici, dans Rome, bien des captifs, dont les rançons ont rempli les coffres publics ; est-ce en cela que paraissait l’ambition de César ? Lorsque les pauvres ont crié, César a pleuré : l’ambition, me semble-t-il, devrait être faite d’une plus rude étoffe : cependant Brutus dit qu’il était ambitieux, et Brutus est un homme honorable. Vous avez tous vu qu’aux Lupercales, je lui ai présenté trois fois une couronne royale, et que trois fois il l’a refusée : était-ce là de l’ambition ? cependant Brutus dit qu’il était ambitieux, et à coup sûr Brutus est un homme honorable. Je ne parle point pour désapprouver ce qu’a dit Brutus, mais je viens parler ici de ce que je sais. Vous l’aimiez tous autrefois, et non sans cause ; quelle cause auriez-vous donc maintenant de lui refuser vos larmes ? Ô jugement tu t’es réfugié chez les bêtes brutes, et les hommes ont perdu leur raison ! Veuillez me supporter avec patience ; mon cœur est ici dans ce cercueil avec César, et il faut que je m’arrête jusqu’à ce qu’il me revienne.

Premier citoyen. — Il me semble qu’il y a beaucoup de raison dans ce qu’il dit.

Second citoyen. — Si tu considères droitement l’affaire, tu conviendras que César a subi une grave injustice.

Troisième citoyen. — Est-ce votre avis, Messieurs ? Je crains qu’il n’en vienne un pire à sa place.

Quatrième citoyen. — Avez-vous bien remarqué ses paroles ? Il n’a pas voulu prendre la couronne ; il est donc certain qu’il n’était pas ambitieux.

Premier citoyen. — Si cela est prouvé, il en est quelques-uns qui le payeront cher.

Second citoyen. — Pauvre âme ! ses yeux sont rouges comme le feu à force de pleurer.

Troisième citoyen. — Il n’y a pas dans Rome un homme plus noble qu’Antoine.

Quatrième citoyen. — Faites attention maintenant, il recommence à parler.

Antoine. — Hier encore la parole de César aurait pu tenir le monde en échec : maintenant le voici gisant, et il n’est pas un homme, si pauvre qu’il soit, qui lui paye son tribut de respect. Ô mes maîtres ! si j’étais disposé à exciter vos cœurs et vos âmes à la rébellion et à la rage, je ferais tort à Brutus, et tort à Cassius, qui, vous le savez tous, sont des hommes honorables. Je ne veux pas leur faire tort, j’aime mieux faire tort au mort, faire tort à moi-même et à vous, que de faire tort à des hommes si honorables. Mais voici un parchemin avec le sceau de César, je l’ai trouvé dans son cabinet, — c’est son testament : si les plébéiens entendaient ce testament, que je n’ai pas l’intention de lire, pardonnez-moi, — ils accourraient tous en foule et baiseraient les blessures de César mort, et tremperaient leurs mouchoirs dans son sang sacré ; oui, ils mendieraient un de ses cheveux pour le garder en souvenir, et en mourant mentionneraient ce cheveu dans leurs testaments et le légueraient à leur postérité comme un riche héritage.

Quatrième citoyen. — Nous voulons entendre le testament ! lisez-le, Marc Antoine.

Les citoyens. — Le testament, le testament ! nous voulons entendre le testament de César !

Antoine. — Ayez de la patience, nobles amis, je ne dois pas le lire ; il n’est pas convenable que vous sachiez à quel point César vous aimait. Vous n’êtes pas de bois, vous n’êtes pas de pierre, vous êtes des hommes ; et étant des hommes, si vous entendez le testament de César, cela vous enflammera, cela vous rendra fous : il est bon que vous ne sachiez pas que vous êtes ses héritiers, car si vous le saviez, oh ! qu’est-ce qu’il en adviendrait !

Quatrième citoyen. — Lisez le testament ; nous voulons l’entendre, Antoine : vous allez nous lire le testament, le testament de César !

Antoine. — Voulez-vous être patients ? Voulez-vous attendre encore un peu ? Je suis allé trop loin en vous en parlant : j’ai fait tort, je le crains, aux hommes honorables dont les poignards ont assassiné César ; oui, je le crains.

Quatrième citoyen. — Des hommes honorables ! ce sont des traîtres.

Les citoyens. — Le testament ! les suprêmes volontés !

Second citoyen. — Ce sont des scélérats, des meurtriers ! le testament ! lisez le testament !

Antoine. — Vous voulez donc me pousser à lire le testament ? En ce cas, faites un cercle autour du cadavre de César, et laissez-moi vous montrer celui qui fit ce testament. Descendrai-je ? voulez-vous m’en accorder la permission ?

Les citoyens. — Sautez en bas.

Second citoyen. — Descendez.

Troisième citoyen. — Vous en avez la permission.

Quatrième citoyen. — Un cercle ; rangez-vous en rond.

Premier citoyen. — Reculez-vous du cercueil ! reculez-vous du corps !

Second citoyen. — Place pour Antoine, le très-noble Antoine !

Antoine. — Voyons, ne vous pressez pas ainsi contre moi, reculez-vous un peu.

Les citoyens. — Reculez-vous ! place ! poussez-vous en arrière !

Antoine. — Si vous avez des larmes, préparez-vous à les répandre maintenant. Vous connaissez tous ce manteau : je me rappelle le jour où César le mit pour la première fois ; c’était un soif d’été, dans sa tente, le jour où il défit les Nerviens : voyez, à cet endroit le poignard de Cassius a traversé ; voyez quelle déchirure a faite ici l’envieux Casca ; c’est à travers cet autre que le bien-aimé Brutus l’a assassiné, et lorsqu’il en a retiré son acier maudit, voyez avec quelle promptitude le sang de César l’a suivi, comme s’il se fût précipité hors des portes pour savoir si c’était ou non Brutus qui frappait avec une telle cruauté ; car Brutus, comme, vous le savez, était le génie familier de César. Ô vous Dieux, jugez avec quelle tendresse César l’aimait ! De tous les coups qui l’ont frappé, ce fut le plus douloureux, car lorsque le noble César le vit l’assassiner, cette ingratitude, plus puissante que les bras des traîtres, le vainquit complétement : alors son grand cœur se brisa, et enveloppant son visage dans son manteau, le grand César tomba à la base de la statue de Pompée toute ruisselante de sang. Oh ! quelle chute cela fut, mes compatriotes ! Moi, vous, nous tous, nous sommes tombés avec, lui, tandis que la trahison a chanté victoire sur nous. Oh ! vous pleurez maintenant ; vous ressentez, je m’en aperçois, la puissante influence de la compassion : ce sont de pieuses larmes. Bonnes âmes, quoi, vous pleurez rien qu’en contemplant la robe déchirée de notre César ? Regardez ici ! le voici lui-même, défiguré, comme vous le voyez, par les traîtres.

Premier citoyen. — Oh ! lamentable spectacle !

Deuxième citoyen. — Oh ! noble César !

Troisième citoyen. — Oh ! jour malheureux !

Quatrième citoyen. — Oh ! traîtres, scélérats !

Premier citoyen. — Oh ! très-sanglant spectacle !

Deuxième citoyen. — Nous serons vengés : vengeance ! en avant ! cherchez, brûlez, incendiez, tuez, massacrez ! Que pas un des traîtres ne vive !

Antoine. — Arrêtez, compatriotes.

Premier citoyen. — Paix, par ici ! écoutez le noble Antoine.

Second citoyen. — Nous l’écouterons, nous le suivrons, nous mourrons avec lui !

Antoine. — Mes bons amis, mes aimables amis, que je ne vous excite pas à un mouvement si soudain de révolte. Ceux qui ont accompli cet acte sont honorables ; — quels sont les griefs particuliers qui le leur ont fait commettre, je ne les connais pas, hélas ! ce sont des hommes sages et honorables, et ils vous donneront sans aucun doute de bonnes raisons. Je ne viens pas, mes amis, pour vous dérober vos cœurs : je ne suis pas un orateur comme Brutus ; mais, ainsi que vous le savez tous, un homme simple et sans esprit, qui me contente d’aimer mon ami, et ils le savent trop bien, ceux qui m’ont donné permission de parler de lui en public : car je n’ai ni esprit, ni paroles, ni noblesse, ni geste, ni expression, ni puissance oratoire pour stimuler le sang des hommes : je me contente de parler tout franchement ; je vous dis ce que vous savez vous-mêmes ; je vous montre les blessures du doux César, pauvres, pauvres bouches muettes, et je les invite à parler pour moi : mais si j’étais Brutus, et si Brutus était Antoine, il y aurait ici présent un Antoine qui déchaînerait vos courroux, et qui mettrait dans chaque blessure de César une langue capable de pousser les pierres mêmes de Rome au soulèvement et à la révolte.

Les citoyens. — Nous nous révolterons !

Premier citoyen. — Nous brûlerons la maison de Brutus !

Troisième citoyen. — Allons, en avant ! allons, cherchons les conspirateurs !

Antoine. — Écoutez-moi encore, mes compatriotes ; écoutez-moi encore parler.

Les citoyens. — Paix, holà ! écoutez Antoine, le très-noble Antoine.

Antoine. — Comment, amis, vous voilà prêts à faire vous ne savez quoi ! en quelle chose César a-t-il donc mérité votre amour ? Hélas ! vous ne savez pas, — il faut bien que je vous le dise en ce cas ; — vous avez oublié le testament dont je vous ai parlé.

Les citoyens. — C’est très-vrai ; — le testament : — arrêtons, et écoutons le testament.

Antoine. — Voici ce testament, et scellé de la main de César : à chaque citoyen romain, à chaque simple particulier, il donne soixante et quinze drachmes.

Second citoyen. — Ô très-noble César ! nous vengerons sa mort.

Troisième citoyen. — Ô royal César !

Antoine. — Écoutez-moi avec patience.

Les citoyens. — Paix, holà !

Antoine. — En outre, il vous a laissé tous ses lieux privés de promenade, ses vergers particuliers, ses jardins nouvellement plantés de ce côté du Tibre ; il vous les a laissés à perpétuité, à vous et à vos héritiers, comme lieux publics de plaisir pour vous y promener et vous y amuser. Ah, c’était là un César ! quand en viendra-t-il un pareil ?

Premier citoyen. — Jamais, jamais ! — Allons, en avant, en avant ! Nous allons brûler son corps sur le terrain consacré3, et avec les tisons nous mettrons le feu aux maisons des traîtres. Enlevons le corps.

Second citoyen. — Allons chercher du feu.

Troisième citoyen. — Arrachons les bancs.

Quatrième citoyen. — Arrachons les sièges, les fenêtres, tout. (Sortent les citoyens avec le corps.)

Antoine. — Maintenant laissons marcher les choses ! Mal tu es sur pied, prends la direction que tu voudras !


Entre un serviteur.

Antoine. — Eh bien, qu’y a-t-il, l’ami ?

Le serviteur. — Seigneur, Octave est déjà arrivé à Rome.

Antoine. — Où est-il ?

Le serviteur. — Lui et Lépidus sont à la maison de César.

Antoine. — Et j’y vais aller de ce pas pour le voir : il vient fort à souhait. La Fortune est de bonne humeur, et dans les dispositions où elle se trouve, elle nous donnera tout ce que nous voudrons.

Le serviteur. — Je lui ai entendu dire que Brutus et Cassius se sont enfuis, poussant leurs chevaux comme des fous à travers les portes de Rome.

Antoine. — Sans doute ils ont eu vent de la manière dont j’ai soulevé le peuple. Conduis-moi auprès d’Octave4. (Ils sortent.)



Scène III

Rome. — Une rue.


Entre CINNA le poëte.

Cinna. — J’ai rêvé cette nuit que je dînais avec César, aussi ai-je l’imagination pleine de pressentiments de malheur : j’aurais bonne envie de ne pas rôder dehors, et cependant il y a quelque chose qui me pousse.


Entrent des citoyens.

Premier citoyen. — Quel est votre nom ?

Deuxième citoyen. — Où allez-vous ?

Troisième citoyen. — Où demeurez-vous ?

Quatrième citoyen. — Êtes-vous marié ou célibataire ?

Second citoyen. — Répondez directement à chacun de nous.

Premier citoyen. — Oui, et brièvement.

Quatrième citoyen. — Oui, et sagement.

Troisième citoyen. — Oui, et sincèrement, vous ferez bien.

Cinna. — Quel est mon nom ? où je vais ? où je demeure ? si je suis marié ou garçon ? Eh bien, pour répondre à chacun directement, et brièvement, et sagement, et sincèrement, je réponds, je suis sagement célibataire.

Second citoyen. — Autant vaut dire que les hommes mariés sont des imbéciles ; je vous devrai une gifle pour cela, j’en ai peur. Continuez, — et directement.

Cinna. — Directement, je vais aux funérailles de César.

Premier citoyen. — Comme ami ou comme ennemi ?

Cinna. — Comme ami.

Deuxième citoyen. — Vous avez répondu directement à cette question.

Quatrième citoyen. — Et où demeurez-vous ? brièvement.

Cinna. — Brièvement, je demeure près du Capitole.

Troisième citoyen. — Votre nom, citoyen, sincèrement.

Cinna. — Sincèrement, mon nom est Cinna.

Premier citoyen. — Mettez-le en pièces ! c’est un conspirateur.

Cinna. — Je suis Cinna le poëte, je suis Cinna le poëte.

Quatrième citoyen. — Mettez-le en pièces pour ses mauvais vers, mettez-le en pièces pour ses mauvais vers !

Cinna. — Je ne suis pas Cinna le conspirateur.

Deuxième citoyen. — Peu importe, son nom est Cinna ; arrachez-lui son nom avec le cœur, et puis qu’il s’en aille.

Troisième citoyen. — Mettez-le en pièces, mettez-le en pièces ! Allons, des brandons ! hé ! des brandons ! Allons chez Brutus, chez Cassius ! brûlons tout ! Que quelques-uns aillent à la maison de Décius, d’autres à celle de Casca, d’autres à celle de Ligarius ! En avant ! marchons ! (Ils sortent5.)


ACTE IV


Scène première.


Rome. — Un appartement dans la demeure d’Antoine.


ANTOINE, OCTAVE et LÉPIDUS sont assis autour d’une table.

Antoine. — Donc tous ceux-là mourront ; leurs noms sont marqués.

Octave. — Votre frère aussi doit mourir ; y consentez-vous, Lépidus ?

Lépidus. — J’y consens…

Octave. — Marquez-le, Antoine.

Lépidus. — Mais c’est à condition que Publius, qui est le fils de votre sœur, ne vivra pas, Marc Antoine.

Antoine. — Il ne vivra pas ; voyez quel gros pâté je fais pour le condamner. Mais, Lépidus, rendez-vous à la maison de César ; portez-y le testament, et nous verrons à décider ce que nous pourrons rogner dans les legs qu’il nous a laissés à charge.

Lépidus. — Mais vous retrouverai-je ici ?

Octave. — Ou ici, ou au Capitole. (Sort Lépidus.)

Antoine. — C’est un homme médiocre, sans mérite aucun, bon pour faire les commissions : est-il convenable que, le monde une fois divisé en trois parts, il soit un des trois qui bénéficieront de ce partage ?

Octave. — Vous l’en avez jugé digne vous-même, et vous avez pris sa voix pour savoir qui serait marqué de mort dans nos sinistres listes de proscription.

Antoine. — Octave, j’ai vu plus de jours que vous, et bien que nous entassions ces honneurs sur cet homme afin de nous éviter certains fardeaux déshonorants, cependant il ne doit les porter que comme l’âne porte l’or, pour suer et gémir sous sa charge, pour être conduit et poussé, selon la route que nous voudrons qu’il suive : une fois que nous aurons conduit notre trésor où nous le désirons, alors nous le débarrasserons de son fardeau et nous le renverrons comme l’âne à vide secouer ses oreilles et paître dans les terrains communaux.

Octave. — Faites comme il vous plaira ; mais c’est un soldat éprouvé et vaillant.

Antoine. — C’est ce qu’est aussi mon cheval, Octave, et c’est pour cela que je lui donne abondance d’avoine : c’est une créature que j’enseigne à combattre, à tourner, à s’arrêter, à courir droit vers un but, dont tous les mouvements corporels sont dirigés par mon esprit. À quelques égards, Lépidus n’est pas autre chose : il faut qu’on l’enseigne, qu’on le dirige, qu’on lui ordonne ses mouvements ; c’est un esprit stérile qui ne se nourrit que de restes, de loques et d’imitations ; lorsque les choses sont hors d’usage et surannées pour tout le monde, c’est alors que la mode en commence pour lui : ne parlez de lui que comme d’un objet qu’on possède. Et maintenant, Octave, écoutez de graves nouvelles : Brutus et Cassius lèvent des forces : il nous faut leur tenir tête immédiatement : par conséquent combinons notre alliance, assurons-nous de nos meilleurs amis, rassemblons nos meilleures ressources, et allons de ce pas tenir conseil pour décider les meilleurs moyens d’être instruits des choses cachées et de parer sûrement aux périls découverts.

Octave. — Allons, car nous sommes au poteau et entourés par de nombreux ennemis aboyant ; il y en a qui sourient, et qui, je le crains, ont dans leurs cœurs des milliers de sentiments pervers. (Ils sortent.)



Scène II.

Devant la tente de Brutus, au camp, près de Sardes.


Tambours. Entrent BRUTUS, LUCILIUS, LUCIUS et des soldats ; TITINIUS et PINDARUS viennent à leur rencontre.

Brutus. — Halte, holà !

Lucilius. — Holà, prononcez le mot de passe, et halte !

Brutus. — Eh bien ! qu’est-ce, Lucilius ? Cassius est-il proche ?

Lucilius. — Il est tout près, et Pindarus est venu pour vous porter les salutations de son maître. (Pindarus donne une lettre à Brutus.)

Brutus. — Sa courtoisie est fort aimable. — Votre maître, Pindarus, soit par suite d’un changement de sa part, soit par la faute de mauvais officiers, m’a donné juste cause de désirer que certaines choses qui ont été faites soient défaites ; mais s’il est proche, j’obtiendrai des explications.

Pindarus. — Je ne doute pas que mon noble maître n’apparaisse tel qu’il est, plein d’honneur et de sentiments dignes d’estime.

Brutus. — Je ne doute pas de lui. — Un mot, Lucilius ; comment vous a-t-il reçu ? apprenez-moi cela.

Lucilius. — Avec passablement de courtoisie et de respect, mais non pas avec cet entrain familier, et avec cette expansion libre et amicale qui lui étaient habituels autrefois.

Brutus. — Tu viens de décrire un ami chaud qui se refroidit : remarque-le toujours, Lucilius, lorsque l’affection devient malade et commence à décroître, elle use toujours d’une politesse contrainte. Il n’y a pas de ces comédies-là dans la simple et franche loyauté : au contraire, les hommes au cœur creux, pareils à des chevaux ardents à la main, font vaillant étalage et vaillante promesse de leur courage ; mais lorsqu’il faut qu’ils endurent l’éperon qui ensanglante, alors ils baissent leur cimier, et comme des chevaux trompeurs, s’affaissent sous l’épreuve. Son armée arrive-t-elle ?

Lucilius. — Ils ont l’intention de prendre ce soir leurs quartiers à Sardes ; la plus grande partie, la cavalerie presque entière, marche avec Cassius. (Une marche dans le lointain.)

Brutus. — Écoutez ! il est arrivé : marchons noblement à sa rencontre.


Entrent CASSIUS et des soldats.

Cassius. — Halte, holà !

Brutus. — Halte, holà ! Faites passer cet ordre dans les rangs.

Une voix, à l’extérieur. — Halte !

Une voix, à l’extérieur. — Halte !

Une voix, à l’extérieur. — Halte !

Cassius. — Très noble frère, vous m’ayez fait injure.

Brutus. — Jugez-moi, ô vous Dieux ! Est-ce que je fais injure à mes ennemis ? et si cela n’est pas, comment ferais-je injure à un frère ?

Cassius. — Brutus, ces formes modérées que vous employez cachent des injures ; et lorsque vous les commettez…

Brutus. — Cassius, contentez-vous ; exprimez doucement vos griefs, — je vous connais parfaitement : — ne nous querellons pas aux yeux de nos deux armées qui ne devraient apercevoir chez nous rien qu’affection : ordonnez-leur de se retirer : puis, expliquez vos griefs sous ma tente, Cassius, et là je vous donnerai audience.

Cassius. — Pindarus, ordonne à nos capitaines de conduire leurs cohortes un peu plus loin d’ici.

Brutus. — Fais la même chose, Lucilius, et que personne ne s’approche de notre tente, jusqu’à ce que nous ayons achevé notre conférence. Que Lucius et Titinius gardent notre porte. (Ils sortent.)



Scène III.

Sous la tente de Brutus.


Entrent BRUTUS et CASSIUS.

Cassius. — Que vous m’avez fait injure, en voici la preuve : vous avez condamné et noté d’infamie Lucius Pella comme ayant reçu ici des présents des Sardes pour se laisser corrompre, et les lettres où j’intercédais pour lui, parce que je connaissais l’homme, ont été dédaignées1.

Brutus. — Vous vous êtes fait injure à vous-même en écrivant dans une telle affaire.

Cassius. — Dans un temps comme celui-ci, il n’est pas bon que le plus petit délit soit si scrupuleusement pesé.

Brutus. — Laissez-moi vous dire, Cassius, que vous-même vous êtes sévèrement condamné comme ayant une main crochue, comme vendant et conférant vos charges pour de l’or à des gens qui ne les méritent pas.

Cassius. — Moi, une main crochue ! Vous savez que vous, qui prononcez ces paroles, vous vous nommez Brutus ; sans cela, par les Dieux, ce discours serait le dernier de votre vie.

Brutus. — Le nom de Cassius honore cette corruption, aussi le châtiment cache-t-il sa tête.

Cassius. — Le châtiment !

Brutus. — Rappelez-vous mars, rappelez-vous les Ides de mars ! Est-ce que le sang du grand Jules ne coula pas pour la justice ? Quel est le scélérat qui a touché son corps, qui l’a poignardé, pour autre chose que la justice ? Comment, un de nous, un de ceux qui ont frappé le premier homme de cet univers entier, simplement parce qu’il soutenait des voleurs, nous irons maintenant souiller nos doigts de vils présents, et nous vendrons le vaste champ de nos amples honneurs pour juste autant de vile monnaie qu’on en peut serrer en fermant ainsi la main ? J’aimerais mieux être un chien et aboyer à la lune que d’être un pareil Romain.

Cassius. — Brutus, n’aboyez pas après moi, je ne le souffrirai pas : vous vous oubliez vous-même en voulant me tracer des limites. Je suis un soldat, moi ; je suis plus vieux que vous dans la pratique, plus capable que vous ne l’êtes de décider quelles sont les conditions à faire.

Brutus. — Allez donc ; vous n’êtes rien de pareil, Cassius.

Cassius. — Je le suis.

Brutus. — Je dis que vous ne l’êtes pas.

Cassius. — Ne me poussez pas davantage, je finirai par m’oublier : pensez un peu à votre sûreté, ne me tentez pas.

Brutus. — Arrière, homme méprisable !

Cassius. — Est-ce possible ?

Brutus. — Écoutez-moi, car je parlerai. Dois-je céder place et terrain à votre colère téméraire ? Est-ce que je vais être effrayé parce qu’un fou me menace les yeux hors de la tête ?

Cassius. — Ô Dieux, ô Dieux, faut-il que j’endure tout cela ?

Brutus. — Tout cela ! oui, et plus encore : agitez-vous jusqu’à ce que votre cœur orgueilleux crève ; allez montrer à vos esclaves combien vous êtes emporté, et faites trembler vos serviteurs. Croyez-vous que je vais vous céder la place ? Faut-il par hasard que je vous fasse patte de velours ? Faut-il que je me taise et que je rampe sous votre mauvaise humeur ? Par les Dieux, vous avalerez le venin de votre rage, dussiez-vous en éclater ! et sur ma foi, à partir de ce jour, lorsque vous serez dans ces fureurs de guêpe, je me servirai de vous comme d’objet de gaieté ; oui vraiment, vous servirez à me faire rire.

Cassius. — Les choses en sont-elles venues là ?

Brutus. — Vous dites que vous êtes un meilleur soldat que moi ; faites-le voir, prouvez la vérité de votre fanfaronnade, cela me fera grand plaisir ; pour ma part, je serai toujours heureux d’être instruit par les hommes plus habiles que moi.

Cassius. — Vous me faites injure ; de toute façon, vous me faites injure, Brutus ; j’ai dit un plus vieux soldat, je n’ai pas dit un meilleur : ai-je dit un meilleur ?

Brutus. — Si vous l’avez dit, je n’en ai souci.

Cassius. — Lorsque César vivait, il n’aurait pas osé m’irriter ainsi.

Brutus. — Paix, paix ! vous n’auriez pas osé le provoquer ainsi.

Cassius. — Je n’aurais pas osé ?

Brutus. — Non.

Cassius. — Comment ! je n’aurais pas osé le provoquer ?

Brutus. — Par amour pour votre vie vous vous en seriez bien gardé.

Cassius. — Ne présumez pas trop de mon affection ; je pourrais faire ce dont je serais ensuite désolé.

Brutus. — Vous avez déjà fait ce dont vous devriez être désolé. Vos menaces n’ont aucune force de terreur, Cassius ; car je suis si solidement appuyé sur mon honnêteté qu’elles passent près de moi comme le vain souffle du vent que je ne remarque pas. Je vous ai envoyé demander certaines sommes d’or que vous m’avez refusées ; car je ne sais pas me procurer de l’argent par de vils moyens : par le ciel, j’aimerais mieux monnayer mon cœur et transformer mon sang en drachmes que d’arracher par des moyens illicites leur misérable pécule aux mains calleuses de paysans ! Je vous ai envoyé demander de l’or pour payer mes légions, et vous me l’avez refusé : était-ce là agir comme devait agir Cassius ? Est-ce ainsi que j’aurais répondu à Caïus Cassius ? Lorsque Marcus Brutus deviendra assez cupide pour garder sous clef les méprisables jetons de métal que ses amis lui demanderont, armez-vous de toutes vos foudres, ô Dieux, et brisez-le en éclats !

Cassius. — Je ne vous ai pas refusé.

Brutus. — Vous m’avez refusé.

Cassius. — Je n’ai pas refusé ; celui qui a rapporté ma réponse n’était qu’un imbécile. Brutus a déchiré mon cœur : un ami devrait savoir supporter les imperfections de ses amis, mais Brutus fait les miennes plus grandes qu’elles ne sont.

Brutus. — Non, jusqu’au moment où vous me les faites mesurer à moi-même en me les faisant sentir.

Cassius. — Vous ne m’aimez pas.

Brutus. — Je n’aime pas vos défauts.

Cassius. — L’œil d’un ami ne devrait pas voir de tels défauts.

Brutus. — L’œil d’un flatteur ne les verrait pas, quand bien même ils apparaîtraient aussi énormes que le haut Olympe.

Cassius. — Viens, Antoine, viens, jeune Octave, vengez-vous sur Cassius seul, car Cassius est fatigué du monde, haï qu’il est par celui qu’il aime, bravé par son frère, tenu en bride comme un esclave, toutes ses fautes observées, notées sur un registre, apprises par cœur, retenues, pour lui être jetées au visage ! Oh ! je pourrais pleurer mon âme entière ! Voici mon poignard, et voici ma poitrine nue : au dedans de cette poitrine est un cœur plus précieux que la mine de Plutus, plus riche que l’or : si tu es un Romain, arrache-le ; moi qui t’ai refusé l’or, je te donnerai mon cœur : frappe, comme tu frappas César ; car je sais bien qu’alors que tu le haïssais le plus, tu l’aimais davantage que tu n’aimas jamais Cassius.

Brutus. — Rengainez votre poignard : mettez-vous en colère quand vous voudrez, vous en aurez pleine liberté. Faites ce que vous voudrez, une action déshonnête passera pour un effet de votre humeur personnelle. Ô Cassius, vous êtes associé à un agneau qui contient la colère comme le caillou contient le feu : en le frappant beaucoup, le caillou donne une étincelle rapide, puis sur-le-champ il redevient froid comme devant.

Cassius. — Cassius n’a-t-il donc vécu que pour servir de plastron et de risée à son Brutus, aux heures où l’humeur sanguine et l’humeur mélancolique ne sont pas chez lui en bon équilibre ?

Brutus. — Lorsque j’ai parlé comme j’ai fait, j’étais moi-même en mauvaises dispositions.

Cassius. — En avouez-vous autant ? donnez-moi votre main.

Brutus. — Et mon cœur aussi.

Cassius. — Ô Brutus…

Brutus. — Qu’y a-t-il ?

Cassius. — N’avez-vous pas assez d’amitié pour me supporter, lorsque cette humeur emportée que ma mère m’a donnée, me pousse à m’oublier ?

Brutus. — Si, Cassius ; par conséquent, lorsque vous serez dorénavant par trop bouillant avec votre Brutus, il supposera que c’est votre mère qui gronde et vous laissera tranquille.

Un poëte, de l’extérieur. — Laissez-moi entrer pour voir les généraux ; il y a quelque pique entre eux, il n’est pas bon qu’ils soient seuls.

Lucilius, de l’extérieur. — Vous n’irez pas les trouver.

Le poëte, de l’extérieur. — La mort seule pourrait m’arrêter.


Entre le poëte, suivi de LUCILIUS et de TITINIUS.

Cassius. — Qu’est-ce donc ? qu’y a-t-il ?

Le poëte. — Par pudeur, généraux ! à quoi pensez-vous ? aimez-vous, soyez amis comme doivent l’être deux hommes tels que vous ; car, j’en suis sûr, j’ai vu plus d’années que vous.

Cassius. — Ah, ah ! comme ce cynique rime misérablement !

Brutus. — Partez d’ici, maraud : impertinent compère, hors d’ici !

Cassius. — Supportez-le, Brutus : c’est sa façon d’être,

Brutus. — Je m’informerai de son humeur, lorsqu’il s’informera mieux de l’heure : qu’est-ce que les choses de la guerre ont à faire avec ces sots rimailleurs ? Hors d’ici, camarade !

Cassius. — Allons, allons, décampe2 ! (Sort le poëte)

Brutus. — Lucilius et Titinius, ordonnez aux capitaines de préparer des logements à leurs compagnies pour cette nuit.

Cassius. — Puis revenez vous-mêmes, et amenez-nous Messala immédiatement. (Sortent Lucilius et Titinius.)

Brutus. — Lucius, une coupe de vin !

Cassius. — Je n’aurais pas cru que vous pussiez vous mettre en semblable colère.

Brutus. — Ô Cassius, je suis malade de plus d’une douleur.

Cassius. — Vous ne faites pas usage de votre philosophie, si vous accordez influence aux maux accidentels.

Brutus. — Nul homme ne supporte mieux la douleur : — Portia est morte.

Cassius. — Ah ! Portia ?

Brutus. — Elle est morte.

Cassius. — Comment, ai-je évité d’être tué, lorsque je vous ai contrarié ainsi ? Ô perte écrasante et navrante ! — De quelle maladie ?

Brutus. — L’impatience de mon absence, et la douleur de voir que le jeune Octave et Marc Antoine étaient à ce point devenus forts ; — car ces dernières nouvelles me sont venues avec celle de sa mort : — alors sa tête s’est égarée, et en l’absence de ses suivantes, elle a avalé du feu3.

Cassius. — Et elle est morte ainsi ?

Brutus. — Ainsi même.

Cassius. — Ô Dieux immortels !


Entre LUCIUS avec du vin et des flambeaux.

Brutus. — Ne me parlez plus d’elle. Donnez-moi une coupe de vin. Je noie dans cette coupe tout ressentiment, Cassius. (Il boit.)

Cassius. — Cette santé si noblement portée altère mon cœur. Remplis, Lucius, jusqu’à ce que le vin déborde de la coupe ; je ne puis trop boire à l’amitié de Brutus. (Il boit.)

Brutus. — Entre, Titinius !


Rentre TITINIUS avec MESSALA.

Brutus. — Vous êtes le bienvenu, mon bon Messala. Maintenant asseyons-nous autour de ce flambeau, et discutons notre situation et ce qu’elle exige.

Cassius. — Portia, es-tu donc partie ?

Brutus. — Assez, je vous prie. — Messala, j’ai reçu des lettres m’informant que le jeune Octave et Marc Antoine arrivaient sur nous avec une force puissante, et dirigeaient leur expédition du côté de Philippes.

Messala. — J’ai reçu moi-même des lettres de la même teneur.

Brutus. — Et qu’ajoutent vos lettres ?

Messala. — Que par les décrets de proscription et de mise hors-la-loi, Octave, Antoine et Lépidus ont mis à mort cent sénateurs.

Brutus. — En ce cas nos lettres ne s’accordent pas bien : les miennes parlent de soixante-dix sénateurs qui sont morts par le fait de leurs proscriptions, et dans ce nombre est Cicéron.

Cassius. — Cicéron est du nombre !

Messala. — Cicéron est mort, et par cet ordre de proscription. Avez-vous reçu des lettres de votre épouse, Seigneur ?

Brutus. — Non, Messala.

Messala. — Et dans vos lettres on ne vous dit rien d’elle ?

Brutus. — Rien, Messala.

Messala. — Cela me semble étrange.

Brutus. — Pourquoi me parlez-vous d’elle ? Vos lettres contiennent-elles quelque chose la concernant ?

Messala. — Non, Seigneur.

Brutus. — Voyons, par votre titre de Romain, dites-moi la vérité.

Messala. — En ce cas, supportez comme un Romain la vérité que je vais vous dire : elle est morte pour sûr, et d’une étrange façon.

Brutus. — Eh bien alors, adieu, Portia ! Nous devons mourir, Messala : comme j’avais réfléchi qu’elle devait mourir un jour, je me trouve la patience de supporter sa perte maintenant.

Messala. — C’est ainsi que les grands hommes devraient supporter les grandes pertes.

Cassius. — J’ai appris autant de cette philosophie que vous ; mais cependant ma nature ne pourrait pas supporter ainsi une telle perte.

Brutus. — Bon ! vivement à notre besogne qui est vivante, elle. Si nous marchions immédiatement sur Philippes ; qu’en pensez-vous ?

Cassius. — Je n’approuve pas ce projet.

Brutus. — Votre raison ?

Cassius. — La voici : il vaut mieux que l’ennemi nous cherche : par là il épuisera ses ressources, fatiguera ses soldats, et se blessera lui-même ; tandis que nous, ne bougeant pas, nous restons reposés, agiles, et pleins de vigueur pour la défense.

Brutus. — Les bonnes raisons doivent de toute nécessité céder la place à de meilleures. Les populations entre Philippes et cet endroit-ci n’ont pour nous qu’une affection contrainte ; car elles ont rechigné pour nous accorder des subsides : l’ennemi, en les ramassant tout le long de sa marche, accroîtra démesurément ses forces, il nous arrivera rafraîchi, renforcé, encouragé ; tandis que nous le coupons de tous ces avantages, si nous allons à Philippes le regarder en face, en ayant ces populations derrière nous.

Cassius. — Écoutez-moi, mon bon frère.

Brutus. — Veuillez m’excuser. Vous devez faire attention, en outre, que nous avons enrôlé tout ce que nous pouvons enrôler de partisans ; nos légions sont au complet autant qu’elles le seront jamais, notre cause a désormais réuni toutes ses ressources : l’ennemi s’accroît chaque jour ; nous, parvenus à l’apogée, nous sommes prêts à décliner. Dans les affaires des hommes, il y a une voie qui, lorsqu’on sait prendre le flot, conduit à la fortune ; s’ils la négligent, tout le voyage de leur vie se passe au milieu de bas-fonds et dans des misères. C’est sur une telle mer montante, que nous sommes maintenant à flot, et il nous faut suivre le courant qui se présente, ou perdre nos chances.

Cassius. — Eh bien ! qu’il en soit selon votre désir, marchez ; nous marcherons nous aussi, et nous les rejoindrons à Philippes.

Brutus. — Le milieu de la nuit est survenu doucement pendant notre entretien, et la nature est obligée d’obéir à la nécessité ; nous allons lui faire l’aumône d’un peu de repos. Vous n’avez rien de plus à dire ?

Cassius. — Rien de plus. Bonne nuit ; demain de bonne heure nous serons sur pied, — et en route !

Brutus. — Lucius, ma robe. (Sort Lucius.) Adieu, mon bon Messala : — bonne nuit, Titinius : — noble, noble Cassius, bonne nuit et bon repos.

Cassius. — Ô mon cher frère ! cette nuit avait eu un mauvais commencement ; que jamais plus nos deux âmes ne connaissent une telle division ! que cela ne soit plus, Brutus !

Brutus. — Tout est bien.

Cassius. — Bonne nuit, Seigneur.

Brutus. — Bonne nuit, mon bon frère.

TITINIUS et Messala. — Bonne nuit, Seigneur Brutus.

Brutus. — Adieu à tous. (Sortent Cassius, Titinius et Messala.)


Rentre LUCIUS avec la robe.

Brutus. — Donne-moi la robe. Où est ton instrument ?

Lucius. — Ici dans la tente.

Brutus. — Comment ! tu parles tout endormi ? Pauvre bambin ! je ne te blâme pas ; tu es fatigué de trop veiller. Appelle Claudius et quelque autre de mes gens ; je veux qu’ils sommeillent sur des coussins dans ma tente.

Lucius. — Varron et Claudius !


Entrent VARRON et CLAUDIUS.

Varron. — Mon Seigneur appelle ?

Brutus. — Je vous en prie, mes amis, couchez-vous sous ma tente, et dormez ; il se peut que j’aie besoin de vous faire lever pour quelque affaire avec mon frère Cassius.

Varron. — S’il vous plaît, nous allons nous tenir ici debout, et nous veillerons en attendant vos ordres.

Brutus. — Je ne veux pas qu’il en soit ainsi : couchez-vous, mes bons amis : il se peut que je change d’avis. (Varron et Claudius se couchent.) Regarde, Lucius, voici le livre que je cherchais ; je l’avais placé dans la poche de ma robe.

Lucius. — J’étais sûr que Votre Seigneurie ne me l’avait pas donné.

Brutus. — Sois endurant avec moi, mon cher enfant, je suis très-oublieux. Est-ce que tu peux tenir encore un instant ouverts tes yeux gros de sommeil, et toucher ton instrument pendant une ou deux mesures ?

Lucius. — Oui, Seigneur, si cela vous fait plaisir.

Brutus. — Cela me plairait ; mon enfant, je te cause beaucoup trop d’ennui, mais tu es de bonne volonté.

Lucius. — C’est mon devoir, Seigneur.

Brutus. — Je ne devrais pas pousser ton devoir au-delà de ta force : je sais que les jeunes sangs sont impatients de leur temps de repos.

Lucius. — J’ai dormi déjà, Seigneur.

Brutus. — Tu as fort bien fait, et tu vas dormir encore ; je ne te retiendrai pas longtemps : si je vis, je serai bon pour toi. (Musique et chant.) Voici un air assoupissant : ô sommeil meurtrier ! c’est ainsi que tu laisses tomber ta masse de plomb sur mon petit serviteur qui te joue de la musique ? Bonne nuit, gentil bambin ; je ne veux pas te causer le chagrin de te réveiller : si tu fais seulement un mouvement de tête, tu vas briser ton instrument ; je vais te le retirer : bonne nuit, mon bon enfant. — Voyons, voyons ; — est-ce que la page n’est pas pliée à l’endroit où j’avais cessé de lire ? C’est ici, je crois. (Il s’assied)


Le fantôme de César apparaît.

Brutus. — Comme ce flambeau brûle mal4 ! — Ah ! qui vient ici ? Je suppose que ce sont mes yeux affaiblis qui donnent forme à cette apparition extraordinaire. Elle s’avance sur moi ! — Es-tu quelque chose de réel ? es-tu un Dieu, un génie, un démon, toi qui glaces mon sang et fais dresser mes cheveux ? Dis-moi ce que tu es ?

Le fantôme. — Ton mauvais génie, Brutus.

Brutus. — Pourquoi viens-tu ?

Le fantôme. — Pour te dire que tu me verras à Philippes.

Brutus. — Bon : ainsi je te reverrai encore ?

Le fantôme. — Oui, à Philippes.

Brutus. — Eh bien, en ce cas, je te reverrai à Philippes. (Le fantôme disparaît.) Maintenant que j’ai repris cœur, voilà que tu t’évanouis : mauvais génie, je voudrais converser plus longtemps avec toi. — Enfant ! Lucius ! — Varron ! Claudius ! réveillez-vous, mes amis ! Claudius !

Lucius. — Les cordes sont fausses, Seigneur.

Brutus. — Il se croit encore à son instrument. — Lucius, réveille-toi !

Lucius. — Mon Seigneur ?

Brutus. — Tu rêvais donc, Lucius, pour crier comme tu l’as fait ?

Lucius. — Seigneur, je ne sais pas si j’ai crié.

Brutus. — Oui, tu as crié : avais-tu vu quelque chose ?

Lucius. — Rien, Seigneur.

Brutus. — Rendors-toi, Lucius. — Maraud de Claudius ! eh, camarade, réveille-toi !

Varron. — Mon Seigneur ?

Claudius. — Mon Seigneur ?

Brutus. — Pourquoi avez-vous crié ainsi dans votre sommeil, mes amis ?

Varron et Claudius. — Est-ce que nous avons crié, Seigneur ?

Brutus. — Oui : aviez-vous vu quelque chose ?

Varron. — Non Seigneur, je n’avais rien vu.

Claudius. — Ni moi, Seigneur.

Brutus. — Allez, et recommandez-moi à mon frère Cassius ; invitez-le à faire mettre ses troupes en marche de bonne heure, et nous le suivrons.

Varron et Claudius. — Cela sera fait, Seigneur. (Ils sortent.)



ACTE V.


Scène première.

La plaine de Philippes.


Entrent OCTAVE, ANTOINE, et leur armée.

Octave. — Eh bien, Antoine, voilà que notre espérance s’est réalisée : vous disiez que l’ennemi ne descendrait pas en plaine, mais qu’il resterait sur les collines et sur les hautes régions ; c’est le contraire qui arrive : leurs légions sont proches, et ils ont l’intention de nous défier ici à Philippes, nous répondant ainsi avant que nous les ayons questionnés.

Antoine. — Bah ! je suis dans leurs cœurs, et je sais pourquoi ils font cela : ils seraient fort contents d’aller visiter d’autres lieux ; ils descendent avec la vaillance des poltrons, pensant par cet étalage de bravoure nous forcer à croire qu’ils ont courage ; mais il n’en est pas ainsi,


Entre un messager.

Le messager. — Préparez-vous, généraux : l’ennemi s’avance en belle ordonnance ; leur sanglant étendard de guerre est déployé, et quelque chose doit être fait immédiatement.

Antoine. — Octave, conduisez doucement votre corps d’armée, sur le côté gauche de la plaine.

Octave. — J’irai sur la droite, moi ; prends la gauche, toi.

Antoine. — Pourquoi me contrecarrez-vous en ce moment critique ?

Octave. — Je ne vous contrecarre pas, mais je veux qu’il en soit ainsi. (Marche.)


Bruit de tambours. Entrent BRUTUS, CASSIUS, et leur armée ; LUCILIUS, TITINIUS, MESSALA et autres.

Brutus. — Ils font halte, et voudraient parlementer.

Cassius. — Halte, Titinius : il faut que nous nous avancions et que nous parlions.

Octave. — Marc Antoine, donnerons-nous le signal de la bataille ?

Antoine. — Non, César, nous attendrons qu’ils chargent. Avançons ; les généraux voudraient échanger quelques paroles.

Octave. — Ne bougez pas jusqu’au signal.

Brutus. — Les paroles avant les coups : est-ce votre avis, compatriotes ?

Octave. — Ce n’est pas qu’à votre instar nous préférions les paroles ?

Brutus. — Les bonnes paroles valent mieux que les mauvais coups, Octave.

Antoine. — Mais vous, Brutus, vous donnez de bonnes paroles avec de mauvais coups, témoin le trou que vous fîtes au cœur de César, en criant ; « Longue vie ! salut à César ! »

Cassius. — Antoine, la façon de vos coups est encore inconnue ; mais quant à vos paroles, elles volent les abeilles de l’Hybla, et les laissent sans miel.

Antoine. — Mais non pas sans aiguillons.

Brutus. — Oh, si, et sans musique encore ; car vous leur avez volé leur bourdonnement, Antoine, et vous menacez très-prudemment avant de piquer.

Antoine. — Scélérats, vous ne fîtes pas ainsi, lorsque vos vils poignards se plongèrent l’un après l’autre dans les flancs de César ; vous montriez vos dents comme des singes, vous étiez caressants comme des lévriers, vous vous courbiez comme des esclaves en baisant les pieds de César, tandis que le traître Casca, comme un dogue, venait par derrière frapper César au cou. Ô flatteurs !

Cassius. — Flatteurs ! À cette heure, Brutus, vous pouvez vous adresser des remercîments à vous-même : cette langue ne nous aurait pas insultés ainsi aujourd’hui, si Cassius avait été écouté.

Octave. — Voyons, voyons, au fait : si l’argumentation suffit pour nous mettre en sueur, quand nous en viendrons aux preuves, il nous en coûtera une rosée plus rouge. Voyez, je tire mon épée contre les conspirateurs ; quand croyez-vous que cette épée rentrera dans son fourreau ? Jamais, avant que les trente-trois blessures de César soient pleinement vengées, ou qu’un autre César ait fourni une nouvelle proie à l’épée des traîtres.

Brutus. — César, tu ne peux mourir des mains de traîtres, à moins que tu ne les amènes avec toi.

Octave. — C’est bien ce que j’espère ; je ne suis pas né pour mourir par l’épée de Brutus.

Brutus. — Jeune homme, quand bien même tu serais le plus noble de ta race, tu ne pourrais pas mourir d’une manière plus honorable.

Cassius. — Il est bien indigne d’un tel honneur, cet insolent écolier associé à un danseur de mascarades et à un débauché !

Antoine. — Toujours le vieux Cassius !

Octave. — Viens, Antoine, partons ! Nous vous jetons le défi aux dents, traîtres ! si vous osez combattre aujourd’hui, engagez la bataille ; sinon, ce sera quand vous en aurez appétit. (Sortent Octave, Antoine, et leur armée1.)

Cassius. — Eh bien ! souffle, vent ; gonflez-vous, vagues ; flotte, barque ! La tempête s’est levée, et tout est remis au hasard.

Brutus. — Holà, Lucilius ! écoutez, j’ai un mot à vous dire.

Lucilius. — Seigneur ? (Brutus et Lucilius conversent ensemble.)

Cassius. — Messala !

Messala. — Que dit mon général ?

Cassius. — C’est aujourd’hui l’anniversaire de ma naissance ; c’est en ce jour-ci que Cassius naquit. Donne-moi ta main, Messala : sois-moi témoin, que, comme Pompée, c’est contre mon gré que je suis forcé de jouer toutes nos libertés sur la chance d’une seule bataille. Vous savez que j’ai toujours tenu fortement pour les opinions d’Épicure : maintenant j’ai changé de sentiment, et je crois en partie aux présages. Quand nous sommes venus de Sardes, deux aigles puissants se sont abattus sur le drapeau qui marchait à notre tête ; ils s’y sont perchés, mangeant et se gorgeant dans les mains de nos soldats, et ils nous ont accompagnés jusques ici, à Philippes : ce matin ils ont pris leur vol et sont partis ; et à leur place, les corbeaux, les corneilles et les milans volent au-dessus de nos têtes, et nous regardent d’en haut comme si nous étions une proie déjà marquée : leurs ombres font l’effet d’un dais fatal, sous lequel est étendue notre armée, prête à rendre le dernier souffle.

Messala. — Ne croyez pas cela.

Cassius. — Je ne le crois qu’en partie ; mais en tout cas, je me sens un courage tout frais, et disposé à affronter tout péril avec la plus grande fermeté.

Brutus. — C’est cela même, Lucilius. (Il s’avance vers Cassius.)

Cassius. — Maintenant, très-noble Brutus, puissent aujourd’hui les Dieux nous être propices, afin qu’il nous soit donné, amis en paix, de conduire nos jours jusqu’à la vieillesse ! mais puisque les affaires des hommes sont toujours incertaines, raisonnons sur ce qui peut arriver de pire. Si nous perdons cette bataille, cette conversation est la dernière que nous aurons ensemble : en ce cas, qu’êtes-vous décidé à faire ?

Brutus. — Je suis décidé à me conduire d’après les règles de cette philosophie qui me firent blâmer Caton pour la mort qu’il se donna à lui-même. Je ne sais pourquoi, mais il me semble qu’il est lâche et vil, d’abréger le temps de la vie par crainte de ce qui peut arriver : m’armant donc de patience, je me confierai à la providence des puissances suprêmes qui nous gouvernent ici-bas.

Cassius. — Alors, si nous perdons cette bataille, vous vous résignerez à être conduit en triomphe à travers les rues de Rome ?

Brutus. — Non, Cassius, non : ne crois pas, noble Romain, que Brutus paraisse jamais enchaîné dans Rome ; il porte pour cela une âme trop grande. Mais ce jour-ci doit terminer l’œuvre commencée aux Ides de Mars, et je ne sais si nous nous rencontrerons encore. Ainsi faisons-nous notre dernier adieu : pour toujours, et pour toujours, adieu, Cassius ! Si nous nous retrouvons encore, nous sourirons ; sinon, eh bien, nous aurons eu raison de prendre congé l’un de l’autre.

Cassius. — Pour toujours, et pour toujours, adieu, Brutus ! Si nous nous rencontrons encore, nous sourirons ; sinon, il est certain que nous aurons eu raison de prendre congé l’un de l’autre.

Brutus. — Eh bien, maintenant, marchons. Ah ! que ne peut-on savoir la fin de cette journée avant qu’elle soit venue ! mais il suffit de savoir que ce jour finira, et qu’alors l’issue de cette affaire sera connue. — Holà, venez ! en avant ! (Ils sortent.)



Scène II.

Philippes. — Le champ de bataille.


Alarme. Entrent BRUTUS et MESSALA.

Brutus. — À cheval, cours, Messala, cours, et remets ces ordres écrits aux légions qui sont de l’autre côté ! (Forte alarme.) Qu’elles donnent toutes à la fois, car je n’aperçois que froideur dans les mouvements de l’aile d’Octave, et une poussée soudaine les culbutera. Cours, cours, Messala ! qu’elles descendent toutes à la fois. (Ils sortent.)



Scène III.

Une autre partie du champ de bataille.


Alarme. Entrent CASSIUS et TITINIUS.

Cassius. — Oh ! vois, Titinius, vois, les gredins fuient ! je suis devenu moi-même un ennemi pour les miens : mon enseigne que voilà tournait le dos, j’ai tué le lâche, et je lui ai enlevé son drapeau.

Titinius. — Ô Cassius, Brutus a donné le signal trop tôt ; se voyant quelque avantage sur Octave, il s’est abandonné avec trop d’ardeur : ses soldats se sont jetés sur le butin, et pendant ce temps Antoine nous enveloppait tous.


Entre PINDARUS.

Pindarus. — Fuyez plus loin, mon Seigneur, fuyez plus loin ! Marc Antoine est dans vos tentes, Seigneur ! fuyez donc, noble Cassius, fuyez plus loin !

Cassius. — Cette colline est suffisamment éloignée. — Regarde, regarde, Titinius ; sont-ce mes tentes où j’aperçois le feu ?

Titinius. — Ce sont elles, Seigneur.

Cassius. — Titinius, si tu m’aimes, monte sur mon cheval, et enfonce tes éperons dans ses flancs jusqu’à ce qu’il t’ait conduit vers ces troupes là-bas et qu’il t’ait ramené, afin que je puisse savoir si ces troupes là-bas sont amies ou ennemies.

Titinius. — Je serai de retour en un clin d’œil. (Il sort.)

Cassius. — Va, Pindarus, monté plus haut sur cette colline ; j’ai toujours eu la vue basse ; observe Titinius, et dis-moi ce que tu remarques sur le champ de bataille. (Sort Pindarus.) C’est en ce jour que je respirai pour la première fois : le temps a marché en cercle, et je finirai au point même ou j’ai commencé ; ma vie a terminé sa course. Maraud, quelles nouvelles ?

Pindarus, d’en haut. — Oh, Seigneur !

Cassius. — Quelles nouvelles ?

Pindarus, d’en haut. — Titinius est entouré de toutes parts de cavaliers qui lui courent sus à force d’éperons ; cependant il tient encore la tête. — Maintenant, ils sont presque sur lui ; — courage, Titinius ! — Maintenant quelques-uns mettent pied à terre ; — ah ! il met pied à terre aussi : — il est pris — (acclamations) ; et écoutez ! ils crient de joie.

Cassius. — Descends, ne regarde pas davantage. Oh ! lâche que je suis d’avoir vécu si longtemps pour voir mon meilleur ami pris devant ma face ! (Pindarus descend.) Viens ici, maraud : je te fis prisonnier dans le pays des Parthes, et lorsque j’épargnai ta vie, je te fis prêter le serment que tout ce que je te commanderais tu essayerais de l’exécuter. Eh bien, à cette heure tiens ton serment ; sois maintenant un homme libre, et avec cette bonne épée qui traversa les entrailles de César, perce ce sein. Ne t’arrête pas à me répondre : ici, prends la poignée ; et dès que j’aurai couvert mon visage, — il l’est maintenant — dirige le fer. — César, tu es vengé par l’épée même qui te tua. (Il meurt.)

Pindarus. — Ainsi, je suis libre ; cependant je n’aurais pas voulu le devenir de la sorte, si j’avais pu faire ma volonté. Ô Cassius ! Pindarus va s’enfuir loin de cette contrée, dans des lieux où jamais Romain n’entendra parler de lui. (Il sort2.)


Rentre TITINIUS avec MESSALA.

Messala. — Les avantages sont simplement réciproques, Titinius ; car Octave est culbuté par les forces du noble Brutus, comme les légions de Cassius le sont par Antoine.

Titinius. — Ces nouvelles vont bien réjouir Cassius.

Messala. — Où l’avez-vous laissé ?

Titinius. — Ici, sur cette colline, en proie à la plus extrême douleur, avec Pindarus son esclave.

Messala. — N’est-ce pas lui qui est étendu là, sur la terre ?

Titinius. — Il n’est pas couché comme quelqu’un de vivant. Oh, mon cœur !

Messala. — N’est-ce pas lui ?

Titinius. — Non, c’était lui, Messala, car Cassius n’est plus. Ô soleil couchant, de même que tu te plonges dans les ténèbres au milieu de rouges rayons, ainsi la vie de Cassius s’éteint dans son sang pourpré ; — le soleil de Rome est couché ! Notre jour est passé : viennent les brouillards, les bruines et les dangers ; nous avons fini d’agir ! C’est en se trompant sur mon succès qu’il a été amené à cet acte.

Messala. — Une erreur à propos d’un heureux succès a commis cet acte, ô détestable erreur, enfant de la mélancolie, pourquoi montres-tu si souvent à la prompte imagination des hommes les choses qui ne sont pas ? Ô erreur, si vite conçue, tu n’apparais jamais à une heureuse naissance sans tuer la mère qui t’engendra !

Titinius. — Eh, Pindarus ! où es-tu, Pindarus ?

Messala. — Cherchez-le, Titinius, pendant que moi je vais aller trouver le noble Brutus, et blesser ses oreilles de cette nouvelle : je puis bien dire blesser, car l’acier perçant et les dards envenimés seront aussi bienvenus aux oreilles de Brutus que les nouvelles de ce spectacle.

Titinius. — Courez, Messala, et moi je vais pendant ce temps-là chercher Pindarus. (Sort Messala.) Pourquoi m’avais-tu envoyé en reconnaissance, brave Cassius ? Est-ce que je n’avais pas rejoint tes amis ? et n’avaient-ils pas placé sur mon front cette couronne de victoire, en me recommandant de te la donner ? N’avais-tu pas entendu leurs acclamations ? Hélas ! tu as tout mal interprété ! Mais, tiens, que ton front reçoive cette couronne ; ton Brutus m’avait ordonné de te la donner et j’exécuterai ses ordres. Brutus, accours vite, et vois en quelle estime je tenais Caïus Cassius. Avec votre permission, ô Dieux : — c’est là le rôle d’un Romain : — viens, épée de Cassius, et trouve le cœur de Titinius. (Il meurt.)


Alarme. Rentre MESSALA avec BRUTUS, le jeune CATON, STRATON, VOLUMNIUS et LUCILIUS.

Brutus. — Où, où, où gît son corps, Messala ?

Messala. — Là-bas, hélas ! avec Titinius qui pleure sur lui.

Brutus. — Le visage de Titinius est tourné vers le ciel.

Caton. — Il est tué.

Brutus. — Ô Jules César, tu es puissant encore ! ton âme erre dans les airs, et tourne nos épées contre nos propres entrailles. (Sourdes alarmes.)

Caton. — Brave Titinius ! Voyez, comme il a couronné Cassius mort !

Brutus. — Deux Romains pareils à ceux-là vivent-ils encore ? Adieu, toi le dernier de tous les Romains ! il est impossible que jamais Rome engendre ton pareil. Amis, je dois plus de larmes à cet homme ici mort, que vous ne me verrez lui en payer. Je trouverai un temps pour cela, Cassius, je trouverai un temps pour cela. — Allons, envoyez son corps à Thasos : ses funérailles ne se feront pas dans notre camp, de crainte que ce spectacle ne nous décourage. Viens, Lucilius ; — viens, jeune Caton ; — rendons-nous au champ de bataille. — Labéon et Flavius, faites avancer nos forces : il est trois heures ; — Romains, avant la nuit, nous tenterons la fortune dans un second combat. (Ils sortent.)



Scène IV.

Une autre partie du champ de bataille.


Alarme. Entrent en combattant des soldats des deux armées ; puis BRUTUS, le jeune CATON, LUCILIUS, et autres.

Brutus. — Encore, mes compatriotes, oh ! résistez encore !

Caton. — Quel bâtard ne le ferait pas ? Qui veut venir avec moi ? Je proclamerai mon nom sur le champ de bataille : holà ! je suis le fils de Marcus Caton ! Un ennemi des tyrans, un ami de mon pays ; je suis le fils de Marcus Caton, holà ! (Il charge l’ennemi.)

Brutus. — Et moi je suis Brutus, je suis Marcus Brutus, moi ! Brutus, l’ami de ma patrie ; reconnaissez-moi pour Brutus ! (Il sort en chargeant l’ennemi. Le jeune Caton est écrasé par le nombre, et tombe.)

Lucilius. — Ô jeune et noble Caton, es-tu donc tombé ? Vraiment, tu es mort aussi bravement que Titinius ; tu mérites d’être honoré comme le digne fils de Caton.

Premier soldat. — Rends-toi, ou tu es mort.

Lucilius. — Je ne me rends que pour mourir (il lui offre de l’argent) : je te donne tout cela, si tu veux me tuer sur-le-champ ; tue Brutus et tire honneur de sa mort.

Premier soldat. — Nous ne le devons pas. — Un noble prisonnier !

Second soldat. — Place, holà ! dites à Antoine que Brutus est pris.

Premier soldat. — Je vais lui porter cette nouvelle. Ah ! voici venir le général.


Entre ANTOINE.

Premier soldat. — Brutus est pris, Brutus est pris, Seigneur !

Antoine. — Où est-il ?

Lucilius. — En sûreté, Antoine ; Brutus est suffisamment en sûreté : j’ose t’assurer qu’aucun ennemie ne prendra jamais le noble Brutus vivant : les Dieux le préserverait contre une si grande honte ! Quand vous le trouverez, vivant, ou mort, vous le trouverez égal à Brutus, égal à lui-même.

Antoine. — Ce n’est pas Brutus, mon ami, mais ce n’est pas une prise de moindre valeur, je vous assure : gardez cet homme avec soin, et traitez-le avec toute déférence : j’aimerais mieux avoir de tels hommes pour mes amis que pour mes ennemis. Allez et voyez si Brutus est vivant ou mort ; puis venez nous apprendre sous la tente d’Octave comment toutes choses se seront passées. (Ils sortent.)



Scène V.

Une autre partie du champ de bataille.


Entrent BRUTUS, DARDANIUS, CLITUS, STRATON, et VOLUMNIUS.

Brutus. — Venez, pauvres débris de mes amis, reposons-nous sur ce rocher.

Clitus. — Statilius a montré sa torche allumée ; mais, Seigneur, il n’est pas revenu : il est pris ou tué.

Brutus. — Assieds-toi, Clitus ; tuer est le mot d’ordre : c’est un acte à la mode. Écoute ici, Clitus. (Il lui parle à l’oreille.)

Clitus. — Comment ! moi, Seigneur ? pas pour le monde entier.

Brutus. — Paix, en ce cas, pas une parole.

Clitus. — J’aimerais mieux me tuer moi-même.

Brutus. — Écoute, toi, Dardanius. (Il lui parle à l’oreille.)

Dardanius. — Commettrai-je un tel acte ?

Clitus. — Ô Dardanius !

Dardanius. — Ô Clitus !

Clitus. — Quelle méchante demande Brutus t’a-t-il faite ?

Dardanius. — Il m’a demandé de le tuer Clitus. Regarde, il médite.

Clitus. — Le chagrin remplit tellement ce noble vase qu’il jaillit même de ses yeux.

Brutus. — Viens ici, mon bon Volumnius ; un mot.

Volumnius. — Que dit mon Seigneur ?

Brutus. — Ceci, Volumnius : le fantôme de César m’est apparu à deux reprises différentes pendant la nuit ; une fois à Sardes, et la dernière nuit, ici, dans le champ de Philippes. Je sais que mon heure est venue.

Volumnius. — Il n’en est pas ainsi, Seigneur.

Brutus. — Non, je suis sûr que cela est, Volumnius. Tu vois, Volumnius, comment marchent les choses ; les ennemis nous ont poussés jusques aux bords du gouffre (fortes alarmes) : il est plus digne d’y sauter nous-mêmes que d’attendre qu’ils nous y précipitent. Mon bon Volumnius, tu sais que nous avons été camarades d’école : eh bien, au nom de cette ancienne amitié, je t’en prie, tiens-moi mon épée, pendant que je me précipiterai sur elle3.

Volumnius. — Ce n’est pas là un office pour un ami, Seigneur ; (Nouvelles alarmes.)

Clitus. — Fuyez, fuyez, Seigneur ! il n’y a pas à s’attarder ici.

Brutus. — Adieu à vous, — et à vous, — et à vous, Volumnius. Straton, tu as été tout ce temps endormi ; adieu aussi à toi, Straton. Compatriotes, mon cœur se réjouit, puisque dans toute ma vie je n’ai pas encore trouvé un homme qui ne fût loyal envers moi. La défaite de cette journée me procurera plus de gloire que n’en acquerront Octave et Marc Antoine par cette vile victoire. Maintenant, adieu à tous à la fois ; car la voix de Brutus a presque terminé l’histoire de sa vie : la nuit s’étend sur mes yeux ; mes os voudraient se reposer, mes os à moi qui n’ai travaillé que pour atteindre cette heure. (Alarmes. Cris à l’extérieur, fuyez, fuyez, fuyez !)

Clitus. — Fuyez, Seigneur, fuyez !

Brutus. — Partez ! je vous suis. (Sortent Clitus, Dardanius et Volumnius) Je t’en prie, Straton, reste auprès de ton Seigneur : tu es un garçon qui jouis d’une bonnes estime ; ta vie a conquis quelque parcelle d’honneur : eh bien, tiens mon épée, et détourne ton visage, pendant que je me précipiterai sur elle. Veux-tu Straton ?

Straton. — Donnez-moi d’abord votre main. Adieu, Seigneur.

Brutus. — Adieu, mon bon Straton. César, sois apaisé à cette heure ! je ne te tuais pas de moitié d’aussi bon cœur. (Il se précipite sur son épée et meurt.)


Alarme, Retraite. Entrent OCTAVE, ANTOINE, MESSALA, LUCILIUS, et l’armée.

Octave. — Quel est cet homme ?

Messala. — Le serviteur de mon maître. — Straton, où est ton maître ?

Straton. — Libre de l’esclavage dans lequel vous êtes, Messala : tout ce que les conquérants peuvent faire de lui, c’est de le brûler : car c’est Brutus seul qui a triomphé de lui-même, et personne d’autre que lui n’a l’honneur de sa mort.

Lucilius. — C’est bien ainsi qu’on devait trouver Brutus. — Je te remercie, Brutus, tu as prouvé que Lucilius avait dit vrai.

Octave. — Je prendrai à mon service tous ceux qui ont servi Brutus. Camarade, veux-tu passer ta vie avec moi ?

Straton. — Oui, si Messala veut me présenter à vous.

Octave. — Faites cela, mon bon Messala.

Messala. — Comment est mort mon maître, Straton ?

Straton. — J’ai tenu l’épée, et il s’est précipité sur elle.

Messala. — En ce cas, Octave, prends pour t’accompagner celui qui a rendu le dernier service à mon maître.

Antoine. — C’était le plus noble Romain d’eux tous. Tous les conspirateurs, sauf lui, firent ce qu’ils ont fait, par envie contre le grand César ; lui seul fit partie de leur bande dans une honnête pensée patriotique, et pour le bien commun de tous. Sa vie fut noble, et les divers éléments étaient si bien mêlés en lui que la nature pouvait se lever, et dire à l’univers entier : « Celui-là était un homme ! »

Octave. — Traitons-le comme le réclame sa vertu, avec un plein respect, et selon tous les rites des funérailles. Ses os dormiront sous ma tente cette nuit, environnés des honneurs qui conviennent à un soldat. Appelons l’armée au repos, et partons pour aller distribuer à chacun la part qui lui revient dans la gloire de cette heureuse journée.

(Ils sortent.)




COMMENTAIRE.




ACTE I.


1. Il s’agit ici du triomphe qui suivit la bataille de Munda remportée en Espagne sur les fils de Pompée. Voici ce que dit du triomphe qui suivit cette bataille Plutarque, dont les paroles s’accordent assez bien, comme on le verra, avec celles du tribun de Shakespeare. « Ce fut la dernière guerre de César ; mais le triomphe qui la suivit affligea les Romains plus que toute autre chose. Car ce n’était pas pour avoir vaincu des généraux étrangers ni des rois barbares qu’il triomphait, mais pour avoir anéanti les enfants et la race du plus grand des Romains tombé dans l’infortune. C’était mal de se faire une pompe des désastres de la patrie et de se glorifier d’un succès qui n’avait qu’une seule excuse devant les dieux, et, devant les hommes, la nécessité ; d’autant que jusque-là César n’avait jamais envoyé de courrier ni de lettres publiques pour annoncer ses victoires dans les guerres civiles, et qu’il en avait répudié la gloire par un sentiment de pudeur. » (Traduction de M. Talbot.) — Disons une fois pour toutes qu’afin de donner à sa pièce une certaine unité, Shakespeare a souvent rapproché des événements qui en réalité furent séparés les uns des autres par un assez grand intervalle de temps. Ce-triomphe dont il est ici question a l’air de se confondre avec les Lupercales de la scène suivante ; en réalité il en fut séparé par plusieurs mois. La bataille de Munda est de 45 av. J. C. ; les célèbres Lupercales de la seconde scène, 13 février, 44 av. J. C., précédèrent d’un mois son assassinat, 15 mars 44. Toujours est-il que c’est bien aux Lupercales que les tribuns firent enlever les insignes royaux dont les statues de César avaient été revêtues.

2. Les Lupercales étaient une des fêtes les plus vraiment nationales de Rome, car elles symbolisaient, à n’en pas douter, l’origine de la célèbre cité et l’histoire fabuleuse de son fondateur. Mais cédons la parole à Plutarque qui est plein de renseignements curieux à cet égard. « Les Lupercales, à en juger par leur époque, sont une fête expiatoire. Elles se font un des jours néfastes du mois de février qui signifie lui-même mois expiatoire, et ce jour s’appelait anciennement fevrata. Leur nom en grec veut dire Lycées, et l’on croit d’après cela qu’elles datent de loin, des Arcadiens, compagnons d’Évandre. Mais ce n’est là qu’un bruit populaire : leur nom peut venir de la louve, et les Luperces commencent leurs courses à l’endroit même où, dit-on, Romulus fut exposé. D’ailleurs ce qui s’y fait n’est pas de nature à en éclaircir l’origine. On égorge des chèvres : on fait approcher deux jeunes gens de famille ; des hommes leur touchent le front avec un couteau ensanglanté, et d’autres, au même instant, le leur essuient avec de la laine mouillée de lait. Il faut que les jeunes gens rient après cette opération. On découpe alors des peaux de chèvre ; puis ces lanières en main on se met à courir tout nu, n’ayant qu’une ceinture de cuir, et l’on frappe ceux que l’on rencontre. Les femmes jeunes encore n’évitent point ces coups, persuadées qu’ils ont une heureuse influence sur la grossesse et la maternité. La fête a encore cela de particulier, que les Luperces sacrifient un chien. Un certain Buta, dans ses vers élégiaques, raconte je ne sais quelles fables sur ces pratiques des Romains. Il dit que Romulus et les siens, vainqueurs d’Amulius, coururent tout joyeux jusqu’à l’endroit où tout enfants, la louve leur avait donné la mamelle ; que cette fête est une imitation de leur course, et que les jeunes gens de famille courent,

Frappant tout devant eux, comme avec leur épée,
D’Albe sont accourus Romulus et Rémus.


Pour ce qui est de l’épée sanglante dont on leur touche le front, il dit que c’est une allusion au carnage et au danger de la bataille, et que l’ablution de lait est un souvenir de l’allaitement des deux frères. — Caïus Acilius raconte que, avant la fondation, le troupeau de Romulus et de son frère disparut ; ils adressent une prière à Faune, et se mettent à courir tous nus pour ne pas être incommodés par la sueur : et voilà pourquoi les Luperces courent tout nus. Quant au chien, on peut dire que si la fête est une expiation, on l’immole comme victime expiatoire. Les Grecs, dans les expiations, immolent souvent des chiens, et rien n’est plus fréquent chez eux que ce qu’on appelle Periskylacisme. Si c’est un témoignage de reconnaissance envers la louve, nourrice et gardienne de Romulus, on n’a pas tort d’immoler un chien ; c’est l’ennemi des loups ; à moins, ma foi, qu’on ne punisse cet animal de gêner les Luperces quand ils courent. » (Plutarque, Vie de Romulus. Traduction de M. Talbot.) — Pour peu qu’on examine ces détails, on aperçoit sans beaucoup de peine tous les traits principaux de l’histoire des fondateurs de Rome telle que nous l’a transmise la tradition, histoire symbolisée par des barbares naïfs, aux instincts de bandits, et doués d’une âme plus forte qu’aimable. Il est probable toutefois que les Lycéennes d’Arcadie dont le mot lupercales est l’exacte traduction, se seront mêlées dès l’origine à cette fête romaine, et même qu’elles en auront fourni la base. Mais la fête des Lycéennes célébrée en l’honneur de Pan lyceus (Pan chasse-loups), protecteur des bergers et de leurs troupeaux, n’était rien moins qu’instituée pour fêter les loups, et signifiait tout le contraire de ce que signifiaient les Lupercales, si l’explication qui la regarde comme un hommage à la louve est la vraie.

3. Calpurnia, fille de L. Pison, quatrième et dernière femme de César. Les trois précédentes avaient été Cossutia, de simple mais riche famille de chevaliers ; Cornelia, fille de Cinna quatre fois consul, qui fut la mère de cette Julie mariée à Pompée et dont la mort imprévue rompit les derniers scrupules de César au moment de la guerre civile ; et enfin Pompeia, fille de Q. Pompée et nièce de Sylla, celle que rendit si célèbre la grotesque équipée du jeune Clodius surpris chez elle en habits de femme, lors de la célébration des mystères de la bonne déesse.

4. Selon Suétone, ce devin était un augure, et s’appelait Spurinna. Plutarque, dont Shakespeare a suivi le récit, parle seulement d’un devin et place l’avis donné à la fête des Lupercales.

5. Les Ides, de iduo, diviser, marquaient la moitié du mois ; elles tombaient le 15 pour les mois de mars, de mai, de juillet et d’octobre, et le 13 pour les autres huit mois.

6. Voici la singulière note que cet admirable récit de Cassius, si conforme à la nature d’un ambitieux et d’un envieux, si bien calculé pour démontrer ce qu’il veut prouver, c’est-à-dire que César n’est qu’un homme, et qu’en conséquence il n’a pas les droits d’un Dieu sur ses semblables et ses égaux, inspire à Voltaire : « Tous ces contes que fait Cassius ressemblent à un discours de Gilles à la foire. Cela est naturel, oui, mais c’est le naturel d’un homme de la populace qui s’entretient avec son compère dans un cabaret. Ce n’est pas ainsi que parlaient les plus grands hommes de la république romaine. » (Notes à sa traduction en vers blancs du Jules César.)

7. Cet autre passage, non moins beau que le précédent, suggère encore à Voltaire la note suivante : « Ces idées (l’emploi du mot conjurer) sont prises de contes de sorciers qui étaient plus communs dans la superstitieuse Angleterre qu’ailleurs, avant que cette nation fût devenue philosophe, grâce aux Bacon, aux Shaftesbury, aux Collin, aux Wollaston, aux Dodwell, aux Middleton, aux Bolingbroke et à tant d’autres génies hardis. »

8. Les anciens croyaient que le tonnerre produisait une pierre qui tombait en même temps que partait l’éclair. Cette pierre, nommée Brontia, est mentionnée par Pline. Sous ce nom se trouvaient désignés certaines coquilles fossiles ou autres produits transformés des créations antérieures.

9. Plutarque et Suétone le nomment Tillius Cimber.

10. Brutus était alors préteur.


ACTE II.


1. Encore une note de Voltaire. « Un papier, du temps de César n’est pas trop dans le costume ; mais il n’y faut pas regarder de si près ; il faut songer que Shakespeare n’avait point eu d’éducation, et qu’il devait tout à son seul génie » Voltaire aurait bien dû songer aussi que les vrais anachronismes sont ceux qui portent non sur le costume, comme il dit fort bien pour désigner les détails extérieurs, mais sur la vérité morale.

2. Cassius avait épousé Junia, sœur de Brutus.

3. Nous n’avons pas besoin de faire remarquer que les horloges étant d’invention moderne, Shakespeare commet encore ici un léger anachronisme.

4. Nous avons déjà vu plusieurs fois qu’une opinion populaire voulait que les fabuleuses licornes fussent prises au moyen de leur propre instrument de défense ; le chasseur les excitait, puis se cachait derrière un arbre, alors l’animal furieux courait contre l’arbre et y enfonçait sa corne qu’il ne pouvait plus dégager ensuite. Les ours étaient surpris au moyen de miroirs qu’ils s’arrêtaient pour regarder avec étonnement, ce qui permettait de les attraper plus sûrement. Les éléphants étaient pris dans des fosses couvertes de légères couches de gazon sur lesquelles on plaçait quelque appas. Une fois tombé dans la fosse, l’animal ne pouvait plus en sortir à cause de son volume énorme. (Steevens.)

5. Ce fut Brutus qui rendit visite à Ligarius, et non pas Ligarius à Brutus ; mais Shakespeare pour ne pas trop éparpiller l’action a fait ici ce qu’il a fait très-souvent dans cette pièce ; il a rapproché toutes les circonstances qui se groupaient autour de la conspiration en une même scène. C’est ainsi que nous le verrons réunir également en une seule scène toutes les circonstances qui se rapportent à la mort de César et confondre dans une même action la bataille de Philippes où mourut Cassius, et celle après laquelle Brutus se donna la mort, bien que les deux batailles soient séparées par un intervalle de plusieurs semaines.

6. Peut-être ce détail a-t-il été suggéré à Shakespeare par ce que Suétone raconte de l’étoile flamboyante qui apparut sept jours de suite, pendant la célébration des jeux institués par Auguste en l’honneur de Jules César. Le commun peuple crut que cette comète indiquait sa réception parmi les Dieux. Douce.

7. Tel ne fut pas tout à fait, selon Plutarque et Suétone, le rêve de Calpurnia. Voici le récit de Plutarque : « Après le souper, comme il était couché suivant son ordinaire, auprès de sa femme, toutes les portes et les fenêtres de la chambre s’ouvrent tout à coup d’elles-mêmes ; réveillé en sursaut par le bruit et par la clarté de la lune, il entend Calpurnia, quoique profondément endormie, pousser des gémissements confus et des sons inarticulés que lui arrache un songe. Elle rêvait en effet qu’elle pleurait son époux et le tenait égorgé dans ses bras. D’autres disent que ce ne fut point là le songe de Calpurnia. Il y avait au faîte de la maison de César, par décret du sénat, un pinacle qui y était comme un ornement et une distinction, s’il faut en croire Tite Live. Calpurnia avait songé que ce pinacle était brisé, et c’était là le sujet de ses gémissements et de ses pleurs. »

8. Cet Artémidore était de Cnide et enseignait à Rome l’éloquence grecque. En sa qualité de lettré grec, il était lié avec Brutus, et il avait eu ainsi le moyen de connaître une partie de ce qui se tramait contre César.


ACTE III.


1. Ces paroles célèbres de César tombant ne se trouvent pas dans Plutarque ; Suétone les rapporte, mais comme ayant été dites en grec, kai su teknon !

2. Avec quel génie Shakespeare s’est servi pour ce discours d’un détail que lui fournissait Plutarque ! Brutus était célèbre par la concision affectée de ses paroles, et le discours que Shakespeare lui fait tenir est énergique jusqu’à la fatigue et condensé jusqu’à l’obscurité. « Brutus, dit Plutarque, s’était assez exercé dans la langue romaine pour haranguer les soldats et pour plaider dans les procès : quant à la langue grecque, on voit à chaque instant dans ses lettres qu’il y affectait une brièveté sentencieuse et laconienne. Ainsi, au commencement de la guerre, il écrit aux habitants de Pergame : « J’apprends que vous avez donné de l’argent à Dolabella : si vous l’avez donné de bon gré, avouez votre tort ; si c’est de mauvais gré, prouvez-le en m’en donnant de bon gré. » Il écrit aux Samiens : « Vos délibérations sont longues et les effets en sont lents. Quelle en sera, pensez-vous, la fin ? » Et cette lettre au sujet des Pataréens : « Les Xanthiens dédaignant ma clémence, ont fait de leur patrie le tombeau de leur désespoir. Les Pataréens en se livrant à moi ont couronné leurs privilèges avec leur liberté. Vous pouvez avoir ou le bon sens des Pataréens, ou le sort des Xanthiens : choisissez. » Voilà quelques échantillons du style épistolaire de Brutus. » (Plutarque, Vie de Brutus.)

3. Le terrain sur lequel les Romains brûlaient les corps n’était pas tenu pour terre sacrée, mais seulement l’endroit où les cendres étaient ensevelies, lisons-nous dans une note de l’édition Peter et Galpin. Sans doute, mais ce n’est ni à un terrain consacré comme un cimetière ni au terrain sur lequel on brûlait les corps d’ordinaire que Shakespeare fait ici allusion. Il est très-probable que cet ignorant de Shakespeare qui avait tout lu fait allusion ici à un tout autre lieu consacré. En effet, nous lisons dans Suétone que quelques-uns des révoltés voulaient qu’on brûlât le corps dans le sanctuaire de Jupiter, et d’autres dans la salle de Pompée.

4. Octave César ne fut pas d’abord l’ami d’Antoine comme Shakespeare le rapporte et son arrivée à Rome ne fut pas non plus aussi prompte qu’il le dit. Antoine gouverna d’abord seul à Rome où il commença par faire regretter Brutus. Plus tard, vint Octave, et dès son arrivée, Antoine et lui se déclarèrent ennemis, et cherchèrent par tous les moyens à se nuire mutuellement auprès du peuple ; il y eut enfin toute la guerre civile de Modène entre cette première rivalité et la concorde passagère qui donna naissance au triumvirat que nous présente la première scène de l’acte suivant.

5. Cette singulière aventure si caractéristique des journées d’émeute est rapportée à la fois par Plutarque et par Suétone.


ACTE IV.


1. Ce fut Brutus lui-même, qui jugea et condamna Lucius Pella, le lendemain même de la scène que Shakespeare va nous montrer. Cette condamnation ne précéda donc pas la dispute de Cassius et de Brutus, mais la suivit au contraire. Du reste Cassius, nous apprend Plutarque, s’en montra fort affligé, et fit valoir pour excuser Pella les mêmes excuses qu’il présente dans Shakespeare.

2. Ce grotesque incident est historique ; seulement ce faiseur d’embarras n’était pas un poëte, mais un philosophe, et s’appelait Favonius. Voici comment Plutarque raconte cette anecdote : « Bientôt ils (Brutus et Cassius) se laissent emporter aux larmes et aux mots blessants : leurs amis étonnés de leur violence et de leur ton de colère, craignent qu’il n’en résulte quelque chose de fâcheux ; mais l’entrée de la chambre leur est interdite. Marcus Favonius, ce partisan zélé de Caton, philosophe moins par raison que par une fougue et une passion furieuses, veut entrer et est arrêté par les esclaves. Mais c’était toute une affaire de contenir Favonius quand il s’était mis quelque chose en tête : il était en tout violent et emporté. Il considérait comme rien d’être sénateur romain ; et la liberté cynique de son langage ne servait point à le relever, ses boutades intempestives n’étant presque jamais accueillies que par des rires. Il écarte en ce moment avec violence les mains de ceux qui le repoussent, entre, et grossissant sa voix, il récite les vers que Nestor prononce dans Homère :

Mais écoutez, votre âge est au-dessous du mien,


et le reste. Cassius se met à rire, mais Brutus le chasse en l’appelant faux chien et franc cynique. Cependant ils ne poussent pas plus loin leurs contestations et se retirent. Cassius donnait un dîner ; Brutus s’y rend avec ses amis. On était assis, quand Favonius arrive en sortant du bain. Brutus proteste qu’il ne l’a pas invité et ordonne qu’on le mette au haut bout de la table : Favonius se place de force au milieu. Il règne dans le repas une aimable gaieté qui n’exclut pas la philosophie. » (Plutarque, Vie de Brutus. Traduction Talbot.)

3. Selon quelques historiens, Portia serait morte non avant mais après Brutus. Voici comment Plutarque résume les diverses traditions qui avaient cours sur cette mort. « Antoine renvoya les cendres de Brutus à Servilia, sa mère. Quant à Portia, femme de Brutus, Nicolas le philosophe et Valère Maxime rapportent que voulant mourir, mais détournée de ce dessein par ses amis qui s’y opposaient et la gardaient à vue, elle prit un jour au feu des charbons ardents, les avala, tint sa bouche complètement fermée et s’étouffa ainsi. Il existe cependant une lettre de Brutus, dans laquelle il adresse des reproches à ses amis et déplore le sort de Portia, qu’ils ont négligée et laissée se donner la mort pour la délivrer d’une maladie. Il semble donc que Nicolas ait commis un anachronisme ; car on voit et la maladie de Portia, et son amour pour son mari, et le moyen qu’elle employa pour se donner la mort, nettement exposés dans cette lettre si elle est vraiment de Brutus. (Plutarque, Vie de Brutus.)

4. C’était une ancienne croyance qu’à l’approche des spectres la lumière des flambeaux s’obscurcissait ou brûlait bleue.

  1. Sole, semelle, se prononce à peu près comme soul, âme, et c’est ce dernier mot que Marullus entend. Il se trouve justement que dans l’argot de nos artisans, une certaine partie du soulier s’appelle l’âme.
  2. Il y a ici une sorte de calembour intraduisible, résultant de la ressemblance de prononciation entre les mots hart, cerf, et heart, cœur.