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Julie philosophe ou le Bon patriote/Texte entier

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Poulet-Malassis, Gay (p. 5-503).

Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

JULIE PHILOSOPHE

OU

LE BON PATRIOTE


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CHAPITRE PREMIER.

Introduction. Naissance de Julie.
Éducation. Première leçon de peinture.


C’est une consolation pour les malheureux de raconter leurs chagrins, de se repaître de leurs douleurs. C’est un renouvellement de plaisir que de s’occuper des jouissances passées. Femme, jeune encore, je profite d’un moment de repos des sens pour retracer quelques unes de mes aventures : dans leur narration je trouverai plaisir et douleur, mais je me consolerai de l’une par le souvenir de l’autre.

On ne demande pas à une jolie femme de qui elle a reçu le jour : il lui suffit d’être aimable, d’inspirer le plaisir et de le faire goûter ; ainsi je passerai rapidement sur mon origine et sur mon éducation, quoiqu’elles aient toutes les deux beaucoup d’influence sur le reste de la vie. Comme je ne trace pas ici un cours complet de morale pratique, je n’examinerai pas combien l’une et l’autre agissent et réagissent sur nos actions.

Je suis née à Paris le 15 Avril 1760. Mon père était tout simplement sergent d’un corps qui s’est couvert de gloire dans la révolution qui vient de s’opérer. Mad. son épouse faisait le commerce en détail des eaux-de-vie et tenait boutique ouverte sur le devant et sur le derrière dans le fauxbourg St-Honoré.

Après cet humble aveu, j’espère bien qu’on pourra croire à la vérité de ce que j’ai à raconter. Je ne dissimule pas même que pour le faire, cet aveu, il m’a fallu un certain fonds d’esprit et cette philosophie mâle qui dédaigne assez le rang et la naissance pour se faire admirer par ses propres moyens. Je n’ai pas toujours été si sensée : jouant un rôle sur la scène du monde, je n’avais pas ces grands sentiments que je dois à mon adversité ; c’est par eux que le gueux se croit quelque chose.

Les malheurs mènent donc à la philosophie, et la philosophie nous apprend que la plus pitoyable de toutes les manies est celle de l’homme qui s’enorgueillit ou qui rougit du hasard de la naissance. Qu’importe en effet qu’on soit né dans les derniers rangs, si l’on n’a pas contracté les travers, les ridicules, la bassesse des premiers. J’ai bien pu m’enticher un peu des principes qu’on puise dans la sphère des femmes de qualité, mais j’ai eu par dessus elles l’avantage de conserver un cœur excellent. J’ai été toujours ce qu’on appelle une bonne fille.

J’ai eu de l’humanité sans morgue, de la tolérance sans méchanceté, parce que j’ai trouvé que dans ce bas monde, on avait assez à souffrir des maux qu’on ne pouvait ni prévoir ni empêcher, sans encore s’alembiquer l’esprit pour s’en forger de nouveaux.

J’ai cru à l’existence de la vertu chez les femmes, parce que je ne cherchais point à scruter leurs motifs : je n’en voyais que les résultats et sans désirer d’en faire autant qu’elles, je les laissais se comporter à leur guise, bien persuadée que le bonheur dépend beaucoup de l’imagination, et que chacun est parfaitement libre de le chercher comme il lui plaît. Je ne me suis jamais beaucoup souciée de l’opinion publique, parce que l’opinion en France est d’une aussi grande instabilité que la mode ; que d’ailleurs, grâce aux lumières et au libertinage, les femmes peuvent être tout ce qu’elles veulent. Je me sentis née pour le plaisir, je me livrai aux plaisirs. Je me suis fait à cet égard un plan de conduite que la brièveté de notre existence m’a toujours fait regarder comme le meilleur : jouir du présent et en jouir suivant ses goûts, tel est et tel fut toujours mon système, le principe et le mobile de toutes mes actions ; aussi ma devise était-elle celle de la fameuse Duchesse d’Orléans : Courte et bonne.

Cette digression un peu longue, mon cher Lecteur, a fait peut-être sur toi l’effet d’un soporifique. J’en suis fâchée ; mais souviens-toi que tu es en ce moment avec une femme vive, qui raisonne quelquefois, bavarde souvent, et s’amuse toujours. D’ailleurs il fallait bien que je te montrasse un peu mon moral à nu. Cette besogne au physique ne m’a jamais beaucoup coûté non plus ; ainsi graces pour ce travers. Garde-toi de te livrer aux pensers diaboliques en lisant mes fredaines… Tiens ; à propos de cela, je me rappelle que mon jeune frère, en lisant le portier des chartreux, venait me trouver. Je n’avais que 12 ans alors et… Eh bien oui, il faut te l’avouer ; il me donnait des leçons de physique expérimentale, et nous commencions nos expériences dès la détestable gravure du frontispice. Garde-toi bien, lecteur, d’en faire autant lorsque j’offrirai quelques tableaux à ta vue. Songe que la maigreur, la pulmonie, l’éthisie, la consomption t’attendent après quelques-unes de ces expériences.

Les premières années de ma vie n’offriraient rien de neuf à la curiosité publique, les inclinations de l’enfance étant à peu près les mêmes chez toutes les filles, c’est-à dire qu’elles sont toutes disposées par la nature même à la coquetterie, à l’amour et à l’intrigue. L’exemple, l’éducation, les mœurs de leurs mères développent ces germes naturels ; et l’habitude ou le besoin renforcent ces passions ou ces qualités, comme on voudra les appeler. J’étais donc avide de plaisir, coquette, amoureuse par l’impulsion de la nature, et je devins dans la suite intrigante par celle du besoin et de la nécessité.

J’avais atteint ma quinzième année qu’à l’exception de quelques privautés avec mon frère, je n’avais point encore forfait à l’honneur. Ma mère m’avait appris qu’il gisait chez les femmes dans le lieu le moins fait pour le conserver, et je me gardais bien de l’y laisser chercher par d’autres que par mon cher frère qui, très amoureux, et en même temps respectueux, n’y déposait que le bout de son doigt ; mais je ne me défendais guère des attaques préliminaires que les voisins et les amis de la maison me livraient tour-à-tour. Ayant le droit de venir à la maison paternelle à toute heure du jour, ils ne manquaient jamais, les uns après les autres, quelquefois tous ensemble, de m’appliquer les baisers les mieux conditionnés.

En réfléchissant aux caresses que les gens du peuple s’empressent de faire aux jeunes filles de leur classe, caresses qui seraient autant d’injures de la part d’un homme bien élevé, j’ai toujours été étonnée que ces caresses pussent être accueillies avec plaisir, car jamais je ne sortais de ces sortes d’assauts que meurtrie, égratignée, pincée, dans les vigoureux élans de leur grosse gaîté, et cependant je ne haïssais pas d’être tourmentée.

Il est à croire que pour une jeune fille dont le physique et le cœur s’entrouvrent au besoin… d’aimer, l’approche d’un homme opère une telle sensation physico-sentimentale qu’elles oublient jusqu’au dégoût même que l’attaquant peut inspirer.

La Bruyère a dit quelque part que, pour beaucoup de femmes de très haute importance, un maçon était un homme. Il en est de même pour les jeunes filles, et si cet homme choisit heureusement le temps, le lieu, les circonstances, il est indubitable qu’il remportera facilement sur elles une victoire complète : bien entendu que nous ne parlons ici que de l’instant de surabondance d’esprits vitaux et spermatiques qui pour la première fois frappent, échauffent, embrasent les organes de la génération. La nature ne connaît guère ces convenances sociales que la délicatesse ou plutôt la société a imaginées pour réveiller un peu les sens émoussés. Elle ne calcule pas les données en plus ou en moins du plaisir ; elle va droit à son but. Un homme grossier, primitif, s’approche d’une compagne ; il sent qu’il existe, qu’il faut épandre une portion de son existence. Le code de ces amants est court. Le style en est simple comme eux, et ma foi, je crois que sans le dire et sans les épuiser, ils jouissent de tous leurs sens.

Plus près de cette éducation primitive que les femmes à grands airs, je supportais sans beaucoup de déplaisir les grossiers quolibets de mes voisins. Je ne m’apercevais presque pas de la rudesse de leurs mains, ni de la laideur de leurs grimaces, parce qu’encore une fois ces voisins étaient des hommes.

Ma mère s’apercevait bien que ces agaceries m’animaient prodigieusement ; mais, elle-même pressée par un vigoureux chirurgien major des Gardes-Françaises, elle fermait les yeux sur les dangers que courait ce qu’elle avait encore la manie d’appeler ma vertu.

Ce chirurgien pour qui j’avais à juste titre, je pense, un respect très filial, était un homme assez bien élevé, qui d’ailleurs ne voyait pas avec indifférence mes charmes se développer. Il me trouvait de l’esprit et avait pensé qu’on pouvait le cultiver avec succès. Dès lors pour commencer à me donner des preuves de l’intérêt qu’il prenait à moi, il me proposa un maître de dessin de ses amis qui s’offrait de me donner gratuitement ses leçons. J’acceptai avec empressement une proposition qui flattait mon inclination, et le maître parut.

M. Darmancourt (c’est le nom de ce peintre) avait bien ses petites intentions en m’offrant ses soins. Aussi dès la première visite, il me donna des preuves qui n’étaient point équivoques d’un goût décidé pour moi. Vous avez, me dit-il, une figure qui annonce les meilleures dispositions, et je crois que je pourrai bien promptement vous rendre habile dans mon art. Puissé-je y réussir de même dans celui d’aimer ! — Après ce très petit préliminaire, voulant me faire dessiner ce qu’on appelle sur modèle, il m’en exhiba un d’une grosseur énorme dont il voulait que je parcourusse de l’œil et de la main toutes les dimensions. — « J’espère, me dit-il, que peu de maîtres seraient en état de vous fournir d’aussi bons originaux.

» Une jolie femme qui se décide à embrasser la profession que vous avez choisie, doit bannir ces préjugés d’éducation décorés des grands mots de décence, pudeur, etc. Ses yeux doivent s’accoutumer à tout voir sans être blessés ; et puisqu’elle sort du cercle étroit des occupations ordinaires à son sexe, elle doit y laisser les pusillanimités qui les escortent. Ainsi croyez-moi : Vous avez des dispositions dont il faut profiter. Ne vous bornez pas au petit genre. La nature morte n’offrirait point de ressources à vos talents ; jetez-vous sur l’histoire, ce doit être là l’unique objet de vos études. »

Interdite du discours et de l’action de M. Darmancourt, je n’osais ni fuir ni lever les yeux. Il s’aperçut de mon embarras, et voulut en profiter pour me donner cette première leçon dont je comprenais assez l’objet. Car en me disant ce terrible jetez-vous sur l’histoire, mon audacieux Apelle y joignait le geste… Lecteur, pardonne-moi de n’oser t’en dire davantage. Je m’échappai de ses bras malgré les efforts qu’il faisait pour m’y retenir ; je me dérobai à la leçon, à la morale et surtout à l’énormité du modèle que Darmancourt m’avait offert et dont je n’ai jamais vu par la suite de copie fidèle, quelques perquisitions que j’aie faites pour m’en procurer.


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CHAPITRE II.

Changement du Peintre. Lectures.
Sainte occupation.


Les jeunes filles sont discrètes dans ce qui concerne les petites aventures du genre de celle que je viens de rapporter. Certainement ma mère ne se doutait nullement de ce qui m’était arrivé dans le silence de la chambre haute où elle m’avait envoyée avec le peintre et je me gardai bien de lui rien dire de la leçon.

Je ris aujourd’hui de sa sécurité, j’ai aussi toujours ri de la pudeur apparente des jeunes filles que j’ai rencontrées par le monde, qui, comme moi, ont toutes éprouvé de bonne heure et de diverses manières qu’il est des hommes sans scrupule et sans retenue ; au reste la lubricité effrénée et impétueuse de ces derniers justifie bien leur faiblesse. Que d’assauts ne sont pas livrés à leur innocence ! Enfants, des petits garçons leur offrent sans cesse les preuves de la différence des sexes ; plus grandes, des laquais les endoctrinent ; et telle surveillance que les parents apportent à leur éducation, il est presque de toute impossibilité que dans les grandes villes les jeunes filles à dix ans ne soient pas parfaitement instruites de ce qu’elles brûlent de connaître. Je me ressouviendrai toujours qu’à peine j’avais cet âge qu’aux chastes côtés de ma mère un homme en passant dans la rue me déposa dans la main le gage non équivoque de sa virilité.

J’étais fort inquiète de savoir si Darmancourt viendrait encore me donner des leçons ou s’il se déterminerait à me laisser tranquille sur la manière de les donner ; car j’étais bien résolue à ne pas être l’élève qu’il voulait faire ; le surlendemain de sa visite, il m’écrivit pour me demander pardon de ses méfaits et m’apprit qu’il était indisposé. Il me priait par ce billet de lui envoyer son ami le chirurgien.

Je communiquai verbalement à M. Gilet une partie de la lettre de Darmancourt ; il s’empressa d’aller visiter son ami qui, d’après ce que j’ai su depuis, avait voulu donner une leçon du genre qu’il m’avait proposée, à une jeune dame de qualité, laquelle affectée d’une maladie qu’on appelle galante, malgré les horribles symptômes qui l’accompagnent, communiqua à M. Darmancourt sa douleur et ses larmes. Après avoir été la perle des maîtres, il ne lui resta de l’homme, grâce à cette femme et à M. St-Côme, que ce qu’il en fallait pour faire rougir la nature et la remplir d’effroi.

Cette nouvelle dont j’appris les détails par une lettre que le Chirurgien écrivait au père de Darmancourt et qu’il avait laissé tomber de son portefeuille, me fit faire une foule de réflexions sur les causes et sur les effets de cette maladie. Je plaignis mon pauvre maître et j’attendis avec impatience le moment où il reviendrait, car je me figurais qu’un être mutilé tel que la lettre me l’annonçait, devait avoir un air bien sot et surtout bien modeste.

J’attendis donc son retour et, pendant cet intervalle, mes idées se développèrent, en même temps que les grâces de la jeunesse venaient embellir mon visage et toute ma personne. M. Gilet qui s’était aperçu de mon amour pour la solitude et la lecture, me fournit assez le moyen de satisfaire mes goûts. Il persuada ma mère que je n’étais pas appelée aux détails domestiques, qu’il valait mieux me laisser suivre l’inclination qui me portait à l’étude, et il fut convenu que je lirais puisque je voulais lire.

J’idolâtrais Rousseau. Avant de connaître ce brûlant philosophe, mes goûts étaient des besoins qu’Émile et Héloïse épurèrent. C’est à lui que je dois quelques heureux moments, et c’est d’après cette lecture que la propension à l’amour contemplatif l’emporta chez moi sur les effets du tempérament.

C’est alors que le besoin d’aimer se fit sentir avec force. C’est alors que mes yeux troublés, obscurcis de mes larmes erraient involontairement dans le vague, ne sachant sur quel objet se reposer. Je cherchais un St. Preux. Je voulais un amant beau, sage, généreux comme celui d’Héloïse. J’étendais mes bras vers un objet fantastique que dans mon délire je créais pour moi seule… Vous, aimables jeunes gens qui commencez à sentir les premiers feux de l’amour, dites combien il est doux, ce tourment des sens et de l’âme qu’on éprouve à la voix de la nature…! Peignez cette force expansive, cette affluence de sensations et de sentiments, qui semble vous donner un nouvel être et qui prête de la vie à tout ce qui est inanimé et sans ornement pour les âmes apathiques et glacées par la vieillesse…

C’est dans ces moments où la nature se développe, où le corps s’électrise, où l’âme s’élance pour se rapprocher des êtres qui lui sont analogues ; c’est alors que la créature qui ressemble le plus à l’être fantastique que l’on s’est formé sera chérie, adorée. Faute de la rencontrer, cette créature, on aime trop pour aimer quelque chose ; on finit par n’aimer plus rien de terrestre pour s’élancer vers un être de raison, et l’on s’attache au créateur parce qu’on n’a pu rencontrer encore dans son ouvrage un objet sur lequel on pût déposer ses affections. Voilà justement pourquoi les jeunes filles aimantes et sensibles commencent par aimer Dieu, et voilà pourquoi je devins dévote.

À dix-sept ans j’aimais Dieu : le Dieu qu’une mauvaise éducation et l’ignorance avaient imaginé. Je l’aimerais encore s’il parlait à mes sens, et si l’on m’apprenait à le connaître. Mais afin de mettre de l’ordre dans ma narration, suivons peu à peu mon amour pour Dieu et ensuite pour son ouvrage.

Trois mois s’étaient écoulés pendant l’absence de mon maître. Darmancourt qui avait laissé sous le bistouris les deux tiers et demi de son… modèle, était devenu d’une dévotion exemplaire. Il revint à la maison. La perte de ce qu’il avait de plus cher le rendit plus tranquille, et nous y gagnâmes tous les deux par les progrès que nous faisions, moi dans la peinture et lui dans l’embonpoint.

Devenu dévot, mon peintre écourté fut l’apôtre dont le ciel se servit pour me placer dans le droit chemin. La froideur de son sang avait fait pour lui ce que la fermentation du mien avait fait pour moi. Tous les deux nous aimions Dieu par des causes opposées. M’apercevant dans ces bonnes dispositions (il avait déjà soustrait de mon portefeuille toutes les nudités) il ne me donna plus à copier que des sujets de sainteté. Une vierge de Rubens succéda à une Vénus de Le Brun, St-Pierre à un Priape, l’ange Gabriel à Ganymède, etc. Enfin si je n’apprenais plus les belles proportions, si ma main ne traçait plus d’amoureux contours, du moins je n’avais plus sous mes yeux d’objets qui enflammassent mes sens. Conséquemment mon talent, seule ressource de l’indigence dans ce bas monde, décroissait à vue d’œil, mais aussi mes titres à la vie éternelle se décuplaient ; et déjà je me voyais dans le ciel, jouant ainsi que mon Peintre écourté, de la mandoline avec les harpistes et les clavecinistes du Père éternel.

J’ai toujours aimé à raisonner mes actions, mes jouissances et mes plaisirs. À mesure que mes facultés intellectuelles s’étaient développées, j’avais acquis des connaissances, et dans mes dévotes conversations je mêlais des questions qui embarrassaient fort mon pauvre Darmancourt. Un jour je lui demandai comment il se pouvait que la vierge fût restée vierge après avoir fait un enfant, et comment il était possible qu’elle ait fait cet enfant par l’entremise d’un pigeon… Ces mots courroucèrent mon maître qui me fit une mercuriale fort sévère, mais je ne fis qu’en inférer que j’avais raison de faire une question à laquelle il répondait si mal.

Vous êtes bien loin d’atteindre, me dit-il, cette perfection chrétienne à laquelle j’aspire de vous voir arriver. Vos doutes irréligieux annoncent assez que vos principes ne sont pas sûrs. Il faut vous instruire et vous diriger. Malheureusement je ne suis point en état de vous conduire dans la voie du salut ; mais si vous m’en croyez, vous aurez recours à un ministre des autels ; je puis même à cet égard vous être de quelque utilité, j’ai un parent dans les Jacobins de la rue St-Honoré. C’est un saint homme qui, quoiqu’encore dans l’âge des passions, est un exemple de vertu et d’édification dans son couvent. Si vous le permettez je l’engagerai à venir ici… Mais, M. Darmancourt, lui dis-je, ma mère ni mon père ne peuvent souffrir les moines. — Quand ils les connaîtront, dit-il, ils en seront enchantés. Le même jour Darmancourt demanda et obtint, un peu difficilement toutefois, la permission d’amener le Jacobin, et me voilà dans les mains et sous la férule du père Jérôme.


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CHAPITRE III.

Portrait de Jérôme. Sa morale. Son
hypocrisie. Correction mystique.
Quart d’heure embarrassant.


Ce père Jérôme était un grand gaillard brillant de santé et de caffardise, qui, dès qu’il eut jeté les yeux sur moi, me laissa connaître qu’il n’était pas fâché de la commission qu’on lui donnait : moi seule je m’aperçus de ses dispositions, et quand mes parents et le bon Darmancourt voyaient un saint homme sous le ridicule habit de Jacobin, je n’y apercevais moi qu’un ribaud à 36 karats.

Allons, me disais-je en contemplant le père Jérôme, il est écrit dans le grand livre des destinées que ce qui pour les autres est un objet d’utilité ou un moyen de salut, deviendra pour moi une école de débauche ou une cause de damnation. Le père Jérôme vint assiduement m’endoctriner ; mais trompant mon attente, les yeux toujours baissés et l’air très sévère, il me réprimandait avec beaucoup d’éloquence sur mes doutes dont je ne lui célais jamais la moindre chose. L’hypocrite ne négligea rien pour me faire revenir de la première opinion que j’avais conçue de lui ; il y réussit, et lorsqu’il fut assuré de l’empire que sa prétendue autorité lui avait obtenu sur moi, il commença son cours de libertinage.

D’abord il n’était que mon directeur, ensuite je le choisis pour mon confesseur. Quoique j’eusse l’esprit assez délié, j’avais encore toute la candeur et la franchise de mon âge. Bientôt le père Jérôme devint le dépositaire de toutes mes pensées et de mes affections les plus secrètes ; je lui racontais toutes mes actions ; toutes annonçaient la sensibilité de mon cœur, toutes portaient l’empreinte de la nature, et toutes paraissaient exciter l’indignation du saint homme.

Plus je rougissais en lui racontant la manière dont, pendant le silence des nuits, je calmais l’impatience des privations masculines, plus le paillard se plaisait à me faire répéter le tout avec les moindres circonstances. Est-ce votre doigt qui vous sert ? Lequel ?… Je lui présentais celui du milieu ; il le serrait jusqu’à me faire crier et c’était un châtiment, disait il, qu’il exerçait… Vous écartez-vous beaucoup ? vous tenez-vous longtemps dans cette attitude luxurieuse ? le doigt va-t-il avant ? n’effleurez-vous que la superficie ?… Le délire est il long ?… à qui pensez-vous ?… Telles étaient les questions libidineuses du cochon de St-Dominique… et moi de rougir et de ne répondre que par monosyllabes.

Un jour que j’avais fait un nouvel aveu des tentations du malin et de la manière dont j’y avais succombé, le père Jérôme me dit : Il n’est plus d’indulgence pour vous. J’ai longtemps suspendu les effets de ma sainte colère. Je vous ai montré tous les dangers du libertinage secret auquel vous vous livrez. Il faut dompter la chair et imiter les saints anachorètes dont je vous ai expliqué les pieux exercices et les utiles flagellations. — Comment, mon père, vous croyez que pour me défaire de l’habitude que j’ai pris tant de plaisir à contracter et que je voudrais perdre aujourd’hui il faut avoir recours à ces moyens impudiques que la raison réprouve. — La raison doit se taire où le ciel a parlé. Il vous ordonne d’obéir, ajouta-t-il du ton d’un inspiré… J’eus peur : soit faiblesse soit désir de voir du nouveau, je dis que j’étais la servante du Seigneur et que j’obéirais Eh bien, me dit-il, voyez ce Christ…! Témoin de vos fautes, qu’il le soit de votre repentir et de votre pénitence… Prosternez-vous.

Je me jetai à genoux sur le carreau : baisez la terre, me dit le père Jérôme, et pendant que j’étais ainsi prosternée, je sentis qu’il relevait mes jupons… Mais que faites-vous, mon père ? Dieu m’ordonne de vous aider à retrouver le chemin de la vertu : c’est par la Pénitence qu’il faut y arriver et accepter avec résignation les moyens que le ciel vous envoie. En disant ces mots, d’un bras qu’il passe sous mes jupons il me découvre entièrement, et de l’autre armé d’une longue poignée de verges, il m’applique légèrement quelques coups. Il tremblait sur ses jambes, ce pauvre Jérôme ; ses yeux pétillaient de concupiscence, et moi que le jeu n’ennuyait pas attendu la nouveauté, je ne proférais pas une parole. Maintenant, me dit-il d’une voix entrecoupée, lorsqu’il eut contemplé pendant quelque temps l’autel où il brûlait de sacrifier, levez-vous : Jésus baisait sa croix et les instruments de son supplice… Ici Jérôme s’était assis : approchez-vous de moi et baisez votre correcteur. J’approchai timidement et les yeux baissés du paillard Jacobin. J’ai déjà dit qu’il était encore jeune, frais, et très proprement habillé ; ce fut sans dégoût que je m’approchai de son visage. Alors il me prit sur lui, me baisa d’abord sur le front puis sur les yeux, puis enfin il m’appliqua un baiser que je lui rendis involontairement.

On s’attend bien que ce baiser fut le signal d’une lutte amoureuse, et qu’ayant jeté le masque de l’hypocrisie, le père Jérôme allait tout simplement faire le gendarme ; point du tout : Caffard à l’excès, le Jacobin en recevant ce baiser, se retire en arrière : Que faites-vous donc, Mademoiselle… me dit-il ? J’aurais voulu, je crois, être au Diable et retenir ce maudit baiser. Comment, au moment où je cherche à réprimer l’ardeur de votre concupiscence, au moment où, imitant la miséricorde de Dieu, je vous pardonne après vous avoir châtiée, vous ne voyez plus en moi le ministre du très haut, votre luxure découvre l’homme à travers l’enveloppe céleste dont je dois être revêtu pour vous !… À genoux, Mademoiselle, à genoux, et recommençons la correction. Étonnée, interdite, et d’ailleurs aguerrie contre ces fameuses verges qui ne m’avaient point blessée, je me remis dans la même attitude, mais le père Jérôme en prit une autre.

Je ne vous ai point punie, me dit-il, par l’endroit qui chez vous est le plus sensible et la première cause de vos péchés. Il faut attaquer le mal dans sa racine. Prosternée et la tête en bas tournée de son côté, je cherchais en moi-même à résoudre cette énigme, quand j’aperçus le père Jérôme qui avait retroussé sa robe, tenant en main un modèle presque pareil à celui que Darmancourt avait dû faire rogner… Qu’allez-vous donc faire, père Jérôme, lui dis-je du ton le plus dolent et cependant le plus expressif ? car il est bon de savoir que ce fouet, ces baisers et les mains du père, tout cela me faisait désirer de voir l’aventure poussée à bout. Je vais, me dit-il, achever le grand œuvre de votre salut et de votre bonheur… Écarte un peu les cuisses, mon ange, comme tu le fais quand tu es seule, écarte-les encore ; là… Ah mon dieu, que vous avez chaud, père Jérôme…! une de ses mains était par devant et me soutenait sur mes genoux, l’autre était sous mon mouchoir, et père Jérôme avec l’instrument de pénitence cherchait à m’infliger celle qu’il avait méditée depuis longtemps. Je n’étais pas conformée ni pour un Darmancourt ni pour un Jérôme. Les efforts que nous faisions lui et moi me faisaient éprouver de douloureux plaisirs ; mais quand, impatient, le vigoureux Jacobin rompit la barrière virginale, je ne pus m’empêcher de faire un cri aigu arraché par la douleur cruelle que je ressentis.

À ce cri, mon père, qui ce jour n’était pas de service, accourut. Le verrou heureusement était mis, ce qui donna le temps au Jacobin de s’ajuster… Que faites-vous donc là dedans, le verrou fermé, dit mon père avec furie ? Voulez-vous bien m’ouvrir ! Le père Jérôme et moi, plus morts que vifs, nous ne savions que faire. Cependant j’eus la prévoyance d’imaginer un moyen : j’ouvris la porte, et en l’ouvrant je remis dans les mains du père Jacobin un Davier que le Chirurgien-major, M. Gilet, avait laissé sur la cheminée. Tenez bien cet instrument, lui dis-je, et moi la main sur ma bouche je me plaçai au-devant de mon père… Qu’est-ce que tout cela veut dire, s’écria-t-il en entrant ? des portes fermées ! des cris ! Pourquoi avez-vous été si longtemps à ouvrir ?

Le père Jérôme, répondis-je à mon père, est très expert à arracher les dents : comme je souffre depuis plusieurs nuits, et que ma mère qui n’aimerait point à me voir une dent de moins, n’a pas voulu se décider à me faire tirer celle qui me fait mal, je me suis enfermée avec le père, afin de n’être pas troublée dans cette opération que je l’ai prié de me faire. — Eh bien, où est cette dent, reprit mon père ? je veux la voir. — … J’ai eu peur : je me suis retirée à la première douleur et le père a manqué son coup. — Ah, il a manqué son coup ! Eh bien il n’en viendra pas à son honneur, dit-il en s’adoucissant, parce que je ne veux pas que Monsieur courre les risques de vous blesser. Le père Jérôme de l’air le plus hypocrite, baissa la tête devant mon père, et sortit en me jetant un regard où je lus qu’il se promettait bien de ne me pas manquer une autre fois. Mais malheureusement mon père raconta le mauvais succès de l’opération odontalgique, à laquelle les voisins donnèrent le nom propre assez hautement pour que mes parents se crussent obligés en conscience d’interdire leur maison au très hypocrite Jacobin.


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CHAPITRE IV.

Nouvelle liaison. Nouvel assaut. Cas
imprévu. Scène tragique.


Je faisais tristement de profondes réflexions sur tous les assauts livrés à ma vertu. Je me retraçais les cruels effets des efforts du centaure Jérôme et l’échec que mon honneur avait essuyé sans que mon cœur fût de la partie, et je me demandais avec un vif sentiment d’amertume si, arrivée à 17 ans, je ne connaîtrais de l’amour que les insipides caresses d’un peintre et d’un moine.

Je n’avais point encore aimé, cependant j’avais laissé cueillir cette fleur si précieuse que cent mains avaient déjà approchée sans succès, et ce que j’avais réservé à cet être céleste que mon imagination avait créé, était devenu, au milieu des douleurs, la proie d’un Jacobin !…

Je ne voyais plus qu’avec beaucoup de contrainte le trop crédule Darmancourt. Je dis crédule parce que lui seul contre tous défendait avec beaucoup de chaleur la vertu du saint Célibataire qu’il avait introduit dans la maison paternelle. Que les hommes sont méchants, me disait-il quelques jours après ma triste aventure ! Les meilleurs motifs sont tous empoisonnés. Dans un monde aussi pervers, dans un siècle aussi corrompu, la vertu se trouve sans cesse flétrie par le souffle affreux de la calomnie. Voyez, Mademoiselle, si l’on peut être plus méchant que ne le sont vos parents : ils m’accablent de reproches et prétendent que le père Jérôme… Pardonnez, je n’ose être l’écho de leurs calomnieuses imputations.

J’avais trop d’amour-propre, et, dans le repos des sens, j’étais trop affligée de l’aventure, pour ne pas renforcer la bonne opinion que Darmancourt avait du Jacobin, et très heureusement pour moi que la persuasion où il était de sa vertu vînt un peu à mon aide et fût assez éloquente pour faire taire enfin les sarcasmes du voisinage.

Je repris mes exercices ordinaires. Lecture, peinture, prières et soupirs faisaient mon occupation, quand Darmancourt qui me voyait maigrir à vue d’œil, et pensant qu’il me fallait un mari, alla à mon insu aux enquêtes. Effectivement il trouva un homme qui, selon lui, me convenait parfaitement, mais comme il avait si mal réussi dans le choix d’un Directeur, il ne voulut pas qu’il fût dit qu’il me donnait un mari de sa main. Ce jeune homme était médecin et m’avait vue quelquefois à l’Église ; il l’engagea à m’y voir encore, à s’approcher de moi, et comme il était facile d’avoir accès auprès de mes parents, à s’introduire chez eux. Il n’était pas très difficile à un homme un peu délié d’en imposer à ma mère, et de lui faire naître le désir de m’établir. Ce parti flattait extraordinairement son amour-propre, et rien de sa part ne fut épargné lorsque le docteur se présenta, pour l’engager à se décider promptement.

On doit bien juger quelle révolution cette alliance projetée fit dans le tripot où mon père était constamment un être nul. Les voisins surent bientôt qu’un médecin fréquentait Mlle Julie ; mais la pauvre Julie ne voyait, elle, dans ce mariage si désiré, qu’un moyen de s’affranchir du joug asservissant et de l’état humiliant dans lequel elle rampait. Quoique jeune et ayant des grâces et de l’esprit, M. Fargès n’était pas encore le Silphe que mon ardente imagination avait créé ; conséquemment je restai dévote et j’aimai Dieu sous l’empire du très insinuant médecin qui, pendant quelques mois, venait très assiduement pousser auprès de moi ses amoureux soupirs.

Ma mère qui ne craignait rien tant que de perdre la brillante occasion de mener l’aventure à bon port, voyait avec peine les jours s’écouler dans l’attente de la réussite. Un jour on tint un petit comité où mes deux chers pères furent appelés et où ma mère m’endoctrina de la sorte.

« Vous ne deviez jamais espérer, ma chère amie, que le hasard amenât près de vous un homme tel que M. Fargès. Le bonheur est fondé sur l’opulence, et dans ce siècle l’opulence est le véritable mérite. Jamais fortune ne fut plus solidement établie que celle d’un Médecin. Il ne craint ni un Lamoignon, ni un Archevêque de sens. Les sangsues de la Cour ont beau s’abreuver du sang des citoyens, il en coulera toujours assez dans leurs veines pour étancher sa soif doctorale. Il ne craint pas que le brigandage de l’autorité que l’on pallie du nom de réduction momentanée, rogne les deux tiers de son revenu parce que ce revenu repose dans l’existence même de ses concitoyens. De grands mots vides de sens, qui marquent son ignorance, des dehors imposants, une audace à toute épreuve, telles sont les avances qu’il risque, la science qui lui suffit pour réussir ; le silence de ses victimes est pour lui un nouveau garant du succès.

» Il est jeune, M. Fargès. Soumettez-vous docilement aux écarts de sa jeunesse. Il aime ou paraît aimer le plaisir ; ayez l’art de lui en procurer, c’est le seul moyen de captiver un inconstant. Sa famille paraît s’opposer à ce mariage qu’elle trouve inégal, je ne sais trop pourquoi ; car entre roturiers je crois qu’il ne peut y avoir de mésalliance ; mais il est amoureux. Entretenez, tant qu’il vous sera possible, ces feux passagers mais qui se renouvellent souvent. Accordez assez pour enflammer son esprit et ses sens, et pour vous l’attacher entièrement d’une manière s’il est même nécessaire de vous laisser… Arrêtez, ma femme, s’écria ici mon père, vous avez toujours eu une singulière morale que je n’ai jamais trop aimée. Ne faudrait-il pas que Julie dès demain fabriquât un petit Docteur ? — Eh ! pourquoi pas, reprit ma mère ? Ne vaut-il pas mieux que ce soit avec un homme d’honneur qui a des sentiments ?… Effectivement, Madame, ces Messieurs en font preuve. De l’honneur ? chez des gens qui font métier de l’outrager sans cesse ! des sentiments ? seraient-ce par hasard ceux d’humanité ? Eh ! mon Dieu, si Julie avait le malheur de suivre vos conseils et que M. Fargès las de ses faveurs, voulût mettre l’honneur de la malheureuse qu’il aurait séduite à l’abri de la critique, savez-vous ce qu’il ferait aisément ? Un bouillon, Madame, un bouillon à la Desrues… » Sur ce propos le chirurgien major qui trouvait l’honneur des assassins à brevet, compromis d’une étrange manière, décocha un coup de poing à l’orateur qui riposta d’un coup de pied. Je n’eus que le temps de me jeter entr’eux deux ; ma mère, de son côté, sous prétexte de séparer les combattants, houspillait de la bonne sorte son très honnête époux, quand M. Fargès arriva.

Cette visite inattendue rallentit un peu la fureur des combattants ; mais comme il était impossible de garder le silence sur un pugilat dont le Docteur, à mon grand regret, avait été le témoin, je fis un conte sur les motifs de la querelle, et leur donnant une plus honnête origine, j’arrangeai de mon mieux le récit de cette scène grossière. Le Docteur, quoiqu’il ne parût pas pleinement convaincu de la vérité de ce récit, fit tomber la conversation sur un autre sujet. Et ma mère, toujours fortement attachée aux principes qu’elle avait développés et qui avaient amené la dispute, congédia mon père, emmena son cher Gilet dans une autre pièce et nous laissa seuls avec mon amant.

Tout ce que je vois, belle Julie, me dit Fargès, quand tout le monde fut parti, me prouve plus que jamais que vous êtes absolument déplacée dans une maison comme celle-ci. Mon amour me fait oublier que vous avez reçu le jour de parents à qui très heureusement vous êtes loin de ressembler. Mais mon père n’a pas les mêmes yeux que moi ; le flambeau de l’amour ne les éclaire pas de ses brûlants rayons. Il ne vous a pas vue : voilà son excuse. Il vient de m’écrire de ne rien terminer avant l’arrivée d’un de ses amis chargé de prendre des informations, dont, je ne vous le dissimule pas, je redoute les suites.

À cette apostrophe ridicule et raisonnable à la fois, on croyait entendre un Prince qui s’humanisant avec une soubrette, veut mettre son grand nom à l’abri. Aussi je répondis à mon timoré Docteur qu’il ne tenait qu’à lui d’empêcher ces informations. — Oh Julie, vous ne me rendez pas justice, reprit-il avec vivacité. Quand l’amour emprunte la voix de l’amitié, ne pouvez-vous entendre son langage ? Si je vous aimais moins, je ne vous eusse jamais communiqué mes inquiétudes. Je sais qu’on m’observe : lorsque je viens chez vous, je suis constamment épié. Je mourrais sans doute s’il fallait que je fusse privé du bonheur que l’on veut me ravir, et c’est pour prendre avec vous des mesures sur nos entrevues que pendant quelque temps je suis obligé de tenir secrètes, que je me suis enfin déterminé à un aveu que les défenses de mon père ont rendu nécessaire et indispensable.

J’avais, lui dis-je, assez gémi de mon malheureux sort, pour croire qu’il me serait difficile d’en rougir encore. Vous me détrompez. Ces défenses dont vous me parlez le rendent encore plus affreux. Je pourrais faire des observations très simples qui nous déplairaient à tous deux sur cette disproportion de fortune et de naissance que vos parents vous font tant apercevoir. Cependant je me tais ; dites-moi seulement ce que vous trouvez bon que je fasse… Ce qu’il faut, me dit-il, c’est, ne pouvant nous voir en liberté, de consentir à nous voir en secret ; c’est de nous passer d’un consentement qu’on nous refuse…

Je sentis bien où Fargès voulait en venir ; mais si j’avais désiré de devenir sa femme, je n’étais pas du tout disposée à n’être que sa maîtresse. Je vois bien votre dessein, lui répondis-je ; je ne puis être unie à vous par des liens autorisés par les lois, et vous trouvez plus commode de vous passer du sacrement ; quant à moi je tiens beaucoup à cette petite formalité ; ainsi, Docteur, rompons dès aujourd’hui… Mais y pensez-vous donc, ma chère Julie ? Est-ce bien vous qui me faites une si cruelle proposition ? Je ne vous engageais à rien d’incompatible avec vos principes et votre délicatesse que j’approuve. Je suis prêt à tout sacrifier pour vous prouver l’amour que vous m’avez inspiré. Fuyons, si vous le voulez, ces lieux où tous deux nous sommes malheureux. L’Angleterre nous offre un asile sûr et des ressources immenses. Londres a des hommes à peindre ; elle en a suffisamment à guérir. Vous et moi nous vivrons de ces petites occupations. Des talents, de la jeunesse et de la bonne volonté suffisent et servent partout.

L’idée d’une fuite de la maison paternelle avait déjà affecté mon cerveau ; rappelée par Fargès, elle l’affecta encore mais d’une manière plus douce et plus agréable. Je ne fus donc nullement fâchée qu’il eût ouvert un avis de cette nature ; à dire vrai, je me proposais bien, une fois arrivée à Londres, de me comporter avec lui de manière à l’éconduire si je le jugeais nécessaire à ma tranquillité. Ces réflexions me rendirent un peu de sérénité, et M. Fargès enchanté du changement qu’il aperçut en moi, s’épuisa en remerciements et en protestations d’amour.

Le plaisir qu’il éprouvait s’accrut encore par la permission de s’y livrer, que je lui accordais tacitement. Fargès ému, attendri, se jeta à mes pieds ; en le relevant je lui serrais la main. Ce signal appela un baiser que je rendis en feignant de vouloir m’échapper : mais, hélas ! tous les deux électrisés par ce baiser, nous ne pûmes attendre pour sceller notre union que nous fussions sous un ciel étranger. Ce fut le ciel du lit de ma mère qui reçut mes soupirs confondus avec ceux de mon amant. Cette fois grâce aux monstrueux efforts du Père Jérôme, je connus le plaisir, car Fargès n’était heureusement pour mes appâts que d’une conformation mitoyenne.

Il n’est point de plaisir sans amertume. Je dis plaisir, car les sens en procurent de très vifs, malgré que le cœur ne soit pas de la partie. On se ressouvient sans doute que le mien était vide ; il l’était même alors que Fargès s’efforçait de remplir l’autre. Sur ce lit où ma mère recevait les étreintes amoureuses de son cher major, lui et moi nous étions dans la délicieuse attitude de deux amants qui viennent d’être heureux, qui le sont de la courte trêve qu’ils font à leurs plaisirs, et qui s’apprêtent à l’être encore ; mais hélas, moins soigneux que le Père Jérôme, Fargès avait oublié de fermer le verrou. Ma mère, pressée sans doute du besoin de prendre la place que j’avais usurpée, était montée assez légèrement pour n’être pas entendue. Elle pousse la porte. Figurez-vous sa surprise et la nôtre, ma honte et mon embarras, en me glissant doucement dans la ruelle. Ma mère n’était pas un Dragon de vertu, mais décemment pouvait-elle se taire ? Quoiqu’intérieurement satisfaite du parti que nous avions pris, elle ne pouvait l’approuver, dès qu’elle en avait été le témoin ; aussi des reproches à Fargès, des menaces à sa fille tombèrent par torrents. Je remarquai qu’elle avait le soin de parler à moitié bas, et toute courroucée qu’elle se disait être, de caresser de l’œil le pauvre Fargès tout honteux d’être surpris dans une pareille situation.

Je m’échappai de la chambre et je les laissai s’escrimer en paroles. En descendant l’escalier, je rencontrai M. Gilet qui sans doute venait aussi faire sa petite offrande à ma mère qu’il croyait seule. Ah, te voilà, Julie, me dit-il ? où est ta mère ? Elle est avec M. Fargès. Seule, reprit Gilet ? que Diable font-ils  ? — J’étais loin de m’en douter.

Le Docteur, qui connaissait les femmes, savait que le meilleur moyen de calmer leur humeur était d’employer ces caresses dont malgré la perte de leurs charmes, les vieilles femmes se croient encore dignes. Le dirai-je ? sur ce même lit où il venait de sacrifier à l’amour dans les bras d’une jeune beauté, il donnait à ma mère ce dont je m’étais trouvé privée par sa subite apparition.

Qu’on juge de notre étonnement en voyant ce qui se passait : qu’on juge de ce que cette scène révoltante m’inspirait, et de la colère du pauvre père Gilet ! Il ne tenait qu’à moi de servir à sa vengeance, car déjà il me serrait dans ses bras, déjà sa main avait soulevé mon mouchoir, en même temps que le col tendu et l’œil fixe, il calculait les secousses données au lit et contemplait sa bien-aimée prenant goût à leur multiplicité.

Peut-être même, quelque répugnance que j’eusse à me livrer à cette sorte de vengeance respective, me serais-je décidée à faire du palier de l’escalier un nouveau champ de bataille ; mais nous fîmes du bruit avec la porte de la chambre que nous avions entr’ouverte ; ma mère nous aperçut ; Fargès saute à bas du lit avec elle, tous les deux accourent vers nous, crient, tempêtent, jurent à qui mieux mieux. Gilet donne un coup de poing à ma mère ; Fargès en fait autant à Gilet et paraissait furieux de le voir aussi dans l’attitude d’un homme qui a vaincu ou qui va vaincre, étendard déployé et mèche allumée ; tous les quatre, nous oublions le danger de voir arriver mon père le sergent, qui manquait à cette scène. Il accourt, demande ce qui se passe, et voit ces deux Messieurs culottes sur les talons, ma mère sans mouchoir, échevelée et moi à peu près dans le même état…

Qu’on se figure ce groupe grotesque formé de cinq personnages aussi complètement ridicules, se battant entr’eux et s’échauffant de plus en plus. Gilet et Fargès plus vigoureux et se cherchant dans la mêlée, s’atteignent enfin. Les coups qu’ils se portent sont si furieux qu’aucun de nous n’ose approcher. La perruque de Fargès avait roulé par terre, et son rival, ne trouvant pas de prise ailleurs descendit à celle que… (ma rougeur dit le reste) il suffit de savoir que le traître Gilet épila totalement Fargès. Celui-ci poussant un cri aigu et terrible, reprend des forces que redouble sa rage, et saisissant Gilet par l’instrument de son crime, lui fit à nos yeux ce que le fer de St-Côme avait fait à Darmancourt… Le sang coule, nous perdons connaissance ; des voisins nous enlèvent ; la garde accourt, s’empare de Fargès et de Gilet mourant. On plonge l’un au cachot et l’autre dans son lit, où il expira quelques heures après.



Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE V.

Pouvoir de la clef d’or. Sollicitation
 fructueuse. Cabinet d’un Ministre.


L’orage qui avait éclaté dans notre maison, était trop violent pour que le calme pût renaître promptement. J’étais l’étincelle qui avait embrasé nos foyers ; mon père qui n’avait rien appris du sujet de ce combat, sinon qu’il ne fait pas bon se trouver si près des gens qui se battent, voulut savoir le secret de l’aventure ; mais ma mère se garda bien de l’instruire, et usa envers mon père du même moyen qu’on emploie souvent envers d’autres gens plus importants que lui ; c’est-à-dire qu’à force de le faire boire quand sa raison se réveillait, on lui en fit perdre tout à fait l’usage.

Pour moi, le lendemain de la catastrophe, j’avais peine à croire que je veillasse. Toutes mes idées se confondaient. Je versais des larmes sur la mort tragique de notre pauvre major, mais je ne plaignais point le coupable et trop cruel Docteur. Ma mère seule s’attendrissait sur son sort et ne pleurait point le défunt ; il paraît que née pour le plaisir, tout ce qui lui en procurait se divinisait à ses yeux, et le présent effaçait facilement les impressions du passé. Combien de femmes lui ressemblent ! Il faut rendre justice aux hommes, ils sont infiniment moins dépravés que nous.

Darmancourt ne tarda pas à être instruit d’une partie de notre aventure malheureuse, et vint encore pour me consoler. Fidèle à ses principes de religion, il voyait dans tout cela, disait-il, le doigt de Dieu qui conduisait les événements : j’avais de la peine à concevoir qu’il y eût une providence qui se mêlât de ceux de cette nature, en même temps que je remarquais qu’il était une destinée que cependant l’on ne pouvait fuir. Jusqu’à ce moment la mienne était bizarre ; mais l’impulsion donnée aux circonstances m’entraînait, et je tournoyais dans le cercle des événements ; toute ma vie j’ai été ballottée par eux sans pouvoir y opposer de résistance.

Cependant les parents du mort poursuivaient Fargès au criminel, et déjà les informations étaient faites. Les témoins entendus, il n’était question de rien moins que de le condamner à la mort comme assassin. Cette rixe rappelle celle où le fils d’un marchand de bois chez une fille, Mlle d’Argent, jeta par dessus la rampe de l’escalier le malheureux Lespinasse.

Grâce d’abord aux soins de Darmancourt, la procédure se ralentit un peu. Devenu dévot, à l’aide de l’esprit de parti, il avait trouvé du crédit auprès d’une vieille présidente de la place royale, et ce crédit fut utilement employé ; mais il était insuffisant pour corrompre des juges. Ce merveilleux moyen est, comme on le sait, réservé à deux puissants moyens : l’or et les femmes.

Le premier moyen fut suggéré par la présidente elle-même qui endoctrina Darmancourt. Il appartenait sans doute à une vieille routinière de la chicane d’indiquer les secrètes turpitudes des gens du palais : donnez, lui disait-elle, un peu d’or aux laquais, un peu aux secrétaires et beaucoup aux juges. Ainsi le veut la loi, ainsi le veut surtout l’usage. Mais, Madame, lui répondait Darmancourt, ce moyen ne s’accorde pas trop avec la morale et la justice. — L’usage prévaut, mon ami, et puis la charité dirige vos démarches. Il s’agit d’arracher un homme au supplice, ce motif sanctifierait le crime lui-même.

Dans les champs de la guerre, ce n’est plus la bravoure des soldats qui décide la victoire, c’est la poudre à canon. Dans les querelles soumises aux décisions des juges, ce n’est plus le bon droit, ce ne sont pas les lois qui détruisent le jugement, c’est l’or. Deux parties ne font plus assaut de raisons, de motifs, mais assaut de dépenses. Le grand secret de tout homme qui veut gagner son procès, c’est d’enchérir sur les raisons palpables, mises entre les mains du secrétaire par sa partie adverse.

Pénétré de cette malheureuse vérité, Darmancourt sollicita, et ne négligea ni démarches, ni prières, ni dépenses. En vain les parents du mort ajoutaient-ils une preuve au délit dont ils se plaignaient. Darmancourt, en vertu de la charité chrétienne, accourait dorer la preuve, et elle disparaissait aux yeux éblouis des juges. Las d’être constamment déjoués, et s’apercevant de la mauvaise foi qui régnait dans cette affaire, les amis, les parents de Gilet s’adressèrent au Ministre ; c’était alors le baron de B., homme juste, à son intérêt près, sévère en apparence, mais aimant beaucoup les femmes.

Quand il fut bien instruit de l’affaire, il donna des ordres si précis de continuer la procédure, que l’on ne put s’empêcher de recevoir toutes les preuves qui constataient le délit. Darmancourt désolé du revirement des parties, et ne pouvant résister à l’influence ministérielle, accourut consulter sa vieille présidente : — Ici, lui dit-elle, l’or serait inutile, et je ne vois plus rien autre chose que de laisser à Dieu le soin d’ordonner du résultat de cette affaire. — Mais, Madame, Dieu pourrait bien laisser rompre les os de ce pauvre Fargès, et son supplice ne rendrait pas les joies de ce monde au cadavre qui n’en a plus besoin… — Avouez, lui dit-elle, qu’il est aussi bien coupable, votre infernal docteur ! — Son crime est affreux sans doute ; mais observez qu’il ne s’est vengé qu’à son corps défendant, et qu’il n’y a pas de nécessité d’arroser de sang humain la poussière d’un tombeau. — Je ne vois, reprit la présidente, d’autre moyen pour réussir auprès du baron, que de le faire solliciter par une femme jeune et jolie.

Quoi, Madame, la séduction ! tenter la vertu, s’il en existe chez les ministres, ou mettre celle d’une créature innocente à la merci d’un homme sans scrupule qui, abusant de son pouvoir, mettra la grâce de mon ami au prix de son déshonneur !… Tout cela vous paraît étrange, mon pauvre Darmancourt, parce que vous ne connaissez pas le sol ingrat sur lequel vous rampez. Que la charité vous soutienne ; allez, il n’y a pas plus de crime à obtenir d’un ministre des grâces par l’entremise d’une jolie femme, qu’il n’y en a à corrompre un juge avec de l’or.

Ce fut sur moi que l’actif et charitable Darmancourt jeta les yeux pour sauver la vie à son ami. Il était fort plaisant de le voir s’adresser à moi pour opérer ce bien si désiré ; à moi, qui ne connaissais point le monde, qui, irritée contre Fargès, détestant sa brutale vengeance, aurais, je crois, repoussé les verrous de son cachot, s’ils se fussent ouverts. Telles étaient du moins mes dispositions lorsque Darmancourt vint me faire la proposition de solliciter le ministre. J’eusse insisté dans mes refus, si ma mère, dont j’ai déjà peint la tendre commisération pour le coupable, ne m’eût enjoint expressément de suivre les conseils de Darmancourt. Mais, dis-je à ce dernier, pour défendre la cause d’un accusé, il faut être en état de donner des instructions, de pallier ses torts, de répondre en un mot aux objections, et je suis loin d’avoir ce talent… Vous êtes belle, vous êtes jeune et sensible, voilà ce qui suffit, me répondait-on. Enfin Darmancourt me persuada. Attribuons à un sentiment d’humanité ce qui ne fut peut être que faiblesse de ma part. Jamais je ne sus résister à la persévérance des sollicitations.

On m’habilla de la manière la plus simple et la plus voluptueuse. Je me présentai à l’audience du Ministre. La sagacité d’un valet-de-chambre me retira bientôt de la foule. Il me fit passer dans un appartement séparé. Au bout d’un quart d’heure, on m’introduit. J’étais tremblante. La physionomie sévère de l’homme à qui j’avais à faire ne me rassura point ; mais mon premier coup d’œil la fit subitement changer. Je vis dans les regards du Ministre tout ce que m’avaient annoncé ceux du père Jérôme et de Fargès. L’événement fut le même ; en deux mots je fus encore… et Fargès recouvra, quelque temps après, sa liberté.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE VI.

Malheur subit. Heureux dénouement.
Départ pour la Hollande. Aventure
avec un Capitaine hollandais.


J’avais naïvement raconté à ma mère le détail de mon entrevue avec le Ministre. Je m’étonnais, en revenant sur moi-même, d’un sentiment d’orgueil que je ressentais. Tant il est vrai que l’amour-propre, chez les femmes surtout, trouve toujours à jouir. Mais bientôt l’aventure fut sue dans le quartier, on la répéta dans les cafés ; un beau jour les suppôts de la police remplirent notre petit appartement et nous enlevèrent.

Je ne sais ce que devinrent mon père et ma mère. Un spadassin qui s’empara de moi, me déclara qu’il me menait au couvent. Puis après quelques grossières caresses que la crainte, l’habitude peut-être que je commençais à contracter, m’empêchèrent de repousser, il me tint ce discours : « Petite, tu vois bien que je suis pris comme un sot dans les filets de tes charmes. Je sens que je t’aime d’un amour comme on n’aima jamais. Tiens, mets là ta main ; sens combien je t’adore… (et ce n’était pas sur son cœur qu’il fallut poser ma main.) J’ai déjà déserté huit fois, avant d’entrer dans la robe-courte ; je veux, sur mon âme, pour l’amour de toi, le faire une neuvième fois. J’ai justement sur moi l’argent de la chambrée ; partons pour la Hollande, je connais les êtres, et je sais ce que nous avons à faire. Tu n’es pas faite pour être réduite à végéter dans la grande maison, les cheveux tondus, et à te…… avec ce tas de g…… qui se trouvent là. »

Aussitôt mon conducteur fait arrêter le fiacre qui nous menait, dit au cocher qu’un besoin me force de descendre, et son devoir de me suivre ; nous entrons dans une allée qui avait une issue dans une autre rue ; nous sortons de la ville : moitié par eau, moitié par terre, nous arrivons en deux jours à Rouen ; le patron d’un bâtiment hollandais accepte mon nouvel amant comme une utile recrue pour les troupes des Patriotes, nous cache sur son bord, et met à la voile le lendemain.

Mais j’essayerais en vain, lecteur, de passer rapidement sur cette traversée ; ma conscience me reprocherait une pareille réticence. Abrégeons le récit, mais ne célons rien.

On se doute bien que l’amour de mon protecteur n’était point un amour platonique. Il m’en donna en route des preuves fréquentes ; c’est ce principe, un de plus ou de moins ne fait pas une affaire, qui entraîne les filles dans une foule d’écarts après un premier faux pas. Ce principe m’égarait comme tant d’autres ; j’ai déjà dit que toutes mes actions étaient raisonnées, et j’étais ingénieuse à les justifier vis-à vis de moi-même après coup, quand la faiblesse, la passion, ou les circonstances m’avaient entraînée.

Le capitaine hollandais ressemblait pour le physique à ceux de sa nation, c’est-à-dire, qu’il avait beaucoup d’embonpoint, l’air commun, une figure insignifiante, les manières dures et grossières. Il était de plus marin, c’est tout dire. Le second jour de notre départ, je me promenais sur le tillac, tandis que mon ex-soldat de la robe-courte était à boire avec quelques matelots, lorsque M. van Rennen (c’était le nom du capitaine) s’avança vers moi traînant lourdement son énorme circonférence et une pipe à la bouche. Il me considéra quelque temps avec l’expression d’une curiosité stupide. Insensiblement la physionomie se monta, un rayon de vivacité l’anima, et ouvrant une grande bouche, d’où sortit une vapeur chaude qui obscurcit pour un moment l’atmosphère entre lui et moi, il me dit en mauvais français : Mademoiselle, vous avez là une physionomie aussi fraîche que la plus belle matinée du printemps, voilà des dents aussi blanches que les plus fines perles que j’aie jamais rapportées des Indes ; je n’ai pas vu à la Chine de pied plus petit que le vôtre ; ces deux yeux fripons lancent plus de feu que les plus brillantes escarboucles ; enfin de quel côté que je vous examine soit par le tribord, soit par le bâbord, par la poupe ou par la proue, je vous trouve charmante. Si vous vouliez faire avec moi un petit voyage à Cythère, foi de marin, je n’aurais jamais fait de voyage plus agréable.

Une femme aime toujours d’entendre louer sa figure, par qui et dans quelque circonstance que ce soit. Le discours du Hollandais et son originalité expressive me plurent, sans que j’eusse pour cela une envie déterminée de satisfaire le désir qu’il me manifestait d’une manière si leste. Je lui fis une de ces réponses adroitement ambiguës, par lesquelles les femmes se tirent ordinairement d’affaire, lorsqu’elles n’en veulent point faire une catégorique. Le Hollandais était un de ces hommes qui vont droit au but : sans avoir fait attention à ce que je lui avais répondu, il tira une bourse de sa poche et me la présenta en me faisant entendre d’une manière assez claire, qu’il n’avait envie que je l’acceptasse qu’autant que j’aurais pour lui une complaisance dont l’expression de ses yeux manifestait assez la nature.

L’offre subite du capitaine me surprit, et je restai quelque temps incertaine sur la manière dont je devais l’accueillir. Si jusqu’alors j’avais donné le plaisir, je ne l’avais point encore vendu, et quelque peu de scrupule qu’ait une femme, une démarche pareille lui répugne toujours lorsque c’est la première fois qu’elle y est sollicitée : son âme se révolte contre l’idée de trafiquer de ses charmes et de n’accorder que par intérêt ce qui ne doit s’accorder qu’à l’amour ou du moins à l’attrait de la volupté. Mais depuis mon départ de Paris, j’avais appris à connaître le prix de ce métal qui procure à l’homme toutes les jouissances. Je n’étais plus chez mes parents ; j’allais courir le monde ; j’avais donc besoin d’argent. D’ailleurs mon soldat de robe-courte n’avait rien qui me plut ; la nécessité seule m’avait attachée à lui. Le Hollandais, il est vrai, ne me plaisait pas davantage ; mais son titre de capitaine, l’appui qu’il pouvait me prêter, la bourse qu’il m’offrait, c’en était assez pour me déterminer.

Un moment me suffit pour faire toutes ces réflexions. Qu’on ne s’en étonne pas ; la tête d’une femme ressemble à une glace bien polie qui réfléchit rapidement tous les objets qui glissent devant elle. J’acceptai donc la bourse du capitaine, et quoique je feignisse de ne la prendre que par manière de plaisanterie, le batave vit bien que je n’étais nullement éloignée de remplir les conditions auxquelles il me l’avait offerte. Il me prit par la main, me conduisit dans sa chambre, et là, sans aucun préliminaire, il me jeta sur son lit, et quittant sa pipe, il commença à déployer une énergie républicaine, à laquelle je ne tardai pas de prendre goût. Je reconnus que cet homme avait en solidité ce qui lui manquait en agréments ; j’en conclus que le faire était ordinairement en raison inverse du dire, et que, tel qui parle peu n’en agit que mieux. Lorsque le Hollandais eut suffisamment épanché la surabondance d’esprits qui lui avait fait désirer la jouissance, il reprit son flegme et sa pipe, me présenta un verre de rhum, et lorsque je l’eus vidé, il me reconduisit à l’endroit où il m’avait trouvé. Là il me quitta aussi froidement que s’il n’avait eu aucune particularité avec moi.

Je restai quelque temps agitée de différentes pensées qui avaient rapport tant à la conduite du Hollandais envers moi, qu’à l’événement en lui-même. C’était la première fois que l’intérêt m’avait conduite sur les routes du plaisir ; cette idée me causait une espèce de remords. Mais j’eus bientôt étouffé ce sentiment pénible… Et qu’importe, me dis-je à moi-même, le chemin qu’on prend, pourvu qu’on arrive au but. Ce but est le bonheur, tous les moyens d’y parvenir, qui ne nuisent point à nos semblables, sont permis ; et si l’argent procure toutes les jouissances qui tiennent à la vanité et à l’amour-propre, si la volupté est elle-même le plus grand des biens, sans doute celui qui fait acquérir l’un par l’autre est le plus heureux des hommes.

Lorsque je rejoignis mon amant, je le trouvai presque hors de raison, et je fus obligée d’aider un matelot à le transporter dans son hamac où il cuva la bière et l’eau de vie dont il avait été abondamment régalé. Je me gardai bien de lui faire part de mon entrevue avec le capitaine. Je savais déjà par expérience que les hommes, quelque peu délicats qu’ils soient d’ailleurs, n’aiment point qu’on partage avec eux des faveurs auxquelles ils croient avoir seuls le droit. Je ne jugeai pas à propos par la même raison de lui montrer l’argent que m’avait donné le capitaine. D’après la connaissance que j’avais déjà acquise de son caractère, j’étais presque assurée que cet argent eût justifié suffisamment à ses yeux la cause qui me l’avait procuré ; mais j’avais tout à craindre qu’il ne voulût s’en emparer.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE VII.

Nouvelle connaissance. Tête-à-tête troublé. Caractère des Hollandais. Julie au musiekhuys. Manière de ranimer les désirs éteints. Accident mérité. Philosophie de l’héroïne.


Après trois jours de traversée, nous arrivâmes à Amsterdam. Je ne dirai rien de cette ville, de sa grandeur, de son commerce, de sa population. Les descriptions topographiques conviennent mal à une femme, elle ne doit bien connaître que la carte de Cythère et les chemins qui conduisent au temple de l’amour. Aussitôt après notre débarquement, mon soldat de robe courte fut incorporé dans une légion. Je ne jugeai pas à propos de l’accompagner dans cette nouvelle carrière, et de jouer le rôle de vivandière ; je me sentais appelée à de plus hautes destinées. Je me séparai donc de l’amant que la nécessité m’avait donné. Nos adieux ne furent pas des plus tendres. Le soldat était une de ces machines organisées de manière à ne recevoir que des impressions purement physiques. De mon côté, je n’avais jamais eu pour lui ces élans de sensibilité, ces douces émotions, ces amoureuses préventions qui divinisent à nos yeux l’objet aimé.

L’auberge où j’étais descendue était tenue par un Français, car il y a des Français partout. Grâce à la générosité du capitaine hollandais, je ne manquais pas d’argent ; je passai quelques jours à voir la ville. Tout m’y plut assez, à l’exception de ses habitants, dont l’air froid et sérieux forme un contraste parfait avec cet extérieur gai, affable et communicatif qui caractérise notre nation. La mobilité du tableau qu’offre une ville telle qu’Amsterdam, peut sans doute procurer une distraction continuellement agréable à toute autre qu’à une femme qui ne connaît d’autre jouissance que l’amour, d’autre diversion séduisante que celles qui intéressent son cœur. Aussi l’ennui commença bientôt à me gagner au milieu de mes excursions. Mon hôte était un homme de quarante ans, assez bien fait et de bonne mine. Je crus m’apercevoir que j’avais fait impression sur lui, et bientôt ses paroles et ses regards ne me permirent plus d’en douter ; je ne fus point fâchée de lui voir de pareilles dispositions pour moi ; il vit bien lui-même que je n’étais rien moins que farouche et novice ; des confidences ordinaires entre compatriotes, nous en vînmes à des démonstrations plus tendres. Bref, en moins de huit jours, je devins pour lui ce que j’avais été pour le père Jérôme par séduction, pour le docteur par spéculation, pour le soldat par nécessité et pour le capitaine par intérêt.

M. Lambert, ainsi s’appelait mon hôte, avait épousé une Hollandaise ; cette femme était plus laide que belle. Sans prétentions comme sans moyens de les justifier, si elle en avait eu ; elle était uniquement occupée de son ménage et des détails de l’auberge qui était assez fréquentée. C’était sur elle que tout roulait, et son mari lui laissait volontiers ce soin, car il aimait beaucoup les plaisirs. Quelques semaines se passèrent sans que rien ne troublât notre liaison. Quoiqu’il laissât assez éclater l’intérêt qu’il prenait à moi, et qu’il eût pour moi des prévenances plus grandes que celles qu’on a ordinairement pour un hôte, sa femme ne paraissait pas en prendre ombrage. Je faisais assez de dépense, cela lui suffisait, et elle semblait s’embarrasser peu du reste. Il faut que l’intérêt soit bien fort dans une femme pour devenir sa première passion. Mais cette femme était Hollandaise…

M. Lambert venait souvent dans ma chambre le matin. Un jour qu’il y était, et que mon patriote et moi nous commencions un de ces entretiens pour lesquels les témoins sont toujours importuns, tout-à coup sa femme entra. Tu peux juger, cher lecteur, combien cette apparition inattendue dut ralentir nos transports ; la sève du plaisir qui après s’être exaltée dans mes veines, était prête à faire la plus agréable éruption, remonta aussitôt vers sa source, et dans le même instant je sentis s’affaisser, et pour ainsi dire se fondre le charmant moteur d’une si délicieuse impression. Lambert se leva précipitamment, et tout étourdi il répara en hâte le désordre où il était. Pour sa femme, sa physionomie n’avait rien perdu de sa froideur ordinaire, et elle semblait plutôt prendre plaisir à notre embarras qu’irritée de l’incartade de son époux. Après nous avoir considérés quelque temps en silence, elle sortit en disant quelques mots en Hollandais que je ne pus comprendre, mais qui à en juger par le ton dont elle les prononça, n’étaient rien moins que l’expression du courroux.

Lorsqu’elle fut sortie, et que nous fûmes un peu remis de notre trouble, je témoignai à Lambert combien j’étais étonnée de l’espèce d’indifférence avec laquelle sa femme avait été témoin d’une scène qui eût causé à toute autre la plus vive émotion. Vous cesseriez de l’être, me répondit-il, si vous connaissiez les Hollandaises ; elles sont naturellement froides et indifférentes sur le chapitre de l’amour. Ma femme l’est par dessus toutes. Il n’est donc pas étonnant qu’elle me voie de sang froid goûter avec une autre des plaisirs qui n’ont pour elle aucun attrait. Cependant, malgré la tranquillité qu’elle a montrée, je suis assuré qu’elle ne m’en veut pas moins d’avoir manqué à la foi conjugale. Chaque nation a son caractère. Le ressentiment des Hollandais comme de presque toutes les autres nations du Nord, ne se manifeste pas par ces explosions subites, ces transports violents qui ne sont ordinairement à craindre que dans le moment de leur éruption. Mais pour être plus lent, plus réfléchi, plus combiné, il n’en est souvent que plus redoutable ; c’est principalement contre vous que celui de ma femme se dirigera, et quoiqu’elle n’ait montré aucune colère, je suis certain qu’elle est allée de ce pas se plaindre à la police qui pourrait vous faire un mauvais parti. Il est donc nécessaire que vous quittiez sur le champ mon auberge, pour éviter un désagrément auquel je ne pourrais vous soustraire. Je ne balançai pas à suivre l’avis de Lambert. Je fis mon paquet, et un quart d’heure après la scène que la Hollandaise avait si mal à propos interrompue, je sortis de l’auberge. Je me rendis dans une maison que Lambert m’avait indiquée, et où il me promit de me venir voir de temps en temps. Cette maison, comme je l’appris par la suite, était un musico ; tout le monde sait ce que c’est que ces musico : les hommes y viennent chercher le plaisir et la joie ; le vin que débite l’hôte, la musique qui se fait entendre, leur procurent l’une, et de jolies filles de toutes les nations leur donnent l’autre moyennant une certaine rétribution. Je fus bientôt instruite des us et coutumes de cette maison, et force me fut de m’y conformer. D’un côté la diminution de mes finances, de l’autre mon goût pour le plaisir qui n’avait fait que s’accroître, me déterminèrent. Ce goût, en se dirigeant insensiblement sur tous les hommes en général, avait entièrement détruit l’être fantastique que mon imagination s’était créé dans ma première jeunesse, et qu’elle s’était plu à embellir de tous les attraits qui pouvaient m’y attacher.

Il n’est point d’état dans la vie qui n’ait ses désagréments ; la peine dans ce bas monde se trouve toujours à côté du plaisir ; elle naît même souvent de lui. Parmi la foule des sacrificateurs que l’attrait de la jouissance attirait au musico, il s’en trouvait qui étaient plutôt faits pour repousser la volupté que pour la faire naître. Je devais me prêter à tous les caprices de ces vieux libertins dont le goût blasé, les sens presque éteints ne peuvent être ranimés que par les attitudes les plus originales et les raffinements les plus capables de rappeler en eux la volupté fugitive. L’un d’eux entre autres, qui était fort assidu au musico, avait une singulière manière de se procurer une velléité. Tandis que son domestique qu’il amenait exprès, exploitait sur un lit la plus jolie de mes compagnes, et que, de mon côté, dans l’état de pure nature, je remuais légèrement les deux petits globes qui terminaient l’arc-boutant de l’exploitant, le vieux renard assis dans un fauteuil, et tenant en main son modèle invalide, contemplait avidement ce spectacle. Il réglait ses mouvements sur les vigoureux élans des combattants ; et lorsque ces derniers redoublaient d’énergie, à l’approche de la volupté, son geste précipité annonçait l’impression progressive que ce tableau formait sur lui ; enfin après bien des efforts, le barbon parvenait à faire une légère libation à l’amour.

J’éprouvai aussi une autre espèce de désagrément bien cuisant pour une femme, mais qui est un des écueils ordinaires de l’état que j’avais embrassé. Je veux parler de ce mal contagieux qui, en s’introduisant par le siège principal du plaisir, y forme un dépôt nuisible qui répand bientôt son poison dans les autres parties du corps, si on n’a soin de l’extirper promptement. Un matelot me fit ce joli présent, qu’il eut encore la galanterie d’accompagner d’un grand soufflet, parce que j’avais refusé de me prêter à certaine complaisance qui est à présent assez ordinaire à mes pareilles. J’ai toujours détesté cette odieuse erreur qui porte les hommes à chercher le plaisir sur une autre route que celle avouée par la nature, et j’ose dire que je n’aurai jamais à me reprocher de m’y être laissé entraîner.

D’après la manière que je me suis offerte au lecteur et les aveux que je lui ai faits, il sera peut-être étonné d’une pareille réserve. Mais chacun n’a-t-il pas ses principes, et quelque relâchés qu’aient pu paraître les miens à certains rigoristes, je soutiendrai qu’ils sont bons, puisqu’ils ne sont point contraires à la justice ni à la loi naturelle. Selon moi, toute jouissance est permise pourvu qu’elle soit conforme à la nature ; en suivant l’impulsion de cette bonne mère, nous sommes toujours sûrs d’arriver au bonheur. Or, jouir par la volupté c’est son premier, son principal vœu ; satisfaire à ce vœu, c’est donc plutôt bien faire qu’errer. Il en est de même de nos relations morales : ne point faire aux autres ce que je ne voudrais pas qu’on me fît, voilà quelle a été toujours mon unique maxime, mon unique système. Cet axiome renferme à mon avis tous les devoirs de l’homme ; j’ai toujours tâché de ne point m’en écarter ; et en m’abandonnant entièrement à mon penchant pour le plaisir, j’ai cru m’y conformer plutôt que l’enfreindre. Cette morale paraîtra sans doute tant soit peu épicurienne à ces moralistes sévères qui croient que fuir la volupté, c’est se rapprocher de la vertu, mais peu m’importe ; je fais trop peu de cas de cette classe d’hommes pour chercher à les réfuter, et je m’en tiendrai à mon sentiment qui est qu’on peut aimer et chercher le plaisir sans manquer au devoir de l’homme.

On me pardonnera encore cette digression en ma qualité de femme. La morale convient mal sans doute dans notre bouche, mais la mienne ne peut manquer de plaire, puisqu’elle indique les routes assurées qui conduisent au bonheur. Je la quitterai cependant, parce que tout ce qui se dit longuement ennuie à la fin, et je ramènerai le lecteur au musico où il m’a laissée infectée du venin que les bons Américains communiquèrent aux compagnons de Christophe Colomb, comme une vengeance anticipée des maux que leurs compatriotes devaient leur causer.

Grâce aux soins et à l’habileté d’un disciple de S. Cosme consommé dans cette partie, je fus parfaitement guérie au bout de six semaines, pendant lequel temps la raison et la nécessité me forcèrent de me sevrer de plaisirs qui avaient tant de charmes pour moi. Cette abstinence me coûta d’autant moins que, dans la maison où j’étais, l’occasion de jouir était même souvent plus fréquente que je ne l’aurais voulu. J’étais pour ainsi dire accablée de jouissances. Cette continuité de plaisirs devait nécessairement en émousser insensiblement l’attrait. D’ailleurs la volupté doit se désirer, venir d’elle-même, elle ne veut pas être commandée. L’homme a besoin d’être libre même dans le choix de ce qui contribue à son bonheur ; la plus douce jouissance devient insipide, et presque nulle du moment où elle est une nécessité ; et c’est le cas où je me trouvais dans le musico, obligée comme je l’ai dit, de prodiguer des caresses à tout venant. Aussi ne tardai-je pas à m’y déplaire. Un autre motif de dégoût, c’est que je n’avais trouvé aucune de mes compagnes avec qui je pusse former une liaison étroite, et dont les idées, les sentiments correspondissent avec les miens. C’étaient presque toutes des créatures viles, sans délicatesse comme sans génie, et dont l’état était le moindre reproche qu’on pût leur faire. Leurs discours étaient sans sel comme sans raison, leurs propos bêtement licencieux et grossièrement obscènes. J’ai toujours cru qu’une idée libertine ne pouvait plaire qu’autant qu’elle était légèrement gazée par une expression ingénieuse et une tournure piquante. Ces femmes ne connaissaient que les plaisirs des sens, l’amour n’était chez elles qu’une passion secondaire subordonnée à l’intérêt. Enfin elles ignoraient ce que je ne craindrai point d’appeler la philosophie de la volupté.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE VIII.

Entrevue avec un Matador hollandais. Heureux changement dans la fortune de Julie. Elle devient patriote. Physique de M. Van Vlieten. Désagrément cuisant pour une femme. Amours secrètes de Julie avec un officier hollandais. Elle se détermine à l’accompagner à Utrecht.


C’est souvent lorsque nous nous y attendons le moins que la fortune se plaît à nous sourire et à nous combler de ses faveurs. Un jour que j’étais à la fenêtre, absorbée dans les réflexions que ma situation devait naturellement m’occasionner, je fus distraite par la vue d’un riche équipage qui vint à passer. Un homme d’un certain âge s’y trouvait ; il m’aperçut, me fixa et mit la tête à la portière pour me considérer plus longtemps. Une femme est toujours flattée d’être remarquée, surtout par un homme du rang dont paraissait être le Monsieur en carrosse. Cependant la légère satisfaction que ma vanité avait éprouvée, fut bientôt dissipée ; j’oubliai l’espèce d’impression que j’avais paru faire sur ce Seigneur pour reprendre le fil de mes sombres contemplations. Le lendemain, à peine étais-je levée, que l’hôtesse entra dans ma chambre. Félicitez-vous, Julie, me dit-elle. Vous avez eu le bonheur de plaire à un de nos bourgmestres régents. Il doit venir vous voir ce soir incognito. Ne négligez rien pour lui rendre cette entrevue la plus agréable possible. Il est riche et généreux ; vous serez récompensée largement.

Flattée d’avoir pu fixer l’attention de ce matador hollandais, j’employai toutes les ressources de la toilette pour relever le peu de charmes que j’ai reçus de la nature. À l’heure indiquée, le Seigneur régent parut ; il fut introduit dans la chambre la plus apparente du musico où je l’attendais, il me salua d’un air plus poli que mon état ne devait me le faire espérer. J’ai reconnu à votre air, me dit-il, que vous étiez Française, et l’intérêt que votre figure m’a inspiré n’en a fait qu’augmenter, car j’aime beaucoup votre nation. Je remerciai le Hollandais. Insensiblement la conversation s’anima ; le régent parut content de la manière dont je m’exprimais, il le parut encore plus de celle dont je répondis à ses caresses. Bref il fut si satisfait qu’il me dit, qu’il était résolu de m’entretenir.

On peut juger du plaisir que me causa cette proposition, par l’ennui et le dégoût que j’éprouvais au musico. Je témoignai ma reconnaissance au régent, et l’assurai que je ne négligerais aucun moyen de mériter sa tendresse. Après un entretien dans lequel je m’efforçai d’augmenter l’impression que j’avais faite sur lui, il me quitta, en me disant que j’aurais dans peu de ses nouvelles.

Le régent tint parole. Le lendemain une femme vint me chercher avec une voiture de remise, et me conduisit dans une maison d’une assez belle apparence, située à l’extrémité de la ville. Je fus encore plus satisfaite de l’intérieur ; les appartements étaient meublés avec autant de goût que de richesse ; toutes les commodités s’y trouvaient réunies. La femme qui m’avait amenée me dit que cette maison et tout ce qu’elle renfermait m’appartenaient, que je n’avais qu’à commander, qu’elle et une jeune fille que j’allais voir paraître étaient destinées à me servir. Elle me remit en même temps une bourse du Seigneur régent.

Le même soir ce dernier vint à ma nouvelle demeure. Dès qu’il parut je lui sautai au col et lui prodiguant les plus tendres caresses, je lui témoignai dans les termes les plus capables de lui peindre ma gratitude, l’agréable étonnement que me causait sa générosité bienveillante. Tendresse et fidélité, voilà ce que je vous demande en retour, me répondit-il. Du reste rien ne vous manquera et tous vos désirs seront satisfaits.

Cette seconde entrevue fut encore plus animée que la première ; le Hollandais paraissait vivement épris : de mon côté, la reconnaissance suppléa à l’amour, car j’avouerai au lecteur que je ne me sentais pas pour M. van Vlieten (c’était le nom du régent) ce principe de tendresse, cette douce propension qui entraîne notre âme par un mouvement subit vers l’objet avec qui elle correspond, et qui forme le premier nœud de cette liaison des cœurs qu’on nomme amour, par laquelle la jouissance acquiert un nouveau prix.

M. van Vlieten ne ressemblait presque pas à ceux de sa nation. Il était poli, affable, galant et généreux ; ses manières, ses discours n’avaient rien de cette roideur compassée qui caractérise les Bataves. Sa conversation était des plus gaies, et quoique les fonctions de sa dignité, et les occupations d’un commerce étendu, absorbassent la plus grande partie de son temps, il n’avait point ce sérieux, cette espèce de taciturnité que donne une trop grande contention d’esprit. Lorsqu’il était avec moi, le négociant, l’homme d’État faisait place à l’homme aimable, à l’agréable libertin. J’ai dit qu’il aimait beaucoup les Français ; on aime toujours ceux à qui on ressemble. M. van Vlieten avait encore une autre raison de leur être attaché ; on sait qu’à l’époque dont je parle, la République de Hollande était divisée en deux partis, dont l’un était attaché au Stadhouder, et l’autre connu sous le nom de parti Patriotique, était secondé sous main par la France. La ville d’Amsterdam était le chef-lieu de ce dernier parti, et tous ses Régents, de zélés républicains ; M. van Vlieten se distinguait surtout parmi ceux-ci ; lorsque les transports de l’amour faisaient place à un entretien plus calme, il se plaisait souvent à m’instruire de l’état des affaires de la Hollande, de la division qui y régnait et de l’espoir qu’avaient les Patriotes de réussir dans leurs projets. J’ai toujours aimé la liberté, et je la regarde comme le fécond principe de la vie. Le Régent Amsterdamois n’eut donc pas de peine à faire de moi une prosélyte de la cause ; j’y pris bientôt le plus vif intérêt, et j’étais républicaine dans l’âme. Ces sentiments ne firent qu’augmenter la tendresse de M. van Vlieten pour moi ; il allait au devant de tous mes désirs : tous ceux que je pouvais former étaient sur le champ satisfaits, et d’une manière qui ajoutait un nouveau prix au bienfait : enfin, j’étais heureuse, si on peut l’être sans amour et sans volupté.

Lecteur, ne t’impatiente pas, je vais te mettre au fait de cette restriction qui a dû d’abord t’étonner. Tu sauras que M. van Vlieten, doué très généreusement par la nature, quant au moral, ne l’était que très médiocrement quant au physique. Lorsque cette bonne mère jeta au moule le Républicain Batave, il est à croire que l’étoffe lui manqua et qu’elle ne put faire la queue de la pièce en proportion égale avec le reste. Bref, M. van Vlieten avait un modèle du plus mince volume, tant pour la longueur que pour la circonférence ; outre cela, il n’était rien moins qu’un Hercule ou un Mirabeau ; souvent dans nos tête-à-tête, il enflamma mon imagination par ses propos libertins ; il exaltait mes sens par ses caresses lascives, sans pouvoir éteindre le feu qu’il avait allumé. Ces suppléments, dont l’invention fait plutôt la honte que la gloire de l’homme, et qui attestent bien plus encore leur faiblesse que leur génie, n’étaient point capables de satisfaire des désirs portés à un degré trop éminent. J’étais comme Tantale, je voyais le fruit sans pouvoir y atteindre et la continence à laquelle j’étais forcée, était d’autant plus dure pour moi, que tout contribuait à faire naître en moi des impressions qui lui étaient contraires. Souvent lorsque par mes caresses j’étais parvenue à faire prendre au modèle de mon amant cette consistance, agréable précurseur du plaisir, je voyais tout-à-coup mon espoir trompé ; il mollissait lâchement, et son volume déjà peu considérable, diminuait presque jusqu’à une nullité absolue. Il faut être femme et aimer le plaisir comme je l’aimais, pour savoir jusqu’à quel point on peut être fâché d’une pareille disgrâce, surtout lorsqu’elle est souvent réitérée. Aussi les qualités véritables qu’avait mon amant, disparurent bientôt à mes yeux, et tous les agréments dont je jouissais avec lui perdirent pour moi presque tout leur prix.

Femmes, qui me blâmez, vous êtes sans tempérament ou de mauvaise foi.

Mais, me dira quelque lecteur indulgent, vous étiez une sotte : n’auriez-vous pas pu concilier votre intérêt avec votre goût pour le plaisir, et donner secrètement au Hollandais quelqu’adjoint qui vous eût amplement dédommagée de l’abstinence forcée à laquelle l’incohérence de son modèle invalide vous réduisait ?

Jeune homme, répondrai je à ce lecteur, (car à coup sûr c’en est un) si tu as pu croire que cette idée ne m’est pas venue, je ris de ton inexpérience : étudie mieux les femmes, tu apprendras qu’en pareil cas, leur imagination ne reste jamais en défaut, et qu’elle s’exerce avec toute l’énergie dont elle est susceptible, sur tous les moyens d’atteindre un but vers lequel toutes leurs facultés les entraînent avec une force qui rend le succès assuré, pour peu qu’il soit possible. Mais il était difficile de trouver un expédient qui pût me procurer les douceurs d’une liaison nouvelle, sans rompre celle qui subsistait avec le Régent Amsterdamois, et que la reconnaissance me faisait une loi de respecter. J’ai dit que la maison que j’habitais était absolument isolée ; l’une des deux femmes qui me servaient ne me quittait point d’un instant ; je ne doutais pas que mon amant ne l’eût chargée de me surveiller, et quoiqu’il ne m’eût pas paru jaloux, j’étais assurée qu’il n’eût pas vu d’un bon œil que je partageasse avec un autre des faveurs dont il ne pouvait pas jouir aussi souvent qu’il l’aurait voulu ; je désirais donc plutôt que je n’espérais de trouver l’occasion de former une liaison secrète, mais j’étais bien résolue de la saisir si elle venait se présenter. J’étais dans ces dispositions d’esprit, lorsqu’un matin me promenant dans mon jardin, j’aperçus à travers une grille qui donnait sur la campagne, un jeune homme vêtu d’un uniforme, et dont l’air et la taille svelte me charmèrent ; par un mouvement involontaire je m’approchai de la grille, pour mieux le considérer. Il traversait un sentier dont la direction oblique l’approchait insensiblement de l’endroit où j’étais. Arrivé en face de la grille, ses yeux se portèrent de mon côté ; et je crus remarquer que ma figure l’avait frappé, car il s’arrêta et resta quelque temps à me considérer ; ensuite, par un mouvement assez décidé, il quitta le sentier, s’approcha de la grille, et me saluant avec une noble aisance : Madame est Française, me dit-il, car l’élégance de son costume et ses grâces que rien ne peut imiter, ne me permettent pas d’en douter. Ce compliment, auquel je répondis de mon mieux, fut suivi de plusieurs autres. L’Officier était beau comme Narcisse et taillé en Hercule, remarque qui, soit dit en passant, m’intéressa bien autant que la première. Insensiblement la conversation s’anima entre nous, et les discours de ce jeune homme ne firent qu’augmenter l’impression qu’il avait faite sur moi. L’Officier m’apprit entr’autres, qu’il était Capitaine d’un corps franc nouvellement levé par le parti Républicain. Je fus charmée de voir qu’il était patriote, car depuis mes liaisons avec M. van Vlieten, je l’étais devenue à l’excès, et en m’unissant au Régent Amsterdamois, j’avais cru consolider encore les liens du parti patriotique et de la France.

Comme je craignais d’être surprise par une de mes femmes, je ne pus faire durer cet entretien autant que je l’aurais voulu, et je m’excusai de ne pouvoir rester plus longtemps à la grille. L’Officier, après quelques instances pour m’engager à prolonger une conversation qui avait, disait-il, des charmes inexprimables pour lui, me demanda la permission de me rendre visite ; cette demande m’embarrassa, mais comme je me suis toujours piquée de franchise, et que cette sincérité s’accordait d’ailleurs avec mon inclination naissante, j’appris tout uniment à l’Officier la nature de mes liaisons avec M. van Vlieten, en lui faisant cependant entendre que j’étais fâchée de ne pouvoir faire une plus ample connaissance avec un jeune homme qui me paraissait si aimable. À ces paroles, le visage de l’officier s’anima, et la joie brilla dans ses yeux. — Rien de si aisé, Madame, me dit-il, que de concilier vos devoirs et la bienséance avec ce principe de bienveillance que vous vous sentez pour moi, et pourvu que j’aie votre aveu, je saurai bien surmonter toutes les difficultés qui s’opposent à la continuation d’une liaison qui fera mon bonheur : vous pouvez d’ailleurs compter sur ma plus parfaite discrétion.

L’Officier n’eut pas de peine à me persuader ; mon cœur et mes sens plaidaient trop en sa faveur. Je lui donnai donc rendez-vous pour le lendemain au même endroit ; il fut ponctuel. Comme j’avais eu soin de tenir mes femmes occupées, je me livrai sans crainte aux charmes d’une conversation qui devenait de plus en plus attrayante pour moi. L’Officier me jura qu’il m’adorait ; de mon côté, je ne lui cachai point le tendre intérêt qu’il m’avait inspiré, et après quelques moments de cette résistance que les femmes employent plutôt pour augmenter les désirs que pour les réprimer, mon nouvel amant me fit consentir à lui donner des preuves plus convaincantes de tendresse que d’amoureuses protestations. Nous convînmes que la nuit suivante il escaladerait le mur du jardin, et que je l’attendrais dans un cabinet de verdure situé au fond. La grille qui nous séparait laissait en certains endroits un espace assez large ; l’Officier, avant de prendre congé, me demanda un baiser ; je ne pus le lui refuser : ce baiser qui fut donné de la manière la mieux conditionnée, fit sur moi l’effet de l’étincelle sur la poudre ; des désirs impétueux s’élevèrent au fond de mon cœur ; mon amant s’en aperçut : sa main qu’il passa entre les barreaux de la grille, en fourrageant mes charmes, augmenta encore le désordre de mes sens. L’ardeur amoureuse de l’Officier égalait la mienne ; l’éclair de la volupté brillait dans ses yeux. Il me proposa un essai qui, me dit-il, ne pouvait manquer de réussir. La proposition était trop de mon goût pour que je ne m’y prêtasse pas ; nous nous collâmes contre la grille, et quoique la position ne fût pas des plus commodes, l’amour qui s’élève au dessus de tous les obstacles, nous enivra de ses délices, et nous jouîmes complètement. J’ignore comment la grille ne se fondit pas, puisqu’elle se trouvait entre deux feux.

Nous ne nous séparâmes qu’après nous être promis de répéter la nuit suivante, cette douce besogne, d’une manière plus commode et plus conforme à la vivacité de nos désirs. Le soir, M. van Vlieten vint me voir ; la comparaison que je fis en moi-même de lui avec mon jeune Officier, ne fut pas à son avantage, et il m’en devint, sinon odieux, du moins encore plus indifférent. Je feignis un grand mal de tête pour qu’il ne prolongeât pas sa visite dans la nuit, comme il avait quelquefois coutume de le faire. À l’heure convenue, je me rendis au jardin ; mon Officier s’y trouvait déjà ; il n’avait pas eu de peine à escalader le mur au moyen d’une échelle ; nous nous rendîmes au cabinet de verdure ; un lit de gazon fut le théâtre de nos tendres épanchements, et là nous nous livrâmes à tous les transports de l’amour. Autant la nature s’était montrée avare envers le Régent Amsterdamois, autant s’était-elle montrée généreuse envers le guerrier batave. Après deux heures d’entretien qui nous parurent deux minutes, et pendant lesquelles nous ne cessâmes de nous plonger dans une mer de volupté, nous prîmes nos mesures pour nous voir fréquemment en secret, sans que le Régent pût s’apercevoir de notre intimité.

Dès que l’Officier se fut retiré, je regagnai le plus doucement possible mon appartement ; les douces fatigues que je venais d’essuyer me procurèrent un sommeil profond qui ne fut troublé que par des images agréables et analogues à la scène qui l’avait précédé. L’espèce de régime auquel le délabrement du physique de M. van Vlieten m’avait réduit, augmentait encore à mes yeux le prix des plaisirs que l’Officier m’avait fait goûter ; il m’en devint encore plus cher, et je soupirais déjà après le moment qui nous réunirait une seconde fois.

Ce moment tant désiré revint ; le jour suivant j’eus une nouvelle entrevue avec mon jeune amant : je me hasardai même à l’introduire dans ma chambre. Cette agréable intrigue dura environ deux mois sans que rien ne vînt la troubler : l’amour rend ingénieux ; je prenais si bien mes précautions, que mes femmes ne s’aperçurent de rien ; pour M. van Vlieten, il aurait gagé tous les vaisseaux qu’il avait en mer, que j’étais un modèle parfait de fidélité : une femme dupe toujours un homme quand elle le veut, quelque fin que celui-ci soit d’ailleurs ; il semble même que sa crédulité, en matière amoureuse, soit en raison inverse de son habileté, j’ose même dire de son génie dans les autres objets qui n’y ont point de rapport. Je parierais presque qu’il n’est pas un des grands hommes fameux dans l’histoire qui n’ait été la dupe de sa maîtresse toutes les fois que celle-ci l’a voulu.

Un soir que van Hove (c’était le nom de mon Officier) s’était rendu près de moi comme à son ordinaire, il m’apprit qu’il avait reçu des ordres pour aller rejoindre son corps qui était à Utrecht, et qu’il allait être forcé de se séparer de moi ; on peut juger de la douleur que me causa cette nouvelle ; une certaine sympathie autant que l’attrait du plaisir m’attachait à lui. Après avoir versé quelques larmes : Mon cher ami, lui dis-je, je ne puis vous exprimer combien ce que vous venez de m’apprendre m’afflige ; je ne chercherai point à vous retenir, je sais qu’il est des devoirs qui doivent passer avant tout, et dans le cœur d’un jeune guerrier, l’amour de la gloire doit sans doute l’emporter sur une liaison formée par le plaisir, mais n’est-il pas de moyen de concilier l’une avec l’autre ? Permettez-moi de vous accompagner ; si je vous suis aussi chère que vous le dites, vous ne me refuserez point ce que je ne crains pas d’appeler une grâce ; je vous suivrai partout, et je partagerai vos peines comme vos plaisirs.

Van Hove parut vivement touché de la tendresse que je lui témoignais et de la preuve signalée que je voulais lui en donner ; il me répondit que la proposition que je venais de lui faire lui était autant agréable qu’à moi ; mais, ajouta-t-il, je ne suis point riche, il s’en faut bien que je puisse vous faire le même sort que M. van Vlieten, et en acceptant votre offre, je crains de vous faire manquer à vos intérêts. — Ne parlez point, interrompis-je, d’une chose qui mérite si peu l’attention des âmes d’une certaine trempe ; le vil intérêt ne dominera jamais dans mon cœur, il l’emportera encore moins sur l’amour. Jamais je ne ferai dépendre mon bonheur de ce qui fait le fondement de la félicité du plus grand nombre. D’ailleurs, ma tendresse pour vous est bien capable de me faire passer sur toute autre considération. Je renoncerai sans regret à l’espèce de fortune dont je jouis ; votre cœur, mon cher van Hove, me tiendra lieu de tout.

Mon amant parut charmé de ma résolution : nous prîmes nos arrangements pour partir ensemble, et nous nous séparâmes également satisfaits l’un de l’autre.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE IX.

Conduite légère de Julie. Elle quitte Amsterdam. Son arrivée à Utrecht. Réflexions philosophiques. Son amant lui est infidèle. Elle envoie un cartel à sa rivale. Issue plaisante du combat entre les deux championes. Elles se lient d’amitié.


Si l’homme pouvait prévoir l’avenir, il ne ferait rien qui ne concourût à lui assurer la portion de bonheur dont il peut jouir sur la terre ; mais dans combien de folles démarches la passion ou une fausse manière de voir les choses ne l’engage-t-elle pas ; souvent ce qu’il croit le plus propre à le rendre heureux, est pour lui la source des plus cuisants malheurs. Toujours dupe de lui-même et des circonstances, il s’imagine que les sensations qu’il éprouve, les sentiments qui l’affectent ne peuvent changer, qu’il aura toujours les mêmes désirs, les mêmes goûts, les mêmes affections, et c’est d’après ce faux principe qu’il règle toutes ses actions ; il ignore que le cœur humain éprouve autant de variations que la fortune a de vicissitudes, que ce qui nous cause de plaisir aujourd’hui nous deviendra demain à charge ou insipide, qu’enfin, de nos affections les plus chères, peuvent découler une foule de désagréments et de maux.

Cette grande vérité m’était encore inconnue ; aussi le lecteur ne sera pas étonné de la facilité avec laquelle je me résolus à quitter la vie aisée et agréable dont je jouissais, pour aller mener une vie incertaine et vagabonde avec un militaire, du cœur duquel je n’étais pas bien assurée, et dont je ne connaissais encore que trop imparfaitement le moral. La reconnaissance même qui aurait dû m’arrêter, ne me retint pas ; j’agissais comme la plupart des jeunes gens, je préférais l’agréable au solide, le présent à l’avenir, le plaisir d’un moment à un bonheur tranquille et assuré.

Le jour fixé pour mon départ, van Hove vint me trouver que la lumière n’avait point encore percé les ténèbres. Je fis un paquet de tous les effets précieux que je devais à la générosité de mon entreteneur. Nous escaladâmes le mur du jardin ; une chaise de poste nous attendait à quelques pas ; j’y montai avec mon amant, et nous prîmes la route d’Utrecht.

Si quelque femme a un voyage à faire et qu’elle craigne les ennuis d’une route longue et fatigante, qu’elle prenne avec elle son amant, je lui réponds que le temps s’écoulera pour elle avec la rapidité de l’éclair, mais aussi qu’elle n’ait pas la prétention de vouloir raconter ce qu’elle a vu, et de faire la description des endroits par où elle a passé, car je lui jure qu’elle s’acquitterait fort mal d’une pareille besogne ; si elle aime bien son compagnon de voyage, l’enceinte bornée de la voiture a dû être pour elle l’univers : et son amant le genre humain.

Je fis l’épreuve de cette vérité métaphysique : nous arrivâmes à Utrecht qu’à peine croyais-je avoir fait quelques lieues. Nous descendîmes dans une auberge à l’entrée de la ville ; van Hove me quitta pour aller rendre compte à ses supérieurs du succès de sa mission, et en même temps pour me chercher un logement. Le lendemain je m’installai dans un appartement garni que mon amant avait loué pour moi, car il n’était pas convenable que nous logeassions ensemble. Outre les effets que j’avais, j’étais encore munie d’une assez forte somme d’argent, ainsi je ne craignais pas d’être à charge de mon amant, qui, comme je l’ai dit, n’était point fortuné. On sait que Messieurs les militaires ont toujours une plus ample provision d’amour que d’argent.

On sait qu’Utrecht est une des premières villes de la Hollande, c’était aussi un des principaux sièges du parti patriotique. Dans le moment où j’y arrivai, tout y respirait la guerre. Comme on craignait que les Prussiens ne prissent ouvertement la défense de la cause du Stathouder, et que ce côté de la Hollande était le plus exposé en cas d’irruption, on ne négligeait rien pour mettre la ville et les différents postes de la frontière dans le meilleur état de défense : outre les troupes réglées et les corps francs qui étaient répartis à Utrecht et dans les environs, il y avait encore différents corps de bourgeois qui avaient pris les armes. Comme mon appartement donnait sur la grande place, j’étais tous les jours témoin des exercices de ces derniers ; je prenais plaisir à les voir ; c’était en effet un spectacle assez amusant que cette troupe d’hommes dont la diversité des habillements formait une bigarure plaisante, et qui accoutumés seulement, les uns à manier un marteau, les autres un peigne, ceux-ci une aiguille, exécutaient grotesquement les évolutions militaires au commandement d’un Officier. Je riais en moi-même : sans doute, me disais-je, ces bonnes gens ne brilleraient pas, s’ils avaient à combattre en rase campagne un corps aguerri et bien discipliné ; mais pourquoi non ? Le patriotisme les anime, et ce sentiment sublime supplée à tout ; que ne peut un aussi puissant aiguillon contre les ressources de la tactique et l’attaque combinée et exécutée avec précision, de ces machines organisées à qui la crainte sert de courage, et dont le bâton est le premier moteur. Six cents Spartiates vainquirent un nombre cent fois supérieur de Grecs aux Thermopyles ; dix mille Grecs défirent les troupes innombrables de Xerxès à Marathon. Qu’avaient-ils à opposer à un ennemi aussi formidable ? Le courage et le patriotisme… Le nombre ne se calcule jamais quand des hommes ont affaire à des esclaves énervés, ou à des automates alignés…

Tu me passeras ces réflexions, mon cher lecteur, je les fais sans prétention ; et mon ambition n’a jamais été de passer pour bel esprit ; au reste, ces traits historiques que je viens de citer, ne doivent pas t’étonner ; tu as vu dès le commencement, le goût que j’avais pour l’Histoire : Heureux, charmant goût que le Peintre, m’inspira ! je l’ai toujours cultivé depuis, et en fait d’Histoire, je défie le meilleur Historien de se connaître mieux que moi. Quoi qu’il m’en ait passé de toutes les façons entre les mains, que je me sois livrée à tous les genres, j’avouerai que j’ai toujours aimé les plus longues.

C’est cette préférence qui me fit faire la sottise de quitter M. van Vlieten, qui ne m’avait jamais fourni, en fait d’Histoire, qu’un chétif in-12, pour m’attacher à van Hove dont l’Histoire approchait presque de l’in-folio. Pendant deux mois qui s’écoulèrent depuis notre arrivée à Utrecht, je n’eus qu’à me louer de mon amant ; il passait avec moi tout le temps que lui laissaient ses occupations militaires ; et cependant, peu-à-peu et d’une manière presqu’insensible, ses assiduités diminuèrent ; les expressions de sa tendresse devenaient moins vives et moins fréquentes. Lorsque je m’en plaignais à lui, il s’excusait tantôt sur la multiplicité des devoirs à remplir, tantôt sur les manœuvres fatigantes auxquelles il devait se livrer : une femme qui aime est un argus à qui rien ne peut échapper ; je ne fus pas longtemps la dupe de ses prétextes, quelque spécieux qu’ils fussent ; je soupçonnai que mon amant avait formé quelque nouvelle connaissance, ou peut-être qu’il avait renoué avec une ancienne maîtresse dont il m’avait parlé mais qu’il m’avait promis de ne revoir jamais.

Dès que la jalousie s’est introduite dans le cœur d’une femme, elle y fait bientôt les plus grands progrès ; c’est un nain qui devient en peu de temps un géant. Cette funeste passion ne lui laisse aucun repos, empoisonne tout pour elle, et lui fait voir au microscope d’une fatale prévention, ce qui l’aurait à peine frappée dans toute autre circonstance. Dans son délire jaloux, elle se plaît à se tourmenter : et telle est sa folie, qu’elle court avec empressement au devant de tout ce qui peut augmenter ses craintes et changer ses soupçons en la plus cruelle certitude.

Du moment où je crus que mon amant pouvait m’être infidèle, je fis épier toutes ses démarches : mes craintes n’étaient que trop fondées ; j’appris qu’il revoyait cette femme avec laquelle il avait vécu avant son voyage à Amsterdam. Cette nouvelle fit sur moi une impression plus vive encore que je ne m’y étais attendue ; sans doute mon amour-propre blessé autant que ma tendresse pour mon amant, contribua encore à augmenter la douleur que j’éprouvai. Outre que l’infidélité de van Hove était une insulte faite à ma vanité, je croyais qu’il devait m’être autant attaché par reconnaissance que par amour, puisque j’avais quitté pour lui le sort le plus heureux. Tous ces motifs réunis portèrent mon ressentiment à son comble ; je résolus de briser, à quelque prix que ce fût, des nœuds qui m’outrageaient aussi vivement, mais ce fut surtout contre ma rivale que ma colère se dirigea : le cœur cherche toujours à justifier un amant, quoiqu’infidèle ; il aime à attribuer toute la faute à celle qui a causé son inconstance. Après avoir bien réfléchi sur les moyens d’écarter ma rivale, je crus qu’il n’y en avait point de meilleur que de lui écrire la lettre suivante :

« Je sais à n’en pouvoir douter, que vous avez renoué vos anciennes liaisons avec van Hove ; apprenez que j’ai des droits sur son cœur, qui, s’ils sont moins anciens que les vôtres, n’en sont à coup sûr que plus grands ; si vous refusez de me les céder, si vous ne me promettez de rompre entièrement avec lui, je vous somme de vous trouver demain à l’issue du mail : c’est-là, et par la voie des armes, que je suis résolue de décider à qui des deux il restera : pour peu que vous ayez du courage, vous ne manquerez pas au rendez-vous. Je vous laisse le choix des armes et attends une réponse catégorique. »

Le lecteur aura sans doute peine à croire que j’aie écrit sérieusement ce billet, et dans le dessein d’en venir réellement aux voies de fait ; ceux surtout qui regardent le courage comme une qualité affectée uniquement à leur sexe, riront de ce cartel et le prendront pour une fanfaronnade. Mais pourquoi les femmes n’auraient-elles pas du courage comme les hommes ? Ne sont-elles pas organisées comme eux ; n’ont-elles pas les mêmes idées, les mêmes sensations, les mêmes sentiments ? Et si le courage, dans la plupart des hommes, n’est qu’une espèce d’exaltation, d’enthousiasme occasionné par différents motifs, pourquoi les femmes plus sensibles et plus passionnées encore, ne seraient elles pas aussi courageuses ? Je ne parle point ici de cette intrépidité froide qui est la suite d’un système réfléchi, d’un effort presque surnaturel de raison, et qui porte à affronter les plus grands dangers, sans autre motif que celui de ne les point craindre ; il est peu d’hommes qui en soient doués ; presque tous ne sont braves, que parce que l’amour de la gloire, la vanité, l’ambition, la crainte de la honte sont plus forts chez eux que la crainte de la mort. L’excès de la jalousie, l’amour qui fait tant de prodiges, peut donc donner à une femme ce courage factice qui a la même apparence, les mêmes effets que la véritable valeur.

J’en offre l’exemple au lecteur ; ce furent ces deux sentiments qui me dictèrent la lettre que j’envoyai à ma rivale, et en l’écrivant j’étais très résolue de guerroyer avec elle si elle acceptait mon défi. Le même jour je reçus sa réponse. La voici.

« Le ton impératif avec lequel vous m’enjoignez de rompre avec M. van Hove, serait bien peu propre à m’y engager, quand même je pourrais en avoir envie. Vous avez cru peut-être m’intimider, mais vous vous êtes trompée ; apprenez que je sais aussi bien soutenir mes droits que les acquérir. Je suis Française comme vous, c’est vous dire que j’accepte votre cartel : je choisis le pistolet, il est plus décisif : j’apporterai moi-même les armes. À demain ; nous verrons si vous avez autant de courage, que vous me paraissez avoir d’amour et de hauteur.

« Sophie de la Garde. »

Je ne dirai point que je fus singulièrement charmée que ma rivale eût accepté le cartel, je mentirais ; il est contraire à la nature de se réjouir de tout ce qui peut occasionner notre destruction ; plusieurs heures s’étaient écoulées depuis que je l’avais écrit, et si la tête d’une femme se monte aisément, elle se démonte de même. D’ailleurs, il est peu d’hommes qui, portés par un puissant motif à faire un pareil défi, ne désirent pas secrètement qu’il ne soit point accepté. Cependant si le temps avait un peu diminué de mon exaltation, je n’eus pas la bassesse de me démentir ; l’amour-propre et la haine suppléèrent à ce qui me manquait en enthousiasme, car quoique je n’eusse jamais vu ma rivale, je la détestais déjà de tout mon cœur. Ces deux passions me soutinrent dans ma résolution, je passai la nuit à m’y affermir par toutes les considérations qui pouvaient avoir du poids sur mon esprit et bannir ce sentiment naturel qui soulève nos organes contre l’idée de l’atteinte qu’ils vont être exposés à recevoir.

Dès que je fus habillée, je sortis seule et me rendis dans un endroit écarté que j’avais indiqué à ma rivale ; elle ne tarda pas de paraître : c’était une assez belle femme, grande et bien découplée ; nous nous considérâmes quelque temps en silence. Je cherchais à lire dans ses yeux la situation de son âme, et si la portion de courage dont je m’étais munie égalait la sienne ; elle me parut calme et aussi tranquille que si elle fût venue uniquement en promenade. J’avouerai que sa fermeté me fit un peu perdre la mienne, et que j’eus besoin de cette espèce d’obstination que j’appellerai ténacité pour faire bonne contenance. Nous nous avançâmes l’une vers l’autre. — Ma réponse, me dit-elle, en prenant la parole, doit vous avoir prouvé que j’étais résolue d’entrer en lice avec vous. Voici ce qui va décider notre différend, ajouta-t-elle, en tirant deux pistolets de sa poche : choisissez. — J’en pris un ; ma rivale s’éloigna d’environ quinze pas. Tirez, me dit-elle d’une voix ferme, vous êtes l’offensée… Je lâchai mon coup d’une main mal assurée…

Lorsque la fumée, dont l’explosion de l’arme à feu avait rempli l’atmosphère entre ma rivale et moi, fut dissipée, je la vis dans la même posture ; je ne fus pas étonnée de l’avoir manquée, car j’avais tiré machinalement et sans ajuster mon coup. Alors ma rivale dirigea contre moi son arme, l’abaissant presqu’au même instant : je pourrais vous tuer, me dit-elle, mais je ne veux pas priver le monde d’une personne aussi jolie et aussi courageuse. En achevant ces mots, elle pousse un éclat de rire, et jetant au loin son pistolet, elle court à moi et m’embrasse en me disant : Avouez, ma chère, que les femmes ne sont pas faites pour ces sortes de combats, et qu’il vous en a beaucoup coûté pour surmonter cette crainte si naturelle qu’un danger imminent doit causer à un sexe dont la faiblesse est l’apanage. Cependant cet effort même que vous avez fait, est digne d’admiration, et il m’eût été impossible de l’imiter. Ma rivale, voyant ma surprise, m’apprit que les deux pistolets n’avaient été chargés qu’à poudre, qu’en acceptant mon défi, elle n’avait voulu que se divertir et voir jusqu’à quel point l’amour et la vengeance pouvaient exalter la tête d’une femme. — Croyez-moi, Julie, ajouta-t-elle, c’est une folie que d’aimer un amant qui nous est infidèle ; c’en est encore une plus grande de s’exposer à la mort pour lui ; les hommes ne valent pas la peine qu’on fasse pour eux de pareils efforts : imitons leur exemple ; que l’amour soit toujours pour nous un plaisir et jamais une peine ; s’ils sont inconstants, soyons volages. Je vous cède de bon cœur tous mes droits sur van Hove, mais vous n’en serez pas pour cela plus heureuse ; c’est un papillon qui court de belle en belle ; il m’avait quittée par inconstance, c’est le même sentiment qui a renouvelé notre liaison. Oubliez-le ; aimable et jolie comme vous l’êtes, vous en trouverez mille pour un, qui se trouveront heureux de le remplacer.

Je trouvai que ma compatriote avait raison ; ce qu’elle ajouta encore au sujet de van Hove, me confirma dans la résolution de l’oublier, ou du moins de ne plus intéresser mon cœur dans mes liaisons avec lui. Nous rentrâmes ensemble dans la ville. Sophie m’engagea à l’accompagner chez elle ; j’y consentis ; l’air ouvert et décidé de cette fille m’avait plu, et comme il est assez ordinaire à notre sexe de passer d’un extrême à l’autre, je me sentis en un instant autant d’amitié pour elle, que j’avais d’abord conçu de haine, sans l’avoir vue. Ma compatriote m’apprit qu’elle était venue de Paris à Utrecht avec un riche Hollandais à qui elle avait plu ; qu’il l’avait entretenue pendant longtemps, mais qu’il était mort depuis près d’un an ; que depuis ce moment elle avait vécu sans avoir d’amant déclaré, prenant tantôt l’un, tantôt l’autre, selon son intérêt ou son goût, sans s’attacher exclusivement à aucun ; qu’elle n’avait jamais eu d’amour pour van Hove, mais que quand elle en aurait eu, à coup sûr cette passion ne l’aurait pas portée à descendre dans l’arène pour y combattre une rivale.

Je rendis à Sophie confidence pour confidence, et après nous être promis de nous revoir souvent, nous nous séparâmes.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE X.

Arrivée subite des Prussiens à Utrecht. Embarras de Julie. Plaisanterie imaginée par un soldat prussien. Manière singulière dont Julie est initiée au Stathouderisme. Assauts terribles qu’elle a à soutenir. Elle quitte Utrecht et se rend à la Haye. Nouvelle connaissance qu’elle y fait. Quiproquo plaisant.


Si l’homme est maître du présent, il ne peut pas disposer de la plus petite division de temps qui appartient à l’avenir ; il n’a jamais la certitude que telle chose qu’il se propose pour le lendemain, pourra s’effectuer. Les combinaisons les mieux faites se trouvent souvent dérangées ; les projets les mieux conçus déjoués au moment où nous nous y attendons le moins ; nous sommes entraînés malgré nous dans le tourbillon des événements nécessaires, et qui sont la suite et l’effet de cette immensité de causes finales qui ont donné la première impulsion à ce vaste univers. L’homme vraiment sage doit donc s’attendre à tout ; il bâtit pour l’avenir, mais il n’a point la folie de croire son édifice indestructible.

J’étais encore au lit, et je retraçais dans mon esprit tout ce qui m’était arrivé la veille, lorsque j’entendis un grand bruit d’hommes et de chevaux précipitant leur marche ; curieuse de savoir ce que c’était, je me levai, et je m’informai de la cause de ce tumulte. On m’apprit que les Prussiens en force n’étaient plus qu’à quelques lieues de la ville, contre laquelle ils s’avançaient, et que le Corps commandé par le Rhingrave de Salm, au lieu de songer à la défendre, venait de prendre honteusement la fuite, ainsi que tous les patriotes armés. Cette nouvelle ne fit pas sur moi beaucoup d’impression ; je ne croyais pas qu’une femme eût beaucoup à craindre d’une troupe militaire, mais j’étais singulièrement étonnée de la disposition subite de ces corps patriotiques qui avaient montré tant d’ardeur pour la défense de leur patrie. Cette conduite ne me paraissait pas naturelle, et je crus devoir plutôt l’attribuer à quelque cause secrète, qu’à un défaut de courage.

Cependant l’alarme était générale dans la ville ; un grand nombre d’habitants prenaient la fuite avec tout ce qu’ils pouvaient emporter ; j’étais incertaine si je ne devais pas imiter leur exemple et sortir d’Utrecht, lorsque j’entendis des tambours battre, et bientôt après je vis arriver sur la place un gros de troupes que l’on me dit être les Prussiens. À leur vue je ne pus me défendre d’un mouvement assez vif de frayeur ; cependant je me rassurai en songeant que ces guerriers étaient des hommes qui, quoique terribles dans les champs de Mars, étant désarmés n’en étaient pas moins humains. Les Prussiens ne tardèrent pas à se répandre dans les différents quartiers de la ville ; une douzaine entrèrent dans la maison où je logeais ; trois d’entr’eux pénétrèrent dans ma chambre, et sans paraître faire attention à moi, ils s’assirent, défirent leurs guêtres et allumèrent leur pipe. Cette conduite ne me donna pas une idée bien avantageuse de la politesse de Messieurs les Prussiens : je réfléchissais sur les moyens de me débarrasser de ces hôtes importuns, lorsque l’un d’eux qui était sorti, revint avec plusieurs de ses camarades que je n’avais pas encore vus ; ils étaient munis de toutes sortes de provisions dont ils s’étaient emparés dans la maison ; ils les étalèrent sur une table qu’ils dressèrent, s’assirent et me forcèrent de prendre place à côté d’eux.

Je laisse à juger au lecteur de l’embarras où je me trouvais, au milieu de cette troupe militaire dont le langage m’était absolument inconnu ; cependant je fis bonne contenance, et comme je n’avais encore rien à reprocher aux Prussiens, que leurs manières passablement dures et grossières, je pris un air gai et commençai à boire et à manger comme eux, sans paraître intimidée de me trouver en si nombreuse compagnie. Les compagnons de Mars se livraient sans réserve aux plaisirs de la table ; le vin coulait à grands flots dans leurs verres ; il ne leur coûtait que la peine de l’aller chercher au cellier de mon hôtesse qui en avait une abondante provision. Bientôt cette liqueur communiqua aux Prussiens une joie excessive qui se manifesta par des chansons bachiques et tout ce qui annonce une douce exaltation des esprits, et comme Bacchus et Vénus se tiennent ordinairement par la main, plusieurs d’entr’eux commencèrent a me regarder avec des yeux où brillait la concupiscence ; ce signal du désir fut aussitôt suivi des effets ; il me fallut recevoir et donner des baisers sans nombre, bien plus douloureux qu’agréables, car la peau revêche et tannée, la barbe dure et piquante des Prussiens, et leurs moustaches raides me déchiraient le visage ; cependant il fallait faire de nécessité vertu ; je m’armai de courage pour pouvoir soutenir le terrible choc que j’allais être forcée d’essuyer. Tout-à-coup un des Prussiens qui parlait français, me demanda si j’étais patriote ou stathoudérienne ; je ne crus pas devoir démentir l’opinion que je professais, je crus même qu’il y avait un noble courage à avouer ce qu’on était devant les défenseurs d’une cause opposée. Je répondis donc d’une voix ferme, que j’étais patriote ; celui qui m’avait fait cette demande, ayant fait part de ma réponse à ses camarades, il ajouta encore quelque chose qui fit partir d’un éclat de rire tous les assistants ; à l’instant même l’un d’eux me prend dans ses bras, me fait asseoir sur lui, trousse mes jupes et expose à la vue de toute l’assemblée ce qui ne se montre ordinairement qu’à une seule personne à la fois, ce qui fait l’objet de toutes les recherches des hommes, l’unique but auquel tendent toutes leurs démarches pour nous plaire, enfin ce sanctuaire du plaisir, cet antre charmant où se célèbrent les plus secrets mystères de l’amour, et où la nature a mis le foyer de la reproduction de l’espèce humaine. L’impromptu du soldat prussien me fit pousser un cri de frayeur, mais celui qui parlait français, me dit de ne rien craindre, que ces Messieurs ne me feraient aucun mal, qu’ils voulaient seulement exécuter une plaisanterie qu’il avait imaginée pour exercer une petite vengeance contre un personnage qui avait à n’en pas douter, causé souvent du plaisir à leurs ennemis, qu’enfin ils voulaient le rendre stathoudérien, et que ce qui allait se passer serait une espèce d’inauguration.

En effet, après l’exposition des pays-bas de mon individu, sur lesquels les yeux égrillards des soldats étaient avidement fixés, on apporta une boîte dans laquelle était de la poudre couleur orange ; un Prussien prit une houpe et en aspergea abondamment la chevelure que la nature nous a mise dans cet endroit, et que, soit dit en passant, j’ai toujours eue fort touffue. De noire qu’elle était, elle devint d’un blond ardent : cette opération faite, on me mit une pipe à la main, de laquelle je dus tirer quelques bouffées. Une vivandière qui était survenue, me présenta un verre qu’elle remplit, et je fus obligée de boire à la santé du Prince d’Orange. Ce ne fut pas tout ; un des Prussiens qui paraissait le plus plaisant, prit une longue pipe dont il insinua l’extrémité du tuyau où l’on n’introduit ordinairement que des pièces de plus gros calibre ; alors toute la troupe qui m’environnait poussa des éclats de rire. On alla chercher le chef ; celui-ci, qui avait la vue basse, mit un genou à terre et contempla, en souriant, le spectacle que la facétie prussienne avait imaginé de lui donner. Après être restée quelque temps dans cette situation, qui donna lieu à mille plaisanteries, la pipe fut retirée, et les Prussiens animés par la vue du héros de la cérémonie, ainsi que par le vin, et dont les désirs étaient exaltés au plus haut point, se disposèrent à remplacer la pipe et à m’identifier le stathoudérisme. Comme leur impatience lubrique ne leur permettait pas d’attendre, il y eut d’abord de la rumeur, chacun voulait commencer, enfin on tira au sort, à l’exception du chef qui eut l’honneur de m’initier le premier à la cause qu’il soutenait.

Que faire dans une pareille circonstance ? Il ne me restait que de me soumettre de bonne grâce à ce que je ne pouvais éviter. Je soutins courageusement les assauts multipliés que me livra cette troupe lubrique, et comme je veux être franche en tout, j’avouerai que l’énergie des héros prussiens fut assez de mon goût, et comme j’avais aussi les esprits exaltés par le vin, je partageai bientôt leurs transports ; la nature ne perd jamais ses droits, elle est même souvent plus forte que la volonté.

Lorsque la pénible et douce lutte que j’avais eue à soutenir, fut finie, et que les Prussiens furent plus calmes, ils se remirent à table, et après m’avoir beaucoup louée de la manière dont j’avais résisté au choc, ils me présentèrent un verre de genièvre qui me remit un peu de ma fatigue, car j’avais été pour ainsi dire accablée de plaisir, et submergée dans la volupté. — À présent, me dit l’auteur de la plaisanterie, vous voilà stathoudérienne jusqu’au fond du… corps. — Vous vous trompez, lui répondis-je en riant : croyez-vous que la tête d’une femme change aussi aisément. Quand toute l’armée de votre Monarque, que je respecte d’ailleurs, me serait passée sur le corps, comme vous venez de le faire, et qu’on aurait répandu toute la poudre orange qui se trouve dans les sept Provinces-Unies, sur ce pauvre individu que vous avez si furieusement choyé, non, morbleu, il ne sera jamais stathoudérien, il restera toujours com…patriote. Vous voyez déjà qu’il a repris son ancienne couleur, ajoutai-je, en en faisant moi-même l’exhibition.

Cette boutade fit beaucoup rire les Prussiens, à qui elle fut expliquée ; ils recommencèrent à boire, et bientôt ils eurent entièrement perdu la raison ; les uns s’endormirent sur leurs chaises, d’autres se jetèrent sur mon lit ou s’étendirent à terre.

Lorsque tous ces héros à quatre sous par jour, furent plongés dans le plus profond sommeil, je commençai à réfléchir sur ce qui s’était passé et sur le parti que j’avais à prendre ; outre que je n’étais pas d’avis d’être de nouveau l’objet des facéties prussiennes, et le plastron de leurs boutades lubriques, la manière dont ils s’étaient établis chez moi, devait me faire craindre qu’ils ne désemparassent pas de sitôt, et qu’ils ne poussassent même la plaisanterie jusqu’à me dépouiller de mes effets ; je résolus donc de quitter sur le champ Utrecht ; ce que j’appris des excès que les Prussiens avaient commis ailleurs, me confirma encore dans cette résolution. Après avoir mis dans un coffre tous mes meilleurs effets, je sortis avec un portefaix que je pris pour le transporter, et je me rendis d’abord chez Sophie dans le dessein de l’engager à m’accompagner, mais j’appris qu’elle était partie sur la nouvelle de l’arrivée des ennemis ; je fus fâchée d’être sitôt séparée de cette fille, pour laquelle je m’étais senti beaucoup d’amitié. Quoique toutes les portes de la ville fussent déjà occupées par les Prussiens, je parvins à sortir sans opposition ; à une demi lieue d’Utrecht, je pris une voiture qui me conduisit jusqu’à La Haye. En arrivant dans cette résidence du Stathouder, à peine me restait-il un louis, mais ce défaut d’argent ne m’affligeait point, les revenus d’une femme sont en elle-même, me disais-je ; elle est assez riche, si elle est jolie ; la lubricité des hommes est un créancier sur lequel elle peut tirer à vue, et le plus grand nombre fait toujours honneur à cette espèce de lettre de change. En échangeant avec eux le plaisir contre l’argent, l’avantage est encore du côté de ces derniers, car l’argent n’a qu’un prix factice, le plaisir a un prix réel, et comme elle a un fond de richesses inépuisable, elle est assurée de ne jamais manquer, tant qu’elle pourra faire valoir ce fond.

Parmi les étrangers qui se trouvaient dans l’auberge où j’étais descendue, je remarquai un jeune homme fort bien mis et dont le visage et les manières me plurent du premier abord. Je crus avoir fait la même impression sur lui. Nous eûmes bientôt fait connaissance : deux Français en pays étranger sont bientôt liés. Mon compatriote vit bien que je n’étais rien moins qu’une prude, et comme de son côté il n’était rien moins que novice, les formalités furent abrégées, et le lendemain de notre première entrevue, nous étions déjà ensemble le mieux du monde. Quoique mon nouvel amant ne fût ni si vigoureux, ni si bien pourvu par la nature que van Hove, cette liaison n’eut pas pour moi moins de douceurs. Dupuis (c’était le nom qu’il se donnait) était plus tendre, plus empressé que le Hollandais ; il connaissait la volupté dans tous ses raffinements, et il avait une manière délicate, en même temps que très sensuelle, de la faire goûter, qui compensait amplement ce qui lui manquait quant à la force et à la matière : l’art chez lui suppléait à la nature, et avec tant d’adresse qu’on ne s’apercevait point du défaut de celle-ci. Dans nos amoureux ébats, nous épuisions tout ce que le génie humain a pu imaginer de situations, de postures, de caresses pour enflammer les sens et faire mieux savourer le plaisir. Nos préludes valaient la jouissance même et augmentaient le prix de cette dernière. Souvent nous nous mettions in naturalibus, et après une douce contemplation de cette nudité si propre à exalter les désirs, nous nous plongions dans la volupté : c’est jouir deux fois, selon moi, que de savoir bien jouir.

Quelques jours après que nous eûmes lié connaissance, Dupuis et moi, il arriva un singulier quiproquo dont je ne puis encore m’empêcher de rire ; mon amant venait passer toutes les nuits avec moi ; dès que tout le monde était retiré, il gagnait à petit bruit ma chambre. Un soir qu’il tardait plus longtemps que de coutume, je me couchai après avoir laissé ma porte entr’ouverte ; le sommeil me gagnait déjà, lorsqu’il entra quelqu’un qui vint droit à mon lit et s’y glissa ; ma chandelle était éteinte, et ne doutant pas que ce ne fût Dupuis, je le reçus dans mes bras et commençai à lui faire des caresses ; on y répondit sans mot dire et avec la plus grande vivacité. Ces préludes furent aussitôt suivis de démonstrations plus expressives. Malgré mon ardeur, je crus remarquer de la différence entre le corps que je tenais dans mes bras et celui de mon amant, mais cette différence se fit encore mieux sentir dans un certain endroit que le lecteur devinera aisément. Le modèle qui m’occasionnait d’aussi agréables sensations était d’une taille bien plus épaisse que celui de Dupuis, et il s’exprimait avec une énergie que je ne connaissais pas dans ce dernier. Je réfléchissais à tout cela autant que ma situation pouvait me le permettre, lorsque j’entendis quelque bruit près de moi, et en même temps un mouvement comme d’une main qui s’appesantissait sur celui qui partageait ma couche ; ce mouvement redoubla, et bientôt cette main qui m’atteignit assez rudement, ne me laissa pas douter que ce ne fut un tiers à qui nos amoureux ébats ne plaisaient point, et qui voulait les faire cesser ; on peut juger si cet incident interrompit la lutte dans laquelle nous étions engagés. Cependant je m’étais mise sur mon séant pour riposter aux gourmades dont j’étais principalement assaillie. En étendant les bras je m’aperçus que c’était une femme qui m’accueillait de cette manière ; je commençais à lui rendre gourmade pour gourmade avec toute l’énergie dont j’étais capable, lorsqu’il entra une troisième personne qui s’approcha de mon lit ; au même instant mon partenaire, qui était aussi sur son séant, se sentit de nouveau frappé, mais avec une force qui ne me laissa pas douter que ce ne fût un homme. Bientôt le combat fut général ; les deux hommes se colletèrent, tandis que de mon côté je m’escrimais des poings avec mon adversaire ; dans cette cohue nous tombâmes tous les quatre hors du lit. Quoique tout se passât en silence et qu’il n’y eût que quelques mots entrecoupés lâchés de part et d’autre, qui m’assurèrent que la jalousie animait une partie des combattants, le bruit que fit notre chute éveilla l’hôte qui couchait au-dessous de moi ; il se leva et se disposait à venir voir ce que c’était ; ceci fit cesser le combat ; les deux hommes et la femme se relevèrent, gagnèrent la porte et se retirèrent chacun de leur côté. Je me remis au lit très étonnée de ce qui s’était passé ; après y avoir bien réfléchi, je ne doutai pas qu’il n’y eût eu quelque quiproquo.

En effet, Dupuis m’instruisit le lendemain de ce qui avait donné lieu à cette scène comique. La servante de la maison avait des relations de la nature des nôtres avec un sergent logé dans l’auberge ; comme la chambre de cette fille était contiguë à la mienne, le militaire un peu ivre, avait pris dans l’obscurité ma porte pour la sienne, et s’était mis dans mon lit croyant que s’était celui de sa dulcinée. La rusée servante, qui attendait son céladon avec l’impatience de l’amour, ne le voyant pas venir, soupçonna quelque méprise ; elle sortit de sa chambre, et entendant du bruit dans la mienne elle y entra : ne doutant pas que ce ne fût son amant qui était aux prises avec moi, la jalousie s’empara d’elle, et elle ne crut devoir rien employer de mieux que ses poings pour empêcher le sergent de mettre le comble à l’infidélité. Ce fut sur ces entrefaites que Dupuis arriva ; il ne fut pas peu surpris de trouver là deux personnes qu’il savait n’y avoir rien à faire ; s’étant aperçu que l’une d’elles était un homme, la jalousie se mit aussi de la partie de son côté, et il commença à jouer des poings sur celui qui était venu occuper ma couche à son détriment.

Nous finîmes par plaisanter de cette méprise, toutefois après que j’eus assuré Dupuis que, m’en étant aperçue sur le champ, le sergent n’avait pu rien effectuer qui fût contraire à nos tendres liaisons. La servante, que je vis le lendemain, ne fit pas semblant de savoir la scène qui s’était passée la veille, et la part qu’elle y avait eue.



Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE XI.

Philosophie de Julie. Elle est arrêtée et mise en prison avec son amant. Son innocence est reconnue. Julie sort de La Haye. Surprise agréable qu’elle éprouve. Elle est aimée par un membre des États-Généraux. Éloge des Françaises. Portrait de M. van Rennen. Julie s’ennuie dans sa solitude.


Rien n’est stable dans ce bas monde, l’ordre moral des choses y change sans cesse comme celui de la nature, et comme dans une campagne le chardon croît à côté de la violette, la ciguë meurtrière près de la camomille bienfaisante, de même dans la carrière de la vie, la peine se trouve à côté du mal, la douleur à côté du plaisir. Dans la succession des jours, des heures, des instants qui forment le tout de notre vie, ces impressions différentes et contraires se succèdent avec une rapidité inégale, et s’entrechoquent même souvent ; c’est le sort de l’homme ; il n’est point le maître des circonstances, il ne peut disposer des événements, et dans l’odieuse répartition qui s’est faite des biens qui peuvent contribuer à son bien-être, au milieu de cette inégalité des rangs et des conditions, au milieu des usages et des préjugés qui commandent impérieusement et qui contraignent sa volonté, il fait souvent d’inutiles efforts pour atteindre le but universel, le but vers lequel tendent tous ses vœux, toutes ses actions : son propre bonheur. Cependant il est une portion de félicité, entièrement indépendante de l’opinion des uns et des autres ; c’est lorsque satisfait de son sort, de ce que la nature lui a donné en partage, il ne forme de désirs que ceux qu’il peut satisfaire ; brave, il supporte avec constance les maux qu’il ne peut éviter et jouit sans soins, sans inquiétudes, des plaisirs qui sont à sa portée. Il faut sans doute un haut degré de philosophie pour savoir être content avec peu, trouver une jouissance où un autre trouverait de la peine ou du moins de l’ennui, et circonscrire son ambition dans la sphère étroite à laquelle on est borné. J’ose dire avoir atteint ce degré ; tranquille et sereine dans la position où je suis, le passé ne me présente que des réminiscences agréables, le présent ne me laisse rien à désirer et l’avenir ne m’intimide pas, car je ne m’en occupe jamais. Je verrai tranquillement arriver la mort, et je la regarderai comme un doux sommeil qui terminera pour moi le songe de la vie.

Mais à quoi bon cette tirade métaphysico-philosophique, me demandera quelque personne à qui la morale donne des vapeurs ; j’en ai déjà averti mes lecteurs, j’aime à raisonner ou à bavarder, car cela est à peu près synonyme dans une femme ; d’ailleurs, ne faut-il pas que je soutienne mon titre : je ne veux pas faire comme quantité d’auteurs dont les ouvrages n’ont rien de saillant que le titre, et qui après avoir épuisé leur imagination à le trouver, ne débitent, dans un tissu plus ou moins lumineux, que des rapsodies insipides et des lieux communs qui font dormir debout. Au reste, comme je me pique de l’à-propos, le lecteur saura que les réflexions ci-dessus, n’étaient qu’une transition heureuse pour le faire passer à l’événement suivant.

J’ai dit que Dupuis était Français ; il y avait quelques mois qu’il était à La Haye et il y faisait assez de dépense. Je n’avais jamais eu l’idée de lui demander qui il était et de quoi il vivait ; une femme et une femme galante surtout, s’embarrasse peu de la naissance, de l’état d’un homme qu’elle aime ; tout ce qui n’a point rapport à son amour lui est indifférent ; une réciprocité de soins et de tendresse, voilà tout ce qu’elle exige de lui ; leur liaison est un échange de plaisirs, et puis c’est tout. D’ailleurs, Dupuis fournissait à tous mes besoins ; j’étais liée à lui par le double nœud de l’amour et de la reconnaissance. Tout en lui semblait annoncer l’honnêteté, je n’en demandais pas davantage.

Un jour que nous étions ensemble et qu’après nous être livrés à tout ce que l’amour a de plus vif, nous nous entretenions confidentiellement, tout-à-coup un grand bruit se fit entendre ; au même instant la porte s’ouvre et nous fit voir une troupe d’alguasils qui, sans rien dire, se jettent sur nous, et après nous avoir liés, nous conduisirent, à travers une foule de peuple, à la prison publique. Là on nous sépara et nous fûmes jetés chacun dans un cachot. Cet événement aussi cruel qu’imprévu m’avait tellement ôté l’usage de toutes mes facultés, qu’à peine avais-je le sentiment de mon existence. Revenue peu à peu à moi, j’aurais cru que ce qui venait de m’arriver était un songe, si la vue du cachot et l’horreur de ce qui m’environnait ne m’eût convaincue de la triste réalité de mon malheur. Quel crime ai-je commis, me dis-je à moi-même, pour être traitée ainsi ? Aucun, car à coup sûr ce n’est point un crime de donner du plaisir et d’en recevoir, et notre personne n’est-elle point une propriété dont nous pouvons disposer à notre gré ? L’amour ne rompt aucun lien dans la société, il ne nuit à personne ; c’est la jouissance la moins sujette à des inconvénients, j’ose même dire la plus pure, puisque l’homme ne se procure presque jamais les autres que plus ou moins aux dépens de ses semblables, et sans doute il vaut mieux remplir le vœu de la nature et coopérer à la multiplication de l’espèce humaine que de dépeupler la terre par des guerres qui n’ont d’autre motif que le caprice de quelque Souverain.

Après m’être creusé la tête pour trouver une cause à ma détention, sans pouvoir y réussir, je résolus d’attendre patiemment ; ma philosophie vint à mon secours, et me confiant à mon innocence, je fus assez tranquille. Le lendemain le geôlier me tira d’inquiétude, il m’apprit que celui avec lequel j’avais vécu, était un scélérat qui s’était rendu coupable de vols et d’assassinats, et qu’on m’avait arrêtée avec lui, parce qu’on soupçonnait que j’étais sa complice. Cette nouvelle m’occasionna un tremblement universel ; je frémis d’avoir été liée avec un homme pareil, et dans ma douleur je me promis bien d’être plus circonspecte à l’avenir dans le choix de mes liaisons. Comme j’avais ignoré entièrement les manèges odieux de Dupuis, qu’il ne s’était jamais ouvert à moi en la moindre chose à cet égard, je ne doutai point que ma prison ne fût de courte durée, et mon innocence bientôt reconnue.

Après quelques jours de détention, je subis un premier interrogatoire : je répondis aux questions qu’on me fit avec cet air de vérité et de candeur que l’imposture et le mensonge ne peuvent jamais qu’imparfaitement imiter. Je dis au juge que je n’avais eu avec Dupuis d’autre liaison que celle du plaisir ; — si c’est un crime, ajoutai-je, je suis sans doute bien coupable, car je l’ai commis plus de mille fois. Cette espèce d’ingénuité fit sourire le juge ; son front se dérida un peu, et je crus même remarquer dans ses yeux une toute autre impression que celle de la sévérité. Il me dit que si j’accusais vrai, il ne me serait rien fait, qu’il désirait que je fusse innocente, mais que forcé de remplir les fonctions de son ministère, il devait étouffer l’intérêt que je lui inspirais pour observer les formes prescrites et attendre le résultat des dépositions de Dupuis. En achevant ces paroles, le juge sortit, et je fus reconduite dans mon cachot.

Ces grands principes de justice que la nature a mis dans le cœur de l’homme, s’y manifestent toujours plus ou moins, quelque dépravé qu’il soit, et il est rare que les plus grands scélérats ne se laissent aller à leur impulsion et ne leur rendent un hommage tacite, lorsque ces principes ne sont pas en opposition avec leur intérêt. Dupuis en donna une preuve : comme en m’inculpant il n’en était pas moins coupable, et que d’ailleurs dans ce moment terrible où rien ne peut voiler à nos yeux l’image d’une mort certaine, le repentir le fait plus ou moins sentir dans notre cœur, il déclara que je n’étais nullement sa complice, et pria ses juges de me délivrer de ma prison ; aussi dès qu’il eut fait cette déclaration, les Juges prononcèrent mon élargissement, mais on m’insinua en même temps, que comme la bienséance et les mœurs ne permettaient pas le concubinage, et que d’ailleurs je paraissais être sans aveu, on ne pouvait permettre que je restasse plus longtemps à La Haye ; au sortir de prison on me conduisit jusque hors de la ville où l’on m’enjoignit de ne plus reparaître.

Tout le monde sait que dame Justice a la louable coutume de ne rien rendre de ce dont elle s’est une fois emparé ; en cela l’innocent n’est pas plus heureux que le coupable ; s’il échappe à un châtiment qu’il ne méritait pas, il perd au moins le peu de bien qu’il possédait lors de sa détention. Il semble qu’on veut le punir d’avoir eu seulement l’apparence du crime ; on lui fait porter la peine d’une méprise dont il a été la victime.

Quoi qu’il en soit, lorsque je sortis de la prison, je ne pus obtenir qu’on me rendît le peu d’effets qui m’appartenaient, et je me trouvai sans hardes, sans argent, et ne sachant où aller et que devenir. Je marchais à grands pas, réfléchissant à ma situation, lorsqu’à une demie-lieue de La Haye une vieille femme qui se trouvait sur mon passage, m’arrêta : Calmez votre chagrin, me dit-elle, j’ai une bonne nouvelle à vous apprendre. — J’étais tellement absorbée dans la contemplation de mon état, que je restai quelque temps sans répondre, regardant la vieille avec des yeux stupidement fixes. Enfin, en lui ayant demandé quelle était cette nouvelle, elle m’apprit que j’avais eu le bonheur de plaire au juge qui m’avait interrogé, et qu’il l’avait envoyée pour me prendre au passage et me conduire à une de ses maisons de campagne qui n’était éloignée que d’un quart de lieue.

C’est surtout lorsqu’on se trouve dans une position telle que la mienne, et qu’on n’a aucun espoir déterminé, qu’une nouvelle de l’espèce de celle que m’annonçait la vieille, fait la plus agréable impression ; aussi ne pus-je dissimuler ma joie, et après l’avoir remerciée, je m’abandonnai à sa conduite. Nous continuâmes quelque temps à suivre la grande route, ensuite nous prîmes sur la droite un chemin planté d’arbres, qui nous conduisit à une maison de très belle apparence, où nous entrâmes ; la vieille me dit qu’elle était la concierge de cette maison, que son maître, membre des États-Généraux, fort riche et garçon, s’y rendait fréquemment : que dans le poste où il était, devant sauver les apparences, il en avait fait le théâtre de ses plaisirs secrets. La vieille me conduisit dans un appartement très propre, où elle me fit prendre d’autres habits ; je fis une toilette dont j’avais grand besoin, car l’air d’une prison n’est guère favorable à la beauté et à la propreté ; cette seconde beauté du corps n’est pas facile à observer dans un cachot.

Lorsque je fus lavée, coiffée, habillée, et par-dessus tout cela restaurée par un bon dîner que la vieille me servit, ma gaieté naturelle revint bientôt, et je perdis entièrement le souvenir de la désagréable aventure qui m’avait séquestrée de la société pendant plus de huit jours. J’étais dans ces heureuses dispositions, lorsque le bruit d’une voiture se fit entendre dans l’avenue ; la vieille me dit que c’était son maître, et elle me quitta pour aller au devant de lui. Un instant après le Hollandais parut ; il me salua gracieusement : Vous ne vous attendiez pas, me dit-il, à me revoir sitôt ? — Non, lui répondis-je, et jamais surprise ne fut plus agréable pour moi.

Il s’assit à côté de moi, et prenant une de mes mains : Ce n’est plus un juge sévère, Julie, me dit-il, qu’il faut voir en moi, c’est un amant tendre et empressé ; votre beauté et la situation où je vous ai vue m’ont inspiré le plus vif intérêt, et cet intérêt s’est presqu’aussitôt changé en amour ; si vous voulez m’accorder quelque réciprocité, vous aurez fait un heureux de plus ; soyez assurée que de mon côté je ne négligerai rien pour rendre votre sort aussi agréable que vous pourrez le désirer.

Je fus aussi étonnée que flattée de l’air tendre et respectueux du Hollandais, auquel je n’aurais pas cru devoir m’attendre, d’après la connaissance qu’il avait de mes liaisons avec l’infâme Dupuis ; mais mon étonnement cessa lorsque je songeai que l’amour opère de plus grands prodiges encore, qu’il rapproche les distances comme il détruit les impressions les plus contraires, pour régner seul là où il s’est établi. Je répondis à M. van Rennen, (c’était le nom du membre des États) que je ne regrettais nullement l’événement fâcheux dans lequel je m’étais trouvée engagée, puisqu’il m’avait provoqué l’avantage de le connaître, que je m’estimerais la plus heureuse des femmes, si réellement je pouvais lui plaire ; que ma reconnaissance lui étant déjà acquise, il ne devait pas douter qu’un sentiment qui avait tant de poids sur moi, n’en fît naître bientôt un d’un autre genre, aussi vif et aussi sincère qu’il pouvait le désirer.

Cette entrevue se termina comme toutes celles de ce genre : je n’épargnai rien pour augmenter les sentiments favorables du Hollandais ; paroles, caresses, tout fut employé. Quoique le cœur ne me parlât pas en sa faveur, l’abstinence que j’avais faite pendant plusieurs jours, avait enflammé mes sens au point que je goûtai la jouissance dans toute sa plénitude. Je partageais les transports de M. van Rennen avec un feu et une vivacité qui l’enchantaient. Après avoir répété plusieurs fois ce charmant jeu : Vive les Françaises, pour la lutte amoureuse, s’écria-t-il ! il n’appartient qu’à elles seules de goûter le plaisir et de le donner ; ce sont des Prothées qui prennent dans les bras d’un homme les formes les plus enchanteresses, les plus capables d’exciter ses désirs et d’allumer ses sens. Nos flegmatiques Hollandaises ne valent, ma foi, pas la peine qu’on s’en occupe ; elles mettent de la froideur jusque dans l’ivresse de la volupté ; elles ne connaissent point ces doux transports, ces caresses séduisantes, ces abandons inappréciables qui centuplent le prix de la jouissance ; tout est froid, tout est compassé en elles, et en se livrant à nos embrassements, elles semblent plutôt remplir un devoir, que satisfaire au penchant, au vœu, à l’attrait le plus doux de la nature. À mon avis, le plus grand bonheur qu’on puisse goûter sur la terre, c’est d’expirer d’amour et de volupté dans les bras d’une aimable et jolie Française… M. van Rennen ajouta que j’étais une de celles qu’il eût eues, qui connût le mieux tous ces riens amoureux qui séduisent, qui charment, et qui par une espèce de prodige prolongent la volupté au-delà de son terme naturel. Il est vrai, continua-t-il en riant, que vous devez cet art à la pratique et à l’expérience, mais quand l’expérience fut-elle plus pardonnable que lorsqu’elle tourne à notre bonheur et à celui des autres ?

Je répondis comme je le devais au compliment de M. van Rennen, et je me promis de ne rien négliger pour soutenir l’honneur des femmes de ma nation près de Messieurs les Hollandais. Mon nouvel amant ne me quitta que fort tard ; il me donna cinquante louis pour augmenter ma garde-robe, et me promit de ne point laisser passer un jour sans venir me voir.

Je me retrouvai donc une seconde fois dans le même degré d’aisance dont j’avais joui avec le Régent Amsterdamois. M. van Vlieten n’était point si maniéré, si poli, si francisé que ce dernier, mais il avait une gaieté franche, un air ouvert et décidé qui me plaisaient assez ; il était d’ailleurs à peu près du même âge que M. van Vlieten. Quant au physique, quoique sa figure fût assez commune, elle n’avait rien de désagréable ; une taille carrée, une mine rubiconde, un ventre d’une ampleur raisonnable attestaient que le batave avait bien rempli jusqu’alors toute les fonctions animales ; mais ce qui fut d’un grand poids pour moi, c’est qu’au moins il était assez bien pourvu de cette surabondance de matière que la nature a donnée aux hommes pour remplir le vide qu’elle a laissé chez les femmes. Je n’éprouvai point avec lui de ces petites disgrâces, de ces humiliations si sensibles pour une femme, et mon espoir n’était jamais trompé par des apparences flatteuses qui s’évanouissent subitement, comme cela m’était tant de fois arrivé avec le Régent. Le modèle de M. van Rennen n’était point d’une taille colossale, mais du moins il se faisait sentir ; il ne promettait pas souvent, mais il tenait toujours ce qu’il avait promis. Du reste, mon nouvel amant était un très bon homme, d’une humeur constamment égale, doux, sincère et surtout fort généreux.

J’ai dit que la maison de campagne que j’habitais était située à quelque distance de La Haye ; elle était fort agréable : un jardin grand et bien distribué était borné, d’un côté par un de ces canaux si communs en Hollande, et de l’autre, par une espèce de parc qui s’étendait jusqu’au pied d’une petite colline, sur le site pittoresque de laquelle la vue aimait à se reposer. Au delà du canal, on apercevait une vaste prairie parsemée d’arbres et de ruisseaux, et dans le lointain les murs de la résidence du chef de la République. Cependant je ne tardai pas à m’ennuyer dans ce beau séjour ; ce jardin, ce canal, ce parc, cette charmante situation perdirent bientôt tout l’attrait qu’ils avaient eu d’abord pour moi, et cela parce que j’y étais seule, car les occupations importantes de M. van Rennen ne lui permettaient pas de rester longtemps avec moi ; il ne me voyait presque qu’à la dérobée, et je ne pouvais regarder comme société ni la vieille femme qui me servait, ni son mari qui était un vieillard impotent et presque imbécile.

L’homme est fait pour la société ; la femme surtout a plus besoin encore de se communiquer ; plus sensible, plus liante que l’homme, l’abondance des sensations qu’elle éprouve lui rend plus pressante la nécessité de les épancher ; un amant ne lui suffit pas toujours ; il lui faut une amie ou du moins une femme, parce que la ténuité de ses idées et de ses sentiments ne peut bien se sentir que par une de ses pareilles ; des riens qu’elles se communiquent deviennent intéressants par l’analogie qu’il y a entre leur moral. L’homme a des idées, des sensations trop différentes, trop élevées au-dessus de celles de la femme, pour qu’il existe réellement entr’eux d’autre liaison que celle du plaisir, et quoique les femmes ne soient presque jamais d’accord entr’elles, qu’il y ait presque toujours une rivalité qui les divise, de ce conflit même naît la propension qui les rassemble. Je ne craindrai point d’avancer un paradoxe, en disant que plus elles sont divisées, plus elles ont besoin de se réunir, et que du choc même résulte la plus grande harmonie.

Je sentais ce besoin, je désirais ardemment de rentrer dans la société, car on sait que je ne pouvais retourner à La Haye. Cependant la faute que j’avais faite de quitter mon entreteneur d’Amsterdam était une leçon pour moi ; je commençais à faire un peu entrer le solide en ligne avec l’agréable, convaincue comme je l’étais par l’expérience, qu’on ne se procure ordinairement l’un qu’en s’occupant de l’autre. Je résolus donc d’attendre encore quelque temps, et de mettre à profit la tendresse généreuse de M. van Rennen, pour amasser de quoi vivre longtemps à l’abri du besoin. J’ai toujours beaucoup aimé la lecture ; mon amant qui allait au-devant de tous mes désirs, m’avait formé une bibliothèque nombreuse et bien choisie. Ce fut dans cette retraite que je me formai l’esprit, et donnai à mes idées cette clarté, cette confiance qui leur est nécessaire pour saisir les rapports des choses, la liaison entre les objets abstraits, et le véritable point de vue sous lequel l’homme sensé et dégagé de tous les préjugés doit les envisager. Ce fut alors que j’affermis mes principes sur une base solide, et que je me créai un système, une règle de penser et d’agir dont rien ne me fera jamais départir.

La lecture est un des goûts les plus purs, les plus agréables et les plus susceptibles d’être étendus et diversifiés : il ne laisse point de regrets après lui ; il double, il multiplie pour ainsi dire notre existence, puisque par une séduisante illusion, nous nous identifions au sujet que nous avons sous les yeux, et que par une espèce de magie on se trouve transporté tantôt dans le passé, tantôt dans un monde idéal et délicieusement chimérique. Lit-on l’Histoire, on a devant les yeux le grand tableau des siècles passés, on combat, on subjugue avec Alexandre et Charlemagne, on est clément avec Auguste et Henri IV, héros avec César et La Fayette ; on montre une autre espèce d’héroïsme avec Caton et le Chevalier d’Assas, on sacrifie son bien et sa santé pour la Patrie avec Necker, on défend la cause du peuple avec Cicéron et Mirabeau, ou bien on charme l’univers avec Cléopâtre, on goûte les ravissements de l’amour avec Antoine ; lit-on d’agréables fictions, on est au pays d’Eldorado avec Candide, on parcourt l’île déserte avec Robinson, on analyse l’amour et le sentiment avec Héloïse.

Bien des lecteurs seront étonnés de voir une femme galante, une femme qui leur paraît avoir des principes si relâchés, raisonner aussi sensément, et non-seulement avec une sorte d’érudition, mais encore d’une manière assez conforme à ce qu’ils appellent la vertu ; mais ces lecteurs ne connaissent point la nature humaine ; qu’ils écoutent le raisonnement suivant : la sensibilité physique n’est autre chose que l’impression immédiate des besoins extérieurs sur nos organes ; plus ceux-ci sont délicats, plus l’ébranlement qu’ils reçoivent est vif. Cette impression constitue aussi la sensibilité morale, car nous ne sommes jamais affectés au moral que par des objets antérieurs ou par des réminiscences qui sont toujours la suite et l’effet de l’impression antérieure de ces objets. La sensibilité physique est donc le véhicule de la sensibilité morale, ou plutôt l’une est la cause de l’autre ; conséquemment une personne fort sensible au physique, l’est toujours beaucoup au moral, et dans ce cas elle est portée à l’amour, puisque l’amour n’est qu’une exaltation de ces deux principes qui constituent notre état. Mais l’amour physique est tellement lié à l’amour moral, qu’on n’éprouve jamais l’un sans l’autre ; une femme qui est fortement atteinte de cette passion, et qui y succombe, peut-elle donc être coupable ? La sensibilité est, dit-on, une vertu ; si c’en est une, comme je n’en doute pas, l’effet de cette vertu pourrait-il être un crime ?… J’en conclus qu’une femme peut être galante, se livrer au plaisir toutes les fois qu’elle en trouve l’occasion, et être en même temps bonne, bienfaisante, honnête, respectable, et je dirai même vertueuse.

Vous prêchez pour votre saint, me dira malignement quelque lecteur. Pourquoi non, lui répondrai-je, chacun défend ses défauts ; l’amour-propre n’est-il pas le premier mobile de toutes les actions de l’homme ; il a beau le déguiser, c’est le bout de l’oreille de l’âne qui passe à travers les ornements dont il est surchargé. Nous mettons de l’amour-propre en tout, même dans les choses où il y a l’apparence du plus généreux désintéressement, et depuis le Faquir qui passe des années entières à contempler le bout de son nez, ou qui se martyrise, jusqu’à la Courtisane qui fait parade des esclaves attachés à son char et des sacrifices nombreux qu’elle offre à l’amour, la vie de l’homme n’est qu’un cours complet et ininterrompu d’amour-propre et de vanité.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE XII.

Évènement aussi fâcheux qu’imprévu. Nouvelle révolution dans le sort de Julie. Rencontre singulière qu’elle fait dans une auberge. Histoire du Père Jérôme.


Les extrêmes se touchent sur ce petit globe terraqué : si le passage est souvent rapide de la douleur à la joie, il ne l’est pas moins de la joie à la douleur ; mais une des singularités de la nature humaine, c’est qu’en proportion égale, nous sommes bien plus vivement affectés par l’une que par l’autre ; la raison en est sans doute, qu’étant faits par la nature pour être heureux, l’état de jouissance et de félicité se trouvant en analogie avec les dispositions de nos organes, cet état naturel ne nous étonne point, et qu’il procure rarement à nos facultés cette exaltation qui est elle-même la plus douce des jouissances, au lieu que la peine, la douleur est un état hors de nature, contre lequel toutes nos facultés se soulèvent, tandis que nos organes en sont désagréablement affectés ; j’en fis la cruelle épreuve. Un jour que j’étais occupée à lire, la vieille femme qui me servait entra dans ma chambre, et les larmes aux yeux, elle m’annonça que M. van Rennen avait été attaqué la nuit d’une apoplexie dont il était mort deux heures après. Cette nouvelle m’affligea autant qu’elle le devait ; outre que j’avais conçu une espèce d’attachement pour M. van Rennen, qui tenait cependant plus de l’amitié que de l’amour, je perdais en lui un amant libéral et généreux ; la vieille me tira des réflexions où j’étais plongée, pour me dire que les héritiers du défunt allant prendre possession de tous ses biens, il ne me restait d’autre parti que celui de me retirer. Je n’aurais pas attendu qu’elle me le dît pour le faire ; mon amant mort, je n’avais rien qui pût m’engager à rester dans cette maison, où, comme je l’ai dit, je commençais à m’ennuyer. Je rassemblai sur le champ mes effets, j’envoyai chercher une voiture, et après avoir pris congé de la vieille, à qui je donnai quelques louis, je dirigeai ma route vers Rotterdam, résolue de passer de là en Angleterre. J’avais depuis longtemps grande envie de voir ce beau Royaume, d’étudier les mœurs, les usages de ces fiers Insulaires qui savent si bien tourner l’avantage de la liberté au profit de leur bonheur : outre une garde-robe très belle et un écrin assez riche, j’avais une somme en argent, au moyen de laquelle je pouvais vivre quelque temps à Londres dans une agréable oisiveté.

Je n’étais plus qu’à deux lieues de Rotterdam, lorsqu’il me prit envie de descendre dans une auberge qui était sur la route, pour y prendre quelques rafraîchissements. En entrant dans une chambre où je trouvai plusieurs hommes rassemblés autour d’une table et occupés à fumer et à boire de la bière, j’en aperçus un dont les traits ne m’étaient pas inconnus ; il était assis dans un coin et paraissait plongé dans de profondes réflexions. Ma présence le tira de sa sombre contemplation ; il me fixa et je crus remarquer que ma physionomie l’avait également frappé. Après m’avoir considérée quelque temps, il se leva vivement, et s’avançant vers moi, je reconnus en lui le père Jérôme, ce moine hypocrite qui, sous les dehors de la sainteté, avait profité de mon innocence et de ma faiblesse pour m’enlever cette fleur qui ne se recouvre plus lorsqu’on l’a une fois perdue. Nous jetâmes tous deux, presqu’en même temps, un cri de surprise.

— Quoi ! c’est vous, Père Jérôme, lui dis-je et dans quel endroit, sous quel costume vous retrouvé-je ? (Il avait l’habit de cavalier, perruque à bourse et l’épée au côté.) — Cette métamorphose ne doit point vous surprendre, répondit le moine défroqué, elle n’a rien que de naturel, et les circonstances l’ont rendue nécessaire.

Nous entrâmes dans une chambre séparée : je fis venir une bouteille de vin de Bourgogne, et après avoir fait un récit succinct de mes aventures au Père Jérôme, je l’engageai à me faire part des raisons qui l’avaient déterminé à jeter le froc aux orties.

— Volontiers, me répondit-il, après avoir vidé d’un seul trait son verre que j’avais rempli à rasade : Vous savez, Julie, qu’en France comme ailleurs, la plupart des parents ont la louable coutume de disposer de leurs enfants comme ils le veulent, sans consulter leur goût ni s’embarrasser de leur vocation. Mon père était de ce nombre ; chargé d’une nombreuse famille et n’étant pas assez riche pour établir tous ses enfants d’une manière avantageuse, il nous destina, moi et un de mes frères, à l’état ecclésiastique ; à peine avions-nous atteint notre quatorzième année, qu’il nous fit prendre le petit collet ; à cet âge où l’homme n’a pas encore éprouvé la violence des passions, où il n’est pas encore éclairé par l’expérience, il s’ignore lui-même comme il ignore les hommes et les choses ; je me laissai donc aller machinalement à l’impulsion paternelle, et comme tout ce qui est nouveau flatte surtout les jeunes gens, je pris même avec une espèce de plaisir un habit que j’ai tant maudit depuis. Cependant les passions venant peu à peu à se développer en moi, je sentis que l’état que j’avais embrassé s’accordait peu avec ce goût que je commençais à avoir pour un sexe vers lequel toutes les parties de notre être tendent avec tant d’énergie lorsque les organes ont acquis cette perfection qui leur donne la faculté reproductive. Je fis des représentations à mon père, mais elles furent inutiles, et comme sa sévérité me l’avait toujours fait craindre autant qu’aimer, je ne pus qu’obéir, et j’entrai à dix-sept ans aux Jacobins ; au bout d’un an de noviciat, je pris l’habit, et je me liai par un vœu solennel à un Dieu, qui me défendait de remplir le premier vœu de la nature ; je fis le serment d’être toute ma vie un être nul, oisif, absolument inutile, et de ne jamais doubler mon existence par cet acte si doux et si naturel.

Ce fut quelque temps après avoir renoncé à être homme, que je commençai à sentir plus vivement que je l’étais. Le feu des passions plus fortement concentré par mes pratiques austères, n’en devint que plus violent ; leur voix impérieuse tonna dans mon cœur avec une force extraordinaire ; la vue d’une femme enflammait mes sens et les jetait dans le plus grand désordre, et mon imagination exaltée présentait sans cesse à mon esprit les images les plus propres à augmenter la violence des désirs qui remplissaient mon âme. Je fis quelque temps les plus grands efforts pour résister à l’ascendant qui m’entraînait, mais bientôt je succombai, et l’exemple de la plus grande partie de mes confrères, dont la conduite n’était rien moins que régulière, m’aida à surmonter mes scrupules ; je crus, comme eux, que le meilleur expédient pour éteindre le feu des passions, c’était de les satisfaire ; cette résolution une fois prise, je ne m’occupai plus qu’à en chercher les moyens, et je les eus bientôt trouvés. Mon habit était une espèce de passe partout qui m’introduisait où je voulais ; c’était un voile favorable qui cachait l’homme terrestre, et qui, sous de saintes apparences, me permettait d’exercer les choses les plus profanes. Il existe encore parmi le peuple un préjugé pour nous : c’est à sa faveur que je me glissai dans les familles, et bientôt j’eus de nombreuses connaissances : la confession surtout me servait beaucoup dans mes entreprises amoureuses ; elle me faisait connaître les plus secrètes pensées et l’état du cœur des jeunes personnes sur lesquelles j’avais jeté mon dévolu. Ayant ainsi les intelligences les plus intimes dans la place, il m’était aisé de l’emporter d’assaut ; j’employais même les armes de la religion, pour séduire l’esprit et enflammer les sens de mes jeunes pénitentes ; bref, je les conduisais en enfer par le chemin du paradis. Vous savez au reste, Julie, comment je m’y suis pris avec vous ; vous auriez juré que le Père Jérôme était un saint, jusqu’au moment où vous sentîtes certaine intromission qui dut vous paraître tant soit peu profane ; mais ce maudit cri qui vous échappa gâta toute l’affaire et rompit une liaison qui avait pour moi beaucoup de charmes : je m’en consolai en allant chercher fortune ailleurs. Vous êtes peut être la cent et unième fille à qui j’ai ainsi fait connaître, pour la première fois, le plaisir ; combien de maris qui, la première nuit de leurs noces, s’attendant à une pénible mais agréable besogne, seront surpris de trouver le chemin déjà frayé ! eh bien, c’est le père Jérôme qui leur aura épargné cette peine qu’ils eussent été charmés d’avoir.

La facilité du succès rend souvent imprudent ; parce qu’on a réussi cent fois, on croit réussir encore, et c’est souvent lorsqu’on se livre sans précaution et sans crainte à une entreprise quelconque, qu’elle échoue le plus complètement. La prévoyance abandonne ordinairement l’homme constamment heureux : j’en fis l’expérience. Un jour que je voulais opérer sur la fille d’un riche négociant, de la même manière que je le fis avec vous, cette jeune personne qui n’était rien moins que niaise, voyant où j’en voulais venir, s’opposa vivement à mes tentatives ; je crus que cette résistance n’était point sérieuse ; mes sens étant d’ailleurs exaltés au dernier degré par la vue des appâts de ma pénitente, je continuai à pousser ma pointe, et la serrant étroitement dans mes bras, hors de moi-même, je recommençai à aller droit au but. Les cris aigus qu’elle poussa attirèrent bientôt du monde ; je lâchai prise, mais l’état dans lequel on me trouva attestait assez mon délit ; la jeune fille d’ailleurs m’accusait en m’accablant d’injures. Ses parents singulièrement irrités, me firent saisir ; on alla se plaindre au supérieur de mon couvent, et l’on m’y reconduisit avec main-forte à la nuit tombante.

Quoique mon supérieur ne valût lui-même guère mieux que moi, cependant le scandale que cette affaire avait causé, la publicité du délit dont la ville avait été imbue, rendait la punition nécessaire, et l’intérêt même de tous mes confrères exigeait qu’elle fût exemplaire ; j’avais eu d’ailleurs quelques jours auparavant, une rixe violente avec le prieur, et en me punissant sévèrement, il exerçait une vengeance particulière en même temps qu’il remplissait le devoir de son poste. Après avoir essuyé une forte réprimande devant tout le couvent assemblé, qui fut suivie d’une très forte discipline, on me descendit dans une de ces prisons pratiquées sous terre, où le despotisme monastique plonge ses victimes pour ne les en faire sortir jamais. Vous pouvez juger de ma situation ; je passai quelques jours dans ce désespoir sombre, qui plongeant tout notre être dans une sourde torpeur, ne nous laisse aucun sentiment, pas même celui de notre infortune. Lorsque mes idées eurent repris peu à peu leur clarté, mon état n’en devint que plus cruel, puisqu’il me faisait voir toute l’étendue de mon malheur. Tout ce qui m’environnait concourait encore à l’aggraver, et l’idée surtout que cette affreuse situation ne finirait qu’avec ma vie, me faisait éprouver des déchirements affreux. Cependant l’espoir, cette émanation divine qui n’abandonne l’homme qu’à son dernier soupir, me soutenait encore, et dans les faibles mais cependant douces illusions dont il repaissait mon âme flétrie et mon esprit épuisé, je vins à songer s’il ne serait pas possible de m’échapper de ma prison ; cette idée eût été folle pour tout autre qui n’eût pas été réduit comme moi à y mourir, car mon cachot était, ainsi que je l’ai dit, sous terre ; il n’avait aucune issue, et une ouverture d’environ 18 pouces carrés servait à descendre la faible pitance qu’on m’apportait tous les jours. Mais rien n’est impossible à supposer ; il n’est point d’obstacles qui paraissent insurmontables à celui qui ne voit point de milieu entre rompre ces obstacles ou mourir. J’avais heureusement un couteau sur moi ; je commençai à creuser la terre dans mon cachot ; je n’avais point de but fixe, de projet décidé, mais j’espérais, et c’était d’ailleurs une occupation qui adoucissait pour moi les ennuis de cette affreuse solitude.

Avec le temps et la persévérance, il n’est rien dont l’homme ne vienne à bout : après avoir creusé la terre jusqu’au dessous des fondements du mur de mon cachot, je commençai à travailler horizontalement, en donnant à mon ouvrage une largeur de deux pieds et demi sur environ quatre de hauteur ; le terrain était mou et cédait assez facilement à mes efforts. À l’heure où l’on avait coutume de me descendre mon manger, j’interrompais ma besogne, de peur que le bruit que je faisais ne me trahît, ou que mon silence ne fît croire que j’étais mort. Espérant toujours de me procurer une issue, je continuai ce travail pendant près de huit mois avec la plus vive ardeur. J’avais déjà formé une ouverture horizontale d’environ cent pieds de longueur, et je me disposais à l’élever insensiblement jusqu’à la surface de la terre, lorsqu’un jour j’entendis un bruit sourd tel que celui d’une eau qui court ; je creusai du côté d’où venait ce bruit, et bientôt j’arrivai à un ouvrage de maçonnerie qui ne me laissa pas douter que ce ne fût un égout, dont vous savez qu’il y a un grand nombre à Paris. Cette connaissance me donna un nouveau courage, persuadé que si je parvenais à pénétrer dans cet égout, mon salut était assuré. Je mis donc aussitôt la main à l’œuvre : ce ne fut pas sans des peines incroyables que je parvins à faire un trou assez large pour passer mon corps à travers le mur de l’égout qui était fort épais. Avec un outil aussi faible et aussi peu propre qu’un couteau, on ne peut avancer bien vite, mais le temps ne se calcule pas, lorsqu’on n’a aucun autre moyen de l’employer, et que l’unique espoir qui reste consiste dans cet emploi : parvenu dans l’égout qui était assez vaste, je m’engageai dans sa route ténébreuse ; après m’être avancé pendant près d’une heure à travers la fange et les ordures dont il était rempli, non sans trébucher plusieurs fois et sans manquer de m’y noyer, j’arrivai à une ouverture par laquelle il recevait les immondices ; il était nuit ; la lueur seule des réverbères éclairait l’endroit où j’étais, je m’élevai en me cramponnant jusqu’à la grille qui recouvrait l’ouverture ; heureusement, et contre mon attente, elle n’était point fermée ; je la soulevai et en un instant je me trouvai dans la rue.

En revoyant de nouveau la lumière ou plutôt le ciel, après une longue prison, je me sentis comme déchargé d’un poids affreux ; j’éprouvai un doux frémissement, et la joie si longtemps bannie de mon cœur, s’y fit sentir avec une force qui manqua de me faire perdre connaissance. Cependant comme je n’étais point en sûreté dans la capitale, et qu’il se pouvait que mon évasion ayant été découverte, on fît des perquisitions pour me retrouver, je sortis sur le champ de Paris par le faubourg le plus voisin, et gagnai la grande route du côté de Saint-Denis. J’avais déjà fait quelques lieues, et les forces commençaient à me manquer, lorsque j’aperçus une maison isolée à quelque distance du chemin ; je résolus d’y entrer et d’y demander l’hospitalité, ne doutant pas que les personnes qui s’y trouvaient ne s’intéressassent à mon malheur. Je frappai à la porte, une servante vint ouvrir ; j’ouvrais la bouche pour lui parler, lorsqu’en jetant les yeux sur moi, elle pousse un cri de frayeur, laisse tomber la chandelle qu’elle avait à la main, et prend précipitamment la fuite. Cette réception m’étonna d’abord, mais ma surprise cessa lorsque je vins à songer que mon costume, ma longue barbe, l’ordure dont j’étais couvert et dont j’avais le visage tout barbouillé, m’avaient sans doute fait prendre pour le diable ou pour quelque revenant ; cependant espérant de trouver dans la maison quelqu’un de moins peureux, je montai une rampe qui était devant moi ; elle me conduisit à une porte que j’ouvris ; j’aperçus un homme déjà âgé, assis près d’une table et occupé à lire ; à ma vue il quitte son livre, se lève et s’enfuit avec la promptitude de l’éclair, par une porte opposée à celle par laquelle j’étais entré. Je courus sur ses pas en lui criant que j’étais un pauvre malheureux qui venait implorer son assistance, mais la crainte l’avait sans doute rendu sourd ; il continua à fuir, et en un instant il fut hors de la maison. Je me trouvai ainsi seul dans cette demeure qui ne me parut pas avoir d’autres habitants ; après avoir ri quelque temps en moi-même de cette singulière aventure, je résolus d’en tirer tout le parti qu’il me serait possible : je rentrai dans la chambre ; mes yeux s’arrêtèrent d’abord sur une glace, et en voyant ma grotesque figure, je fus encore moins étonné de la terreur panique que j’avais inspirée à la servante et à son maître. Une bouteille se trouvait sur la table avec les restes du souper de ce dernier ; je m’assis près du feu, et sans m’embarrasser de ce qui pouvait résulter de tout cela, je commençai à boire et à manger avec le plus grand appétit ; le vin me parut d’autant meilleur, que j’en avais été plus longtemps privé. J’avais déjà vidé la bouteille, lorsqu’il me vint une idée que j’exécutai sur le champ ; j’ouvris une armoire, je choisis parmi plusieurs habits, celui qui me convenait le mieux, ainsi qu’une veste et une culotte ; je trouvai dans un tiroir du linge et tout ce qui m’était nécessaire pour mon équipement complet. Après m’être coupé la barbe le plus près qu’il me fut possible, et m’être lavé et nettoyé, je revêtis tous ces habillements qui m’allaient très bien, celui à qui ils appartenaient étant à peu près de ma taille ; je pris aussi sa perruque et son chapeau qui étaient accrochés dans un coin ; cette toilette fut faite en moins d’un quart d’heure. Ne doutant point que mon hôte et sa servante ne se fussent rendus au village voisin, qui était éloigné environ d’une demi-lieue, et qu’ils n’en revinssent avec du monde, je ne jugeai pas à propos d’attendre leur retour : je me disposais à sortir, lorsque je vins à songer que j’étais sans argent : je visitai un secrétaire qui était ouvert ; je trouvai dans un tiroir un petit sac qui renfermait une soixantaine d’écus ; je crus, dans la position où j’étais, ne devoir pas me faire un scrupule d’emprunter cette somme à mon hôte, et de la mettre en ligne de compte avec la brèche que j’avais faite à sa garde-robe, me promettant de lui rendre cet argent et l’équivalent de mon accoutrement à la première occasion. Je mis donc le sac dans ma poche et je sortis de la maison, laissant mon habit de Jacobin et les débris de ma barbe sur une chaise pour garants de l’emprunt que je venais de faire.

J’avais déjà regagné la grande route, et je m’éloignais à grands pas, lorsque j’entendis un bruit comme de voix et de gens qui marchaient : je présumai que c’était mon hôte qui revenait avec une escorte ; je me cachai derrière un buisson pour les laisser passer. En effet, je reconnus, parmi les sept à huit paysans qui portaient des flambeaux, celui à qui j’avais fait tant de peur ; je vis aussi la servante qui, en gesticulant, racontait sans doute à l’un d’eux ce qui s’était passé : lorsqu’ils furent éloignés d’une centaine de pas, je continuai mon chemin, mais je quittai la grande route et pris à travers la campagne, de peur que le maître de la maison, reconnaissant que ce qui lui avait causé une pareille frayeur, n’était autre qu’un moine barbouillé d’ordures, il ne lui prît envie de faire courir après moi. Le vin que j’avais bu m’avait tellement redonné des forces, qu’au point du jour j’avais déjà fait sept lieues. Je m’arrêtai dans un bourg, d’où, après avoir fait un bon déjeuner, je me remis en route dans le dessein de sortir de la France et de gagner la Hollande, résolu d’embrasser la religion du pays, si je n’y trouvais pas d’autres ressources. J’arrivai sans accident à Bois-le-Duc, quinze jours après ma fuite de Paris. Une indisposition assez grave qui me survint, me força de m’arrêter dans cette ville, et j’y dépensai le peu d’argent qui me restait ; je n’avais plus qu’un écu, et je me rendais à Rotterdam, pour gagner de là La Haye, lorsqu’en passant devant cette auberge, la chaleur me força d’y entrer pour me rafraîchir. Je réfléchissais à ma situation quand votre arrivée m’a agréablement distrait de ma triste contemplation. Je bénis, Julie, l’heureux hasard qui m’a procuré votre rencontre au moment où je m’y attendais le moins.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE XIII.

Danger pour une fille de courir la poste avec un homme. Rencontre. Le Moine est toujours Moine.


Il est aussi impossible dans l’ordre moral, que la vue d’un être malheureux n’émeuve pas une âme sensible, qu’il l’est dans l’ordre physique, que le soleil ne s’élève pas au plus haut point de l’horizon à l’heure de midi ; aussi le récit du père Jérôme excita en moi le plus vif intérêt, et quoique dans le fond je n’approuvasse pas sa conduite, cette impression défavorable disparut aisément devant l’émotion du sentiment ; et j’oubliai ses fautes pour ne m’occuper que de son malheur. Après lui avoir témoigné combien j’étais sensible à son état : Père Jérôme, lui dis je, si deux compatriotes se doivent réciproquement des secours en pays étranger, à plus forte raison deux personnes qui ont eu des relations ensemble. Il n’a pas tenu à vous que ces relations ne fussent plus intimes, ajoutai-je en riant, mais elles suffisent à mon cœur pour me déterminer à vous donner toutes les preuves d’amitié qui sont en mon pouvoir ; vous êtes sans le sou, moi j’ai la bourse bien remplie, il est tout naturel que je vous défraye ; venez avec moi à Rotterdam, et ne soyez nullement inquiet sur votre sort.

Le père Jérôme me remercia dans les termes les plus propres à me prouver sa reconnaissance ; une seconde bouteille de Bourgogne que je fis venir, contribua encore à bannir son chagrin, et bientôt il fut de la meilleure humeur. Comme il était à pied et que j’avais une voiture, il était tout simple que je lui offrisse une place ; il l’accepta sans façon, et nous prîmes ensemble la route de Rotterdam. La rencontre que j’avais faite de l’ex-Jacobin, m’ayant arrêtée plus longtemps que je ne comptais, il était déjà nuit, et nous avions encore trois lieues à faire avant d’arriver dans cette ville. Chemin faisant, le père Jérôme, égayé par le vin, et sans doute aussi par les promesses que je lui avais faites, m’amusait par mille discours plaisants, et différentes anecdotes sur son couvent, qu’il débitait avec une ingénieuse causticité et une tournure piquante qui leur donnait un nouvel intérêt. Le rusé moine ne s’en tint pas là. Par une transition heureuse, il fit tomber la conversation sur le chapitre de la galanterie, et bientôt il passa presque ab abrupto, du raisonnement au geste, et du geste aux tentatives les mieux caractérisées.

Jeunes filles qui avez encore toute votre innocence et cette pudeur native que le souffle de la volupté n’a pas encore détruite, gardez-vous de voyager seules avec un moine, surtout à l’entrée de la nuit ! Vos oreilles chastes auraient, à coup sûr, à souffrir des propos plus ou moins grossièrement obscènes de l’homme au capuchon, et vos jeunes charmes courraient risque d’être fourragés par sa main libertine ; c’est là le moins que vous auriez à craindre, si les tentatives du paillard en froc ne réussissaient pas à soulever vos sens contre vous-même, et ne lui assuraient une victoire complète ; car cette situation de deux personnes serrées ainsi l’une contre l’autre, dans une enceinte aussi étroite, est, à mon avis, plus dangereuse qu’un tête-à-tête dans un appartement solitaire. Outre la continuité d’une position qu’on ne peut changer, ce contact permanent dont on ne peut se défendre ; les chocs fréquents qui en résultent et qui vous rapprochent d’une manière encore plus intime, quelquefois adroitement provoquée par un adversaire habile ; le mouvement, le bruit continuel de la voiture occasionnent dans l’âme un certain désordre et dans l’esprit un certain trouble très favorable aux tentatives amoureuses ; joignez à cela les ténèbres qui vous mettent moins en garde contre les entreprises du co-voyageur, jetant pour ainsi dire un voile sur la pudeur, et l’endorment dans la douce impression de la volupté. Je suis assurée que telle fille a succombé en courant la poste, qui avait su résister même dans le boudoir le plus voluptueux.

Je ne me trouvais point dans le cas de ces jeunes personnes chargées d’honneur et d’innocence ; outre l’expérience que j’avais, je connaissais le père Jérôme, je savais de quoi il était capable ; aussi en faisant cette réflexion, j’ai plutôt voulu donner un conseil aux filles, que faire une application à ma situation ; ce qui a aussi contribué à me la suggérer, c’est la facilité avec laquelle le moine défroqué parvint à me faire condescendre à ses vues, car si autrefois j’avais éprouvé les effets de son incontinence, il s’était écoulé un si longtemps, que nous devions être presqu’étrangers l’un à l’autre pour cet objet, et pour que nous revinssions au même niveau, la bienséance exigeait quelques préliminaires, et de ma part cette résistance de convention que les femmes emploient ordinairement moins encore par décence que par une espèce d’amour-propre.

Bref, j’arrivai à Rotterdam convaincue que si le père Jérôme avait quitté l’habit de moine, il en avait conservé la paillardise et toute l’énergie monacale. À dire vrai, je ne fus pas trop fâchée de la nouvelle audace de l’ex-Jacobin, ni de la faiblesse que j’avais montrée. J’étais sans amant, et outre que Jérôme était un vaillant athlète dans le déduit amoureux, il avait très bonne mine sous l’habit de cavalier. Je crus donc que je ne devais que m’applaudir du hasard qui avait renoué notre vieille connaissance.

Nous descendîmes dans la même auberge, et pour éviter toute gêne, nous nous donnâmes pour mari et femme ; quoique nous fussions assez fatigués de la route, le sommeil ne remplit pas tous les instants de cette nuit, et je ne me levai pas sans avoir reçu de nouvelles preuves qu’un moine est bon à quelque chose.

La liaison intime que je venais de former avec le père Jérôme, ne me permettant pas d’avoir rien de caché pour lui, je lui fis part de ma petite fortune et lui montrai les différents bijoux que j’avais reçus de M. van Rennen. Il parut fort satisfait de me voir tant de choses précieuses ; je ne me bornai point à cela ; je lui donnai vingt-cinq louis pour augmenter sa garde-robe et s’équiper d’une manière qui pût entrer en parallèle avec ma mise. Les premiers jours que nous passâmes ensemble s’écoulèrent dans ce doux contentement, cette plénitude de jouissance qui ne laisse rien à désirer. Au commencement d’une liaison fondée sur le plaisir, tout est délices ; outre l’attrait piquant de la nouveauté, qui agit toujours plus ou moins sur les hommes, chacune des deux parties, guidée par une heureuse prévention, ne voit encore dans l’autre, que ses belles qualités ; l’aiguillon de l’amour-propre et de la vanité qui se fait encore sentir en elles, les porte à ne se montrer l’une à l’autre que du beau côté ; mais lorsque cette espèce d’enthousiasme vient à cesser, que l’imagination est plus calme, qu’on s’est pour ainsi dire familiarisé avec ces plaisirs, ces agréments, ces dehors séduisants, alors on ne se donne plus la peine de se déguiser, on se montre tel qu’on est ; le caractère perce l’enveloppe dont l’amour-propre l’avait revêtu, et comme deux individus réunissent ordinairement des défauts plus ou moins opposés, il en résulte bientôt un choc, un conflit qui, en déchirant le voile de l’illusion, occasionne des aigreurs, des différends, et souvent une rupture entière.

Cette dissonance, cette opposition que la nature a mise dans le moral des hommes, se fit bientôt sentir entre mon nouvel amant et moi ; des nuages légers d’abord s’accumulèrent en se grossissant, et bientôt il en résulta des tempêtes qui troublèrent de plus en plus notre union.

Un moine n’a jamais un défaut à demi, ceux du père Jérôme étaient des mieux caractérisés, outre qu’il en avait un très grand nombre. Il était vain, babillard comme tous ceux de son état, ivrogne jusqu’à la crapule, et en même temps fort colérique dans l’ivresse. Je lui aurais passé ce défaut, si, à ce goût pour le vin, que j’aurais tenté en vain de réformer, n’était venu se mêler la passion du jeu. Profitant de ma facilité, il mettait sans cesse ma bourse à contribution, pour aller tenter la fortune dans ces maisons où un art perfide ne fait que trop souvent la fixer aux dépens des victimes aveugles de cette passion. Je supportai pendant quelque temps de bonne grâce les brèches que mon amant faisait à ma bourse, mais voyant qu’elle diminuait sensiblement, et que les pertes successives et considérables qu’il faisait, l’auraient bientôt entièrement épuisée, je lui fis de sérieuses représentations ; elles furent sans succès, Jérôme revenait sans cesse à la charge. Enfin, lassée, je refusai absolument de lui fournir de l’argent pour jouer. L’ex-Jacobin était brusque et emporté ; l’ascendant que je lui avais laissé prendre sur moi, lui fit croire qu’il parviendrait aisément à me faire plier à ses volontés ; il prit un ton de maître, je lui répondis avec fermeté ; il s’ensuivit une querelle plus vive encore que toutes celles que nous avions déjà eues, et dans laquelle je reprochai au moine son ingratitude, et le menaçai de me séparer de lui, s’il ne mettait pas plus d’ordre dans sa conduite.

Les querelles d’amants ne sont pas de longue durée ; le levain que le choc des opinions et des sentiments a jeté dans leur âme est bientôt détruit par la force du charme qui les unit, et l’aigreur disparaît devant l’attrait puissant du plaisir ; c’est un léger nuage que l’astre radieux du jour écarte presqu’aussitôt qu’il s’est montré ; une femme surtout a bien de la peine à conserver du ressentiment contre celui qu’elle aime ; son cœur est un foyer ardent qui anéantit bientôt tout ce qui est contraire ou étranger à sa flamme, et pour peu que son amant sache la prendre par son faible, il est assuré qu’elle lui pardonnera tout. Il n’y a que l’infidélité absolue et prouvée qui puisse exciter en elle un sentiment permanent d’indignation, parce que ce délit attaque directement son amour-propre, et que c’est une atteinte portée à ses droits les plus chers ; encore dans son amoureuse prévention, s’en prend-elle plutôt à sa rivale qu’à son amant, et son cœur justifie-t-il en secret ce dernier autant qu’il peut être justifié. Jérôme connaissait trop bien ce faible des femmes, pour ne pas savoir en tirer parti dans l’occasion, et son intérêt qui l’attachait à moi encore plus que le plaisir, ne devait pas le faire balancer à recourir à cet expédient. Quelques propos tendres, quelques caresses qu’il fit suivre de ces arguments ad mulierem qui sont toujours du plus grand poids sur une femme, eurent bientôt banni de mon cœur le juste courroux que ses paroles autant que sa conduite y avaient fait naître, et notre réconciliation fut scellée du sceau de la volupté.

Si la fausseté et la dissimulation règnent parmi les hommes, c’est surtout dans les cloîtres qu’elle a établi son empire. Là, ces êtres liés par des vœux qu’ils ont secrètement en horreur, apprennent le grand art de tromper par les apparences, de se montrer tels qu’ils ne sont pas et de donner à leurs défauts mêmes les couleurs de la vertu. Cette étude que leurs passions, sans cesse en conflit avec leurs devoirs, leur rend en quelque façon nécessaire, devient bientôt un goût, et ils finissent par être réellement ce qu’ils n’étaient d’abord que par nécessité, c’est-à-dire aussi fourbes, aussi trompeurs que si la nature les avait faits tels. On doit donc toujours regarder un moine comme le prototype de la fausseté et de la dissimulation, puisque tout tend à le rendre tel, et qu’il n’est pour ainsi dire pas possible qu’il soit autrement. Ceci seul devrait engager tous les Gouvernements à supprimer des associations où l’homme est forcé de devenir méchant, car c’est l’être que de ne point paraître tel que l’on est ; et un état où l’on est obligé d’abjurer la franchise, ce premier lien de la société, est un état affreux et qu’on ne doit point laisser subsister.

Le père Jérôme était en ce point moine dans toute la force du terme, et on va voir comment j’en acquis la triste connaissance. J’ai dit de quelle manière notre réconciliation s’était effectuée : au milieu de cet épanchement des âmes qui suit ordinairement les combats amoureux, il m’avait fait les plus belles promesses, et surtout celle de ne plus jouer ; en effet, le jour suivant il me tint fidèle compagnie, et ne sortit que pour aller remplir quelques commissions dont je l’avais chargé. Nous passâmes ensemble la soirée la plus agréable, et nous ne quittâmes la table que pour aller goûter d’autres plaisirs. Mon amant se montra encore plus passionné que de coutume, et ce fut au milieu des plus vives caresses, que l’accablement de la volupté me porta de ses bras dans ceux du sommeil.

J’ignorais le proverbe trivial mais juste, qui dit : Qui te fait plus de caresses que de coutume t’a trompé ou veut te tromper. J’étais bien éloignée de soupçonner la moindre tromperie de la part de mon amant, et mon âme franche ne pouvait supposer de la dissimulation là où je ne voyais que de l’amour. Je m’éveillai, l’âme encore remplie des plaisirs dont je m’étais enivrée la veille. Le soleil qui dardait vivement ses rayons à travers mes jalousies, me fit juger que mon sommeil avait été long. N’apercevant pas Jérôme à mes côtés, je pensai qu’il s’était levé, et que ne voulant pas interrompre mon sommeil, il était allé se promener dans le jardin de l’auberge, comme il avait souvent coutume de le faire. J’étais dans cette persuasion, lorsque jetant par hasard les yeux sur la cheminée, je n’aperçus point ma montre que j’y avais pendue la veille ; cette disparition fit aussitôt naître en moi un soupçon, léger à la vérité, mais cependant inquiétant ; je me levai, et par une impulsion, en apparence machinale, mais réellement motivée par ce soupçon, j’allai droit à un tiroir où j’avais mis mon argent et mes bijoux : quelle fut ma surprise et mon effroi en trouvant ce tiroir vide ; un trait de lumière vint tout-à-coup éclairer mon esprit, et je devinai le reste. — Le traître, le scélérat, m’écriai-je, dans le transport de la plus vive colère…! Cependant, pour me convaincre encore davantage de la perfidie de l’infâme Jérôme, je descendis chez l’hôte et lui demandai s’il n’avait point vu mon mari ; il me répondit qu’il était sorti de grand matin, et qu’il avait fait transporter hors de l’auberge une malle, disant qu’il devait partir dans l’après-dîner avec son épouse pour l’Angleterre. — Cette réponse ne me laissa plus douter de mon malheur ; je ne crus pas devoir en dire davantage à l’hôte ; je remontai dans ma chambre en chargeant d’imprécations le moine. Quel monstre, me dis-je à moi-même ! payer ainsi mes bienfaits par la plus noire ingratitude ! abuser de ma confiance pour me voler d’une manière aussi atroce ! mais n’ai-je pas mérité mon malheur par ma sotte crédulité ? Ne savais-je pas de quoi ce scélérat était capable ; le récit de son histoire, sa conduite pendant notre liaison, ne devaient-elles pas me faire voir ce que j’avais à attendre de lui ? on peut aimer le plaisir, son attrait peut nous induire dans des faiblesses, mais se faire un jeu de séduire l’innocence, enfreindre sans le moindre scrupule les lois divines et humaines, étouffer cette voix de la conscience qui nous dicte nos devoirs envers les autres, tromper aussi indignement ceux à qui on doit de la reconnaissance, enfin ne connaître d’autre guide que son intérêt, d’autre règle que ses passions, et tout sacrifier pour les satisfaire ; sans doute il n’y a qu’un moine, et un moine apostat dans le cœur, qui puisse être capable de cet excès de dépravation.

En rentrant dans ma chambre, je trouvai qu’effectivement Jérôme avait enlevé tous les effets qu’il tenait de ma générosité ; il y avait même joint quelques-uns des miens qu’il avait trouvés le plus à sa convenance, outre mon argent et mes bijoux. Je crus inutile de faire faire des perquisitions ; à coup sûr elles eussent été infructueuses ; les fripons sont aussi adroits à se soustraire au châtiment, qu’ils le sont à vous tromper. Je me bornai donc à gémir sur mon sort qui me dépouillait si subitement d’une petite fortune sur laquelle j’avais fondé le bonheur de plusieurs années. J’avais encore heureusement au doigt une assez belle bague, je la vendis pour payer mon hôte, qui, voyant Jérôme parti et ayant appris mon malheur, me pressait déjà vivement pour le paiement d’environ un mois de logement et de nourriture. Le mauvais état de mes finances ne me permettant plus d’effectuer le projet que j’avais eu de passer en Angleterre, je fus assez embarrassée sur le parti que j’avais à prendre, mais je ne perdis point pour cela courage ; comme il n’est point dans ma nature de me laisser aller au désespoir, et que l’espérance et la fermeté ont toujours été dans mon cœur un contrepoids au moins égal à l’infortune, si je n’avais point toute ma gaieté, au moins mon âme n’avait point perdu son ressort, et les réflexions sur mon état, en l’attachant, ne l’amollissaient pas dans une contemplation pénible et affligeante.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE XIV.

Catastrophe dans l’auberge. Julie entre en liaison avec un Anglais. Portrait de ce dernier. Départ pour l’Angleterre.


Un malheureux aime à en trouver un autre avec lequel il puisse communiquer, déposer dans son sein ses peines secrètes et devenir le confident des siennes ; cet épanchement réciproque allège pour eux le poids de l’infortune. Par un sentiment inconcevable, mais dont l’amour-propre est peut-être le principe, nos maux nous semblent moins grands lorsqu’un autre malheureux gémit près de nous, et par une singularité de la nature, la même personne qui serait vivement affectée des malheurs d’un autre, si elle était heureuse, les voit avec une sorte de plaisir, lorsqu’elle éprouve elle-même les rigueurs du sort.

Quelques jours avant la fuite de Jérôme, il était venu loger dans l’auberge un jeune homme, Français de naissance, de la figure la plus intéressante. Comme on recherche volontiers ses compatriotes, nous avions cherché à nous lier avec lui, mais il n’avait pas paru avoir grande envie d’entrer en connaissance avec nous ; il restait presque toujours seul et semblait fuir la société ; un air de tristesse répandu sur sa physionomie, annonçait qu’il avait quelque chagrin secret. Tout ce que nous pûmes apprendre de lui, dans les occasions que nous eûmes de lui parler, c’est qu’il revenait de l’Amérique, et qu’il avait servi dans les troupes américaines.

L’ébranlement que l’infâme procédé de Jérôme avait causé à ma sensibilité, et la disposition à l’affliction où il avait jeté mon âme, me fit plus vivement désirer d’entrer en liaison avec ce jeune homme ; sa tristesse qui ne faisait qu’augmenter de jour en jour, me peinait en quelque façon, plus que mon état ; je ne sais si c’était réellement de l’amour, mais c’était du moins un vif sentiment d’intérêt qui exaltait au dernier point toutes mes facultés morales. Il me semblait qu’en partageant les peines de ce jeune homme, je les soulagerais, et que je diminuerais les miennes. Comme sa chambre était voisine de la mienne, j’avais de fréquentes occasions d’entrer en conversation avec lui, mais il ne me répondait que par monosyllabes, et tout en me témoignant qu’il était sensible à l’intérêt que je prenais à lui, il paraissait que ma présence lui était plus importune qu’agréable. Je ne me rebutai pas ; j’entrais souvent dans sa chambre lorsqu’il était plongé dans ses tristes réflexions ; je faisais mon possible pour l’en distraire ; il me remerciait de mes bontés. Un jour que je le pressais de m’ouvrir son cœur : Pourquoi, me répondit-il, porterais-je une nouvelle atteinte à votre sensibilité par le récit de mes malheurs ! Ce serait vous affliger gratuitement, puisque ces malheurs sont d’une telle nature, qu’il vous serait impossible d’y porter remède, même par les plus tendres consolations. Non, ajouta-t-il avec un mouvement de désespoir, il n’est plus rien qui puisse soulager mes maux ; l’espérance même, cette consolation qui reste aux malheureux, m’est entièrement ôtée, et je n’ai plus qu’à mourir. — Je fis de vains efforts pour remettre le calme dans l’âme de mon infortuné compatriote, il paraissait sourd à tous mes discours ; je le quittai presqu’aussi affligée que lui. Il faut, me dis-je à moi-même, que ce jeune homme soit bien malheureux, puisque les consolations d’une femme, et d’une jolie femme… ne produisent aucun effet sur lui. Cette dernière réflexion prouvera que, dans notre sexe, la vanité ne perd jamais son influence, et qu’elle se manifeste toujours, même dans les circonstances les moins propres à l’exciter.

Il est un degré d’infortune réelle ou imaginaire, où la consolation n’a plus d’accès dans l’âme, elle lui est même à charge. Deux malheureux courbés sous le poids de leurs maux, mais qui n’en sont point encore accablés, peuvent adoucir mutuellement leurs peines, mais lorsque la mesure des maux est comblée, que l’espoir est entièrement évanoui, l’homme est sourd à la voix de l’amitié ; son âme absorbée dans la contemplation de son malheur, est incapable de faire attention à autre chose, elle peut à peine se replier sur elle-même, et elle est pour ainsi dire submergée dans la mer de l’infortune.

Le jeune Français qui m’intéressait si vivement était sans doute dans ce cas, et son malheur le rendait sourd à la voix de l’amitié ; la sensibilité, la douceur qui brillaient dans ses yeux, étaient étouffées par l’affluence des sentiments douloureux qui assaillaient son âme.

Le lendemain de la conversation que je viens de rapporter, je venais de me lever, et j’étais occupée à m’habiller, lorsque tout à coup l’explosion d’une arme à feu retentit avec fracas dans la maison, et me fit tressaillir ; ce mouvement de frayeur fut suivi d’un sentiment plus douloureux encore, causé par une idée qui me vint presqu’en même temps. Ciel, m’écriai-je, serait-il possible, ce malheureux jeune homme…! Je ne pus en dire davantage, et je restai immobile à la même place, presque sans oser respirer, comme si le plus léger mouvement que j’eusse fait, eût pu servir à confirmer mon soupçon. — Cependant l’hôte et plusieurs personnes de l’auberge étaient accourus au bruit de l’arme à feu. Je fis un effort sur moi même et sortis de ma chambre. Une fumée assez épaisse qui sortait de celle de mon compatriote, qui était entr’ouverte, indiquait assez d’où le coup était parti. On y entra, je suivis les autres ; hélas ! mes craintes n’étaient que trop fondées ; l’infortuné s’était brûlé la cervelle d’un coup de pistolet.

On peut juger de l’effroi mêlé d’horreur que ce cruel spectacle causa à tous les assistants. Je ne pus le soutenir longtemps ; je me retirai dans ma chambre et passai le reste de la journée à gémir sur le sort de cet infortuné jeune homme et sur la triste combinaison des événements de ce monde, qui force souvent l’homme à rejeter la vie, et à regarder la mort comme son unique ressource.

Cette catastrophe me causa pendant plusieurs jours une mélancolie que je m’efforçai en vain de bannir. J’étais plus affligée de la mort tragique de mon compatriote, que je n’avais été affectée de tous les malheurs qui m’étaient arrivés. Je m’épuisais en conjectures sur les causes qui avaient pu porter à se donner la mort un jeune homme qui paraissait si fait pour le bonheur, et je ne pouvais trouver aucun motif suffisant, qu’une passion malheureuse ; mais j’appris que mon compatriote n’avait eu aucune de ces raisons majeures qui justifient en quelque façon un acte aussi contraire à la nature. Il était peu fortuné ; arrivé de l’Amérique où il avait recueilli des lauriers et épuisé sa bourse, le défaut d’argent l’avait arrêté à Rotterdam ; il avait écrit plusieurs lettres à sa famille, sans en avoir reçu de réponse. La douleur que cette indifférence de ses parents lui causa, jointe à l’impossibilité de pouvoir satisfaire son hôte, peine bien sensible pour une âme noble et fière, avaient enflammé son âme ardente et sensible, et dans un transport où le jetait cet état fâcheux, il s’était ôté la vie ; il y avait donc plus d’exaltation dans sa tête, que de désespoir dans son cœur : je n’en trouvai son sort que plus déplorable.

J’étais dans cette situation, lorsqu’un matin je fus distraite de mes sombres contemplations par une voiture qui entra avec grand bruit dans la cour de l’auberge. Le tumulte qui s’ensuivit, l’empressement avec lequel tout le monde accourut, ne me laissèrent pas douter que ce ne fût quelque personne de distinction. La curiosité, ce sentiment qui n’abandonne jamais une femme, me porta à ouvrir ma fenêtre ; je vis sortir de la voiture un jeune homme que je reconnus à son air et à son costume pour un Anglais. La richesse de son équipage, le nombre de ses domestiques annonçaient assez son opulence. — L’argent, me dis-je à moi-même, est donc dans le monde, le meilleur titre de recommandation ; celui qui en a beaucoup a toutes les jouissances et même toutes les qualités qu’il désire, car le respect est ordinairement la marque de l’estime, et l’estime n’est-elle pas toujours le tribut qu’on rend aux belles qualités ? L’homme riche est tout ; il est heureux par les autres comme par lui-même, puisqu’il est toujours assuré de leur en imposer et de les forcer à la considération. Cet arrangement bizarre ne fait sans doute pas trop d’honneur aux hommes ; il suppose dans leur cœur un faux principe, une fausse morale, mais enfin il est si général, ses effets sont si universels, qu’en vérité l’homme le plus sage et le plus sensé aura bien de la peine à ne pas désirer avant tout d’être riche.

Le lendemain, je descendais l’escalier de l’auberge lorsque celui qui m’avait occasionné ces réflexions se rencontra sur mon passage ; il s’arrêta en me voyant, et j’avouerai que l’attention avec laquelle il me regarda, me fit plus de plaisir que je ne m’y serais attendue ; la cause en était naturelle : lorsqu’on est dans un état passif, privé de tout ce qui contribue à notre félicité, la plus légère jouissance en devient plus douce, et l’on sait que la vanité satisfaite en est toujours une pour une femme. L’insulaire Breton ne s’en tint point à la contemplation, il commença à entrer en conversation avec moi par un de ces lieux communs qui n’ont d’autre mérite que l’à-propos, et par lesquels on débute parce qu’on n’a pas d’autre moyen de débuter autrement ; la manière dont je répondis parut satisfaire l’Anglais ; il me témoigna qu’il serait charmé d’entrer en liaison avec moi, et me demanda la permission de me visiter ; je lui fis une de ces réponses par lesquelles les femmes savent si bien accorder leur intérêt et leur inclination avec leur amour-propre, c’est à-dire que sans qu’elle fût affirmative, et encore moins négative, l’Anglais pouvait voir clairement que ses visites ne me déplairaient pas. Il ne tarda pas à profiter de la facilité que j’avais montrée ; le même jour il vint me voir ; cette première entrevue fut peu intéressante ; la conversation fut monotone et faiblement animée, comme toutes celles qui ont lieu entre deux personnes qui ne font qu’entrer en connaissance ; l’ignorance où elles sont du moral l’une de l’autre, fait qu’elles se tiennent pour ainsi dire sur le qui-vive ; elles s’observent, se sondent mutuellement pour pressentir leurs dispositions mutuelles, et savoir jusqu’à quel point elles peuvent se livrer et compter l’une sur l’autre. Cette espèce d’étude convenait surtout à notre situation respective : l’Anglais à qui j’avais plu, voulait savoir ce qu’il pouvait espérer de moi, et moi qui étais sans amant, sans argent, et à qui son luxe en imposait, je cherchais à m’assurer du degré d’intérêt que j’avais fait naître en lui.

C’est encore un des effets de l’arrangement bizarre des choses de ce monde, qu’il y ait plus d’un motif qui forme des liaisons dont l’amour ou du moins un goût décidé devrait être le seul principe. L’ambition, l’intérêt surtout entrent presque toujours pour quelque chose dans les tendres nœuds que nous formons, et ces moteurs profanes, je dirais presque vils, ne nous frayent que trop ordinairement la route au plaisir. Un auteur a eu raison de dire que la clef d’or ouvre toutes les portes, elle ouvre aussi souvent celle des cœurs. Combien de femmes qui ne se seraient point rendues aux plus tendres assurances, aux preuves les plus convaincantes d’un amour sans bornes, et que l’attrait du plaisir et l’influence du tempérament n’auraient pas fait succomber, dont une bourse remplie d’or, un riche écrin ont surmonté tous les scrupules. Je ne craindrai point d’avancer que l’or a causé plus de faiblesses que l’amour même. Ces faiblesses sont sans doute plus ou moins susceptibles d’être justifiées, en raison de la situation où l’on se trouve ; la mienne était surtout une de celles où une femme est le moins coupable de se laisser guider par des vues étrangères à la tendresse. La ressource que m’offrait la vente de mes effets allait s’épuiser, et la nature, cette bonne mère, qui ne nous nourrit pourtant qu’autant que nous cherchons avec plus ou moins de peine notre nourriture, grâce au beau droit de propriété qui fait regorger les uns de richesses, tandis que les autres meurent de faim ; la nature, dis-je, me disait clairement que je serais une sotte si je manquais l’occasion qui se présentait.

J’ose dire cependant que ce ne fut point l’intérêt seul qui me détermina ; j’ai déjà fait voir combien de patriotisme régnait dans mon cœur, combien la liberté avait d’attrait pour lui ; la connaissance d’un Anglais, une liaison intime avec un homme libre, dont je me plaisais à me peindre le caractère franc, ouvert et noblement fier, me flattait singulièrement ; je me promettais de fortifier mes principes avec un pareil homme, d’ajouter à mes connaissances par les siennes, et de pomper pour ainsi dire, de ce corps libre, des esprits de liberté qui, en s’identifiant aux miens, leur donnassent une nouvelle énergie.

Résolue comme je l’étais de me lier plus intimement avec le jeune Breton, j’employai toutes les ressources de la toilette pour relever mes charmes et augmenter l’intérêt que je lui avais inspiré, à la seconde visite qu’il devait me faire. Ces efforts ne furent pas sans succès ; l’Anglais me dit en termes formels, que je lui plaisais, et que si je voulais passer avec lui en Angleterre, il me ferait un sort avantageux qui ne me laisserait point regretter d’avoir quitté le continent ; il termina son discours par une proposition qui était une suite assez naturelle de sa première offre ; il la fit d’une manière à peu près aussi laconique que le Capitaine hollandais dont j’ai parlé, et il l’accompagna, comme ce dernier, de cet argument palpable, qui, ainsi que je l’ai dit plus haut, est si propre à déterminer certaines femmes.

C’est une chose remarquable, que plus les peuples sont libres, moins ils sont galants, moins ils connaissent cette fleur de politesse et d’urbanité, cette manière fine et spirituelle de courtiser les femmes, si bien pratiquée chez nous. Sans doute leur âme pleine d’énergie et remplie des grands sentiments qu’inspirent à l’homme la liberté et la connaissance intime de ses droits et de la dignité de son être, leur fait négliger tout ce qui ne correspond point avec ces sentiments ; ils dédaignent, ils regardent comme au-dessous d’eux ce que nous appelons faire la cour aux femmes. Mais comme l’esprit de liberté n’exclut point la sensibilité, qu’au contraire, il fortifie, il exalte ce principe de toute vertu et lui donne ce caractère mâle et élevé qui nous porte à des actions sublimes et héroïques, si un homme est sensible aux charmes d’une femme, cet intérêt se manifeste d’une manière décidée, rapide, brusque et violente ; l’expression de son amour est hardie comme sa pensée ; il ignore ces lieux communs amoureux, ces préliminaires galants qu’on connaît si bien en France, et comme il ne sent rien faiblement, qu’il n’est point accoutumé à former des désirs qu’il ne puisse satisfaire, il marche sans détour à son but, et voir, désirer, jouir n’est presque pour lui qu’une même chose. Français, qui venez de secouer les fers du despotisme, prenez garde de perdre cette agréable galanterie, cet heureux talent de courtiser le sexe qui vous distingue. En devenant libres, vous en deviendriez moins aimables.

Grâce encore pour cette réflexion, mon cher lecteur ! tu sais combien de droits une femme a à l’indulgence, et ne suis-je pas autorisée à moraliser sur tout, et serait-ce pour rien que je me serais donnée le titre de philosophe. Oh ! le charmant titre que celui qui justifie toutes les sottises qu’on peut débiter dans le cours d’un ouvrage.

L’argument dont l’Anglais accompagna sa déclaration, fit sur moi tout l’effet qu’il pouvait en désirer : je vis bien qu’il serait inutile et même maladroit de filer avec lui une intrigue amoureuse, et de ne lui accorder que par degré ce qu’il voulait avoir sur le champ, qu’enfin le meilleur moyen de l’enchaîner était de ne rien lui laisser à désirer. Je tranchai donc sur toutes les formes et préliminaires, et je ne fis qu’autant de résistance qu’il en fallait pour augmenter pour lui le prix de la jouissance. Le jeune Breton parut aussi satisfait de la manière dont je partageais ses transports, qu’il l’avait été de ma condescendance : le lendemain de cette première entrevue, il me fit présent d’une somme plus forte encore que celle qu’il m’avait donnée la veille ; j’en employai une partie à remonter ma garde-robe et à acheter différents bijoux. Si les appâts d’une femme acquièrent un nouveau prix par une toilette recherchée, la richesse des ajustements, le luxe qu’elle étale doublent aussi la considération que lui témoignent les hommes, et elle en impose même à celui à qui elle doit tout son éclat.

Je passai dans la joie et dans une continuité de plaisirs variés, tout le temps qui s’écoula jusqu’à notre départ pour l’Angleterre. Mon amant se nommait M. Spencer ; il se titrait de gentilhomme anglais ; il venait de faire le tour de l’Europe, selon la coutume des Anglais que leurs parents font voyager dans le dessein de les former, mais il n’arrive que trop souvent que ces jeunes gens ne retirent aucun avantage de leurs voyages, qu’ils ne recueillent que les ridicules des nations qu’ils ont visitées, sans revenir plus instruits des usages de ces nations, de leurs mœurs, de leur constitution. M. Spencer était dans ce cas, et je dus rabattre beaucoup de la haute opinion que je m’étais formée de lui. Avec un physique très ordinaire, il avait peu de dispositions naturelles ; si son éducation avait été soignée, il paraissait du moins qu’il en avait très peu profité ; ses voyages avaient été pour lui plutôt une partie de plaisir, qu’un projet formé de s’instruire, aussi n’en avait-il retiré d’autre fruit que quelques connaissances topographiques : il ne connaissait de Paris que ses principales rues, les spectacles, le palais-royal et les filles de l’opéra ; celles-ci surtout l’avaient, disait-il, beaucoup amusé. On lui aurait fait inutilement des questions sur d’autres objets un peu plus importants à connaître pour un homme qui voyage en philosophe ; il n’aurait su que répondre. En général, M. Spencer était un de ces êtres sans caractère décidé, sans de fortes passions, et qui ne sont ni bons ni mauvais parce qu’ils n’ont pas assez d’énergie pour être décidément l’un ou l’autre ; cependant il était Anglais…

J’eus bientôt acquis cette connaissance du caractère de mon amant, et je sus en tirer parti : je le pris par son faible, qui est celui des petites âmes, c’est-à-dire que je ne le contrariais en rien, et me conformais en tout à ses volontés ; aussi réussis-je bientôt à prendre sur lui le plus grand ascendant : c’est en paraissant céder aux esprits faibles, qu’on parvient à les subjuguer…

Le jour fixé pour notre départ étant arrivé, nous nous embarquâmes sur un bâtiment hollandais qui faisait voile directement pour Londres. Si cette histoire n’ennuie point le lecteur, il passera avec moi au chapitre suivant.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE XV.

Julie arrive à Londres. Singulière aventure qui lui fait perdre son amant. Réflexions sur les Anglais qui voyagent. Tirade métaphysico-patriotique de notre Héroïne. Manière des Anglais de traiter l’amour.


Celui qui osa le premier s’engager avec un frêle esquif sur cet élément si mobile et si inconstant, devait avoir un courage surnaturel, et comme dit un auteur ancien, un triple airain (as triplex) ; on eut dû lui élever un temple, et son nom eût bien autant mérité de passer à la postérité, que ceux de cette foule de conquérants dont l’ambition a tant fait gémir l’humanité. L’expérience, le progrès successif des lumières et des arts, en diminuant insensiblement le danger, l’ont rendu presque nul, et de nos jours un marin hollandais ou anglais fait avec autant de sécurité le voyage des grandes Indes, qu’un Parisien entreprend celui de Paris St-Cloud, par la galiotte.

Je ne fus que légèrement incommodée de la traversée ; après deux jours d’une navigation heureuse, nous entrâmes dans la Tamise et nous débarquâmes sur cette terre de liberté où l’homme peut parler et agir comme il veut, et où il n’a d’autre maître que sa conscience et la loi.

Mon amant me fit conduire par un de ses gens dans un hôtel garni où il m’avait déjà fait préparer un appartement ; il me dit en me quittant, qu’il me reverrait le lendemain, mais que dépendant encore d’un père qui était fort sévère, il était nécessaire que notre intimité fût couverte du plus profond mystère ; je trouvai ces raisons trop justes, pour ne pas m’y conformer.

Le spectacle qu’offre une ville dont les mœurs, les usages, le caractère national sont si différents de ceux de ma nation, occupa toute mon attention pendant les premiers jours de mon séjour à Londres ; cette circulation continuelle d’un peuple immense, le costume des hommes et des femmes, la vue des différents quartiers, des places, des édifices publics me procuraient la diversion la plus agréable. Mon amant venait me voir tous les jours, mais il ne sortait jamais avec moi ; ce qu’il m’avait dit de la sévérité de son père faisait que je ne trouvais rien d’étonnant dans cette conduite. Quelques mois s’écoulèrent avant que rien vînt troubler notre intimité : Spencer était toujours aussi tendre, aussi empressé, aussi généreux : je menais la vie la plus douce ; outre un appartement des plus élégants, et une table bien servie, j’avais un domestique et une femme de chambre ; lorsque je sortais, une voiture de remise était à mes ordres ; enfin mon amant ne me laissait rien à désirer, il n’y avait que l’ignorance où j’étais de la langue anglaise, qui m’empêchât de goûter tout l’agrément que j’aurais pu jouir. Pour détruire cet obstacle je pris un maître de langue ; j’eus beaucoup de peine à me former à la prononciation d’un idiome qui semble plutôt fait pour être parlé par des oiseaux que par des hommes ; cependant à force d’étude, je parvins à surmonter cette difficulté, et je fis des progrès assez rapides dans l’Anglais.

Il était sans doute écrit dans le livre du destin, que mes liaisons ne seraient pas de longue durée, et qu’au moment où je croirais ma félicité assurée sur une base solide, un événement aussi fâcheux qu’imprévu viendrait le renverser. Que mes pareilles apprennent par mon exemple qu’il ne faut jamais compter sur rien, et que le meilleur moyen de ne pas être accablé par le passage rapide du bien au mal, c’est d’être sans cesse en garde contre la fortune ; il faut la regarder comme une maîtresse tendre et facile, mais légère et portée à l’inconstance, qui du moment qu’elle vous a comblé de ses faveurs, conçoit un caprice pour un autre, et vous abandonne avec autant de facilité qu’elle vous a pris.

M. Spencer m’avait fait présent d’une très belle bague quelques jours après notre arrivée à Londres ; une des pierres qui fermaient l’entourage, se détacha sans que j’y prisse garde ; et elle se trouva perdue. Je revenais du spectacle de Covent-garden, lorsque je m’aperçus de cette perte ; j’entrai chez un joaillier dont la boutique superbement éclairée, formait le coup-d’œil le plus brillant ; je lui donnai ma bague en le priant d’y remettre une autre pierre. Le joaillier parut étonné en la voyant, et la considéra attentivement ; j’attribuai cet étonnement au prix de la bague et à la beauté qu’il lui trouvait. Il s’informa exactement de ma demeure, et me dit qu’il aurait l’honneur de la rapporter lui-même le lendemain.

Le jour suivant j’étais encore au lit, lorsque Spencer entra ; il me dit qu’ayant fait avec quelques-uns de ses amis une partie de débauche qui avait duré toute la nuit, il venait passer des bras de Bacchus dans ceux de Vénus. Le vin, en exaltant ses esprits, lui avait donné une gaîté qui lui était peu ordinaire ; il s’assit devant mon lit et nous commençâmes par ces doux préludes qui vous conduisent par une succession presqu’insensible jusqu’au comble de la volupté. Pour animer encore davantage mon amant, je me mis à ses yeux telle que notre bonne mère Eve parut à Adam avant que les perfides insinuations du serpent l’eût fait mordre à ce fruit défendu, source éternelle des malheurs et des plaisirs du genre humain. Spencer, à la vue de ce tableau de la nature animée, déploya à mes yeux le monstre qui servit à faire pécher la trop facile compagne du père du genre humain ; un doigt, précurseur de ce monstre, montrait déjà la place qu’il devait occuper ; par une titillation charmante il préparait cette place à le recevoir, lorsque tout à coup un bruit qui se fit entendre dans mon anti-chambre, interrompit cette douce manœuvre ; presqu’en même temps la porte s’ouvrit, et il entra un homme que je reconnus pour mon joaillier.

Une femme est toujours plus ou moins étourdie lorsqu’un tiers vient la surprendre dans un état qui n’a ordinairement qu’un spectateur, et l’étonnement, la honte qui remplacent subitement dans son cœur les douces sensations qui y affluaient, sont toujours pénibles et désagréables pour elle. J’avouerai donc au lecteur que je fus un peu décontenancée, mais je ferais d’inutiles efforts pour peindre la surprise et même l’effroi où cette apparition parut jeter Spencer ; il pâlit et rougit à la fois ; le doigt qu’il tenait à l’endroit que j’ai indiqué, se retira avec autant de promptitude que s’il eût trouvé un charbon ardent là où il n’y avait qu’un feu modéré, et celui qui devait jouer le rôle principal dans cette agréable scène, s’affaissa avec la vitesse de l’éclair ; il rentra en lui-même avec tant de célérité que la corne d’un limaçon se retire au moindre attouchement. Cet effet extraordinaire que causa sur mon amant l’arrivée d’un tiers que je supposais lui être inconnu, me causa encore plus d’étonnement que je n’avais éprouvé d’émotion d’être ainsi troublée dans mon tête-à-tête ; mais je ne tardai pas à avoir la clef de l’énigme : l’air d’indignation qui se peignit sur le visage du joaillier, le ton d’autorité qu’il prit envers Spencer, l’air humble et absolument décontenancé de ce dernier, ne me fit plus douter que ces deux personnes ne se connussent d’une manière particulière ; et bientôt les discours du premier me firent voir clairement qu’il n’était autre que le père de mon amant.

Je laisse à juger au lecteur si cette connaissance ajouta encore à mon embarras. Tandis que je reprenais une posture un peu plus décente, M. Spencer faisait les plus vifs reproches à son fils ; après quoi il lui ordonna, d’un ton à faire trembler, de le suivre. Mon amant n’avait pas répondu un mot à la douce mercuriale de son père. En sortant, M. Spencer se tournant vers moi, me dit : Je ne vous ferai point de reproches, Mademoiselle ; vous faites votre métier, et malheureusement la loi ne peut s’y opposer, mais vous trouverez bon que je garde la bague que vous m’avez remise hier ; elle m’appartient ; mon fils n’a eu que la peine de la prendre dans ma boutique. Je l’ai aussitôt reconnue, et comme je soupçonnais déjà qu’il avait quelque intrigue, elle a été pour moi un indice qui m’a servi à acquérir la conviction de sa mauvaise conduite. Je n’ai pas besoin au reste de vous dire que toute relation doit cesser entre vous et lui ; outre qu’il serait exposé à tout mon courroux, je ne vous dissimule pas que je me verrais forcé de prendre des mesures qui ne vous seraient nullement agréables, si j’étais informé, comme je ne manquerais pas de l’être, que ces relations subsistassent encore. — En achevant ces mots, M. Spencer fit passer son fils devant lui, et après m’avoir fait une légère inclination de tête, il se retira.

Je restai comme pétrifiée ; ce qui venait de se passer était si singulier, qu’il me semblait que c’était un songe ; enfin, après être un peu revenue de ma première émotion, je réfléchis à cette bizarre aventure ; je maudis en moi-même le fatal hasard qui m’avait conduit précisément chez le père de Spencer plutôt que chez tout autre joaillier ; je ne fus pas non plus peu surprise que mon amant, que j’avais cru d’une naissance distinguée, ne fût que le fils d’un bijoutier. Au reste, comme j’en ai fait la remarque par la suite, ce dernier point n’a rien de fort étonnant ; presque tous les Anglais qui voyagent sur le continent, se titrent de gentilshommes. J’ai vu le fils d’un simple artisan de Londres, se faire passer pour un Lord, et s’introduire dans les meilleures sociétés de Paris. Quel titre de recommandation avait-il ? Quel fut son introducteur ? L’or, les guinées que son père avait amassées en fournissant de meilleur cuir aux piétons de Londres, que ses respectables confrères les cordonniers. Les Anglais de distinction qui le voyaient, qui le connaissaient, riaient entr’eux de la méprise des badauds de la capitale, sans chercher à le démasquer : c’est un principe louable et qui mériterait bien d’être imité par les autres peuples, surtout par les Français ; c’est un principe, dis-je, général parmi les Anglais, de se soutenir et de s’étayer mutuellement en pays étranger. On verra rarement un Anglais médire d’un autre et chercher à le dénigrer ; pourvu que celui-ci ne déshonore point sa nation par des actes de bassesse, il peut prendre le nom qu’il veut, faire tout ce qu’il voudra, il n’a rien à craindre de la part de ses compatriotes. Oh, nation libre et heureuse ! nation pleine d’énergie, vous êtes, quoiqu’on en dise, la première nation de l’Europe ; vous l’étiez du moins avant la journée du 14 juillet 1789, mais les Français, par le noble courage qu’ils ont déployé, par cet amour de la liberté qui a fructifié en eux d’une manière aussi rapide qu’étonnante, et les a portés à des entreprises hardies et presqu’inconcevables, les Français ont franchi en une journée l’intervalle qui les séparait encore de vous. Vos égaux par le génie et les lumières, ils le sont devenus tout d’un coup par l’énergie ; ce pas a été un pas de géant ; ç’a été un effort sublime, un passage rapide du néant à l’existence, puisqu’on peut dire que l’esclavage est le néant moral de l’homme, et la liberté son existence active. Prenez garde, Anglais, qu’un nouveau pas ne les élève encore au-dessus de vous ; après ce que les Français ont fait, il n’est rien qu’ils ne puissent faire. Non, les fastes de l’univers n’offrent rien de semblable à la révolution qui vient d’avoir lieu en France ; c’est le nec plus ultra des choses possibles. Tremblez, tyrans de la terre, puisque ce peuple qui semblait formé au joug qu’il portait, et chérir ses chaînes, ce peuple qui paraissait entièrement amolli par le luxe, énervé par les plaisirs, sans force comme sans volonté, a pu se régénérer en un instant, secouer son joug, punir ses oppresseurs, et poser les premiers fondements de sa liberté sur les débris des monuments du despotisme ; songez, tyrans, qu’un peuple est libre du moment où il en a la volonté. L’exemple de la France influera bientôt sur les nations voisines ; jalouses de l’imiter, et avides d’un bonheur semblable, elles briseront leurs chaînes : l’Europe ne formera plus qu’une vaste république, une société de frères et d’amis unis par les liens de la concorde et d’un intérêt égal pour tous.

Les amis de la liberté, et j’aime à croire qu’ils formeront le plus grand nombre de mes Lecteurs, me pardonneront aisément cette nouvelle digression ; le même motif qui les anime m’a emportée au-delà des bornes de mon sujet. J’en reviens à ce qui a donné lieu à ces réflexions, c’est-à-dire à cette vanité qui porte les hommes à se faire valoir plus qu’ils n’ont de prix réel, et à s’entourer d’un éclat étranger, tandis qu’ils ne devraient chercher à briller que par leur mérite personnel. Mais la foule des philosophes aura beau déclamer contre cette folie et tant d’autres de ce genre, les hommes resteront toujours ce qu’ils sont, il faudrait changer leur nature pour changer leur cœur ; il faudrait changer l’ordre moral et cet arrangement bizarre des choses, pour détruire leurs défauts et cette foule d’abus qui sont le résultat et l’effet des préjugés et des conventions sociales.

On vient de voir comment je perdis ma bague et mon amant, car si le joaillier avait cru bon de garder la première, je ne doutais pas qu’il ne prît des mesures pour rompre entièrement mes liaisons avec le second ; je savais combien l’autorité paternelle a d’influence dans un pays où les lois sociales sont fondées sur celles de la nature ; aussi attendis-je vainement pendant quelques jours ; je n’eus aucune nouvelle de Spencer. Convaincue que l’obéissance filiale, jointe à la crainte des menaces de son père, avait combattu victorieusement dans son cœur la tendresse qu’il pouvait encore avoir pour moi, je crus que toutes les démarches que je pourrais faire pour renouer secrètement avec lui, deviendraient inutiles, indépendamment du danger auquel je m’exposerais. Comme un Français sympathise difficilement avec un Anglais, que je ne m’étais jamais senti un grand fond de tendresse pour Spencer, dont l’âme apathique, le caractère froid s’accordait peu avec le mien, la rupture de notre liaison ne me fut pas bien sensible, et je ne regrettai que les avantages dont je jouissais avec lui. Cette dernière perte eût sans doute affecté plus vivement toute autre femme qui eût eu l’âme plus intéressée, mais jamais je n’ai attaché un grand prix à l’argent ; j’ai toujours su profiter des faveurs de la fortune, mais lorsque j’en ai été privée, j’ai supporté gaiement cette privation et j’ai prouvé le contraire de ce qui arrive ordinairement, savoir que la privation est plus pénible que la jouissance n’est agréable.

Du moment où je fus assurée que Spencer était perdu pour moi, je renvoyai le domestique et la femme-de-chambre qui me servaient, et je pris un logement plus modeste. Je passai quelques semaines dans l’attente d’un heureux hasard qui me procurât un nouvel amant ; j’allais souvent au spectacle et dans les promenades publiques, mais l’Angleterre n’est pas comme la France, la fortune et l’amour n’y sourient pas aussi facilement que dans ce dernier Royaume : ce que j’eus trouvé peut-être à ma première sortie à Paris, je le cherchai inutilement pendant deux mois à Londres. Les Anglais, extrêmes en tout, le sont aussi sur le chapitre de l’amour ; l’aiguillon de la volupté les sollicite comme les autres hommes, mais ils aiment les plaisirs faciles ; une vile courtisane qui vend indistinctement ses faveurs, et qui sollicite elle-même tous ceux qui s’offrent à elle, a autant de prix à leurs yeux qu’une autre qui a besoin d’être recherchée, et qui consulte son cœur plutôt que l’intérêt avant de donner sa personne ; ils ignorent les gradations qu’il y a entre le vice et la vertu, et ne connaissent point de milieu entre la raccrocheuse sans principes comme sans délicatesse, et la femme qui sacrifie constamment l’attrait du plaisir à ce qu’elle appelle son honneur ; voilà pourquoi il y a si peu de filles entretenues à Londres ; l’Anglais hait tout ce qui sent la chaîne, et fût-elle de roses, il n’aime point d’être lié, son âme grande et qui n’embrasse que de grandes choses, ne peut se plier à ces déférences mutuelles, à ces petits soins et à tous les détails amoureux qui font le principal charme d’une tendre liaison. Dans la vie sociale il n’est rien moins que galant ; il est le même dans l’état de mariage, il aime sa femme, mais il ne sait point l’aimer comme un Français, ou si du moins sa sensibilité se dirige avec autant de force vers son épouse, la somme de bonheur qui en résulte pour tous deux est bien inégale ; la raison en est sans doute que le Français fait consister sa principale félicité dans l’amour, et l’Anglais sa liberté, dans la jouissance de ses droits. Français, vous allez donc être les plus heureux des hommes, puisque vous pourrez unir le bonheur de vos fiers rivaux à celui qui vous est propre : j’ai assez bonne opinion de vous, pour croire que ces deux principes formeront un parfait équilibre dans votre cœur.


Fin du tome premier.

Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

TOME II


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CHAPITRE PREMIER.

Julie fait connaissance du Chevalier de Morande. Tour d’escroc que lui joue ce dernier. Julie entre chez la Comtesse de la Mothe. Portrait de cette Dame. Ses relations avec M. de Calonne. Rupture éclatante entre ces deux Réfugiés.


Un auteur dont les écrits immortaliseront à jamais le nom, a prêté ingénieusement des trompettes à la Renommée ; l’une, placée à la bouche, publie les grandes actions, les ouvrages célèbres et les vertus sublimes : c’est par sa voix que l’univers a été instruit de la révolution de France, que les noms des la Fayette, des Liancourt et des Bailli ont reçu un nouveau lustre, et que ceux des Grégoire, des Chapelier, des Barnave, que leur naissance semblait avoir destinés à l’oubli, sont connus de toutes les nations de l’Europe. L’autre trompette placée dans un endroit qu’il suffit de ne pas nommer pour qu’on le devine, publie les grandes sottises comme les grands crimes, les hauts faits des abbés Mauri et Sabatier de Castres, les parades aristocratiques du ventriloque Mirabeau ; elle publie aussi les noms de certains journalistes ; ce fut par la dernière de ces trompettes que je fus informée qu’il existait à Londres un certain Chevalier de Morande, jadis auteur d’un libelle connu sous le titre de Gazetier cuirassé, et qui forcé de quitter la France pour d’autres méfaits, s’était retiré dans la capitale de l’Angleterre où il rédigeait le Courrier de l’Europe, depuis le Courrier de Londres. Je cherchai l’occasion de me lier avec lui ; je l’eus bientôt trouvée : un homme qui court lui-même au-devant de tout le monde, n’est pas difficile à rencontrer. Je n’avais aucun dessein fixe en faisant sa connaissance, mais outre que c’était un compatriote, j’espérais qu’instruit comme il devait l’être de la chronique de la ville, il pourrait me donner des renseignements qui me seraient utiles, car ma bourse commençait à s’épuiser. Dans la première entrevue que j’eus avec Morande, il me fit différentes questions auxquelles je répondis avec cette franchise qui m’est ordinaire. Cet homme a un talent particulier pour sonder les cœurs ; ses regards perçants pénètrent tous les replis de votre âme ; il voit tout d’un coup tout le parti qu’il peut tirer de vous, et comme son intérêt est son unique règle, que l’honneur n’est à ses yeux qu’une chimère, vous êtes assuré d’être sa dupe du moment où il en a formé le projet, car il a autant d’adresse pour en imposer et mettre à exécution ses perfides desseins, qu’il est peu délicat sur les moyens à employer ; au reste cet homme vif est trop connu, les traits de sa vie marqués tous au coin de l’infamie, sont trop publics pour que j’entre dans des détails à ce sujet : ce ne fut que par la suite et à mes dépens, que j’appris à l’apprécier à sa juste valeur.

Cette sagacité fatale dont je viens de parler ayant donc convaincu Morande que je pouvais augmenter le nombre de ses dupes, et ma figure lui ayant sans doute plu, il m’accabla de démonstrations d’amitié ; il m’offrit ses services, en ajoutant que belle et aimable comme je l’étais, je ne pouvais manquer de trouver un amant riche et généreux ; qu’il voulait me procurer une entrevue avec un Lord de sa connaissance ; que si je réussissais à lui plaire, comme il n’en doutait pas, ma fortune était faite. Je remerciai Morande de l’intérêt qu’il prenait à moi ; le lendemain il vint me voir ; les discours qu’il me tint me firent assez voir à quoi il en voulait venir. Lorsqu’une femme galante n’a aucun motif décidé de refuser ses faveurs, il est rare qu’elle ne les accorde pas, pour peu qu’on la presse et qu’on lui montre, sinon de l’amour, du moins une tendre ardeur et un grand zèle à l’obliger ; cette faiblesse, cette facilité si naturelle à notre sexe, ne lui permet guère un refus de cette nature, et elle fait souvent par complaisance, ce que dans un autre cas elle n’eût fait que par amour.

Morande eut donc lieu d’être satisfait de moi ; ma seule justification sans doute, c’est que je ne connaissais pas encore ce rebut de l’humanité, ce méprisable écrivain, dont la plume vénale distille sans pudeur le fiel et la calomnie, et dont la noire méchanceté lance les traits les plus odieux contre quiconque a le malheur d’allumer sa bile et d’exciter son animosité.

Mes relations avec Morande durèrent ainsi quelques semaines ; il continuait à me faire les plus belles promesses, et différait sous différents prétextes mon entrevue avec le lord. Un matin il entra chez moi d’un air effaré : Julie, me dit-il, je me trouve dans le plus pressant besoin d’argent pour faire honneur à une lettre de change ; si je n’y satisfais pas, je suis arrêté ; ma feuille périodique est suspendue et ma ruine est complète ; un ami m’a déjà prêté cent guinées, j’en ai quarante, mais il m’en manque encore soixante, et je ne sais où les trouver. — La tristesse que je voyais peinte sur le visage de Morande m’émut, et cette émotion fut aussitôt suivie du désir de l’obliger : Je désirerais bien avoir la somme qui vous manque, lui dis-je, mon empressement à vous l’offrir vous prouverait mon affection ; voilà tout ce qui me reste, ajoutai-je en tirant ma bourse où il y avait encore vingt guinées, mais j’ai quelques bijoux, ils sont à votre service ; en les engageant vous pourrez trouver l’excédent. — À ce discours un rayon de joie parut couvrir l’empreinte de tristesse qui régnait sur le visage de Morande ; il s’épuisa en remerciements ; il me dit qu’il acceptait d’autant plus facilement une offre que je lui faisais de si bonne grâce, qu’il était assuré de pouvoir me remettre le tout, dans moins de huit jours. Je lui donnai donc mon argent, en y joignant deux montres, un étui et une paire de boucles d’oreille ; dès qu’il les eut, il me quitta, en me disant que le lendemain il viendrait me témoigner plus amplement sa reconnaissance.

Le jour suivant Morande ne parut point ; trois autres jours s’écoulèrent sans que j’eusse aucune de ses nouvelles ; cette absence me donna des inquiétudes ; j’écrivis à mon compatriote, ma lettre fut sans réponse ; je me rendis à son logis, on me dit qu’il n’y était point ; je commençai alors à concevoir de violents soupçons et à me repentir de la folie à laquelle mon bon cœur m’avait induite. La fourberie de Jérôme me revint dans l’esprit : les Français, me dis-je, sont-ils donc faits pour être la dupe les uns des autres en pays étranger, et après avoir été volée indignement par un moine scélérat, dois-je encore être la victime d’une odieuse subtilité. Cependant j’avais peine encore à m’imaginer que Morande, qui s’était toujours montré à moi sous les dehors de l’honnêteté, pût être capable d’une tromperie aussi noire. C’est un homme public, me disais-je, il doit avoir des principes, et donner l’exemple. — J’en demande pardon à Messieurs les Journalistes, je ne les connaissais pas encore ; j’ignorais qu’ils font comme le commun des prédicateurs, qui tiennent une conduite toute opposée à ce qu’ils débitent en chaire ; j’ignorais enfin que l’hypocrisie est ordinairement le partage de ceux qui doivent être honnêtes gens par état.

J’avais fait depuis quelques jours connaissance de la femme d’un épicier qui demeurait dans mon voisinage ; elle était Française, je crus devoir m’ouvrir à elle sur mes inquiétudes au sujet du prêt que j’avais fait à Morande ; elle ne me laissa pas achever : Ma pauvre Julie, me dit-elle, quelle folie avez-vous faite ? Votre argent et vos bijoux sont perdus ; vous avez été trompée, et c’est par le plus grand escroc qu’il y ait dans les trois Royaumes. Alors ma compatriote m’apprit ce que c’était que Morande, la conduite que cet homme taré avait tenue en France, celle qu’il tenait en Angleterre ; qu’il était méprisé, vilipendé, honni par un chacun ; que cette liberté individuelle dont on jouissait en Angleterre, était seule cause que Londres ne rejetait pas de son sein cet excrément de l’humanité ; j’appris enfin que Morande était criblé de dettes, qu’il dupait tous ceux qu’il pouvait, qu’il était arrêté à chaque instant, mais que pour se tirer des mains des sergents, il usait du moyen suivant : il avait toujours un louis prêt dans sa poche, aussitôt qu’on mettait la main sur lui, il tirait ce louis et le présentait aux sergents ; comme ceux-ci ne reçoivent que la moitié de cette somme pour arrêter un homme, et que Morande leur payait le double, ils le laissaient aller. Ce fait est vrai, et l’on n’aura pas de peine à le croire, si l’on fait attention que c’est souvent dans un pays libre où la loi a peine à restreindre la liberté individuelle dans les bornes convenables, qu’il y a les plus grands abus de ce genre.

On peut juger si tout ce que m’apprit ma compatriote me fit plaisir ; je maudis avec autant d’emportement le scélérat Morande, que je l’avais fait de Jérôme ; je le trouvai même en quelque façon, plus coupable que ce dernier : 1° parce que Jérôme était moine, et conséquemment fourbe de son métier ; 2° parce que l’infâme gazetier avait abusé de ma confiance d’une manière encore plus indigne, puisque pour l’obliger je m’étais privée généreusement de tout ce que j’avais, et qu’il y a plus d’odieux et de noirceur à tromper ainsi qu’à voler. Je vis bien que je ferais d’inutiles efforts pour recouvrer mon argent et mes bijoux ; je n’avais aucun titre contre Morande, et un homme qui savait si adroitement éluder de remplir des engagements contractés dans une forme légale, ne pouvait sûrement être forcé de satisfaire à une obligation dont la reconnaissance seule lui faisait la loi. L’Épicière qui vit ma douleur et la détresse où je me trouvais, me donna toutes les consolations possibles ; elle m’offrit sa bourse, et me força d’accepter quatre guinées.

C’est surtout lorsqu’on a été trompée et que l’on a senti les traits de la perfidie et de l’ingratitude, qu’on sent plus vivement le prix d’un bienfait, et comme les cœurs bons et sensibles sont toujours plus portés à aimer qu’à haïr, cette preuve d’intérêt, cet acte de bienfaisance vous réconcilie aussitôt avec l’espèce humaine ; vous oubliez les tromperies dont vous avez été la victime, pour ne vous occuper que de la générosité dont vous venez d’être l’objet et la reconnaissance, ce doux sentiment que vous fait éprouver le contentement où vous êtes de vos semblables, détruit bientôt toutes les impressions qui lui sont contraires. Je ne peux exprimer combien je fus sensible à ce service de ma compatriote ; il est sans doute encore de belles âmes, des âmes nobles, généreuses et compatissantes, mais ce n’est pas dans les conditions relevées, parmi les enfants chéris de la fortune, parmi ceux qui font profession publique de la vertu, et qui prêchent sa pratique, qu’on est le plus sûr de les trouver : c’est parmi ces citoyens obscurs dont tout annonce la médiocrité, qui n’ont d’autre lustre que leurs vertus, d’autre ambition que celle de remplir leurs devoirs, d’autre jouissance que la satisfaction de les avoir remplis ; aussi l’Épicière était-elle bonne épouse, bonne mère, bonne amie. Il est presqu’impossible de ne pas être tout cela avec un bon cœur, sur lequel la dépravation du siècle n’a pu encore avoir de prise.

J’avais entendu parler de la fameuse histoire du collier, de cette histoire unique dans son genre, et qui formera sans doute un des traits les plus caractéristiques dans les annales du dix-huitième siècle. Je savais que la principale héroïne, la Comtesse de la Mothe, après s’être sauvée de sa prison, s’était retirée à Londres ; dans la position où j’étais, je résolus d’aller la trouver et de lui exposer mon embarras ; je n’ignorais pas qu’elle n’était pas moins connue comme femme galante, que comme propriétaire du collier, et d’après l’analogie qu’il y avait entre elle et moi, sur ce point, j’espérais qu’elle s’intéresserait à moi. Mon espoir ne fut point trompé ; Madame de la Mothe Valois me fit le meilleur accueil ; je vis que je lui avais plu du premier abord, et je ne négligeai rien pour augmenter ses dispositions favorables. Elle me proposa de me prendre chez elle, moins comme femme de chambre, que comme fille de compagnie ; ma situation ne devait point me faire balancer à accepter cette offre, aussi le fis-je, en témoignant à la Comtesse ma reconnaissance. Le même jour je m’installai chez elle ; elle me présenta à son mari, pour la forme sans doute, car celui-ci était accoutumé depuis longtemps à suivre l’impulsion de son épouse.

La Comtesse de la Mothe est une de ces femmes dont les attraits naturels sont centuplés par cette grâce divine répandue sur toute la physionomie, cette aisance, cette agréable proportion dans toutes les parties du corps et dans les mouvements : surtout par une aimable gaieté, et ces propos fins, déliés et spirituels qui amusent autant qu’ils séduisent. Elle possède au suprême degré l’esprit d’intrigue ; est plutôt coquette par principe que par nature ; toutes ses passions, quoique vives sont subordonnées à l’ambition et à l’intérêt, aussi c’est toujours son esprit qui guide son cœur et qui en règle tous les mouvements ; cependant ce dernier n’est point dépourvu de sensibilité, inaccessible à un sentiment tendre, mais la corruption du siècle, les occasions, le fol espoir d’une fortune brillante ont entièrement détérioré un fond naturel des plus fertiles, et ont changé la femme la plus propre à faire les délices, l’ornement de la société et le bonheur d’un homme, en un être faux, dissimulé, trompeur, dangereux. Telle est Madame de la Mothe, telle j’appris à la connaître ; cependant comme le fond du caractère ne se détruit jamais, et qu’il surnage de temps à autre à la foule des défauts et des vices acquis, surtout lorsqu’il ne se trouve point en collision avec ceux-ci, dans l’intérieur et avec les personnes vis-à-vis desquelles elle n’avait aucun motif de se couvrir de son masque, il y avait plus à se louer de la Comtesse qu’à s’en plaindre ; elle était douce, bonne et même assez communicative. Je ne tardai pas à obtenir toute sa confiance, et comme il y avait assez de conformité entre nos caractères, (je parle du fond) et que nos goûts étaient semblables jusqu’à un certain point, nous vivions ensemble avec assez d’union. Dans ces entretiens de cœur où elle se montrait à découvert, elle me fit part de l’histoire du collier ; elle me fit un récit détaillé et exact de tout ce qui se passa, et j’eus la solution de cette énigme, qui doit n’en être plus une pour le public, surtout depuis la publication des mémoires sur cette affaire, mémoires que Madame de la Mothe n’eût sans doute pas mis au jour, s’ils n’eussent été plutôt pour elle une spéculation pécuniaire qu’un moyen de justification.

Madame de la Mothe, sans faire beaucoup de dépense, vivait assez bien à Londres ; les débris du collier lui en fournissaient les moyens : quoiqu’elle demeurât sous le même toit avec son mari, ces deux époux se voyaient rarement ; leur intérêt seul les réunissait quelquefois. Je remarquai bientôt que M. de la Mothe ne me voyait pas avec indifférence ; il me tenait souvent différents propos galants qui ne me laissaient pas douter qu’il n’eût formé volontiers une liaison plus étroite avec moi ; mais outre que son épouse m’avait prévenue contre lui en m’exposant son inconstance et ses procédés odieux envers le sexe, j’avais conçu pour cet homme une espèce d’aversion, motivée tant par sa conduite vraiment vile pour un militaire d’une naissance distinguée, que par la flétrissure qu’il avait reçue en France. En effet, si Madame de la Mothe est coupable, son mari l’est cent fois plus ; ce fut lui qui suggéra à son épouse l’idée de s’approprier le collier, qui l’affermit par ses discours et ses conseils dans ce coupable projet, et qui ourdit cette trame odieuse et singulière, dont un Prince trop faible et trop porté pour le sexe fut la victime, et dans laquelle une Souveraine trop blâmée, fut si cruellement compromise.

La comtesse de la Mothe voyait très peu de monde, quoiqu’elle fût, comme je l’ai dit, aussi aimable que jolie ; aucun Seigneur Anglais ne lui faisait la cour ; l’espèce de tache imprimée sur elle empêchait sans doute l’effet de ses charmes, mais un homme moins délicat, proscrit comme elle, paraissait y être fort sensible ; je veux parler de ce Ministre trop fameux, qui prouva à la France que l’esprit et les talents ne suffisent pas pour conduire un grand Royaume, qu’il faut des vues droites, de la probité et surtout un parfait désintéressement. Ce Ministre qu’on peut comparer à la montagne qui enfante une souris, après avoir beaucoup entrepris et n’avoir rien achevé, par la raison que la confiance du peuple est le premier moyen de réussite pour un Administrateur, après avoir vu ses prodigalités, ses déprédations dévoilées, avait pris le très prudent parti de quitter la France, et s’était retiré dans ce pays de liberté, où la lie des nations et surtout des Français, a coutume de chercher un asile, dans l’espoir d’y trouver non-seulement une retraite sûre, mais encore un nouveau champ à leurs odieuses spéculations ; mais ils se trompent lourdement sur ce dernier point et dans leurs folles pensées, ils confondent la liberté avec la licence ; un étranger taré qui se rend à Londres, y est aussi surveillé qu’à Paris, et s’il n’y est pas puni des crimes qui l’ont forcé à s’expatrier, il n’est ni moins méprisé ni moins suspect, et souvent il y est plus misérable que dans le pays où il exerçait sa fatale industrie.

Je m’aperçus bientôt que les liaisons de M. de Calonne avec le prétendu rejeton du sang des Valois étaient de la nature la plus intime ; l’ex-Ministre n’avait point laissé en France cette paillardise qui l’a toujours distingué, et comme il n’avait pas manqué non plus d’emporter le fruit de ses brigandages, Madame de la Mothe ressentait les effets de sa générosité. M. de Calonne passait souvent une partie de la journée avec la Comtesse ; j’étais quelquefois présente à leurs entretiens, et j’ai recueilli des détails à coup sûr inconnus, et que je pourrai rendre publics, si je donne un jour un supplément à mon histoire. Dans ces différents colloques, l’ex-Ministre me regardait quelquefois avec une attention particulière ; il me lançait de ces coups-d’œil qu’une femme n’a jamais de peine à interpréter : ma vanité était flattée d’être remarquée d’un homme qui avait joué un si grand rôle ; mais lorsque je réfléchissais comment ce rôle s’était terminé, et que je songeais surtout que Calonne était l’amant de la Comtesse, que celle-ci ne verrait pas de bon œil que j’eusse quelques particularités avec lui, je craignais plutôt que je ne désirais qu’il cherchât à se lier plus étroitement avec moi. Je regardais donc comme un devoir d’éviter soigneusement l’occasion de me trouver seule avec l’ex-Ministre ; ce devoir fondé sur la reconnaissance, n’était point pénible pour moi ; j’ignorais que les femmes se font un jeu de se tromper réciproquement sur ce point, et qu’il n’est point d’amitié, point d’attachement entre elles qui ne cède à la vanité, à l’amour-propre et au désir de se supplanter.

J’étais dans ces dispositions lorsqu’une rupture éclatante eut lieu tout à coup entre les deux réfugiés. Le public sait déjà ce qui l’occasionna, mais il ignore peut-être que l’ex-Ministre et la Comtesse avaient déjà eu quelques différends entre eux, ce qui aggrava aux yeux de Madame de la Mothe, l’offense que M. de Calonne lui fit par le propos équivoque qu’il lui lança. Je dirai donc en peu de mots qu’étant à jouer ensemble au piquet, l’ex-Ministre s’écria sur un coup décisif : Madame, vous êtes marquée ! Le ton dont il prononça ces paroles, la manière dont il appuya sur le dernier mot annonçait assez l’intention d’une allusion maligne ; la Comtesse la sentit, elle en fut indignée au dernier point, et à l’instant une foule d’injures plus énergiques les unes que les autres sortirent de sa bouche ; l’ex-Ministre y répondit avec un feu à peu près égal. La Comtesse, hors d’elle-même, renverse la table qui la séparait de M. de Calonne ; elle fond sur lui, et ses belles mains qui jusqu’alors n’avaient fait que flatter la figure hétéroclite de son vieil amant, s’y font sentir d’une toute autre manière, et y forment une empreinte des plus désagréables : j’étais témoin de cette scène, et en vérité je ne savais si je devais rire ou m’affliger, car c’était un spectacle assez plaisant que de voir une jeune femme svelte et fringante aux prises avec un vieux penard qui malgré la supériorité de force de son sexe, avait peine à résister aux atteintes rapides et multipliées qui étaient portées avec une agilité sans égale. Cependant je me jetai entre les combattants, et je parvins à les séparer : l’ex-Ministre ramassa sa perruque, répara rapidement devant une glace le désordre de son ajustement, et prenant sa canne à bec de corbin, il sortit en murmurant les noms de G… et de P… La courroucée Comtesse le suivit jusqu’au bas de l’escalier, en lui ripostant par ceux de vieux coquin et de J… F… : après son départ elle continua encore à s’emporter en invectives, et dans sa colère elle dit mille choses contre ce Ministre, que j’ignorais et que le public ignore sans doute aussi, mais qui ne contribuèrent pas peu à me convaincre que l’ex-Ministre avait des torts réels envers les Français.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE II.

Division entre Julie et la Comtesse. Trait insigne d’effronterie de Morande. Julie quitte Madame de la Mothe ; elle devient la Maîtresse de M. de Calonne. Portrait de cet ex-Ministre. Julie entreprend sa conversion. Son succès. Inconstance de M. de Calonne. Julie quitte l’Angleterre pour revenir en France.


Lorsqu’on réfléchit au peu d’accord et d’harmonie qui règne entre les hommes, combien peu de choses il faut pour rompre des liens qui paraissent étroitement serrés, pour changer l’amitié en haine, l’amour en indifférence ou en aversion, on ne sait en vérité si c’est un malheur ou un bonheur pour l’espèce humaine que de vivre en société. Sans doute cette propension qui nous porte à rechercher notre semblable est dans la nature, et celle-ci ne nous indique rien qui ne tende à notre bonheur ; mais ne sommes-nous pas accoutumés à abuser de tout, et les institutions les plus salutaires ne deviennent-elles pas dans nos mains la source de notre malheur ou de celui des autres ?

On a vu dans le chapitre précédent comment un seul propos équivoque rompit l’étroite liaison qui subsistait entre M. de Calonne et Madame de la Mothe. Quoique la Comtesse parût toujours courroucée contre l’ex-Ministre, je vis bien que dans le fond elle était fâchée de cet événement, et qu’elle aurait volontiers continué son intimité avec Calonne ; sans doute son intérêt était le principe du regret qu’elle éprouvait, car depuis sa rupture je m’aperçus que l’aisance dans laquelle elle s’était soutenue jusqu’alors diminuait ; le produit des diamants était absorbé depuis longtemps, et comme l’économie n’est pas en général la vertu d’une femme galante, que M. de la Mothe surpassait encore son épouse en prodigalité, bientôt ils furent aux expédients ; la joie et les ris qui accompagnent ordinairement l’opulence, ont bien de la peine à se soutenir dans le malaise ; on n’est plus au sein de la misère ce qu’on était dans l’abondance ; le caractère s’altère, l’humeur domine, et la désunion ne tarde pas à se mettre entre ceux qui jusqu’alors avaient vécu ensemble avec assez d’harmonie. C’est ce qui m’arriva avec la Comtesse ; quelques propos aigres qu’elle me lâcha et auxquels je répondis, furent le principe d’une mésintelligence qui ne fit qu’augmenter. Deux femmes qui ne s’accordent plus se haïssent bientôt, et cette haine ne tarda pas à être suivie d’une cessation absolue de toutes relations entre elles. Aussi je me résolus bientôt à me séparer de la Comtesse ; j’avais encore un autre motif ; dans la détresse où elle était, je ne voulais plus lui être à charge.

Ce fut à peu près dans ce temps qu’un Ministre, rival de M. de Calonne par les talents, mais bien supérieur à lui par les qualités du cœur, la probité et le désintéressement, se couvrit de gloire en faisant convoquer les États-Généraux ; comme je m’intéressais vivement à tout ce qui tenait à ma patrie, cette nouvelle me fit le plus grand plaisir ; je ne doutais pas qu’une assemblée composée des personnes les plus intègres et les plus éclairées de la France, ne réformât cette foule d’abus qui s’opposent sans cesse à la prospérité de ce beau Royaume, et qu’en changeant sa constitution, en supprimant toutes les formes vicieuses, et surtout en secouant fortement les colonnes du despotisme, elle n’élevât le bonheur des Français sur une base solide et indestructible. La liberté, me disais-je, voilà la seule chose qui manque aux Français, et ils vont l’acquérir… On voit que toute femme que je suis, j’eus un pressentiment de ce qui est arrivé.

Je me réjouissais de cet heureux événement, et je cherchais les moyens de pouvoir quitter la Comtesse ; pour y réussir, j’avais plusieurs fois tenté de recouvrer ce que Morande m’avait si indignement escroqué. Ne pouvant recourir à la justice, j’avais cherché l’occasion de le rencontrer, et j’allais dans les endroits où il avait coutume de se trouver. Un jour enfin je parvins à le joindre dans un café ; à ma vue il parut un peu décontenancé, mais il reprit bientôt l’effronterie qui lui est naturelle ; je lui reprochai en termes assez durs le procédé qu’il avait tenu envers moi, et lui dis que me trouvant dans le besoin, j’espérais qu’il effacerait son tort en me restituant l’équivalent de ce que je lui avais prêté si généreusement. Le scélérat après m’avoir écoutée tranquillement, me répondit que ma demande l’étonnait d’autant plus qu’il ne me connaissait pas, et qu’il n’avait jamais eu la plus légère relation avec moi, qu’ainsi il était clair qu’il ne me devait rien ; en achevant ces mots, il fit une pirouette et disparut. Je restai immobile d’étonnement et d’indignation ; jamais je n’aurais pu imaginer que Morande fût scélérat au point d’user d’un pareil moyen pour se débarrasser de moi et de sa dette ; cette conduite mit à mes yeux le comble à son atrocité ; je vis bien que les nouvelles tentatives que je pourrais faire seraient inutiles, et qu’il n’y avait aucune prise sur un homme aussi dépourvu du moindre sentiment d’honneur. Les personnes qui étaient présentes me confirmèrent encore dans cette opinion ; j’appris d’elles que ce n’était pas la première fois que Morande niait ses dettes, que cet homme était fait à tout, à la honte, aux injures et même aux coups, qu’il recevait tout de bonne grâce, pourvu qu’il y trouvât son intérêt.

Je revenais tristement occupée de la scélératesse de Morande, lorsqu’un homme en chapeau rond et vêtu à l’Anglaise, m’arrêta en m’appelant par mon nom ; je levai les yeux et je reconnus sous ce costume M. de Calonne. Sa première question fut de me demander si j’étais encore chez Madame de la Mothe ; je lui répondis que oui, mais que je désirais bien de pouvoir me séparer d’elle ; je lui déduisis en peu de mots les motifs de cette résolution, et lui fis part aussi de ce qui venait de se passer avec Morande ; j’ajoutai que n’ayant aucune ressource à Londres, j’avais essayé ce dernier moyen pour me procurer quelqu’argent. — Soyez tranquille, Julie, me dit l’ex-Ministre, je vous ai toujours voulu du bien, vous devez vous en être aperçue, et si vous n’aviez pas été attachée à une femme avec qui j’avais eu le malheur de me lier, je vous l’aurais fait connaître d’une manière plus particulière. La résolution où vous êtes de vous séparer d’elle s’accorde avec mes désirs, et si vous voulez être ma maîtresse, vous me connaissez, il ne vous manquera rien ; au reste, comme cet endroit n’est pas favorable à un plus long entretien, venez demain matin à mon hôtel, nous parlerons plus amplement ; en achevant ces mots il me quitta sans attendre ma réponse.

Je fus quelque temps incertaine sur la nature de l’impression que cette proposition de l’ex-Ministre devait faire sur moi, et en effet, différents sentiments opposés justifiaient assez cette incertitude. D’un côté, la nécessité me faisait la loi d’accepter son offre ; de l’autre, le peu de disposition que je me sentais à aimer M. de Calonne, et surtout l’espèce de tache qu’il avait à mes yeux combattaient vivement l’impulsion du besoin. Deviendrais-je la maîtresse d’un homme odieux à ma nation, d’un homme qui l’a foulée, vexée ; irais-je vivre du fruit de ses rapines ! j’aurais à me reprocher les aliments que je prendrais, puisque ce serait de la substance des peuples que je me nourrirais : telles étaient mes réflexions ; mais ce fut ce patriotisme même qui soulevait mon âme contre l’ex-Ministre, qui me détermina à entrer en liaison avec lui. — Je parviendrai peut-être à le changer, me dis-je, à en faire un honnête homme, un bon citoyen ; je l’engagerai à retourner en France et à tourner ses lumières au profit de ses concitoyens ; je tâcherai même de le réconcilier avec M. Necker ; deux hommes pareils unissant leurs efforts, pourraient sans doute beaucoup pour le bien-être de l’État. — Je rentrai chez Madame de la Mothe, la tête remplie de cette grande idée ; dans mon enthousiasme je me comparais à ces anciens Romains qui se dévouaient généreusement pour leur Patrie.

Le lendemain je me rendis chez M. de Calonne ; il me reçut dans un de ces appartements dont on devine la destination en y entrant ; tout y respirait la volupté ; tout y contribuait à plonger les sens dans ce doux désordre si favorable aux projets de celui qui vous y reçoit. Après quelques mots d’entretien sur Madame de la Mothe, et les motifs qui me portaient à la quitter, l’ex-Ministre, qui connaît si bien l’art heureux des transitions, fit tomber la conversation sur un chapitre plus analogue aux vues qui l’avaient engagé à me faire venir ; je soutins assez bien ce nouvel entretien, et quoique la figure de M. de Calonne ne soit pas fort propre à exciter une ardeur amoureuse, le grand motif qui m’animait dissipa aisément toute impression qui lui eût été défavorable ; aussi l’ex-Contrôleur-Général parut-il fort content de moi ; il me témoigna sa satisfaction à sa manière, c’est-à-dire généreusement. Une bourse pleine d’or fut ma récompense ; il ne se donna pas la peine d’en examiner le contenu : un Ministre Français ne compte jamais quand il donne comme quand il prend, et M. de Calonne avait conservé son ancienne méthode.

Je sortis le même jour de chez Mad. de la Mothe ; nous nous quittâmes comme deux femmes qui n’ont plus de raison de se haïr ni de s’aimer, c’est-à-dire sans rancune comme sans regret ; aussi pour rendre cette séparation telle que je voulais qu’elle fût, je me gardai bien d’instruire la Comtesse de ma nouvelle liaison avec son ancien amant. Un valet de chambre de M. de Calonne me conduisit dans un appartement qu’il avait fait louer pour moi dans le voisinage de son hôtel, et j’y fus servie comme la maîtresse d’un ex-Contrôleur-Général des finances, c’est-à-dire magnifiquement.

M. de Calonne, laid et âgé, fait disparaître par son esprit et son amabilité ces deux défauts très conséquents aux yeux d’une femme. Il est fort aimable en société ; sa conversation est tout ce qu’elle doit être pour plaire, instruire et amuser ; fertile en saillies fines, en idées neuves, il sait encore donner un nouveau prix à ses pensées, par la tournure piquante et originale avec laquelle il les rend ; gai et enjoué dans le tête-à-tête, il possède ce qu’on peut appeler la fleur du libertinage ; ses propos spirituellement libres excitent presqu’autant la volupté que ses gestes, dont l’agréable variété prouve qu’il est parfaitement versé dans le code de Cythère. Je ne parlerai point de sa paillardise, elle est connue de toute la France : cet aimable peintre femelle dont tout Paris admire les tableaux, les filles de l’opéra, les nymphes du palais royal et maintes grisettes de la capitale peuvent en rendre témoignage avec moi. Quoique sur le retour de l’âge et vétéran dans les travaux de Cythère, M. de Calonne a encore une énergie que plus d’un de nos élégants envierait. Une chose peu commune que j’ai remarquée en lui, c’est qu’il n’a point ce sérieux, cette taciturnité que contractent les gens qui se livrent trop fréquemment aux travaux d’esprit ; il passe rapidement du boudoir au cabinet, du cabinet dans la société, et il est dans l’un et dans l’autre ce qu’il doit être : l’homme de lettres, l’auteur se transforme en un instant en homme galant, en homme de cour, en libertin aimable, en discoureur agréable. Il est à la foi bon écrivain, bon courtisan, bon babillard, bon… Lecteur, je te laisse à deviner le substantif expressif qu’une fausse honte m’empêche de joindre à cette épithète.

Je ne tardai pas à mettre à exécution le projet de conversion que j’avais formé. Quoique j’amenasse insensiblement cette matière, M. de Calonne parut étonné de m’entendre raisonner sur des objets qu’il croyait hors de ma compétence, de l’inclination naturelle de mon sexe et au dessus de ma portée ; il croyait qu’une femme galante ne connaissait que le plaisir, et qu’elle n’aimait à s’occuper que de ce qui lui était relatif. Cette surprise ne fut cependant point désagréable pour moi ; l’ex-Ministre répondait comme en plaisantant, aux différentes questions que je lui faisais. Lorsque j’en vins aux motifs de sa disgrâce et à la préférence qu’on avait donnée sur lui à un homme auquel il pouvait le disputer en talent et en connaissances : — Cette préférence n’a rien de surprenant, me répondit-il, elle fut l’effet d’une aveugle prévention : vous ne connaissez pas le peuple, il est souvent aussi injuste dans ce qu’il hait que dans ce qu’il aime ; c’est sa voix qui s’est élevée sans raison contre moi, qui a forcé ceux qui pouvaient apprécier mes intentions, à m’abandonner, et le Roi à me renvoyer : mon malheur a été d’avoir été précédé dans la place que j’occupais par un homme qui avait su gagner la confiance de ce peuple par des apparences d’intégrité et de désintéressement. Sa retraite ne fit qu’augmenter l’enthousiasme qu’on avait pour lui, et tant qu’il n’eût pas été remis au timon des affaires, aucun Contrôleur Général n’eût été agréable à la nation. J’ai voulu le bien, et ce n’est pas ma faute si je n’ai pu réussir à l’opérer ; il y a tant d’obstacles qui s’y opposent, dans un Gouvernement comme celui de la France, où tous les ressorts qui font mouvoir cette grande machine sont si compliqués, si opposés dans leur direction, où la foule des abus et des préjugés ont pour ainsi dire acquis la sanction du temps ! Je ne parlerai point de l’opposition de ceux qui sont intéressés à maintenir les choses dans l’état où elles sont, des menées sourdes, des intrigues secrètes pour vous faire échouer, pour vous rendre suspect et odieux. Croyez-moi, Julie, jamais un seul homme ne parviendra à réformer la France ; l’hydre des abus est comme l’arche d’alliance, personne ne peut y porter la main impunément.

Après être convenue avec M. de Calonne de la difficulté d’administrer un royaume comme la France, je pris la défense de M. Necker, mais adroitement et sans heurter de front l’ex-Ministre ; je tentai de lui prouver que cet Administrateur était réellement ce qu’il paraissait être, c’est-à-dire désintéressé, rempli de bonnes vues, et surtout honnête homme, que la probité et le désintéressement étant si nécessaires dans toutes les places, et surtout dans celle de Contrôleur-Général, ces qualités seules justifiaient l’enthousiasme qu’on avait pour lui. Je pris de là occasion de parler à M. de Calonne des reproches qu’on lui faisait sur ce point, des prodigalités, des déprédations excessives et du gaspillage dont on l’accusait ; j’entamais là un article bien délicat, persuadée surtout, comme je l’étais, des torts de l’ex-Ministre à cet égard, mais je le fis avec tant d’adresse, qu’il ne pouvait s’en offenser, et je paraissais lui faire des objections plutôt pour être convaincue par lui du contraire, que pour acquérir quelque certitude et justifier des soupçons ; aussi prit-il bien la chose. — Soyez assurée, Julie, me dit-il, que tout ce qu’on a débité, à ce sujet, est en partie faux, et le reste fort exagéré. Un Ministre des Finances, outre ses appointements, a tant de moyens de s’enrichir dans sa place, qu’il serait réellement aussi maladroit que coupable s’il le faisait aux dépens du trésor de l’État ; et puis, que font quelques millions de plus ou de moins dans une caisse où il circule des sommes si considérables, si celui qui se les approprie, remplit du reste tous les devoirs de son poste, qu’il cherche l’avantage et le bonheur du peuple, et contribue de tout son pouvoir à la prospérité de l’État. Voilà quel a été mon but ; ainsi je ne crois avoir rien à me reprocher, si ce n’est peut-être trop de condescendance pour certains grands personnages qui ont coutume de regarder le trésor royal comme le leur propre, trop de facilité à entrer dans les spéculations de certains autres ; ce sont ces personnages et les secours pécuniaires donnés secrètement à un Prince trop ambitieux et trop entreprenant, qui sont une des principales causes de la pénurie qu’on m’a imputée. J’ai sans doute des torts à cet égard, mais j’ai été pour ainsi dire forcé à agir ainsi : dans un poste comme celui que j’occupais, on a tant de ménagements à prendre, tant de gens à contenter, qu’en vérité le plus parfait honnête homme du royaume aurait bien de la peine à suivre constamment le système qu’il s’est formé ; c’est une position bien délicate que celle où l’on perd tout si l’on ne fait pas un peu plier ses principes, et où votre intérêt, votre ambition sont presque toujours en conflit avec vos devoirs.

L’espèce de franchise avec laquelle l’ex-Ministre me parlait m’encouragea encore davantage ; il m’eût été aisé de le réfuter sur la morale relâchée dont il paraissait faire profession en matière de finance, et de lui prouver que l’exacte probité n’admet point de distinctions, de tempéraments, qu’enfin un parfait honnête homme l’est dans tous les cas, ou il risque de ne plus l’être dans aucun ; mais comme il était inutile de revenir sur le passé, je m’appliquai surtout à frapper les principes un peu aristocratiques que je connaissais à M. de Calonne, et à en faire un bon citoyen, un patriote zélé, ami du peuple et de l’égalité, enfin à l’unir de cœur et d’intention aux travaux de l’assemblée nationale. On sera sans doute surprise qu’une femme aussi peu instruite ait entrepris une pareille tâche, et qu’elle y ait réussi complètement, mais ce fut justement à ma qualité de femme que je dus mon mon succès ; un adversaire plus redoutable eût probablement échoué ; l’amour-propre de l’ex-Ministre se fût soulevé en entrant en lice avec cette égide ; elle lui eut donné de nouvelles armes ; quand même il eût été convaincu, il eût rougi d’en faire l’aveu. D’ailleurs, mes arguments découlaient d’une manière si persuasive et si douce pour M. de Calonne, qu’il était presque impossible que je ne le convainquisse pas. C’était dans les bras du plaisir que je le combattais, et souvent avec lui j’étais doublement vainqueur, au physique et au moral ; il aimait trop à se laisser vaincre dans la première de ces luttes, pour ne pas céder par une bienveillante condescendance dans la seconde. Je ferai grâce au lecteur de toutes les conversations que nous eûmes, il me suffira de dire que je changeai entièrement M. de Calonne, et si par la suite il sollicita la permission de venir prêter le serment civique, c’est à moi qu’on doit attribuer cette résolution. Comme j’étais instruite de tout ce qui se passait aux États-généraux, je m’étayais adroitement de l’esprit des dispositions de cette assemblée, pour le convaincre de sa sagesse : ce à quoi je ne pus parvenir, ce fut à le réconcilier avec M. Necker ; je vis bien que cette haine était autant personnelle que fondée sur une opposition d’intérêts et d’opinion.

Mon intimité avec M. de Calonne dura pendant trois mois, et je puis dire qu’elle fut pour moi une source d’agréments et de plaisirs. Je vivais dans l’abondance, et si je ne recevais point des dragées empapillottées dans des billets de la caisse d’escompte, si je n’avais point une voiture de cent mille francs, de grands laquais chargés de dorure, bien tournés et bien impertinents, la générosité de mon amant allait même au-delà de mes désirs. Mais si M. de Calonne était aimable, généreux, il avait un défaut assez commun aux Français, et surtout aux gens de cour ; il était léger et inconstant ; je ne tardai pas à m’en apercevoir ; ses visites devinrent moins fréquentes, ses caresses moins vives ; il paraissait s’ennuyer en ma présence, et si ma conversation l’amusait encore, mes charmes ne faisaient plus sur lui la même impression, ils ne lui inspiraient plus que quelques velléités. Une femme qui ne plaît plus que par l’esprit à son amant, cesse bientôt entièrement de lui plaire, j’en fis l’épreuve : la froideur de M. de Calonne ne faisait qu’augmenter de jour en jour ; j’appris qu’il avait d’autres connaissances ; comme je ne lui étais point attachée par amour, je fus moins sensible que j’aurais pu l’être à son indifférence ; cependant je lui en fis un jour quelques légers reproches : Que veux tu, ma chère Julie, me répondit-il, l’inconstance est sans doute dans la nature, puisque je l’éprouve ; nos goûts, nos affections sont passagers comme toutes les choses de ce monde ; je t’aime encore, mais ce n’est plus de cet amour qui exaltait mes sens d’une manière si délicieuse ; l’homme se dégoûte même du bonheur, et la variété des plaisirs, l’attrait piquant de la nouveauté peuvent seuls lui procurer une félicité continue. Au reste, ne crois point que je t’abandonne ; si mes goûts changent, mon cœur ne change jamais, il s’intéressera toujours à toi, et tu peux compter sur la continuation de mes secours.

Je vis bien qu’un changement annoncé du ton de la plaisanterie, était trop réel pour que je pusse espérer de faire revenir M. de Calonne sur ce point ; je pris le parti de traiter de mon côté la chose aussi plaisamment. — Eh bien, Monsieur l’inconstant, lui dis-je, si nous ne sommes plus amants, j’espère que nous resterons toujours amis ; mais au moins n’allez point varier de même sur les principes que je vous ai fait adopter, et si vous êtes volage, que ce ne soit point envers votre patrie. L’ex-Ministre me répondit que je pouvais compter qu’il persévérerait dans ses nouveaux sentiments. Mais ajouta-t-il, qui t’empêche à présent, Julie, de retourner dans cette patrie à laquelle tu es si attachée ; jolie et aimable comme tu l’es, tu ne peux manquer d’y jouir des plus grands agréments ; peut-être deviendras-tu la maîtresse d’un des membres des États-généraux, et alors tu l’animeras de ton patriotisme, tu pourras même l’éclairer de tes conseils, lui suggérer des idées lumineuses, et contribuer ainsi au succès des travaux importants de ces assemblées ; Quelle gloire ne sera-ce pas pour toi d’avoir concouru au bonheur général, après avoir travaillé avec tant d’activité pour le bonheur individuel.

La plaisanterie de M. de Calonne me fit rire, mais l’idée qu’il me suggérait ne m’en frappa pas moins, et comme je désirais depuis longtemps de revoir ma patrie, mon esprit s’y attacha avec un plaisir indicible ; je dis donc à l’ex-Ministre que j’étais résolue de suivre son conseil : Puisque j’ai perdu votre cœur, ajoutai-je, il n’est plus rien qui me retienne ici, et je partirai le plus tôt qu’il me sera possible. — Mon ex-amant parut charmé de ma résolution ; il me dit qu’il me donnerait des lettres pour plusieurs de ses amis, ainsi que pour l’abbé de Calonne son frère ; je le remerciai et nous nous quittâmes.

Dès le lendemain je disposai tout pour mon départ ; je pris congé de ma compatriote, de cette épicière qui m’avait si généreusement obligée ; le nouvel état d’aisance où j’avais été depuis, ne me l’avait point fait oublier. Mes adieux avec M. de Calonne furent assez tendres ; quoiqu’il n’eût plus de goût pour moi, ainsi que je l’ai dit, il avait cet attachement fondé uniquement sur le moral, moins vif que l’amour, mais ordinairement plus durable ; il me remit les lettres dont il m’avait parlé, ainsi qu’un bon effet de six mille francs que je devais toucher à mon arrivée à Paris. Je fus sensible comme je le devais à ce nouveau trait de générosité de sa part ; j’avais en outre à peu près quatre mille francs, sans compter une superbe garde-robe et différents effets de prix ; ainsi je me voyais propriétaire d’une petite fortune dont je me proposais de faire un bon usage. Le jour suivant je me mis en route pour Douvres ; je m’y embarquai sur le paquebot qui va régulièrement de ce port à Calais, et en moins de huit heures j’arrivai dans cette dernière ville.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE III.

Julie est arrêtée à quelques lieues de Paris. Crise affreuse où elle se trouve. Elle est accrochée à la lanterne. Résurrection de notre héroïne. À qui elle la doit. Elle recouvre une partie de sa fortune. Ses liaisons avec son libérateur.


L’amour de la patrie est un sentiment naturel à l’homme, qui ne l’abandonne jamais, quelques vicissitudes qu’il ait essuyées ; quelque longtemps qu’il soit resté éloigné des lieux qui l’ont vu naître, il les revoit toujours avec un plaisir indicible : cette vue lui retrace une foule d’objets chers, lui procure mille souvenirs agréables qui l’identifient pour ainsi dire avec le passé. Non, ce n’est qu’au sein de sa patrie, au milieu de ses concitoyens qu’on peut goûter un bonheur parfait ; on a beau être fixé depuis une longue suite d’années parmi un peuple étranger, jamais on ne se fait à ses mœurs, à ses usages, à ses opinions ; celles dont on a été imbu dans sa jeunesse paraissent toujours préférables ; jamais on ne se livre à des étrangers avec autant de confiance, d’effusion de cœur qu’à ses compatriotes ; un Français surtout qui a l’âme plus aimante, le caractère plus doux, plus liant, ne peut être parfaitement heureux que parmi des Français.

Aussi éprouvai-je le plus vif sentiment de joie en mettant le pied sur la terre de France, sur cette terre chérie que j’avais quittée depuis plusieurs années. Après m’être arrêtée deux jours à Calais pour savourer le plaisir de me retrouver parmi mes compatriotes, je pris la poste pour Paris. Pour plus de commodité, et vu qu’il eût pu paraître singulier de voir voyager ainsi une femme seule, j’avais pris des habits d’homme ; ce costume m’allait fort bien, et comme mes traits sont fort marqués et ma taille assez grande, il n’est personne qui ne s’y fût mépris. Arrivée à Compiègne, j’allais me remettre en route, après avoir fait un léger dîner, lorsqu’il entra une chaise de poste dans l’auberge où j’étais descendue ; il en sortit une dame et un abbé ; ils avaient un air effaré qui me frappa. L’abbé, s’approchant de moi, me dit : Monsieur va peut-être à Paris ; sur l’affirmative, il m’apprit que cette capitale était dans le plus grand désordre, que tous les citoyens avaient pris les armes, chassé les troupes du Roi, s’étaient emparés de la Bastille et en avaient massacré le Gouverneur ainsi que le Prévôt des Marchands ; que lui et cette Dame n’avaient eu que le temps de prendre la fuite pour ne pas être exposés à tous les dangers qui allaient être la suite d’une révolution aussi inattendue.

Je fus singulièrement étonnée de ce que m’apprit l’abbé ; l’impression de frayeur qui régnait encore sur son visage ne me laissa point douter qu’il ne fût un aristocrate à qui le peuple eût fait un mauvais parti s’il n’eût pris prudemment la fuite. Quant à moi, cette nouvelle me causa plus de plaisir qu’elle ne m’affligea : Serait-il possible, me dis-je que les Français aient repris tout à coup assez d’énergie pour secouer les fers du despotisme, châtier leurs tyrans et recouvrer leur liberté ; courons nous rendre témoin d’un aussi heureux événement, et augmenter le nombre des citoyens-patriotes. — Je ne jugeai pas à propos de communiquer ces réflexions aux deux aristocrates ; je me jetai dans ma chaise et ordonnai au postillon de faire diligence.

C’est souvent lorsque l’homme promène son imagination avec le plus de complaisance dans l’avenir, qu’il aime à se repaître des plus agréables chimères, qu’il se fait les plus belles idées de ce qu’il va voir, sentir, entendre ; c’est alors, dis-je, que le sort se plaît à déjouer ses conjectures, à tromper ses espérances, enfin à substituer à l’agrément qu’il espérait, l’événement le plus inattendu, le plus cruel. Pour être sûr de son bonheur, il faudrait connaître l’avenir, et il n’a été donné à personne de lire dans ce grand livre où sont écrites les destinées des hommes. Notre vie n’est donc qu’une carrière plus ou moins longue d’incertitude, dans laquelle nous luttons sans cesse contre le sort ; ou plutôt, en croyant n’agir que d’après notre volonté, nous suivons l’impulsion des causes premières, et concourons à l’accomplissement des décrets immuables du Créateur de l’Univers. Ce que je vais raconter justifiera assez cette réflexion.

Je n’étais plus qu’à deux lieues de Paris et j’avais l’esprit agréablement occupé, lorsque tout à coup une trentaine de paysans armés de diverses manières, environnèrent ma voiture et ordonnèrent au postillon d’arrêter ; l’un d’eux me demanda qui j’étais ; comme je ne m’étais point attendue à cette demande, j’hésitai, et fus quelque temps sans répondre. Les paysans voyant mon embarras, s’écrièrent : c’est un aristocrate ! il faut l’arrêter. J’eus beau leur assurer que j’étais un très bon patriote, et que je voulais participer à l’heureuse révolution qui venait d’avoir lieu, ils parurent n’en rien croire ; ma chaise fut investie de tous côtés : un paysan se mit à la place du postillon, et l’on me conduisit au village voisin ; là on me fit comparaître devant le Juge ; celui-ci me fit la même question qu’on m’avait faite en m’arrêtant ; comme je ne me sentais coupable de rien, et que je ne croyais pas avoir la moindre chose à craindre, je ne crus pas devoir décliner ma qualité de fille ; je dis seulement que j’avais fait un voyage en Angleterre et que je revenais à Paris, ma patrie ; quant à mon nom, je me donnai le premier qui me vint dans la tête. Sur cette réponse, mon interrogateur demanda à voir mes papiers ; cette nouvelle demande me causa un peu plus d’émotion que la première ; je n’avais d’autres papiers que les lettres de M. de Calonne, et quoique je fusse assurée qu’elles ne contenaient rien de contraire, leurs adresses à différentes personnes de marque, pouvaient me rendre suspecte. Je les exhibai cependant, ne pouvant faire mieux. Le Juge à qui mon trouble n’avait point échappé, en voyant ces adresses prit un air plus furieux, et me dit qu’elles formaient un indice assez fort pour lui faire un devoir de me faire conduire à l’hôtel-de-ville de Paris où l’on m’examinerait plus amplement ; je ne crus pas devoir rien répliquer, persuadée qu’il me serait plus facile de m’expliquer et de faire connaître mon innocence devant les Officiers municipaux de la capitale, que devant un Juge de village ; en conséquence celui-ci ordonna aux paysans qui m’avaient amenée, d’escorter ma voiture jusqu’à l’hôtel-de-ville ; il remit à l’un d’eux mon portefeuille avec une lettre pour la Municipalité. On me fit rentrer dans ma chaise, et je repris avec mon escorte le chemin de Paris. Il était presque nuit lorsque nous arrivâmes ; en entrant dans la rue St-Denis, j’aperçus une affluence de monde qui se portait çà et là dans le plus grand tumulte ; ma voiture fut bientôt environnée d’une partie de cette foule ; des voix s’écrièrent : c’est un aristocrate, c’est un aristocrate ! à la lanterne. Ces cris, la vue de ce peuple en désordre et qui me prenait pour un de ses ennemis, commencèrent à m’émouvoir. Je savais combien la populace est licencieuse et à quels excès elle peut se porter, lorsqu’elle n’a plus aucun frein qui l’arrête. Mes craintes redoublèrent encore lorsque je vis cette populace suivre ma voiture et se presser autour de moi en me faisant les gestes les plus menaçants. Ce ne fut pas sans des peines infinies que nous parvînmes jusqu’à la Grève ; là, le tumulte devint encore plus fort ; les mêmes cris d’aristocrate qui m’avaient tant effrayée recommencèrent, et la foule augmenta au point que mon escorte ne put plus avancer. Une femme, que je reconnus pour une poissarde, étant montée sur le devant de ma chaise, me somma de lui dire ce que je savais sur les complots des ennemis de la patrie. J’étais glacée de surprise et d’effroi ; cependant j’allais répondre et déclarer mon sexe, lorsque le paysan auquel on avait remis mon portefeuille, et qui avait été présent à mon interrogatoire, dit que je devais sans doute en savoir beaucoup, puisque l’on m’avait trouvé des lettres pour différents aristocrates. En même temps un homme qui était près de la poissarde, s’écria : Eh parbleu, voilà une chaise qui a appartenu à ce coquin de Calonne ; voilà son chiffre, je le reconnais, et ce b là est un de ses émissaires : est-il besoin d’autre preuves ? Aussitôt mille voix s’écrièrent : à la lanterne, à la lanterne ! Au même instant, et malgré les efforts de l’escorte pour me sauver, mille bras m’arrachèrent de ma voiture et m’entraînèrent jusqu’à un réverbère qui était peu éloigné ; j’eus beau prier, supplier, dire que je n’étais qu’une femme, que j’étais entièrement innocente, cette troupe furieuse n’écoutait plus rien, elle était sourde à mes supplications, insensible à mes larmes. Un porteur de sacs m’attacha une corde au cou, et deux autres m’élevèrent jusqu’au réverbère ; j’y fus accrochée. J’étais si troublée, si éperdue, qu’en faisant le saut fatal, j’avais déjà perdu entièrement connaissance.

Philosophes, métaphysiciens qui voulez raisonner sur tout, analyser la nature de l’âme, dites-moi, je vous prie, où se trouve cette âme, dans quel endroit elle s’est retirée, lorsque l’homme, sans avoir encore perdu l’existence, a cependant entièrement perdu le sentiment, la connaissance de soi-même, qu’il ne sent plus rien au physique comme au moral, comment appellerez-vous cet état qui n’est point la mort et encore moins la vie ? Je ne chercherai point à résoudre cette grande question ; c’est à mon avis une de celles dont la solution est au dessus de la portée de l’esprit humain, et c’est une folie comme un travail inutile de s’en occuper ; sachons jouir de la vie, et ne nous creusons point la tête à vouloir analyser ses principes, disséquer pour ainsi dire notre nature, et deviner ce que c’est que cette faculté sensitive, pensante, que nous appelons âme : une pareille découverte est, selon moi la pierre philosophale en morale.

La douleur n’est sans doute que l’impression du physique sur le moral, le sentiment de l’affection pénible que le premier éprouve. Or, lorsque le moral n’existe pour ainsi dire plus, qu’il n’est plus capable de sentir cette réaction, l’homme ne peut plus éprouver la douleur ; il faut exister pour sentir, il faut sentir pour être douloureusement affecté. Du moment donc où mon âme fut absorbée par la foule de sentiments poignants qui l’inondaient, je devins comme un être nul, anéanti. Ce sommeil ou cette mort momentanée, comme il plaira de l’appeler, dura près de deux heures.

En revenant de cet état, en recouvrant la faculté sensitive, j’étais comme si je sortais d’un profond sommeil ; je n’avais que des idées vagues et confuses de ce qui m’était arrivé ; mes yeux épaissis ne distinguaient qu’imparfaitement les objets qui m’environnaient ; enfin je reconnus que j’étais dans une chambre faiblement éclairée ; un homme que j’aperçus à côté de moi et qui m’adressa la parole en m’encourageant, me convainquit que j’étais moi-même et que j’existais encore ; j’étais si faible, qu’à peine pouvais-je prononcer un seul mot ; il me donna quelques gouttes d’un élixir qui me rendit quelques forces ; une demi-heure après, il m’en fit prendre une nouvelle dose ; elle fit encore plus d’effet que la première, et je me trouvai bientôt en état d’entendre et de parler. Mon libérateur (car c’était lui) m’apprit qu’il était chirurgien, qu’ayant passé sur la Grève avec un de ses élèves, lorsque toute la populace était retirée, ils avaient eu l’idée de me décrocher et de me conduire chez lui pour faire de moi un sujet d’anatomie ; qu’ils n’avaient pas eu de peine à engager un cocher de fiacre à les seconder ; quand arrivant chez lui et m’ayant examinée, il avait cru remarquer en moi quelques signes de vie, qu’il m’avait aussitôt donné des secours, que son zèle avait encore augmenté en reconnaissant que j’étais une femme, victime sans doute innocente de la fatale prévention d’un peuple trop violemment aigri ; que ses efforts ayant eu le plus heureux succès, il s’applaudissait sincèrement d’avoir rendu à la vie et à l’État une personne qui lui paraissait aussi digne de vivre.

Je remerciai mon libérateur. Comme j’étais encore faible, il me fit mettre dans son lit ; il alla chercher une bouteille de vin dont il me fit prendre quelques verres avec un peu de nourriture, ensuite il me quitta en me disant de tâcher de reposer.

Le sommeil me surprit au milieu des réflexions que m’occasionnait ma bizarre et triste aventure. Il fut assez long, et lorsque je m’éveillai, je me trouvai assez bien. Mon libérateur ne tarda pas de paraître : nous entrâmes en conversation ; je lui appris la manière dont j’avais été traitée et tout ce qui avait précédé l’acte affreux de cruauté commis sur ma personne. Le chirurgien dit qu’il bénissait mille fois le ciel de s’être servi de lui pour empêcher la consommation d’un crime. — Tels sont les hommes, ajouta-t-il, c’est à travers les abus mêmes qu’ils marchent à la félicité. Dans un moment de crise pareil à celui où se trouvait la capitale, au milieu du trouble général et de cette juste fureur qu’inspiraient au peuple les menées odieuses des ennemis de la patrie, il était difficile que le premier pas vers la liberté ne fût accompagné de quelques excès, et que quelques innocents ne fussent pas enveloppés avec les coupables. Ce premier effort pour secouer le joug sous lequel les Français gémissaient depuis si longtemps, cet élan noble et rapide vers le premier bien de l’homme, cette première aspiration du souffle régénérateur de la liberté, a dû nécessairement former une explosion vive et terrible, dont les effets ont été peut-être trop violents[1], mais, lorsqu’on court à un si grand but, il vaut encore mieux le dépasser un peu, que de ne point l’atteindre.

Je répondis au Chirurgien que j’étais entièrement de son avis. Quoique victime innocente, lui dis-je, la cruelle épreuve par laquelle j’ai passé, n’a point changé mes sentiments ; je suis toujours patriote, et si cette révolution a tout le succès que je désire, si les Français, après avoir secoué les colonnes du despotisme, parviennent à le détruire entièrement, je ne regretterai point ce que j’ai éprouvé. Mon libérateur loua beaucoup cette façon de penser, qu’il appela un dévouement généreux. Comme non-seulement j’avais été exposée à perdre la vie, mais que je me voyais encore privée de tous mes effets qu’on m’avait même enlevé ce que j’avais sur moi, et surtout mon portefeuille où était la lettre de change dont la générosité de M. de Calonne m’avait gratifiée, je témoignai au Chirurgien mes inquiétudes sur la situation où j’allais me trouver de nouveau. — Cessez d’être inquiète, me dit-il, je ne suis point riche, mais vous pouvez disposer de tout ce que j’ai ; je vous regarde comme un être à qui j’ai donné une nouvelle existence ; il me semble voir en vous mon ouvrage, et cette considération seule m’attacherait à vous, indépendamment de l’intérêt que doit m’inspirer votre malheur. Il ajouta que je pouvais encore recourir à la Municipalité, lui exposer ce qui m’était arrivé, qu’il ne doutait pas qu’on ne fît des perquisitions pour retrouver ma voiture et mes effets, et que si elles étaient infructueuses, on ne m’accordât une indemnité.

Mon esprit s’attacha avec plaisir à cette idée que me suggérait le Chirurgien, et je crus qu’en effet une démarche près de la Municipalité pourrait ne pas être inutile. Deux jours après ma résurrection, mon libérateur me procura des habits de mon sexe, et je me rendis avec lui chez cet homme respectable autant par ses vertus que par ses talents, que la voix générale avait élevé à la dignité de Maire ; je lui fis un récit circonstancié de tout ce qui m’était arrivé, et lui exposai la perte que j’avais faite ; il me témoigna, avec cette sensibilité qui le caractérise, combien il prenait part au malheur qui m’était arrivé, et me félicita en même temps de ce que j’étais si heureusement échappée à la mort ; il me dit que les lettres dont j’avais été porteur, lui avaient été effectivement remises, et que comme elles ne contenaient rien à ma charge, il me plaignait d’autant plus d’avoir été la victime d’une fausse prévention. M. Bailli m’apprit ensuite que ma voiture avait été mise en pièces, et tout ce qui s’y trouvait pillé ou gaspillé. Mais, ajouta-t-il, l’effet qui était dans votre portefeuille n’a point été perdu, il est déposé au bureau de la Municipalité, et je me ferai un plaisir autant qu’un devoir de vous le rendre. Alors M. Bailli s’informa de ma demeure et me dit que dans l’après-dîner il me renverrait cet effet avec mon portefeuille.

Après avoir fait mes remerciements au Maire, je le quittai aussi satisfaite de la manière dont il m’avait reçue, que du recouvrement que j’allais faire d’une partie de ma petite fortune. — Voilà, me dis-je à moi-même, un homme qui mérite d’être ce qu’il est ; il tient tout ce que sa figure annonce : ce choix du peuple est selon moi du plus heureux augure ; malgré l’enthousiasme presque frénétique dont il a été transporté, et l’espèce d’éblouissement où il a dû être à la première lueur du flambeau de la liberté, il a su distinguer et récompenser le mérite ; il a choisi les deux personnages les plus propres à le conduire ; un homme de lettres généralement estimé par ses lumières, ses belles qualités et son patriotisme, et un jeune héros qui a appris à connaître le prix de la liberté en combattant pour sa défense. Ô Bailli ! ô La Fayette ! les Français en vous prenant pour guides, ont prouvé qu’ils méritaient d’être libres et ce choix les honore plus encore qu’il ne vous a honorés vous-mêmes.

M. Bailli tint sa promesse ; le même jour je reçus mon portefeuille avec l’effet. Je lui écrivis pour lui témoigner de nouveau ma reconnaissance ; il dut être content de ma lettre, car ce fut mon cœur qui me la dicta. Le lendemain je réalisai ma lettre de change, et j’employai une partie de l’argent à me procurer tous les objets dont j’avais besoin, afin de ne pas être à charge au bon Chirurgien ; je lui devais trop pour me séparer de lui ; comme la maison qu’il occupait était assez vaste, j’y pris un logement, et nous continuâmes à vivre dans une douce familiarité.

M. Larcher (c’était le nom de mon libérateur), avait une de ces figures qui, sans être belles, plaisent à tout le monde par l’empreinte de douceur et d’aménité qui y règne ; il était garçon et vivait seul avec une vieille gouvernante : comme il était fort expert dans son art, son état lui procurait assez d’aisance ; son caractère ne démentait point sa physionomie ; il était doux, liant, sensible et généreux ; on eût dit que son âme avait été pétrie de miel ; jamais le moindre fiel ne se manifestait dans ses discours ni même dans ses gestes ; enfin il n’avait de sensibilité que pour aimer. Son esprit était aussi éclairé que son cœur était bon, et sa conversation avait les plus grands charmes pour moi. Les douceurs de cette nouvelle liaison me firent bientôt oublier la funeste aventure qui m’était arrivée, et si quelque chose m’en faisait ressouvenir, c’était l’empreinte désagréable que le fatal tissu avait laissé à mon cou, après avoir manqué de terminer mes jours. Ce n’était pas là sans doute un petit désagrément, surtout pour une femme qui a ordinairement cette partie du corps en évidence. Cependant insensiblement, et au moyen d’une eau que mon Chirurgien me donna, et dont je me lavais plusieurs fois par jour, cette empreinte diminua et disparut presqu’entièrement. J’eus soin par la suite de porter constamment un ruban au cou, de manière que le peu de rougeur qui me restait, était absolument invisible. Il est toujours fort désagréable d’avoir été pendu, fût-ce pour la bonne cause, et quoiqu’il soit fort rare de vivre encore après une épreuve de cette espèce, on n’aime point à devenir une espèce de prodige et l’objet de l’admiration et de l’étonnement pour un pareil sujet.

Lorsque les passions ne sont plus si vives, et que l’expérience nous a éclairés sur leur nature, sur les hommes et sur les choses, nos inclinations ont ordinairement un autre principe, un principe plus solide que dans la jeunesse. Dans cette dernière, ce n’est presque jamais que par les yeux que le cœur est pris ; c’est une cause inconnue qui nous lie à un homme ; nous l’aimons parce qu’il nous plaît, parce qu’un charme secret nous attire vers lui, et dans ce dernier cas, les dehors, la bonne mine, les agréments de la physionomie déterminent presque toujours cette première impression qui forme l’amour : mais dans l’âge mûr, les qualités de l’esprit et du cœur, l’estime, la reconnaissance, et surtout une continuité de communication amicale, conduisent ordinairement à la tendresse ; c’est ce qui m’arriva avec le Chirurgien : l’amitié fut le principe de la liaison plus étroite qui se forma entre lui et moi. Du moment où je m’aperçus que je lui plaisais, quoi qu’il ne me le témoignât que d’une manière fort délicate, je crus que je serais ingrate si je ne le payais point de réciprocité ; la reconnaissance, l’estime, une douce confiance, en échauffant mon cœur, y firent naître aisément les sentiments les plus tendres ; il se livra à mon libérateur, sans que pour ainsi dire ma volonté y eût part. Nous devînmes complètement amis, presque sans avoir parlé d’amour.

M. Larcher était zélé patriote, et nos sentiments, nos opinions correspondaient admirablement ensemble : il m’avait instruit de toutes les causes de la révolution, du courage héroïque que les Parisiens, ce peuple si faible en apparence, avait déployé, de la belle conduite que le Roi avait tenue en cette occasion. Nous raisonnions ensemble sur les fruits et les effets probables de ce grand événement, et nous désirions sincèrement que le concours et l’harmonie du peuple français, étayant les nobles travaux des représentants de la nation, la nouvelle constitution pût être établie sur une base inébranlable, et à l’abri des atteintes des ennemis de la patrie.



Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE IV.

Réflexions sur les causes de la révolution du 5 Octobre. La mort enlève à Julie son libérateur. Elle fait la connaissance du Comte de Mirabeau. Suite de ses liaisons avec le Comte. Portrait et conduite de ce dernier. Elle est chargée par lui d’une mission près des chefs des insurgés Brabançons.


Toute l’Europe a été instruite de cette seconde révolution, aussi étonnante que la première qui eut lieu le 5 Octobre, mais dont les causes et les principes furent bien différents ; un personnage d’un sang illustre en fut le principal moteur ; après avoir épuisé tous les genres de jouissance, après avoir bravé l’opinion et cherché un bonheur indépendant de l’estime publique, ce prince crut trouver une nouvelle jouissance dans cette opinion et cette estime qu’il avait jusqu’alors méprisées. Il se dit à lui même : faisons nous patriote, comme un autre aurait dit : faisons une partie d’échecs, ou faisons une promenade. Dès ce moment il se montra zélé défenseur de la cause du peuple. Celui-ci, qui ne juge ordinairement que sur les apparences, crut que ce changement était d’autant plus louable, qu’il était extraordinaire, et bientôt celui qu’il méprisait auparavant devint son idole et l’objet de son admiration ; mais comme un patriotisme qui reposait sur une base aussi peu solide, ne pouvait avoir d’heureux effets, comme son principe n’était point l’élan d’une âme naturellement grande et généreuse, qui se régénérant par un retour subit sur elle-même, déploie d’autant plus d’énergie qu’elle est restée plus longtemps dans l’inaction, ce patriotisme dégénéra bientôt. L’ambition se glissa dans le cœur de celui qui jusqu’alors avait eu des goûts trop vils, des sentiments trop bas pour la sentir. Des projets aussi odieux qu’insensés s’élevèrent au fond de son âme, et des Conseillers pervers, des ennemis de la nation le fortifièrent encore dans ses coupables desseins, en lui faisant entrevoir par toutes sortes de suggestions, la possibilité d’atteindre le grand but vers lequel son esprit avait osé se porter. Les plus grands crimes ne coûtent plus rien pour quiconque a pu convoiter le trône, ce nec plus ultra des désirs humains ; le Duc d…… en donna la preuve : une fois imbu d’un aussi fol espoir, et aveuglé par une ambition criminelle, il crut tout possible, il crut tout facile, tous les moyens lui parurent bons. Il se servit adroitement du masque du patriotisme pour parvenir à ses fins ; ses perfides agents le secondèrent et firent jouer les ressorts secrets qui donnèrent lieu à une nouvelle scène qui manqua d’avoir des effets si funestes. Un peuple trop prévenu se porta à Versailles, et tandis que cette troupe aveugle croyait n’agir que par l’impulsion de ce patriotisme qui s’était déjà si glorieusement manifesté, elle n’était que l’instrument dont on se servait pour commettre l’attentat le plus noir et le plus atroce. Ce fut à la faveur de ce désordre, que des scélérats, soudoyés par les chefs de ce complot affreux, cherchèrent à consommer leur crime. Une Reine trop blâmée allait en être la victime ; un Monarque bon et sensible allait succomber sous leurs coups, mais la Providence ne permit pas de pareilles horreurs, elle ne voulut pas qu’un peuple qui venait de se couvrir de gloire pût être accusé d’avoir été le meurtrier de son Roi, et que l’époque de sa liberté fût marquée par un régicide. Le héros du nouveau monde, le brave La Fayette, après avoir défendu la liberté contre la tyrannie, était aussi destiné à défendre l’autorité légitime, contre les excès de la licence et de l’anarchie ; il accourut avec les généreux soutiens de la France régénérée, il contint des citoyens aveuglés, et les scélérats mêlés parmi le peuple, ne purent effectuer leurs abominables desseins. Mânes des Varimont et des autres Gardes du Corps qui perdîtes la vie en défendant ceux dont la garde vous était confiée, permettez-moi de consacrer ici votre mémoire : cet hommage part d’un cœur citoyen, il ne pourra l’avilir ; les Français vous doivent un monument ; il ne formera point un contraste choquant avec le temple de la liberté, il fera voir au contraire que si la nation a su recouvrer des droits imprescriptibles, elle sait aussi respecter ceux qu’une possession légitime et une longue suite d’années ont consacrés. Oui, Français, ces braves militaires, en remplissant un devoir sacré, ont acquis autant de droits à votre reconnaissance que les intrépides vainqueurs de la Bastille ; ils ont empêché que la nation ne se couvrît d’opprobre, et si l’honneur vous a toujours été aussi cher que la vie, de quel prix ce service ne doit-il pas être à vos yeux ? Sans doute, après le sentiment de la liberté, cet honneur règnera toujours dans votre cœur, et comme pour être libre on n’en a pas moins besoin d’un chef, quel chef vous convient mieux qu’un Monarque honnête-homme, un Monarque légitime, enfin le descendant de votre père, le bon Henri IV ?

Les desseins des méchants sont tôt ou tard découverts, et lorsqu’ils échouent, lorsque leurs mines sont éventées, la honte dont les couvre la publicité de leurs noirs projets, et souvent même le désespoir de n’avoir point réussi, sont leur premier châtiment. On sait les suites de ces trop fameuses journées des 5 et 6 Octobre ; comment le personnage dont je viens de parler fut accusé par un homme incapable de mentir, d’avoir été l’auteur des désordres qui eurent lieu ; comment le digne successeur de Henri IV se montra magnanime envers celui qui avait conspiré contre lui, non seulement en lui pardonnant, mais encore en couvrant d’un voile spécieux sa sortie du royaume : le départ du Duc d…… ne fut pas au reste longtemps un mystère pour le public, et bientôt on sut à quoi s’en tenir à cet égard. Les secrets de cour sont les plus mal gardés, surtout lorsque l’envie et la jalousie trouvent leur avantage à les divulguer.

Ce fut quelques jours après cet événement que je perdis mon libérateur, mon amant, mon ami, le bon Chirurgien ; il était de la garde nationale et s’était rendu avec M. de La Fayette à Versailles. Le mauvais temps, les fatigues qui accompagnèrent cette excursion, lui occasionnèrent une fluxion de poitrine dont il mourut au bout de dix jours malgré tous les secours de l’art : pendant toute sa maladie je lui prodiguai les soins les plus tendres, et il expira dans mes bras.

L’exemple fait toujours plus que le précepte ; il faut voir, éprouver, pour bien juger, pour bien sentir ; c’est la vue des maux dont l’humanité est sans cesse affligée, qui nous fait apprécier les choses de ce monde à leur juste valeur ; c’est par la douleur et l’effroi que nous devenons meilleurs, et le tableau de la mort est, selon moi, ce qui nous apprend le mieux à vivre. Philosophes, moralistes, qui voulez corriger un jeune homme livré à ses passions, en proie à la vanité, à l’ambition, conduisez-le devant un de ses semblables qui vient d’expirer et dites-lui : Voilà l’homme. Ce spectacle, ce seul mot fera plus que tous les discours et toutes les représentations possibles.

Je regrettai sincèrement M. Larcher ; mon attachement pour lui, sans être précisément de l’amour, n’en était que plus solide. Cet honnête Chirurgien en était réellement bien digne : ami sincère, amant tendre, citoyen utile, patriote zélé, artiste habile, il réunissait toutes les qualités, toutes les vertus qui peuvent rendre un homme précieux à l’État et à la société. C’est parmi la classe mitoyenne, parmi les citoyens à demi-aisés qu’on trouve les hommes les plus recommandables par leurs talents et par leurs vertus. Assez éloignés de l’indigence pour pouvoir cultiver leur esprit, mais trop éloignés de l’opulence et des grandeurs pour se laisser corrompre le cœur, pour se livrer aux vices qui en sont la suite, ils vivent tranquillement sans connaître les tourments de l’ambition ni les suggestions souvent perverses de la nécessité ; sans connaître l’envie ni la jalousie, ils sont animés d’une noble émulation ; comme le désir d’augmenter leur bien-être est un aiguillon puissant, et que l’estime publique est pour eux un moyen de réussite, ils marchent d’un même pas à la fortune et à la considération. Du point de la sphère où ils sont placés ils voient mieux les hommes et les choses, et la connaissance des différents rapports que les unes et les autres ont entre eux, leur fournit de nouveaux moyens pour être utiles à leur patrie. Chacune de leurs actions est un service qu’ils rendent à l’État, et c’est de l’accomplissement même de leurs devoirs que résultent leur félicité et la prospérité du royaume. C’est cette classe mitoyenne qui forme, qui détermine l’opinion publique ; elle subjugue la classe inférieure qui se laisse aller à son impulsion, et la classe supérieure reconnaissant tacitement ses lumières, se soumet à ses décisions qu’elle craint. Aussi c’est elle qui a fait fructifier les principes de liberté répandus par quelques écrivains ; c’est elle qui a porté la révolution à sa maturité ; c’est elle enfin qui, dans l’assemblée nationale, a donné les meilleurs avis, et a fait rendre ces décrets sublimes qui ont posé la première base de notre régénération.

Aussitôt après la mort du Chirurgien, ses parents avaient fait mettre les scellés sur la maison ; je la quittai autant par cette raison que pour ne plus habiter une demeure qui m’eût rappelé sans cesse la perte que j’avais faite. Je pris un logement dans les environs du Palais royal, c’est-à-dire au centre de la capitale. Je vécus pendant quelque temps seule et sans former aucune liaison intime, mais cette vie n’était pas pour cela dépourvue d’agréments ; le tableau aussi piquant que varié que j’avais sans cesse sous les yeux, l’intérêt de tout ce qui se passait occupait agréablement mon attention ; on sait combien le séjour de Paris a d’attraits ; c’est l’endroit de la terre où l’on connaît le moins l’ennui ; les pauvres y sont trop occupés, les misérables souffrent trop, les riches ont trop de diversion pour connaître ce poison de la vie. D’ailleurs, le caractère naturel des habitants aide encore à l’écarter ; il les tient dans une activité continuelle qui attache toutes leurs facultés en leur présentant constamment un but auquel leur ardeur naturelle les fait tendre avec énergie. Comme à l’époque dont je parle, ce but était la liberté, leurs efforts pour l’atteindre étaient d’autant plus vifs ; tous les vœux, toutes les volontés, toutes les démarches se réunissaient vers ce grand objet, et Paris, quoiqu’ayant perdu près d’un tiers de sa population, en paraissait plus animé. Tel est l’effet de la liberté, elle vivifie, elle anime tout.

Confiante dans mes sentiments de patriotisme, je lisais avec le plus vif intérêt tout ce qui émanait de l’assemblée nationale, ainsi que les différents pamphlets, journaux et productions éphémères que la liberté de la presse faisait journellement éclore. Quoique parmi cette foule de feuilles périodiques dont Paris était inondé, il y en eût très peu de bonnes, cependant la diversité des opinions, la manière différente dont les mêmes sujets sont traités, la différence, la bigarrure des styles, l’opposition, les nuances des idées et des sentiments amusent le lecteur ; lorsqu’il est en état de comparer et de juger, il extrait de toutes ces productions un résultat qui lui aide à asseoir un jugement sur tout ce qui se fait et se dit. Je m’appliquai à suivre cette marche ; j’étais comme l’abeille qui tire les meilleurs sucs des différentes plantes sur lesquelles elle se repose dans sa course vagabonde. Par exemple, je cherchais le style et la force du raisonnement dans les Annales politiques ; l’expression mâle et énergique d’un citoyen ardent, ami de l’humanité et enthousiaste de la liberté, dans le Patriote Français ; les écarts originaux et piquants d’un démocratisme outré et fanatique, dans les Révolutions de France et du Brabant ; les faits, dans le Courrier de M. Gorsas ; les détails des séances des États-généraux dans l’Assemblée nationale de M. Rabaud de Saint-Étienne et le Bulletin de M. Knapen ; et des anecdotes piquantes, tant anciennes que modernes, dans les Lettres à M. le Comte de B… Un des résultats de la comparaison que je faisais de ces différents journaux, était que le patriotisme animait tous leurs auteurs, mais qu’il avait dans chacun des nuances distinctes, plus ou moins fortement exprimées, et causées par la différence des esprits, des opinions et souvent des intérêts, car l’intérêt entre toujours pour quelque chose dans les paroles et les actions des hommes.

Le fameux Comte de Mirabeau était logé dans un hôtel voisin de celui que j’habitais ; souvent je le voyais passer lorsqu’il se rendait à l’Assemblée nationale ; mes yeux se fixaient sur lui avec plaisir ; j’admirais en lui le zélé défenseur des droits de l’homme et du citoyen. Dans l’espèce d’enthousiasme que sa vue m’inspirait, je désirais vivement de faire sa connaissance et de goûter les charmes de la conversation d’un personnage aussi distingué par ses lumières que par son patriotisme.

C’est une chose remarquable que les grands hommes, les hommes qui se sont illustrés par leurs exploits guerriers ou par leurs talents littéraires, aient été presque tous portés à l’amour ; sans doute la raison en est naturelle : les grands caractères sont tous doués d’une sensibilité exquise ; cette sensibilité s’étend sur tous les points où elle peut s’appliquer, et l’amour est un de ceux sur lesquels elle se déploie avec le plus de complaisance et d’attrait. Leur âme remplie d’une énergie extraordinaire, ne sent rien faiblement, et comme leurs vues sublimes, leurs vastes conceptions les distinguent des autres hommes, de même leurs tendresses sont extrêmes, et ils ne connaissent point de bornes dans leurs amoureux écarts. Ils aiment tout vivement, la gloire et les femmes, et en unissant les myrtes aux lauriers, ils courent d’un élan également rapide au bonheur et à l’immortalité.

Le Comte de Mirabeau, à qui on ne peut refuser un grand caractère, une âme d’une trempe forte et du génie, offre un nouvel exemple de ce faible, ou plutôt de cette vertu des grands hommes. Son goût pour les femmes est connu, et on sait les écarts dans lesquels ce goût l’a entraîné. Un jour qu’il passait sous ma fenêtre et que j’y étais appuyée, ses yeux s’arrêtèrent sur moi, et il me considéra avec une attention qui ne me permit pas de douter que ma physionomie ne l’eût frappé ; il parut aussi remarquer de son côté qu’il fixait la mienne. Un représentant de la nation, un des principaux législateurs de la France sent toujours plus ou moins son importance ; le Comte surtout, à qui la connaissance qu’il avait des femmes, avait sans doute appris à moins les respecter, ne crut pas qu’il y avait beaucoup de façons à faire pour entrer en liaison avec moi : le lendemain j’étais encore à ma toilette, lorsque je le vis entrer ; il me dit qu’en qualité de voisin et d’admirateur de mes charmes, il venait me rendre visite ; il ajouta qu’il espérait que ce dernier motif surtout justifierait sa démarche à mes yeux : on peut juger si je lui fis un bon accueil. Nous entrâmes en conversation ; j’étalai tout mon esprit et toute mon érudition pour me mettre autant qu’il m’était possible au niveau d’un homme qui l’emportait encore sur M. de Calonne en génie et en talents. Le Comte de Mirabeau parut surpris, comme l’avait été ce dernier, de m’entendre raisonner avec assez de sens, sur diverses matières qu’il devait supposer au-dessus de ma portée. Je croyais, me dit-il, ne venir admirer qu’un beau visage, mais j’ai encore à m’extasier sur un objet bien plus rare dans une femme, l’esprit et les connaissances. — Vous me flattez, répondis-je au Comte, et je vous dirai, comme certain auteur dont j’ai oublié le nom : Je suis un instrument dont vous avez bien joué. — Ah ! reprit-il vivement, si cet instrument s’accorde si bien au moral, s’il s’échappe de lui des sons si harmonieux, avec quel plaisir j’éprouverais son harmonie au physique ! — Vous touchez-là une corde un peu plus délicate et plus difficile à émouvoir, dis-je au Comte en souriant. — Mais, Mademoiselle, répliqua-t-il, s’il existe, comme vous n’en doutez pas, une liaison immédiate entre le physique et le moral, auriez-vous la cruauté de vous opposer à ce que je passe par une heureuse transition de l’un à l’autre ? — Pour le moment cette transition serait trop rapide, répondis-je au Comte, et vous savez que les transitions n’ont de mérite qu’autant qu’elles font passer insensiblement d’un sujet à un autre ; vous me permettrez donc de m’en tenir à celui qui m’occupait trop agréablement pour que je me détermine à le quitter.

Nous continuâmes en conséquence la conversation morale que nous avions commencée. Le Comte paraissait charmé de la manière dont je la soutenais : après un assez long entretien, il me quitta, mais non sans me demander la permission de réitérer sa visite : j’étais trop satisfaite de lui et de moi-même pour la lui refuser.

Le jour suivant le Comte revint : après une conversation des plus agréables, et dans laquelle il fit briller tout son esprit, il remit sur le tapis sa transition de la veille ; il s’y prit si adroitement, il me donna de si bonnes raisons, que je ne pus me refuser à admettre cette figure de rhétorique. Une femme patriote peut-elle refuser quelque chose à un membre des États-généraux ?… Oh, Messieurs les Représentants de la nation, que vous êtes heureux : vous êtes assurés de ne pas trouver une seule cruelle dans Paris. Quelle est celle d’entre nos aimables citoyennes, qui ne se ferait pas gloire d’aider à vous délasser des travaux importants auxquels vous vous livrez ? Quelle est celle qui ne voudrait pas par ce généreux dévouement acquérir des droits à la reconnaissance de vos concitoyens ? Il est vrai que quelques maris pourraient trouver que c’est pousser trop loin le zèle patriotique, mais nos Parisiens, en général, ne sont pas accoutumés à y regarder de si près avec leurs chastes moitiés, et dans la nouvelle ardeur qui les transporte, je suis assurée qu’il n’y en a pas un qui ne consentît de bon cœur à être cocu, pourvu que la révolution réussisse, et que l’édifice de sa liberté soit entièrement consolidé.

Ce tendre entretien fut suivi de plusieurs autres, et bientôt il se forma entre nous la plus grande intimité ; ce que M. de Calonne m’avait prédit se réalisa : je devins la maîtresse d’un membre, et d’un membre distingué des États-généraux. Quoique je fusse instruite en partie des détails de la vie privée du Comte, et que certainement il y ait bien des choses à redire sur ce point, cependant cette connaissance ne diminuait rien des sentiments que j’avais conçus pour lui. L’homme privé disparaissait à mes yeux devant l’homme public, le libertin un peu outré devant l’homme de génie, et le roué devant le citoyen patriote ; cette dernière qualité surtout effaçait toute impression qui eût pu lui être défavorable, et les services qu’il avait rendus à la patrie compensaient à mes yeux les faiblesses et les écarts du Comte comme particulier.

Le Comte de Mirabeau est laid, c’est-à-dire que ses traits ne sont point ceux qui caractérisent la beauté, mais il règne sur toute sa physionomie cette expression sans laquelle la beauté elle-même n’est rien ; elle couvre entièrement la laideur. Le génie brille dans ses yeux, et l’auteur des Lettres de cachet subjugue autant par ses regards que par ses discours. C’est la figure d’un homme libre, et elle doit plaire à quiconque aime la liberté ; son air, sa démarche, tout annonce en lui des principes grands, mâles et élevés ; enfin ses dehors correspondent avec la hauteur de sa pensée ; à le voir autant qu’à l’entendre, on se dit : voilà l’ennemi juré du despotisme.

Cette énergie qui caractérise le Comte, ne se manifeste pas moins au physique qu’au moral ; c’est un Démosthène dans la tribune aux harangues, c’est un Hercule dans la lutte amoureuse, et s’il sait lancer les traits les plus forts contre le despotisme, il ne décoche pas avec moins de vigueur ceux de l’amour. D’après la manière dont je me suis montrée au lecteur, il n’aura pas de peine à croire que cette dernière qualité de mon amant ne fût d’un certain mérite à mes yeux : nous vécûmes pendant près de deux mois dans une agréable et douce harmonie. Le Comte me consacrait tout le temps que ses occupations importantes lui laissaient. Cette connaissance n’était point pour moi une source d’opulence, comme l’avait été celle de M. de Calonne, car on sait que le Comte de Mirabeau est toujours aux expédients, et que l’économie n’est pas une de ses vertus ; mais outre que j’avais encore de quoi vivre honnêtement pendant longtemps, j’étais trop flattée d’avoir pour amant un homme célèbre, un zélé patriote, pour m’occuper de toute autre considération ; cependant, au milieu de nos conversations, je crus m’apercevoir que M. de Mirabeau n’était point animé par ce patriotisme pur, désintéressé qui vous porte aux plus grands sacrifices, et qui vous fait préférer le bien-être de la patrie à votre bien-être personnel, à votre gloire même. Je remarquai que le Comte était dominé par une forte ambition, que le désir de faire parler de lui, de se faire une grande réputation était le premier mobile de toutes ses paroles, de toutes ses démarches, et que l’intérêt surtout y entrait pour beaucoup. Le Comte avait toujours visé au ministère, et tout en écrivant contre le Gouvernement, il n’avait rien négligé pour y parvenir ; ses efforts avaient été inutiles. En se rendant le champion du parti démocratique, dans l’Assemblée nationale, il crut embrasser un nouveau moyen pour atteindre ce but, et peut-être y eût-il réussi si le décret des États-généraux, qui portait qu’aucun membre de l’Assemblée ne pourrait devenir Ministre, n’eût entièrement détruit ses espérances. Ce fut au milieu du vif regret que lui causa ce défaut de succès, qu’il porta ses vues d’un autre côté, et qu’il se rendit un des plus zélés partisans de ce personnage dont j’ai parlé plus haut, qui osa s’appuyer de la faveur du peuple pour tenter de parvenir au trône par le plus grand des attentats : je n’appris que dans la suite la part que le Comte de Mirabeau avait eue à cette trame ; si j’en eusse été instruite à l’époque de mes liaisons avec lui, cette connaissance eût sans doute bien rabattu de la bonne opinion que je m’étais formée de lui.

On sait que la révolution de France fut suivie d’une insurrection à peu près semblable dans les Pays-Bas autrichiens, mais qui eut des causes entièrement opposées. Le Comte de Mirabeau était en grande relation avec les chefs de cette insurrection. Un jour que nous étions ensemble : Julie, me dit-il, vous qui êtes un des plus zélés partisans de la liberté, vous pouvez rendre un grand service à ceux qui soutiennent la même cause. — Je lui demandai avec empressement de quoi il s’agissait : — J’ai, me répondit-il, des avis de la plus grande importance à faire passer à ceux qui sont à la tête du parti patriotique en Brabant, je ne puis les envoyer par la poste, ils courraient risque d’être interceptés par le Gouvernement de Bruxelles : comme j’ai la plus grande confiance en vous, et que d’ailleurs une femme n’est point suspecte en pareil cas, c’est sur vous que j’ai jeté les yeux pour cette mission, persuadé que vous ne me refuserez point ce service. — Je répondis au Comte, qu’il avait bien jugé de moi, que j’étais prête à lui donner toutes les preuves de dévouement qui seraient en mon pouvoir. Mon amant me remercia, et après m’avoir témoigné, par les plus tendres caresses, combien il me tenait compte de mon zèle à l’obliger, il me quitta pour aller tout disposer pour mon départ.

Le même soir le Comte revint ; il me remit un paquet cacheté et me donna les instructions nécessaires, ainsi que l’argent pour les frais de mon voyage jusqu’en Brabant. Il me dit que je recevrais encore de M. Vander-Noot une certaine somme comme indemnité, et qu’à coup sûr cette indemnité surpasserait de beaucoup ma dépense : une chaise de poste arriva avec un domestique du Comte qui devait m’accompagner à franc-étrier, et après de tendres adieux, je partis.



Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE V.

Julie est arrêtée par les Autrichiens et détenue prisonnière à Bruxelles. Sa délivrance. Elle entre en relation avec l’Avocat Vander Noot. Adresse galante de cet Avocat. Suite des liaisons de Julie avec le Ministre des États belgiques.


Si l’homme réduit à l’état de pure nature est meilleur que l’homme qui vit en société, j’aurai toujours peine à croire qu’il en soit plus heureux, du moins on ne peut disconvenir qu’il n’ait bien moins de jouissances. Il vaut mieux, selon moi, dormir dans un bon lit que de coucher sur la dure, manger des mets succulents, humectés d’un vin généreux, que de vivre de racines ou d’une chair mal apprêtée, et de ne boire que de l’eau ; il est plus agréable, sans doute, de se trouver au milieu d’une ville où le plaisir et la joie se rencontrent à chaque pas et s’offrent à vous sous mille formes variées, que d’errer presque nu dans les forêts, exposé à toutes les intempéries de l’air et des saisons. Que ces philosophes qui voudraient mettre l’homme au niveau de la brute et le faire vivre comme elle, cessent donc d’étaler dans un tissu plus ou moins spécieux de sophismes, un système qui n’aura jamais de partisans ; leur conduite à eux mêmes n’est-elle pas sans cesse en contradiction avec leurs raisonnements ? A-t-on déjà vu quelqu’un de ces Messieurs mettre leur système en pratique, quitter la société pour se retirer dans les bois et y vivre avec les animaux, leurs prétendus frères ? Toi seul, divin Jean-Jacques, tu as constamment suivi tes principes ; tes actions se sont toujours accordées avec tes paroles ; si tu n’as pas habité les forêts, si tu ne t’es pas séparé des hommes, du moins tu as vécu seul, isolé parmi eux. Qui eût pu s’élever à ta hauteur !…

Telle fut une des réflexions que je fis dans la route, en songeant qu’il vaut bien mieux voyager en poste dans une bonne chaise, que d’aller à pied, sans avoir d’autre gîte à espérer que le creux d’un arbre, et d’autre restaurant que les productions sauvages et insipides des forêts. J’arrivai heureusement à Mons : de là je pris la route de Turnhout où se trouvait le Général Vander Mersch avec un corps de Brabançons. Je n’étais plus qu’à une lieue de cette ville, lorsque j’entendis des tambours battre, et un instant après un gros de troupes que je reconnus pour des Autrichiens, débusqua d’un bois voisin et s’avança vers la grande route. À cette vue j’éprouvai une certaine émotion ; je me rappelai les Prussiens, et songeant, d’un autre côté, aux lettres dont j’étais porteur, ainsi qu’à ce qui m’était arrivé à Paris sur des indices bien moins forts, je commençai à me repentir de m’être chargée aussi légèrement d’une commission qui n’était point sans danger. Cependant je crus qu’une femme qui voyageait seule, n’étant point suspecte, les Autrichiens me laisseraient passer tranquillement ; mon espoir se trouva trompé : au moment où j’allais traverser quelques compagnies qui occupaient déjà la chaussée, un Officier ordonna au postillon d’arrêter, ensuite s’avançant vers moi, il me demanda mon nom, mes qualités et le but de mon voyage. Quoique j’eusse ma réponse prête, cependant comme l’effronterie n’a jamais été une de mes vertus, (car c’en est une, politiquement parlant) mon émotion redoubla, une rougeur subite couvrit mon visage, et je balbutiai quelques mots dont le désordre annonçait assez le trouble de mon âme ; l’Officier s’en aperçut et il en conçut sans doute des soupçons, car il me pria d’attendre l’arrivée de son Général qui s’avançait, disait-il, à la suite des troupes. En effet, celui-ci ne tarda pas à paraître avec son État-major : l’Officier alla à lui et lui dit quelques mots, après lesquels le Général s’approcha de ma chaise d’où j’étais descendue ; il me dit que les circonstances lui imposaient le devoir de faire visiter ma voiture et de me demander à voir mes papiers ; quoique le ton dont me parla le Général fût des plus honnêtes, je vis bien cependant que je ne parviendrais pas à le satisfaire par des paroles, et qu’un refus ne ferait qu’augmenter ses soupçons sans me tirer de l’embarras où je me trouvais. Je pris donc le parti de remettre de bonne grâce les dépêches dont j’étais chargée ; je les tirai de mon portefeuille : Voilà, dis-je, en les présentant au Général, des lettres qu’on m’a prié de remettre à leur adresse, j’en ignore absolument le contenu ; vous savez trop, Monsieur, qu’une femme ne se mêle point d’intrigues politiques, et que la paix est son élément. Le Général, en jetant les yeux sur les adresses, parut éprouver un mouvement de joie mêlé de surprise. — Madame, me dit-il, d’un ton un peu plus furieux, l’adresse seule de ces lettres suffit pour vous rendre suspecte et pour m’obliger à vous faire arrêter jusqu’à ce que j’aie reçu des ordres ultérieurs du Gouvernement général à qui je vais les envoyer ; aussitôt il donna l’ordre de me conduire à l’arrière-garde où étaient les bagages, et de m’y garder à vue ; puis me saluant d’une manière assez froide, il s’éloigna sans attendre ma réplique.

Cette conduite du Général Autrichien ne me donna pas une idée bien favorable de la galanterie tudesque ; du moins elle me fit voir que Messieurs les Allemands sont plus guerriers que courtisans, et plus zélés à remplir leurs devoirs qu’à témoigner des égards aux femmes : outre que j’étais très fâchée d’avoir si mal réussi dans ma mission, et que je craignais que ces lettres interceptées ne nuisissent beaucoup au parti patriotique, j’étais assez inquiète sur ce qui pouvait m’arriver. Cependant comme j’ai toujours su supporter courageusement l’adversité, et que je ne voyais pas d’ailleurs quel mal on pouvait faire à une femme, je résolus d’attendre patiemment la fin de cette nouvelle aventure.

Le public a été instruit de l’action sanglante qui eut lieu à Turnhout, du massacre terrible qui s’y fit et de la dévastation qui en fut la suite. Aussitôt après cette action, je fus mise dans une espèce de prison, et le même jour un personnage dont j’ignorais le caractère vint m’interroger ; il me demanda d’abord si je savais le contenu des lettres qu’on avait trouvées sur moi ; je répondis que non, que me proposant de faire un voyage particulier, un membre de l’Assemblée nationale avec qui j’étais liée, m’avait prié de remettre ces lettres à leur adresse lors de mon passage ; que si elles contenaient quelque chose qui fût contraire aux intérêts du Gouvernement général, j’en étais entièrement innocente ; j’alléguai ensuite ma qualité de femme et le peu d’apparence qu’il y avait qu’une personne de mon sexe, sans intérêt, sans aucune liaison dans le Brabant, prît part à des objets qui étaient en quelque façon hors de sa compétence. Le Juge me dit qu’il allait faire son rapport de ma réponse, et que persuadé, comme il l’était de ma véracité, il ne doutait pas que je ne fusse bientôt élargie.

J’attendis avec impatience pendant près d’un mois ; l’endroit où j’étais détenue était plutôt une chambre qu’une prison : j’étais servie avec beaucoup de soin et d’attention, mais est-il quelque chose qui puisse dédommager de la perte de la liberté ? Sa privation empoisonne tout, et sans elle il n’est aucun plaisir, aucun agrément : l’homme n’est heureux qu’autant qu’il est libre.

Je cherchais à calmer par la lecture les ennuis de ma solitude, et l’inquiétude que me causait une détention plus longue que je n’avais eu lieu de m’y attendre lorsqu’un matin j’entendis un bruit de mousqueterie et d’artillerie ; je ne doutais pas qu’il se passât quelque chose de sérieux dans la ville ; ce bruit continua pendant plusieurs jours d’une manière plus ou moins vive ; je l’entendais avec plaisir, dans l’espoir qu’il hâterait peut-être ma délivrance ; cet espoir augmenta encore lorsque mon geôlier m’eut confirmé ce que je présumais, savoir que les patriotes étaient aux mains avec les Autrichiens ; enfin, j’appris par lui que ces derniers avaient évacué entièrement la ville, et que les patriotes en étaient maîtres absolus. Cette nouvelle me causa la plus grande joie ; j’écrivis sur le champ, d’après le conseil du geôlier, une lettre à la Municipalité, par laquelle je l’instruisais des causes de ma détention et demandais à être délivrée ; le même jour le Magistrat envoya un de ses membres qui, après m’avoir fait rendre compte de ce qui s’était passé, me dit que j’étais entièrement libre, et que je pouvais aller où bon me semblait ; il me fit en même temps rendre ma voiture qui avait été déposée à la conciergerie. Le domestique du Comte, qui avait été arrêté avec moi, fut pareillement élargi.

Au sortir de prison je me rendis dans une des principales auberges de Bruxelles ; comme j’étais résolue de rester encore quelque temps dans cette ville, je renvoyai le lendemain le domestique du Comte avec une lettre dans laquelle je l’informais du succès de ma mission. Quelques jours après je fus témoin de l’entrée solennelle des États et des chefs du parti patriotique ; les plus grands honneurs leur furent prodigués, et surtout à M. Vander Noot, comme étant celui qui avait le plus contribué à la révolution. Lorsque toutes les fêtes qui eurent lieu à ce sujet furent passées, je fis demander une audience à ce dernier, qui avait été nommé Président du comité général des Pays-Bas catholiques ; je n’eus pas de peine à l’obtenir. J’exposai au Président le sujet de mon voyage aux Pays-Bas, et comment j’avais été arrêtée par les Autrichiens, et emprisonnée après qu’on m’eut enlevé les dépêches dont le Comte de Mirabeau m’avait chargée pour lui. M. Vander Noot me fit le meilleur accueil ; il me témoigna combien il était sensible au malheur que j’avais éprouvé, ensuite il me fit différentes questions sur le Comte et sur les affaires de France ; la manière dont je lui répondis parut le satisfaire complètement. Après une assez longue conversation, il m’invita à dîner le lendemain : lorsque je pris congé de lui, il me remit une bourse, et me dit de vouloir bien l’accepter comme un faible dédommagement de mes frais de voyage et des désagréments que j’avais essuyés ; en achevant ces mots, il me serra la main et me jeta un coup-d’œil qui me donna à penser que les affaires de l’État n’occupaient pas son premier Ministre au point qu’il fût entièrement insensible à l’attrait d’un minois passablement joli. En effet, quoique je ne fusse plus de la première jeunesse, et que j’eusse beaucoup joui, j’avais encore conservé la plus grande partie de ma fraîcheur. Sans être décidément belle, j’avais ces agréments qui ne se détruisent pas si vite que la beauté, parce qu’ils se trouvent moins encore dans le visage que dans l’esprit et les manières ; enfin j’avais ce qu’on a été forcé d’appeler le je ne sais quoi, parce qu’on n’a pu encore parvenir à le définir. Cette grâce naturelle qu’une femme tenterait en vain de se donner, et qui constitue ordinairement le joli, fait souvent plus d’effet sur les hommes que la beauté même. La raison n’en est pas difficile à trouver : la beauté ne forme qu’une impression unique, parfaitement isolée ; elle ne surprend qu’une fois, mais les grâces, les manières naissent à chaque instant, et peuvent à tout moment occasionner des surprises ; en un mot, je dirai, avec Montesquieu : une femme ne peut être belle que d’une façon, mais elle est jolie de cent mille.

Je me rendis le lendemain à l’invitation de M. Vander Noot ; l’appartement dans lequel il me reçut, était des plus magnifiques ; la table était couverte pour deux personnes seulement. Ce dîner en tête-à-tête me confirma dans l’opinion que le Président n’avait point été insensible à ma figure française, et que dans cette entrevue il voulait probablement me sonder. Comme j’étais suffisamment aguerrie, je ne craignis point de me soumettre à cette épreuve, persuadée, comme je l’étais, que le défenseur de la liberté belgique saurait respecter la liberté individuelle, et qu’il ne me ravirait que ce que je voudrais bien accorder.

Le repas fut servi sans profusion, mais avec goût. Un excellent bourgogne, que je trouvai plus délicat qu’aucun que j’eusse jamais bu dans ma patrie, me fit faire la réflexion que c’est ordinairement en pays étranger qu’on boit le meilleur vin de France ; cette douce liqueur m’inspira bientôt la plus grande gaîté, ainsi qu’à M. Vander Noot. Après avoir discouru quelque temps sur différents objets politiques et autres, le président fit tomber la conversation sur la nature de mes relations avec le Comte de Mirabeau. Une femme en pareil cas est toujours plus ou moins dissimulée ; elle n’aime point de faire un aveu que rien ne nécessite, surtout si cet aveu donne une certaine prise sur elle à celui à qui elle le fait, car les hommes ont en général la manie de prétendre qu’on ne doit pas leur refuser ce que l’on accorde à un autre. Cependant comme il m’en a toujours coûté de déguiser la vérité, la réponse que je fis à M. Vander Noot, parut plutôt le confirmer dans ses soupçons, que le persuader du peu de consistance de ces relations. Il me dit qu’il enviait le bonheur du Comte, et qu’il donnerait tout pour en goûter un pareil ; il se répandit ensuite en éloges sur ma figure et sur mon esprit : c’est ordinairement par la flatterie que les hommes cherchent d’abord à s’insinuer dans notre cœur, et en cela ils connaissent bien notre faible ; une femme quelqu’expérience qu’elle ait, est toujours sensible aux louanges, et j’avouerai que je le fus à celles de M. Vander Noot ; l’adroit Brabançon remarqua cet effet, il renchérit encore, et sachant que Bacchus est un des meilleurs amis de Vénus, que les fumées du vin couvrent la raison d’un voile favorable aux desseins d’un amant, il remplissait fréquemment mon verre à rasade, et cherchait par ses propos galants et finement libertins, à exalter en moi les facultés physiques et morales ; je donnai d’autant plus aisément dans le piège, que je l’avais moins prévu. Quoique je sois naturellement sobre, l’Avocat parvint à me procurer cette demi-ivresse assez forte pour émouvoir les esprits, mais non pour les plonger dans cet assoupissement qui rapproche l’homme de la bête. Lorsqu’il me vit dans cet état, il hasarda quelques caresses ; la faible résistance que j’y opposai l’enhardit encore, et il sut si adroitement et si insensiblement soulever mes sens, qu’il me porta jusqu’à la dernière faiblesse, pour ainsi dire sans que je m’en aperçusse. Le tempérament, l’absence ou du moins l’affaiblissement de ma raison causèrent ma défaite.

Il est des cas où une femme qui a cédé comme moi, revenue de son extase, ne peut se rendre compte à elle-même de ce qui a occasionné sa défaite ; sans le vouloir, sans avoir eu aucune raison, aucun penchant, elle a faibli, elle a manqué à ses principes, souvent même à sa vertu : la faiblesse naturelle à notre sexe est sans doute la première cause de cette espèce de phénomène ; joignez-y un concours de circonstances imprévues, l’ascendant toujours plus ou moins fort du tempérament, et souvent les illusions de l’amour-propre et de la vanité : toutes ces causes qui, seules et par elles-mêmes ne pourraient rien, se trouvant réunies, forment une force qui renverse la raison et nous fait agir contre notre système. Une femme ne peut donc jamais répondre d’elle-même ; c’est alors qu’elle se croit le moins en danger, qu’elle est le plus près de faiblir ; la méfiance de soi même, voilà, selon moi, en quoi doit consister sa vertu, et celle qui se fie le moins sur ses propres forces, est à mes yeux la plus vertueuse.

Bref, M. Vander Noot obtint de moi ce que les Calonne, les Mirabeau et tant d’autres en avaient obtenu, mais d’une manière un peu moins prompte. Lorsque le délire où le président avait si bien su plonger mes sens fut passé, mon premier sentiment fut le soulèvement de mon amour-propre ; j’étais piquée contre moi-même d’avoir cédé si aisément, et contre Vander Noot, d’avoir si bien employé les moyens de me faire succomber ; cependant ce sentiment céda bientôt à l’idée que je m’étais faite de l’importance du personnage, et cette idée se liant avec celles de la liberté et du patriotisme dont il était un des plus zélés défenseurs et moi un des plus chauds partisans, je crus avoir plutôt à me louer qu’à m’affliger de ce qui m’était arrivé. Le Ministre de la République fut si content de cette première entrevue, qu’il me proposa de me fixer à Bruxelles, en m’assurant qu’il me ferait un sort aussi agréable que je pourrais le désirer.

J’ai oublié, ou plutôt j’ai différé, mon cher lecteur, de te faire un aveu qui coûte toujours à notre sexe ; mais comme cet aveu est nécessaire pour me justifier de la facilité avec laquelle j’acceptai l’offre de M. Vander Noot, s’il blesse mon amour-propre, il conciliera au moins ma franchise avec mon intérêt. Je te dirai donc que le Comte de Mirabeau, homme d’esprit et Français comme M. de Calonne, avait la même légèreté, la même inconstance. Quelque temps après notre liaison, je m’en étais aperçue ; j’appris qu’il avait d’autres maîtresses, et son ardeur amoureuse qui diminuait insensiblement, m’en convainquit encore davantage. Comme je lui étais plus attachée par vanité que par amour, et que d’ailleurs cette liaison n’était d’aucun avantage pour moi, j’avais vu avec assez d’indifférence ce changement. Le patriotisme m’ayant surtout unie à lui, les doutes que j’avais formés sur la pureté du sien, n’avaient pas peu contribué à augmenter cette indifférence. Lorsque je me séparai de lui, je le fis donc sans ce vif regret qui accompagne ordinairement la séparation, même instantanée de deux amants. Ce que me dit M. Vander Noot, de la part que le Comte avait eue aux journées des 5 et 6 octobre, en détruisant la base sur laquelle ma tendresse pour lui était fondée, détruisit aussi cette tendresse ; ainsi mes relations avec lui ne pouvaient plus être un obstacle à ce que j’en formasse d’autres. D’ailleurs, l’âge et l’expérience, en m’éclairant sur les hommes, en me convainquant de leur inconstance naturelle, m’avaient fait adopter un système et des règles de conduite d’après lesquelles je savais goûter les plaisirs de l’amour sans en éprouver les disgrâces. J’étais assurée que c’est une folie d’aimer les hommes autrement qu’ils ne veulent et ne peuvent vous aimer. L’âme forte se plie aux circonstances, mais elle ne s’en laisse pas maîtriser.

Je devins donc la maîtresse du premier Ministre d’une République naissante ; je me ressentis bientôt de la validité de ce titre. M. Vander Noot me fit meubler une jolie maison dans un quartier peu fréquenté de Bruxelles ; tout y respirait le luxe et l’abondance. Le président venait me voir presque tous les jours, mais toujours incognito et sous le voile du plus grand mystère : je supposai d’abord que la place éminente qu’il occupait exigeait qu’il sauvât les apparences, et qu’il avait d’autant plus de précautions à prendre, que les Brabançons sont naturellement portés à la dévotion, et conséquemment aisés à scandaliser, quoiqu’ils n’en soient pas pour cela meilleurs que d’autres, mais je ne tardai pas à être instruite du principal motif de cette réserve excessive. M. Vander Noot vivait depuis longtemps avec une veuve fort aimable et fort spirituelle ; en devenant ministre il en avait sans doute pris l’esprit et les goûts, et l’on sait que l’usage de ces Messieurs est d’avoir plusieurs maîtresses à la fois ; pour s’y conformer et peut-être aussi par l’attrait de la nouveauté, il avait jeté les yeux sur moi. Comme il avait encore un certain attachement pour cette Dame, et qu’il ne voulait point sans doute alarmer sa tendresse pour lui, il mettait le sceau du secret à ses liaisons avec moi. N’ayant point pour lui cet amour qui commande la jalousie, ce que j’appris ne fit sur moi qu’une impression faiblement désagréable.

J’ai dit que j’avais écrit au Comte de Mirabeau ce qui m’était arrivé dans ma route, et comment ses dépêches avaient été interceptées par les Autrichiens : je lui mandais que je me proposais de m’arrêter quelque temps à Bruxelles, et je sondais ses dispositions à mon égard ; quinze jours après je reçus sa réponse ; elle était si laconique, si froide, que je vis clairement que le Comte n’avait plus pour moi le moindre sentiment de tendresse. Je n’en fus point étonnée ; un cœur entièrement dominé par l’ambition n’est point susceptible d’un véritable amour.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE VI.

Le Chanoine van Eupen devient amoureux de Julie. Entrevue qu’il a avec elle. Elle est surprise par son amant dans un tête-à-tête avec le Chanoine. Suites de cette aventure. Julie devient la maîtresse de van Eupen. Paillardise et goût ultramontain de ce dernier. Vengeance d’un genre plaisant, exercée par Julie.


L’état le plus heureux de la vie, c’est, selon moi, de couler des jours tranquilles au sein d’une douce aisance, aussi éloigné de la misère que d’une extrême opulence, sans connaître les tourments de l’ambition ni les chagrins poignants du malaise, et dans la plus parfaite indépendance. L’homme aime à être libre en tout, et c’est dans cette situation qu’il l’est le plus. Lié seulement par les lois naturelles et sociales, il fait ce qu’il veut, il jouit à sa manière ; le repos a d’autant plus de charmes pour lui, qu’il le fait succéder à mille occupations variées et à son choix ; le travail même est un plaisir pour lui, parce qu’il n’est point forcé : il n’est rien qui nous coûte, rien qui soit pénible pour nous, lorsque nous l’exerçons librement.

Telle fut la vie que je menai pendant quelque temps à Bruxelles ; mes jours s’écoulaient dans une suite ininterrompue de plaisirs variés dont mon intimité avec M. Vander Noot était pour moi la source ; enfin je jouissais du même sort dont j’avais joui avec M. de Calonne à Londres. Vivent les Ministres et les ex-Ministres pour rendre les femmes heureuses, du moins par la générosité !… J’avais de plus un agrément dont j’avais été privée en Angleterre ; celui du langage ; en outre, les mœurs et les usages des Brabançons ont bien plus d’analogie avec les nôtres, que ceux des Anglais. Le séjour de Bruxelles est d’ailleurs très agréable, tout y est à la française, et c’est une des villes de l’Europe où on s’aperçoit le moins qu’on ait quitté la France.

La promenade et les spectacles formaient la base de mes récréations ; un jour que j’étais à la comédie, superbement parée, j’aperçus dans une loge un homme vêtu en ecclésiastique, qui tenait sa lorgnette braquée sur moi, et paraissait m’examiner avec la plus grande attention. Je demandai à une femme qui était assise près de moi, qui était ce personnage ; elle me répondit que c’était le révérend van Eupen, grand pénitencier, secrétaire d’État du congrès Belgique, et collègue de M. Vander Noot. Je le connaissais déjà de réputation ; je ne pus m’empêcher d’être flattée d’avoir été remarquée par un homme de cette importance : il faut, me dis-je à moi-même, qu’il y ait une certaine attraction entre les âmes patriotiques, et que l’esprit de liberté qui les anime, ait des émanations morales qui agissent l’une sur l’autre, car je ne puis précisément attribuer à ma figure l’impression que je parais avoir faite sur ce défenseur de la liberté. — En effet le grand pénitencier ne discontinua presque pas, pendant tout le spectacle, de tenir ses regards fixés sur moi, et lorsque je sortis, je le trouvai sur mon passage qui me considéra aussi attentivement, et me suivit des yeux jusqu’à la voiture qui me reconduisit chez moi.

Le lendemain, j’étais à peine levée, qu’une femme demanda à me parler ; je la fis entrer ; après avoir regardé autour d’elle d’un air mystérieux, elle me dit, en s’approchant fort près de moi, qu’elle venait de la part d’un personnage illustre, sur lequel ma figure avait fait la plus vive impression ; qu’il l’avait chargée de me demander une entrevue secrète, dans laquelle il m’exposerait plus amplement ses sentiments. La femme, sans me donner le temps de répondre, commença à faire le plus grand éloge de ce personnage ; elle me vanta son importance, son opulence, sa générosité, et finit par me nommer le révérend van Eupen ; elle ajouta que m’ayant vue à la comédie, il avait fait suivre ma voiture pour savoir ma demeure.

Je fus d’abord incertaine sur la réponse que je devais faire à cette femme ; le révérend à qui j’en avais tant inspiré, n’était point d’une figure ni d’un âge à faire naître un caprice ; d’un autre côté l’intérêt ne pouvait m’engager à l’écouter ; outre que ce motif seul ne m’a jamais déterminée, j’étais pleinement satisfaite du sort que me faisait M. Vander Noot, mais la vanité est un ressort si puissant sur nous, qu’elle nous engage souvent dans des démarches irréfléchies auxquelles l’amour seul, ou un intérêt puissant paraîtrait devoir seul nous déterminer. Outre que j’étais singulièrement flattée d’avoir plu à un pareil personnage, je trouvais plaisant d’être aimée et de me trouver en relation avec les deux principaux chefs de la nation Belgique ; j’étais aussi curieuse de voir comment un homme qui m’avait paru grave et empesé, autant par nature que par état, saurait traiter le chapitre de la galanterie. Toutes ces raisons, en exaltant ma tête, m’empêchèrent de prononcer un refus, et après quelques façons, je répondis à la femme que je me trouverais honorée de la visite de M. van Eupen : en consentant à cette entrevue, je ne fis nulle attention à l’objet que je devais lui supposer ; je dis oui, parce que je ne pouvais me résoudre à dire non, et je me reposais sur l’avenir pour la conduite ultérieure que je devais tenir.

La femme, qui était sans doute faite à ces sortes de messages, parut fort contente de ce que j’avais consenti : elle me demanda l’heure à laquelle j’étais disposée à recevoir M. van Eupen ; je lui indiquai une de celles où je savais que M. Vander Noot n’avait pas coutume de venir ; lorsqu’elle fut partie, je commençai à réfléchir aux suites que pouvait avoir cette entrevue, et la raison dissipant peu à peu le prestige de la vanité et d’une folle curiosité, je me repentis d’y avoir donné si facilement mon consentement. J’étais très assurée que M. Vander Noot ne serait nullement flatté d’avoir un adjoint, fût-ce même son très honoré collègue, et comme je n’avais aucun sujet de me plaindre de lui, j’aurais cru me manquer à moi-même, autant qu’à lui, en lui faisant une infidélité.

Telles sont les femmes : l’inconséquence est dans leur nature, elle fait même la base de leur caractère ; ce défaut vient de la foule de sentiments, de goûts, de passions qui se croisent, qui se combattent dans leur cœur ; ce n’est très souvent point le plus fort qui triomphe, mais celui qui se présente le premier, et qu’une cause extérieure soulève et exalte.

J’étais dans la perplexité dont j’ai rendu compte, lorsqu’un carrosse s’arrêta à ma porte, et un instant après je vis paraître l’homme à la lorgnette, le révérend van Eupen ; il m’aborda avec cet air doucereux et insinuant, assez commun à ceux de son état ; il me dit, que m’ayant vue à la comédie, ma physionomie l’avait tellement frappé, qu’il n’avait pu se refuser au plaisir de faire ma connaissance ; qu’il ne doutait pas que je ne fusse aussi aimable que jolie, et qu’il ne trouvât autant de charmes dans ma conversation, qu’il avait trouvé d’attraits dans ma figure. Je répondis à M. van Eupen que je ne pouvais qu’être singulièrement flattée de l’heureuse prévention qu’il avait en ma faveur, et que je me trouvais d’ailleurs honorée d’avoir pu fixer l’attention d’un homme comme lui : le révérend me fit ensuite différentes questions ; il me demanda depuis quel temps je me trouvais à Bruxelles ; quelles raisons m’y avaient attirée ; quelles connaissances j’y avais ; je ne crus pas devoir m’ouvrir à lui sur mes liaisons avec M. Vander Noot, mais je lui dis quelle avait été ma mission et son mauvais succès. — Ah ! s’écria le révérend, mon collègue m’a parlé de vous ; je suis doublement charmé de vous connaître. Après quelques moments de conversation sur différentes matières auxquelles cette ouverture avait donné lieu, le grand pénitencier passa sur un chapitre plus analogue aux vues qui l’avaient amené ; il l’entama avec beaucoup d’adresse, et sonda finement mes dispositions. Comme il n’entre point dans mon caractère de jouer la prude, je ne me montrai point à M. van Eupen comme un monstre de vertu ; je ne parus cependant pas pour cela portée à remplir le but de sa démarche près de moi ; je lui fis entendre par mes discours que j’avais une liaison de cœur qui ne me permettait pas de former aucun autre engagement de cette nature. Le révérend voyant que cet obstacle ne dérivait point de la vertu, crut qu’il lui serait aisé d’en triompher ; il m’adressa les discours les plus tendres, me fit les plus belles promesses, les offres les plus séduisantes, si je voulais satisfaire la tendre ardeur que j’avais fait naître en lui ; voyant qu’il ne pouvait parvenir à m’ébranler, et que je continuais à prendre sur le ton de la plaisanterie toutes ses tendres démonstrations, il me demanda de lui accorder au moins encore une seconde entrevue, dans l’espoir où il était, me dit-il, que réfléchissant aux offres qu’il m’avait faites, à la tendresse qu’il m’avait montrée, je deviendrais plus disposée à l’écouter.

Le même sentiment qui m’avait fait consentir à recevoir la visite de M. van Eupen, me porta encore à lui accorder la seconde ; d’ailleurs, une femme a toujours de la peine à refuser un homme qui lui demande de continuer sa connaissance, surtout si cet homme est un personnage illustre, et j’ai déjà dit que j’étais flattée autant que je trouvais plaisant d’être aimée par les deux coryphées du parti patriotique brabançon. J’étais cependant toujours fort éloignée de l’idée d’être infidèle à M. Vander Noot ; outre que mon amour-propre était satisfait, les discours du révérend m’amusaient, je voulais voir comment il soutiendrait le langage de la galanterie ; enfin, j’étais comme nombre de personnes de mon sexe, qui n’ont pas la volonté de faire une faute, et qui malgré cela font tout ce qui peut les induire à la commettre.

Le lendemain le révérend fut ponctuel ; comme M. Vander Noot était fort occupé ce jour-là dans son département, je n’avais aucune crainte qu’il me surprît ; la femme qui me servait était entièrement dans mes intérêts. Le révérend débuta avec moi, comme s’il eût été persuadé que la réflexion avait fait sur moi l’effet qu’il en avait espéré : après quelques propos tendres qu’il me débita dans un style pesamment galant, il tenta de me ravir quelques faveurs. — Messieurs les ecclésiastiques sont bien entreprenants, lui dis-je en l’arrêtant quoique d’une manière assez faible ! mais, ajoutai-je, vous n’ignorez pas que j’ai un amant ; n’auriez-vous pas mauvaise opinion de moi si je lui étais infidèle ? Le révérend répondit à cette allégation, par une de ces distinctions qui, fausses dans leur principe, paraissent vraies dans leur conséquence. — Oui, me répondit-il, si l’objet de cette infidélité était un homme ordinaire, mais un homme de mon rang, de mon état, doit former une exception, et vous seriez certainement très pardonnable. M. van Eupen employa ensuite les plus beaux sophismes pour me convaincre que je ne commettrais ni un crime de lèse-divinité, ni un crime de lèse-fidélité en lui accordant mes faveurs, et que de son côté il n’en commettait aucun en cédant à l’attrait du plaisir et en cherchant à remplir le plus doux vœu de la nature : le révérend ne me parut pas être un casuiste fort rigoureux, surtout lorsqu’il s’agissait de justifier ses faiblesses ainsi que celles auxquelles il cherchait à induire. Tout en discourant, M. van Eupen continuait à vouloir fourrager mes charmes, et sa main libertine cherchait à se fixer sur quelque partie de mes appâts ; comme j’avais tout mon sang-froid, et que j’étais sûre qu’il ne parviendrait à émouvoir mes sens qu’autant que je le voudrais, je ne réprimais ses tentatives que jusqu’à un certain point ; je prenais plaisir à le voir argumenter et gesticuler, à remarquer avec quelle progression sensible ses désirs s’allumaient : nous en étions là, et je ne savais pas trop comment faire finir cette scène dans laquelle je m’étais engagée si inconsidérément, lorsque tout-à-coup la porte s’ouvrit, et je vis paraître, qui ?… Monsieur Vander Noot lui-même, que je n’attendais nullement à cette heure. On peut juger de ma surprise, mais il serait difficile de se faire une idée de celle de l’avocat, en voyant son très respectable collègue assis près de moi, embrassant d’une main mon corps, et pressant de l’autre ma gorge découverte, dont je n’avais pu prendre sur moi de lui interdire l’accès ; les cornes lui vinrent à la tête, car il resta quelque temps immobile et comme pétrifié. Le révérend van Eupen ne paraissait pas moins étonné de se voir ainsi surpris par son collègue ; comme cette entrevue n’était pas un secret d’État, il n’avait sans doute pas cru devoir l’en informer. Je vis à sa confusion et à sa rougeur, qu’il n’était nullement flatté d’avoir un spectateur de ses fredaines, surtout un homme devant lequel il devait se montrer tel sans doute qu’il n’était pas ; cette scène muette dura quelques secondes ; chacun restait la bouche béante ; Vander Noot à nous contempler, le Chanoine à rougir et moi à examiner leur contenance, quoique fort embarrassée de la mienne. Enfin l’avocat rompit le premier le silence, et partant d’un éclat de rire : Mon cher confrère, dit-il au Chanoine, je suis fâché d’avoir troublé votre tête-à-tête, et je vous jure que je ne me mettrai plus dans ce cas. — Mademoiselle, ajouta t-il, en me regardant d’un air aigre-doux, je vous félicite de votre nouvelle conquête ; je vois que vous savez admirablement employer votre temps ; au reste je ne puis vous laisser en meilleure compagnie, et sûrement en passant de mes mains dans celles de mon collègue, vous ne ferez que gagner. En achevant ces mots, il souhaita le bon jour au Chanoine et il s’éloigna.

Van Eupen, après s’être remis de son émotion, prit aussi le parti de rire de cette aventure, et comme en fait de gaîté je ne suis jamais en reste, j’en fis de même de mon côté. Lorsque nous eûmes ri de tout notre cœur : La chose singulière, dit le Chanoine ; cet amant auquel vous vouliez rester si fidèle, n’était donc autre que Vander Noot ? Il fallait me le dire, car en effet, un homme comme lui mérite bien la constance d’une femme, et ma distinction ne peut plus s’appliquer qu’à mon état. Au reste, ajouta-t-il, puisqu’il me cède ses droits, comme ses dernières paroles l’annoncent, je les accepte de bon cœur. Julie, y consentez-vous ? Je vous aime sans doute plus que lui, car je n’aurais pas vu avec son indifférence, un autre vous faire des caresses, et, à coup sûr, je ne vous aurais pas cédée aussi aisément.

Toute autre femme à ma place n’eût pas été embarrassée de sa réponse, aussi ne le fus-je que très faiblement ; je pensai qu’il valait mieux avoir un amant que de n’en point avoir du tout, et que Vander Noot m’ayant décidément quittée, comme il y avait toute apparence, je ne pouvais faire mieux que de le remplacer par son collègue, par un homme aussi important que lui, enfin par la seconde colonne de l’État belgique. Quoique je ne me sentisse pas beaucoup de goût pour Messieurs du clergé, cependant l’expérience qui en m’éclairant avait modéré mes passions et donné une autre direction à mes goûts et à mes idées, ne me permit pas de balancer à accepter les offres de M. van Eupen ; j’accordai pour les mêmes raisons au très révérend Chanoine ce que je n’avais pas refusé à son collègue.

Le grand Pénitencier parut singulièrement charmé de ma condescendance ; il n’attendit point une troisième entrevue pour user de ses nouveaux droits, il commença aussitôt à les exercer avec l’énergie ordinaire à toute l’espèce tonsurée. Je dus essuyer un déluge de caresses aussi vives que variées : et après avoir éprouvé cinq fois en moins d’une heure les effets de la lubricité du révérend, nous nous séparâmes. La vigueur est sans doute une qualité qui tient à la soutane et au froc, c’est une grâce d’État, accordée spécialement par la nature à Messieurs les ecclésiastiques. Ô femmes, pour qui cette qualité a beaucoup d’attraits, choisissez un amant parmi le clergé ! vous y trouverez à coup sûr des Jérôme et des van Eupen.

Me voilà donc maîtresse du très révérend Chanoine, grand Pénitencier et Secrétaire d’État van Eupen, comme je l’avais été de son très illustre collègue, le grand de taille et de nom Vander Noot : je ne m’aperçus presque pas que j’eusse changé d’amant, mon sort continua d’être des plus agréables ; le Chanoine déploya même d’abord plus de générosité pour moi que son devancier, ses preuves de tendresse étaient aussi plus multipliées, excédent que je ne pus m’empêcher de mettre en ligne de compte, car quoiqu’une femme ne soit pas attachée de cœur à un homme, elle est toujours flattée de la tendresse qu’il lui témoigne, et les témoignages physiques sont toujours plus ou moins de son goût. Je reconnus bientôt jusqu’à quel point M. van Eupen poussait la paillardise ; l’impudique Chanoine venait tous les jours chez moi sous différents déguisements ; il épuisait toutes les manières de varier le plaisir ; il connaissait toutes les situations voluptueuses, et il fallait que je me prêtasse à tous ses caprices libertins ; tant qu’ils furent conformes au vœu de notre bonne mère la nature, je ne fis aucune difficulté de les satisfaire, mais je ne tardai pas à m’apercevoir que sa lubricité s’exerçait sur tous les genres, et qu’il avait un certain goût ultramontain assez commun à ceux de son habit, et pour lequel j’ai déjà dit que j’avais la plus grande horreur. Un jour que nous étions ensemble et qu’il m’embrassait à posteriori, il parut vouloir prendre une autre route que la route ordinaire ; je le remis bien vite sur la bonne voie, supposant que c’était une erreur de sa part ; en effet, il feignit de s’être trompé de chemin, et il s’en tint là ; mais dans un autre entretien, il me fit formellement la même proposition que m’avait faite un matelot à Amsterdam, et dont le refus me valut, comme l’on sait, une apostrophe sur le visage ; je répondis au révérend, que je n’avais jamais connu à l’amour qu’un moyen de se satisfaire ; que je détestais cette coutume odieuse de chercher le plaisir ailleurs que dans l’endroit où la nature en a posé le foyer et que je resterais constamment attachée à mon système sur ce point. Van Eupen insista, et je dus presque me fâcher pour le faire désister de son maudit projet ; voyant qu’il ne pouvait m’amener à son but, le Chanoine finit par tourner la chose en plaisanterie, mais je n’en conservai pas moins une espèce de ressentiment contre lui, et je résolus d’en tirer une petite vengeance à la première occasion.

Cette occasion ne tarda pas à se présenter : j’ai dit que le Chanoine aimait à me faire prendre toutes les postures, à me voir sous tous les points de vue : un de ses principaux goûts surtout, était d’examiner ces deux masses charnues qui soutiennent l’édifice de notre corps, et entre lesquelles la nature a mis deux ouvertures très distinctes, mais que les frocards aiment à confondre. J’avais, soit dit en passant, cette partie de mon individu très bien faite, très potelée et d’une blancheur extrême ; un soir que la tête appuyée contre ma toilette j’avais mis ladite partie en évidence, et que le révérend, une chandelle à la main et agenouillé devant cette idole d’un nouveau genre, la contemplait d’un regard avide ; tout à coup, au moment où il s’approchait de plus près, car il a la vue basse, je lui lâchai précisément dans le nez une de ces vapeurs méphitiques dont la décence m’empêche de dire le nom technique, mais qu’on n’aime pas plus à entendre qu’à respirer ; cette faveur dont je régalai le très honoré chanoine, en réunissant les deux qualités constituantes du mâle et de la femelle, éteignit presque la chandelle et fit reculer le Chanoine qui, en portant la main à son nez, fit la grimace la plus désagréable ; peu s’en fallut que je n’éclatasse de rire en voyant la figure du révérend ; cependant je me contins, et je m’excusai en disant que c’était un de ces impromptus qui, devançant souvent notre volonté, sont impossibles à retenir.

Le Chanoine prit assez bien la chose, il parut me croire, mais l’impromptu avait fait sur lui un effet si désagréable, que s’il n’éteignit pas entièrement la bougie, il éteignit du moins son ardeur amoureuse ; il se releva, se remit dans un état de décence, et après un court entretien il me quitta.

Lecteur ! permets-moi ici une réflexion ; quoique d’un genre un peu révoltant, elle est neuve, et le nouveau, quel qu’il soit, plaît toujours : c’est une chose assez singulière que la nature ait placé le foyer de l’amour presque contigu à l’orifice par où elle rejette la partie la plus grossière de la substance qui sert à entretenir les ressorts de la vie, et que ce même foyer serve encore à l’éjection d’un autre résidu assez désagréable, mais qui l’est cependant beaucoup moins que le premier. Les idées amoureuses se mêlent assez difficilement avec celle de ces deux écoulements ; elle leur est même souvent contraire et tend à les dissiper. Une femme a sans doute besoin d’une grande propreté pour les bannir ou pour les empêcher de naître ; je ne craindrai pas de dire que sans celle-ci la beauté même perd tout son attrait. Combien de feux n’ont pas été éteints par le défaut de propreté ; j’ose même avancer qu’il est bien des amants dont un impromptu comme celui dont je gratifiai le révérend van Eupen, a détruit entièrement la flamme.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE VII.

Julie fait connaissance d’un jeune Vonkiste. Elle quitte pour lui van Eupen, et l’accompagne à l’armée. Défaite de l’armée patriotique. Julie perd son amant. Elle s’égare dans sa fuite. Rencontre qu’elle fait d’un ermite.


Tout édifice qui repose sur une base fragile ne peut subsister longtemps, souvent même il s’écroule avant son entière confection, et il ensevelit sous ses ruines les architectes ineptes qui l’ont élevé.

On peut avec raison prédire un pareil sort au nouveau gouvernement Belgique. Je n’avais pas été jusqu’à ce moment sans m’apercevoir que les Brabançons n’étaient pas en général mûrs pour la liberté ; que la superstition et un aveugle attachement à des anciens usages, à des coutumes absurdes caractérisaient encore ce peuple ; que la révolution n’avait été opérée que par quelques grands et par le clergé, qui, en faisant secouer à la nation la domination de l’Autriche, n’avaient eu en vue que de satisfaire leur ambition et de régner à la place du Souverain légitime. Une insurrection, me disais-je, que le fanatisme a causée en grande partie, et à la tête de laquelle se trouvent des prêtres, ne peut avoir des suites heureuses. L’événement justifia cette idée : on sait comment les États s’arrogèrent une autorité arbitraire pour établir un gouvernement purement aristocratique ; les Belges les plus éclairés voyant qu’ils n’avaient fait que passer d’un joug sous un autre, que de simples particuliers voulaient dominer en maîtres, se soulevèrent contre cette nouvelle tyrannie, mais leurs efforts furent inutiles ; les États avaient déjà su affermir un pouvoir usurpé, et les mêmes causes qui avaient occasionné l’insurrection, maintint les aristocrates. Vander Noot et van Eupen, les coryphées de ce dernier parti, triomphèrent des Vonkistes ou démocrates, et ces divisions se terminèrent par l’emprisonnement du général van der Mersch, l’arrestation du Duc d’Ursel et d’autres partisans du parti démocratique. Lorsque je vis que ceux que j’avais pris pour les chefs d’un peuple libre, n’en étaient que les oppresseurs, que bien loin d’imiter les Français, d’adopter leur nouvelle constitution, ils s’en étaient déclarés les ennemis, qu’enfin tout ce qui venait de France leur était suspect comme contraire à leurs vues, l’estime et la vénération que j’avais eues pour ces personnages se changèrent en haine et en mépris. Van Eupen, duquel j’avais d’ailleurs à me plaindre, comme je l’ai dit, ne me parut plus que ce qu’il était, c’est-à-dire un ambitieux qui abusait de la crédulité du peuple pour s’enrichir et s’illustrer, un hypocrite qui sous l’habit dont il était revêtu, et les apparences dont il s’enveloppait, cachait les plus grands vices, enfin un paillard dissolu qui ne connaissait point de frein lorsqu’il s’agissait de satisfaire ses goûts et ses penchants libidineux. Dès ce moment il me devint odieux ; ses caresses ne m’étaient plus qu’à charge, et en attendant que les circonstances me permissent de le quitter, je cherchai à lui donner un substitut qui me dédommageât pleinement du vide et du dégoût qu’il laissait dans mon cœur.

Près de la maison que j’occupais demeurait un riche marchand que je savais être un zélé Vonkiste ; il avait un fils à la fleur de l’âge, dont la taille et la bonne mine m’avaient plus d’une fois frappée ; je résolus de faire sa connaissance et de passer ainsi, d’un parti que je détestais, dans le parti républicain ; je n’eus pas de peine à réussir dans ce projet ; le jeune marchand, en passant devant mon logis lorsque j’étais à la fenêtre, avait paru souvent me regarder avec plaisir. Je me rendis plusieurs fois chez son père sous prétexte d’y acheter quelques marchandises ; un jour je me trouvai seule avec le jeune homme ; quelques propos galants qu’il me tint, et auxquels je répondis d’une manière flatteuse pour lui, l’enhardirent encore davantage ; il me demanda la permission de me rendre une visite ; elle lui fut aussitôt accordée. Bref, le même jour le jeune Vonkiste vint chez moi ; je lui fis le meilleur accueil : comme je brûlais du plaisir de la vengeance, j’abrégeai les préliminaires, et dans cette première entrevue, je lui accordai tout ce qu’il pouvait désirer. Le jeune marchand qui n’avait pas encore beaucoup d’usage des femmes, était transporté de joie, de plaisir et d’amour ; il me témoigna sa reconnaissance d’une manière si tendre, si expressive et si aimable, que je m’applaudis encore davantage d’avoir formé cette liaison.

Du moment où je me trouvai en étroite intimité avec van Dick (c’était le nom du jeune Vonkiste), mon aversion pour van Eupen ne fit encore qu’augmenter, et je résolus de rompre formellement avec ce dernier ; j’étais dans cette disposition lorsque mon nouvel amant m’apprit qu’il avait été nommé lieutenant dans un corps récemment levé pour renforcer l’armée patriotique qui combattait les Autrichiens, et que l’honneur allait lui faire un devoir de me quitter pour aller joindre ce corps qui était déjà en route ; la tristesse qui était répandue sur son visage, ne me laissa pas douter qu’il ne fût très affligé de devoir se séparer de moi ; j’en fus d’autant plus vivement attendrie, que je me sentais autant de tendresse pour lui, que je commençais à avoir d’horreur pour van Eupen. Ce sentiment pénible fut suivi d’une idée qui me vint et que j’embrassai avec transport ; outre qu’elle conciliait mon amour avec les circonstances, son exécution avait quelque chose de neuf et de singulier qui me plut. — Si vous m’aimez réellement, dis-je à van Dick, si vous êtes assuré de la sincérité de ma tendresse, il est un moyen d’accorder votre inclination avec vos devoirs. — Et quel est-il, interrompit mon amant avec vivacité ? — C’est de me permettre de vous accompagner à l’armée. Je suis prête à vous suivre dans cette carrière pénible, et même, s’il le faut, à affronter avec vous les plus grands dangers ; mais comme dans de pareilles circonstances, un guerrier qui s’occuperait d’amour annoncerait en apparence une âme pusillanime, qu’enfin vous ne pourriez convenablement avoir une femme à votre suite, je me déguiserai en homme, et vous me ferez passer pour votre domestique, ou, si vous l’aimez mieux, pour un de vos amis. De cette manière, nous ne serons point séparés, et en moissonnant des lauriers, vous pourrez aussi ne point négliger les myrtes de l’amour.

Le jeune homme parut singulièrement charmé de cette proposition, mais il eut d’abord peine à croire qu’elle fût sérieuse. — Eh quoi ! Julie, me dit-il, vous pourriez vous résoudre à quitter le sort agréable dont vous jouissez ici, pour venir avec moi essuyer les fatigues des marches et les dangers qui accompagnent toujours plus ou moins les travaux guerriers ? — L’amour, lui répondis-je, met l’homme au-dessus de tout, il n’est rien dont il ne le rende capable. Au reste, en quittant van Eupen pour vous, c’est moins un sacrifice que je vous fais, qu’un fardeau dont je me délivre ; ainsi, mon cher van Dick, pour peu que vous ayez de tendresse pour moi, vous ne me refuserez pas ce que je ne crains point d’appeler une grâce.

Van Dick se jeta à mon cou et me jura qu’il n’oublierait jamais la preuve de tendresse que je voulais lui donner, qu’elle lui était à tous les égards trop agréable pour qu’il n’acceptât point ma proposition. Nous prîmes sur le champ les mesures nécessaires pour effectuer notre nouveau projet, et nous ne nous quittâmes qu’après nous être promis de ne nous séparer jamais.

Le lecteur sera sans doute étonné de me voir prendre une résolution qui tient un peu de la folie du jeune âge ; après les belles réflexions qu’il m’a vu faire et la solidité de mes raisonnements, il aura peine à comprendre que j’aie pu abandonner subitement le solide pour l’agréable, et me déterminer à aller courir la prétentaine avec un jeune militaire dont je ne connaissais encore qu’imparfaitement le moral. Mais l’homme ne fait-il pas des folies à tout âge ; l’expérience et la raison ont beau présider à notre conduite, les passions l’emportent souvent, et dans une femme surtout il est rare que l’impulsion du cœur ne soit pas souvent la plus forte. D’ailleurs, la démarche que j’allais faire, légère en apparence, n’était point si inconsidérée ; j’ai dit combien van Eupen m’était odieux depuis que j’avais reconnu son hypocrisie, son égoïsme et sa coupable lubricité, mais ce que j’ai différé de dire au lecteur, c’est que depuis que j’avais refusé de satisfaire son goût ultramontain, et surtout depuis l’impromptu dont j’avais régalé sa face hétéroclite, son amour pour moi avait beaucoup diminué. Une femme, quand même elle n’aimerait point son amant, est toujours clairvoyante sur ce point, et elle ne manque jamais d’être plus ou moins sensible à cette diminution de tendresse ; dans ce cas l’amour-propre supplée amplement à l’amour ; ainsi en partant avec van Dick, outre que je satisfaisais au plus doux penchant de mon cœur, j’évitais un désagrément auquel j’aurais été exposée tôt ou tard, celui d’être quittée la première, et l’on sait que personne n’aime d’être prévenu à cet égard.

Le lendemain de mon entrevue avec mon amant, je réalisai la plus grande partie de mes effets ; je ne gardai qu’un coffre avec le plus nécessaire ; je me fis faire trois habillements complets d’homme, analogues au déguisement sous lequel j’allais paraître. Le jour de notre départ, je devançai van Dick de quelques lieues ; nous nous réunîmes à un endroit dont nous étions convenus, et je quittai la voiture que j’avais prise pour monter dans celle de mon amant. Au premier gîte où nous descendîmes, nous couchâmes dans la même chambre, et à la faveur de mon déguisement, dans le même lit ; on peut juger si nous profitâmes de cette occasion pour nous donner réciproquement les plus douces preuves de tendresse ; dans cette nuit délicieuse nous oubliâmes et le monde, et la cause pour laquelle nous étions en course.

Il n’est point de route qui soit trop longue pour deux amants qui voyagent ensemble. J’aurais voulu que l’armée patriotique fût à l’extrémité de la terre, et je pestais en moi-même contre celui qui avait fait les lieues de Brabant si courtes ; nous arrivâmes au quartier général des troupes brabançonnes, qu’à peine croyais-je être éloignée de quelques lieues de Bruxelles. Ce fut alors que nous commençâmes à songer, mon amant à l’objet de son voyage, aux devoirs qu’il allait avoir à remplir, et moi aux dangers auxquels il allait être exposé ; je pris un logement dans un village près duquel le régiment de van Dick était campé. Mon amant venait passer avec moi tout le temps que lui laissaient ses occupations militaires, et nos entretiens étaient d’autant plus doux, qu’ils étaient plus rares et soumis à plus d’obstacles. La peine est plus nécessaire à l’homme qu’on ne pense pour lui faire apprécier et goûter le plaisir ; j’ose même dire que sans elle, celui-ci deviendrait insensiblement nul. Une suite ininterrompue de jouissances fatigue l’homme et fait naître l’ennui, ce poison de la vie, plus redoutable que la peine ; il n’est donc point de bonheur parfait, puisque ce que nous appelons bonheur cesse d’être tel dès qu’il est continu ; ainsi à mon avis, il vaut encore mieux souffrir que de s’ennuyer, vu que la peine n’exclut point la jouissance, qu’elle en augmente même l’attrait, au lieu que la tiédeur de l’ennui suppose une espèce d’incapacité de jouir, un défaut d’énergie nécessaire pour goûter le plaisir, enfin le dégoût de la jouissance.

Je prenais souvent plaisir à voir les troupes patriotiques, toutes formées de jeunes gens pleins d’ardeur et de courage, et qui brûlaient d’en venir aux mains avec l’ennemi : Sans doute, me disais-je, de pareils hommes, des hommes animés par tous les sentiments qui nous disposent à l’héroïsme, ne peuvent manquer de vaincre et de triompher de leurs ennemis ; que pourront contre ces braves défenseurs de la patrie, des mercenaires qui ne sont conduits que par la crainte du bâton, et qui en eux-mêmes se soucient fort peu du succès de la cause qu’ils soutiennent. Dans mon enthousiasme je me faisais déjà la plus haute idée des succès dont j’allais être témoin ; je partageais la gloire des Brabançons ; mais en secret je ne pouvais m’empêcher de gémir de la prévention et de la confiance aveugle qu’ils avaient pour leurs chefs, de ces chefs que j’avais appris à connaître. — Hélas ! me disais-je, ils croient marcher à la liberté et consolider leur indépendance au prix de leur sang, et peut-être ne feront-ils que passer d’un esclavage à un autre ; les lumières leur manquent encore, leur patriotisme n’est pas assez éclairé, et le flambeau de la philosophie n’a point encore purifié par son feu sacré, leur âme, du levain que le fanatisme et l’erreur y ont jeté. Leurs chefs en ont fait des jouets, des mannequins souples qu’ils font mouvoir à leur gré ; sous le voile dont ils se couvrent, sous les apparences du plus grand zèle pour le bien général, ils cachent les vues les plus perverses, ils n’ont d’autre but que leur intérêt particulier, et les Brabançons qui n’avaient qu’un maître, vont avoir deux cents tyrans qui les opprimeront et qui se serviront de la voie du ciel pour affermir leur tyrannie. Les divisions qui ont déjà eu lieu, et les coups d’autorité qui ont été frappés, ne prouvent que trop leurs abominables desseins.

Telles étaient mes réflexions ; elles ne m’empêchaient pas de faire des vœux ardents pour le succès de l’armée patriotique, d’une armée sous les étendards de laquelle mon amant combattait ; j’en faisais surtout pour ses jours ; je craignais que son ardeur belliqueuse ne l’emportât au-delà du terme que la prudence prescrit à la valeur, et que la victoire même ne lui fût funeste.

J’eus bientôt de nouveaux sujets d’appréhension : différents mouvements des Autrichiens en occasionnèrent de semblables de la part des patriotes ; on se rapprocha insensiblement, et enfin on en vint aux mains. Je n’entrerai point dans les détails de cette action sanglante qui eut lieu près de Marche en Famène, et dans laquelle les patriotes, contre mon attente, et malgré toute leur valeur, furent entièrement défaits par des ennemis bien moins nombreux, mais plus aguerris. Le récit de ces scènes de sang dont les annales de l’univers offrent tant d’exemples, à la honte de l’humanité, convient mal dans la bouche d’une femme ; je me contenterai de dire que ce fut le trop d’ardeur même des patriotes qui occasionna leur défaite : ils ne sont plus ces temps où le courage et le patriotisme suppléait au nombre, et où une poignée d’hommes libres mettait en fuite des milliers d’esclaves énervés. L’invention de la poudre a tout changé ; les bonnes dispositions et l’artillerie font tout ; le succès ne dépend plus de la force du corps, de l’énergie de l’âme, c’est l’esprit d’un seul homme qui le conçoit et qui l’assure ; le hasard quelquefois le seconde ; l’intelligence des officiers subalternes, la promptitude des troupes à exécuter les différentes évolutions qu’il commande, l’aident ; mais c’est toujours plutôt au Général qu’à ses troupes qu’est due la victoire. Je reconnus dans cette occasion, que la discipline est en quelque façon plus nécessaire que le courage ; celui-ci qui est toujours une exaltation plus ou moins grande de l’âme, en n’agissant que par bonds, ne cause que des succès partiels, il dérange dans ses écarts l’ensemble, au lieu d’y concourir, et en nous emportant sans cesse au delà des bornes, il occasionne un désordre qui nous éloigne nécessairement de la victoire. La discipline, au contraire, en agissant d’une manière uniforme et soutenue, porte toutes les parties vers le même but, et de cet accord machinal, de cette direction unique donnée par une seule volonté, résulte une parfaite harmonie d’où naît ordinairement le succès conçu dans la tête d’un chef habile et versé dans l’art de détruire méthodiquement les hommes.

C’est réellement une grande question que de savoir si l’invention de la poudre est nuisible ou salutaire à l’espèce humaine. Sans doute tout ce qui contribue à la détruire est odieux, et en elle-même la poudre est une invention infernale ; mais en la considérant sous un point de vue général et politique, cette invention ne remet-elle pas entre les hommes un équilibre que l’ascendant de la force et d’une intrépidité féroce, avait fait disparaître ? On ne verra plus des hordes de barbares sortir du fond du Nord, inonder les pays policés de l’Europe et de l’Asie, et marquer leurs pas par le fer et par le feu ; les batailles sont bien moins sanglantes, on ne voit plus de ces mêlées horribles, où les combattants acharnés les uns contre les autres, se baignaient dans des flots de sang, de ces luttes affreuses qui ne finissaient que par la destruction entière de l’un ou de l’autre parti. Les nations éclairées auront toujours l’avantage sur celles qui le sont moins, puisqu’elles savent mieux tirer parti des moyens de défense qu’offre la poudre. Les ressources de l’esprit étant toujours en proportion plus égales que le nombre et la force du corps qui tient au climat, la balance sera plus aisée à maintenir, enfin on ne verra plus de ces guerres qui faisaient passer subitement de vastes États d’une domination sous une autre ; les empires ne se détruiront plus que par leur propre corruption.

Grâce encore, cher lecteur, pour cette digression qui m’a emporté loin de mon sujet ; mais quand est-on plus fondé à réfléchir, que lorsqu’on a sous les yeux le spectacle le plus complet de la folie humaine, de cette frénésie affreuse qui porte les hommes à s’entre-détruire pour des sujets souvent si futiles. Tandis que mon amant combattait, j’étais sur une hauteur à l’entrée du village, tremblante pour ses jours, et attendant avec impatience l’issue du combat ; mes craintes redoublèrent lorsque j’appris que les troupes patriotiques pliaient, et bientôt les fuyards qui arrivèrent de toutes parts, me convainquirent que l’armée était entièrement en déroute. Le premier sentiment de l’homme est celui de sa propre conservation, tous les autres disparaissent devant cette voix de la nature qui nous crie : veille à tes jours. Aussi la terreur qui s’empara tout à coup de moi, domina bientôt seule dans mon cœur ; oubliant et mon amant, et les patriotes, et tout ce qui m’environnait, je ne songeai qu’à me mettre en sûreté. Je montai aussitôt sur un cheval de main, et sans m’embarrasser de mes bagages, je piquai des deux et je suivis les fuyards : j’étais si troublée qu’à peine voyais-je les objets devant moi ; à chaque instant il me semblait que quelque hussard Autrichien était à mes trousses et brandissait son sabre sur ma tête. J’avais fait près d’une lieue et je commençais à me rassurer, lorsque j’aperçus un soldat que je reconnus pour être de la compagnie de mon amant ; j’allai à lui et lui demandai ce qu’était devenu van Dick ; le soldat me répondit qu’il avait reçu un coup de feu à ses côtés, dont il était expiré sur le champ. — En entendant ces mots, je faillis tomber à la renverse ; un nuage couvrit mes yeux et je restai pendant un assez long temps absorbée dans la plus profonde douleur. Lorsque je revins de cet état, je me trouvai absolument seule ; mon cheval que j’avais été incapable de gouverner, avait pris une autre route que celle que tenaient les fuyards. L’endroit où j’étais offrait la plus profonde solitude : c’était un chemin étroit qui conduisait à un défilé entre deux montagnes fort escarpées. Quoique je n’eusse aucune connaissance du local, plutôt que de m’exposer à tomber entre les mains des Autrichiens, en retournant sur mes pas, je résolus de continuer ma route et de traverser ce défilé. Je mis pied à terre, et tenant mon cheval par la bride, je m’engageai dans la gorge ; les plus cruelles réflexions vinrent bientôt m’assaillir, et les plus tristes images se présentèrent à mon esprit ; il me semblait voir mon amant nageant dans son sang et rendant le dernier soupir. — Quoi, m’écriai-je, je ne le verrai plus ; il est perdu à jamais pour moi, et j’ai à pleurer sa mort presqu’au moment où je commençais à goûter les douceurs d’une si tendre liaison : telle est donc l’instabilité des choses humaines ; aujourd’hui notre bonheur est parfait, tout nous sourit, tout va au gré de nos désirs, demain nous n’avons plus qu’à gémir, nous nous trouvons plongés dans l’infortune, dans la plus vive douleur par la perte de ce que nous avions de plus cher, et cette privation est d’autant plus poignante, que le passage d’un état à l’autre a été plus subit. Ô femmes qui voulez faire un amant, ne le choisissez point parmi les militaires ; sans doute un jeune guerrier qui joint à une figure d’Adonis le courage d’Achille, a de quoi vous plaire, et Juvénal a eu raison de dire : ferrum est quod amant. Mais songez aux dangers qui accompagnent la carrière des armes, songez aux soins multipliés qui occupent les enfants de Bellone. Combien de craintes et d’inquiétudes n’en résulterait-il pas pour vous ? Croyez-moi, les jeux innocents de l’amour s’accordent mal avec les jeux terribles de la guerre, et il est rare que celui qui court moissonner des lauriers ne néglige pas les myrtes qu’il a cueillis. L’amour veut dominer en maître, et il n’est plus qu’une passion secondaire dans le cœur d’un jeune héros.

J’étais plongée dans ces réflexions, lorsque j’en fus distraite par la vue d’un ermite qui, à genoux devant une croix de pierre qui bordait la route, paraissait absorbé dans une profonde méditation ; j’étais près de lui, qu’il ne semblait pas encore avoir entendu le bruit de mon cheval. Je m’approchai, et lui frappant doucement sur l’épaule : Mon père, lui dis-je, excusez-moi si je vous trouble dans votre prière, mais je me trouve égarée et je vous serais obligée de me dire où je suis et à quel endroit aboutit cette route. — Mon fils, me répondit l’ermite avec douceur, vous vous trouvez dans les Ardennes : la route que vous tenez conduit à Spa. Vous me paraissez bien fatigué, ajouta-t-il ; si vous voulez vous reposer un instant dans mon ermitage, je vous offrirai tous les rafraîchissements qu’un pauvre ermite peut avoir.

La figure de l’ermite m’avait frappée ; elle était noble, imposante et en même temps pleine de douceur ; le son de sa voix avait quelque chose de si touchant, qu’on ne pouvait l’entendre sans éprouver une certaine émotion ; j’acceptai d’autant plus volontiers son offre, que je me sentais une soif ardente. Après avoir marché une demi-heure, nous arrivâmes à l’ermitage qui n’était éloigné que de quelques cents pas de la route ; il me parut mieux bâti et plus vaste que ne le sont ordinairement ces sortes de retraites ; la situation, quoique fort agreste et isolée, en était très agréable ; une source d’eau vive qui s’échappait d’un coin de la montagne contre laquelle il était adossé, en tempérant par un doux murmure le silence de ce lieu, fournissait à l’ermite une boisson limpide et fraîche. Mon hôte alla aussitôt puiser de cette eau et il me l’apporta : Buvez, me dit-il, l’eau fraîche est la boisson la plus propre à apaiser la soif, et cela seul prouve que c’est celle qui nous a été destinée par la nature. — Je vidai avec un plaisir infini la cruche ; cette eau me parut un nectar : si nous attendions que la nature nous avertisse de nos besoins ; si nous ne la forcions point par des goûts outrés et dépravés, nous jouirions toujours d’une santé parfaite ; les aliments les plus simples seraient ceux qui nous plairaient davantage, et nous ne serions point forcés de recourir à l’adresse des cuisiniers pour ranimer un goût blasé par des excès ou par la variété et la force des nourritures et des boissons.

Lorsque j’eus étanché ma soif, l’ermite me conduisit dans l’intérieur de son ermitage ; toutes les aisances qui peuvent rendre la vie solitaire agréable s’y trouvaient réunies, sans cependant contredire le vœu de pauvreté que font ordinairement ceux qui habitent une pareille retraite. Après avoir tout visité, nous entrâmes dans une chambre meublée très modestement, mais d’une propreté qui me charma. Mon hôte dressa une table sur laquelle il servit quelques viandes froides et des fruits ; il m’invita à manger avec un air de bonté qui augmenta encore la confiance et le respect qu’il m’avait inspirés. Après m’être refait par une nourriture que la faim me fit encore trouver meilleure qu’elle n’était, l’ermite tira d’une armoire une grosse bouteille nattée, dont il me versa un verre : Prenez, mon fils, me dit-il, en me le présentant ; autant cette liqueur est nuisible lorsqu’on en fait excès, autant elle est salutaire prise modérément ; en donnant du ton aux fibres, elle facilite la digestion ; elle inspire à l’homme une douce gaieté qui le rend encore plus aimable, et le dispose aux doux épanchements de la confiance et de l’amitié. — L’ermite me demanda ensuite d’où je venais et comment je m’étais égarée ; je lui en fis le récit et lui appris l’échec que les patriotes Brabançons venaient d’essuyer. En m’entendant. l’ermite joignait les mains : hélas ! dit-il lorsque j’eus fini, quand le fléau de la guerre cessera-t-il de s’appesantir sur cette vallée de misère ! Quand les hommes cesseront-ils d’être le jouet d’eux-mêmes ? N’ont-ils pas déjà assez d’ennemis à combattre dans leur faiblesse, sans aller rompre les liens de la fraternité qui devrait constamment les unir, et employer pour se nuire les ressources du génie humain dont ils ne devraient faire usage que pour leur bonheur réciproque ? Je bénis le ciel de n’être plus dans leur société, et de n’être pas obligé de prendre part à toutes ces querelles qui déshonorent l’humanité. Sans doute le sujet qui a mis les armes à la main des Brabançons est bien différent de ceux qui portent ordinairement les souverains à se faire la guerre, mais on n’en doit pas moins gémir sur les malheurs et l’effusion du sang humain qui vont résulter de cette nouvelle lutte. Il me semble aussi que les Belges ont poussé les choses à l’excès, et qu’ils ont porté trop loin un enthousiasme que mon habit ne m’empêche point d’appeler fanatique. L’esprit qui les a portés à cette insurrection me paraît bien différent de celui qui a opéré en France une révolution que le despotisme des ministres, l’orgueil et la hauteur des nobles, l’oppression et l’état de misère du peuple avaient rendue si nécessaire.

Les manières de l’ermite, la pureté, l’élégance de son langage, jointes à la solidité de ses réflexions qui annonçaient un homme instruit, me firent juger que ce n’était point une personne du commun, et le fond de tristesse qui régnait sur sa physionomie, quoique calme en apparence, me donna à croire que c’était une suite de malheurs plutôt qu’une vocation décidée ou la médiocrité de sa fortune, qui l’avait porté à embrasser un genre de vie qui doit toujours beaucoup coûter à l’homme, s’il est vrai qu’il soit né pour la société. Mon hôte s’aperçut aussi de ma tristesse, mais il ne l’attribua qu’à l’effet de l’échec que venait de recevoir un parti dont il supposait que j’étais membre. — Prenez courage, mon fils, me dit-il ; heureusement pour les malheureux la fortune est inconstante, et c’est lorsqu’ils sont privés de ses faveurs, qu’ils doivent davantage les espérer ; le sort des armes est journalier ; si les Belges en perdant une bataille, n’ont pas perdu le courage, ils peuvent encore se flatter de triompher d’un ennemi contre lequel le patriotisme leur offre tant de ressources. — Je ne crus pas devoir apprendre à l’ermite la vraie cause de mon affliction, car je n’aurais pu le faire sans avouer mon sexe, et j’aurais craint par là d’effaroucher la vertu austère de mon hôte ; je me bornai donc à lui dire que mon chagrin était principalement causé par la mort d’un ami qui avait péri dans l’action. En prononçant ces mots, je m’aperçus que l’ermite pâlissait ; des larmes roulaient dans ses yeux, et son âme paraissait éprouver le choc d’un sentiment fortement douloureux. — Hélas ! me dit-il, en poussant un profond soupir, si vous avez à gémir sur la perte d’un ami, au moins vous n’êtes pas la cause de sa mort ; vous n’avez rien à vous reprocher. Vous trouveriez mon sort bien plus à plaindre que le vôtre, si vous saviez que j’ai causé celle de ce que j’avais de plus cher, d’un ami que j’aimais tendrement, et d’une maîtresse que j’adorais : il n’est pas de jour que ce souvenir ne m’arrache les regrets les plus cuisants, et lorsque vous m’avez trouvé devant cette croix, triste monument de la scène la plus tragique, j’implorais le ciel pour lui demander pardon d’une faute qui, quoiqu’involontaire, ne me rend pas moins coupable à mes propres yeux. C’est sur le lieu même de cette scène où tout me retrace mon malheur, que je vais tous les jours offrir au Tout-Puissant mon repentir et le tribut de mes larmes au sort de ma maîtresse et de mon ami.

Ces paroles de l’ermite, en exaltant ma sensibilité, firent naître en moi le plus grand désir d’entendre le récit de ses malheurs ; je le lui témoignai en lui peignant le vif intérêt que son discours avait excité dans mon âme. Je vais vous satisfaire, me répondit-il ; vous apprendrez combien je suis malheureux.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE VIII

Histoire de l’Ermite.


L’adversité, les revers les plus accablants sont souvent le partage de ceux qui paraissaient avoir le plus sujet d’espérer le bonheur, ou du moins une vie douce et tranquille. Il semble par là que la providence, en manifestant sa toute-puissance, veuille avertir les hommes de ne pas trop compter sur eux-mêmes ni sur les biens périssables de ce monde.

Je suis né dans une petite ville de France, située sur la frontière à environ vingt lieues d’ici ; mon père était membre de la Municipalité et jouissait d’une fortune assez considérable ; comme j’étais le seul enfant qu’il eût eu de son épouse, morte dans la seconde année de son mariage, il me chérissait tendrement, et je lui tenais lieu de tout. Il prit le plus grand soin de mon éducation ; lorsque j’eus achevé mes études, il m’envoya à l’Université de Pont-à-Mousson pour y faire mon cours académique : j’y étais depuis trois ans, et après m’être fait recevoir avocat, je me disposais à retourner à la maison paternelle, lorsque je reçus la nouvelle aussi triste qu’imprévue, que mon père avait été frappé d’un coup d’apoplexie ; je partis sur le champ pour me rendre près de l’auteur de mes jours, mais hélas, il était trop tard, l’attaque avait été si vive, qu’il venait d’expirer au moment j’arrivai. Vous pouvez juger de la douleur que me causa une pareille perte ; elle absorba toutes mes idées et toutes mes sensations pendant plus de six semaines. Enfin le temps, à qui rien ne résiste, parvint à la modérer, à fixer insensiblement mon attention sur moi-même et sur les objets d’intérêt qui devaient m’occuper. À peine arrivé à ma vingtième année, je me trouvais entièrement maître de moi-même et avec un bien suffisant pour couler mes jours dans une douce aisance. À cet âge heureux, l’avenir se présente à nous sous les plus brillantes couleurs ; dans les illusions dont mon imagination ardente aimait à se repaître, je me formais en idée un système de jouissance, un édifice de bonheur dont je goûtais déjà par anticipation la douceur. Insensé, j’ignorais que l’homme ne peut disposer des événements, qu’il est soumis, asservi aux circonstances, et que dans cette immense combinaison de chances qui forment la grande loterie du monde moral, le sort lui a réservé un lot auquel il tenterait en vain de se soustraire.

Jusqu’alors je n’avais point encore connu l’amour, ou du moins je n’avais eu que de ces goûts légers et éphémères qui intéressent bien plus les sens que le cœur, mais je ne tardai pas à connaître cette passion à la fois si douce et si cruelle. La fille d’un riche marchand qui demeurait dans mon voisinage, revint du couvent ; elle était encore enfant lorsque je l’avais connue. En revoyant Emilie, (c’était le nom de cette demoiselle) j’éprouvai une de ces révolutions qui, en formant en nous une impression aussi subite que forte, nous attachent pour la vie à celle qui l’a causée : cette sympathie, cette violente attraction qui m’entraînait vers cette jeune personne, me fit bientôt chercher les moyens de lui plaire : Emilie était aussi sensible que belle : elle avait autant d’innocence, de candeur que de grâces ; nos conditions, nos biens étaient égaux : je n’eus pas de peine à lui faire agréer mon hommage, et insensiblement à lui faire partager ma tendresse. Son père qui avait été fort lié avec le mien, voyait avec plaisir se former une union qu’il se proposait de consolider par le sceau de l’hyménée, du moment où je serais revêtu d’un emploi dont j’avais résolu de me pourvoir.

Avec quel plaisir je me les rappelle ces temps fortunés, où fier et heureux de mon amour et de la tendresse de ma chère Emilie, je passais avec elle les plus agréables moments dans la douce attente d’un hyménée qui devait mettre le comble à notre félicité ! Mais, hélas ! que les événements qui suivirent cette heureuse époque m’en rendent en même temps le souvenir amer ; personne n’était plus près que moi du bonheur suprême, personne n’en fut plus rapidement éloigné par des revers aussi cruels qu’inattendus.

Pourquoi la beauté fait-elle impression sur d’autres âmes que celles qui sont dignes de la rendre heureuse, d’être heureuses par elle ? Pourquoi des hommes pervers qui montrent en tout l’endurcissement du crime, l’insensibilité la plus odieuse, éprouvent-ils l’ascendant d’une passion fondée sur la sensibilité ? Et pourquoi dans les affreux écarts où les entraîne un sentiment fougueux, la vertu devient-elle leur victime, et le bonheur qui attendait deux âmes vertueuses et unies l’une à l’autre, est-il si souvent renversé ? Sans doute dans cet arrangement des choses, la providence a des vues qu’il ne nous est pas permis de sonder, et nous devons nous contenter de fléchir sous la main qui nous frappe, sans oser lui demander pourquoi.

J’allais obtenir l’emploi qui m’était promis, et conséquemment mon union avec Emilie ne pouvait tarder d’avoir lieu, lorsque le Comte de B**, Colonel du régiment de …, en garnison dans notre ville, arriva de Paris où il avait passé tout l’hiver. Il vit Emilie dans un de ces bals que les Officiers donnent fréquemment dans les petites villes de garnison, et où ils admettent les filles des bourgeois les plus considérés de l’endroit. Ces honnêtes citoyens à qui leur franche simplicité interdit la défiance, ne font aucune difficulté de permettre à leurs filles cette sorte de divertissement, une tendresse aveugle les faisant courir au-devant de tout ce qui peut les amuser ; ils se rendent ainsi en quelque façon la cause de leur perte, car c’est dans ces bals que les Officiers, sans cesse occupés de la séduction, tendent leurs fils pour y prendre ces innocentes bourgeoises, déjà trop prévenues par le ton, les dehors et le luxe de ces militaires. Emilie parut faire la plus vive impression sur le Comte de B**, il ne dansa qu’avec elle, et par différents propos galants il lui fit entendre qu’il l’aimait. J’étais témoin de cette scène, mais comme j’étais assuré du cœur d’Emilie, la conduite du Colonel ne me causa que très peu d’inquiétude ; je crus d’ailleurs qu’un homme que je pouvais supposer blasé sur tout, n’était plus susceptible d’une véritable passion, et qu’en perdant de vue ma maîtresse, il l’oublierait entièrement. Je me trompais : les jours suivants le Comte chercha toutes les occasions de voir Emilie ; partout où elle allait, elle le rencontrait sur ses pas ; il tenta même de lui faire parvenir différentes lettres ; ma maîtresse était trop sage, elle m’aimait trop pour se permettre aucune démarche qui fût contraire à sa tendresse et à sa vertu. Elle m’instruisait de tous les efforts du Comte pour lui faire agréer son amour.

Les choses en étaient là ; le jour de notre union était fixé et j’étais déjà heureux du bonheur dont j’allais jouir, lorsque le père d’Emilie, qui était veuf, tomba malade et mourut quelques jours après des suites d’une goutte remontée ; cette mort me fut d’autant plus sensible, que la douleur d’Emilie était la mienne, et que je voyais par là mon hyménée différé. Lorsque ma maîtresse eut rendu les derniers devoirs à son père, comme la décence ne lui permettait pas de rester seule, elle se retira chez une tante, veuve d’un Procureur au Bailliage ; cette dame avait environ cinquante ans, elle passait pour avoir été fort galante dans sa jeunesse, mais dans le cours de son mariage et depuis son veuvage, sa conduire avait été irréprochable. Ce fut chez cette cousine que ma maîtresse résolut de passer tout le temps de son deuil, et jusqu’au moment de notre union.

Cependant le Comte de B** ne diminuait rien de ses poursuites sur Emilie. La mort du père de ma maîtresse lui ayant donné sans doute un nouvel espoir, elles devinrent plus pressantes ; il réussit même à s’introduire dans la maison de sa tante. Celle-ci qui avait probablement conservé quelques restes de son ancienne vanité, était flattée de voir sa nièce recherchée par un homme d’un rang aussi distingué. Emilie avait beau lui dire que les visites du Comte étaient plutôt pour elle une honte qu’un honneur, puisqu’elles ne pouvaient avoir un but honnête, la tante trop faible ou trop prévenue ne pouvait prendre sur elle d’interdire sa maison au Colonel.

C’est surtout dans les petites villes, et principalement dans celles de garnison, que la noblesse arrogante accable le plus l’humble et honnête citoyen du poids de sa hauteur et de son orgueil ; c’est là que cette odieuse distinction introduite dans les temps barbares de la féodalité parmi les habitants d’un même état, se fait sentir d’une manière plus forte et plus désagréable pour ceux qu’elle rabaisse. L’Officier se croit tout permis ; il se croit au-dessus des lois, parce que la naissance et le rang l’élèvent au-dessus de la bourgeoisie, et le libertinage, la foule de vices dont le cœur de ces jeunes gens est infecté, venant joindre leur influence à celle d’un injuste préjugé, il n’est plus rien qui les retienne, aucun frein qui les arrête lorsqu’il s’agit de satisfaire leurs goûts et leurs penchants déréglés. L’arrogance de cette noblesse, les excès de ces militaires impudents suffiraient seuls pour justifier la révolution qui s’est faite en France.

C’est cet abus, l’ascendant du plus fort sur le plus faible et ce sentiment de son insuffisance, qui force si souvent un jeune citoyen honnête et brave à plier malgré lui devant un fat revêtu d’un uniforme. J’allais voir tous les jours mon Emilie ; elle continuait à m’instruire des démarches du Comte pour l’amener à ses vues. Un après-dîner je le trouvai chez elle : à sa vue je ne pus me défendre d’une émotion assez vive, cependant je me contins et je saluai le Colonel respectueusement ; bien loin de répondre à mon salut, il me regarda d’un air moitié fier, moitié méprisant, en me toisant de la tête aux pieds. Vous pouvez juger si je fus indigné de cet accueil humiliant du Colonel ; je feignis de ne m’en être point aperçu, et m’asseyant près d’Emilie, je commençai à converser avec elle, sans paraître de mon côté faire la moindre attention au Comte qui s’entretenait pendant ce temps avec la tante. L’air à moitié décontenancé de ce dernier, les regards qu’il me lançait de temps à autre, me laissaient assez deviner la situation de son âme ; son trouble augmenta encore lorsqu’il vit avec quelle effusion de cœur Emilie semblait me parler ; il ne put soutenir longtemps une situation qui blessait sans doute trop son orgueil ; il prit congé d’un air froid, et en sortant il me regarda d’une manière qui me prouva assez combien il m’en voulait d’être plus heureux que lui. Emilie y fit aussi attention, et elle en parut alarmée. Je m’efforçai de la rassurer : le Comte vous aime, lui dis-je ; il voit en moi un rival favorisé, il ne peut donc que me haïr ; mais comme malgré sa fierté, il a sans doute des sentiments d’honneur, je ne puis croire qu’il tente rien qui soit contraire à ce qu’il vous doit et à ce qu’il se doit à lui-même. Cependant pour éviter tout désagrément et en même temps pour délivrer Emilie des poursuites du Comte, nous résolûmes de ne point attendre l’expiration du deuil pour nous unir, et nous en arrêtâmes le jour : je quittai Emilie plus convaincu que jamais de sa tendresse.

Le jour suivant j’étais à peine levé, qu’un homme vint me dire qu’une personne demandait à me parler sur le rempart ; j’ignorais ce que ce pouvait être, mais comme la crainte n’a jamais eu d’empire sur moi, je résolus de me rendre à l’invitation ; cependant, à tout hasard, je me munis d’une épée. Arrivé à l’endroit que l’émissaire m’avait indiqué, je ne fus pas peu surpris d’y trouver le Comte de B** ; il s’avança vers moi, et me faisant une de ces inclinations de tête qui sont moins une marque d’honnêteté qu’une offense : Je sais, me dit-il, la nature de vos liaisons avec Emilie, je n’ignore pas même qu’elle a pour vous une certaine tendresse, mais je me flatte de pouvoir parvenir à dissiper cette légère impression ; elle vous a sans doute dit que je l’aime ; je crois devoir vous dire de mon côté que j’en suis éperdument amoureux, et que je ne souffrirai pas que personne s’oppose à mon amour ; comme vous y êtes un obstacle, je vous signifie de ne plus mettre les pieds chez elle, sinon vous vous exposerez à tous les effets de mon courroux.

Quiconque ne connaît point la France, et qui ignore l’espèce de despotisme que les grands y exerçaient, aura peine à croire à un pareil discours ; il ne pourra s’imaginer qu’un homme qui n’avait aucune espèce de droit sur un autre, osât lui défendre l’accès d’une maison où il était accueilli, qu’enfin cet homme qui n’avait à coup sûr aucune vue légitime sur une jeune personne, pût prendre sur lui de s’opposer d’une manière aussi formelle à des recherches avouées par l’honneur, et dont le but était un hymen que l’amour avait déjà préparé. Cependant telle était la fierté, l’impudence, l’arrogance aveugle de cette noblesse, que le Comte ne faisait là qu’une démarche très ordinaire. Les paroles du Colonel, bien loin de m’intimider, ne firent qu’exciter en moi la plus vive indignation : Monsieur le Comte, lui répondis-je, j’ai pour votre rang tout le respect que je dois, mais croyez-vous qu’il vous donne le droit de me parler d’un ton aussi impérieux, et surtout celui de m’interdire toute relation avec une personne que j’estime, que j’aime et qui, je ne crains point de l’avouer, a les mêmes sentiments pour moi. Vous me connaissez bien peu si vous vous êtes imaginé que votre ton et vos menaces m’en imposeraient ; apprenez que je perdrai plutôt la vie que de renoncer à Emilie. En disant ces mots, je portai machinalement la main à la garde de mon épée.

Le Comte rougit et pâlit tour à tour ; ses yeux étincelaient de colère : Quoi ! me dit-il, vous êtes assez insolent pour me manquer de respect ; si je ne craignais d’oublier qui je suis, je vous punirais de votre témérité : il joignit à ce propos l’apostrophe la plus insultante. L’homme qui a conservé son énergie primitive, et qui connaît la dignité de son être, ne peut souffrir une insulte de la part de son semblable, quel qu’il soit. Irrité au dernier point par l’apostrophe du Comte, je reculai de quelques pas et tirant mon épée : — Monsieur, lui dis-je, du moment où vous osez m’insulter, vous vous mettez à mon niveau, et je méconnais entre nous une distinction qui dans le fait n’est qu’imaginaire ; vous aurez à me donner sur le champ satisfaction, autrement je vous regarde comme un lâche et un homme qui mérite le plus profond mépris. — Si la noblesse française est arrogante, on ne peut du moins lui refuser le courage. J’aurais cru que dans un pareil moment le Comte eût accepté mon défi, et que l’effervescence du sang surmontant un préjugé ridicule, il eût vidé aussitôt cette querelle par le seul moyen que l’honneur lui prescrivait ; mais je me trompais, le Colonel me tourna le dos et s’éloigna en me disant qu’un homme comme lui n’était pas fait pour se battre avec un gredin comme moi, et que j’aurais de ses nouvelles.

J’étais transporté de rage, et sans doute j’aurais couru après lui et je l’aurais forcé à se battre s’il ne fût survenu du monde à l’endroit du rempart où j’étais. Je retournai chez moi en réfléchissant sur l’indignité du procédé du Comte, de cet impudent militaire qui, après m’avoir insulté d’une manière aussi grave, refusait de me rendre raison, et cela parce que je n’étais pas digne de me battre avec ce qu’il appelait un homme comme lui, comme si tous les hommes n’étaient pas égaux aux yeux de la nature, et que le hasard de la naissance dût établir entr’eux une distinction qui met tout l’avantage d’un côté et le désavantage de l’autre ; comme si dans un différend, celui qui a le bon droit de son côté, n’avait pas une véritable supériorité sur l’autre ; comme si enfin la vertu et les talents n’étaient pas réellement la seule et unique marque distinctive, et qu’un honnête citoyen, constant dans le chemin de l’honneur et de la probité, dût tout souffrir d’un sot orgueilleux qui n’a d’autre mérite que ses titres et l’habit qu’il porte.

Je rendis compte le même jour à Emilie de ce qui s’était passé avec le Colonel ; elle en fut singulièrement irritée ainsi que sa tante ; celle-ci me promit que dès ce moment, quoi qu’il en arrivât, elle ne souffrirait plus les visites du Comte, et qu’elle allait le lui faire signifier. Emilie me témoigna ses appréhensions sur les suites de cette affaire ; quoique je ne fusse pas moi-même sans crainte, je m’efforçai de dissiper les alarmes de ma maîtresse. Le Comte, lui dis-je, peut être un lâche, un homme sans principes comme sans mœurs, mais j’ai encore peine à croire qu’il soit un scélérat ; les lois et mon courage sont, à mon avis, une sauve-garde suffisante contre les tentatives qu’il pourrait faire pour me nuire. Insensé ! j’ignorais qu’un homme qui s’imagine être assez supérieur à un autre pour pouvoir l’insulter sans conséquence, qui a perdu toute idée du beau et de l’honnête, et qui n’a que des inclinations perverses, des goûts dépravés ; j’ignorais, dis-je, qu’il n’est rien qui coûte à un pareil homme pour satisfaire à la fois sa passion et sa vengeance, et qu’il passe d’un pas d’autant plus rapide de l’oubli de ses devoirs au crime, qu’il espère que son rang lui assurera l’impunité.

Je ne quittai Emilie que fort tard. En revenant chez moi, je rencontrai au détour d’une rue peu fréquentée, deux hommes qui dès qu’ils m’aperçurent, fondirent sur moi l’épée à la main ; comme la menace du Comte me faisait tenir sur mes gardes, j’eus le temps de tirer la mienne, et m’adossant contre un mur, je commençai à me défendre du mieux qu’il m’était possible. Quoique je fusse assez exercé aux armes, j’aurais sans doute succombé sous les efforts des deux assaillants qui me serraient de fort près, si quelqu’un qui vint à passer, poussé par cette indignation qu’excite toujours dans l’homme juste une lutte inégale, ne fût accouru et ne se fût rangé de mon côté. Ce secours inattendu ranima mon courage et mes forces qui commençaient à s’épuiser, et secondé par mon généreux défenseur, je parvins bientôt à mettre en fuite les deux scélérats qui avaient sans doute voulu m’assassiner. Après cet exploit, je m’avançai pour remercier mon libérateur, mais je fus bien agréablement surpris en reconnaissant le meilleur de mes amis, celui qui avait été mon compagnon d’étude et qui était encore le confident de mes amours ; il ne fut pas de son côté peu charmé de cette rencontre ; il me dit qu’il avait reconnu un de mes assassins pour un soldat du régiment du Comte. Ceci ne me laissa pas douter que ce dernier ne fût l’auteur de ce projet d’assassinat, et qu’il n’eût gagné ces deux hommes pour se défaire de moi. Je communiquai mes idées à ce sujet à mon ami, il les trouva fondées ; nous prîmes conseil ensemble sur ce qu’il fallait faire ; nous jugeâmes qu’après un pareil trait de scélératesse de la part du Comte, il n’était rien que je n’eusse à redouter de lui, surtout tant qu’il conserverait l’espoir d’amener Emilie à ses vues.

Je me rendis le lendemain près de ma maîtresse avec mon ami ; Emilie faillit perdre connaissance en apprenant le danger que j’avais couru la veille. Pour me soustraire à de nouveaux effets de la vengeance criminelle d’un homme contre lequel les lois ne nous offraient qu’un bien faible recours, il fut résolu que nous quitterions le plus tôt possible la ville, que nous nous rendrions à Malmedy où Emilie avait un oncle, et que nous nous unirions l’un à l’autre aussitôt à notre arrivée : nous crûmes cette démarche d’autant plus nécessaire, que si notre mariage se fût célébré dans notre patrie, nous eussions eu quelque nouvelle scène à craindre de la part du Comte, qui n’eût probablement rien négligé pour l’empêcher. Nous espérions qu’après une absence de quelques mois, le Colonel, en perdant tout espoir, perdrait bientôt son amour ; je savais que les passions, chez ces sortes de gens, sont de courte durée, qu’elles se détruisent même par leur violence lorsqu’elles manquent entièrement d’aliment, et je ne doutais pas que le Comte ne cherchât bientôt à se distraire par de nouvelles liaisons.

Nous fîmes sur le champ les préparatifs de notre départ, et le jour suivant nous nous mîmes en route au point du jour. Emilie était dans une voiture avec sa tante, et nous étions à cheval, moi et mon ami. Nous étions déjà engagés dans les Ardennes, et nous allions passer à travers le chemin creux où vous avez vu une croix, lorsque tout-à-coup nous aperçûmes sur la route six hommes masqués qui barraient le chemin, et qui s’avancèrent vers nous. Mon cher la Roche, dis-je à mon ami, voici sans doute encore quelque nouveau trait de scélératesse du Comte ; songeons à vendre chèrement notre vie, et montrons-lui ce que deux hommes braves peuvent contre de lâches assassins ; mon ami ne me répondit qu’en tirant ses pistolets de l’arçon, j’en fis autant de mon côté ; nous dîmes au cocher d’aller au petit pas, et nous allâmes nous placer à quinze pas en avant de la voiture. Je criai à Emilie de ne rien craindre, que nous péririons plutôt que de souffrir qu’il lui fût fait la moindre violence ; mais ces paroles ne rassurèrent pas ma chère maîtresse, elle et sa tante commencèrent à pousser des cris aigus ; cependant les hommes masqués voyant que nous faisions bonne contenance, s’arrêtèrent comme pour délibérer sur ce qu’ils avaient à faire ; quelques moments après, celui qui était à leur tête, fit un signe, et au même instant ils fondirent sur nous en faisant une décharge de leurs pistolets.

Pourquoi les coups de ces scélérats ne m’atteignirent-ils pas tous ? Pourquoi le ciel ne me choisit-il pas pour victime ? je ne traînerais pas une vie malheureuse ; je n’aurais pas à gémir sur le sort d’un tendre ami, d’une maîtresse adorée. Enfin, que vous dirai-je, continua l’ermite, en versant un torrent de larmes, mon ami tomba mort de son cheval, deux balles lui avaient percé la poitrine ; à ce spectacle je perdis entièrement la tête et les forces, un nuage me couvrit la vue : je restai immobile de douleur. Pendant que j’étais dans cet état, les scélérats qui m’avaient enlevé mon ami, environnèrent la voiture et commencèrent à vouloir en arracher Emilie ; cette vue me tira de la stupeur où j’étais et me rendit toutes mes forces ; furieux, je me précipitai sur ces assassins, et du premier coup j’en étendis un sur le carreau ; une voix qu’il me sembla reconnaître pour celle du Comte, redoubla encore ma rage ; je m’avançai sur lui et lui lâchai mon second coup, mais la fureur où j’étais, m’ayant empêché de diriger mon arme, par un malheur inouï, la balle au lieu d’atteindre mon ennemi, perça la glace de la voiture et alla frapper Emilie ; ma maîtresse poussa un cri aigu et tomba noyée dans son sang ; au même instant je tombai moi-même sous les coups de mes assassins.

Je restai près de deux heures dans cet état ; lorsque je revins à moi, je me trouvai sur une espèce de brancard porté par quatre paysans. En portant les yeux de tous côtés, j’aperçus ma chère Emilie étendue sur un autre brancard et qui ne paraissait donner aucun signe de vie ; j’eus encore assez de force pour demander aux paysans : vit-elle encore ? Ces gens qui ne songeaient pas sans doute aux ménagements que mon état demandait, et combien cette personne m’intéressait, me répondirent qu’elle était morte ; c’en fut assez, je poussai un cri et je retombai dans un évanouissement plus profond encore que le premier.

Je fus conduit au village le plus prochain, et là les soins qu’on me donna me rappelèrent de nouveau à la vie. Je n’eus d’abord que des idées confuses de ce qui m’était arrivé ; il me semblait que j’avais fait un songe effrayant ; mais peu à peu ce nuage se dissipa, je vis mon malheur dans toute son étendue ; l’image de mon ami expirant, celle d’Emilie percée d’un coup mortel par mes mains, celle de cette chère personne, étendue sur le brancard, la cruelle assurance des paysans, tout se retraça à mon imagination, et ces souvenirs affreux, en déchirant mon âme, y firent naître le plus grand désespoir ; j’arrachai mes bandages, résolu de ne point survivre à celle sans laquelle la vie m’était désormais insupportable. On eut bien de la peine à m’empêcher d’attenter davantage sur moi-même ; dans mon délire je poussais les cris les plus affreux, je me reprochais d’être le meurtrier de ce que j’avais de plus cher. Cet état finit par le plus profond abattement, par une morne insensibilité qui ressemblait à un anéantissement total : bientôt une fièvre violente me prit avec un transport au cerveau, et l’on désespéra de moi. Je fus quinze jours entre la vie et la mort ; cependant comme mes blessures n’étaient point mortelles et que je suis d’un tempérament robuste, contre l’attente de ceux qui me soignaient, contre mon propre désir, je me trouvai bientôt hors de danger, mais mon âme était toujours absorbée par la plus vive douleur, par le sentiment profond de la double perte que j’avais faite, et par les reproches cruels que je me faisais ; cependant les douces remontrances, les tendres consolations du pasteur du lieu chez lequel j’étais, parvinrent insensiblement à modérer mon affliction. La religion, ce motif puissant qui a toujours plus ou moins de poids sur nous, me détermina à supporter une vie que Dieu n’avait point encore voulu m’ôter.

Lorsque je fus entièrement rétabli, je pris congé du bon curé à qui je devais le salut de mon corps et la tranquillité de mon âme, et je revins dans ma patrie pour y exécuter deux résolutions que j’avais prises. Je vendis tous mes biens que je réalisai en espèces, j’en donnai la plus grande partie aux plus pauvres de mes parents, ne me réservant que ce qu’il me fallait pour l’exécution de mon projet. L’aventure tragique qui m’était arrivée avait fait beaucoup de bruit, on en parlait diversement ; comme on savait que le Comte avait aimé Emilie, on le soupçonnait d’être l’auteur de cette catastrophe ; je ne crus pas devoir changer ces soupçons en certitude, je le jugeai d’autant plus inutile, que ce n’était pas par la voie de la justice que je voulais me venger de cet indigne militaire : j’avais cru le trouver à sa garnison, mais j’appris qu’il était parti pour Paris aussitôt après le triste événement que je viens de vous rapporter. Dès que j’eus arrangé mes affaires, je pris la poste et me rendis dans cette capitale ; je m’informai de la demeure du Comte, des sociétés et des endroits qu’il fréquentait. J’appris qu’il allait souvent se promener seul à cheval au bois de Boulogne ; je le fis épier, et un jour qu’il sortait pour cette promenade, je le suivis aussi à cheval ; lorsqu’il fut arrivé dans un endroit écarté, je doublai le pas et je le joignis. — Me reconnais-tu, scélérat ! lui dis-je en lui présentant le bout d’un pistolet : je viens venger la mort d’un ami, celle d’une maîtresse dont tu m’as rendu le meurtrier, et purger la terre d’un monstre comme toi. — À ma vue et à ces paroles, le Comte resta immobile d’étonnement et d’effroi. — Sans doute, me dit-il d’une voix tremblante, vous ne voudriez pas m’assassiner : j’ai eu, j’en conviens, des torts avec vous, mais je suis prêt à les réparer, et… — Comment les répareras-tu, ces torts, interrompis-je avec fureur ? Feras-tu renaître les deux victimes de ta scélératesse ? Si je te ressemblais, je te punirais en traître comme tu le mérites, et en cela je ne ferais que t’imiter, mais je m’égalerais alors à toi, et de tels moyens sont indignes de celui que dans ton arrogance aveugle tu osais mépriser. Descends de cheval et songe à défendre ta vie.

Le Comte voyant qu’il n’y avait pas à reculer, mit pied à terre, tandis que j’en faisais autant de mon côté, en le tenant toujours en respect avec le pistolet, et le menaçant de le tuer au moindre mouvement qu’il ferait pour fuir. J’avais apporté deux épées ; je lui en remis une, et nous commençâmes un combat qui devait être à toute outrance : le danger donne du courage au plus lâche ; il défend sa vie avec d’autant plus d’énergie, qu’il craint davantage de la perdre. Le Comte fit bonne contenance, et comme il était plus adroit que moi, j’avais déjà reçu deux blessures légères que je n’avais pu encore le toucher ; cependant le souvenir des maux que m’avait causés cet indigne noble me redonnant de nouvelles forces, je le serrai de si près qu’enfin je réussis à lui passer mon épée au travers du corps ; il tomba en criant : je suis mort.

Il eût été plus beau, sans doute, de faire le sacrifice de mon ressentiment et de pardonner à mon ennemi, mais si vous réfléchissez de quel coup le Comte avait percé mon cœur, et combien la plaie était encore récente, vous jugerez que ce sacrifice n’eût pu qu’infiniment me coûter : je demande tous les jours pardon à Dieu d’avoir ôté la vie à un homme en satisfaisant une vengeance qui, quoique juste, n’en est pas moins criminelle aux yeux de l’être suprême.

Dès que j’eus fait mordre la poussière au Comte, je remontai à cheval, je regagnai mon hôtel où des chevaux de poste m’attendaient, et je m’éloignai en toute diligence de la capitale ; je pris la route des Ardennes ; je revis le bon curé et lui fis part de la résolution où j’étais de vivre dans la solitude, éloigné d’un monde qui n’avait plus d’attraits pour moi. Je mis alors mon second projet à exécution, je fis construire cet ermitage ; je fis élever la croix que vous avez vue à l’endroit où je perdis Emilie et mon ami. Je ne me bornai point à cela ; je priai tant le Curé, que j’en obtins de faire déterrer leurs corps pour les mettre dans une espèce de tombeau que j’ai fait élever.

L’ermite, en achevant ces mots, me prit par la main et me conduisit au fond de son jardin devant un monument d’une architecture simple mais noble ; c’est là, me dit-il, que j’ai déposé les restes de ce que j’avais de plus cher. Ce tombeau me tient lieu de tout ; depuis vingt cinq ans que j’habite cette retraite, il ne se passe pas de jour que je n’y vienne prier et pleurer. Ma douleur n’a plus rien d’amer, et je ne l’échangerais pas contre les plus douces jouissances. Persuadé que tout n’est qu’illusion dans ce monde, que le bonheur n’est qu’une chimère, puisqu’un rien peut le détruire : je vis en paix, et j’attends la mort sans la craindre ni la désirer.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE IX.

Julie quitte l’ermite. Elle se rend à Spa, et de là à Aix. Un aristocrate devient amoureux d’elle. Il l’enlève. Nouvelle conversion opérée par notre héroïne. Reconnaissance de Julie. Elle revient à Aix avec le nouveau patriote.


Ils sont passés ces temps où la noblesse française, si elle s’enorgueillissait de ses titres et de ses exploits, ne faisait au moins rien qui démentît sa haute origine ; ses mœurs étaient aussi pures que son courage ; la franchise, la grandeur d’âme, la générosité caractérisaient ces preux Chevaliers, défenseurs zélés de la patrie et des belles. Pleins de respect pour un sexe qui savait encore le mériter, ils ne cherchaient à plaire que par leurs soins et leur tendresse, et en affrontant les dangers, en s’exposant mille fois à la mort ; l’idée que la dame de leurs pensées serait instruite de leurs valeureux efforts, était déjà pour eux la plus belle récompense ; enfin c’était par une suite ininterrompue de hauts faits et de dévouement amoureux qu’ils parvenaient au cœur de leurs maîtresses, et le chemin de la gloire et de l’honneur les conduisait d’un même pas au temple de l’amour et de l’immortalité.

Malheureusement il n’est plus d’Amadis des Gaules, de Roland ; il n’est plus même de Don Quichotte ; notre noblesse, en conservant toute sa fierté, a perdu ses mœurs ; l’amour qui était chez elle une vertu, est devenu un vice ; la galanterie a été substituée à la vraie tendresse, la séduction au dévouement amoureux, et le libertinage à la sensibilité ; cette passion qui devrait toujours être le premier mobile de notre bonheur, est pour elle une source de malheurs et d’écarts, et si elle a encore conservé son courage, c’est que la bravoure forme le fond du caractère des Français.

Telles furent les réflexions que me fit faire le récit de l’ermite : Voilà, me disais-je, comment un seul homme peut faire le malheur de plusieurs, comment sa méchanceté peut détruire en un instant l’espoir le mieux fondé d’une félicité parfaite. Il ne faut donc compter sur rien dans ce bas monde, puisque nous n’avons pas seulement à lutter contre la fortune et les circonstances, mais que nous avons encore tout à craindre de la part de nos semblables. — Je témoignai à l’ermite combien son récit m’avait intéressée, et après quelques moments d’entretien je le quittai. En prenant congé de lui je me sentis attendrie comme si je l’eusse connu depuis longtemps : il est des personnes qu’il ne faut voir qu’une fois, qu’un instant pour leur être attaché ; c’est sans doute le plus bel éloge qu’on puisse faire d’elles.

Je continuai ma route par les Ardennes, et après un jour et demi de marche, j’arrivai à Spa. J’étais depuis longtemps curieuse de voir ce superbe village, le rendez-vous des malades, des désœuvrés et des joueurs de l’Europe. Quoique ce fût le temps de la saison, je n’y trouvai que très peu de monde, les troubles de Liège et du Brabant en avaient éloigné les étrangers ; comme je n’étais ni malade ni joueuse, je ne fis pas un long séjour dans cet endroit ; je résolus de me rendre à Aix-la-Chapelle, ayant appris que la saison y était des plus brillantes. Avant de partir, je repris les habits de mon sexe ; je me fis faire une nouvelle garde-robe, et je pris à mon service une jeune fille de Bruxelles qui m’avait été recommandée par le maître de l’auberge où j’étais descendue. Quoique la défaite des patriotes m’eût coûté tous mes bagages, cette perte était peu de chose en comparaison de ce qui me restait ; outre une somme de mille écus que j’avais réalisée en quittant la capitale du Brabant, j’avais encore deux cents louis que van Dick m’avait remis, et qu’il m’avait dit que je pouvais garder s’il venait à perdre la vie dans l’action. J’avais eu la prudence de porter constamment cet argent sur moi, et l’événement prouva que j’avais bien fait.

Aix n’est pas fort éloigné de Spa ; un jour me suffit pour faire le trajet : j’y trouvai en effet un nombreux concours d’étrangers de toutes les classes et de toutes les nations ; il y avait surtout beaucoup de seigneurs français à qui la révolution avait fait quitter leur patrie ; de ce nombre était le Chevalier de L**, aristocrate outré ; il était logé dans une maison située vis-à-vis de l’hôtel que j’habitais. Je ne tardai pas à m’apercevoir que je lui plaisais, et comme dans les chevaliers français, désirer et chercher à jouir n’est pour ainsi dire qu’une même chose, il trouva bientôt l’occasion de se lier avec moi. Outre que ce seigneur était d’une figure désagréable, sa qualité seule d’aristocrate eût suffi pour me le rendre odieux ; je reçus donc ses tendres avances d’un air froid, pour ne rien dire de plus ; comme le Chevalier avait autant de présomption que de laideur, il ne se rebuta pas, et feignant de ne pas s’apercevoir de mon peu de disposition à répondre à ce qu’il appelait sa flamme, il continua à pousser sa pointe.

Les obstacles, les difficultés, surtout lorsqu’elles sont imprévues, changent souvent un goût léger en une véritable passion ; c’est ce qui arriva. Le chevalier qui n’avait eu sans doute d’abord pour moi qu’un faible caprice qu’il croyait aisé de satisfaire, prit sérieusement de l’amour ; partout où j’allais, je le rencontrais sur mes pas ; l’expression de sa tendresse qui n’avait été d’abord que leste et fatuitement galante, devint humble et respectueuse, mais plus il s’efforçait de me plaire, plus mon aversion pour lui augmentait ; ses tendres assurances, les preuves, les offres les plus séduisantes, rien ne pouvait m’ébranler ; ce n’était sûrement pas par vertu, par pudeur, par délicatesse que je résistais, et ma conduite paraîtra peut-être singulière à bien des gens, mais, de ce qu’une femme a été faible avec un et plusieurs hommes, on ne peut en inférer qu’elle doive l’être avec tous ; et si c’est l’attrait du plaisir bien plus que toute autre considération qui a toujours présidé à ses liaisons, elle doit être d’autant plus éloignée d’en former une qui, bien loin de lui offrir cet attrait, ne lui inspire que du dégoût et une espèce d’horreur.

Un mois s’écoula en efforts de la part du Chevalier, pour obtenir de moi quelque réciprocité, et en une résistance de ma part qui ne faisait qu’augmenter. J’étais excédée de ses poursuites et je réfléchissais si je ne devais pas quitter Aix pour m’y dérober, lorsque tout-à-coup il les cessa ; je fus trois jours sans le voir chez moi ni le rencontrer nulle part. Je m’imaginai que rebuté de l’inutilité de ses tentatives, il cherchait à se distraire ailleurs, et je fus fort satisfaite de me voir délivrée de ses importunités.

J’allais souvent me promener avec ma femme de chambre dans les environs de la ville. Un matin que nous étions descendues de voiture pour prendre le frais dans une espèce de taillis qui bordait la grande route, à peine avions-nous fait cinquante pas à travers les arbres, que quatre homme masqués parurent tout-à-coup : trois d’entre eux se jetèrent sur moi, et tandis que le quatrième retenait ma femme de chambre et l’empêchait de crier, ils me mirent un mouchoir à la bouche et m’emportèrent jusqu’à un chemin assez large pratiqué dans le bois à peu de distance de l’endroit où ils m’avaient surprise. Là mes ravisseurs montèrent sur des chevaux qu’un cinquième tenait en laisse, et l’un d’eux me prenant sur le sien, ils s’éloignèrent à toute bride. On peut juger de la frayeur où j’étais ; l’étonnement s’en mêlait aussi, car je ne me fusse jamais imaginée qu’à mon âge, et après l’expérience que j’avais acquise, j’eusse pu devenir l’objet d’un enlèvement effectué avec tant de violence et de précautions.

Après environ deux heures de marche à travers le bois, nous arrivâmes dans une petite plaine bornée par une montagne au pied de laquelle j’aperçus un vieux château. Mes ravisseurs en prirent le chemin ; parvenus dans l’intérieur de cet antique bâtiment, dont la vue me fit tressaillir, ils me descendirent de cheval et me conduisirent dans une chambre située au donjon, où ils me laissèrent après en avoir soigneusement fermé la porte.

Lorsque je fus un peu remise de ma frayeur, je commençai à réfléchir à cette bizarre aventure ; les suites ne m’en parurent pas si à craindre qu’elles auraient pu le paraître à une jeune personne timide et innocente ; heureusement j’étais aguerrie et je n’avais point à perdre cette fleur qui fait tant l’objet des précautions des parents et que les jeunes filles gardent si mal. Je ne pouvais croire qu’on en voulût à mes jours, ce n’était donc qu’à ma personne, à mon honneur ; ainsi tout ce qui pouvait m’arriver de pis, c’était de consentir de force à ce que j’avais tant de fois accordé de bon gré. Mais quel était l’auteur de cet enlèvement ? Mes soupçons se fixèrent aussitôt sur le Chevalier ; ce ne pouvait être que lui qui, dans sa folle passion, eût pu se porter à un pareil acte de violence. Cependant, comme ce procédé ne me le rendait que plus odieux, je me promis bien de ne céder qu’à la dernière extrémité : l’aversion et l’obstination peuvent opérer dans une femme les mêmes effets que la vertu ; outre ces deux motifs, je m’en serais voulu jusqu’à la mort d’avoir donné volontairement du plaisir à un aristocrate…

La chambre où je me trouvais était assez proprement meublée, quoique d’une manière antique ; les fenêtres donnaient sur la plaine ; elles étaient défendues par un double barreau de fer ; au pied de la tour régnait un large fossé qui paraissait très profond ; de sorte que ce château semblait être plutôt une prison d’État, qu’un manoir seigneurial. Je jugeai que c’était un de ces antiques monuments de la tyrannie féodale, dont les tyrans modernes se servent quelquefois pour opprimer les victimes de leur ambition ou de leur vengeance, qu’enfin c’était une des bastilles de l’Allemagne. Une heure s’était écoulée depuis mon entrée dans ce triste séjour, lorsque la porte s’ouvrit et je vis entrer une vieille femme qui, après m’avoir salué fort respectueusement, me demanda si j’avais besoin de quelque chose ; elle ajouta que je n’avais qu’à commander, qu’elle était là pour me servir. — Après avoir jeté un coup d’œil rapide sur la figure hétéroclite de cette femme, qui me paraissait s’accorder merveilleusement avec l’air de vétusté de l’endroit qu’elle habitait : Ma bonne, lui répondis-je, si vous êtes réellement ici à mes ordres, je ne vous dissimulerai pas que vous m’obligerez beaucoup de me faire sortir de cette vilaine demeure qui me déplaît d’autant plus que c’est la force qui m’y a conduite. La vieille me répondit que cela n’était point en son pouvoir, et qu’elle n’était point la maîtresse céans, qu’au reste je pouvais être tranquille, qu’il ne me serait fait, à coup sûr, aucun mal. Alors, sans attendre ma réplique, elle commença à me parler de celui qui m’avait fait conduire dans ce château, et à employer les raisons les plus persuasives pour m’engager à condescendre à ses désirs. Je riais en moi-même des discours de la vieille ; elle me parlait comme si j’eusse été une jeune vestale, qui eût encore toute son innocence et sa candeur primitive ; cependant comme elle continuait ses bavardages avec une volubilité excessive, je m’impatientai : Eh F… ! laissez-moi, lui dis-je ; je sais tout cela mieux que vous : me prenez-vous donc pour une novice imbécile ? La vieille recula de quelques pas, et me regarda avec des yeux où se peignait la surprise. — Sachez, continuai-je, que le Chevalier, bien loin de me plaire, m’a inspiré la plus vive horreur ; c’est d’ailleurs un F… aristocrate pour lequel je rougirais d’avoir la moindre complaisance. — Ma nouvelle chambrière, qui ne savait pas ce que signifiait le mot aristocrate, crut sans doute que c’était une espèce de scélérat, (dans le fond elle n’avait pas tort), elle se signa et parut interdite. Si cela est ainsi, dit-elle après quelques moments de silence, le Chevalier peut s’arranger et plaider lui-même sa cause. Cependant, ajouta-t-elle, Madame prendra bien quelque rafraîchissement. — Oui, lui dis-je, un verre de vin de Bourgogne, s’il y en a ici ; cela m’aidera à soutenir ma vertu contre les assauts que va lui livrer votre B..... de Chevalier.

La vieille sortit ; elle revint un instant après avec une bouteille et quelques aliments qu’elle me servit ; je mangeai avec un appétit qui fit juger à la femme que j’étais à l’épreuve contre les enlèvements, et que l’expérience m’avait assez appris à soutenir les assauts des hommes. Lorsque j’eus bien corroboré mon honneur, la vieille desservit et me quitta en me disant que le Chevalier ne tarderait pas à se rendre près de moi. Dès que je fus seule, je réfléchis à la manière dont je devais accueillir mon ravisseur ; j’étais incertaine si je devais employer les prières ou les menaces, lorsqu’il entra ; en m’abordant il parut embarrassé et décontenancé ; la manière dont je le regardai augmenta encore son trouble : Puis-je espérer, belle Julie, me dit-il, que vous me pardonnerez une démarche à laquelle la violence d’un amour déchu de tout espoir a seul pu me porter, et que touchée des maux que cet amour me fait souffrir, vous serez disposée à m’accorder quelque réciprocité. — Avez-vous pu croire y réussir par de pareils moyens, lui répondis-je d’un ton et d’un air majestueusement imposant ? Non, Chevalier, un procédé semblable est indigne d’un galant homme autant qu’il m’outrage. En vain vous vous flattez de me faire manquer à l’honneur, je périrai plutôt que de consentir à vos désirs, et soyez assuré que je trouverai dans ma vertu et dans mon courage assez de forces pour résister à vos tentatives, fussent-elles marquées au coin de la dernière violence, comme celle dont vous avez déjà usé envers moi.

Le Chevalier se jeta à mes genoux ; il pria, il supplia, alla même jusqu’à verser des larmes, en me disant qu’il m’adorait, que la passion que je lui avais inspirée était si vive qu’il n’en avait jamais ressenti de semblable, et que si je persistais dans ma cruelle indifférence, la vie ne serait plus pour lui qu’un fardeau dont je risquais de le voir se débarrasser à mes yeux. — L’amour-propre d’une femme est souvent pour elle un ennemi aussi redoutable que son cœur : quoique je détestasse le Chevalier, je ne pouvais m’empêcher d’être flattée d’avoir fait naître en lui une passion aussi excessive ; d’un autre côté, j’étais attendrie par ses larmes, par le désordre où l’épanchement d’un sentiment profond jetait toutes ses facultés. Je sais trop ce qu’il en serait résulté, si la voix du patriotisme ne se fût fait entendre tout-à-coup au fond de mon cœur : Céderas-tu, me dit-elle ? Accorderas-tu tes faveurs à l’ennemi de la liberté, au fauteur du despotisme ? Rendras-tu heureux par l’amour celui qui cherche à plonger ta patrie dans les plus grands malheurs, à lui ravir un bien dont elle commence à peine à jouir… Cette voix me rendit à moi même ; je repris mon sang-froid, et je n’éprouvai plus que l’orgueil de voir à mes pieds un aristocrate.

Je répondis donc au Chevalier que tout ce qu’il pourrait me dire serait inutile. Apprenez, ajoutai-je, la véritable cause de mon refus : Je suis d’un parti opposé au vôtre ; la cause de la liberté n’a pas un plus zélé partisan que moi : tant qu’il coulera du sang dans mes veines, je soutiendrai cette cause de tout mon pouvoir. Sans doute un bon patriote se couvrirait de honte en se prêtant aux désirs d’un aristocrate. — Ces paroles parurent étonner le Chevalier ; il me regarda d’un œil fixe : Serait-ce là réellement, Julie, me dit-il, le principal motif de cette haine que vous avez conçue pour moi ? Ah ! s’il en est ainsi, dès ce moment je déteste, j’abjure une cause qui n’est point la vôtre, et je suis prêt à vous immoler mes intérêts les plus chers pour vous prouver mon amour ; ce sacrifice ne sera point pénible, puisque sans vous rien ne peut avoir de prix pour moi.

Ce que me dit le Chevalier me causa en même temps de la joie et de l’embarras ; d’un côté je désirais vivement de pouvoir rendre un Français à sa patrie et un partisan à la liberté ; de l’autre mon aversion pour le Chevalier combattait ce désir, par l’idée du prix que je devrais accorder à ce changement ; cependant le premier de ces sentiments l’emporta : Parlez-vous sérieusement, lui dis-je ; m’aimeriez-vous assez pour passer tout d’un coup d’un parti dans un autre, pour devenir le défenseur d’une cause que vous et vos semblables cherchez par toutes sortes de moyens à faire succomber ? — Oui, répondit-il avec transport, il n’est rien que je ne fasse pour vous plaire, et je suis prêt à m’engager par serment à tout ce que vous voudrez m’ordonner.

L’air, le ton du Chevalier ne me permettaient presque point de douter de sa sincérité ; cependant pour ne pas être la dupe des apparences, et ne point risquer de donner une pièce de bon aloi contre de la fausse monnaie, je résolus de prendre avec lui mes certitudes ; je lui dis donc que s’il était réellement résolu de faire ce qu’il me promettait, il n’était rien sans doute à quoi le désir d’être utile à ma patrie ne pût me déterminer, et qu’il pouvait compter sur toute ma reconnaissance ; mais, ajoutai-je, un pareil changement est trop subit, trop extraordinaire pour que je puisse me persuader qu’il soit sincère. — Belle Julie, interrompit il vivement, ignorez-vous le pouvoir de vos charmes, et serait-ce le premier prodige que l’amour aurait opéré ? Celui-ci serait sans doute un des plus grands qu’il eût faits, répondis-je en riant, cependant j’aime à croire à sa possibilité ; mais comme il ne suffit pas d’embrasser une cause, qu’il faut encore être convaincu de sa bonté, vous me permettrez, Chevalier, de différer de quelques jours à vous accorder le prix de votre conversion ; pendant ce temps, j’entreprendrai de résoudre les doutes que vous ne pouvez manquer d’avoir ; je vous affermirai dans votre nouveau système, et j’espère de réussir à vous convaincre entièrement. — Que vous êtes cruelle, Julie, reprit le Chevalier ; un seul de vos regards, s’il est tendre, ne suffit-il pas pour opérer la plus parfaite conviction ? Ne confondez pas, répliquai-je, la propension du cœur avec la conviction métaphysique. Pour devenir un bon patriote, vous avez besoin de cette dernière ; enfin j’exige que vous souscriviez à cette condition, elle est essentielle pour moi ; si après cette épreuve je trouve en vous un prosélyte tel que je le désire, soyez certain que je ne vous refuserai plus rien : je consens même, pour votre assurance, à rester ici tout ce temps.

Le Chevalier en passa par tout ce que je voulus ; l’espoir de me faire condescendre à ses désirs lui rendit tout aisé, et il ne croyait pas pouvoir acheter trop cher la possession d’une femme dont tant d’autres avaient obtenu les faveurs à si bon marché. Tels sont les hommes ; le souverain bonheur réside le plus souvent dans leur imagination ; ce qui a le plus grand prix pour l’un, n’est rien pour l’autre ; chacun a sa manière d’être heureux, comme il a ses opinions et ses préjugés ; et il est mille chemins pour arriver à la félicité, mais pour que cette félicité soit durable, tous ces chemins doivent se réunir au grand sentier de l’honneur et de la probité.

Je ferai grâce au lecteur des détails de la nouvelle conversion que j’opérai. Si j’avais pu réussir avec M. de Calonne, la besogne était encore plus aisée avec le Chevalier ; outre qu’il était bien moins éclairé, la vivacité de sa tendresse ne lui permettait pas de s’engager fort avant dans de froides discussions, et quoique le levain de l’aristocratie eût fortement fermenté dans son cœur, en moins de trois jours je parvins à l’en extirper et à le convaincre parfaitement. Persuadée comme je l’étais, qu’un honnête homme, et surtout un Français, est esclave de sa parole, je fis jurer au Chevalier de ne jamais rien entreprendre contre la cause de la liberté, de la défendre au contraire à l’avenir de tout son pouvoir, et de retourner incessamment en France pour y remplir tous les devoirs d’un bon citoyen et d’un zélé patriote. M. de L** s’engagea à ces différentes conditions par le serment le plus sacré ; enfin aussi touchée de sa soumission que d’un changement qui était la plus grande preuve d’amour qu’il pût me donner, je lui en accordai sur le champ la récompense ; et l’amour-propre, l’enthousiasme patriotique suppléant dans mon cœur à la tendresse, il eut lieu d’être aussi satisfait de la manière dont ce prix lui fut accordé, que du prix en lui-même.

Après huit jours de séjour dans le château, nous revînmes à Aix ; le Chevalier était au comble de la joie ; il se disait le plus heureux des hommes, et m’assurait qu’il n’avait jamais goûté les plaisirs de l’amour avec autant de plénitude et de délices. La jouissance qui détruit si souvent la tendresse, n’avait fait qu’augmenter la sienne ; j’étais moi-même étonnée d’avoir pu inspirer une passion si vive : quoique je fusse toujours jolie, je n’étais plus de la première jeunesse ; mais en amour il n’est pour ainsi dire point de phénomènes ; les choses les plus surprenantes y sont les plus ordinaires. D’ailleurs, une chose à remarquer, c’est que ce sont les femmes d’un certain âge qui ont fait le plus de grandes passions, témoins Cléopâtre, la Maintenon et Ninon de l’Enclos. La main du temps a beau s’appesantir sur une jolie femme ; les agréments de l’esprit, le type, l’expression de sa physionomie lui restent ; elle plaira toujours plus qu’une beauté froide et monotone. C’est avec raison que certain poète a dit spirituellement que les grâces n’ont point de vieillesse.

Pendant le peu de temps que nous restâmes encore à Aix, le Chevalier ne me quitta pas un instant ; il ne voyait plus les autres aristocrates qui se trouvaient dans cette ville ; ceux-ci ignoraient sans doute la vraie cause de cet éloignement, et ils l’attribuaient probablement à l’attrait qu’avait pour lui sa liaison pour moi. Quant à mon amant, il me jurait que ce n’était point un sacrifice qu’il me faisait, qu’outre que son changement devait nécessairement l’éloigner de ces Messieurs, ma société lui tenait lieu de tout. Un pareil dévouement, joint aux preuves continuelles de tendresse que me donnait le Chevalier, ne pouvaient manquer de faire impression sur un cœur sensible et naturellement porté à la reconnaissance ; aussi après avoir passé de l’aversion à la pitié, de la pitié à un dévouement patriotique, je passai bientôt à la plus tendre amitié, et j’aimai le Chevalier presque comme si la sympathie eût formé nos liens ; ceci prouve qu’un homme ne doit jamais désespérer de gagner le cœur d’une femme, surtout lorsqu’il est libre ; il y a tant de moyens de s’emparer d’une place qui offre tant de côtés faibles et de points d’attaque !

Si le Chevalier n’avait point ces agréments extérieurs qui séduisent toujours une femme, il avait une qualité occulte qui ne lui plaît pas moins, lorsqu’elle est à portée de l’apprécier. Quoiqu’il fût petit de taille, la nature s’était plue à allonger chez lui l’étoffe dans un endroit où mes pareilles ne trouvent jamais cette disproportion déplacée. Mon amant possédait en outre aussi bien que les Calonne et les Mirabeau l’art de jouir, de doubler, de centupler la jouissance : et comme j’étais de mon côté fort expérimentée sur ce point, nous épuisions ensemble tous les moyens, toutes les postures imaginées par l’Arétin ; mais l’homme a beau substituer l’art à la nature, il en revient toujours à cette dernière, et la posture la plus naturelle est toujours la plus agréable ; il n’est point, à mon avis, de meilleur moyen de goûter le plaisir, que d’être étendu sur un lit face contre face, bouche contre bouche, et dépouillé de tout voile importun : aussi était-ce cette douce manière que nous employions le plus souvent mon amant et moi.


Julie philosophe, vignette fin de chapitre


Julie philosophe, Bandeau de début de chapitre

CHAPITRE X.

Julie s’enrichit au jeu. Elle retourne en France avec son amant. Accident fâcheux qui leur arrive en route. Mort du Chevalier. Julie devient amoureuse d’un paysan. Elle l’épouse. Conclusion de cette véritable histoire.


Outre la foule de passions dont le germe est dans le cœur de l’homme, et qui se développent avec plus ou moins de force, suivant les circonstances et la collision des rapports moraux, il est des passions factices enfantées par la dépravation progressive de l’homme en société ; celle du jeu est de ce nombre, et ce n’est pas une des moins funestes à l’espèce humaine.

C’est surtout dans ces endroits où l’appât du gain attire tous ceux qui sont dominés par cette passion, qu’on peut se convaincre jusqu’à quel point l’homme peut en être maîtrisé, ainsi que des tristes effets qui en résultent : souvent je prenais plaisir à considérer cette foule de joueurs rassemblés amour d’une table de pharaon ou de trente et quarante. et dont les différentes attitudes formaient un tableau intéressant pour le philosophe observateur. Je considérais attentivement toutes ces figures sur lesquelles se peignaient alternativement la joie, l’espérance, la tristesse, le désespoir, suivant la variété des chances qui les favorisaient ou qui leur nuisaient, et c’était une carte qui causait des révolutions aussi extraordinaires dans le cœur de différentes sortes d’individus dont la plupart eussent sans doute affronté de sang-froid les plus grands dangers.

C’était plutôt par désœuvrement que par goût que nous fréquentions quelquefois ces assemblées : le Chevalier n’était point joueur ; de mon côté, le jeu n’avait jamais eu d’attrait pour moi, peut-être était-ce parce que les occasions m’avaient manqué, car ce sont les circonstances qui nous font ce que nous sommes. Telle femme s’enorgueillit de sa vertu, qui eût fait peut-être pis que telle autre qu’elle méprise, si elle se fût trouvée exposée aux mêmes dangers. Tel homme passe pour un modèle de probité et l’est réellement, qui dans la même position que Cartouche, fût devenu un scélérat, un assassin comme lui. Nous ne devons donc pas nous pavaner de nos vertus, et exiger qu’on nous tienne compte des vices que nous n’avons pas ; nous devons nous contenter de remercier le ciel de ne nous avoir pas mis à des épreuves auxquelles nous aurions infailliblement succombé.

La fortune favorise ordinairement ceux qui ne la cherchent pas ; c’est une capricieuse qui rebute ceux qui lui font la cour, et qui court au devant de ceux qui paraissent la dédaigner ; j’en fis l’agréable épreuve. Un jour l’envie me prit de hasarder deux louis à la banque de trente et quarante ; le côté sur lequel je les avais mis gagna ; j’y laissai mon gain et ma mise, il gagna encore ; curieuse de voir jusqu’à quel point je réussirais dans ce coup d’essai, je continuai à jouer le tout sur la même couleur ; elle passa six fois de suite, de sorte que mes deux louis m’en rapportèrent cent vingt-huit. Ce succès me donna l’idée de profiter de cette heureuse chance, et de risquer la somme que j’avais déjà pour en gagner une beaucoup plus considérable. Je changeai de couleur et mis sur le noir ; il gagna trois fois, après quoi, passant tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, je jouai avec un bonheur si constant, qu’en moins d’un quart d’heure je fis sauter la banque et me vis en possession de plus de 1500 louis tant en or qu’en argent et en bons billets. Satisfaite de me voir tout d’un coup riche par un hasard aussi inattendu, je me retirai avec le Chevalier, bien résolue de m’en tenir là et de ne plus jouer de ma vie à la banque d’Aix. Arrivée chez moi, j’étalai mon or, et dans un transport de joie : Trop précieux métal, m’écriai-je, c’est donc toi qui fais le bonheur de l’homme ; c’est toi qui supplée à tout, et qui procure toutes les jouissances désirables. Eh bien, puisque je te possède, je saurai faire de toi un bon emploi. Le Chevalier me félicita de mon bonheur. — Voyez lui dis-je en riant, si le ciel n’est pas pour la cause patriotique, puisqu’il favorise ainsi ses partisans. — Oh ! j’en suis bien convaincu, répondit-il ; au reste, quand même le Ciel se déclarerait contre cette cause, qu’elle serait abandonnée par la plus grande partie de ses défenseurs, qu’enfin elle succomberait sous les efforts de ses adversaires, je lui resterais toujours dévoué puisqu’elle est la vôtre : mes sentiments ne varieront jamais, et je dirais avec un auteur ancien : Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni ; c’est-à-dire, ma chère :


Le sort fit triompher l’affreuse tyrannie,
Mais la cause opprimée eut pour soutien Julie.


La fortune que je venais d’acquérir ne fit qu’augmenter encore le désir que j’avais de retourner dans ma patrie, et comme c’était aussi le vœu du Chevalier, qui brûlait de se réintégrer avec les généreux défenseurs de la liberté, deux jours après nous quittâmes Aix-la-Chapelle pour gagner la France ; les troubles de Liège et la guerre entre les Brabançons et les Autrichiens rendant le passage fort désagréable par les Pays-Bas, nous résolûmes de prendre une autre route, et de remonter le Rhin ; nous gagnâmes Cologne ; cette ville ne m’offrit rien de remarquable que sa grandeur et le nombre de ses églises. De Cologne nous nous rendîmes à Bonn, et après avoir traversé une partie de l’Électorat de Trèves, nous arrivâmes sur les terres de France.

Après nous être reposés quelques jours à Metz, nous prîmes la route de Paris : nous étions déjà parvenus heureusement jusqu’à Meaux en Brie, et nous faisions diligence pour arriver dans la Capitale avant la nuit, lorsqu’à un endroit où le chemin formait un angle, le postillon qui était pris de vin, ayant tourné trop court, la voiture perdit l’équilibre et fut renversée dans un fossé assez profond qui bordait la route ; on peut juger de l’effroi que me causa cette chute ; cependant par le plus grand bonheur, j’en fus quitte pour une légère contusion ; mais il n’en fut pas de même du Chevalier, un violent contre-coup qu’il reçut à la tête y fit une profonde ouverture, et il resta sans sentiment. Nos domestiques coururent aussitôt chercher du secours ; on nous transporta dans une ferme voisine, et on nous mit chacun dans un lit jusqu’à l’arrivée de deux Chirurgiens qu’on fit appeler. Je fus bientôt assez remise de mon effroi pour ne plus m’intéresser qu’à l’état du Chevalier. On eut beaucoup de peine à le faire revenir de son évanouissement, et lorsqu’il reprit ses sens, il était si faible que je vis bien qu’il était dangereusement blessé. Enfin les Chirurgiens arrivèrent ; ils visitèrent la plaie, et après l’avoir sondée, ils me déclarèrent qu’il n’y avait d’autres moyens à employer que l’opération du trépan. Mes craintes augmentèrent encore ; je dépêchai aussitôt un domestique du Chevalier à Paris pour avertir quelques-uns de ses parents qui s’y trouvaient, et en même temps pour faire venir le plus habile Chirurgien de la capitale ; celui-ci fut du même avis que ses confrères : l’opération se fit avec assez de succès, mais elle affaiblit tellement le malade, et il lui prit une fièvre si violente, que bientôt on désespéra de sa vie. Cet état dura pendant quinze jours ; quoique j’en fusse affectée de la manière la plus douloureuse, il ne m’empêcha pas de donner tous mes soins à mon amant ; je ne le quittai pas d’un instant ; il ne prenait rien que de ma main, et je m’efforçais par les plus tendres consolations d’adoucir ses maux ; cependant tous les secours de l’art furent inutiles, le mal empira, et après les plus grandes souffrances supportées avec une fermeté héroïque, le Chevalier expira dans mes bras. Ses dernières paroles furent qu’il ne regrettait que moi au monde, et que son seul désir eût été de pouvoir, avant de mourir, expier ses erreurs, et me prouver qu’il était devenu aussi bon patriote qu’il avait été aristocrate outré.

Les fatigues que j’avais essuyées pendant le cours de la maladie du Chevalier avaient tellement altéré ma santé, le coup que me porta sa mort me causa une telle révolution, qu’une heure après qu’il eût rendu le dernier soupir, je me sentis très mal ; on fut obligé de me mettre au lit ; bientôt la fièvre me prit et une maladie caractérisée se déclara ; comme c’était la première que j’avais eue de ma vie, elle ne pouvait manquer d’être grave. Au bout de huit jours j’étais à l’extrémité ; mais l’habileté des médecins et la force de mon tempérament triomphèrent de la force du mal ; la nature reprit peu à peu le dessus, et après un mois de souffrance, je fus entièrement hors de danger. Pendant tout ce temps le fermier ainsi que sa femme avaient pris le plus grand soin de moi ; lorsque je fus convalescente je leur en témoignai ma reconnaissance ; comme la situation de la ferme était des plus agréables, que d’ailleurs l’air de la campagne ne pouvait m’être que fort salutaire, je résolus d’y rester jusqu’à ce que ma santé fût entièrement rétablie.

Mes hôtes avaient toutes les vertus des habitants de la campagne, sans en avoir les défauts ; c’était ce qu’on appelle des gens de la vieille roche, marchant d’un pas ferme et égal dans le sentier de l’honneur et de la probité, et faisant le bien plus par goût et par habitude que par devoir ; l’accomplissement de toutes leurs obligations ne leur coûtait rien, parce qu’ils trouvaient dans cet accomplissement même la plus douce de leurs jouissances : ils avaient une nombreuse famille, mais l’économie et le produit de leur ferme leur fournissaient au-delà de leurs besoins. Je me plaisais souvent à converser avec eux ; quoique je me misse constamment à leur niveau, ils avaient pour moi cette sorte de respect et de déférence qu’inspire toujours l’opulence et le faste à l’humble médiocrité. De trois garçons qu’ils avaient, le cadet fixait surtout mon attention ; à une taille des mieux prises, il joignait la figure la plus intéressante ; la candeur, la douceur, la sensibilité étaient peintes sur sa physionomie. Quoiqu’il fût fort timide, je remarquai aisément qu’il avait les dispositions naturelles les plus heureuses, et qu’il ne lui manquait que de la culture pour devenir un être important, et figurer dans la société d’une manière avantageuse, tant par le physique que par le moral.

Je ne tardai pas à m’apercevoir que Jérôme (c’était le nom du jeune fermier) m’avait prise en affection ; dès qu’il me voyait paraître, la joie brillait dans ses yeux ; j’y lisais que son âme eût voulu, pour ainsi dire, s’élancer vers moi ; lorsque je parlais, il m’écoutait avec une attention qui indiquait plus encore que le désir de s’instruire ; enfin tout annonçait qu’il éprouvait l’ascendant d’un sentiment secret qui l’entraînait vers moi avec une force qu’il aurait tâché en vain de réprimer. J’étais trop expérimentée pour ne pas deviner la nature de ce sentiment, et pour ne pas voir que le germe de la sensibilité de ce jeune homme, en se développant à l’époque ordinaire, sa première explosion s’était dirigée vers moi comme sur le premier objet qui l’avait frappé. J’étais singulièrement flattée d’avoir fait jaillir dans cette âme neuve la première étincelle du sentiment ; je cherchai à entretenir, à augmenter ce feu par mille petites prévenances, et surtout en paraissant faire une distinction entre lui et les autres fils du fermier. Je n’avais d’abord aucun but ; la satisfaction que j’éprouvais d’avoir les prémices du cœur de ce jeune homme, voilà à quoi se bornaient mes idées et mes désirs ; mais insensiblement le mien se mit de la partie, et je ne tardai pas à ressentir pour ce jeune homme tout ce qu’il semblait éprouver pour moi. Si Jérôme cherchait toutes les occasions de me voir, de me parler, de mon côté sa présence me causait un contentement, une joie qui augmentaient de jour en jour ; lorsqu’il était éloigné j’éprouvais une espèce de malaise ; lorsque les travaux de la campagne l’appelaient au dehors, j’étais inquiète, ennuyée, chagrine. Je tentais en vain de me distraire par la lecture, l’image de Jérôme se présentait sans cesse à mon esprit ; elle se gravait sur chaque page de mon livre ; enfin ma sensibilité, que je croyais épuisée, s’était ranimée avec une nouvelle force ; et un paysan, le fils d’un fermier, avait opéré ce prodige.

Qu’on ne s’en étonne pas ; l’homme primitif, l’homme orné de ses seules vertus naturelles, plaît plus à la femme qui connaît le monde, que ces poupées masculines qui n’ont d’autre éclat qu’un lustre emprunté, d’autre mérite que leurs titres et leurs richesses. Jérôme était l’enfant de la nature ; elle s’était plu à l’embellir de tous ses dons ; il est vrai qu’il était sans culture, qu’à peine il savait lire, mais un diamant brut n’en a pas moins un prix réel ; il peut devenir une pièce unique dans les mains d’un ouvrier habile, tandis que le stras fragile a beau être bien taillé, il n’a toujours qu’un prix factice ; c’est ce que je me disais en cédant à la force du charme qui m’entraînait vers Jérôme ; mais mes vues ne se bornaient point cette fois à former une liaison purement galante, je conçus un projet dont l’exécution devait assurer mon bonheur et ma tranquillité pour la vie. Les goûts changent avec l’âge ; depuis longtemps j’étais lasse de mener une vie errante, de passer sans cesse d’une main dans une autre, tantôt par inclination, tantôt par nécessité. Je résolus donc de faire une fin, et je crus que le meilleur moyen d’atteindre mon but, était d’épouser le jeune fermier : avec les richesses que je venais d’acquérir, je ne doutais pas qu’il ne me fût aisé d’obtenir le consentement de ses parents : outre l’argent que j’avais gagné à Spa et celui qui me restait lorsque j’y arrivai, le Chevalier m’avait encore laissé en mourant une somme à peu près aussi forte ; ainsi je me voyais maîtresse de près de 80,000 livres, ce qui était bien plus que suffisant pour couler le reste de mes jours dans le sein d’une douce aisance.

Je n’eus pas plutôt formé le projet dont je viens de parler, que j’en commençai l’exécution. Un jour que je me trouvais seule avec le jeune fermier : Vous m’aimez, Jérôme, lui dis-je ; je m’en suis aperçue ; vous devez avoir remarqué de votre côté que vous ne m’étiez nullement indifférent. Jérôme rougit : Madame, me répondit-il en baissant les yeux, je ne sais si ce que je ressens pour vous est de l’amour, mais je puis vous assurer qu’après mes parents, vous êtes ce que j’ai de plus cher ; le sentiment que vous me faites éprouver est même plus vif, il ne me laisse aucun repos. — Cette aimable ingénuité me charma ; je dis à Jérôme que s’il m’était réellement aussi attaché qu’il le paraissait, j’étais résolue de m’unir à lui par les liens du mariage. Le jeune homme parut vivement surpris ; il s’imagina que c’était une plaisanterie que je faisais, et j’eus mille peines à lui persuader que je parlais sérieusement. Mon cher Jérôme, lui dis-je, que cet éclat qui m’environne cesse de vous en imposer ; ma naissance n’est pas plus distinguée que la vôtre, elle l’est même moins, s’il est vrai que l’agriculture soit le plus noble comme le plus utile des états. J’ai à la vérité plus d’argent que vous, mais l’argent met-il une véritable distinction entre les hommes ? Non, sans doute, c’est la probité, ce sont les qualités du cœur qui peuvent seules établir cette différence, et de ce côté vous pouvez prétendre à tout.

Jérôme était transporté de joie ; je l’embrassai en lui jurant que je n’aurais jamais d’autre époux que lui ; il m’assura de son côté que du premier moment qu’il m’avait vue, il s’était senti entraîné vers moi par une force invincible, que le respect l’avait toujours empêché de me témoigner de bouche la tendresse qu’il avait conçue pour moi, mais que ses yeux l’avaient sans doute trahi, puisque j’avais su y démêler la nature du sentiment que j’avais fait naître dans son cœur. — Le même jour je m’ouvris à ses parents ; on peut juger si ma proposition les surprit agréablement, ils me prenaient pour quelque personne d’importance : Je ne crus pas devoir les laisser dans cette erreur ; tout détour avec ces bonnes gens répugnait à ma sincérité ; je leur dis donc qui j’étais, et leur fis un récit succinct de ma vie, en glissant toutefois rapidement sur mes aventures galantes, et adoucissant tout ce qui eût pu effaroucher l’austère vertu de ces honnêtes agriculteurs. Enfin, je me peignis comme une personne sensible qui avait été la victime de la séduction et des circonstances, et qui, malgré ses erreurs, avait conservé un bon cœur et des sentiments honnêtes. Le fermier et la fermière m’écoutèrent avec la plus grande attention, et il ne parut pas que mon récit eût fait sur eux une impression défavorable pour moi ; sans doute la manière dont je le terminai en ouvrant ma cassette et étalant à leurs yeux mon or et mes bijoux, ne contribua pas peu à empêcher un pareil effet : l’homme riche en impose toujours plus ou moins à ses semblables. Bref, mes hôtes donnèrent leur consentement à tout, et Jérôme et moi nous fûmes au comble de la joie ; je n’avais aussi rien caché au jeune fermier de mes aventures, mais il m’aimait trop pour que cet exposé de mes faiblesses passées pût altérer sa tendresse et son estime pour moi. Ma sincérité fit au contraire qu’il m’en estima davantage.

Lorsque rien ne s’opposa plus à mon mariage avec Jérôme, j’en fis tous les préparatifs. Je me rendis à Paris pour y acheter tout ce qui m’était nécessaire ; je rapportai quantité de présents que je distribuai aux frères et sœurs de mon futur époux, afin de me les attacher encore davantage. Bien loin de me trouver humiliée d’épouser un paysan, j’en étais toute fière. Après la suppression de la noblesse et des titres, qui venait d’être prononcée par l’assemblée nationale, et l’égalité se trouvant rétablie parmi les Français, je devais être sans doute plus honorée d’épouser un agriculteur actif qu’un ex-noble fainéant ; l’agriculture devenait à mes yeux le premier des états, puisque c’était le plus utile.

Enfin je devins l’épouse de Jérôme et en même temps la plus heureuse des femmes ; notre mariage fut célébré sans beaucoup de pompe, mais la joie la plus pure y présida. Depuis deux mois que nous sommes unis, tous mes instants se sont écoulés dans une douce ivresse : mon époux est tendre et empressé ; de mon côté, je ne néglige rien pour mériter sa tendresse ; si j’ai donné dans des écarts, si j’ai eu des faiblesses, je suis assurée de n’en plus avoir ; l’expérience a eu cela d’utile pour moi, qu’elle m’a suffisamment éclairée sur les hommes et sur les choses, et qu’elle m’a mis en garde contre le danger. Je puis répondre de moi-même, parce que j’adore mon mari, et que je sais apprécier à sa juste valeur tout ce qui tend à faire tomber une femme dans le piège. Aussi ne craindrai-je pas d’avancer que la plus fidèle des femmes est assez ordinairement celle qui a eu le plus de reproches à se faire.

Jérôme est bon fils, bon époux, bon citoyen, il sera bon père ; son cœur est pur, son âme franche et généreuse ; il a le jugement sain et beaucoup d’intelligence ; c’est un fond fertile que je vais m’occuper à cultiver. Polir son esprit, lui donner des connaissances et lui plaire en tout, voilà quelle sera désormais ma principale, ma plus agréable occupation.

Je me procurerai aussi une autre espèce de jouissance en comblant de bienfaits toute sa famille. Je viens d’acheter une jolie maison dans les environs de la ferme où je me suis établie avec mon mari et la plus jeune de ses sœurs ; nous allons faire valoir les terres qui en dépendent et qui étaient très mal cultivées ; il n’y a rien d’étonnant, elles appartenaient à un noble.

Voilà, mon cher lecteur, le récit de mes aventures, de mes erreurs, de mes jouissances et de mon bonheur : je l’ai fait sans prétention, je désire qu’il t’ait amusé ; sans doute de toutes les surprises qu’il a pu te causer, la dernière n’est pas la moins grande. Les romans finissent ordinairement par un mariage ; c’est à ce grand terme qu’aboutissent tous ces assauts de vertu, de grandeur d’âme, de générosité, tout cet étalage de beaux sentiments qui se trouvent dans ces livres où l’on peint les hommes tels qu’ils devraient être et non tels qu’ils sont ; mais tu ne te serais sûrement pas attendu que l’histoire d’une femme galante comme moi, se fût terminée par un hyménée : ainsi ce qui n’est qu’une uniformité insipide dans les autres livres, est ici une nouveauté, un dénouement original. Il ne te paraîtrait pas moins singulier que Julie ait épousé un paysan par orgueil, si, grâce à la révolution et aux sages décrets de l’Assemblée nationale, le bandeau du préjugé n’était entièrement déchiré, et l’égalité rétablie. Je vais maintenant m’occuper à donner de petits citoyens à l’État, et je jure que je les élèverai dans l’amour de la patrie et de la liberté.

Adieu, mon cher lecteur ; il m’en coûte de ne plus pouvoir bavarder avec toi, mais je te quitte pour aller trouver mon cher Jérôme qui laboure une pièce de terre derrière notre maison, car quoique nous soyons riches, nous n’en travaillons pas moins ; nous n’avons heureusement jamais eu de titre à la fainéantise ; et je finirai en disant comme Candide : Tout cela est bien, mais il faut labourer notre jardin.


Fin du tome second et dernier.

  1. Un plaisant a dit à cette occasion : On ne peut pas faire une omelette sans casser des œufs.