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Justine, ou les Malheurs de la vertu/première partie

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« en Hollande chez les Libraires associés » [Girouard, Paris] (p. 7-74).

Sade - Justine, ou les Malheurs de la vertu p. 14 transparent.png
JUSTINE,
OU
LES MALHEURS
DE LA VERTU.

LE chef-d’œuvre de la philoſophie ſerait de développer les moyens dont la Providence se sert pour parvenir aux fins qu’elle ſe propoſe ſur l’homme, & de tracer, d’après cela, quelques plans de conduite qui pussent faire connaître à ce malheureux individu bipède, la manière dont il faut qu’il marche dans la carrière épineuſe de la vie, afin de prévenir les caprices bizares de cette fatalité à laquelle on donne vingt noms différens, ſans être encore parvenu, ni à la connaître, ni à la définir.

Si, plein de reſpect pour nos conventions sociales, & ne s’écartant jamais des digues qu’elles nous impoſent, il arrive malgré cela, que nous n’ayions rencontré que des ronces, quand les méchans ne cueillaient que des roſes, des gens privés d’un fonds de vertus assez constaté pour se mettre au-dessus de ces remarques, ne calculeront-ils pas alors qu’il vaut mieux s’abandonner au torrent que d’y réſiſter ? Ne diront-ils pas que la Vertu, quelque belle qu’elle soit, devient pourtant le plus mauvais parti qu’on puisse prendre, quand elle ſe trouve trop foible pour lutter contre le vice, & que dans un siécle entiérement corrompu, le plus sûr est de faire comme les autres. Un peu plus inſtruits, si l’on veut, & abusant des lumières qu’ils ont acquises, ne diront-ils pas avec l’ange Jesrad de Zadig, qu’il n’y a aucun mal dont il ne naisse un bien, & qu’ils peuvent d’après cela ſe livrer au mal, puisqu’il n’est dans le fait qu’une des façons de produire le bien ? N’ajouteront-ils pas qu’il est indifférent au plan général, que tel ou tel soit bon ou méchant de préférence, que si le malheur persécute la vertu & que la proſpérité accompagne le crime, les choses étant égales aux vues de la Nature, il vaut infiniment mieux prendre parti parmi les méchans qui proſperent, que parmi les vertueux qui échouent. Il est donc important de prévenir ces ſophismes dangereux d’une fauſſe philoſophie ; eſſentiel de faire voir que les exemples de vertu malheureuse, présentés à une ame corrompue, dans laquelle il reste pourtant quelques bons principes, peuvent ramener cette ame au bien tout auſſi sûrement que ſi on lui eût montré dans cette route de la vertu les palmes les plus brillantes, & les plus flatteuſes récompenſes. Il eſt cruel ſans doute d’avoir à peindre une foule de malheurs accablant la femme douce & ſenſible, qui reſpecte le mieux la vertu, & d’une autre part l’affluence des proſpérités ſur ceux qui écraſent ou mortifient cette même femme. Mais s’il naît cependant un bien du tableau de ces fatalités, aura-t-on des remords de les avoir offertes ? Pourra-t-on être fâché d’avoir établi un fait, d’où il réſultera pour le ſage qui lit avec fruit, la leçon ſi utile de la ſoumiſſion aux ordres de la Providence, & l’avertiſſement fatal que c’eſt ſouvent pour nous ramener à nos devoirs, que le Ciel frappe à côté de nous l’être qui nous paraît mieux avoir rempli les ſiens.

Tels ſont les ſentimens qui vont diriger nos travaux, & c’est en conſidération de ces motifs que nous demandons au lecteur, de l’indulgence pour les ſyſtêmes erronés qui ſont placés dans la bouche de pluſieurs de nos perſonnages, & pour les ſituations quelquefois un peu fortes, que, par amour pour la vérité, nous avons dû mettre ſous ſes yeux.


Madame la Comteſſe de Lorſange était une de ces Prêtreſſes de Vénus, dont la fortune eſt l’ouvrage d’une jolie figure & de beaucoup d’inconduite, & dont les titres, quelque pompeux qu’ils ſoient, ne ſe trouvent que dans les archives de Cythere, forgés par l’impertinence qui les prend, & ſoutenus par la ſotte crédulité qui les donne ; brune, une belle taille, des yeux d’une ſinguliere expreſſion ; cette incrédulité de mode, qui, prêtant un ſel de plus aux paſſions, fait rechercher avec plus de ſoin les femmes en qui on la ſoupçonne ; un peu méchante, aucuns principes, ne croyant de mal à rien, & cependant pas aſſez de dépravation dans le cœur, pour en avoir éteint la ſenſibilité ; orgueilleuſe, libertine ; telle étoit Madame de Lorſange,

Cette femme avoit reçu néanmoins la meilleure éducation ; fille d’un trés-gros Banquier de Paris, elle avoit été élevée avec une ſœur nommée Juſtine, plus jeune qu’elle de trois ans, dans une des plus célébres Abbayes de cette capitale, où jusqu’à l’âge de douze & de quinze ans, aucuns conseils, aucuns maîtres, aucuns livres, aucuns talens n’avaient été refuſés ni à l’une ni à l’autre de ces deux ſœurs.

À cette époque fatale pour la vertu de deux jeunes filles, tout leur manqua dans un seul jour : une banqueroute affreuſe précipita leur pere dans une ſituation ſi cruelle, qu’il en périt de chagrin. Sa femme le ſuivit un mois après au tombeau. Deux parens froids & éloignés délibérerent ſur ce qu’ils feraient des jeunes orphelines ; leur part d’une ſucceſſion abſorbée par les créances, ſe montait à cent écus pour chacune. Perſonne ne ſe ſouciant de s’en charger, on leur ouvrit la porte du Couvent, on leur remit leur dot, les laiſſant libres de devenir ce qu’elles voudraient.

Madame de Lorſange qui ſe nommait pour lors Juliette, & dont le caractere & l’eſprit étaient, à fort peu de choſe près, auſſi formés qu’à trente ans, âge qu’elle atteignait lors de l’histoire que nous allons raconter, ne parut ſenſible qu’au plaiſir d’être libre, ſans réfléchir un instant aux cruels revers qui briſaient ſes chaînes. Pour Juſtine, agée comme nous l’avons dit, de douze ans, elle était d’un caractère ſombre & mélancolique, qui lui fit bien mieux ſentir toute l’horreur de ſa ſituation. Douée d’une tendresse, d’une ſenſibilité ſurprenante, au lieu de l’art & de la fineſſe de ſa ſœur, elle n’avait qu’une ingénuité, une candeur qui devaient la faire tomber dans bien des piéges. Cette jeune fille à tant de qualités, joignait une phyſionomie douce, abſolument différente de celle dont la nature avait embelli Juliette ; autant on voyait d’artifice, de manége, de coquetterie dans les traits de l’une, autant on admirait de pudeur, de décence & de timidité dans l’autre ; un air de Vierge, de grands yeux bleus, pleins d’ame & d’intérêt, une peau éblouiſſante, une taille ſouple & flexible, un organe touchant, des dents d’ivoire & les plus beaux cheveux blonds, voilà l’eſquiſſe de cette cadette charmante, dont les graces naïves & les traits délicats ſont au-deſſus de nos pinceaux.

On leur donna vingt-quatre heures à l’une & à l’autre pour quitter le Couvent, leur laiſſant le ſoin de ſe pourvoir, avec leurs cent écus, où bon leur ſemblerait. Juliette enchantée d’être ſa maîtresse, voulut un moment eſſuyer les pleurs de Juſtine, puis voyant qu’elle n’y réuſſirait pas, elle se mit à la gronder au lieu de la conſoler : elle lui reprocha ſa ſenſibilité ; elle lui dit avec une philoſophie très-audeſſus de ſon âge, qu’il ne fallait s’affliger dans ce monde-ci que de ce qui nous affectait perſonnellement ; qu’il était poſſible de trouver en ſoi-même des ſenſations phyſiques d’une aſſez piquante volupté pour éteindre toutes les affections morales dont le choc pourrait être douloureux ; que ce procédé devenait d’autant plus eſſentiel à mettre en uſage, que la véritable ſageſſe conſiſtait infiniment plus à doubler la ſomme de ſes plaiſirs, qu’à multiplier celle de ces peines ; qu’il n’y avait rien, en un mot, qu’on ne dût faire pour émouſſer dans ſoi cette perfide ſenſibilité, dont il n’y avait que les autres qui profitaſſent, tandis qu’elle ne nous apportait que des chagrins. Mais on endurcit difficilement un bon cœur, il réſiſte aux raiſonnemens d’une mauvaiſe tête, & ſes jouiſſances le conſolent des faux brillans du bel-eſprit.

Juliette employant d’autres reſſources, dit alors à ſa ſœur, qu’avec l’âge & la figure qu’elles avaient l’une & l’autre, il était impoſſible qu’elles mouruſſent de faim. Elle lui cita la fille d’une de leurs voiſines, qui s’étant échappée de la maiſon paternelle, était aujourd’hui richement entretenue & bien plus heureuſe, ſans doute, que ſi elle fût reſtée dans le ſein de ſa famille ; qu’il fallait bien ſe garder de croire que ce fût le mariage qui rendît une jeune fille heureuſe ; que captive ſous les loix de l’hymen, elle avait, avec beaucoup d’humeur à ſouffrir, une très-légere doſe de plaiſirs à attendre ; au lieu que, livrées au libertinage, elles pourraient toujours ſe garantir de l’humeur des amans, ou s’en conſoler par leur nombre.

Juſtine eut horreur de ces diſcours ; elle dit qu’elle préférait la mort à l’ignominie, & quelques nouvelles inſtances que lui fit ſa ſœur, elle refuſa conſtamment de loger avec elle, dès qu’elle la vit déterminée à une conduite qui la faiſait frémir.

Les deux jeunes filles ſe ſéparèrent donc, ſans aucune promesse de ſe revoir, dès que leurs intentions ſe trouvaient ſi différentes. Juliette qui allait, prétendait-elle, devenir une grande dame, conſentirait-elle à recevoir une petite fille dont les inclinations vertueuſes mais baſſes, ſeraient capables de la déshonorer ? Et de ſon côté, Juſtine voudrait-elle riſquer ſes mœurs dans la ſociété d’une créature perverſe qui allait devenir victime de la crapule & de la débauche publique. Toutes deux ſe dirent donc un éternel adieu, & toutes deux quittèrent le Couvent dès le lendemain.

Juſtine careſſée lors de ſon enfance par la Couturiere de ſa mere, croit que cette femme ſera ſenſible à ſon malheur ; elle va la trouver, elle lui fait part de ſes infortunes elle lui demande de l’ouvrage… à peine la reconnaît-on ; elle eſt renvoyée durement. — Oh Ciel ! dit cette pauvre petite créature ; faut-il que les premiers pas que je fais dans le monde ſoient déjà marqués par des chagrins ! — Cette femme m’aimait autrefois, pourquoi me rejette-t-elle aujourd’hui ? Hélas ! c’eſt que je ſuis orpheline & pauvre ; c’est que je n’ai plus de reſſources dans le monde, & que l’on n’eſtime les gens qu’en raison des ſecours & des agrémens que l’on s’imagine en recevoir. Juſtine en larmes va trouver ſon Curé ; elle lui peint ſon état avec l’énergique candeur de ſon âge… Elle était en petit fourreau blanc ; ſes beaux cheveux négligemment repliés ſous un grand bonnet ; ſa gorge à peine indiquée, cachée ſous deux ou trois aunes de gaze ; ſa jolie mine un peu pâle à cauſe des chagrins qui la dévoraient, quelques larmes roulaient dans ſes yeux & leur prêtaient encore plus d’expreſſion. Vous me voyez, Monſieur, dit-elle au ſaint Eccléſiaſtique… Oui, vous me voyez dans une poſition bien affligeante pour une jeune fille ; j’ai perdu mon pere & ma mere… Le Ciel me les enleve à l’âge où j’avais le plus beſoin de leur ſecours… Ils ſont morts ruinés, Monſieur ; nous n’avons plus rien. — Voilà tout ce qu’ils m’ont laiſſé, continua-t-elle, en montrant ſes douze louis… & pas un coin pour repoſer ma pauvre tête… Vous aurez pitié de moi n’eſt-ce pas, Monſieur ? Vous êtes le Ministre de la Religion, & la Religion fut toujours la vertu de mon cœur ; au nom de ce Dieu que j’adore & dont vous êtes l’organe, dites-moi, comme un ſecond pere, ce qu’il faut que je fasse… ce qu’il faut que je devienne ? Le charitable Prêtre répondit en lorgnant Juſtine, que la Paroiſſe était bien chargée ; qu’il était difficile qu’elle pût embraſſer de nouvelles aumônes, mais que ſi Juſtine voulait le ſervir, que ſi elle voulait faire le gros ouvrage, il y aurait toujours dans ſa cuiſine un morceau de pain pour elle. Et, comme en diſant cela, l’interprète des Dieux lui avait paſſé la main ſous le menton, en lui donnant un baiſer beaucoup trop mondain pour un homme d’Égliſe, Juſtine qui ne l’avait que trop compris, le repouſſa en lui diſant : « Monſieur, je ne vous demande ni l’aumône ni une place de ſervante ; il y a trop peu de temps que je quitte un état au-deſſus de celui qui peut faire déſirer ces deux graces, pour être réduite à les implorer ; je ſollicite les conſeils dont ma jeuneſſe & mes malheurs ont beſoin, & vous voulez me les faire acheter un peu trop cher ». Le Paſteur honteux d’être dévoilé, chaſſa promptement cette petite créature, & la malheureuſe Juſtine deux fois repouſſée dès le premier jour qu’elle eſt condamnée à l’iſoliſme, entre dans une maiſon où elle voit un écriteau, loue un petit cabinet garni au cinquième, le paye d’avance, & s’y livre à des larmes d’autant plus amères qu’elle eſt ſenſible & que ſa petite fiereté vient d’être cruellement compromiſe.

Nous permettra-t-on de l’abandonner quelque temps ici, pour retourner à Juliette, & pour dire comment, du ſimple état d’où nous la voyons ſortir, & ſans avoir plus de reſſources que ſa ſœur, elle devint pourtant, en quinze ans, femme titrée, poſſédant trente mille livres de rente, de très-beaux bijoux, deux ou trois maiſons tant à la ville qu’à la campagne, &, pour l’inſtant, le cœur, la fortune & la confiance de M. de Corville, Conſeiller d’État, homme dans le plus grand crédit, & à la veille d’entrer dans le miniſtère. La carrière fut épineuſe, on n’en doute aſſurément pas : c’eſt par l’apprentiſſage le plus honteux & le plus dur, que ces demoiſelles-là font leur chemin ; & telle eſt dans le lit d’un Prince aujourd’hui, qui porte peut-être encore ſur elle les marques humiliantes de la brutalité des libertins, entre les mains deſquels ſa jeuneſſe & ſon inexpérience la jetterent.

En ſortant du Couvent, Juliette alla trouver une femme qu’elle avait entendu nommer à cette jeune amie de ſon voiſinage ; pervertie comme elle avait envie de l’être & pervertie par cette femme, elle l’aborde avec ſon petit paquet ſous le bras, une lévite bleue bien en déſordre, des cheveux traînans, la plus jolie figure du monde, s’il eſt vrai qu’à de certains yeux l’indécence puiſſe avoir des charmes ; elle conte ſon hiſtoire à cette femme, & la ſupplie de la protéger comme elle a fait de ſon ancienne amie. — Quel âge avez-vous, lui demande la Duvergier ? — Quinze ans dans quelques jours, Madame, répondit Juliette… — Et jamais nul mortel, continua la matrone… — Oh ! non, Madame, je vous le jure, répliqua Juliette. — Mais c’eſt que quelquefois dans ces couvens, dit la vieille… un Confeſſeur, une Religieuſe, une Camarade… il me faut des preuves ſures. — Il ne tient qu’à vous de vous les procurer, Madame, répondit Juliette en rougiſſant… — Et la Duegne s’étant affublée d’une paire de lunettes, & ayant avec ſcrupule viſité les choſes de toutes parts, allons, dit-elle à la jeune fille, vous n’avez qu’à reſter ici, beaucoup d’égards pour mes conſeils un grand fonds de complaiſance & de ſoumiſſion pour mes pratiques, de la propreté, de l’économie, de la candeur vis-à-vis de moi, de la politique envers vos compagnes, & de la fourberie avec les hommes, avant dix ans, je vous mettrai en état de vous retirer dans un troiſieme, avec une commode ; un trumeau, une ſervante ; & l’art que vous aurez acquis chez moi, vous donnera de quoi vous procurer le reſte.

Ces recommandations faites, la Duvergier s’empare du petit paquet de Juliette elle lui demande ſi elle n’a point d’argent, & celle-ci lui ayant trop franchement avoué qu’elle avait cent écus, la chere maman les confiſque en aſſurant ſa nouvelle penſionnaire qu’elle placera ce petit fonds à la loterie pour elle, mais qu’il ne faut pas qu’une jeune fille ait d’argent. C’eſt, lui dit-elle, un moyen de faire le mal, & dans un ſiécle aussi corrompu, une fille ſage & bien née doit éviter avec ſoin tout ce qui peut l’entraîner dans quelques piéges. C’eſt pour votre bien que je vous parle, ma petite, ajouta la Duegne, & vous devez me ſavoir gré de ce que je fais.

Ce ſermon fini, la nouvelle venue eſt préſentée à ſes compagnes on lui indique ſa chambre dans la maiſon, & dès le lendemain ſes prémices ſont en vente.

En quatre mois la marchandiſe eſt ſucceſſivement ; vendue à près de cent perſonnes ; les uns ſe contentent de la roſe, d’autres plus délicats ou plus dépravés (car la queſtion n’eſt pas réſolue) veulent épanouir le bouton qui fleurit à côté. Chaque ſoir la Duvergier rétrécit, rajuſte, & pendant quatre mois ce ſont toujours des prémices que la friponne offre au public. Au bout de cet épineux noviciat, Juliette obtient enfin des patentes de ſœur converſe ; de ce moment elle eſt réellement reconnue fille de la maiſon ; dès-lors elle en partage les peines & les profits. Autre apprentiſſage ; ſi dans la première école, à quelques écarts près, Juliette a ſervi la Nature, elle en oublie les loix dans la ſeconde ; elle y corrompt entièrement ſes mœurs ; le triomphe qu’elle voit obtenir au vice dégrade totalement ſon ame ; elle ſent que, née pour le crime, au moins doit-elle aller au grand & renoncer à languir dans un état ſubalterne, qui, en lui faiſant faire les mêmes fautes, en l’aviliſſant également, ne lui rapporte pas, à beaucoup près, le même profit. Elle plaît à un vieux Seigneur fort débauché, qui ne la fait venir d’abord que pour l’affaire du moment ; elle a l’art de s’en faire magnifiquement entretenir ; elle paraît enfin aux ſpectacles, aux promenades, à côté des cordons bleus de l’ordre de Cythere ; on la regarde, on la cite, on l’envie, & la fine créature ſait ſi bien s’y prendre, qu’en moins de quatre ans elle ruine ſix hommes, dont le plus pauvre avait cent mille écus de rente. Il n’en fallait pas davantage pour faire ſa réputation ; l’aveuglement des gens-du-monde eſt tel, que plus une de ces créatures a prouvé ſa malhonnêteté plus on eſt envieux d’être ſur ſa liſte ; il ſemble que le dégré de ſon aviliſſement & de ſa corruption devienne la meſure des ſentimens que l’on oſe afficher pour elle.

Juliette venait d’atteindre ſa vingtieme année, lorſqu’un certain comte de Lorſange, Gentilhomme Angevin, âgé d’environ quarante ans, devint tellement épris d’elle, qu’il réſolut de lui donner ſon nom ; il lui reconnut douze mille livres de rente, lui aſſura le reſte de ſa fortune s’il venait à mourir avant elle ; lui donna une maiſon, des gens, une livrée, & une ſorte de conſidération dans le monde, qui parvint en deux ou trois ans à faire oublier ſes débuts.

Ce fut ici que la malheureuſe Juliette oubliant tous les ſentimens de ſa naiſſance & de ſa bonne éducation ; pervertie par de mauvais conſeils & des livres dangereux ; preſſée de jouir ſeule, d’avoir un nom & point de chaînes, oſa ſe livrer à la coupable idée d’abréger les jours de ſon mari. Ce projet odieux conçu, elle le careſſa ; elle le conſolida malheureuſement dans ces momens dangereux, où le phyſique s’embrâſe aux erreurs du moral, inſtans où l’on ſe refuſe d’autant moins, qu’alors rien ne s’impoſe à l’irrégularité des vœux, ou à l’impétuoſité des déſirs, & que la volupté reçue n’eſt vive qu’en raiſon de la multitude des freins qu’on briſe, ou de leur ſainteté. Le ſonge évanoui, ſi l’on redevenait ſage, l’inconvénient ſerait médiocre, c’eſt l’hiſtoire des torts de l’eſprit ; on ſait bien qu’ils n’offenſent perſonne, mais on va plus loin malheureuſement. Que ſera-ce, oſe-t-on ſe dire, que la réaliſation de cette idée, puiſque ſon ſeul aſpect vient d’exalter, vient d’émouvoir ſi vivement. On vivifie la maudite chimere, & ſon exiſtence eſt un crime.

Madame de Lorſange exécuta, heureuſement pour elle, avec tant de ſecret, qu’elle ſe mit à l’abri de toute pourſuite, & qu’elle enſevelit avec ſon époux les traces du forfait épouvantable qui le précipitait au tombeau.

Redevenue libre & comteſſe, Madame de Lorſange, reprit ſes anciennes habitudes ; mais ſe croyant quelque choſe dans le monde, elle mit à ſa conduite un peu moins d’indécence. Ce n’était plus une fille entretenue, c’était une riche veuve qui donnait de jolis ſoupers, chez laquelle la Cour & la ville étaient trop heureuſes d’être admiſes ; femme décente en un mot & qui néanmoins couchait pour deux cens louis, & ſe donnait pour cinq cens par mois.

Juſqu’à vingt-ſix ans Madame de Lorſange fit encore de brillantes conquêtes ; elle ruina trois Ambaſſadeurs étrangers, quatre Fermiers-généraux, deux Évêques, un Cardinal & trois Chevaliers, des Ordres du Roi ; mais comme il eſt rare de s’arrêter après un premier délit, ſur-tout quand il a tourné heureuſement, la malheureuſe Juliette ſe noîrcit de deux nouveaux crimes ſemblables au premier ; l’un pour voler un de ſes amans qui lui avait confié une ſomme conſidérable, ignorée de la famille de cet homme, & que Madame de Lorſange put mettre à l’abri par cette affreuſe action ; l’autre pour avoir plutôt un legs de cent mille francs qu’un de ſes adorateurs lui faiſait au nom d’un tiers, chargé de rendre la ſomme après décès. À ces horreurs Madame de Lorſange joignait trois ou quatre infanticides. La crainte de gâter ſa jolie taille, le déſir de cacher une double intrigue, tout lui fit prendre la réſolution d’étouffer dans ſon ſein la preuve de ſes débauches ; & ces forfaits ignorés comme les autres n’empêcherent pas cette femme adroite & ambitieuſe de trouver journellement de nouvelles dupes.

Il eſt donc vrai que la proſperité peut accompagner la plus mauvaiſe conduite, & qu’au milieu même du déſordre & de la corruption, tout ce que les hommes appelent le bonheur, peut ſe répandre ſur la vie ; mais que cette cruelle & fatale vérité n’alarme pas ; que l’exemple du malheur pourſuivant par-tout la vertu, & que nous allons bientôt offrir, ne tourmente pas davantage les honnêtes gens ; cette félicité du crime eſt trompeuſe, elle n’eſt qu’apparente ; indépendamment de la punition bien certainement réſervée par la Providence à ceux qu’ont ſéduits ſes ſuccès, ne nourriſſent-ils pas au fond de leur ame, un ver qui les rongeant ſans ceſſe, les empêche d’être réjouis de ces fauſſes lueurs, & ne laiſſent en leur ame, au lieu de délices, que le ſouvenir déchirant des crimes qui les ont conduits où ils ſont. A l’égard de l’infortuné que le ſort perſécute, il a ſon cœur pour conſolation, & les jouiſſances intérieures que lui procurent ſes vertus, le dédommagent bientôt de l’injuſtice des hommes.

Tel était donc l’état des affaires de Madame de Lorſange, lorſque M. de Corville âgé de cinquante ans, jouiſſant du crédit & de la conſidération, que nous avons peints plus haut, réſolut de ſe ſacrifier entièrement pour cette femme, & de la fixer à jamais à lui. Soit attention, ſoit procédés, ſoit politique de la part de Madame de Lorſange, il y était parvenu, & il y avait quatre ans qu’il vivait avec elle, abſolument comme avec une épouſe légitime, l’orſque l’acquiſition d’une très-belle terre auprès de Montargis, les obligea l’un & l’autre d’aller passer quelque temps dans cette Province.

Un ſoir, où la beauté du temps leur avait fait prolonger leur promenade, de la terre qu’ils habitaient juſqu’à Montargis, trop fatigués l’un & l’autre pour entreprendre de retourner comme ils étaient venus, ils s’arrêterent à l’auberge où deſcend le caroſſe de Lyon, à dessein d’envoyer delà un homme à cheval leur chercher une voiture. Ils ſe repoſaient dans une ſalle basse & fraîche de cette maiſon, donnant ſur la cour, lorſque le coche dont nous venons de parler, entra dans cette hôtellerie.

C’eſt un amuſement aſſez naturel que de regarder vue deſcente de coche : on peut parier pour le genre des perſonnages qui s’y trouvent, & ſi l’on a nommé une Catin, un Officier, quelques Abbés & un Moine, on eſt preſque toujours sûr de gagner. Madame de Lorſange, ſe lève, M. de Corville la ſuit, & tous deux s’amuſent à voir entrer dans l’auberge la ſociété cahotante. Il paraissait qu’il n’y avait plus perſonne dans la voiture l’orſqu’un Cavalier de maréchauſſée, deſcendant du panier, reçut dans ſes bras d’un de ſes camarades également placé dans le même lieu, une fille de vingt-ſix à vingt-ſept ans, vêtue d’un mauvais petit caracot d’indienne, & enveloppée juſqu’aux ſourcils, d’un grand mantelet de taffetas noir. Elle était liée comme une criminelle & d’une telle faibleſſe, qu’elle ſerait aſſurément tombée ſi ſes gardes ne l’euſſent ſoutenue. À un cri de ſurpriſe & d’horreur qui échappe à Madame de Lorſange, la jeune fille ſe retourne, & laiſſe voir avec la plus belle taille du monde, la figure la plus noble, la plus agréable, la plus intéreſſante, tous les appas enfin les plus en droit de plaire, rendus mille fois plus piquans encore par cette tendre & touchante affliction que l’innocence ajoute aux traits de la beauté.

M. de Corville & ſa maitreſſe ne peuvent s’empêcher de s’intéreſſer pour cette miſérable fille. Ils s’approchent, ils demandent à l’un des gardes ce qu’a fait cette infortunée. On l’accuſe de trois crimes, répond le Cavalier, il s’agit de meurtre, de vol & d’incendie ; mais je vous avoue que mon camarade & moi n’avons jamais conduit de criminel avec autant de répugnance ; c’eſt la créature la plus douce, & qui paraît la plus honnête. Ah, ah, dit M. de Corville, ne pourrait-il pas y avoir là quelques-unes de ces bévues ordinaires aux Tribunaux ſubalternes… & où s’est commis le délit ? — Dans une auberge à quelques lieues de Lyon, c’eſt Lyon qui l’a jugée ; elle va ſuivant l’uſage, à Paris pour la confirmation de ſa Sentence, & reviendra pour être exécutée à Lyon.

Madame de Lorſange qui s’était approchée, qui entendait ce récit, témoigna bas à M. de Corville l’envie qu’elle aurait d’apprendre de la bouche de cette fille même, l’hiſtoire de ſes malheurs, & M. de Corville qui formait auſſi la même déſir, en fit part aux deux gardes en ſe nommant à eux. Ceux-ci ne crurent pas devoir s’y oppoſer, on décida qu’il fallait paſſer la nuit à Montargis ; on demanda un appartement commode ; M. de Corville répondit de la priſonniere, on la délia ; & quand on lui eût fait prendre un peu de nourriture, Madame de Lorſange, qui ne pouvait s’empêcher de prendre à elle le plus vif intérêt, & qui ſans doute ſe disait à elle-même, « cette créature, peut-être innocente, est pourtant traitée comme une criminelle, tandis que tout proſpère autour de moi de moi… de moi qui me ſuis ſouillée de crimes & d’horreurs ; » Madame de Lorſange, dis-je, dès qu’elle vit cette pauvre fille un peu rafraîchie, un peu conſolée par les careſſes que l’on s’empreſſait de lui faire, l’engagea de dire par quel événement, avec une phyſionomie ſi douce, elle ſe trouvait dans une aussi funeſte circonſtance.

Vous raconter l’hiſtoire de ma vie, Madame, dit cette belle infortunée, en s’adreſſant à la Comteſſe, c’eſt vous offrir l’exemple le plus frappant des malheurs de l’innocence, c’eſt accuſer la main du Ciel, c’eſt ſe plaindre des volontés de l’Être ſuprême, c’eſt une eſpece de révolte contre ſes intentions ſacrées… je ne l’oſe pas… Des pleurs coulerent alors avec abondance des yeux de cette intéreſſante fille, & après leur avoir donné cours un inſtant, elle commença ſon récit dans ces termes.


Vous me permettrez de cacher mon nom & ma naiſſance, Madame ; ſans être illuſtre, elle eſt honnête, & je n’étais pas deſtinée à l’humiliation où vous me voyez réduite. Je perdis fort jeune mes parens ; je crus avec le peu de ſecours qu’ils m’avaient laiſſé, pouvoir attendre une place convenable, &, refuſant toutes celles qui ne l’étaient pas, je mangeai, ſans m’en appercevoir, à Paris où je ſuis née, le peu que je poſſédais ; plus je devenais pauvre, plus j’étais mépriſée ; plus j’avais beſoin d’appui, moins j’eſpérais d’en obtenir ; mais de toutes les duretés que j’éprouvai dans les commencemens de ma malheureuſe ſituation, de tous les propos horribles qui me furent tenus, je ne vous citerai que ce qui m’arriva chez M. Dubourg, un des plus riches traitans de la Capitale. La femme chez qui je logeais m’avait adreſſée à lui, comme à quelqu’un dont le crédit & les richeſſes pouvaient le plus ſurement adoucir la rigueur de mon ſort, après avoir attendu très-long-temps dans l’anti-chambre de cet homme, on m’introduiſit ; Monſieur Dubourg, âgé de quarante-huit ans, venait de ſortir de ſon lit, entortillé d’une robe de chambre flottante qui cachait à peine ſon déſordre ; on s’apprêtait à le coëffer ; il fit retirer me demanda ce que je voulais. Hélas, Monſieur, lui répondis-je toute confuſe, je ſuis une pauvre orpheline qui n’ai pas encore quatorze ans, & qui connaîs déjà toutes les nuances de l’infortune ; j’implore votre commiſération, ayez pitié de moi, je vous conjure ; & alors je lui détaillai tous mes maux, la difficulté de rencontrer une place, peut-être même un peu la peine que j’éprouvais à en prendre une, n’étant pas née pour cet état. Le malheur que j’avais eu pendant tout cela, de manger le peu que j’avais… Le défaut d’ouvrage, l’eſpoir où j’étais, qu’il me faciliterait les moyens de vivre ; tout ce que dicte enfin l’éloquence du malheur, toujours rapide dans une ame ſenſible, toujours à charge à l’opulence… Après m’avoir écoutée avec beaucoup de diſtractions, M. Dubourg me demanda ſi j’avais toujours été ſage ? Je ne ſerais ni auſſi pauvre ni aussi embarraſſée, Monſieur, répondis-je, ſi j’avais voulu cesser de l’être. — Mais, me dit à cela Dubourg, à quel titre prétendez-vous que les gens riches vous ſoulagent, ſi vous ne les ſervez en rien ? — Et de quel ſervice prétendez-vous parler, Monſieur, répondis-je, je ne demande pas mieux que de rendre ceux que la décence & mon âge me permettront de remplir. — Les ſervices d’un enfant comme vous ſont peu utiles dans une maiſon, me répondit Dubourg vous n’êtes ni d’âge ni de tournure à vous placer comme vous le demandez. Vous ferez mieux de vous occuper de plaire aux hommes, & de travailler à trouver quelqu’un qui conſente à prendre ſoin de vous ; cette vertu dont vous faites un ſi grand étalage ne ſert à rien dans le monde ; vous aurez beau fléchir aux pieds de ſes autels, ſon vain encens ne vous nourrira point. La choſe qui flatte le moins les hommes, celle dont il font le moins de cas, celle qu’ils mépriſent le plus ſouverainement, c’eſt la ſagesse de votre ſexe ; on n’eſtime ici bas, mon enfant, que ce qui rapporte ou ce qui délecte ; & de quel profit peut nous être la vertu des femmes ? Ce ſont leurs déſordres qui nous ſervent & qui nous amuſent ; mais leur chaſteté nous intéreſſe on ne ſaurait moins. Quand des gens de notre ſorte donnent, en un mot, ce n’eſt jamais que pour recevoir ; or, comment une petite fille comme vous peut-elle reconnaître ce qu’on fait pour elle, ſi ce n’eſt par l’abandon le plus entier de tout ce qu’on exige de son corps ! — Oh Monſieur, répondis-je le cœur gros de ſoupirs, il n’y a donc plus ni honnêteté ni bienfaisance chez les hommes. — Fort peu, répliqua Dubourg ; on en parle tant, comment voulez-vous qu’il y en ait ? On est revenu de cette manie d’obliger gratuitement les autres ; on a reconnu que les plaiſirs de la charité n’étaient que les jouissances de l’orgueil, & comme rien n’est aussitôt dissipé, on a voulu des ſenſations plus réelles ; on a vu qu’avec un enfant comme vous, par exemple, il valait infiniment mieux retirer pour fruit de ſes avances, tous les plaisirs que peut offrir la luxure, que ceux très-froids & très-futiles de la ſoulager gratuitement ; la réputation d’un homme libéral, aumônier, généreux, ne vaut pas même à l’inſtant où il en jouit le mieux, le plus léger plaiſir des ſens. — Oh ! Monſieur, avec de pareils principes, il faut donc que l’infortuné périſſe ! — Qu’importe ; il y a plus de ſujets qu’il n’en faut en France ; pourvu que la machine ait toujours la même élaſticité, que fait à l’État le plus ou le moins d’individus qui la pressent ? — Mais croyez-vous que des enfans reſpectent leurs peres quand ils en ſont ainſi maltraités ? — Que fait à un père l’amour d’enfans qui le gênent ? — Il vaudrait donc mieux qu’on nous eût étouffés dès le berceau ? — Aſſurément, c’eſt l’uſage dans beaucoup de pays, c’était la coutume des Grecs ; c’eſt celle des Chinois : là les enfans malheureux s’expoſent ou ſe mettent à mort. À quoi bon laiſſer vivre des créatures, qui, ne pouvant plus compter ſur les ſecours de leurs parens ou parce qu’ils en ſont privés ou parce qu’ils n’en ſont pas reconnus, ne ſervent plus dès-lors qu’à ſurcharger l’État d’une denrée dont il a déjà trop ; les bâtards, les orphelins, les enfans mal-conformés devraient être condamnés à mort dès leur naiſſance ; les premiers & les ſeconds, parce que n’ayant plus perſonne qui veuille ou qui puiſſe prendre ſoin d’eux, ils ſouillent la ſociété d’une lie qui ne peut que lui devenir funeſte un jour ; & les autres parce qu’ils ne peuvent lui être d’aucune utilité ; l’une & l’autre de ces claſſes ſont à la ſociété, comme ces excroissances de chair qui, ſe nourriſſant du ſuc des membres ſains, les dégradent & les affaibliſſent ; ou ſi vous l’aimez mieux, comme ces végétaux paraſites qui, ſe liant aux bonnes plantes, les détériorent & les rongent en s’adaptant leur ſemence nourriciere. Abus crians que ces aumônes deſtinées à nourrir une telle écume, que ces maiſons richement dotées qu’on a l’extravagance de leur bâtir, comme ſi l’eſpece des hommes était tellement rare, tellement précieuſe qu’il fallût en conſerver juſqu’à la plus vile portion. Mais laiſſons une politique où tu ne dois rien comprendre, mon enfant ; pourquoi ſe plaindre de ſon ſort, quand il ne tient qu’à ſoi d’y remèdier ? — À quel prix, juſte ciel ! — À celui d’une chimere, d’une choſe qui n’a de valeur que celle que ton orgueil y met. Au reſte, continue ce barbare, en ſe levant & ouvrant la porte, voilà tout ce que je puis pour vous ; conſentez-y, ou délivrez-moi de votre préſence ; je n’aime pas les mendians… — Mes larmes coulerent, il me fut impoſſible de les retenir ; le croirez-vous, Madame, elles irriterent cet homme au lieu de l’attendrir. Il referme la porte & me ſaiſiſſant par le colet de ma robe, il me dit avec brutalité qu’il va me faire faire de force ce que je ne veux pas lui accorder de bon gré. En cet inſtant cruel mon malheur me prête du courage ; je me débarraſſe de ſes mains, & m’élançant vers la porte : homme odieux, lui dis-je en m’échappant, puiſſe le Ciel auſſi griévement offenſé par toi, te punir un jour, comme tu le mérites, de ton exécrable endurciſſement. Tu n’es digne ni de ces richeſſes dont tu fais un auſſi vil uſage, ni de l’air même que tu reſpires dans un monde ſouillé par tes barbaries.

Je me preſſai de raconter à mon hôteſſe la réception de la perſonne chez laquelle elle m’avait envoyée ; mais quelle fut ma ſurpriſe de voir cette miſérable, m’accabler de reproches au lieu de partager ma douleur. — Chétive créature, me dit-elle en colere, t’imagines-tu que les hommes ſont aſſez dupes pour faire l’aumône à de petites filles comme toi, ſans exiger l’intérêt de leur argent ? M. Dubourg eſt trop bon d’avoir agi comme il l’a fait ; à ſa place je ne t’aurais pas laiſſé ſortir de chez moi ſans m’avoir contenté. Mais puiſque tu ne veux pas profiter des ſecours que je t’offre, arrange-toi comme il te plaira ; tu me dois, demain de l’argent, ou la priſon. — Madame ayez pitié… — Oui, oui, pitié ; on meurt de faim avec la pitié. — Mais comment voulez-vous que je fasse ? — Il faut retourner chez Dubourg ; il faut le ſatisfaire, il faut me rapporter de l’argent ; je le verrai, je le préviendrai ; je racommoderai ſi je puis vos ſottiſes ; je lui ferai vos excuſes, mais ſongez à vous mieux comporter.

Honteuſe, au déſeſpoir, ne ſachant quel parti prendre, me voyant durement repouſſée de tout le monde, preſque ſans reſſource, je dis à Madame Des-roches (c’était le nom de mon hoteſſe) que j’étais décidée à tout, pour la ſatisfaire. Elle alla chez le financier, & me dit au retour qu’elle l’avait trouvé très-irrité ; que ce n’était pas ſans peine qu’elle était parvenue à le fléchir en ma faveur ; qu’à force de ſupplications elle avait pourtant réuſſi à lui perſuader de me revoir le lendemain matin ; mais que j’euſſe à prendre garde à ma conduite, parce que ſi je m’aviſais de lui déſobéir encore, lui-même ſe chargeait du ſoin de me faire enfermer pour la vie.

J’arrive toute émue, Dubourg était ſeul, dans un état plus indécent encore que la veille. La brutalité, le libertinage, tous les caractères de la débauche éclataient dans ſes regards ſournois. — Remerciez la Des-roches, me dit-il durement, de ce que je veux bien en ſa faveur, vous rendre un inſtant mes bontés ; vous devez ſentir combien vous en êtes indigne après votre conduite d’hier. Déshabillez-vous, & ſi vous oppoſez encore la plus légère réſiſtance à mes déſirs, deux hommes vous attendent dans mon anti-chambre pour vous conduire en un lieu dont vous ne ſortirez de vos jours.

Ô Monſieur, dis-je en pleurs & me précipitant aux genoux de cet homme barbare, laiſſez-vous fléchir, je vous en conjure ; ſoyez aſſez généreux pour me ſecourir ſans exiger de moi ce qui me coûte aſſez pour vous offrir plutôt ma vie que de m’y ſoumettre… Oui, j’aime mieux mourir mille fois que d’enfreindre les principes que j’ai reçus dans mon enfance… Monſieur, Monſieur, ne me contraignez pas, je vous ſupplie ; pouvez-vous concevoir le bonheur au ſein des dégoûts & des larmes ! Oſez-vous ſoupçonner le plaiſir où vous ne verrez que des répugnances ? Vous n’aurez pas plutôt conſommé votre crime, que le ſpectacle de mon déſeſpoir vous accablera de remords… Mais les infamies où ſe livrait Dubourg m’empêcherent de pourſuivre ; aurais-je pu me croire capable d’attendrir un homme, qui trouvait déjà dans ma propre douleur un véhicule de plus à ſes horribles paſſions ! Le croirez-vous, Madame, s’enflammant aux accens aigus de mes plaintes, les ſavourant avec inhumanité, l’indigne ſe diſpoſait lui-même à ſes criminelles tentatives ! Il ſe leve, & ſe montrant à la fin à moi dans un état où la raiſon triomphe rarement, & où la réſiſtance de l’objet qui la fait perdre n’eſt qu’un aliment de plus au délire, il me ſaiſit avec brutalité, enlève impétueuſement les voiles qui dérobent encore ce dont il brûle de jouir ; tour-à-tour il m’injurie… me flatte… Il me maltraite & me careſſe… Oh ! quel tableau, Grand Dieu ! Quel mêlange inoui de dureté… de luxure ! Il ſemblait que l’Être ſuprême voulût, dans cette premiere circonſtance de ma vie, imprimer à jamais en moi toute l’horreur que je devais avoir pour un genre de crime d’où devait naître l’affluence des maux dont j’étais menacée ! Mais fallait-il m’en plaindre alors ? Non ſans doute ; à ſes excès je dus mon ſalut ; moins de débauche & j’étais une fille flétrie ; les feux de Dubourg s’éteignirent dans l’efferveſcence de ſes entrepriſes, le Ciel me vengea des offenſes où le monſtre allait ſe livrer, & la perte de ſes forces, avant le ſacrifice, me préſerva d’en être la victime.

Dubourg n’en devint que plus inſolent ; il m’accuſa des torts de ſa faibleſſe… voulut les réparer par de nouveaux outrages & des invectives encore plus mortifiantes ; il n’y eut rien qu’il ne me dit, rien qu’il ne tenta, rien que ſa perfide imagination, la dureté de ſon caractere & la dépravation de ſes mœurs ne lui fit entreprendre. Ma mal-adreſſe l’impatienta, j’étais loin de vouloir agir, c’était beaucoup que de me prêter, mes remords n’en ſont pas éteints… Cependant rien ne réuſſit, ma ſoumiſſion ceſſa de l’enflammer ; il eut beau paſſer ſucceſſivement de la tendreſſe à la rigueur… de l’eſclavage à la tyrannie… de l’air de la décence aux excès de la crapule, nous nous trouvames excédés l’un & l’autre, ſans qu’il pût heureuſement recouvrer ce qu’il fallait pour me porter de plus dangereuſes attaques. Il y renonça, me fit promettre de venir le trouver le lendemain, & pour m’y déterminer plus ſurement, il ne voulut abſolument me donner que la ſomme que je devais à la Des-roches. Je revins donc chez cette femme, bien humiliée d’une pareille avanture & bien réſolue, quelque choſe qui pût m’arriver, de ne pas m’y expoſer une troiſieme fois. Je l’en prévins en la payant, & en accablant de malédictions le ſcélérat capable d’abuſer auſſi cruellement de ma miſere. Mais mes imprécations loin d’attirer ſur lui la colère de Dieu, ne firent que lui porter bonheur ; huit jours après j’appris que cet inſigne libertin venait d’obtenir du Gouvernement une régie générale qui augmentait ſes revenus de plus de quatre cens mille livres de rentes ; j’étais abſorbée dans les réflexions que font naître inévitablement de ſemblables inconſéquences du ſort, quand un rayon d’eſpoir ſembla luire un inſtant à mes yeux.

La Des-roches vint me dire un jour qu’elle avait enfin trouvé une maiſon où l’on me recevrait avec plaiſir, pourvu que je m’y comportaſſe bien. Oh ! Ciel, Madame, lui dis-je en me jettant avec tranſport dans ſes bras, cette condition eſt celle que j’y mettrais moi-même, jugez ſi je l’accepte avec plaiſir. L’homme que je devais ſervir était un fameux uſurier de Paris, qui s’était enrichi, non-ſeulement en prêtant ſur gages, mais même en volant impunément le public chaque fois qu’il avait cru le pouvoir faire en ſureté. Il demeurait rue Quincampoix, à un ſecond étage, avec une créature de cinquante ans, qu’il appelait ſa femme, & pour le moins auſſi méchante que lui. Théreſe, me dit cet avare, (tel était le nom que j’avais pris pour cacher le mien…) Théreſe, la première vertu de ma maiſon c’eſt la probité ; ſi jamais vous détourniez d’ici la dixième partie d’un denier, je vous ferais pendre, voyez-vous, mon enfant. Le peu de douceur dont nous jouiſſons ma femme & moi, eſt le fruit de nos travaux immenſes, & de notre parfaite ſobriété… — Mangez-vous beaucoup, ma petite ? — Quelques-onces de pain par jour, Monſieur, lui répondis-je, de l’eau & un peu de ſoupe quand je ſuis aſſez heureuſe pour en avoir. — De la ſoupe ! morbleu, de la ſoupe ! Regardez, ma mie, dit l’uſurier à ſa femme, gémiſſez des progrès du luxe, ça cherche condition, ça meurt de faim depuis un an, & ça veut manger de la ſoupe ; à peine en faiſons-nous une fois tous les Dimanches, nous qui travaillons comme des forçats ; vous aurez trois onces de pain par jour, ma fille, une demi-bouteille d’eau de riviere, une vieille robe de ma femme, tous les dix-huit mois, & trois écus de gages au bout de l’année, ſi nous ſommes contens de vos ſervices, ſi votre économie répond à la nôtre, & ſi vous faites enfin proſpérer la maiſon par de l’ordre & de l’arrangement. Votre ſervice eſt médiocre, c’eſt l’affaire d’un clin d’œil ; il s’agit de frotter & nettoyer trois fois la ſemaine cet appartement de ſix piéces ; de faire nos lits, de répondre à la porte, de poudrer ma perruque, de coëffer ma femme, de ſoigner le chien & le perroquet, de veiller à la cuiſine, d’en nettoyer les uſtenciles, d’aider à ma femme quand elle nous fait un morceau à manger, & d’employer quatre ou cinq heures par jour à faire du linge, des bas, des bonnets & autres petits meubles de ménage ; vous voyez que ce n’eſt rien, Théreſe, il vous reſtera bien du temps, nous vous permettrons d’en faire uſage pour votre compte, pourvu que vous ſoyiez ſage, mon enfant, diſcrette, économe ſur-tout, c’eſt l’eſſentiel.

Vous imaginez aiſément, Madame, qu’il fallait ſe trouver dans l’affreux état où j’étais pour accepter une telle place ; non-ſeulement il y avait infiniment plus d’ouvrage que mes forces ne me permettaient d’entreprendre, mais pouvais-je vivre avec ce qu’on m’offrait ? Je me gardai pourtant bien de faire la difficile, & je fus inſtallée dès le même ſoir.

Si ma cruelle ſituation permettait que je vous amuſaſſe un inſtant, Madame, quand je ne dois penſer qu’à vous attendrir, j’oſerais vous raconter quelques traits d’avarice dont je fus témoin dans cette maiſon ; mais une cataſtrophe ſi terrible pour moi m’y attendait dès la ſeconde année, qu’il m’eſt bien difficile de vous arrêter ſur des détails amuſans, avant que de vous entretenir de mes malheurs.

Vous ſçaurez, cependant, Madame qu’on n’avait jamais d’autre lumière dans l’appartement de M. du Harpin que celle qu’il dérobait au réverbère heureuſement placé en face de ſa chambre ; jamais ni l’un ni l’autre n’uſaient de linge ; on emmagaſinait celui que je faiſais, on n’y touchait de la vie ; il y avait aux manches de la veſte de Monſieur, ainſi qu’à celles de la robe de Madame, une vieille paire de manchettes couſues après l’étoffe, & que je lavais tous les Samedis au ſoir ; point de draps, point de ſerviettes, & tout cela pour éviter le blanchiſſage. On ne buvait jamais de vin chez lui, l’eau claire étant, diſait Madame du Harpin, la boiſſon naturelle de l’homme, la plus ſaine & la moins dangereuſe. Toutes les fois qu’on coupait le pain, il ſe plaçait une corbeille ſous le couteau, afin de recueillir ce qui tombait ; on y joignait avec exactitude toutes les miettes qui pouvaient ſe faire aux repas, & ce mêt, frit le Dimanche, avec un peu de beurre, compoſait le plat de feſtin de ces jours de repos ; jamais il ne fallait battre les habits ni les meubles de peur de les uſer, mais les houſſer légèrement avec un plumeau. Les ſouliers de Monſieur, ainſi que ceux de Madame, étaient doublés de fer, c’étaient les mêmes qui leur avoient ſervi le jour de leurs noces ; mais une pratique beaucoup plus bizarre était celle qu’on me faiſait exercer une fois la ſemaine ; il y avait dans l’appartement un aſſez grand cabinet dont les murs n’étaient point tapiſſés, il fallait qu’avec un couteau j’allaſſe raper une certaine quantité de plâtre de ces murs, que je paſſais enſuite dans un tamis fin ; ce qui réſultait de cette opération devenait la poudre de toilette dont j’ornais chaque matin & la perruque de Monſieur & le chignon de Madame. Ah ! plût à Dieu que ces turpitudes euſſent été les ſeules où ſe fuſſent livrées ces vilaines gens ! Rien de plus naturel que le déſir de conſerver ſon bien ; mais ce qui ne l’eſt pas autant, c’eſt l’envie de l’augmenter de celui des autres. Et je ne fus pas long-temps à m’appercevoir que ce n’était qu’ainſi que s’enrichiſſait du Harpin.

Il logeait au-deſſus de nous un particulier fort à ſon aiſe, poſſédant d’aſſez jolis bijoux, & dont les effets, ſoit à cauſe du voiſinage, ſoit pour avoir paſſés par les mains de mon maître, ſe trouvaient très-connus de lui ; je lui entendais ſouvent regretter avec ſa femme, une certaine boîte d’or de trente à quarante louis, qui lui ſerait infailliblement reſtée, diſait-il, s’il avait ſu s’y prendre avec plus d’adreſſe. Pour ſe conſoler enfin d’avoir rendu cette boîte, l’honnête M. du Harpin projetta de la voler, & ce fut moi qu’on chargea de la négociation.

Après m’avoir fait un grand diſcours ſur l’indifférence du vol, ſur l’utilité même dont il était dans le monde, puiſqu’il y rétabliſſait une ſorte d’équilibre, que dérangeait totalement l’inégalité des richeſſes ; ſur la rareté des punitions, puiſque de vingt voleurs il étoit prouvé qu’il n’en périſſait pas deux ; après m’avoir démontré avec une érudition dont je n’aurais pas cru M. du Harpin capable, que le vol était en honneur dans toute la Grece, que pluſieurs peuples encore l’admettaient, le favoriſaient, le récompenſaient comme une action hardie prouvant à-la-fois le courage & l’adresse, (deux vertus eſſentielles à toute Nation guerriere,) après m’avoir en un mot exalté ſon crédit qui me tirerait de tout, ſi j’étais découverte, M. du Harpin me remit deux fauſſes clefs dont l’une devoit ouvrir l’appartement du voiſin, l’autre ſon ſecrétaire dans lequel était la boîte en queſtion ; il m’enjoignit de lui apporter inceſſamment cette boîte, & que pour un ſervice auſſi eſſentiel, je recevrais pendant deux ans un écu de plus ſur mes gages. — Oh ! Monſieur, m’écriai-je en frémiſſant de la propoſition, eſt-il poſſible qu’un maître oſe corrompre ainſi ſon domeſtique ! Qui m’empêche de faire tourner contre vous les armes que vous me mettez à la main, & qu’aurez-vous à m’objecter, ſi je vous rends un jour victime de vos propres principes ? Du Harpin confondu, ſe rejetta ſur un ſubterfuge mal-adroit : il me dit que ce qu’il faiſait n’était qu’à deſſein de m’éprouver ; que j’étais bien heureuſe d’avoir réſiſté à ſes propoſitions… Que j’étais perdue ſi j’avais ſuccombé… Je me payai de ce menſonge ; mais je ſentis bientôt le tort que j’avais eu de répondre auſſi fermement : les malfaiteurs n’aiment pas à trouver de la réſiſtance dans ceux qu’ils cherchent à ſéduire ; il n’y a malheureuſement point de milieu dès qu’on eſt aſſez à plaindre pour avoir reçu leurs propoſitions : il faut néceſſairement devenir dès-lors ou leurs complices, ce qui eſt fort dangereux, ou leurs ennemis, ce qui l’eſt encore davantage. Avec un peu plus d’expérience, j’aurais quitté la maiſon dès l’inſtant, mais il était déjà écrit dans le Ciel que chacun des mouvemens honnêtes qui devrait éclore de moi, ſerait acquitté par des malheurs.

M. du Harpin laiſſa couler près d’un mois, c’eſt-à-dire, à-peu-près juſqu’à l’époque de la fin de la ſeconde année de mon ſéjour chez lui, ſans dire un mot, & ſans témoigner le plus léger reſſentiment du refus que je lui avais fait, lorsqu’un ſoir venant de me retirer dans ma chambre pour y goûter quelques heures de repos, j’entendis tout-à-coup jetter ma porte en dedans, & vis, non ſans effroi, Monſieur du Harpin conduiſant un Commissaire & quatre Soldats du Guet près de mon lit. Faites votre devoir, Monſieur, dit-il à l’homme de juſtice, cette malheureuſe m’a volé un diamant de mille écus, vous le trouverez dans ſa chambre ou ſur elle, le fait eſt certain. — Moi vous avoir volé, Monſieur, dis-je en me jettant toute troublée hors de mon lit ; moi, juſte Ciel ! Ah ! qui ſait mieux que vous le contraire ? Qui doit être mieux pénétré que vous, du point auquel cette action me répugne, & de l’impoſſibilité qu’il y a que je l’aye commiſe. Mais du Harpin faiſant beaucoup de bruit pour que mes paroles ne fuſſent pas entendues, continua d’ordonner les perquiſitions, & la malheureuſe bague fut trouvée dans mon matelat. Avec des preuves de cette force, il n’y avait pas à répliquer ; je fus à l’inſtant ſaiſie, garrottée & conduite en priſon, ſans qu’il me fût ſeulement poſſible de faire entendre un mot en ma faveur.

Le procès d’une malheureuſe qui n’a ni crédit, ni protection, eſt promptement fait dans un pays où l’on croit la vertu incompatible avec la miſere… où l’infortune eſt une preuve complete contre l’accuſé ; là, une injuſte prévention fait croire que celui qui a dû commettre le crime, l’a commis ; les sentimens ſe mesurent à l’état où l’on trouve le coupable ; & ſitôt que de l’or ou des titres n’établiſſent pas son innocence, l’impoſſibilité qu’il puiſſe être innocent, devient alors démontrée[1].

J’eus beau me défendre, j’eus beau fournir les meilleurs moyens à l’Avocat de forme qu’on me donna pour un inſtant, mon maître m’accuſait, le diamant s’était trouvé dans ma chambre ; il était clair que je l’avais volé. Lorſque je voulus citer le trait horrible de M. du Harpin, & prouver que le malheur qui m’arrivait, n’était que le fruit de ſa vengeance, & la ſuite de l’envie qu’il avait de ſe défaire d’une créature qui tenant ſon ſecret devenait maîtreſſe de lui, on traita ces plaintes de récrimination, on me dit que M. du Harpin était connu depuis vingt ans pour un homme intégre, incapable d’une telle horreur. Je fus transférée à la Conciergerie, où je me vis au moment d’aller payer de mes jours, le refus de participer à un crime ; je périſſais ; un nouveau délit pouvait ſeul me ſauver : la Providence voulut que le crime ſervît au moins une fois d’égide à la vertu, qu’il la préſervât de l’abîme où l’allait engloutir l’imbécillité des juges.

J’avais près de moi une femme d’environ quarante ans, auſſi célebre par ſa beauté que par l’eſpece & la multiplicité de ſes forfaits ; on la nommait Dubois, & elle était, ainſi que la malheureuſe Théreſe, à la veille de ſubir un jugement de mort, le genre ſeul embarraſſait les juges ; s’étant rendue coupable de tous les crimes imaginables, on ſe trouvait preſqu’obligé ou à inventer pour elle, un ſupplice nouveau, ou à lui en faire ſubir un, dont nous exempte notre ſexe. J’avais inſpiré une sorte d’intérêt à cette femme, intérêt criminel, ſans doute, puiſque la baſe en était comme je le ſçus depuis, l’extrême déſir de faire une proſélite de moi.

Un ſoir, deux jours peut-être tout au plus avant celui où nous devions perdre l’une & l’autre la vie, la Dubois me dit de ne me point coucher, & de me tenir avec elle ſans affectation le plus près poſſible des portes de la priſon. Entre ſept & huit heures, pourſuivit-elle, le feu prendra à la Conciergerie, c’eſt l’ouvrage de mes ſoins ; beaucoup de gens ſeront brûlés sans doute, peu importe, Théreſe, oſa me dire cette ſcélérate ; le sort des autres doit être toujours nul dès qu’il s’agit de notre bien-être ; ce qu’il y a de ſûr, c’eſt que nous nous ſauverons ; quatre hommes, mes complices & mes amis, ſe joindront à nous, & je te réponds de ta liberté.

Je vous l’ai dit, Madame, la main du Ciel qui venait de punir l’innocence dans moi, ſervit le crime dans ma protectrice ; le feu prit, l’incendie fut horrible, il y eut vingt-une perſonnes de brûlées, mais nous nous ſauvames. Dès le même jour nous gagnâmes la chaumiere d’un Braconnier de la forêt de Bondi, intime ami de notre bande.

Te voilà libre, Théreſe, me dit alors la Dubois, tu peux maintenant choiſir tel genre de vie qu’il te plaira, mais ſi j’ai un conſeil à te donner, c’eſt de renoncer à des pratiques de vertu qui, comme tu vois, ne t’ont jamais réuſſi ; une délicateſſe déplacée t’a conduite aux pieds de l’échafaud, un crime affreux m’en ſauve ; regarde à quoi les bonnes actions ſervent dans le monde, & ſi c’eſt bien la peine de s’immoler pour elles ! Tu es jeune & jolie, Théreſe, en deux ans je me charge de ta fortune ; mais n’imagine pas que je te conduiſe à ſon temple par les ſentiers de la vertu : il faut quand on veut faire ſon chemin, chere fille, entreprendre plus d’un métier, & ſervir à plus d’une intrigue ; décide-toi donc, nous n’avons point de sûreté dans cette chaumiere, il faut que nous en partions dans peu d’heures.

Oh ! Madame, dis-je à ma bienfaitrice, je vous ai de grandes obligations, je ſuis loin de vouloir m’y ſouſtraire ; vous m’avez ſauvé la vie ; il eſt affreux pour moi que ce ſoit par un crime, croyez que s’il me l’eût fallu commettre, j’euſſe préféré mille morts à la douleur d’y participer ; je ſens tous les dangers que j’ai courus pour m’être abandonnée aux ſentimens honnêtes qui reſteront toujours dans mon cœur ; mais quelles que ſoient, Madame, les épines de la vertu, je les préférerai ſans ceſſe aux dangereuſes faveurs qui accompagnent le crime. Il eſt en moi des principes de religion, qui, graces au Ciel, ne me quitteront jamais ; ſi la Providence me rend pénible la carrière de la vie, c’eſt pour m’en dédommager dans un monde meilleur. Cet eſpoir me conſole, il adoucit mes chagrins, il appaiſe mes plaintes, il me fortifie dans la détreſſe, & me fait braver tous les maux qu’il plaira à Dieu de m’envoyer. Cette joie s’éteindrait auſſitôt dans mon ame, ſi je venais à la ſouiller par des crimes, & avec la crainte des châtimens de ce monde, j’aurais le douloureux aſpect des ſupplices de l’autre, qui ne me laiſſerait pas un inſtant dans la tranquillité que je déſire. — Voilà des ſyſtêmes abſurdes qui te conduiront bientôt à l’Hôpital, ma fille, dit la Dubois en fronçant le ſourcil ; crois-moi, laiſſe-là la juſtice de Dieu, ſes châtimens ou ſes récompenſes à venir, toutes ces platitudes-là ne ſont bonnes qu’à nous faire mourir de faim. Ô Théreſe ! la dureté des Riches légitime la mauvaiſe conduite des Pauvres ; que leur bourſe s’ouvre à nos beſoins, que l’humanité règne dans leur cœur, & les vertus pourront s’établir dans le nôtre ; mais tant que notre infortune, notre patience à la ſupporter, notre bonne-foi, notre aſſerviſſement ne ſerviront qu’à doubler nos fers, nos crimes deviendront leur ouvrage, & nous ſerions bien dupes de nous les refuſer, quand ils peuvent amoindrir le joug dont leur cruauté nous ſurcharge. La Nature nous a fait naître tous égaux, Théreſe ; si le ſort ſe plaît à déranger ce premier plan des loix générales, c’eſt à nous d’en corriger les caprices & de réparer, par notre adreſſe, les uſurpations du plus fort. J’aime à les entendre ces gens riches, ces gens titrés, ces Magiſtrats, ces Prêtres, j’aime à les voir nous prêcher la vertu. Il eſt bien difficile de ſe garantir du vol, quand on a trois fois plus qu’il ne faut pour vivre ; bien mal-aiſé de ne jamais concevoir le meurtre, quand on n’eſt entouré que d’adulateurs ou d’eſclaves dont nos volontés font les loix ; bien pénible, en vérité, d’être tempérant & ſobre, quand on eſt à chaque heure entouré des mets les plus ſucculens ; ils ont bien du mal à être ſinceres, quand il ne ſe préſente pour eux aucun intérêt de mentir… Mais nous, Théreſe, nous que cette Providence barbare, dont tu as la folie de faire ton idole, a condamnés à ramper dans l’humiliation comme le ſerpent dans l’herbe ; nous qu’on ne voit qu’avec dédain, parce que nous ſommes pauvres ; qu’on tyranniſe, parce que nous ſommes faibles ; nous, dont les lévres ne ſont abreuvées que de fiel, & dont les pas ne preſſent que des ronces, tu veux que nous nous défendions du crime quand ſa main ſeule nous ouvre la porte de la vie, nous y maintient, nous y conſerve, & nous empêche de la perdre ; tu veux que perpétuellement ſoumis & dégradés, pendant que cette claſſe qui nous maîtriſe a pour elle toutes les faveurs de la fortune, nous ne nous réſervions que la peine, l’abattement & la douleur, que le beſoin & que les larmes, que les flétriſſures & l’échafaud ! Non, non, Théreſe, non ; ou cette Providence que tu réveres n’eſt faite que pour nos mépris, ou ce ne ſont point là ſes volontés. Connais-la mieux, mon enfant, & convainc-toi que dès qu’elle nous place dans une ſituation où le mal nous devient néceſſaire, & qu’elle nous laiſſe en même temps la poſſibilité de l’exercer, c’eſt que ce mal ſert à ſes loix comme le bien, & qu’elle gagne autant à l’un qu’à l’autre ; l’état où elle nous a créés, eſt l’égalité, celui qui le dérange n’eſt pas plus coupable que celui qui cherche à le rétablir ; tous deux agiſſent d’après des impulſions reçues, tous deux doivent les ſuivre & jouir.

Je l’avoue, ſi jamais je fus ébranlée, ce fut par les ſéductions de cette femme adroite ; mais une voix plus forte qu’elle combattait ſes ſophiſmes dans mon cœur, je m’y rendis, je déclarai à la Dubois que j’étais décidée à ne me jamais laiſſer corrompre ; eh bien ! me répondit-elle, deviens ce que tu voudras, je t’abandonne à ton mauvais ſort ; mais ſi jamais tu te fais pendre, ce qui ne peut te fuir, par la fatalité qui ſauve inévitablement le crime en immolant la vertu, ſouviens-toi du moins de ne jamais parler de nous.

Pendant que nous raiſonnions ainſi, les quatre compagnons de la Dubois buvaient avec le braconnier, & comme le vin diſpoſe l’ame du malfaiteur à de nouveaux crimes, & lui fait oublier les anciens, nos ſcélérats n’apprirent pas plutôt mes réſolutions, qu’ils ſe déciderent à faire de moi une victime, n’en pouvant faire une complice ; leurs principes, leurs mœurs, le ſombre réduit où nous étions, l’eſpece de ſécurité dans laquelle ils ſe croyaient, leur ivreſſe, mon âge, mon innocence, tout les encouragea. Ils ſe lèvent de table, ils tiennent conſeil, ils conſultent la Dubois, procédés dont le lugubre myſtère me fait friſſonner d’horreur, & le réſultat eſt enfin un ordre de me prêter ſur-le-champ à ſatisfaire les déſirs de chacun des quatre, ou de bonne grâce, ou de force ; ſi je le fais de bonne grâce, ils me donneront chacun un écu pour me conduire où je voudrai ; s’il leur faut employer la violence, la choſe ſe fera tout de même ; mais pour que le ſecret ſoit mieux gardé, ils me poignarderont après s’être ſatisfaits, & m’enterreront au pied d’un arbre.

Je n’ai pas beſoin de vous peindre l’effet que me fit cette cruelle propoſition, Madame, vous le comprenez ſans peine ; je me jettai aux genoux de la Dubois, je la conjurai d’être une ſeconde fois ma protectrice : la malhonnête créature ne fit que rire de mes larmes ; oh ! parbleu, me dit-elle, te voilà bien malheureuſe… Quoi ! tu frémis de l’obligation de ſervir ſucceſſivement à quatre beaux grands garçons comme ceux-là ; mais ſais-tu bien qu’il y a dix mille femmes à Paris qui donneraient la moitié de leur or ou de leurs bijoux pour être à ta place. Écoute, ajouta-t-elle pourtant après un peu de réflexion, j’ai aſſez d’empire ſur ces drôles-là pour obtenir ta grâce aux conditions que tu t’en rendras digne. — Hélas ! Madame, que faut-il faire, m’écriai-je en larmes, ordonnez-moi, je ſuis toute prête ? — Nous ſuivre, t’enrôler avec nous, & commettre les mêmes choſes ſans la plus légère répugnance, à ce ſeul prix je te ſauve le reſte. Je ne crus pas devoir balancer ; en acceptant cette cruelle condition, je courais de nouveaux dangers, j’en conviens, mais ils étaient moins preſſans que ceux-ci ; peut-être pouvais-je m’en garantir, tandis que rien n’était capable de me ſouſtraire à ceux qui me menaçaient. J’irai par-tout, Madame, dis-je promptement à la Dubois, j’irai par-tout, je vous le promets, ſauvez-moi de la fureur de ces hommes, & je ne vous quitterai de ma vie.

Enfans, dit la Dubois aux quatre bandits, cette fille eſt de la troupe, je l’y reçois, je l’y inſtalle ; je vous ſupplie de ne point lui faire de violence ; ne la dégoûtons pas du métier dès les premiers jours ; vous voyez comme ſon âge & ſa figure peuvent nous être utiles, ſervons-nous-en pour nos intérêts, & ne la ſacrifions pas à nos plaiſirs.

Mais les paſſions ont un degré d’énergie dans l’homme, où rien ne peut les captiver. Les gens à qui j’avais affaire n’étaient plus en état de rien entendre, m’entourant tous les quatre, me dévorant de leurs regards en feu, me menaçant d’une maniere plus terrible encore ; prêts à me ſaiſir, prêts à m’immoler… Il faut qu’elle y paſſe, dit l’un d’eux, il n’y a plus moyen de lui faire de quartier : ne dirait-on pas qu’il faut faire preuve de vertus pour être dans une troupe de voleurs ? & ne nous ſervira-t-elle pas auſſi bien flétrie que vierge ? J’adoucis les expreſſions, vous le comprenez, Madame, j’affaiblirai de même les tableaux ; hélas ! l’obscénité de leur teinte eſt telle, que votre pudeur ſouffrirait de leur nu pour le moins autant que ma timidité.

Douce & tremblante victime, hélas ! je frémiſſais ; à peine avais-je la force de reſpirer ; à genoux devant tous les quatre, tantôt mes faibles bras s’élevaient pour les implorer, & tantôt pour fléchir la Dubois… Un moment, dit un nommé Cœur-de-fer qui paraiſſait le chef de la bande, homme de trente-ſix ans, d’une force de taureau & d’une figure de ſatyre ; un moment, mes amis ; il eſt poſſible de contenter tout le monde ; puiſque la vertu de cette petite fille lui eſt ſi précieuſe, & que, comme dit fort bien la Dubois, cette qualité différemment miſe en action, pourra nous devenir néceſſaire, laiſſons-la-lui ; mais il faut que nous ſoyions appaiſés ; les têtes n’y ſont plus, Dubois, & dans l’état où nous voilà, nous t’égorgerions peut-être toi-même ſi tu t’oppoſais à nos plaiſirs ; que Théreſe ſe mette à l’inſtant auſſi nue que le jour qu’elle eſt venue au monde, & qu’elle ſe prête ainſi tour-à-tour aux différentes poſitions qu’il nous plaira d’exiger, pendant que la Dubois appaiſant nos ardeurs, fera brûler l’encens ſur les autels dont cette créature nous refuſe l’entrée. — Me mettre nue, m’écriai-je, oh ! Ciel, qu’exigez-vous ? Quand je ſerai livrée de cette maniere à vos regards, qui pourra me répondre… Mais Cœur-de-fer qui ne paraiſſait pas d’humeur à m’en accorder davantage ni à ſuſpendre ſes déſirs, m’invectiva en me frappant d’une manière ſi brutale, que je vis bien que l’obéiſſance était mon dernier lot. Il ſe plaça dans les mains de la Dubois, miſe par lui à peu près dans le même déſordre que le mien, & dès que je fus comme il déſirait, m’ayant fait mettre les bras à terre, ce qui me faiſoit reſſembler à une bête, la Dubois appaiſa ſes feux en approchant une eſpèce de monſtre poſitivement aux périſtiles de l’un & l’autre autel de la nature, en telle ſorte qu’à chaque ſecouſſe elle dût fortement frapper ces parties de ſa main pleine, comme le bélier jadis aux portes des villes aſſiégées. La violence des premieres attaques me fit reculer ; Cœur-de-fer en fureur, me menaça de traitemens plus durs, ſi je me ſouſtrayais à ceux-là ; la Dubois a ordre de redoubler, un de ces libertins contient mes épaules & m’empêche de chanceler ſous les ſaccades : elles deviennent tellement rudes que j’en ſuis meurtrie, & ſans pouvoir en éviter aucune. En vérité, dit Cœur-de-fer, en balbutiant, à ſa place j’aimerais mieux livrer les portes que de les voir ébranlées ainſi, mais elle ne le veut pas, nous ne manquons point à la capitulation… Vigoureuſement… vigoureuſement, Dubois… Et l’éclat des feux de ce débauché, preſqu’auſſi violent que ceux de la foudre, vint s’anéantir ſur les brèches moleſtées ſans être entr’ouvertes.

Le ſecond me fit mettre à genoux entre ſes jambes, & pendant que la Dubois l’appaiſait comme l’autre, deux procédés l’occupaient tout entier ; tantôt il frappait à main ouverte, mais d’une maniere très-nerveuſe, ou mes joues ou mon ſein ; tantôt ſa bouche impure venait ſouiller la mienne. Ma poitrine & mon viſage devinrent dans l’inſtant d’un rouge de pourpre… Je ſouffrais, je lui demandai grace, & mes larmes coulaient ſur ſes yeux ; elles l’irriterent, il redoubla ; en ce moment ma langue fut mordue, & les deux fraiſes de mon ſein tellement froiſſées que je me rejettai en arriere, mais j’étais contenue. On me repouſſa ſur lui, je fus preſſée plus fortement de par-tout, & ſon extaſe ſe décida…

Le troiſieme me fit monter ſur deux chaiſes écartées, & s’aſſeyant en deſſous, excité par la Dubois placée dans ſes jambes, il me fit pencher juſqu’à ce que ſa bouche ſe trouvât perpendiculaire au temple de la Nature ; vous n’imagineriez pas, Madame, ce que ce mortel obscène oſa déſirer ; il me fallut, envie ou non, ſatisfaire à de légers beſoins… Juſte Ciel ! quel homme aſſez dépravé, peut goûter un inſtant le plaiſir à de telles choſes… Je fis ce qu’il voulut, je l’inondai, & ma ſoumiſſion toute entiere obtint de ce vilain homme une ivreſſe que rien n’eût déterminée ſans cette infamie.

Le quatrieme m’attacha des ficelles à toutes les parties où il devenait poſſible de les adapter, il en tenait le faiſceau dans ſa main, aſſis à ſept ou huit pieds de mon corps, fortement excité par les attouchemens & les baiſers de la Dubois ; j’étais droite, & c’eſt en tiraillant fortement tour-à-tour chacune de ces cordes que le ſauvage irritait ſes plaiſirs ; je chancelais, je perdais à tout moment l’équilibre, il s’extaſiait à chacun de mes trébuchemens ; enfin toutes les ficelles ſe tirerent à-la-fois, avec tant d’irrégularité, que je tombai à terre auprès de lui, tel était ſon unique but, & mon front, mon ſein & mes joues reçurent les preuves d’un délire qu’il ne devait qu’à cette manie.

Voilà ce que je ſouffris, Madame, mais mon honneur au moins ſe trouva reſpecté, ſi ma pudeur ne le fut point. Un peu plus calmes, ces bandits parlerent de ſe remettre en route, & dès la même nuit ils gagnerent le Tremblai avec l’intention de s’approcher des bois de Chantilly, où ils s’attendoient à quelques bons coups.

Rien n’égalait le déſeſpoir où j’étais de l’obligation de ſuivre de telles gens, & je ne m’y déterminai que bien réſolue à les abandonner dès que je le pourrais ſans riſque. Nous couchames le lendemain aux environs de Louvres, ſous des meules de foin ; je voulus m’étayer de la Dubois, & paſſer la nuit à ſes côtés ; mais il me parut qu’elle avait le projet de l’employer à autre choſe qu’à préſerver ma vertu des attaques que je pouvais craindre ; trois l’entourerent, & l’abominable créature ſe livra ſous nos yeux à tous les trois en même temps. Le quatrieme s’approcha de moi, c’était le chef ; belle Théreſe, me dit-il, j’eſpere que vous ne me refuſerez pas au moins le plaiſir de paſſer la nuit près de vous ? Et comme il s’apperçut de mon extrême répugnance, ne craignez point, dit-il, nous jaſerons, & je n’entreprendrai rien que de votre gré.

Ô Théreſe, continua-t-il, en me prenant dans ſes bras, n’eſt-ce pas une grande folie, que cette prétention où vous êtes de vous conſerver pure avec nous ? Duſſions-nous même y conſentir, cela pourrait-il s’arranger avec les intérêts de la troupe ? Il eſt inutile de vous le diſſimuler, chere enfant ; mais quand nous habiterons les villes, ce n’eſt qu’aux piéges de vos charmes que nous comptons prendre des dupes. — Eh ! bien, Monſieur, répondis-je, puiſqu’il eſt certain que je préférerais la mort à ces horreurs, de quelle utilité puis-je vous être, & pourquoi vous oppoſez-vous à ma fuite ? — Aſſurément nous nous y oppoſons, mon ange, répondit Cœur-de-fer, vous devez ſervir nos intérêts ou nos plaiſirs ; vos malheurs vous impoſent ce joug, il faut le ſubir ; mais vous le ſavez, Théreſe, il n’y a rien qui ne s’arrange dans le monde, écoutez-moi donc, & faites vous-même votre ſort ; conſentez de vivre avec moi, chere fille, conſentez à m’appartenir en propre, & je vous épargne le triſte rôle qui vous eſt deſtiné. — Moi, Monſieur, m’écriai-je, devenir la maîtreſſe d’un… — Dites le mot, Théreſe, dites le mot, d’un coquin, n’eſt-ce pas ? Je l’avoue, mais je ne puis vous offrir d’autres titres, vous ſentez bien que nous n’épouſons pas, nous autres ; l’hymen eſt un ſacrement, Théreſe, & pleins d’un égal mépris pour tous, jamais nous n’approchons d’aucun. Cependant raiſonnez un peu ; dans l’indiſpenſable néceſſité où vous êtes de perdre ce qui vous eſt ſi cher, ne vaut-il pas mieux le ſacrifier à un ſeul homme qui deviendra dès-lors votre ſoutien & votre protecteur, que de vous proſtituer à tous ? — Mais pourquoi faut-il, répondis-je, que je n’aye pas d’autre parti à prendre ? — Parce que nous vous tenons, Théreſe, & que la raiſon du plus fort eſt toujours la meilleure, il y a long-temps que la Fontaine l’a dit. En vérité, pourſuivit-il rapidement, n’eſt-ce pas une extravagance ridicule que d’attacher, comme vous le faites, autant de prix à la plus futile des choſes ? Comment une fille peut-elle être aſſez ſimple pour croire que la vertu puiſſe dépendre d’un peu plus, ou d’un peu moins de largeur dans une des parties de ſon corps. Eh ! qu’importe aux hommes ou à Dieu que cette partie ſoit intacte ou flétrie ? Je dis plus, c’eſt que l’intention de la Nature étant que chaque individu rempliſſe ici bas toutes les vues pour lesquelles il a été formé, & les femmes n’exiſtant que pour ſervir de jouiſſance aux hommes, c’eſt viſiblement l’outrager que de réſiſter ainſi à l’intention qu’elle a ſur vous. C’eſt vouloir être une créature inutile au monde & par conſéquent mépriſable. Cette ſageſſe chimérique, dont on a eu l’abſurdité de vous faire une vertu & qui dès l’enfance, bien loin d’être utile à la Nature & à la ſociété, outrage viſiblement l’une & l’autre, n’eſt donc plus qu’un entêtement répréhenſible dont une perſonne auſſi remplie d’eſprit que vous ne devrait pas vouloir être coupable. N’importe, continuez de m’entendre, chere fille, je vais vous prouver le déſir que j’ai de vous plaire & de reſpecter votre faibleſſe. Je ne toucherai point, Théreſe, à ce phantôme dont la poſſeſſion fait toutes vos délices ; une fille a plus d’une faveur à donner, & Vénus avec elle eſt fêtée dans bien plus d’un temple ; je me contenterai du plus médiocre ; vous le ſavez, ma chere, près des autels de Cypris, il eſt un antre obſcur où vont s’iſoler les amours pour nous ſéduire avec plus d’énergie, tel ſera l’autel où je brûlerai l’encens ; là, pas le moindre inconvénient, Théreſe, ſi les groſſeſſes vous effraient, elles ne ſçauraient avoir lieu de cette maniere, votre jolie taille ne ſe déformera jamais ; ces prémices qui vous ſont ſi douces ſeront conſervées ſans atteinte, & quel que ſoit l’uſage que vous en vouliez faire, vous pourrez les offrir pures. Rien ne peut trahir une fille de ce côté, quelque rudes ou multipliées que ſoient les attaques ; dès que l’abeille en a pompé le ſuc, le calice de la roſe ſe referme ; on n’imaginerait pas qu’il ait jamais pu s’entr’ouvrir. Il exiſte des filles qui ont joui dix ans de cette façon, & même avec pluſieurs hommes, & qui ne s’en ſont pas moins mariées comme toutes neuves après. Que de pères, que de frères ont ainſi abuſé de leurs filles ou de leurs ſœurs, ſans que celles-ci en ſoient devenues moins dignes de ſacrifier enſuite à l’hymen ! À combien de confeſſeurs cette même route n’a-t-elle pas ſervi pour ſe ſatisfaire, ſans que les parens s’en doutassent ; c’eſt en un mot l’aſyle du myſtère, c’eſt là qu’il s’enchaîne aux amours par les liens de la ſageſſe… Faut-il vous dire plus, Théreſe, ſi ce temple eſt le plus ſecret, c’eſt en même temps le plus voluptueux ; on ne trouve que là ce qu’il faut au bonheur, & cette vaſte aiſance du voiſin eſt bien éloignée de valoir les attraits piquans d’un local où l’on n’atteint qu’avec effort, où l’on n’eſt logé qu’avec peine ; les femmes mêmes y gagnent, & celles que la raiſon contraignit à connaître ces ſortes de plaiſirs, ne regretterent jamais les autres. Eſſayez, Théreſe, eſſayez, & nous ſerons tous deux contens.

— Oh ! Monſieur, répondis-je, je n’ai nulle expérience de ce dont il s’agit ; mais cet égarement que vous préconiſez, je l’ai oui dire, Monſieur, il outrage les femmes d’une manière plus ſenſible encore… Il offenſe plus griévement la Nature. La main du Ciel le venge en ce monde, & Sodome en offrit l’exemple ! — Quelle innocence, ma chère, quel enfantillage, reprit ce libertin ; qui vous inſtruiſit de la ſorte ? Encore un peu d’attention, Théreſe, & je vais rectifier vos idées.

La perte de la ſemence deſtinée à propager l’eſpece humaine, chere fille, eſt le ſeul crime qui puiſſe exiſter. Dans ce cas, ſi cette ſemence eſt miſe en nous aux ſeules fins de la propagation, je vous l’accorde, l’en détourner eſt une offenſe. Mais s’il eſt démontré qu’en plaçant cette ſemence dans nos reins, il s’en faille de beaucoup que la Nature ait eu pour but de l’employer toute à la propagation, qu’importe, en ce cas, Théreſe, qu’elle ſe perde dans un lieu où dans un autre ? L’homme qui la détourne alors ne fait pas plus de mal que la Nature qui ne l’emploie point. Or, ces pertes de la Nature qu’il ne tient qu’à nous d’imiter, n’ont-elles pas lieu dans tout plein de cas ? La poſſibilité de les faire d’abord eſt une premiere preuve qu’elles ne l’offenſent point. Il ſerait contre toutes les loix de l’équité & de la profonde ſageſſe, que nous lui reconnaiſſons dans tout, de permettre ce qui l’offenſerait ; ſecondement, ces pertes ſont cent & cent millions de fois par jour exécutées par elle-même, les pollutions nocturnes, l’inutilité de la ſemence, dans le tems des groſſeſſes de la femme, ne ſont-elles pas des pertes autoriſées par ſes loix, & qui nous prouvent que, fort peu ſenſible à ce qui peut réſulter de cette liqueur où nous avons la folie d’attacher tant de prix, elle nous en permet la perte avec la même indifférence qu’elle y procède chaque jour ; qu’elle tolère la propagation, mais qu’il s’en faut bien que la propagation ſoit dans ſes vues ; qu’elle veut bien que nous nous multiplions, mais que ne gagnant pas plus à l’un de ces actes qu’à celui qui s’y oppoſe, le choix que nous pouvons faire lui eſt égal ; que nous laiſſant les maîtres de créer, de ne point créer ou de détruire, nous ne la contenterons ni ne l’offenſerons davantage en prenant dans l’un ou l’autre de ces partis, celui qui nous conviendra le mieux ; & que celui que nous choiſirons, n’étant que le réſultat de ſa puiſſance & de ſon action ſur nous, il lui plaira toujours bien plus ſurement qu’il ne courra riſque de l’offenſer. Ah ! croyez-le, Théreſe, la Nature s’inquiète bien peu de ces myſtères dont nous avons l’extravagance de lui compoſer un culte. Quel que ſoit le temple où l’on ſacrifie, dès qu’elle permet que l’encens s’y brûle, c’eſt que l’hommage ne l’offenſe pas ; les refus de produire, les pertes de la ſemence qui ſert à la production, l’extinction de cette ſemence, quand elle a germé, l’anéantiſſement de ce germe long-temps même après ſa formation, tout cela, Théreſe, ſont des crimes imaginaires qui n’intéreſſent en rien la Nature, & dont elle ſe joue comme de toutes nos autres inſtitutions qui l’outragent ſouvent au lieu de la ſervir.

Cœur-de-fer s’échauffait en expoſant ſes perfides maximes, & je le vis bientôt dans l’état où il m’avait ſi fort effrayée la veille ; il voulut pour donner plus d’empire à la leçon, joindre auſſitôt la pratique au précepte ; & ſes mains, malgré mes réſiſtances, s’égaraient vers l’autel où le traître voulait pénétrer… Faut-il vous l’avouer, Madame, aveuglée par les ſéductions de ce vilain homme ; contente, en cédant un peu, de ſauver ce qui ſemblait le plus eſſentiel ; ne réfléchiſſant ni aux inconſéquences de ses ſophiſmes, ni à ce que j’allais riſquer moi-même, puiſque ce malhonnête homme poſſédant des proportions giganteſques, n’était pas même en poſſibilité de voir une femme au lieu le plus permis, & que conduit par ſa méchanceté naturelle, il n’avait aſſurément point d’autre but que de m’eſtropier ; les yeux faſcinés ſur tout cela, dis-je, j’allais m’abandonner, & par vertu devenir criminelle ; mes réſiſtances faibliſſaient ; déjà maître du trône, cet inſolent vainqueur ne s’occupait plus que de s’y fixer, lorſqu’un bruit de voiture ſe fit entendre ſur le grand chemin. Cœur-de-fer quitte à l’inſtant ſes plaiſirs pour ſes devoirs ; il raſſemble ſes gens & vole à de nouveaux crimes. Peu après nous entendons des cris, & ces ſcélérats enſanglantés reviennent triomphans & chargés de dépouilles. Décampons leſtement, dit Cœur-de-fer, nous avons tué trois hommes, les cadavres ſont ſur la route, il n’y a plus de ſureté pour nous. Le butin ſe partage, Cœur-de-fer veut que j’aie ma portion, elle ſe montait à vingt louis, on me force de les prendre ; je frémis de l’obligation de garder un tel argent, cependant on nous preſſe, chacun ſe charge & nous partons.

Le lendemain nous nous trouvâmes en ſureté dans la forêt de Chantilly ; nos gens pendant leur ſouper compterent ce que leur avait valu leur dernière opération, & n’évaluant pas à deux cens louis la totalité de la priſe, — en vérité, dit l’un d’eux, ce n’était pas la peine de commettre trois meurtres pour une ſi petite ſomme.

— Doucement, mes amis, répondit la Dubois, ce n’eſt pas pour la ſomme que je vous ai moi-même exhortés à ne faire aucune grâce à ces voyageurs, c’eſt pour notre unique sûreté ; ces crimes ſont la faute des loix & non pas la nôtre ; tant que l’on fera perdre la vie aux voleurs comme aux meurtriers, les vols ne ſe commettront jamais ſans aſſaſſinats. Les deux délits ſe puniſſant également, pourquoi ſe refuſer au ſecond, dès qu’il peut couvrir le premier ? Où prenez-vous d’ailleurs, continua cette horrible créature, que deux cens louis ne valent pas trois meurtres ? Il ne faut jamais calculer les choſes que par la relation qu’elles ont avec nos intérêts. La ceſſation de l’exiſtence de chacun des Êtres ſacrifiés, eſt nulle par rapport à nous. Aſſurément nous ne donnerions pas une obole pour que ces individus-là fuſſent ou en vie ou dans le tombeau ; conſéquemment ſi le plus petit intérêt s’offre à nous, avec l’un de ces cas, nous devons ſans aucun remords le déterminer de préférence en notre faveur ; car dans une choſe totalement indifférente, nous devons, ſi nous ſommes ſages & maîtres de la choſe, la faire indubitablement tourner du côté où elle nous eſt profitable, abſtraction faite de tout ce que peut y perdre l’adverſaire ; parce qu’il n’y a aucune proportion raiſonnable entre ce qui nous touche, & ce qui touche les autres ; nous ſentons l’un phyſiquement, l’autre n’arrive que moralement à nous, & les ſenſations morales ſont trompeuſes ; il n’y a de vrai que les ſenſations phyſiques ; ainſi non-ſeulement deux cens louis ſuffiſent pour les trois meurtres, mais trente ſols même euſſent ſuffi, car ces trente ſols nous euſſent procuré une ſatisfaction qui, bien que légère, doit néanmoins nous affecter beaucoup plus vivement que n’euſſent fait les trois meurtres, qui ne ſont rien pour nous, & de la lézion deſquels il n’arrive pas à nous, ſeulement une égratignure ; la faiblesse de nos organes, le défaut de réfléxion, les maudits préjugés dans leſquels on nous a élevés, les vaines terreurs de la Religion ou des loix, voilà ce qui arrête les ſots dans la carriere du crime, voilà ce qui les empêche d’aller au grand ; mais tout individu rempli de force & de vigueur, doué d’une ame énergiquement organiſée, qui ſe préférant, comme il le doit, aux autres, ſaura peſer leurs intérêts dans la balance des ſiens, ſe moquer de Dieu & des hommes, braver la mort & mépriſer les loix, bien pénétré que c’eſt à lui ſeul qu’il doit tout rapporter, ſentira que la multitude la plus étendue des lézions ſur autrui, dont il ne doit phyſiquement rien reſſentir, ne peut pas ſe mettre en compenſation avec la plus légère des jouiſſances, achetée par cet aſſemblage inoui de forfaits. La jouiſſance le flatte, elle eſt en lui, l’effet du crime ne l’affecte pas, il eſt hors de lui ; or, je demande quel eſt l’homme raiſonnable qui ne préférera pas ce qui le délecte à ce qui lui eſt étranger, & qui ne conſentira pas à commettre cette choſe étrangère dont il ne reſſent rien de fâcheux, pour ſe procurer celle dont il eſt agréablement ému » ?

— Oh ! Madame, dis-je à la Dubois, en lui demandant la permiſſion de répondre à ſes exécrables ſophiſmes, ne ſentez-vous donc point que votre condamnation eſt écrite dans ce qui vient de vous échapper ; ce ne ſerait tout au plus qu’à l’Être aſſez puiſſant pour n’avoir rien à redouter des autres, que de tels principes pourraient convenir ; mais nous, Madame, perpétuellement dans la crainte & l’humiliation ; nous, proſcrits de tous les honnêtes gens, condamnés par toutes les loix, devons-nous admettre des ſyſtêmes qui ne peuvent qu’aiguiſer contre nous le glaive ſuſpendu ſur nos têtes ? Ne nous trouvaſſions-nous même pas dans cette triſte poſition, fuſſions-nous au centre de la ſociété ;… fuſſions-nous où nous devrions être enfin, sans notre inconduite ou ſans nos malheurs, imaginez-vous que de telles maximes puſſent nous convenir davantage ? Comment voulez-vous que ne périſſe pas celui qui par un aveugle égoïſme, voudra lutter ſeul contre les intérêts réunis des autres ? La ſociété n’eſt-elle pas autoriſée à ne jamais ſouffrir dans ſon ſein celui qui ſe déclare contre elle ? Et l’individu qui s’iſole, peut-il lutter contre tous ? Peut-il ſe flatter d’être heureux & tranquille ſi n’acceptant pas le pacte ſocial, il ne conſent à céder un peu de ſon bonheur pour en aſſurer le reſte ? La ſociété ne ſe ſoutient que par des échanges perpétuels de bienfaits, voilà les liens qui la cimentent, tel qui au lieu de ces bienfaits, n’offrira que des crimes, devant être craint dès lors, ſera néceſſairement attaqué s’il eſt le plus fort, ſacrifié par le premier qu’il offenſera, s’il eſt le plus faible ; mais détruit de toute maniere par la raiſon puiſſante qui engage l’homme à aſſurer ſon repos & à nuire à ceux qui veulent le troubler ; telle eſt la raiſon qui rend preſqu’impoſſible la durée des aſſociations criminelles, n’oppoſant que des pointes acérées aux intérêts des autres, tous doivent ſe réunir promptement pour en émouſſer l’aiguillon. Même entre nous, Madame, oſé-je ajouter, comment vous flatterez-vous de maintenir la concorde lorſque vous conſeillerez à chacun de n’écouter que ſes ſeuls intérêts ? Aurez-vous de ce moment quelque choſe de juſte à objecter à celui de nous qui voudra poignarder les autres, qui le fera, pour réunir à lui ſeul la part de ſes confreres. Eh ! quel plus bel éloge de la Vertu que la preuve de ſa néceſſité, même dans une ſociété criminelle,… que la certitude que cette ſociété ne ſe ſoutiendrait pas un moment ſans la Vertu !

— C’eſt ce que vous nous oppoſez, Théreſe, qui ſont des ſophiſmes, dit Cœur-de-fer, & non ce qu’avait avancé la Dubois, ce n’eſt point la Vertu qui ſoutient nos aſſociations criminelles ; c’eſt l’intérêt, c’eſt l’égoïſme ; il porte donc à faux cet éloge de la Vertu que vous avez tiré d’une chimérique hypothèſe ; ce n’eſt nullement par vertu que me croyant, je le ſuppoſe, le plus fort de la troupe, je ne poignarde pas mes camarades pour avoir leur part, c’eſt parce que me trouvant ſeul alors, je me priverais des moyens qui peuvent aſſurer la fortune que j’attends de leur ſecours ; ce motif eſt le ſeul qui retienne également leurs bras vis-à-vis de moi. Or, ce motif, vous le voyez, Théreſe, il n’eſt qu’égoïſte, il n’a pas la plus légère apparence de vertu, celui qui veut lutter ſeul contre les intérêts de la société doit, dites-vous, s’attendre à périr. Ne périra-t-il pas bien plus certainement, s’il n’a pour y exiſter que ſa misère et l’abandon des autres ? Ce qu’on appele l’intérêt de la ſociété n’eſt que la maſſe des intérêts particuliers réunis, mais ce n’eſt jamais qu’en cédant, que cet intérêt particulier peut s’accorder & ſe lier aux intérêts généraux ; or, que voulez-vous que céde celui qui n’a rien ? S’il le fait, vous m’avouerez qu’il a d’autant plus de tort, qu’il ſe trouve donner alors infiniment plus qu’il ne retire, & dans ce cas l’inégalité du marché doit l’empêcher de le conclure ; pris dans cette poſition, ce qu’il reſte de mieux à faire à un tel homme, n’eſt-il pas de ſe ſouſtraire à cette ſociété injuſte, pour n’accorder des droits qu’à une ſociété différente, qui, placée dans la même poſition que lui, ait pour intérêt de combattre, par la réunion de ſes petits pouvoirs, la puiſſance plus étendue qui voulait obliger le malheureux à céder le peu qu’il avait pour ne rien retirer des autres. Mais il naîtra, direz-vous, delà un état de guerre perpétuel. Soit, n’eſt-ce pas celui de la Nature ? N’eſt-ce pas le seul qui nous convienne réellement ? Les hommes naquîrent tous iſolés, envieux, cruels & deſpotes ; voulant tout avoir & ne rien céder, et ſe battant sans ceſſe pour maintenir ou leur ambition ou leurs droits, le légiſlateur vint & dit : ceſſez de vous battre ainsi ; en cédant un peu de part & d’autre, la tranquillité va renaître. Je ne blâme point la propoſition de ce pacte, mais je ſoutiens que deux eſpèces d’individus, ne dûrent jamais s’y soumettre ; ceux qui ſe ſentant les plus forts n’avaient pas beſoin de rien céder pour être heureux, & ceux qui étant les plus faibles, ſe trouvaient céder infiniment plus qu’on ne leur aſſurait. Cependant la ſociété n’eſt compoſée que d’êtres faibles & d’êtres forts ; or, ſi le pacte dut déplaire aux forts & aux faibles, il s’en fallait donc de beaucoup qu’il ne convint à la ſociété, & l’état de guerre qui exiſtait avant, devait se trouver infiniment préférable, puiſqu’il laiſſait à chacun le libre exercice de ſes forces & de ſon induſtrie dont il ſe trouvait privé par le pacte injuſte d’une ſociété, enlevant toujours trop à l’un & n’accordant jamais aſſez à l’autre ; donc l’être vraiment sage eſt celui qui, au haſard de reprendre l’état de guerre qui régnait avant le pacte, ſe déchaîne irrévocablement contre ce pacte, le viole autant qu’il le peut, certain que ce qu’il retirera de ces léſions ſera toujours ſupérieur à ce qu’il pourra perdre, s’il se trouve le plus faible ; car il l’était de même en respectant le pacte, il peut devenir le plus fort en le violant ; & ſi les loix le ramenent à la claſſe dont il a voulu ſortir, le pis-aller eſt qu’il perde la vie, ce qui eſt un malheur infiniment moins grand que celui d’exiſter dans l’opprobre & dans la miſere. Voilà donc deux poſitions pour nous ; ou le crime qui nous rend heureux, ou l’échafaud qui nous empêche d’être malheureux. Je le demande, y a-t-il à balancer, belle Théreſe, & votre eſprit trouvera-t-il un raiſonnement qui puiſſe combattre celui-là ?

— Oh ! Monſieur, répondis-je avec cette véhémence que donne la bonne cauſe, il y en a mille ; mais cette vie d’ailleurs doit-elle donc être l’unique objet de l’homme ? Y eſt-il autrement que comme dans un paſſage dont chaque dégré qu’il parcourt ne doit, s’il eſt raiſonnable, le conduire qu’à cette éternelle félicité, prix aſſuré de la Vertu. Je ſuppoſe avec vous (ce qui pourtant eſt rare, ce qui pourtant choque toutes les lumieres de la raiſon) mais n’importe, je vous accorde un inſtant que le crime puiſſe rendre heureux ici-bas le ſcélérat qui s’y abandonne, vous imaginez-vous que la juſtice de Dieu n’attende pas ce mal-honnête homme dans un autre monde pour venger celui-ci… Ah ! ne croyez pas le contraire, Monſieur, ne le croyez-pas, ajoutai-je avec des larmes, c’eſt la ſeule conſolation de l’infortuné, ne nous l’enlevez-pas ; dès que les hommes nous délaiſſent, qui nous vengera ſi ce n’eſt Dieu ?

— Qui ? perſonne, Théreſe, perſonne abſolument ; il n’eſt nullement néceſſaire que l’infortune ſoit vengée, elle s’en flatte parce qu’elle le voudrait, cette idée la conſole, mais elle n’en eſt pas moins fauſſe : il y a mieux, il eſt eſſentiel que l’infortune ſouffre ; ſon humiliation, ſes douleurs ſont au nombre des loix de la Nature, & ſon exiſtence, utile au plan général, comme celle de la proſpérité qui l’écraſe ; telle eſt la vérité qui doit étouffer le remords dans l’ame du tyran ou du malfaiteur ; qu’il ne ſe contraigne pas ; qu’il ſe livre aveuglément à toutes les léſions dont l’idée naît en lui, c’eſt la ſeule voix de la Nature qui lui ſuggere cette idée ; c’eſt la ſeule façon dont elle nous fait l’agent de ſes loix. Quand ſes inſpirations ſecrètes nous diſpoſent au mal, c’eſt que le mal lui eſt néceſſaire, c’eſt qu’elle le veut, c’eſt qu’elle l’exige, c’eſt que la ſomme des crimes n’étant pas complete, pas ſuffiſante aux loix de l’équilibre, ſeules loix dont elle ſoit régie, elle exige ceux-là de plus au complément de la balance ; qu’il ne s’effraye donc, ni ne s’arrête celui dont l’ame eſt portée au mal ; qu’il le commette ſans crainte, dès qu’il en a ſenti l’impulſion, ce n’eſt qu’en y réſiſtant qu’il outragerait la Nature. Mais laiſſons la morale un inſtant, puiſque vous voulez de la théologie. Apprenez donc, jeune innocente, que la religion sur laquelle vous vous remettez, n’étant que le rapport de l’homme à Dieu, que le culte que la créature crut devoir rendre à son créateur, s’anéantit auſſitôt que l’exiſtence de ce créateur eſt elle-même prouvée chimérique.

Les premiers hommes effrayés des phénomènes qui les frapperent, durent croire néceſſairement qu’un être ſublime & inconnu d’eux en avoit dirigé la marche & l’influence ; le propre de la faibleſſe eſt de ſuppoſer ou de craindre la force ; l’eſprit de l’homme encore trop dans l’enfance pour rechercher, pour trouver dans le ſein de la Nature les loix du mouvement, ſeul reſſort de tout le mécaniſme dont il s’étonnait, crut plus ſimple de ſuppoſer un moteur à cette Nature que de la voir motrice elle-même, & ſans réfléchir qu’il aurait encore plus de peine à édifier, à définir ce maître giganteſque, qu’à trouver dans l’étude de la Nature la cauſe de ce qui le ſurprenait, il admit ce ſouverain être, il lui érigea des cultes : de ce moment chaque Nation s’en compoſa d’analogues à ſes mœurs, à ſes connoiſſances & à ſon climat ; il y eut bientôt ſur la terre autant de religions que de peuples, bientôt autant de Dieux que de familles ; ſous toutes ces idoles néanmoins il, était facile de reconnaître ce phantôme absurde, premier fruit de l’aveuglement humain. On l’habillait différemment, mais c’était toujours la même chose. Or, dites-le, Théreſe, de ce que des imbéciles déraiſonnent ſur l’érection d’une indigne chimère & ſur la façon de la ſervir, faut-il qu’il s’enſuive que l’homme ſage doive renoncer au bonheur certain & préſent de ſa vie ; doit-il, comme le chien d’Eſope, quitter l’os pour l’ombre, & renoncer à des jouiſſances réelles pour des illuſions ? Non, Théreſe, non, il n’eſt point de Dieu, la Nature ſe ſuffit à elle-même ; elle n’a nullement beſoin d’un auteur, cet auteur ſuppoſé n’eſt qu’une décompoſition de ſes propres forces, n’eſt que ce que nous appelons dans l’école une pétition de principes. Un Dieu ſuppoſe une création, c’eſt-à-dire un inſtant où il n’y eut rien, ou bien un inſtant où tout fut dans le cahos. Si l’un ou l’autre de ces états était un mal, pourquoi votre Dieu le laiſſait-il ſubſiſter ? Était-il un bien, pourquoi le change-t-il ? Mais ſi tout eſt bien maintenant, votre Dieu n’a plus rien à faire : or, s’il eſt inutile peut-il être puiſſant, & s’il n’eſt pas puiſſant peut-il être Dieu ; ſi la Nature ſe meut elle-meme enfin, à quoi ſert le moteur ? Et ſi le moteur agit ſur la matiere en la mouvant, comment n’eſt-il pas matiere lui-même ? Pouvez-vous concevoir l’effet de l’eſprit ſur la matiere & la matiere recevant le mouvement de l’eſprit qui lui-même n’a point de mouvement ? Examinez un inſtant, de ſang-froid, toutes les qualités ridicules & contradictoires, dont les fabricateurs de cette exécrable chimere ſont obligés de la revêtir ; vérifiez comme elles ſe détruiſent, comme elles s’abſorbent mutuellement, & vous reconnaîtrez que ce phantôme déifique, né de la crainte des uns & de l’ignorance de tous, n’eſt qu’une platitude révoltante, qui ne mérite de nous, ni un inſtant de foi, ni une minute d’examen ; une extravagance pitoyable qui répugne à l’eſprit, qui révolte le cœur, & qui n’a dû ſortir des ténébres que pour y rentrer à jamais.

Que l’eſpoir ou la crainte d’un monde à venir, fruit de ces premiers menſonges, ne vous inquiete donc point, Théreſe, ceſſez ſur-tout de vouloir nous en compoſer des freins. Faibles portions d’une matiere vile & brute, à notre mort, c’eſt-à-dire à la réunion des élémens qui nous compoſent aux élémens de la maſſe générale, anéantis pour jamais, quelle qu’ait été notre conduite, nous paſſerons un inſtant dans le creuſet de la Nature, pour en rejaillir ſous d’autres formes, & cela ſans qu’il y ait plus de prérogatives pour celui qui follement encenſa la vertu, que pour celui qui ſe livra aux plus honteux excès, parce qu’il n’eſt rien dont la Nature s’offenſe, & que tous les hommes également ſortis de ſon ſein, n’ayant agi pendant leur vie que d’après ſes impulſions, y retrouveront tous après leur exiſtence, & la même fin & le même ſort.

  1. Siècles à venir ! vous ne verrez plus ce comble d’horreurs & d’infamie.