Kholstomier/Chapitre2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 147-152).
◄  I.
III.  ►


II

Nester, ayant conduit le troupeau près de la rivière, à l’endroit où devaient paître les chevaux, descendit et dessella. Déjà le troupeau commençait à se disperser peu à peu, dans le pré pas encore piétiné, couvert de rosée et d’une buée qui se soulevait également du pré et de la rivière qui le bordait.

Nester ôta les guides du hongre pie et le gratta sous le cou, à quoi le hongre, en signe de reconnaissance et de plaisir, ferma les yeux.

— Il aime ça, le vieux chien ! prononça Nester.

Le hongre n’aimait nullement ce grattage, mais par délicatesse seule, il feignait d’en avoir du plaisir. Il remua sa tête en signe de contentement ; mais, tout à coup, et sans aucune cause, Nester, supposant peut-être qu’une familiarité trop grande pourrait donner au hongre des idées fausses sur sa situation, repoussa brusquement la tête du cheval, et, soulevant la guide, en frappa un coup vigoureux sur la patte maigre, puis, sans mot dire, alla vers le petit tertre, près du tronc où il avait l’habitude de se reposer. Bien que cet acte attristât le hongre pie, il n’en laissa rien voir et, en agitant la queue qui perdait son crin et en flairant quelque chose, il se dirigea vers la rivière, sans prêter aucune attention à ce que faisaient autour de lui les jeunes juments, les étalons et les poulains, si gais le matin. Sachant que le plus sain, surtout à son âge, c’était de bien boire et de manger ensuite, il choisit un endroit du bord où la pente était plus douce et plus large, et, en mouillant ses sabots et le fanon, il plongea son mufle dans l’eau, se mit à aspirer l’eau à travers ses lèvres déchirées, en remuant ses côtes qui se gonflaient, et, de plaisir, agitait sa queue maigre, dégarnie au bout.

La jument grise, la dévergondée qui agaçait toujours le vieux et lui faisait toutes sortes de misères, s’approcha de l’eau, près de lui, comme si elle en avait besoin, mais en réalité pour lui salir l’eau devant le nez. Mais le hongre avait déjà bu ; comme s’il ne s’apercevait pas des intentions de la jument grise, il tira tranquillement une patte après l’autre, secoua la tête, et, en s’éloignant de la jeunesse, il se mit à manger. Les jambes écartées de diverses manières, sans piétiner l’herbe inutilement, presque sans se redresser, il mangea pendant trois heures. Après avoir tant avalé que son ventre pendait comme un sac sous ses côtes maigres, il s’installa tout droit sur ses pattes malades, de façon à souffrir le moins possible, surtout de la patte droite de devant, la plus faible, et il s’endormit.

Il y a une vieillesse majestueuse, une vieillesse répugnante, une vieillesse misérable. Il y a une vieillesse à la fois majestueuse et misérable. La vieillesse du hongre pie était précisément de cette sorte.

Le hongre était d’une grande taille, pas moins de deux archines [1] et trois verschok [2]. Il était autrefois pie-noir, mais maintenant les taches noires de son pelage étaient d’une couleur gris sale. Son pie formait trois taches : l’une sur la tête avec une calvitie du côté du nez jusqu’à la moitié du cou. Sa crinière longue et pleine de mauvaises herbes était blanche par endroits, grise à d’autres. L’autre tache embrassait le côté droit jusqu’à la moitié du ventre ; et la troisième, sur la croupe, attrapait la partie supérieure de la queue jusqu’à la moitié des cuisses. Le reste de la queue était blanc, bigarré. Une large tête osseuse, avec de profondes cavités au-dessous des yeux et une lèvre noire pendante, autrefois déchirée, était attachée très bas sur le cou, voûté à force de maigreur, et qui semblait être de bois.

À travers la lèvre pendante, on apercevait la langue noire, mordue de côté, et les restes jaunes des dents inférieures, rongées. Les oreilles, dont une était coupée, tombaient bas de côté et ne s’agitaient que rarement, paresseusement, pour chasser les mouches qui s’accrochaient.

Une mèche assez longue du toupet pendait derrière l’oreille. Le front large était enfoncé et ridé ; la peau pendait en poches sur les larges creux et, sur le cou et la tête, s’entrecroisaient des veines qui tremblaient et frissonnaient au moindre contact des mouches. L’expression de la face était sévère et patiente, profonde et souffrante.

Les pattes de devant étaient arquées aux genoux ; les deux sabots couverts d’excroissances, et l’une des pattes, pie jusqu’à moitié, portait près du genou une tumeur de la grosseur du poing. Les pattes de derrière étaient plus solides, mais visiblement limées sur les cuisses depuis longtemps, et, à ces endroits, les poils ne poussaient plus. La maigreur du corps faisait paraître les pattes démesurément longues. Les côtes, bien que très raides, étaient si découvertes et si tendues que la peau semblait être collée entre elles. Le garrot et le dos portaient des traces de coups anciens, et derrière il y avait encore une tumeur fraîche, gonflée, qui suppurait. Le tronçon noir de la queue, dont on voyait les vertèbres, était long et presque nu ; sur la croupe grise, près de la queue, il y avait une blessure, comme une morsure, de la largeur de la main, couverte de poils blancs ; on voyait une autre blessure cicatrisée sur le paleron droit.

Les genoux de derrière et la queue étaient salis par un dérangement d’intestins continuel. Les poils, par tout le corps, étaient courts et raides ; mais, malgré sa vieillesse repoussante, chacun, en regardant ce cheval, s’arrêtait malgré soi et un connaisseur disait tout de suite qu’il avait dû être, dans son temps, une bête admirable. Les connaisseurs disaient même qu’il n’y avait en Russie qu’une race de chevaux capable de donner une ossature si large, de si grandes pattes, de tels sabots, une pareille finesse des os des jambes, une telle attache du cou, et surtout une si belle ossature de la tête et des yeux grands, noirs, brillants, une telle saillie des veines autour de la tête et du cou, une peau si fine et de semblables poils.

En effet, il y avait quelque chose de majestueux dans la figure de ce cheval, dans l’union terrible en lui des signes repoussants de la décrépitude, aggravés de la bigarrure du pelage, à l’allure, l’expression d’assurance et de calme, la conscience de la beauté et de la force. Comme une ruine vivante, il était isolé au milieu du pré couvert de rosée et, non loin de lui, on entendait les piaffements, les ébrouements, les hennissements des jeunes, et les cris aigus du troupeau qui se dispersait.

  1. L’archine vaut 0 m,711.
  2. Le verschok vaut 0 m,0444.5.