Kholstomier/Chapitre5

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 6p. 163-169).
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V

Au milieu de la cour éclairée par la lune se dressait la haute et maigre figure du hongre, avec sa grande selle à pommeau. Les chevaux, immobiles et dans un silence profond, l’entouraient, comme s’ils apprenaient de lui quelque chose d’extraordinaire. Et en effet, ils entendaient quelque chose de nouveau et d’inattendu. Voici ce qu’ils apprenaient du hongre…

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LA PREMIÈRE NUIT

— Je suis le fils de Lubeznï 1er et de Baba. Mon nom, d’après la généalogie, est Moujik Ier. Je suis Moujik Ier, d’après la généalogie, et mon nom Kholstomier me fut donné par les gens à cause de mon allure longue et large, inconnue en Russie. Par l’origine, il n’y a pas au monde de cheval supérieur à moi. Je ne vous l’ai jamais dit, à quoi bon, vous ne m’auriez jamais reconnu, pas plus que Viazopourikha qui était avec moi au haras de Khrienovo et qui vient seulement de me reconnaître. Vous ne me croiriez pas n’était le témoignage de Viazopourikha. Je ne vous l’aurais jamais dit, je n’ai pas besoin de la pitié d’un cheval. Mais vous l’avez voulu. Oui, je suis ce Kholstomier que les amateurs cherchaient et ne trouvaient pas. Ce Kholstomier que le comte lui-même connaissait et qu’il a expédié du haras parce que je dépassais son favori Cygne.

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Quand je naquis je ne savais pas ce que signifiait être pie. Je pensais être un cheval. Je me rappelle que la première remarque sur mon pelage me frappa profondément ainsi que ma mère.

Je naquis probablement la nuit. Vers le matin, léché déjà par ma mère, je me tenais sur les pattes. Je me souviens que tout le temps je voulais quelque chose et que tout me semblait à la fois extraordinairement étonnant et très simple. Les écuries étaient chez nous dans de longs corridors chauffés, avec des portes grillées à travers lesquelles on voyait tout.

Ma mère me tendit la mamelle, et moi j’étais encore si innocent que je passais mon nez tantôt sous les pattes de devant, tantôt dans l’auge. Tout à coup ma mère se retourna vers la porte grillée et, soulevant sa patte au-dessus de moi, se recula. Le palefrenier du service de jour regardait dans notre écurie à travers la grille.

— En voilà… Baba a mis bas, dit-il, et il poussa le verrou. Il passa sur la paille fraîche et m’enlaça de ses mains. — Regarde Tarass ! il est pie comme une pie ! — cria-t-il. Je me dégageai et tombai sur les genoux.

— En voilà un petit diable ! — prononça-t-il. Ma mère s’inquiéta, mais n’essaya pas de me défendre et seulement, en soupirant lourdement, lourdement, se recula un peu de côté. Les palefreniers arrivèrent et se mirent à me regarder. L’un d’eux courut annoncer le fait au palefrenier chef.

Tous riaient en regardant mes taches pies et me donnaient divers noms étranges. Non seulement je ne comprenais pas ce que signifiaient ces mots, mais ma mère non plus. Jusqu’ici, parmi tous nos parents il n’y avait pas eu un seul pie ; mais nous ne pensions pas qu’il y eût à cela quelque chose de mauvais. Et tout le monde louait ma corpulence et ma force.

— Ah ! comme il est vif, — dit le palefrenier, — on ne peut pas le retenir.

Bientôt après le chef palefrenier était là et examinait mon pelage ; il semblait même attristé.

— Qu’est-ce qui nous a donné un tel monstre ! dit-il. Le général ne le laissera pas dans le haras. — Eh ! Baba, tu m’as bien arrangé ! fit-il à ma mère. Valait mieux un chauve qu’une pie.

Ma mère ne répondit rien et comme toujours en pareil cas, soupira de nouveau.

— Et de quel diable est-il né ? C’est comme un moujik, — continua-t-il. — On ne peut pas le laisser dans le haras, c’est une honte ! Et il est beau, très beau ! — disait-il et disaient tous en me regardant.

Quelques jours plus tard le général vint en personne. Il m’examina, et de nouveau, tous semblaient terrifiés de quelque chose et nous insultaient, moi et ma mère, pour la couleur de mon pelage. — Et il est beau, très beau, — disaient tous ceux qui me voyaient.

Jusqu’au printemps nous vécûmes dans le haras, tous séparés, chacun près de sa mère, seulement, parfois, quand la neige des toits commença à fondre au soleil, on nous laissait sortir avec nos mères dans la large cour couverte de paille fraîche. Là, pour la première fois, je connus tous mes parents proches et éloignés. Là je voyais sortir de diverses portes les juments célèbres de ce temps avec leurs poulains. Là se trouvaient la vieille Hollandaise, Mouchka la fille de Smetanka, Krasnoukha, Dobrokhotikha, le cheval de selle ; toutes les célébrités d’alors se réunissaient ici avec leurs poulains, se promenaient au soleil, se couchaient sur la paille fraîche, se flairaient comme de simples chevaux. Je ne puis oublier, jusqu’à présent la vue de ce haras plein des belles de ce temps. Ça vous semble étrange de penser et de croire que j’étais jeune et vif, mais c’était ainsi…

Là se trouvait cette même Viazopourikha, qui était alors une poulaine d’un an, une petite poulaine charmante, gaie, vive, et, soit dit sans l’offenser, bien qu’elle ne soit pas maintenant considérée comme une rareté, par le sang, elle était alors parmi les pires. Elle même vous le dira.

Mon bariolage, qui déplaisait tant aux hommes, plaisait beaucoup à tous les chevaux.

Tous m’entouraient, m’admiraient et jouaient avec moi. Je commençais à oublier la parole des hommes sur mon tatouage et me sentais heureux. Mais bientôt j’éprouvais une première douleur et ma mère en était la cause. Quand déjà, la neige commençait à fondre, que les moineaux pépiaient sur les auvents, que dans l’air le printemps commençait à se faire sentir fortement, les relations entre ma mère et moi changèrent.

Son caractère était méconnaissable. Tantôt, sans aucune cause, elle se mettait à jouer en courant dans la cour, ce qui n’allait point du tout à son âge respectable ; tantôt elle demeurait pensive, et se mettait à s’ébrouer ; tantôt elle battait, mordait ses sœurs ; tantôt elle me flairait en hennissant, mécontente ; tantôt elle allait au soleil, posait sa tête sur l’épaule de sa cousine germaine Kouptchikha, et longtemps, pensivement, lui grattait le dos et me repoussait de ses mamelles. Un jour le palefrenier chef vint et ordonna de lui mettre le mors et de l’emmener dans l’enclos. Elle hennit ; je lui répondis et me jetai derrière elle, mais elle ne se tourna pas vers moi. Le cocher Tarass me saisit pendant qu’on refermait la porte sur ma mère qui partait.

Je m’élançai, je renversai le palefrenier dans la paille, mais la porte était fermée et je n’entendais que le hennissement de plus en plus lointain de ma mère, et dans ce hennissement je ne sentais plus l’appel, mais une autre expression. À sa voix, répondit, de loin, la voix puissante que je reconnus après, celle de Dobrï premier, que deux palefreniers amenaient au rendez-vous avec ma mère.

Je ne me rappelle pas comment Tarass sortit de l’enclos. J’étais très triste et je sentais que j’avais perdu pour toujours l’amour de ma mère.

« Et tout cela parce que je suis pie», pensai-je en me rappelant les paroles des gens à propos de mon pelage ; et je fus pris d’une telle colère que je commençai à me frapper la tête et les genoux contre les murs de l’écurie, et je fis cela jusqu’à ce que, tout en sueur, je succombasse à la fatigue.

Quelque temps après, ma mère revint près de moi : je l’entendis arriver à l’écurie par le couloir, au trot, et d’une allure pas habituelle. On lui ouvrit la porte ; je ne la reconnus pas tant elle était rajeunie et embellie. Elle me flaira, s’ébroua et se mit à crier. À tout son aspect je compris qu’elle ne m’aimait plus.

Elle me parla de la beauté de Dobrï et de son amour pour lui. Leurs rendez-vous continuèrent, et mes relations avec ma mère devinrent de plus en plus froides.

Bientôt on nous lâcha sur l’herbe. À ce moment je connus de nouvelles joies qui me consolèrent de la perte de l’amour de ma mère. J’avais des amis et des camarades. Nous savions maintenant manger de l’herbe, hennir comme les grands et, soulevant la queue, sauter en cercle autour de nos mères. C’était l’heureux temps. On me passait tout : tous m’aimaient, m’admiraient et regardaient avec indulgence tout ce que je faisais.

Ça ne dura pas longtemps.

C’est alors qu’il m’arrivera quelque chose d’horrible… »

Le hongre soupira lourdement et s’éloigna des chevaux.

L’aube montait depuis déjà longtemps. Les portes grincèrent. Nester entra. Les chevaux se séparèrent. Le palefrenier arrangea la selle sur le hongre et emmena le troupeau.