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Kief et le congrès archéologique, souvenirs de voyage

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Kief et le congrès archéologique, souvenirs de voyage
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 6 (p. 784-814).
KIEF
ET
LE CONGRES ARCHEOLOGIQUE

Le mois d’août 1874 a été plus fécond pour la science russe qu’on n’aurait pu l’attendre d’un mois de vacances. Le 4 août avait lieu à Moscou, sous la présidence du conseiller intime Hamburger et par les soins du directeur, baron de Bühler, l’ouverture des nouvelles archives. On sait que dans l’ancienne capitale des tsars se conservent les papiers des affaires étrangères antérieurs à l’année 1800, tandis que les documens postérieurs, qui se rapportent à la politique moderne de la Russie, forment les archives de Saint-Pétersbourg ; mais à Moscou le dépôt des affaires étrangères renferme, outre les papiers diplomatiques des grands-princes et des anciens tsars, des documens qui ont trait à l’administration intérieure et à l’histoire intime de la cour. On a voulu donner à ces précieuses archives, monumens du lointain passé russe, un palais digne d’elles, assez vaste pour répondre à la pensée libérale qui veut les rendre accessibles aux travailleurs. A grands frais, on a restauré l’ancien hôtel des boïars Narychkine, du sang desquels est sortie Nathalie, la mère de Pierre le Grand. On s’est étudié à conserver à ce vieil édifice son originalité première tout en lui donnant le confortable d’une installation moderne. Isolé du quartier environnant, protégé contre la contagion des incendies par une vaste cour et par des jardins qu’entoure une massive et archaïque balustrade de pierres et de briques blanchies, il semble à l’abri de toutes les catastrophes. Les voûtes massives, un peu basses, de ses salles de pierre sont une autre garantie. A l’entrée du palais, une inscription sur carton peint, que remplacera bientôt une plaque de marbre, annonce que, « par la volonté souveraine de l’empereur sous le règne duquel les trésors de l’histoire russe apparaissent à la lumière de la science, » les archives de la chancellerie impériale ont été transportées dans l’antique demeure des Narychkine. Dix jours après s’ouvrait à Kief le congrès archéologique. C’est le troisième qui ait été provoqué en Russie par l’énergique initiative du comte Serge Ouvarof. Le premier avait été tenu à Moscou en 1869, le second à Saint-Pétersbourg en 1871. Après les deux capitales de l’empire, cet honneur revenait naturellement à la ville de Kief. Elle aussi a été une capitale avant que les invasions de peuples nomades n’eussent détruit au XIIIe siècle cette première Russie, qui s’était constituée sur les bords du Dnieper.


I

Un congrès ne s’improvise pas. Le comte Ouvarof et le comité d’organisation de Kief avaient passé presque l’année en préparatifs. Aux musées de la Russie et de l’étranger, on demandait des pièces pour l’exposition qui devait accompagner le congrès : à défaut des originaux, on se contentait de reproductions photographiques ou de moulages coloriés. On dressait un programme des questions sur lesquelles on attendait les éclaircissemens des hommes compétens. La ville de Kief et son maire M. Demidof, prince de San-Donato, montraient le plus grand zèle. On traitait avec les compagnies de chemins de fer pour obtenir des réductions de tarif. On prenait à la charge de la ville une partie des frais de séjour pour les hôtes étrangers. L’université de Saint-Vladimir mettait ses vastes salles à la disposition de l’assemblée. Le ministre de l’instruction publique accordait une subvention de 3,000 roubles. L’appel du comité fut partout accueilli avec le plus vif empressement ; d’un bout à l’autre de la Russie, tous les corps savans tinrent à honneur d’envoyer leurs délégués. L’académie des sciences de Saint-Pétersbourg, les académies des beaux-arts et de médecine, les huit universités de l’empire et du royaume de Pologne, les hautes écoles ecclésiastiques de Kazan, de Moscou, de Kief, la société impériale de géographie, celle d’histoire de Russie, les comités de statistique, la commission archéographique, les sociétés d’archéologie, d’anthropologie, d’histoire, de littérature nationale, s’étaient fait représenter par quelques-uns de leurs membres les plus illustres. Bien peu arrivaient les mains vides : les uns apportaient des mémoires, les autres des objets antiques, des manuscrits précieux ou tout au moins quelque médaille inédite. C’étaient naturellement les deux capitales qui avaient fourni le contingent le plus considérable. La ville de Kief avait tenu à ne pas être seulement l’hôte du congrès. Ses professeurs ont largement payé de leur personne et de leur science, et M. Antonovitch se montra, pendant toute la durée de la session, le secrétaire laborieux de l’assemblée et le vaillant collaborateur du comte Ouvarof.

Le choix même de Kief pour lieu de réunion devait donner au troisième congrès un caractère particulier. Cette ville est plus rapprochée que Moscou et Saint-Pétersbourg des pays slaves, c’est-à-dire de la Pologne prussienne, des royaumes autrichiens, des principautés danubiennes ; elle est en communication rapide avec toutes ces régions. En outre, mêlant dans sa population des Grands-Russes, des Petits-Russes et des Polonais, elle est la ville slave par excellence, une sorte de cité neutre entre les groupes qui se sont disputé à diverses époques de l’histoire l’hégémonie du monde slave. Aussi le nombre des étrangers accourus à ce congrès a-t-il été plus considérable qu’aux deux premières réunions de Moscou et de Saint-Pétersbourg. La Serbie, la Hongrie, qui compte dans son sein tant de populations slaves, la Moravie, la Bohême, la Bukovine, la Galicie, la Pologne prussienne elle-même, avaient envoyé leurs représentans. Le congrès avait en quelque sorte un caractère panslave, comme ce fameux congrès ethnographique de Moscou qui a fait tant de bruit en 1867. Celui de 1874 ne semble pas avoir soulevé de si vives protestations. On trouvera peut-être qu’aujourd’hui ce ne sont pas les ambitions moscovites qui menacent l’avenir de l’Europe ; d’ailleurs les Russes ne peuvent guère faire à eux seuls de l’archéologie slave. Les antiquités russes s’expliquent mieux par la comparaison avec les antiquités des peuples congénères : les souvenirs mythologiques, les vieilles superstitions, les légendes poétiques ont besoin d’être expliquées par celles qui ont cours chez les Serbes ou chez les Bohémiens ; la philologie, l’explication des alphabets slavons, sont des points qui demandent à être traités dans un congrès international. Il s’agit non pas d’archéologie panslave, mais d’archéologie comparée.

Le congrès fut inauguré le 14 août, dans la salle des actes de l’université, par les discours du général-gouverneur des trois provinces, du maire de Kief, du recteur de Saint-Vladimir, qui prirent successivement la parole pour donner, au nom du gouvernement, de la ville, de l’université, la bienvenue aux membres du congrès. Le comte Ouvarof expliqua le but de cette nouvelle assemblée et la division adoptée pour ses travaux. « Après les deux premiers congrès de Moscou et de Saint-Pétersbourg, ajouta-t-il, les savans russes avaient exprimé le désir unanime de tenir à Kief le troisième congrès ; la haute signification de cette ville est trop présente à notre cœur, nous sympathisons trop profondément avec les chers souvenirs qui s’y rattachent pour ne pas rendre hommage au sentiment d’amour filial qu’elle inspire à tous les Russes. » L’orateur proclama ensuite le nom des hôtes non russes qui avaient répondu à son appel, et termina son énumération en ajoutant que de l’étranger étaient venus deux Français. De l’étranger, avait-il dit, — car les savans de la Bohême, de la Serbie et de la Galicie sont considérés par les Russes, en un certain sens, comme des compatriotes. A ce point de vue, les deux délégués du ministère français étaient bien à peu près les seuls « étrangers » du congrès. Un consul allemand et un consul anglais s’étaient fait inscrire, mais ils n’y ont point paru. Quant aux Slaves des états autrichiens et prussiens, bien que quelques-uns parlent l’allemand plus facilement que le russe, on ne peut guère les regarder comme des Germains.

Les travaux commencèrent presque aussitôt ; le soir même, on fit un certain nombre de lectures. Dès lors il y eut deux séances et six heures de lectures par jour. Malgré la chaleur torride du mois d’août, — qui faisait penser à ces grandes sécheresses dont parlent les chroniques kiéviennes, lorsque les forêts s’enflammaient spontanément au milieu des marécages, — malgré l’aridité ultra-scientifique de certains mémoires, le public de la ville, confondu avec les membres du congrès, emplissait la vaste salle des actes. Les dames et les jeunes filles écoutaient intrépidement les développemens les plus techniques sur quelque vieille église d’une vieille petite ville inconnue. Elles s’intéressaient aux considérations sur l’orthognathie ou la brachycéphalie des crânes trouvés dans les tumuli ; elles voyaient sans frémir s’aligner sur le tableau noir les signes cabalistiques de l’écriture glagolitique ; elles ne refusaient pas leurs applaudissemens à telle dissertation, hérissée de dates, qui tendait à reconstituer la chronologie des métropolites de Kief depuis Missaïl jusqu’à Onésifore Dévotchka. Les cours des universités russes ne sont pas publics comme ceux de nos facultés : la curiosité n’en est que plus vive le jour où s’ouvrent enfin ces portes longtemps fermées. D’ailleurs l’excellente instruction secondaire que reçoit la femme russe dans les gymnases et les instituts la prépare admirablement à faire son profit des enseignemens de la haute science. La langue du congrès était le russe : il ne consent plus à se laisser supplanter dans les discussions savantes par les idiomes étrangers ou par les langues mortes. M. Pogodine, au congrès de Moscou, citait un recueil de numismatique publié à Saint-Pétersbourg (de 1847 à 1852) où l’on n’admettait point les articles en langue russe ; un célèbre orientaliste qui venait proposer un mémoire sur des monnaies du Volga s’était vu obligé de le traduire en anglais, et M. Pogodine de s’écrier : « Ah ! qu’il est difficile à l’homme russe d’être russe. » Cette fois, au congrès de Kief, c’était l’homme non russe qui se trouvait embarrassé. Les langues étrangères et les autres idiomes slaves n’étaient point proscrits, mais on ne les admettait qu’à certaines séances, qui prenaient alors le caractère le plus babélique. Telle fut par exemple celle du 19 août, dans laquelle le bénédictin Béda-Doudik discourut en allemand sur les tumuli de la Moravie, M. Dzialovski en polonais sur ceux de la Posnanie, M. Novakovitch en serbe sur le rôle qu’ont joué dans l’histoire des Russes et des Slaves du sud les Tatars, destructeurs de Moscou, les Ottomans, conquérans du Danube. Telle fut encore celle du 24, où MM. Martin et Joseph Kollar produisirent deux mémoires en tchèque, et où M. Wankel fit lire en russe un travail primitivement rédigé en allemand. Un Français à qui toutes ces langues sont familières, M. Louis Léger, présidait la seconde de ces séances et assistait le président de la première.

L’exposition d’antiquités occupait deux grandes salles du palais universitaire. Le catalogue, qui malheureusement n’a pu paraître que vers la fin du congrès, comprenait 1,212 numéros ; il y avait en outre 253 manuscrits. Sous des vitrines, on voyait les fragmens de fresques ou de mosaïques, de marbres ou de briques, les débris d’inscriptions grecques qui sont aujourd’hui presque tout ce qui subsiste de deux des plus vieilles églises de Kief, la Déciatine (la Dîme) et Sainte-Irène ; puis des croix d’or et de bronze, des émaux, des panagiae d’un beau travail byzantin, des diptyques avec des inscriptions helléniques qui viennent des empereurs de Constantinople, des icônes antiques, parmi lesquelles on admire celle de la mère de Dieu de Cherson, des évangiles avec une reliure d’argent incrustée de pierreries, des crosses et des mitres d’évêques ou d’igoumènes, précieux envois des plus illustres monastères de la Russie ; puis une infinité d’instrumens des temps préhistoriques, des marteaux de granit, des haches de diorite, des rasoirs de silex, des aiguilles en os, des débris de colliers multicolores, des bracelets et des pendans d’oreilles, aux formes étranges, sortis de tous les tumuli de la Russie, de l’Oural et de l’Altaï. Aux armes de l’âge de pierre succède une riche collection d’armes de bronze et de fer. Ce qui attire surtout le public, c’est une masse énorme de métaux oxydés, où l’on démêle des cottes de mailles, des casques, des glaives, fondus ensemble sous l’action du feu. Ce chaos archéologique appartient au professeur Samokvasof, qui a rempli trois vitrines de près de deux cents objets, le butin de ses campagnes savantes. Il y aurait peut-être intérêt pour nos musées archéologiques à se procurer les photographies, éditées au nom du congrès, des pièces les plus intéressantes. Les époques les plus rapprochées de nous avaient fourni des armures slaves du XVIe siècle, les grandes haches argentées que les ryndis, en long vêtement blanc, faisaient resplendir à côté du trône des tsars, les masses d’armes des atamans zaporogues, les canons pris aux Polonais et aux Turcs, des instrumens de musique cosaque, entre autres la bandoura qui, suivant la tradition, aurait appartenu à Mazeppa, des dessins représentant les étendards et les uniformes de ces strélitz que Pierre le Grand extermina dans Moscou. Avec leurs hauts bonnets fourrés, leurs pantalons bouffans, leurs bottes à la tatare, leurs sabres en croissant, leurs carquois et leurs hallebardes, ils ressemblent beaucoup plus à des janissaires qu’à une milice chrétienne. Ils sont bien ces « Turcs du nord » dont parle Voltaire. Les spécialistes admiraient encore une précieuse collection de manuscrits anciens savamment classés et disposés par le professeur Krouchtchof, secrétaire de la Société historique de Nestor l’annaliste.


II

Le nombre des lectures faites au congrès a été de près de quatre-vingts ; beaucoup ont provoqué de vives répliques, des improvisations d’une valeur scientifique parfois égale aux mémoires longuement médités. Je me bornerai à signaler celles qui m’ont paru les plus propres à donner une idée des questions qui sont à l’ordre du jour de la science russe, et d’où l’archéologie slave tire son originalité.

Au congrès de Moscou, M. Pogodine avait exposé l’histoire de l’archéologie russe depuis le jour où Pierre le Grand avait rapporté d’Occident le goût de cette science comme de toutes les autres. M. Sréznevski s’est souvenu que le troisième congrès se tenait à Kief : il s’est appliqué à mettre en lumière les travaux kiéviens. Le mouvement scientifique de la Petite-Russie a été en quelque sorte lancé par la fondation en 1834 de l’université de Saint-Vladimir, cette pépinière de travailleurs qui a produit, entre autres, l’historien Kostomarof. En 1843 eut lieu la découverte des fresques byzantines à la cathédrale Sainte-Sophie, et la même année fut fondée auprès des archives du général-gouverneur une commission archéographique chargée de l’examen et de la publication de ces documens. C’est elle qui a édité successivement les Monumens, les Antiquités, avec une collection de planches magnifiques, et qui a commencé les Archives de la Russie sud-occidentale. C’est au nom de cette commission que se publiait naguère, à la veille et en l’honneur du congrès, le Recueil des matériaux pour la topographie historique de Kief. On y a rassemblé les récits de tous les voyageurs qui aux diverses époques de sa prospérité ou de sa décadence ont visité l’ancienne capitale des Varègues, depuis Plan Carpin, qui y passa en 1246 pour aller visiter, au nom du pape Innocent IV, le khan des Mongols, jusqu’à l’ambassadeur de France, comte de Ségur, qui y accompagna en 1787 la cour à la fois sérieuse et légère de Catherine la Grande. Ces témoignages sont complétés par soixante-dix ou quatre-vingts documens, inédits pour la plupart et tirés des archives de Kief. M. Sréznevski avait donc lieu de rendre justice à l’initiative kiévienne constamment en éveil.

L’archéologie primitive a tenu une large place dans ce congrès. Une découverte destinée à faire sensation en Occident est celle dont rend compte un mémoire de M. Kaminski, maître dans un gymnase ou collège de petite ville. Un propriétaire de Gontsi, gouvernement de Poltawa, l’invita à examiner une trouvaille qu’on avait faite accidentellement dans son domaine. Il s’agissait d’ossemens de mammouth. M. Kaminski constata que ces débris se rencontraient dans la même couche de terre avec certains coquillages qui caractérisent nettement en Europe la période glaciaire, tels que le pupa muscarum, le succinea oblonga, l’helix hispida. On trouva au même endroit des silex taillés, type du Moustier, des espèces de couteau, des pointes de flèche à trois facettes, une aiguille ou alêne formée d’un os. Ainsi donc les théories qui n’admettent la présence de l’homme dans la Russie méridionale qu’à l’époque du renne et non pas à celle du mammouth, non pas pendant la période glaciaire, recevraient un démenti. M. Féofilaktof, professeur à l’université de Kief, est venu apporter aux résultats constatés par l’archéologie l’autorité de la science géologique. Il fait remarquer que ces os de mammouth, surtout les dents et une mâchoire inférieure, sont trop bien conservés pour qu’on puisse admettre qu’ils aient été transportés par l’action des eaux ; ils appartiennent donc bien à des pachydermes indigènes des terres ukrainiennes : ils y parurent avec l’homme dès que le sol débarrassé des glaces se couvrit de son premier gazon. M. Féofilaktof constate que parmi ces débris de mammouth il y a des os appartenant à six individus au moins : cet éléphant primitif était donc assez commun dans la Petite-Russie, et le chétif être humain, avec ses misérables armes de silex, lui faisait une guerre acharnée. Quant aux brisures des os, on pourrait douter qu’elles aient été faites de main d’homme, attendu que parmi ces débris on n’a jamais trouvé de marteaux ; mais les hardis chasseurs préhistoriques qui osèrent s’attaquer à ces énormes bêtes pour manger leur chair et sucer la moelle de leurs os ont simplement négligé d’oublier leurs marteaux, auxquels ils attachaient un grand prix, sur le théâtre de cette grande curée. D’ailleurs sur d’autres points de l’Ukraine des marteaux de pierre ont été trouvés mêlés à des couteaux du même type que ceux de Gontsi. — On écoute ensuite le comte Ouvarof, un des plus brillans chercheurs de la Russie, qui se présentait déjà au congrès de Moscou après avoir touillé 7,729 tumuli dans les districts de Vladimir et de Rostof, qui des kourganes de la Sousdalie a ramené à la lumière le peuple disparu des Mériens, qui sur le rivage de Sébastopol a ressuscité la cité grecque de Cherson : il arrive au congrès de Kief avec de nouvelles découvertes. L’ouverture de tombes anciennes, près de la station d’Ougoditch, gouvernement de Jaroslaf, a été pour lui l’occasion de trouvailles importantes : des ossemens humains, un squelette qui était couché le visage tourné vers l’Orient, ayant sous la tête une grande pierre à aiguiser, des défenses d’animaux qui avaient dû être enfilées en collier, des haches de pierre, des couteaux, des os polis, une garniture de bronze autour d’une dent humaine. Les tombes où ces objets ont été découverts appartiennent évidemment à cette époque intermédiaire entre l’âge de pierre et l’âge de bronze, lorsque les hommes commençaient à travailler le métal, mais conservaient encore leurs anciennes armes.

Le professeur Ivanovski, de l’académie de médecine, connu en France par ses travaux de crâniologie, étudie depuis trois années le gouvernement de Novgorod. Son but est de déterminer quel était le degré de civilisation dans les possessions de Novgorod païenne, et quelle race d’hommes avait vécu sous les lois de l’altière république du lac Ilmen. Les seuls monumens de cette civilisation disparue, ce sont les tumuli qu’on trouve heureusement en grand nombre dans cette région. M. Ivanovski s’est attaché au territoire de trois villages surtout. Rien que dans cette étendue relativement peu considérable il y avait environ 1,500 tombes : l’ancien collaborateur de M. de Quatrefages a pu en fouiller 819. Pour d’autres, les grands arbres dont elles étaient hérissées rendaient trop difficiles les travaux de terrassement. Les kourganes qu’il a pu étudier se divisent en deux catégories : ceux qui ont à leur base un autel de sacrifices et ceux qui n’en ont pas. Voici quelle est la structure des premiers : sur le sol, on a dû former d’abord un cercle de grosses pierres ; dans la moitié occidentale de ce petit cromlech, on a élevé de pierres semblables, non cimentées, une sorte d’autel sur lequel M. Ivanovski a remarqué les restes d’une cendre grasse, des charbons et les os calcinés d’animaux domestiques. Le squelette le plus ordinairement est assis, beaucoup plus rarement on le trouve couché. Dans le premier cas, il est presque toujours adossé au côté oriental de l’autel, les jambes tendues, le visage, tourné vers le levant. Cette direction n’est pas toujours la même : l’homme est tourné tantôt plus au nord et tantôt plus au sud, suivant le déplacement que les saisons apportent à la position du soleil levant. Ordinairement le défunt est tout seul ; mais dans 24 tumuli M. Ivanovski a trouvé à côté du premier squelette un squelette de femme, celui-ci portait parfois des traces d’une mort violente, notamment des fractures au crâne. Lorsque le kourgane a été élevé sur le corps d’une femme, elle est toujours seule.

Quant aux tumuli de la seconde catégorie, la structure annonce des rites d’ensevelissement assez différens. Au fond du tumulus, on distingue une fosse de 1m,50 de long sur 0m,50 de large. Contrairement à ce qui se passe dans les premiers, il est très rare que le défunt soit assis. Il est couché, et sur le corps on a rejeté toute la terre qui avait été tirée de la fosse. En vertu du foisonnement, elle forme un premier monticule sur lequel on sacrifiait la victime. C’est là en effet que se retrouvent la cendre grasse et les os d’animaux. Sur les débris du sacrifice, on élevait alors le véritable tumulus, d’un entassement de terre ou de sable, que l’on consolidait en appliquant de grosses pierres à sa base. Dans les deux espèces de tombes, on retrouve toujours aux pieds du défunt les vases qui contiennent de la nourriture, des grains, des gruaux, des os d’animaux. Ces vases sont en argile noire, ornés de lignes parallèles ou en zigzag dont la combinaison forme parfois un joli dessin. Comme il n’y a pas d’argile semblable dans le voisinage, ils ont dû être apportés et même importés d’assez loin. M. Ivanovski n’a nulle part vu trace de cercueil. Les tumuli de la première catégorie ont de 6 à 35 mètres de circonférence sur 1 mètre ou 2m,50 de hauteur. Les proportions en sont extrêmement variables. Ceux de la seconde catégorie sont toujours plus petits. Ces crânes d’hommes et de femmes ont également la forme brachycéphale ou sous-brachycéphale. La face est ce qu’on appelle orthognathe, et le visage était ovale. Les hommes ont le système osseux plus développé : les tubérosités et les crêtes rugueuses auxquelles s’attachent les muscles fléchisseurs du dos, des jarrets et des pieds, sont très saillantes ; elles dénotent une race de marcheurs. Dans les os des bras, les crêtes d’attache sont également très développées : elles annoncent que les muscles du bras se contractaient souvent pour tirer ou jeter ; ces hommes étaient évidemment des tireurs d’arc et des lanceurs de javelot. Les ossemens des femmes supposent une bonne musculature, mais n’indiquent pas au même degré la prédominance de certaines habitudes. Il est probable qu’elles n’étaient point soumises à de rudes travaux physiques ; elles étaient même traitées avec une certaine douceur, car on trouve dans leurs tombes quantité d’ornemens, tandis qu’auprès des squelettes masculins on ne découvre que l’empreinte de tissus grossiers, des restes de cuir tanné, ou encore sur l’épaule gauche la trace verdâtre laissée par l’oxydation d’une agrafe de bronze. Les autres trouvailles sont surtout des objets de bronze, des armes, des ornemens métalliques qui devaient former de belles ceintures militaires, des anneaux fixés au quatrième doigt de la main gauche et plus rarement des bracelets. En revanche, les parures abondent dans les sépultures de femmes : dans cinq kourganes, M. Ivanovski a trouvé des espèces de diadèmes en argent, partout des perles fausses, par milliers, de toute forme, de toute couleur, des grains de collier en verroteries, en cristal de roche, en terre cuite coloriée, de petites plaques rondes ou triangulaires en bronze, des bracelets qui ne sont pas fermés, afin de pouvoir se prêter à tous les poignets, et qui apparemment sont des objets d’importation, de la passementerie de bronze extrêmement compliquée et dans laquelle entrent comme motif d’ornementation des grelots. M. Ivanovski a recueilli en outre toute sorte de tissus végétaux, de laines, et même des étoffes de soie qui se sont mieux conservées que le reste et qui sont presque toutes de couleur cannelle. Sous les bracelets que les femmes portaient au poignet, il trouve parfois des traces de tissus, ce qui indiquerait qu’elles portaient des manches longues ; mais souvent il n’en trouve pas, et dans ce cas elles ont des bracelets au-dessus du coude, ce qui indique qu’elles allaient aussi les bras nus et parés. Cette variété d’objets permet de compléter les conjectures déjà ébauchées sur cette race d’hommes, en affirmant qu’ils commerçaient, qu’ils étaient même en relations plus ou moins directes avec l’Orient. Cette civilisation, qui est celle de l’âge de bronze, peut-on en déterminer plus précisément la date ? Les monnaies découvertes dans ces tombeaux sont du IXe, du Xe et même du XIe siècle. La question de race peut également se résoudre. Sans parler de la forme du crâne, ces hommes avaient les cheveux châtains ; les femmes les portaient d’au moins 2 pieds de long. Les observations anthropologiques s’accordent ici avec les données de l’histoire, qui nous montrent les Slaves établis en ce pays longtemps avant l’arrivée de Rurik. Ces tombeaux sont donc bien ceux des Slaves de l’Ilmen, fondateurs de Novgorod la Grande, maîtres des grands lacs, triomphateurs de la Baltique, créateurs de tant de colonies dans les déserts du nord. Ces révélations nouvelles sur leurs funérailles sont extrêmement précieuses. On voit que, si l’on immolait encore sur le corps d’un guerrier illustre quelque gracieuse compagne, on ne brûlait pas les corps : on ne réduisait en cendres que les animaux offerts en sacrifice. Ibn-Foszlan affirme que le mort était brûlé avec ses armes, ses parures et sa servante. Nestor constate également l’usage de la crémation parmi les tribus slaves et même chez les Krivitches, dont le territoire s’étendait jusqu’aux environs de Novgorod. Les fouilles de M. Ivanovski prouvent ou bien que cet usage n’a jamais existé chez les Slaves de l’Ilmen, ou bien qu’on y a très anciennement renoncé.

M. Samokvasof, professeur à l’université de Varsovie, a fait des découvertes non moins importantes, mais qui l’ont conduit à d’autres résultats, dans les gouvernemens de Tchernigof et de Koursk. Le premier annaliste russe, Nestor, se plaçant à son point de vue de moine chrétien, a dépeint les mœurs des Slaves païens sous les plus noires couleurs. « Les Drévliens vivaient d’une manière bestiale et vraiment comme des animaux sauvages ; ils s’égorgeaient entre eux, se nourrissaient de choses impures, ne voulaient point de mariage… Les Radimitches, les Viatitches et les Sévérianes habitaient les forêts comme des bêtes fauves, se nourrissaient de saletés,… n’admettaient pas le mariage. » Bien avant lui, Jornandès le Goth avait dit des Slaves « qu’ils avaient pour villes (pro civitatibus) les marais et les bois. » Forts de ces témoignages, les historiens du XVIIIe siècle, après eux Karamzine, même des écrivains russes contemporains, avaient déclaré que les Slaves n’avaient que peu ou point de villes. Schlœzer les avait représentés comme des demi-sauvages qui n’avaient pas seulement l’idée d’une organisation sociale et politique, ni des moyens communs de défense. Les énumérations de villes slaves dans le géographe bavarois, dans Constantin Porphyrogénète, dans les auteurs arabes, dans les chroniques mêmes de Nestor, auraient dû mettre en défiance contre ces théories excessives. Comment expliquer d’ailleurs l’existence de ce qu’on appelle en Russie des gorodichiché, sortes de petites enceintes formées d’une levée de terre ? Il est vrai que jusqu’à présent les archéologues russes n’avaient pas été d’accord sur la destination de ces monumens : beaucoup voyaient en eux des enclos sacrés, des lieux destinés au culte. Le comte Ouvarof, après ses fouilles dans le pays des Mériens, s’est prononcé nettement l’un des premiers pour une autre explication. Les gorodichtché (diminutif de gorod, ville) sont les anciennes cités des Slaves, les places fortes derrière lesquelles se trouvaient les habitations. Les recherches de M. Samokvasof, exposées dans son livre intitulé les anciennes Villes de Russie, et dans un mémoire lu au congrès, confirment cette manière de voir. Loin que les Slaves fussent dénués de villes, M. Samokvasof en compte 160 dans le gouvernement de Tchernigof, 60 dans celui de Koursk, 50 dans celui de Toula ; il estime qu’il en existe des milliers sur la terre russe, et que la plupart remontent à une très haute antiquité. Ces gorodichtché sont situés ordinairement sur une rive escarpée, à un méandre de quelque cours d’eau, de manière à être protégés sur un ou plusieurs côtés par la rivière ou par les ravins qui y déversent les eaux de pluie. On fortifie artificiellement les côtés qui sont privés de défenses naturelles. Ces fortifications se composaient d’un fossé profond et d’une levée de terre sur la crête de laquelle on plantait sans doute des palissades. On s’attachait à rendre plus abrupts tout autour de l’enceinte les escarpemens du sol ; mais l’intérieur de cet oppidum formait une surface aplanie. Les plus petites de ces villes ont 200 pas de tour, les plus grandes 1,000 pas. Comme on devait tenir compte des accidens de terrain, la forme de ces constructions variait également : tantôt elles figuraient des triangles et toute espèce de polygones, tantôt des cercles, des ovales, des ellipses. Certains archéologues qui soutenaient l’hypothèse d’une destination religieuse des gorodichtché assuraient que la porte en était forcément tournée vers l’orient. M. Samokvasof prouve que cette disposition est absolument subordonnée aux exigences topographiques, et que la porte de l’oppidum, s’ouvrant naturellement sur la pente la moins escarpée, c’est-à-dire dans la partie artificielle de l’enceinte, peut être tournée vers n’importe quel point de l’horizon. Les couches de terre qui forment la surface du gorodichiché ont la même composition que la partie superficielle du sol dans un des villages actuels. On y rencontre des objets analogues : des tessons, des débris d’argile, des briques, des charbons et de la cendre, des plaques de bronze, des débris de filète à pêcher, avec les pierres qui leur servaient de poids. Ces enceintes sont donc bien des lieux d’habitation et non des lieux de sacrifices. M. Samokvasof n’y a pas rencontré un objet qui se rapportât au culte.

Auprès des gorodichtché sont ordinairement accumulés des kourganes ; ils prouvent que les anciens Slaves avaient, en même temps qu’une vie municipale, des cimetières communs. M. Samokvasof a ouvert environ 300 de ces tumuli. Les fouilles qu’il a exécutées dans les faubourgs mêmes de Tchernigof, près de l’église de Saint-Élie le prophète, ont une importance particulière. Il y avait là environ 500 kourganes dont quatre d’une dimension inusitée. Une tradition populaire racontait que là étaient enterrés les guerriers de Tchernigof tombés dans une bataille contre les Tatars. D’après une autre tradition, on y aurait enseveli les citoyens qui avaient succombé à une contagion. M. Samokvasof, au lieu d’y trouver les masses d’ossemens que supposerait une grande extermination par la guerre ou par la peste, n’a jamais rencontré qu’un squelette par tumulus. Trois des grands tertres ont été fouillés par lui et ont fourni quantité d’objets remontant évidemment à l’époque païenne, antérieurs de plusieurs siècles à l’apparition des hordes tatares. Je n’emprunterai à son mémoire que ce qu’il raconte du grand tumulus n° 3. Les découvertes qu’il y a faites suffiront pour donner une idée de toutes les autres. Ce tertre s’appelait la Tchernaia Mohila (la Tombe noire) ; la tradition populaire y voyait la sépulture de Tcherni (le Noir), fondateur de Tchernigof. Cette tombe avait la forme d’un cône tronqué dont la base inférieure avait 127 mètres de tour, la base supérieure 32 mètres ; la hauteur perpendiculaire était de 10m,65. Au côté sud et au côté ouest, malgré l’éboulement des terres, on distinguait encore les traces d’un large fossé circulaire. Quand on eut enlevé la couche de gazon qui recouvrait le sommet du monument, on trouva quatre fortes briques de grandeurs inégales, la plus grande posée sur la plus petite, comme si elles eussent servi autrefois de base à un monument ; elles étaient reliées ensemble par un ciment de chaux extrêmement tenace. Sous la dernière brique, on mit au jour une colonne quadrangulaire, en bois de chêne à moitié rongé, d’un mètre au moins de hauteur, et dont l’extrémité inférieure, plongeant dans l’intérieur du tumulus, reposait également sur une brique. On creusa encore trois mètres plus bas, et l’on découvrit une masse métallique amalgamée par l’action du feu et de l’oxydation ; elle se composait de deux casques de fer dont l’un portait intérieurement et extérieurement la trace d’un placage de cuivre ; à l’intérieur, les vestiges d’une sorte de coiffe en tissu avec des boutons et une bordure d’or, — de deux cottes de mailles si bien fondues par la flamme qu’on pouvait à peine distinguer le mode d’agencement des mailles, — de deux cornes d’aurochs enrichies à leur extrémité d’une garniture d’argent ; l’une de ces garnitures avait un dessin d’ornement, l’autre présentait des figures d’hommes et d’animaux d’un type analogue à celui des fresques de Sainte-Sophie à Kief. Deux monnaies byzantines du Xe siècle, à l’effigie des empereurs collègues Basile et Constantin, donnaient approximativement la date de cette sépulture. D’ailleurs, si toute cette masse portait les traces évidentes de l’action du feu, ce n’est pas ici qu’a eu lieu l’incinération : en cet endroit du tumulus, il n’y avait ni cendres ni charbon. On continua à creuser ; 3 mètres 1/2 plus bas, on arriva à un amas de cendres et de charbon qui avait bien 10 ou 11 mètres de diamètre et 1m,80 de hauteur à son centre. Dans ce bûcher étaient pêle-mêle des os brûlés d’hommes, de chevaux, d’oiseaux, de poissons, des grains de seigle, d’orge et d’avoine, en un mot les vivres que le défunt avait voulu emporter comme provisions de route dans son voyage vers l’autre monde. On y recueillit une multitude d’objets qui avaient appartenu à ce guerrier : 2 glaives, 2 piques, 2 sabres recourbés, 2 couteaux, des étriers, des javelots, formaient une nouvelle masse métallique que la fusion avait rendue très compacte ; puis venaient les fragmens en bronze de 2 boucliers, 5 fers de piques, 3 serpes, 3 ciseaux, de petits vases de fer et de bronze, des dés à jouer, 6 boutons d’argent soufflé, des bracelets, des perles fausses, les débris d’un tissu d’or et d’une étoffe de soie, un peigne d’os brisé, une serrure de fer avec un ressort de cuivre, une pierre à aiguiser, des pendans d’oreilles, des lingots de verre et de toute sorte de métaux, — enfin la moitié d’une monnaie byzantine du Xe siècle, où l’on ne voyait que l’un des deux empereurs et ce mot : regnantium.

Les découvertes de M. Samokvasof chez les Sévémanes de Tchernigof ont une importance considérable. Elles complètent les données si rares des monumens écrits sur les anciens Slaves ; elles montrent que ces hommes n’étaient point des sauvages, errant dans les forêts et les marécages, s’en remettant pour leur subsistance aux hasards de la chasse et de la pêche, étrangers à toute idée de famille et de cité. Nous les voyons au contraire bâtissant des villes fortes, élevant des monumens à leurs morts, obéissant à des princes, se procurant par leur industrie ou leur négoce, non-seulement les objets de première nécessité, mais encore ceux de luxe et de parure. En corrigeant sur ce point les données de Nestor, les fouilles de Tchernigof les confirment sur d’autres points. Il est prouvé qu’à la différence des Slaves de l’Ilmen ceux des bords de la Desna et du Dnieper avaient coutume de brûler leurs morts avec une partie de leurs biens. « Quand l’un d’entre eux venait à mourir, dit Nestor, ils poussaient force gémissemens, lui élevaient un grand bûcher où ils plaçaient et brûlaient son cadavre, après quoi ils recueillaient ses restes dans un petit vase qu’ils posaient sur une colonne au bord des routes. » Un écrivain arabe du Xe siècle, Ibn-Foszlan, entre comme témoin oculaire dans un récit encore plus détaillé. Il raconte comment des biens du mort on faisait trois parts ; l’une de ces parts était sans doute brûlée avec lui. Le défunt de la Tchernaïa Mohila, auprès duquel on a retrouvé deux casques, deux cottes de mailles, deux boucliers, devait donc posséder six exemplaires de chacun de ces objets. Ibn-Foszlan rapporte ensuite que l’on demandait à ses esclaves qui voulait mourir avec le maître : celui qui répondait affirmativement était aussitôt garrotté. On faisait la même question à ses servantes, dont l’une se dévouait également. Alors on la traitait comme une princesse : elle était lavée, parée, régalée, elle ne faisait que boire et chanter, et l’un des parens du défunt lui donnait une étrange marque d’affection. Au jour fixé, on déposait dans une barque au-dessus du bûcher le défunt avec tout son bagage et le serviteur égorgé. On y introduisait la jeune fille. Elle dépouillait sa parure et, un verre de kvass à la main, elle entonnait une chanson ; mais à un certain moment on coupait court à ces cérémonies ; qu’elle eût allongées volontiers, on l’entraînait de force et on lui passait au cou le nœud fatal. Pendant ce temps, les hommes frappaient leurs boucliers avec leurs massues pour empêcher les autres jeunes filles d’entendre les cris de leur compagne, « ce qui aurait pu les détourner de mourir un jour pour leur maître ; » puis on allumait le bûcher et l’on tirait un bon augure de la vigueur avec laquelle le vent soufflait la flamme. « A la place où avait été la barque, continue l’auteur musulman, les Russes élevèrent sur le rivage une espèce de tertre au milieu duquel ils placèrent une colonne. On y inscrivit le nom du défunt et celui du prince de Russie. »

Mais cette civilisation à la fois brillante et incomplète, quelles voies-a-t-elle suivies dans ses déplacemens ? Est-il possible d’en marquer les traces d’Orient en Occident ? C’est ce qu’a essayé de faire, au moins sur un point, M. Kondakof, professeur à l’université d’Odessa, dans son mémoire sur les antiquités du Kouban et du Terek. Après un voyage scientifique au Caucase et des études au musée de Tiflis, il a pu présenter au congrès de curieuses photographies d’objets trouvés dans les kourganes de ce pays et remontant parfois à un ou deux siècles avant Jésus-Christ. Destinés à la parure de l’homme ou du coursier de guerre, il y en a en or, en verroterie, en fer, en bronze. Quelques-uns représentent des figures humaines, des boucs, des cerfs, des moutons, traités avec une très grande naïveté, mais dont les traits caractéristiques sont en général bien rendus. Ces figurines rappellent celles qu’on a trouvées dans les tombeaux des rois scythes du Bosphore, ou qui sont représentées sur les murailles des catacombes les plus récemment découvertes près de Kertch. Pour déterminer la vraie signification de cet art barbare, il faudrait connaître exactement l’ethnographie du Kouban et savoir à quel peuple ont appartenu ces objets. En attendant, on peut constater que la même civilisation a régné dans le Bosphore scythique et dans le Kouban, et qu’elle a dû passer du premier dans le second. les Scythes de Panticapée avaient des colonies dans le Caucase septentrional, et ces kourganes sont précisément répandus le long des cours d’eau qui, dans ces pays montagneux, constituent les seules voies de communication. Le domaine de cette civilisation devait s’étendre hors des limites de l’ancienne Scythie, puisque des fouilles faites en Serbie ont amené au jour des objets d’un type analogue.

Après les kourganes et les gorodichtché, une des curiosités les plus piquantes de l’archéologie slave, ce sont les kamennia baby ou bonnes femmes de pierre, sur lesquelles un mémoire a été présenté au congrès par M. Kertselli. Malgré ce sobriquet populaire, qui a passé dans la langue scientifique, ces monumens représentent des hommes aussi bien que des femmes. Ce sont des pierres de 70 centimètres à 3 mètres de haut, très grossièrement travaillées, les unes n’étant que des blocs informes qui ont à leur extrémité supérieure une ressemblance lointaine avec la figure humaine, — d’autres au contraire, avec une ignorance parfaite des proportions du corps, présentant une exécution très soignée de certains détails. Le vêtement surtout est parfois rendu avec une grande fidélité. Les hommes tantôt sont coiffés de chapeaux ou de calottes et vêtus d’un cafetan, tantôt ils portent un casque, une cuirasse, une ceinture militaire d’où pendent des glaives, des haches, des lassos. Les femmes sont quelquefois nues et font alors songer à la Vénus hottentote ; quelquefois ce déshabillé trop complet est relevé par un collier et une paire de bottes. Les détails de leur costume, quand on a pris la peine de les vêtir, leurs chapeaux de toutes formes, dont quelques-uns rappellent la Suisse, le Tyrol, et ceux qu’une récente opérette avait mis en vogue, leurs longues tresses de cheveux, leurs colliers et leurs bracelets, les broderies et les passementeries de leurs tuniques, sont assez bien rendus pour donner une idée de la mode qui avait cours en ce temps-là ; mais l’explication des bonnes femmes de pierre, à laquelle s’est déjà appliqué le comte Ouvarof, n’est point facile à donner. Comme elles sont travaillées plus ou moins grossièrement, et que cependant elles ont toutes un certain air de famille, elles semblent appartenir à des époques successives d’un même développement de l’art. Quelques-unes remonteraient à l’âge de bronze ou à l’âge de pierre, d’autres, comme celle qui a une croix figurée sur le dos, seraient contemporaines de l’introduction du christianisme. Or quelle race d’hommes a pu, à des époques si différentes, semer toutes les plaines du nord, depuis l’Iéniséi et l’Altaï jusqu’au Dnieper et à la Vistule, de kamennia baby ? Rubruquis, l’envoyé de saint Louis, raconte que les Coumans de 1253 « ont coutume d’élever une motte de terre sur la sépulture du mort et lui dressent une statue la face tournée vers l’orient, tenant une tasse en la main sur le nombril. » Et en effet la plupart de ces statues tiennent entre leurs mains une sorte de gobelet ou de vase funèbre. D’autres auteurs racontent que les Mongols, quand ils ont perdu quelqu’un des leurs, lui élèvent un monument qui reproduit tant bien que mal les traits du défunt, et lui rendent toute sorte d’hommages. Il paraît que les peuples non slaves ont souvent utilisé comme piédestaux pour leurs chefs-d’œuvre d’anciens tumuli slaves.


III

Parmi les lectures concernant la géographie et l’ethnographie, plusieurs méritent d’être mentionnées. M. Ilovaïski porte ses investigations au-delà de la frontière russe ; il proteste contre les théories accréditées sur l’origine du peuple bulgare. Presque tous les historiens, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à Schafarick, ont admis que les Bulgares étaient une horde turco-finnoise qui avait subjugué les tribus slaves de la Bulgarie actuelle, s’était absorbée et perdue dans le peuple vaincu en lui donnant son nom, et avait constitué ainsi le puissant royaume slave qui fit un moment trembler l’empire de Byzance. Pour appuyer cette théorie, on invoquait certaines coutumes des conquérans, mentionnées dans les Réponses du pape Nicolas, et qui sentaient l’Orient touranien : l’habitude de s’asseoir sur les talons, les étendards en queue de cheval, les turbans, les prosternations devant le prince, la polygamie, les sermens sur une épée nue, les crânes ennemis servant de coupes dans les joyeux festins. M. Ilovaïski s’efforce de prouver que ces usages ne sont nullement particuliers aux peuples turco-finnois et peuvent se rencontrer aussi bien chez les Slaves. Son mémoire, très riche de recherches et d’idées, aura l’avantage sinon de résoudre définitivement ce problème compliqué, au moins de rappeler l’attention des savans sur des questions que l’on considérait comme jugées.

La vie domestique et sociale des anciens Slaves a été l’objet d’intéressantes lectures de M. Kostomarof sur l’organisation de la droujina des kniazes russes, espèce de truste ou de bande princière avec laquelle ils gouvernaient et administraient tumultuairement les pays slaves, de M. Loutchiteki sur la magie et la démonologie dans les différentes branches de la race russe. M. Loutchitski est déjà connu en France par son curieux travail intitulé l’Aristocratie féodale et les calvinistes français du seizième siècle. Même dans l’art contemporain, dans les ornemens rustiques dont décorent leur poterie, leur menuiserie, les harnais de chevaux, des artistes qui n’ont d’autres leçons que celles de la tradition villageoise, on rencontre de précieuses données pour l’archéologie et l’ethnographie des Slaves. M. Stasof a créé comme une science nouvelle lorsqu’il publiait en 1872 une collection de dessins copiés sur les chemisettes, les tabliers, les essuie-mains brodés par les paysannes de la Grande-Russie. Il y a là une variété infinie de motifs, le système d’ornementation traditionnelle se modifiant parfois d’un village au village voisin. Suivant M. Stasof, on peut saisir dans ces dessins des influences finnoises, persanes, indiennes. On y démêle en effet des figures d’animaux ou d’oiseaux, des plantes, des édifices dont l’original ne se retrouve qu’en Orient, nullement en Russie. On y remarque des étoiles, des signes de bon augure qui ont un sens dans les mythes asiatiques et n’en ont aucun dans les idées moscovites d’aujourd’hui. Les planches qui accompagnent l’ouvrage de M. Stasof nous montrent dans plusieurs broderies un singulier ornement, le svatiska bouddhiste, la croix gammée que M. Alexandre Bertrand, directeur du musée de Saint-Germain, a observée sur des monumens qui ne semblent avoir aucun rapport avec l’Inde, ni avec le bouddhisme, sur les urnes toscanes de Chiusi, de Caere, d’Albano, sur les fusaïoles et les vases découverts à Troie par M. Schliemann, sur d’autres vases très anciens de la Grande-Grèce, de Milo et d’Athènes. Comment le svatiska se retrouve-t-il sur des tabliers brodés par des paysannes dans les gouvernemens de Novgorod et d’Orel ? La piste à suivre nous est peut-être indiquée par ce fait, qu’on le constate aussi dans des broderies de villages finlandais, vosiaques ou mordves. Une partie des Finnois de la Russie orientale ont reçu à une certaine époque des missionnaires bouddhistes. Quant aux dessins purement russes, ils représentent volontiers des arbres, des chevaux, des coqs, même des hommes et des femmes traités d’une façon grotesque. On voit que l’artiste ne s’est point préoccupé de la nature, mais a reproduit indéfiniment, en les empirant par une sorte d’hiératisme villageois, les dessins traditionnels. — M. Volkof a lu au congrès un mémoire où il se livre aux mêmes recherches sur l’art populaire de la Petite-Russie. Les broderies ukrainiennes durèrent par le style, par le choix des couleurs, des types grand-russiens. M. Volkof a mis sous les yeux des assistans un très grand nombre de dessins reproduits sur du papier quadrillé comme un canevas. Il fait remarquer la prédominance des imitations de végétaux et croit aussi retrouver çà et là des influences asiatiques. Tandis que dans la Russie moscovite c’est le rouge qui prédomine, dans la Russie kiévienne on combine les fils rouges et bleus, ce qui donne à ces broderies un cachet de distinction tout particulier. Dans la Galicie et la Bukovine, on admet aussi la couleur jaune.

Beaucoup de mémoires ont été consacrés à des recherches archéologiques et historiques sur les églises et les monastères de l’empire, sur l’art slave et byzantin, sur les usages ecclésiastiques de la Russie. M. Ternovski s’est demandé par exemple d’où provenait la coutume de suspendre dans les sanctuaires les vêtemens des princes. Il estime que les souverains russes voulaient y laisser un monument d’eux-mêmes ; ne pouvant consacrer dans ces églises leurs portraits ou leurs statues, ils y consacraient leur parure. M. Savaïtof, auteur d’un travail estimé sur le costume des grands-princes et tsars de Russie, a fait observer que les donateurs devaient avoir un autre but, celui de concourir, par l’étalage de leurs robes princières, à l’ornementation et à la splendeur du temple.

Parmi les monumens littéraires qui ont été étudiés dans le congrès, citons d’abord un manuscrit glagolitique de la bibliothèque de Tours, sur lequel M. Léger a lu en russe un mémoire développé. M. Krouchtchof a esquissé une classification des sources relatives à cette fameuse bataille de Koulikovo, qui a inspiré à notre peintre militaire Yvon un de ses plus beaux tableaux. Le Dit de l’expédition d’Igor ne pouvait manquer de provoquer plusieurs essais d’interprétation, entre autres celui de M. Barsof. Ce curieux document de la littérature russe du XIIe siècle est un poème décasyllabique où l’on raconte comment le prince Igor marcha contre les païens polovtsi pour venger les souffrances du peuple chrétien, comment, après une bataille acharnée de trois jours, accablé par le nombre, il resta leur prisonnier, et comment il retrouva miraculeusement le chemin de la ville de Kief. C’est le seul débris d’une littérature qui présentait quelque analogie avec nos chansons de gestes. On sait que, si la Russie a beaucoup de poèmes épiques, ils s’y sont transmis jusqu’à nos jours par la tradition orale ; au contraire le Dit de l’expédition d’Igor a été, comme nos poèmes français, conservé par l’écriture, et doit être comme eux une œuvre de lettré. Ce précieux et unique manuscrit, découvert en 1795, a péri en 1812 dans l’incendie de Moscou ; heureusement on avait eu le temps d’en faire deux éditions. L’auditoire s’est surtout passionné pour la publication des Chansons historiques de la Petite-Russie, par deux professeurs de l’université de Kief, MM. Antonovitch et Dragomanof. Ces chansons forment l’histoire poétique de l’Ukraine, de ses longues souffrances, de ses longues luttes au temps de la terreur turque et tatare. M. Dragomanof a pris la parole pour examiner celles de ces ballades qui ont pour sujet une de ces unions incestueuses que rendait possibles la dispersion des familles chrétiennes sur les marchés de l’Orient : le frère et la sœur, le fils et la mère pouvaient se retrouver ensuite sans se reconnaître. On pensait généralement que, lorsqu’il est question dans les chansons petites-russiennes d’une de ces unions funestes, la fable a un fondement mythique. M. Dragomanof rappelle qu’il ne faut assigner une origine mythique à une chanson que lorsqu’on en a vainement cherché la source soit dans l’histoire, soit dans la tradition, soit dans la littérature des autres nations. Or, par la comparaison des ballades petites-russiennes sur ce thème avec celles qui ont cours chez les peuples voisins, le professeur kiévien démontre qu’elles ont toutes une origine étrangère. Les ballades où le frère se trouve avoir acheté sa propre sœur ont leur source en Serbie, d’où elles ont franchi les Balkans et le Danube ; celles où le frère rencontre sa sœur servante d’auberge ont leur prototype en Allemagne, d’où elles sont parvenues aux Petits-Russiens par l’intermédiaire des Slaves occidentaux ; les chansons sur le mariage du fils avec la mère procèdent directement d’une légende latine et ont paru d’abord en langue polonaise. Ces ballades ont donc si peu un sens mythique dont il faille chercher l’explication dans les anciennes religions de la Petite-Russie, qu’elles ne sont même pas indigènes de ce pays.

On pouvait espérer que la publication de MM. Antonovitch et Dragomanof permettrait de résoudre une question importante de l’histoire littéraire. On connaît les bylines russes qui célèbrent les exploits de Vladimir, prince de Kief, d’Ilia de Mourom, d’Alécha Popovitch, et autres pourfendeurs de Tatars et de dragons. Ce qu’il y a d’étrange, c’est que ces bylines se chantent d’un bout à l’autre de la Grande-Russie, qu’on a pu les recueillir sur l’Onega, sur la Moscova, sur le Volga, et que c’est dans la Petite-Russie seulement qu’elles sont inconnues du peuple. C’est précisément dans les environs de cette ville de Kief, aux barrières de laquelle ont veillé les héros de ces légendes, et qui conserve dans ses catacombes le corps d’Ilia de Mourom, que le paysan aurait perdu la mémoire de leurs hauts faits. Peut-être trouverait-on dans le recueil des Chansons historiques de la Petite-Russie quelque allusion à ces merveilles épiques, quelque lointain écho des grands duels héroïques. M. Oreste Miller, en présence d’un public plus nombreux qu’à l’ordinaire, accouru pour écouter cette parole éloquente, a entrepris un parallèle entre les bylines grandes-russiennes et les doumas petites-russiennes. La principale différence qui éclate entre elles, c’est que les personnages des premières sont des héros surhumains, doués d’une force et d’une stature colossale, franchissant les rivières d’un bond de leur coursier, écrasant des armées entières avec leurs massues de seize cents livres. Les personnages des doumas sont des hommes hardis, aventureux, mais des hommes enfin, de simples cosaques. Quelques-uns seulement de ces braves présentent des traits qui rappellent les chansons moscovites. Voici Baïda que les infidèles ont suspendu par les côtes à un crochet de fer ; mais avant de mourir il tire trois flèches qui abattent successivement le sultan, sa femme et sa fille. Il n’y a que dans les poèmes épiques que l’on a des armes aussi infaillibles. Il faut noter aussi le nombre trois, qui est très caractéristique. Ce chevalier cosaque qui prend sur son dos la porte d’or de Kief pour la poser à Constantinople, est aussi un héros de bylines, son nom, Michaïlik, rappelle celui d’un compagnon d’Ilia, Michaïl Potik. Le seigneur Jourilo, après lequel courent toujours « trois cents jeunes filles, » ressemble bien à ce Tchourila qui faisait tourner la tête et « couper les doigts à la femme de Vladimir ; » mais ces rapprochemens sont trop peu nombreux, et jusqu’à présent la chanson petite-russienne semble s’être développée tout à fait en dehors du cycle de Vladimir et de ses influences. Ce n’est peut-être point une raison pour croire, ou bien que les Grands-Russes ont mis sous le nom de héros kiéviens des aventures empruntées aux épopées turques et finnoises, — ou bien que les Kiéviens d’autrefois ont émigré complètement dans la Grande-Russie, et ont été remplacés dans l’Ukraine par un peuple slave d’une branche différente, absolument ignorant de l’épopée kiévienne. Ces solutions extrêmes ne peuvent être admises que dans le cas où l’on ne trouverait dans la littérature petite-russienne absolument aucune trace du cycle de Vladimir. Or il est vrai que le recueil des deux professeurs n’en présente que très peu de traces ; ce recueil ne renferme que des chansons, et des chansons historiques. Reste à savoir si les poésies non historiques, les contes en prose, les légendes conservées dans les manuscrits, n’offriraient pas une plus ample matière épique. Les traditions sur Ilia de Mourom, c’est un fait acquis, étaient encore vivantes dans Kief du XVIe au XVIIIe siècle.


IV

Kief est admirablement choisi pour une réunion d’antiquaires. Quel plus beau cadre archéologique pour un tel congrès, sans compter que cette ville est dans une des situations les plus pittoresques de la Russie ! En arrivant par l’est, avant de franchir l’immense pont du chemin de fer, on voit apparaître sur la rive droite du Dnieper une ligne imposante de grandes collines qui se dressent à pic sur le fleuve, et qui forment une muraille de 400 ou 500 pieds de hauteur dans laquelle s’ouvre une brèche qui est le ravin du Krechtchatik. Ce sont d’énormes dunes sablonneuses, mais qui ont presque la consistance de falaises ; à leur crête, sur une longueur de 7 à 8 kilomètres, s’élèvent des clochers bulbeux, les coupoles d’or des églises et des monastères, dont la splendeur annonce au loin la cité sainte. Vous apercevez tout d’abord trois des villes qui forment la ville de Kief. En aval est la Lavra ou le monastère des Catacombes avec ses innombrables monumens, — en amont, le vieux Kief où abondent les antiquités ; — au pied de la berge qui le supporte, sur un terrain de forme triangulaire, plat et bas, presqu’au niveau du Dnieper et qui est souvent envahi par ses flots, est le Podol, qui, lui aussi, se hérisse de coupoles et de clochers. Dans les temps anciens, ce n’était qu’une prairie marécageuse : une des rues a conservé la dénomination caractéristique de « rue de la Boue-Noire. » Dans cette boue noire, parmi ces miasmes qui engendrent à certaines saisons des maladies particulières à ce quartier, vit une population de pêcheurs, de marchands, d’Israélites. Enfin à l’ouest et au sud de la vieille cité, perchés sur des collines, enfouis dans des ravins, dispersés sur un sol fort accidenté, sont les « quartiers nouveaux. » Kief est donc moins une ville qu’une collection de villes qui communiquent entre elles assez difficilement. Il faut monter, descendre, tantôt par des pentes bien ménagées, mais interminables, tantôt par des casse-cou où le cocher russe lui-même n’aime pas à aventurer ses chevaux. Quant au sable, c’est par dunes qu’on le rencontre dans certaines rues, c’est par nuages que le vent, j’allais dire le simoun, le soulève par les temps de sécheresse. L’administration municipale, quelles que soient son activité et son intelligence, succombe parfois à la peine. Comment tenir entre ses mains cette grande cité qui va s’éparpillant comme une gerbe mal liée ? Kief est répandu sur 40 kilomètres carrés et n’a que 80,000 habitans ; comment les ressources pourraient-elles égaler les dépenses que réclamerait cet immense développement ? Mais quelle variété de points de vue se succèdent dans cette ville au sol tourmenté ! Au détour d’une rue, ou aperçoit tantôt le haut clocher de la Lavra, tantôt la masse imposante de la forteresse, tantôt les montagnes sablonneuses, ravinées, éventrées, qui bornent l’horizon. Nulle part on ne peut avoir une vue générale : j’ai pu visiter la Lavra, la vieille ville, le Podol, les quartiers nouveaux, jamais je n’ai vu Kief. Une des plus belles promenades, mais assez peu fréquentée, c’est la crête des dunes. On chemine sur l’emplacement des anciens remparts, entre des murs de couvens et l’espèce de précipice que forment les collines. D’un côté, on a les murailles en brique blanche du monastère de Saint-Michel, pardessus lesquelles regardent curieusement ses têtes d’or, puis l’enclos de la vieille église des Trois-Pontifes, la Déciatine avec sa lourde coupole verte, le gracieux Saint-André qui se dresse sur le promontoire le plus avancé, avec ses coupoles hardies, ses murailles blanches à garniture d’argent, sa sveltesse et ses élancemens de cathédrale. A vos pieds sont les couvens, les églises badigeonnées, les rues poudreuses ou bourbeuses du Podol, d’où monte un roulement continuel de chariots et le murmure des bruyans marchés. A la rive sont amarrés avec leurs grands mâts d’innombrables bateaux. Le Dnieper, aux blanches et dangereuses transparences, laissant deviner çà et là quelque perfide bas-fond, avec ses bras anciens et nouveaux, ses lits de rechange, tourne et retourne, se perd au milieu de ses lies, est partout à la fois, et, sans qu’on puisse toujours distinguer son cours réel, trouve moyen d’occuper ou de menacer un pays grand comme une province. Au loin, dans la campagne déserte, dans les landes couvertes de saules et de broussailles, parmi les bois du gouvernement de Tchernigof, on voit miroiter des flaques d’eau : c’est le fleuve qui a oublié là quelqu’une de ses branches. Kief de ce côté n’a pas de banlieue ; peut-être le Dnieper ne le permettrait pas : il entend conserver le droit pour les jours de grande inondation d’aller, sur une largeur de plusieurs kilomètres, battre de ses flots les berges lointaines.

La vieille ville de Kief est réellement la ville historique, la cité par excellence, comme celles de Paris et de Londres. Là où s’élève Saint-André, on raconte que le premier apôtre, bien avant qu’il n’y eût une Russie, mit le pied sur la terre slave et déclara que « sur cette montagne éclaterait la gloire de Dieu et brillerait une grande capitale où le Seigneur aurait de nombreux autels. » L’église moderne de la Déciatine, avec ses inscriptions helléniques, se dresse sur l’emplacement de la Déciatine, bâtie par Vladimir en l’honneur des deux martyrs kiéviens mis à mort par ses ordres et qui avaient là leur demeure. L’église des Trois-Pontifes ou de Saint-Basile avait été construite par ce prince, qui prit à son baptême le nom de Basile : avant sa conversion, c’est là qu’il avait érigé la statue de Péroun, le dieu du tonnerre, en bois avec une tête d’argent et une barbe d’or. Près de là était la brèche ou le ravin, aujourd’hui comblé, de Boritchof, qu’on appela longtemps la Dégringolade du diable : c’est par ce ravin que Vladimir désabusé fit jeter l’idole dans le Dnieper. Comme elle était de bois, elle flotta longtemps sur le fleuve sacré des anciens Slaves et fut portée par les ondes jusqu’au lieu appelé Vydoubitski, où le peuple la recueillit et se mit à l’adorer ; mais Vladimir l’y fit détruire et bâtit en ce lieu un monastère commémoratif. De Voloss, le dieu des troupeaux, le Pan des Slaves, tout souvenir ne s’est pas perdu. Dans les prairies du Podol, où les Kiéviens menaient leur bétail, il avait son sanctuaire ; plus tard, saint Vlasius (Blaise), son homonyme chrétien, qui partout lui a succédé comme protecteur des troupeaux, eut dans le même quartier son église. Une rue du Podol s’est longtemps appelée la Poussée du bétail. A l’extrémité de la plus belle rue de Kief se trouve une petite chapelle avec une source d’eau vive. Une tradition prétend qu’à cette source, miraculeusement jaillie du sol à la voix d’un saint homme, auraient été baptisés les douze fils de Vladimir ; mais on a voulu surtout y consacrer le souvenir de la conversion en masse de la population kiévienne, lorsqu’à la voix de son prince elle se précipita tout entière dans les ondes régénératrices du fleuve. Une peinture de la chapelle essaie de représenter cette scène mémorable ; les épaules et les seins nus des nouvelles chrétiennes ne sont voilés que de leurs longues tresses blondes. A Kief, on peut montrer encore le quartier de la Lebed, où vivait la belle Rognéda que Vladimir épousa après avoir exterminé toute sa famille ; la slobode de Bérestof, où il entretenait 200 concubines sur les 500 que prête Nestor au Salomon des Slaves. Presqu’au pied de la Lavra est le tombeau d’Askold, un des deux chefs varègues qui régnèrent ici bien avant Rurik. Quant à la ville même de Kief, depuis le commencement du siècle, ses anciens remparts ont été nivelés : il n’y a plus trace de ses tours, ni du palais de ses princes ; mais on montre encore la fameuse porte d’or élevée par Jaroslaf à l’imitation de celle de Constantinople et qui n’est plus qu’une ruine informe au milieu d’un square. Sous ce Jaroslaf, Kief atteignit au XIe siècle son plus magnifique développement : c’est alors qu’elle fut la ville aux 700 églises. Après la mort de ce Charlemagne russe, qui fut le beau-père d’un roi de France, Kief eut le sort d’Aix-la-Chapelle. Pillée pendant les guerres civiles des princes russes, saccagée par les Tatars en 1280, conquise par les Polonais, sa décadence fut rapide. Le savant archiprêtre Lébédintsef rappelait dans sa lecture au congrès que vers le milieu du XVIe siècle de grands arbres croissaient sur les toits de Sainte-Sophie.

Le congrès a fait des visites de corps à plusieurs des monumens les plus remarquables de Kief. Un jour il se transportait au monastère de Saint-Cyrille, où se sont conservées ou plutôt retrouvées de belles fresques byzantines, un autre jour au monastère de « Saint-Michel aux têtes d’or, » où les dévots viennent prier sur le tombeau de sainte Barbe, et où les archéologues admirent d’antiques bas-reliefs représentant saint George et saint Démétrius luttant contre des dragons ; mais Sainte-Sophie, la merveille de l’Ukraine, la plus vieille cathédrale de la Russie, bâtie par Jaroslaf en mémoire d’une victoire sur les Petchenègues, ne peut se visiter en un jour. Comme elle porte le nom de Sainte-Sophie de Constantinople, on a dit souvent qu’elle en était une reproduction. M. Zakrevski, dans son magnifique ouvrage publié en 1868 par la Société archéologique de Moscou, la Description de Kief, a déjà exécuté ce préjugé. Il suffit de placer l’un à côté de l’autre, comme l’a fait M. Zakrevski, le plan des deux édifices, pour voir qu’ils procèdent de conceptions tout à fait opposées. Le monument de Justinien a 96 mètres de longueur sur 77 de largeur, celui de Jaroslaf 36 mètres de long sur 53. On voit non-seulement que les proportions du premier sont plus exiguës que celles du second, mais encore que le rapport de la largeur à la longueur y est en sens inverse. Sainte-Sophie de Constantinople a 66 mètres de hauteur, sa rivale n’en a que 40 ; l’aire de celle-là est quatre fois plus étendue que l’aire de celle-ci. En outre Sainte-Sophie de Kief est si bizarrement aménagée qu’elle paraît encore plus petite que ne le comportent ses dimensions ; elle n’a aucun effet d’ensemble. La vaste et ample coupole de Justinien est remplacée ici par une douzaine de clochers à bulbe d’or ; l’aire intérieure est encore restreinte par la multitude des piliers qui l’encombrent, par les chapelles qui occupent les côtés, par les huit chœurs secondaires qui viennent resserrer le chœur principal, par l’iconostase qui coupe le temple en deux parts. Partout il y a des accessoires, des divisions, des compartimens à l’infini : au milieu de ces chapelles et de ces galeries, on cherche l’église ; mais ce qui réjouit l’archéologue, c’est l’immense quantité de fresques et de mosaïques qui couvrent ces voûtes et ces piliers. On voit partout des prophètes, des saints, des docteurs avec leurs grands yeux fixes, noirs, nullement russes, et ce type spécial qui dénote un pinceau byzantin. Le livre sacré dans une main, l’autre levée pour bénir ou pour instruire, ils semblent continuer l’œuvre d’évangélisation commencée par les Grecs du Xe siècle parmi les populations slaves. Leurs noms même sont inscrits non en caractères slavons, mais en grec. Aux voûtes des chapelles et des galeries planent les anges de Dieu, ces « faces volantes » qui n’ont d’autre corps que six ailes flamboyantes et multicolores. Tous ces sujets sont traités d’une façon absolument identique à ceux qui décorent l’église de Justinien. Ainsi la filiation de ces deux Sainte-Sophie, si différentes pourtant, éclate à tous les yeux : ici et là se retrouve une main grecque ; mais du VIe au XIe siècle la décadence de l’art byzantin est sensible. La plupart de ces fresques, qui, à l’époque de la domination des uniates, furent recouvertes d’un enduit de chaux, ont dû être restaurées. Il a fallu en raviver le coloris, il a fallu remplacer celles qui manquaient et compléter les plus maltraitées. Heureusement les restaurateurs ont travaillé dans le style ancien. En une des chapelles du côté droit, celle des Trois-Pontifes, on a conservé sans aucune retouche toutes les fresques qui s’y trouvèrent et qui étaient précisément les moins avariées. Ce fut sur l’ordre exprès de l’empereur Nicolas qu’on s’abstint d’y rien toucher. « Elles témoigneront, dit-il, à la postérité, que dans tout le reste nous nous sommes contentés de restaurer sans rien innover. » Outre les fresques représentant des saints personnages, des scènes de l’Évangile ou de la Bible, il y en a de très profanes qui ornent les deux escaliers par lesquels on monte aux galeries supérieures ; elles représentent des animaux fantastiques, des chasses où des guerriers attaquent des bêtes fauves perchées quelquefois sur des arbres qui ressemblent à des tournesols. Ailleurs un personnage en prison et une espèce de tribunal, des danseuses qui se trémoussent au son de divers instrumens, un jongleur qui soutient une perche en équilibre à laquelle grimpe un enfant, quatre cochers qui dans les carceres de l’Hippodrome, sous la tribune impériale, attendent le signal des courses. Ces peintures, qui comprennent 133 figures et qui donnent des indications très curieuses sur les mœurs et les costumes byzantins, ont préparé bien des soucis aux archéologues ; on n’en a pas encore bien expliqué la présence dans le lieu saint.

Ce qu’il y a d’admirable à Sainte-Sophie, ce sont les mosaïques. L’une, qui décore la paroi cintrée derrière l’autel, représente la vierge Marie. On peut critiquer le dessin des bras, celui des vêtemens ; cette image colossale, de près de 5 mètres de hauteur et qu’on voit de presque tous les points de l’église, n’en est pas moins d’un effet imposant. Une inscription grecque l’accompagne : « Dieu est au milieu d’elle, et elle ne sera point ébranlée… » Elle rappelle ce nom de muraille indestructible qui a été donné à cette partie de l’église et qui est bien justifié, car elle a survécu à toutes les catastrophes et reste encore debout dans le temple régénéré avec ses mosaïques contemporaines de Jaroslaf. Plus bas est représentée la cène ; mais la personne du Christ est dédoublée : à droite du tabernacle gardé par les anges, on le voit distribuer son corps à six des apôtres ; à gauche, aux six autres il distribue son sang. Cette manière bizarre de mettre en lumière le principe de la communion sous les deux espèces se retrouve également dans des fresques de Novgorod et sur une nappe d’autel brodée au XVe siècle par une princesse de Riazan. D’autres mosaïques représentent des saints ; mais la partie inférieure en est détruite, et on a dû les achever en peinture à fresque. Toutes ces mosaïques avec leurs cubes dorés ont un éclat puissant et très doux : les fonds d’or des peintures qui les avoisinent semblent à côté d’elles un grossier clinquant. Enfin une des richesses archéologiques de Sainte-Sophie, c’est le sarcophage de son fondateur : les sculptures qui le décorent, les croix latines, les poissons, les palmes, rappellent un peu le style des catacombes romaines.

Le monastère des Cavernes ou la Lavra, le premier en dignité des monastères russes, a reçu également la visite du congrès. Parmi ses dix ou douze églises, plusieurs sont fort remarquables ; mais dans les antiquités religieuses dont fourmille, comme une autre Rome, la ville sainte des Slaves, il faut choisir. J’ai hâte d’arriver aux catacombes. Il y en a deux séries : les proches, qui sont dédiées à saint Antoine, les éloignées, qui portent le nom de saint Théodose. Ces cavernes sont creusées dans le flanc de la montagne, parallèlement au cours du fleuve. Pour y arriver, on descend une longue rampe en pente douce, de chaque côté de laquelle une collection de mendians et de culs-de-jatte, comme n’en a jamais rêvé la Cour des miracles, vous poursuivent de leur psalmodie nasillarde. L’on entre dans les souterrains par l’église de l’Exaltation ; ils sont de proportions et de diamètre assez réguliers, mais s’entre-croisent et s’enchevêtrent de telle sorte qu’on ne pourrait y faire dix pas sans s’égarer. La promenade ne pourrait s’y prolonger indéfiniment, tant l’air y semble lourd et épais. Munis chacun d’une bougie, en longue procession, sous la conduite d’un moine, deux ou trois cents archéologues circulent par ces ténébreux couloirs. A droite et à gauche, dans des espèces de niches, sont les tombeaux des saints : ils sont environ 80 dans les catacombes proches et 45 dans les éloignées. Le couvercle du cercueil est levé, et, sous le drap de brocart qui recouvre leur dépouille, nos doigts profanes peuvent sentir le relief de leur crâne et de leurs os. Il est vrai que sous ce premier linceul ils sont emmaillottés dans des fourreaux de soie ; la momie est devenue un mannequin. Autrefois ces corps étaient à découvert : les anciens voyageurs parlent de la couleur de leur visage et de leurs mains ; aujourd’hui un seul de ces bienheureux offre une petite main noire et desséchée aux baisers des pèlerins. On assure que ces corps, dont beaucoup sont là depuis cinq ou six siècles, sont parfaitement conservés : cette incorruptibilité des saints serait une récompense de leurs vertus.

Auprès de chaque tombeau, un écriteau donne le nom du défunt ; on ne peut lire sans surprise celui de l’annaliste Nestor, à qui la Société de l’histoire et des antiquités russes a dédié une plaque en bronze doré, et celui de cet étrange Ilia de Mourom, le vieux cosaque des bylines, devenu ici un saint personnage. C’est aussi l’auréole au front, les mains levées au ciel, le corps à moitié nu comme un anachorète, qu’il est représenté dans une gravure du XVIIe siècle publiée par M. Stasof. Le nom des bienheureux est accompagné d’une mention indiquant ce qu’ils furent de leur vivant : saint Antoine, l’igoumène de la Lavra ; saint Niphont, l’archevêque de Novgorod ; saint Lucas, l’économe ; saint Grégoire, le peintre d’icônes ; saint Agapit, le médecin qui guérit gratuitement ; saint Marc, le fossoyeur ou le creuseur de catacombes. D’autres épithètes indiquent leurs qualités dominantes : saint Onésiphore, le confesseur ; saint Jérémie, le perspicace, favorisé du don de prophétie ; saint Onoufre, le silencieux ; saint Pimène, le jeûneur ; saint Abraham, le laborieux ; saint Isaïe, le thaumaturge. Sur beaucoup de ces tombeaux se sont conservées de singulières légendes. Voici celui de deux frères : ils s’étaient promis de partager la même sépulture ; l’un d’eux ne revint que longtemps après la mort de l’autre ; mais, quand on apporta son corps auprès de son frère, on vit celui-ci se soulever dans son cercueil et se serrer pour lui faire une place. Voici le tombeau de l’évêque qui flotte ; mort, il avait été porté sur le Dnieper depuis Smolensk jusque sous les murs du monastère, où il entendait recevoir la sépulture. Un sarcophage serait occupé par douze maçons venus de la Grèce pour construire le couvent et qui, leur travail fini, reçurent la tonsure. Il y a aussi les crânes miraculeux desquels suinte constamment une huile surnaturelle qui guérit toutes les maladies, et la colonne à laquelle on attachait avec des chaînes de fer les aliénés ; elle leur rendait aussitôt la raison. Une réalité plus étrange que toutes les légendes, ce sont des cellules qui n’ont aucune ouverture ; elles ont été creusées par des anachorètes qui s’y sont emmurés de leurs propres mains, ne gardant de communication avec le monde et même avec leurs frères que par le guichet qui servait à leur passer une maigre pitance. Quand ils mouraient, la communauté venait à ce guichet, y disait les prières des morts, achevait de clore la grotte. Ce même réduit, qui avait été leur cellule, est devenu leur tombeau ; c’est là qu’ils sont couchés dans leur robe de moine, avec leurs cilices et leurs chaînes de fer, attendant la trompette du jugement. Le plus étonnant de tous ces ascètes, c’est Jean, le « grand martyr. » Pour dompter sa chair, bien qu’il restât des semaines sans manger, il avait imaginé de s’enterrer jusqu’à mi-corps ; c’est dans cette situation que la mort l’a surpris et que nous le retrouvons. Rien d’effrayant comme de voir dans l’ombre de cette caverne cette tête et ce buste sortir de terre. Les pénitens de la Thébaïde et les fakirs de l’Hindoustan n’ont rien inventé de plus formidable. Le caractère oriental de ces tortures volontaires éclate aux yeux ; il semble voir, comme dans le Ramayâna, le ciel et la terre contempler stupéfaits ces terribles pénitences, et les dieux mêmes tremblant qu’à force d’accumuler des mérites l’anachorète ne finisse par leur disputer le ciel. Les mougiks de Kief se sont fait une légende à son propos : ils assurent que Jean s’enfonce chaque jour en terre, et que, lorsqu’il y disparaîtra, ce sera la fin du monde. C’est pour retarder cette éventualité qu’ils font pleuvoir autour de lui les kopeks. De temps à autre, la catacombe s’élargit : on se trouve dans une église très basse de voûte avec une petite iconostase, ou dans une grotte qui a la destination, fort singulière ici, de réfectoire. Voici qu’on s’arrête pour regarder une croix antique dont les bords sont relevés de manière à former un vase à boire à quatre branches. C’est la coupe de saint Marc le fossoyeur. Dans les catacombes éloignées, on est surpris de trouver le corps d’une princesse, encore chaussée de mules de satin comme si elle sortait du bal, mais qui participe, comme ses saints compagnons, au privilège d’incorruptibilité.

Le 23 août, le congrès fit une excursion au village de Gatnoe, à 10 kilomètres de Kief. Il y avait là des kourganes qu’on se proposait d’ouvrir en présence des invités. Par les soins du comte Ouvarof et du professeur Antonovitch, la grosse besogne de terrassier était déjà faite, et l’on avait dégagé la couche où devaient se trouver les débris antiques. Le premier de ces tumuli, situé au milieu d’une forêt, s’appelle dans le pays la Tombe du Loup. Une douzaine de gaillards en chemise planche, en bonnet de peau de mouton, les moustaches pendantes, le pantalon cosaque, « large comme la Mer-Noire, » avec des pelles de bois garnies de fer, rejetaient la terre en dehors du kourgane, qui maintenant ressemblait à une soupière ouverte. Sur le rebord, appuyées aux arbres, des femmes à jambes nues, aux yeux noirs, avec leur chemisette brodée de rouge et de bleu, leur tablier d’indienne à fleurs, regardaient et ne sourcillaient pas quand par manière de plaisanterie les travailleurs, avec leurs pelles archaïques, leur envoyaient des volées de terre noire. Les invités descendent à leur tour dans le kourgane et se mettent en devoir de dégager les objets qu’on y a trouvés. Il y avait là un squelette d’homme, un squelette de jeune femme, et tout autour des débris appartenant au moins à cinq ou six individus, dont un enfant. L’homme paraissait le personnage principal, en l’honneur duquel les autres avaient dû être égorgés. A sa gauche, un vase de terre cuite qui s’était brisé sous le poids de la terre et des siècles accumulés ; à sa droite, un autre vase plus petit, puis un marteau et un ciseau de pierre. On rassembla précieusement ces débris, et auprès l’on plaça des gardiens avec de grands bâtons, surveillés eux-mêmes par le staroste du village et le starchine du volost, reconnaissables à leur médaille et à leur chaîne de bronze. Cela n’empêchait pas les paysannes de stationner et de regarder d’un air pensif ces restes humains. Autant que je pus le démêler dans leur langage petit-russien, elles s’inquiétaient de savoir si les commères de ce temps-là étaient plus grandes que celles d’aujourd’hui et si l’on trouve de l’or dans les kourganes. Certaines haussaient les épaules et trouvaient que les messieurs avaient bien du loisir à perdre. Pendant ce temps, on déblayait d’autres tumuli : dans l’un d’eux, on trouva une plaque de bronze, et même des fragmens de fer mêlés à des poteries et à des armes de pierre. On voit combien il est difficile de distinguer entre les kourganes appartenant à différens âges préhistoriques.

La semaine suivante, la compagnie de navigation mit gracieusement à la disposition du congrès un petit bateau à vapeur, la Viéra (la Foi), et nous voilà à descendre le Dnieper. Les eaux étaient basses, et l’on avançait prudemment, crainte de donner dans un banc de sable. Une carte préparée spécialement par M. Antonovitch nous permettait de nous orienter au milieu de ce labyrinthe d’îles et de distinguer les tumuli et les gorodichtché qui se profilaient sur les hautes berges : ils se comptent ceux-ci par douzaines, ceux-là par milliers sur les deux rives du fleuve. Le Dnieper n’a pas le pittoresque du Rhin, ni ses hautes roches de grès rouge, ni ses forêts de pins, ni ses châteaux romantiques. Ses rives sablonneuses, ses îles plates, ses grandes grèves où voltigent les mouettes et les corbeaux, répètent trop souvent les mêmes aspects. C’est un peu mou de dessin, terne de couleur. De fréquentes stations pendant cette navigation de deux jours corrigeaient la monotonie du paysage. On débarqua auprès de Vititchef, une ancienne ville slave, au pied de laquelle s’est formé le village de Vitatchevo. Ce gorodichtché est situé dans un angle formé par le Dnieper et par un profond ravin. Des remparts de terre, de profonds fossés encore visibles, complètent l’enceinte. La ville était inabordable du côté du fleuve : la berge a peut-être 400 pieds de haut. La surface du gorodichtché est recouverte d’un gazon rude et desséché : dans une déchirure du sol, on retrouve quelques objets antiques. Sans pousser plus loin ces fouilles sommaires, nous nous rembarquons pour Monastyrok, d’où nous gagnons Traktomirof. On avait le projet de retrouver l’entrée d’anciennes catacombes, sur lesquelles s’élevait un couvent aujourd’hui disparu. Il est nuit, et c’est à la lueur d’une lanterne que des paysans attaquent vigoureusement le flanc sablonneux de la colline ; mais ce sol mouvant change souvent de relief : impossible de retrouver cette entrée. Les gens du pays racontent qu’ils ont pénétré dans cette catacombe, qui a plusieurs centaines de pieds de longueur, mais qu’ils n’ont pas osé aller jusqu’au bout. A droite et à gauche, ils ont vu des espèces de niches ou de couchettes où dormirent les anachorètes. Nous sommes forcés de nous contenter de ces récits, et nous remontons le fleuve. Le lendemain, on repasse en vue de Kief, et l’on continue jusqu’à Vychegorod, si célèbre dans l’histoire russe. Smolensk, Vychegorod, Kief, Vititchef, telles étaient, au dire de l’empereur Constantin Por-phyrogénète, les escales où abordaient le long du Dnieper les flottilles varègues qui allaient commercer en Grèce, ou qui sous les Igor et les Oleg marchaient à l’attaque de Constantinople. Vychegorod devrait son existence à un frère du fabuleux Kii, fondateur de Kief. Là fut, suivant une tradition, la résidence favorite de sainte Olga ; là saint Vladimir, avant sa conversion, aurait eu un harem de 300 femmes ; là furent ensevelis les deux fils du prince-apôtre, Boris et Glèbe, assassinés par leur frère. L’église a fait d’eux les Dioscures de l’orthodoxie, deux bienheureux, inséparables comme Castor et Pollux ; nous arrivons au gorodichtché : on ouvre une tranchée et l’on exhume de ces grandes briques du Xe siècle qui ont pu entrer dans les assises du palais d’Olga. Le temple voisin est dédié aux deux frères ; il est moderne, l’ancienne église de Jaroslaf ayant été détruite par les infidèles. L’image du Christ qui orne aujourd’hui l’iconostase porte au menton la trace d’un coup de lance tatare ou lithuanienne, souvenir des guerres polonaises du XVIIe siècle ; la Vierge qui lui servait de pendant, balafrée d’un coup de sabre, est dans une des églises de Kief. Le village moderne est bien aussi curieux que le gorodichtché. Qu’on imagine un terrain découpé, déchiqueté par les ravins, des masures à toits de chaume plus hérissés encore que dans la Grande-Russie, des enclos formés de claies d’osier, de derrière lesquels vous épient des jeunes filles aux yeux noirs avec une botte de fleurs artificielles sur la tête, des ruelles que parcourent à fond de train des familles de pourceaux à l’air farouche, et qui ont une crinière comme des sangliers, — voilà le type de tous les villages que nous avons visités sur le Dnieper.

Pendant ce congrès, les fêtes ne nous ont pas manqué. A la soirée chez le maire de Kief, on ne pouvait oublier que l’amphitryon est un Russe fort Parisien. Le raout du gouverneur-général se recommandait par un esprit ingénieux et le désir évident de flatter le goût dominant de ses hôtes. Dans le jardin du gouvernement, on avait disposé un chœur de soldats d’infanterie et un chœur de cosaques qui faisaient alterner les chants de l’Ukraine avec ceux de la Moscovie. Les guirlandes de lanternes vénitiennes entouraient des transparens qui représentaient les plus fameux monumens de la ville : Sainte-Sophie, la tombe d’Askold, la porte d’or. Dans le festin d’adieu donné par le congrès aux autorités kiéviennes, bien des santés ont été portées. On n’a pas oublié les hôtes étrangers. Les deux délégués de France ont répondu à cette courtoisie en portant deux toasts, l’un à l’union scientifique des Slaves et des Latins, l’autre à l’hospitalité russe, dont la France avait, en cette circonstance surtout, à se louer, puisqu’elle avait été plus largement représentée à Kief qu’aucune autre nation non slave. Le nom de la France a été salué par les plus vifs applaudissemens, et l’un des convives a pris la parole pour affirmer que l’union souhaitée par les délégués français était déjà une réalité. Si le congrès est fini, il vivra cependant par ses travaux. Ceux de l’assemblée de Moscou forment une importante publication, pour la magnificence de laquelle le comte Ouvarof n’a rien épargné. Ceux de Kief ne le céderont pas en importance à leurs aînés. Ces vingt jours de discussions laborieuses n’auront donc pas été stériles pour la science. En France, on nous annonce pouf l’année 1875 plusieurs congrès, notamment celui des américanistes à Nancy : on peut dès maintenant leur souhaiter le succès du congrès kiévien.


ALFRED RAMBAUD.