100%.png

Kourroglou (1853)/Chapitre 07

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

SEPTIÈME RENCONTRE.

L’histoire d’Hamza-Beg a été un peu longue ; mais il nous semble que si la sultane Scheherazade l’eût racontée au sultan Schaariar, il ne s’en serait pas plaint plus que des autres, et n’eût pas fait couper la tête féconde de la belle rapsode, avant d’avoir vu au moins ce qui était advenu de la tête chauve d’Hamza. Maintenant Kourroglou arrive à un épisode de sa vie qui se distingue de tous les autres par sa brièveté et sa couleur sinistre. Il y a un crime dans la vie de ce héros, et à partir de ce moment on voit le signe de la colère divine se lever à son horizon et envahir peu à peu la splendeur de son ciel. Le rapsode n’en fait pas la remarque, il ne dogmatise pas ; on voit même qu’il raconte sans figure et sans complaisantes métaphores, comme à regret et pénétré d’effroi, le crime de son héros. Mais l’admirable instinct philosophique qui est dans la conscience des poëtes populaires se révèle dans l’enchaînement des aventures de Kourroglou. Qu’on ne croie donc pas que ce sont des épisodes pris au hasard dans le roman capricieux de sa vie errante. Non ; la mémoire populaire est un artiste ingénieux, un poëte qui ne manque pas de profondeur. Au premier coup d’œil, nous avions pensé que la vie de Kourroglou n’était qu’un conte héroïque et comique ; mais arrivés à la septième rencontre, et voyant ensuite se dérouler la suite de ses derniers succès, puis de ses imprudences, puis de ses revers et de ses profondes douleurs, enfin de ses infortunes jusqu’à sa mort déplorable, nous avons reconnu que c’était là un véritable poëme, avec son sens philosophique, sa moralité et sa personnification de l’être humain (d’une race peut-être en particulier), dans un individu poétique. Nul doute que Kourroglou a existé, et que le fond de son histoire est authentique : c’est le Napoléon de la race nomade ; et s’il est déjà devenu fabuleux, c’est que, pour les esprits illettrés, deux siècles équivalent peut-être à deux mille ans. Mais la tradition fait l’histoire d’après les mêmes règles morales qu’observent les hommes de génie pour l’écrire. Elle comprend qu’un héros n’est qu’une incarnation plus riche de l’esprit qui anime ses contemporains. Elle ne lui donnera donc ni vertus, ni vices, ni facultés qui ne soient en rapport avec ceux de sa race et de son temps. Kourroglou traversant les précipices et les fleuves à la course de son cheval, massacrant à lui seul une armée, mangeant et buvant comme les héros de Rabelais, est au fond de ce milieu fantastique un homme très-réel, un caractère très-sainement développé. C’est ainsi qu’a procédé Hoffmann dans ses bons jours ; c’est pour cela que, parmi de nombreuses aberrations, il a créé plusieurs chefs-d’œuvre.

Kourroglou était marqué en naissant d’un signe de grandeur. Il avait de grandes choses à faire, pour lui-même et pour sa race : venger le supplice de son père et affranchir les vaillants hommes de son temps du joug des sunnites impies. Mais comme les vaillants hommes de son temps, il est né téméraire et orgueilleux. Une ardente curiosité, une vanité secrète l’ont déjà privé d’une partie des avantages que son père le magicien devait lui procurer. On se rappelle que ce père, ce magicien (qui, entre nous, me paraît être une personnification du Destin, tout puissant et aveugle comme lui), lui avait préparé, par ses savantes incantations, un cheval qui l’eût porté jusqu’au ciel ; car il avait des ailes, et c’est un regard d’irrésistible curiosité de Kourroglou qui les a fait tomber de ses flancs lumineux. Kyrat sera encore le premier cheval du monde, a dit le père ; mais ce ne sera plus Pégase, et ses pieds rapides sont pour jamais enchaînés à la terre.

Une seconde imprudence de Kourroglou cause l’éternelle douleur et la mort de son père. On se rappelle qu’il devait lui rapporter dans un vase l’écume d’une source mystérieuse ; mais l’écume le tente, il la boit, et le père ne reverra plus la lumière des cieux. « À partir de ce jour, tu n’es plus Roushan, dit le magicien, tu es Kourroglou, le fils de l’aveugle, » c’est-à-dire le fils du Destin, et ce nom fera ta gloire et ta condamnation. Tu as vengé ton père, mais tu l’as laissé périr ; tu seras le plus grand guerrier de ton siècle, mais tu seras maudit ; tu porteras la peine de ton orgueil au milieu de tes prospérités, et, comme ton père, tu finiras misérablement.

Jusqu’ici nous avons vu réussir, comme par miracle, toutes les audacieuses tentatives de Kourroglou. Il a rassemblé mille hommes de chaque tribu, il s’est bâti une forteresse que nul souverain n’ose plus attaquer. Il a enlevé Ayvaz et Nighara, ces deux objets de sa tendresse ; mais Ayvaz le trahira, et Nighara, pas plus que ses sept cent soixante-dix-sept femmes, ne lui fera connaître la joie et l’orgueil de la paternité. Chacune de ses entreprises sera couronnée de succès en apparence, et sera expiée dans l’ensemble mystérieux de sa vie par de poignantes douleurs. On verra bientôt (et on l’a vu déjà par ce cri de l’âme qui lui échappe au milieu de ses plus menaçantes improvisations : la vie est un fardeau pour moi !), qu’il pressent la fatalité attachée à tous ses pas. L’orgueil est son mauvais ange, l’orgueil doit le perdre, l’orgueil le rend criminel ; cet orgueil sera châtié. Ses grandes facultés, je ne sais pas s’il ne faut pas dire pour entrer dans l’esprit de la race qui le chante, ses grandes vertus, l’ambition, la cupidité, la ruse, la volupté, l’intempérance, la soif du sang, tout ce qui l’a fait grand et heureux parmi les héros de sa race, va l’abandonner peu à peu, parce qu’il a abusé de ces dons du ciel. Je parle comme un rapsode turcoman, faites-moi le plaisir de m’écouter en bons Turcomans ; oui, c’étaient là des dons du ciel ! Il était le plus grand des fourbes. Honte à lui ! il va devenir confiant et sincère, parce qu’une fois il a fait un mauvais usage de sa ruse et de sa prudence. Il dressait des embûches, et l’ennemi ne manquait jamais d’y tomber : gloire à lui ! mais une fois il a tendu le piége à celui qu’il devait respecter, et désormais il sera pris dans ses propres filets : malheur à lui ! Il était bandit et meurtrier, rien de mieux ! Une fois il est devenu assassin : désormais le poignard sera toujours levé sur lui. Malheur au fils de l’aveugle !

Voilà, je crois, le raisonnement qu’il faut mettre dans la bouche du rapsode, pour comprendre la septième rencontre et la suite des jours de Kourroglou. Appelons maintenant l’exemple à notre aide.

Kourroglou avait, comme on sait, l’innocente habitude de détrousser les marchands qui poussaient la folie ou l’insolence jusqu’à lui refuser un modeste tribut de cinq cents tumans en passant sur ses terres. Mais il n’avait pas souvent cet embarras, parce que les riches voyageurs, ayant appris à le connaître, allaient désormais au-devant de ses désirs, et ne se faisaient plus tirer l’oreille pour s’exécuter. Kourroglou était si sûr de son fait, qu’il s’en allait tout seul, déguisé, le plus souvent en aushik (chanteur improvisateur), au beau milieu de la caravane ; et quand il s’était un peu diverti aux dépens de ses hôtes, quand il leur avait bien fait peur de l’ogre Kourroglou ; quand il leur avait dit : « Seigneurs, prenez garde ! Kourroglou est toujours là où on l’attend le moins ; peut-être est-il déjà parmi vous ; mais, pour sûr, il y sera bientôt. » Alors le sycophante, en les voyant pâlir, renfonçait sa guitare, levait sa massue, et criait de sa voix de stentor : « Voilà Kourroglou ! » Aussitôt les marchands de se prosterner, de se frapper la poitrine, de s’arracher la barbe et de crier merci ! « Guerrier, disaient-ils, nous savons que tu as porté le tribut à cinq cents tumans ; mais si tu exiges le double, nous te le donnerons à condition que nous ne verrons pas le visage de Daly-Hassan. » On se rappelle que ce Daly-Hassan, ancien brigand pour son compte personnel, vaincu par Kourroglou, s’est attaché à lui par reconnaissance, a grossi son armée par de nombreux enrôlements, et qu’il se distingue dans toutes les entreprises. Mais il paraît que sa cruauté est excessive. Lorsque Kourroglou, toujours fidèle aux lois qu’il a instituées, a répondu aux marchands : « Oh non ! c’est bien assez ! » il revient vers ses compagnons, et Daly-Hassan, qui l’attend au pied de la montagne en léchant ses moustaches comme un tigre qui a soif, lui demande la permission d’essayer le tranchant de son sabre sur ces marauds, afin de leur arracher quelques barils de vin par-dessus le marché. Mais Kourroglou lui répond : « Vous connaissez le proverbe arabe : la justice constitue la moitié de la religion ! » Et il rentre à Chamly-Bill les poches pleines d’or et le cœur de bons sentiments.

Mais, hélas ! il est arrivé ce jour néfaste où le héros doit être mis à la plus rude épreuve, et où sa vanité doit déchaîner les malédictions suspendues sur sa tête. Il faut suivre ce récit dans l’original.

« Un jour, Mohammed-Beg, de la tribu des Kajars, vint visiter Kourroglou avec douze mille hommes de cavalerie. Ils demeurèrent à Chamly-Bill, buvant et festoyant, jusqu’à ce que les celliers et les cuisines de Kourroglou fussent complètement vides. Le sommelier et le cuisinier vinrent ensemble l’annoncer à Kourroglou, et dirent : « Tes hôtes ont mangé et bu tout ce qu’il y avait ici ; ils n’ont pas même laissé les croûtes ou la lie. »

Kourroglou envoya ses gardes rôder dans le voisinage, et bientôt après, on lui signala une caravane. Il fit seller Kyrat ; et, armé de pied en cap, il se dirigea vers la prairie.

Il regarda et vit une immense caravane campée sur ses pâturages. Tout annonçait que le marchand était un homme puissamment riche. Et dans une tente dressée pour la circonstance, on voyait deux Turcs assis et jouant au trictrac. Kourroglou arriva jusqu’à eux, et dit : « Salam ! » Un des Turcs l’aperçut, et dit : « Homme, descends de cheval ! — Non, je ne veux pas descendre. — D’où viens-tu ? — Eh quoi ! n’avez-vous pu déjà reconnaître Kourroglou ? — Bien, cela est tout à fait différent. Kourroglou est un grand homme ; nous lui paierons un tribut pour le séjour que nous avons fait sur ses terres. » Kourroglou crut que le marchand voulait se débarrasser de lui par une plaisanterie ; car il ne s’était pas levé pour lui témoigner son respect quand le nom de Kourroglou était sorti de ses lèvres. Il se recula, et visant avec sa lance le Turc qui restait toujours assis, il fit cabrer son cheval. Le Turc lui dit alors froidement : « Retiens ton bras, Kourroglou. » La pointe de la lance avait déjà effleuré la poitrine du Turc ; mais Kourroglou retint son cheval et s’arrêta. Le Turc dit : « Tu devrais jeter un voile de femme sur ton visage. Il ne convient pas à des hommes d’agir ainsi. J’ai entendu raconter beaucoup de choses de toi ; mais je t’ai vu maintenant, et tu ne mérites pas ta renommée. Un homme brave donne à son ennemi le temps de se mettre en garde. C’est le rôle d’une femme de combattre sans avertir et de tuer par surprise. Laisse-moi au moins le temps de finir ma partie de trictrac, de prendre ensuite mes armes et de monter sur mon cheval. Nous nous battrons alors en duel. Si je te tue et si je délivre le collier du monde de tes étreintes rapaces, des prières seront dites pour ton âme. Si, au contraire, tu réussis à me tuer, tu prendras toutes les richesses et les marchandises rassemblées en ce lieu. »

Kourroglou écouta patiemment et reconnut la justice de ces paroles. Il attendit donc qu’il plût au marchand de s’armer et de monter à cheval. Quand cela fut fait, le Turc dit : « Kourroglou, tu dois commencer ; tu es libre de m’attaquer de telle manière et avec telle arme qu’il te plaira. »

Kourroglou avait dix-sept armes sur lui, et il fit autant d’attaques différentes ; mais elles furent toutes parées ou repoussées.

Le Turc s’écria : « Viens plus près, prends-moi par la ceinture, et vois si tu peux me faire descendre de cheval. J’aimerais à éprouver ta force. » Kourroglou saisit le marchand à la ceinture et tâcha de le désarçonner ; mais le Turc se tint ferme sur la selle, comme s’il y eût été cousu.

Le Turc dit : « C’est maintenant à mon tour ; laisse-moi te faire éprouver ma force. » Il saisit la ceinture de Kourroglou, et le secoua d’une telle façon, que ce dernier fut sur le point de tomber ; et même un de ses pieds avait déjà perdu l’étrier.

Le Turc, comme s’il dédaignait de profiter de sa victoire, lâcha la ceinture de Kourroglou, quitta son armure, et, descendant de cheval, il invita Kourroglou à entrer sous sa tente et à devenir son hôte.

Kourroglou descendit avec soumission de dessus Kyrat, se glissa dans la tente comme un rat, et prit humblement un siége. Il se sentait si honteux, qu’il osait à peine respirer. Le Turc baissa la tête comme auparavant, et se remit à jouer au trictrac avec son compagnon. Kourroglou vit que le Turc était un homme plein de courage et de noblesse. Fidèle à son habitude de dire en face à l’homme brave qu’il était brave, et au poltron qu’il était poltron, il accorda sa guitare, et chanta au marchand l’air suivant :

Improvisation. — « J’ai demandé à ses esclaves et à ses serviteurs qui il était. Ils ont tous répondu : C’est le seigneur des seigneurs, un marchand guerrier. Il possède plus d’or qu’on n’en peut trouver dans Alep ou dans Damas. C’est le lion du désert. Son coursier est couvert de la dépouille du léopard. Il ne daigne pas jeter un regard sur un ennemi ou sur un ami. J’ai lancé mon cheval contre lui, j’ai levé ma massue au-dessus de sa tête. Le marchand alors a poussé un cri, et s’est élancé de sa place. »

Le Turc sourit, et regarda l’autre joueur d’une manière significative (car il était évident que le chanteur mentait par habitude de se vanter). Kourroglou dit dans son cœur : « Le maudit se raille de moi. » Il reprit ainsi : Improvisation. — « Ô mon Dieu, tu l’as créé sans défaut. Il n’est le serviteur que de toi seul ; mais envers tout le reste du monde, il est impérieux et superbe. Il a amassé des montagnes de marchandises, et il s’est reposé. Il a jeté un regard à son compagnon, et il a souri. Il a baissé la tête, et il a joué au trictrac. »

Le Turc dit : « Guerrier Kourroglou, pour ta poésie, je te paierai un tribut de cinq cents tumans. » Kourroglou pensait qu’il n’aurait rien de cet homme qui l’avait vaincu. Aussitôt qu’il entendit parler de cinq cents tumans, son cerveau recouvra la santé ; il fut transporté de joie, et improvisa ainsi :

Improvisation. — « Il a mis sur ses oreilles le bonnet d’un derviche, sur ses épaules est un manteau d’hermine. Je lui ai chanté un air. Le marchand m’a donné cinq cents tumans pour récompense. »

Le Turc ayant versé l’argent devant le chanteur, il dit : « Voici mon tribu de cinq cents tumans. Si tu veux accepter mon invitation, Dieu merci, nous ne manquons pas de vin ni de kabab. Il y a toutes sortes d’aliments préparés. Si tu ne veux pas venir, et que tu préfères t’en aller, tu es le maître. » Kourroglou dit : « J’aimerais mieux partir, si tu daignais me le permettre. »

Kourroglou, ayant mis l’argent dans sa poche, prit congé de son hôte, et retourna à Chamly-Bill. Quand les bandits virent l’argent, ils le félicitèrent de sa victoire. Kourroglou dit : « Ne m’insultez pas, chiens que vous êtes ! Ce ne sont pas des tumans, mais bien autant de gouttes de mon propre sang. Cet homme m’a vaincu ; mais il n’a pas voulu me tuer, et, de plus, il m’a payé mon sang avec cet argent. »

Il ordonna à ses gardes de veiller le moment du départ du marchand et de le lui annoncer.

À partir de ce moment, Kourroglou sent décroître la conscience de sa force ; il n’ose plus sortir seul. Quand Ayvaz vient lui dire : « Ne veux-tu pas faire une sortie, seigneur ? Nous sommes à la fin de l’automne. Si la neige tombait cette nuit, les routes seraient interceptées, et nous ne trouverions plus de voyageurs à rançonner. Cependant ta caisse et ta paneterie sont vides. J’aperçois une caravane : allons ! » Kourroglou répond : « Retire-toi ! le premier marchand était un homme sage, et il n’a pas voulu me tuer ; mais un autre peut être fou. »

Kourroglou ne voulait pas confesser devant ses gens qu’il était continuellement tourmenté par l’idée de la supériorité du Turc qui l’avait vaincu. Il résolut de voir encore une fois son heureux adversaire. Après bien des perquisitions, il sut le jour où le marchand devait quitter Erzeroum. Il partit avant lui, et se posta dans une passe de montagnes, de l’autre côté du la ville où passait la route. Le Turc était seul, à cheval, ayant laissé sa caravane derrière lui, à quelque distance. Kourroglou se sentit transporté de fureur ; il poussa son cheval sur le marchand, le jeta à bas de sa selle, et coupa la tête de l’homme renversé. Il sentit bientôt sa rage se calmer, et, fâché de ce qu’il avait fait, il chanta ainsi :

Improvisation. — « Begs, écoutez-moi ! Sur le chemin d’Alep, je rencontrai un marchand, je rencontrai un lion affamé. Je soufflais comme la brise du matin. Je me suis placé en embuscade sur sa route, non loin d’Erzeroum ; j’ai coupé sa tête à Erzengan. J’ai rencontré un marchand. »

L’ayant dépouillé de ses vêtements, Kourroglou vit que ce n’était pas un Turc, mais un Arménien, et il chanta :

Improvisation. — « Sa mort m’a délivré de mille maux. Je l’ai acceptée avec délices, comme un bouquet de roses. J’ai dépouillé le corps, et j’ai vu que c’était un Arménien. Oh ! que les montagnes se couvrent de brouillards, que des torrents ruissellent de leurs sommets [1] ! Kourroglou, que ton bras soit desséché ! J’ai rencontré un marchand. »

Cette dernière strophe, si courte et si bizarre, nous paraît la plus belle et la plus orientale des improvisations de Kourroglou. Elle a la concision mystérieuse du style biblique. L’âme coupable s’y dévoile en voulant cacher sa honte et son effroi sous des métaphores. L’orgueil blessé, la colère, la vengeance toujours vivantes dans le cœur du meurtrier, entonnent le chant du triomphe ; les méchantes passions acceptent la mort de l’homme juste et généreux comme un bouquet de roses. Puis aussitôt le désespoir du maudit étouffe l’hymne impie. Oh ! que les montagnes se couvrent de brouillards ! la nuit descend sur les yeux de Caïn. Kourroglou, que ton bras soit desséché ! Et le bon refrain si bête et si sombre : « J’ai rencontré un marchand ! » en dit plus qu’il n’est gros. Nous connaissons certains refrains romantiques des ballades modernes, qui cherchent le terrible et le naïf, à l’imitation de ces formes populaires. Aucun ne m’a fait l’impression de ce : j’ai rencontré un marchand, qui vient si à point, qui résume si bien le souvenir d’une action qu’on ne veut pas s’avouer à soi-même, et qui, ne cherchant ni le naïf, ni le terrible, rencontre l’un et l’autre à la grande honte des faiseurs de nos jours. Kourroglou devait être un grand poëte. Il ne pensait qu’à la rime et trouvait l’effet. M’est avis qu’aujourd’hui nous faisons le contraire.


À partir de ce moment, la fatalité s’appesantit sur Kourroglou. Après quelques exploits où ses imprudences le mettent à deux doigts de sa perte et où il succomberait sans l’héroïque secours d’Ayvaz et de ses compagnons, il est fait prisonnier, traîné à la queue d’un cheval, nourri des os qu’on lui jette comme à un chien, enfin attaché à un poteau pour mourir sous le fouet et le bâton. Il échappe pourtant à cette épreuve terrible, mais c’est pour retrouver Chamly-Bill en révolution ; Ayvaz le hait et le maudit comme un tyran, ses meilleurs amis le trahissent et l’abandonnent. Le combat qu’il est forcé de leur livrer est d’une haute poésie épique ; sa douleur, son amour pour Ayvaz, son indignation, touchent parfois au sublime. Enfin, Kourroglou, devenu vieux, s’éprend encore d’une princesse étrangère et veut l’enlever. Surpris et jeté dans un puits, il y devient si gras, ce qui, pour un homme tel que lui, est le comble de l’abjection et de la honte, qu’il est retiré de l’abîme et délivré à grand’ peine. Mais l’esprit du grand homme est affaibli. Pris par ses ennemis, il finit esclave et aveugle comme Samson, après avoir vu tuer Kyrat sous ses yeux, et dès lors la mort est un bienfait pour lui. Ses derniers chants d’agonie ont encore de la grandeur et le montrent puissant et résigné. Il y a de l’analogie entre la fin de ce poëme et celle de la légende des quatre fils Aymon.

Nous n’avons traduit qu’une faible partie de cette curieuse épopée de Kourroglou. La fin est surtout frappante ; mais nous ne voulons pas priver l’amie qui nous a aidé à traduire du plaisir de la donner elle-même au lecteur dans une publication complète.


  1. Pour laver le déshonneur d’avoir traîtreusement attaqué l’homme sans défense. Les Persans haïssent, à cause de quelques différences de religion, les Turcs sunnites, plus encore que les chrétiens, s’il est possible. De sorte que Kourroglou cherche une consolation dans la pensée qu’il a trouvé que son supérieur à tous égards n’était pas un sunnite, mais un Arménien (Note de M. Chodzko.)
    Cet Arménien est évidemment le plus grand personnage du roman de Kourroglou : et n’est-il pas remarquable que ce héros, si supérieur à Kourroglou lui-même par son sang-froid, son courage, sa force et sa générosité, soit resté chrétien dans l’imagination des rapsodes ? Est-ce seulement par excès de haine contre les sunnites qu’on lui attribue un si grand rôle ? Dans un autre endroit, nous avons vu la princesse Nighara s’attendrir très-particulièrement, jusqu’à vouloir se donner la mort, pour un voyageur européen que Kourroglou menaçait de sa fureur. Il faut bien que dans ces têtes poétiques de l’Orient le chrétien soit un être supérieur, en dépit de la répulsion fanatique.