L'Ambassade de M. de Chateaubriand à Rome en 1828

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Revue des Deux Mondes tome 69, 1885
Cte d'Haussonville

L’ambassade de M. de Chateaubriand (1828) [1]


I

Au mois de juillet 1828, je passai mon examen de droit, celui de première année, avec trois boules rouges, ce qui était le strict nécessaire ; et je m’en suis tenu là en fait d’étude de la jurisprudence. J’avais dix-neuf ans depuis le 19 mai et je venais d’être attaché à l’ambassade de M. de Chateaubriand à Rome. Mon père se proposait de faire avec moi le voyage d’Italie, et nous devions partir dans les premiers jours de septembre. A quoi ai-je employé l’année qui suivit ma libération du collège ? Ce serait me calomnier moi-même que de dire qu’elle fut entièrement perdue en futilités. Non ; à peine eus-je la bride sur le cou que je sentis un peu le besoin de me discipliner moi-même. Toute mon éducation était à refaire, et je me suis mis assez bravement, sans me surmener toutefois, à la recommencer. Dois-je convenir que, pour avoir raison de ma détestable écriture et m’apprendre à écrire vite et lisiblement, il m’a fallu remplir des pages entières de jambages et de lettres à la façon des enfans de l’école primaire ? Quant aux cours de droit, je ne les suivais guère. Mon père avait fait connaissance avec M. Persil, alors avocat, qui avait plaidé pour lui, au sujet du milliard de l’indemnité, un procès important qu’il avait gagné contre un de ses collègues à la chambre des pairs, dont M. Dupin défendait les intérêts. M. Persil lui avait indiqué comme répétiteur un M. Jourdain, qu’il a depuis placé dans la magistrature. C’est de M. Jourdain que j’ai appris le peu de droit que j’aie jamais su et que j’ai depuis si complètement oublié. Etourdi et turbulent, je l’étais encore, mais paresseux je ne l’étais plus, et quand la fantaisie m’en prenait, j’étais devenu capable, comme je le suis encore, de faire, à l’occasion, des débauches de travail. Mon père, doué d’un grand sens et du tour d’esprit le plus aimable, si parfaitement modeste et consciencieux, sentait profondément ce qui avait manqué sous l’ancien régime à sa première éducation, interrompue d’ailleurs par la révolution. « Je serais désolé, avait-il coutume de me dire avec une gracieuse exagération, si tu étais destiné à ne demeurer, comme moi, qu’un gentilhomme « fesse-lièvre. » Ah ! si vieillesse pouvait et si jeunesse savait ! .. Tu dois me succédera la chambre des pairs, il faut t’y préparer… » Je n’étais pas insensible à ces exhortations. J’avais mordu de très bonne heure à la politique, ou plutôt, elle m’a de très bonne heure mordu, et je ne me sens pas encore tout à fait guéri de cette morsure. L’hérédité de la pairie avait fait des fils aînés de pairs de France de petits personnages. Ils jouissaient d’une sorte de privilège dont mon père, qui regrettait beaucoup que les séances de la chambre haute ne fussent pas publiques, avait tenu à me faire profiter. Ils pouvaient assister aux séances de la chambre des députés dans la tribune réservée aux pairs de France. C’est ainsi que j’ai pu suivre toutes les séances un peu importantes de la session de 1827-1828. J’ai entendu, assez froid en apparence, mais au fond haletant de curiosité et d’émotion, les discours de MM. Royer-Collard, Martignac, Casimir Perier, Benjamin Constant, etc. Mon cœur était avec l’opposition royaliste du centre droit, celle dont M. Hyde de Neuville était l’organe habituel au corps législatif et que M. de Chateaubriand représentait alors avec tant d’éclat à la chambre des pairs. Rien n’égalait mon enthousiasme pour l’auteur du Génie du christianisme et des Martyrs, pour l’écrivain de la Monarchie suivant la charte, pour l’orateur qui avait combattu la loi du sacrilège et défendu la liberté de la presse, pour l’inspirateur des Débats, dont les articles véhémens étaient alors souvent confondus dans ce journal avec ceux de M. de Salvandy. Qu’on juge donc de ma joie quand, après la formation du cabinet de M. de Martignac, mon père m’apprit que M. de Chateaubriand lui avait promis de me désigner au choix de M. le comte de La Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères, pour figurer au nombre des attachés qui allaient faire partie de son ambassade à Rome.

Il m’a fallu depuis rabattre un peu de mon admiration pour le grand homme. Chose singulière ! ce sont les Mémoires d’outre-tombe, ce monument élevé par lui-même à sa gloire, qui m’ont mis sur la trace des défauts et des travers qui ont déparé cette grande renommée. En voulant trop l’idéaliser et la pousser outre mesure à l’effet, c’est lui-même qui, de sa main, avec son propre crayon, a fait grimacer sa figure. J’ai entendu dire à M. de Barante, qui en avait eu connaissance avant qu’ils eussent été retouchés, que ces mémoires avaient été beaucoup plus agréables, dans leur premier jet. M. de Chateaubriand les avait, à son avis, gâtés en les surchargeant de détails, de retours incessans et un peu guindés sur lui-même, sur les événemens ultérieurs de son existence, en se prêtant, après coup, des sentimens qui étaient loin d’avoir toujours été les siens au moment où ils furent d’abord écrits. Il leur avait ainsi ôté le mérite d’une parfaite exactitude, et leur grâce première en avait été maladroitement altérée. Quand on y regarde de près, et pour qui s’y connaît un peu, ces retouches fâcheuses ne laissent pas d’être assez facilement reconnaissables.

Avant de raconter ce que j’ai vu par moi-même de l’ambassade de M. de Chateaubriand à Rome, je viens de relire ses Mémoires d’outre-tombe, les volumes de M. Sainte-Beuve intitulés : M. de. Chateaubriand et son Groupe littéraire ; le livre que M. de Marcellus, qui était à Rome pendant l’hiver de 1828 à 1829, a écrit sous ce titre : Chateaubriand et son Temps, et qui n’est guère lui-même qu’un commentaire souvent rectificatif des Mémoires d’outre-tombe. J’ai enfin sous les yeux la correspondance adressée de Rome à ma mère par son mari, auquel notre ambassadeur faisait alors volontiers des confidences parce que, à la chambre des pairs, ils appartenaient tous deux au même groupe politique. Avec cette aide, et grâce à mes souvenirs personnels, je ne désespère pas tout à fait de pouvoir, comme disent les photographes quand ils font un portrait, mettre assez bien au point la figure de mon ancien chef.

On sait que l’auteur des Mémoires d’outre-tombe ouvre le récit de son ambassade à Rome par une digression sur ses relations avec Mme Récamier, digression qui n’a pas moins de vingt-trois chapitres, tous remplis d’un bout à l’autre d’intimes détails sur la vie de l’incomparable enchanteresse. Rien qu’à les lire, il est facile de deviner que ces pages louangeuses ont été mises sous les yeux de celle qui les avait inspirées. Ce que l’on sait moins et ce que je viens d’apprendre tout récemment de la façon la plus positive, c’est que Mme Récamier, après hésitations et conseils provoqués de droite et de gauche, a demandé et obtenu la suppression de quelques passages qui la concernaient et dont il n’est pas, en effet, resté trace dans les Mémoires. Voici comment les choses se sont passées.

Mme Récamier était liée avec une amie de ma mère, Mme Letissier, dont le mari avait été député sous la restauration et l’un des plus zélés partisans du ministère de M. de Villèle. Elle était personne de mérite et de tact, non dépourvue de goûts littéraires, recevant dans son salon quelques-unes des célébrités littéraires de l’époque, entre autres M. Ballanche, M. de Lamartine, etc., mais avant tout femme du monde et de la meilleure compagnie. Ce fut à elle que l’amie de M. de Chateaubriand s’adressa pour savoir si, dans les feuilles manuscrites qu’il venait de lui communiquer, il n’y avait pas quelques passages dont il serait à propos de lui demander le sacrifice. La question était délicate à trancher ; Mme Letissier consulta le fils d’un député, ami de son mari, M. de Ronchaud, qui est aujourd’hui directeur des musées et dont je tiens ces détails. Sur le texte même des passages supprimés, ses souvenirs ne sont pas demeurés très précis. Il se rappelle seulement que, parlant de sa première rencontre avec Mme Récamier, M. de Chateaubriand avait écrit cette phrase : « Je l’avais trouvée languissamment étendue sur une chaise longue, et je me suis demandé, en la quittant, si j’avais vu la statue de la pudeur, ou bien celle de l’amour ? » Ailleurs, il était question de soirées passées à la campagne sur la terrasse d’un château dont les escaliers conduisaient à un bois plein d’ombre et de mystère, où, loin de tous les regards, on s’était promené bien avant dans la nuit avec la divine enchanteresse. Tout cela était en somme assez innocent, nullement scabreux et n’était point de nature à beaucoup compromettre la légende immaculée qui est attachée à la mémoire de l’aimable hôtesse de l’Abbaye au bois. Ce qui est peut-être un peu singulier, c’est qu’elle ait cru devoir prendre l’avis d’une amie sur l’un de ces cas particulièrement réservés où les femmes préfèrent d’ordinaire se décider par elles-mêmes.

Mais je viens encore, comme il m’arrivera souvent, de laisser vagabonder ma plume, et j’ai hâte de revenir au moment où je partis avec mon père pour aller prendre possession, à Rome, de mes fonctions d’attaché.

Mon père, pensant avec raison que j’aurais plus d’une fois dans ma vie l’occasion de traverser les Alpes, avait décidé que nous prendrions au départ, la route de la Corniche et que nous reviendrions par le Splugen, parce que ces deux voies de communication avec la péninsule étaient les plus pittoresques, et celles que la plupart du temps un voyageur un peu pressé hésiterait à prendre. En 1828, c’était une nouveauté de pénétrer en Piémont par la Corniche ; dans quelques endroits la route était à peine ébauchée ; elle n’était achevée nulle part. Elle avait été presque subrepticement et tant bien que mal ouverte, il y avait quelques années, parce que, se rendant par merde Gênes à Nice, le roi de Sardaigne, Charles-Félix, rudement éprouvé pendant ce court trajet, avait déclaré ne vouloir repartir que par la voie de terre. Depuis le jour où, malgré la mauvaise humeur de la cour de Vienne, le cortège royal avait inauguré le nouveau chemin, un très petit nombre de voyageurs avaient osé, à leurs risques et périls, suivre cet exemple. Nous étions des premiers, et je me souviens que, plus d’une fois, il nous a fallu mettre pied à terre, passer des torrens à gué ou sur des ponts improvisés par les gens du pays, qui saluaient au passage par leurs acclamations notre calèche de voyage. Au-delà de Finale, la route se trouva totalement interceptée par la chute de quelques gros rochers. Force fut, pour tourner l’obstacle, de mettre notre calèche sur un petit bateau à rames que les pêcheurs de la côte firent aborder à quelques lieues plus loin, dans le port de la petite ville de Savone. Les habitans étaient sur le rivage pour nous recevoir, et le sous-préfet nous harangua ; ce fut presque une ovation, et tout le long du littoral, jusqu’à Gênes, l’accueil fut le même.

Ainsi que cela était d’usage alors, mon père voyageait avec un passeport délivré par le grand référendaire de la chambre des pairs a sa seigneurie M. le comte d’Haussonville. Se mettre à l’étranger sur le même pied que les membres de la chambre des lords, telle fut, pendant toute la durée de la Restauration, alors que la pairie française était héréditaire, la visée de la plupart des collègues de mon père, et la sienne en particulier. Il m’a semblé qu’en 1829 et 1830 cela était accepté sans difficulté par tous les cabinets du continent, et tout au moins par les cours italiennes. En Piémont, en Toscane, à Rome comme à Naples, et jusqu’en Sicile, les autorités locales, grandes ou petites, avaient reçu de leurs gouvernemens des instructions dans ce sens. Nos ambassadeurs tenaient la main à ce qu’elles fussent scrupuleusement suivies, et la population avait volontiers accepté cette assimilation. Plus d’une fois j’ai entendu des domestiques de place, des garçons d’auberge et des mendians, toujours si nombreux en Italie, dire sur notre passage : Sono milordi francesi.

Même alors cela n’était qu’à moitié vrai, quant à l’importance politique, et cela était le plus souvent faux sous le rapport de la fortune et de la position sociale. Je puis toutefois témoigner que la considération de la France était grande, à cette époque, de l’autre côté des Alpes, tant à la cour des différens souverains que dans la bonne société de toutes les villes italiennes. Nous y étions accueillis avec un empressement qui ne laissait rien à désirer. Nous y étions plus que les autres étrangers recherchés et à la mode dans les salons de l’aristocratie, et plus populaires que les Anglais parmi les classes inférieures. J’en ai eu mille preuves pendant ce premier voyage. Pendant ceux qui ont suivi, il m’a fallu tristement reconnaître que notre prestige avait graduellement reçu plus d’une atteinte dans les milieux aristocratiques. Quoi qu’il en soit, il était dans tout son plein quand nous arrivâmes à Florence. M. de Vitrolles, ministre de France auprès du grand-duc de Toscane, fit d’autant plus de frais pour se rendre agréable à mon père qu’en politique ils étaient loin d’être du même bord. C’était un homme d’infiniment d’esprit, plein de vivacité et d’heureuses reparties. Quant à Mme de Vitrolles, elle semblait n’avoir d’autre occupation que de nous procurer des invitations à des dîners et à des bals. Elle s’était fait un devoir de me présenter à toutes les jolies personnes de Florence, indigènes ou étrangères. Elle faisait mes honneurs et chantait mes louanges partout. Ce n’est point sa faute, mais bien la mienne, si je n’ai pas eu dans le monde florentin les plus grands succès de société. Je me souviens d’y avoir rencontré, comme attachés à la légation française, M. de Murinais, un Dauphinois, parent éloigné du côté de ma mère ; M. de Langsdorff, qui a depuis épousé Mlle de Sainte-Aulaire et avec lequel je me suis plus tard lié intimement ; j’y ai aussi fait, pour la première fois, connaissance avec M. de Saint-Aignan, qui sortait alors de l’École polytechnique. J’y ai été présenté par mon père à ses vieilles connaissances de la cour impériale, le prince et la princesse Aldobrandini, depuis Borghèse, et à leur fille qui, deux ans plus tard, a épousé mon ami, le comte Henri de Mortemart. Lord Normanby représentait l’Angleterre à Florence. J’ai assisté à des comédies de société qu’il donnait chez lui et dans lesquelles je l’ai vu jouer, non sans succès, mais non pas sans quelque prétention, des rôles où il s’appliquait à imiter les plus célèbres acteurs anglais de cette époque. Toute la troupe, autant que je m’en souviens, était passablement affectée, et se prenait elle-même trop au sérieux. J’ai souvenance d’un jeune lord anglais, dont j’ai oublié le nom, qui ne quittait point d’un pas Mme Guiccioli ; grâce à un col de chemise rabattu, à son port de tête, à ses airs de héros de roman dégoûté de la vie, il visait évidemment à reproduire lord Byron. Je crois, Dieu me pardonne, qu’il faisait semblant de boiter un peu. A quel point Mme Guiccioli lui donnait-elle la réplique ? Je n’ai pas eu le temps ni la curiosité de m’en assurer. Elle semblait se prêter assez volontiers au rôle, ou tout au moins s’en amuser. Mais il est temps que j’arrive à Rome et que je parle de mon chef, M. de Chateaubriand.
II

M. de Chateaubriand nous avait précédés de deux mois environ, mon père et moi, dans la ville éternelle : « Je ne fus pas plus tôt parti avec Mme de Chateaubriand, écrit-il dans ses Mémoires [2], que ma tristesse naturelle me rejoignit en chemin. » La compagnie de Mme de Chateaubriand était-elle pour quelque chose dans cette tristesse ? Je ne sais. Toujours est-il que, au dire de beaucoup de personnes, l’obligation à laquelle il n’avait pu se soustraire d’emmener sa femme avec lui, pour faire, dans la capitale du monde chrétien, les honneurs de son salon, avait été une charge de sa nouvelle position et qu’il avait eu quelque peine à l’accepter ; c’était comme une sorte de drawback dont il aurait bien voulu être dispensé. Quant à Mme de Chateaubriand, qui avait beaucoup d’esprit, qui avait, je crois, passionnément aimé son mari, qui l’aimait encore d’une affection toujours souffrante et devenue un peu aigrie, elle se rendait parfaitement compte de ses dispositions actuelles à son égard. Elle jouissait, à ce qu’il m’a semblé, mais sans se faire aucune illusion, de la place importante que, pour la première fois, il lui était donné d’occuper au foyer conjugal. Peut-être faudrait-il ajouter que, par une rancune toute féminine, elle abusait tant soi peu, à l’occasion, dans son intérieur, des avantages de sa situation présente. Afin de venger d’anciens griefs, dont la source était bien loin d’être tarie, il ne lui déplaisait pas de faire montre, parfois assez puérilement, malgré toute sa finesse et son goût, de ses privilèges de maîtresse de maison. C’est ainsi qu’elle prenait plaisir à contredire tout doucement, mais péremptoirement, les assertions souvent un peu risquées de l’auteur du Génie du christianisme, ou de redresser ses souvenirs personnels trop fantaisistes, en leur opposant des faits positifs, accentués d’une voix basse et comme indifférente, mais toutefois assez sèche et très nette. Cette taquinerie prenait parfois une autre forme. M. de Chateaubriand venait-il à se plaindre qu’il fit bien chaud dans l’appartement, Mme de Chateaubriand ne disait rien ; peu de minutes après, il n’était pas rare de la voir mettre la main à la sonnette pour commander à un domestique de mettre une bûche de plus au feu. Était-ce contre le froid et les courans d’air que son mari réclamait, le même jeu se reproduisait, et les gens de la maison ne tardaient pas à recevoir l’ordre de tenir les portes du salon grandes ouvertes, ou d’entre-bâiller les fenêtres du palais. M. de Chateaubriand avait conscience de cette petite guerre intime et de ces procédés intentionnellement offensifs, mais il ne semblait même pas s’en apercevoir. Son attitude était celle d’un mari très patient, résigné et plutôt complaisant. Il avait tant à expier !

Ni M. ni Mme de Chateaubriand ne se sont jamais mis beaucoup en peine du personnel de leur ambassade ; il était si nombreux : trois secrétaires, M. Belloc, premier secrétaire, homme de mérite depuis longtemps fixé à Rome ; M. Desmousseaux de Givré, second secrétaire ; M. le vicomte de Ganay, troisième secrétaire, et je ne sais combien d’attachés dont j’étais de beaucoup le plus jeune. Nous n’étions guère admis dans l’intimité. Les habitudes de cet intérieur différaient essentiellement de celles qui ont été en usage sous la restauration et que j’ai vues se continuer encore sous le règne de Louis-Philippe. Mme de Chateaubriand était loin d’avoir, pour les secrétaires de son mari et pour ses jeunes attachés, les mêmes attentions délicates, les mêmes recherches affectueuses et presque maternelles que j’ai vu Mme de Sainte-Aulaire à Vienne et à Rome même, Mme de Barante à Turin, prodiguer autour d’elles, et qui faisaient alors comme une seule et même famille de toutes les personnes d’une ambassade.

Aux jours de réception et de gala, les salons du palais Simonetti, situé à l’extrémité du Corso, non loin de la place de Venise, étaient certainement très fréquentés, comme ceux de tous les autres ambassadeurs accrédités près du saint-siège. Cependant M. de Chateaubriand exagère singulièrement l’effet produit à Rome par ce qu’il appelle l’éclat de ses fêtes ; et son erreur est complète, quand il suppose que, par sa supériorité dans l’art de la représentation et par la magnificence inaccoutumée de ses bals et de ses soupers, il aurait excité la jalousie de ses collègues. Il n’en fut rien : outre que les appartenons du palais Simonetti se prêtaient mal au déploiement d’un luxe très grandiose, Mme de Chateaubriand, faute d’entrain et de santé, M. de Chateaubriand, par manque de naturel et d’aisance, et toujours préoccupé de l’effet produit par sa personne, n’étaient pas d’excellons maîtres de maison. Rien de moins justifié que la sévérité des jugemens portés dans ses Mémoires par notre ambassadeur sur ses collègues du corps diplomatique à Rome, jugemens dont M. de Marcellus a fait ressortir avec raison la notoire injustice. Le fait est qu’en sa qualité de grand politique, de poète et d’orateur, il ne laissait pas de s’exprimer sur le ton du dédain qui lui était habituel, au sujet des méchantes petites affaires quotidiennes et des puériles questions de forme et d’étiquette auxquelles les chancelleries des diverses légations à Rome avaient, suivant lui, le ridicule d’attacher une importance démesurée. En revanche, offusqués et quelque peu éclipsés aux yeux du public, par la réputation européenne du nouvel ambassadeur de France, les hommes du métier, habitués depuis de longues années à traiter avec le Vatican, contestaient l’aptitude de M. de Chateaubriand à soutenir les intérêts de son pays et à défendre avec succès, auprès du saint-siège, les causes dont il était chargé. Des personnes d’ordinaire bien informées n’ont pas hésité à m’assurer, par exemple, qu’il s’était fait la plus étrange illusion lorsque, dans ses dépêches du printemps de 1829, il s’était vanté à son gouvernement d’avoir été très bien instruit, jour par jour, de ce qui s’était passé au conclave où fut élu le pape Pie VIII, et d’avoir puissamment contribué à l’élection de ce souverain pontife. A les entendre, il n’en était absolument rien. Telle était l’opinion qu’à Naples, au moment même de cette élection, j’ai entendu soutenir à M. de Blacas, notre ambassadeur près la cour des Deux-Siciles. Il est vrai que M. de Blacas, qui avait autrefois géré l’ambassade de France à Rome, était un adversaire politique et, sur ce terrain de l’influence à exercer sur les affaires de l’Italie, presque un rival pour M, de Chateaubriand.

Quoi qu’il en soit, je dois convenir que, dans l’habitude de la vie, le cercle qui se réunissait le soir autour de M. et Mme de Chateaubriand était restreint, assez peu varié et rien moins qu’animé ; on n’y causait presque pas. Il s’en fallait beaucoup qu’il pût passer pour un échantillon de ces salons parisiens où, sous les régimes les plus différens, il s’est dépensé tant de libre esprit et qui, au dehors, comme je l’ai vu pendant toute la durée de la restauration, pendant le règne du roi Louis-Philippe et jusqu’en ces dernières années, avaient le don de charmer les étrangers, parce qu’ils leur donnaient l’illusion qu’ils y retrouvaient un petit coin de la France. Voici d’ordinaire comment les choses se passaient au palais Simonetti : M. Belloc, le premier secrétaire, arrivait au commencement de la soirée et allait causer quelques minutes dans un coin avec l’ambassadeur, tandis que l’abbé Delacroix, attaché à l’église Saint-Louis-des-Français, l’assidu visiteur de Mme de Chateaubriand, dont, je ne sais pourquoi, il n’est pas souillé mot dans les Mémoires d’outre-tombe, entretenait notre ambassadrice du détail des affaires ecclésiastiques de la cour de Rome. S’il n’arrivait pas d’étrangère, M. de Chateaubriand provoquait M. Desmousseaux de Givré à faire avec lui une partie d’échecs, jeu auquel il se croyait à tort ou à raison d’une certaine force, ce qui ne l’empêchait pas de perdre souvent, mais sans trace de mauvaise humeur.

Tout cela était passablement monotone et fort silencieux. Notre chef avait, la plupart du temps, cet air profondément ennuyé de la vie dont il était coutumier, qui certainement lui était naturel, mais qu’il ne laissait pas d’affecter un peu, comme seyant bien à l’auteur de René. Une habitude lui était familière : c’était de se poser tout droit devant la glace, les jambes écartées, le dos légèrement voûté, et les deux coudes appuyés sur le rebord de la cheminée, — car il n’était pas grand, — avec les mains passées dans ses cheveux et croisées sur son large front. Il n’était pas rare de le voir se regarder ainsi, face à face, pendant des quarts d’heure entiers. A quoi pensait-il alors ? A Mme Récamier et à l’immense besoin de la rejoindre prochainement, ainsi qu’il le lui jure à tant de reprises dans ses lettres, ou bien à sa rentrée prochaine au ministère des affaires étrangères, dont il assure dans ces mêmes lettres ne se soucier en aucune façon ? Libre à nous d’imaginer ce qu’il nous plaira. D’autres que Mme Récamier étaient toutefois en train, comme je le dirai tout à l’heure, de lui procurer en ce moment d’agréables distractions, et c’était bien de politique et des combinaisons ministérielles qui s’agitaient à Paris qu’il entretenait alors exclusivement mon père. Les grands hommes sont tous ainsi plus ou moins personnels et je me suis demandé parfois avec tristesse si cet égoïsme ne se mesurait pas trop exactement à leur supériorité même. En tout cas, nul doute à mon sens que, profondément absorbé dans sa propre contemplation, M. de Chateaubriand, comme tous ses pareils, ne songeât alors exclusivement qu’à lui-même.

Aux jours de la semaine, où la porte de l’ambassade n’était pas fermée, les visites des étrangers de distinction qui étaient de passage à Rome venaient tant soit peu déranger les rêveries de M. de Chateaubriand. Il n’en prenait pas volontiers son parti, parce qu’il lui fallait faire des frais de conversation et se mettre sur son beau-dire, surtout avec les Anglais et les Anglaises qu’il avait connus pendant son ambassade à Londres. Il savait que c’était l’habitude des nobles insulaires, particulièrement de leurs femmes et de leurs filles, de tenir un journal de voyage dont communication était habituellement donnée à quelques amis et parfois à la presse de la Grande-Bretagne. Quel plus bel ornement pour un album de voyage que le récit d’un entretien avec l’auteur d’Atala, avec René lui-même ! Il fallait donc absolument que René, mis sur ses gardes, fût, en semblables occasions, aussi éloquent que possible. Voici comment René s’en tirait et de quelle façon il a trouvé moyen, sans que cela lui en coûtât trop, de produire sur ses interlocutrices un effet auquel il tenait beaucoup, surtout quand elles étaient jolies. J’ai saisi nombre de fois la chose sur le vif, car en sortant de causer avec l’ambassadeur, on venait tout naturellement parler à l’attaché d’ambassade : « Ah ! si vous saviez quelle intéressante conversation je viens d’avoir avec M. de Chateaubriand, me disaient presque toujours les belles insulaires pendant que, dans le vestibule du palais Simonetti, je les aidais à passer leurs manteaux sur leurs blanches épaules. Vous ne sauriez imaginer à quel point il a été brillant, comme inspiré, et si aimable ! ! ! — Vraiment ! Je me l’imagine très bien. Voyons ! de quoi vous a-t-il parlé ? Du musée du Vatican ou de celui du Capitule ? — Du Vatican. — Ah ! très bien. » Je savais alors que la conversation avait débuté par un morceau à effet sur le torse antique dont Michel-Ange, devenu aveugle, aimait sur ses vieux jours à palper les formes de ses mains, ne pouvant plus le contempler avec ses yeux ; qu’on avait passé de là au Laocoon, puis à l’Apollon du Belvédère, puis à la comparaison entre l’art romain, grandiose, mais froid comme le peuple dont il personnifiait le génie, et l’art grec, tout plein de délicatesse, de charme et de poésie. Alors était venue une digression sur les deux pays : la Grèce et l’Italie ; sur la campagne monotone, sévère, mais cependant magnifique, de Rome et sur les plaines de l’Attique ondulées et gracieuses, toutes souriantes à la mer et au soleil. Les lieux et le climat n’étaient-ils pas les vrais et seuls inspirateurs des artistes ! .. Voilà pourquoi les sculpteurs grecs avaient si bien compris et si bien rendu la beauté, la beauté féminine surtout, ayant continuellement devant eux la vue de cette terre charmante entre toutes, par la douce lumière du ciel, par les formes enchanteresses d’une nature incomparable, de cette terre où tout est grâce, harmonie et séduction… Ainsi, dès l’origine, dans le paradis terrestre, Eve avait reçu de Dieu, par préférence à l’homme, le don d’une beauté exquise et d’un agrément indéfinissable ; .. le tout entremêlé, comme de juste, de quelques retours sur lui-même, sur son pèlerinage à Athènes et à Jérusalem, et, pour peu que la figure de la dame s’y prêtât, de quelques complimens bien tournés pour la fille d’Eve à laquelle il s’adressait. Si, au lieu du Vatican, c’était le musée du Capitole que son interlocutrice avait visité, le Gladiateur mourant avait alors servi d’introduction ; étaient venues ensuite la statue de l’Orateur, la fameuse Vénus du Capitole, qui avait naturellement amené la comparaison entre la Grèce et l’Italie… A partir de là, tout le reste comme ci-dessus !

A coup sûr, j’avais garde de dénoncer mon chef, et je ne manquais point, quand il y avait moyen, de dire à la visiteuse enchantée que personne n’avait, comme elle, inspiré M. de Chateaubriand. Si, dans cet hiver 18284829, les dames anglaises ont exactement tenu leurs carnets de voyage et scrupuleusement rapporté leur most attractive entertainment chez l’illustre représentant de la France à Rome, tous leurs souvenirs, différens pour le reste, doivent, sur ce point particulier, se ressembler étrangement.

Il ne faudrait pas conclure de ce que je raconte que, dans l’habitude de la vie, hors de son intérieur, quand il était parfaitement à son aise et qu’il ne songeait nullement à poser, la conversation de M. de Chateaubriand fût dépourvue de naturel et même d’un aimable enjouement. Sur ce sujet, je crois qu’on peut s’en rapporter à la personne très séduisante, à ce qu’il parait, mais alors parfaitement inconnue, qui demeurait à Rome, pendant l’hiver 1828-1829, dans la Via delle Quatro Fontane, et dont M. Sainte-Beuve, en 1861, nous a cité à la fin de son second volume sur M. de Chateaubriand et son Groupe littéraire quelques pages curieuses et à cette époque encore inédites. Plus tard, sous le nom de Mme de Saman, avec ce titre un peu singulier : les Enchantemens de Prudence, cette même dame n’a pas hésité à nous raconter les détails de la liaison qu’elle ébaucha alors à Home avec l’auteur des Martyrs et des entrevues qui se sont plus tard continuées à Paris, tantôt dans quelque maisonnette du côté du Champ-de-Mars, tantôt au fond d’un cabinet de restaurant dont les fenêtres prenaient vue sur le Jardin des plantes. Dans M. de Chateaubriand c’était l’homme naturel qu’elle avait aimé, dit-elle, et nullement l’homme officiel ; même dans la période du personnage officiel, tout ce qui la ramenait à cet homme naturel lui plaisait… « Sa vie, ajoute-t-elle, était ordonnée d’une façon qui me répondait de lui… Deux femmes âgées dont je n’étais pas jalouse (la sienne et une autre) le gardaient pour moi seule. »

A Paris, c’est possible ; mais à Rome, Prudence avait-elle raison de penser qu’il ait toujours été si bien gardé pour elle ? J’ai peur qu’elle ne se soft abusée. Un jour, lui ayant dit en plaisantant qu’il passait pour faire la cour à une grande dame romaine, assez jolie, M. de Chateaubriand s’en était vivement défendu en répondant que cette dame avait les yeux ronds. Cependant, j’ai, comme les autres attachés de l’ambassade, parfaite souvenance d’avoir porté force bouquets, de la part de notre chef, à Mme la comtesse del Drago, et, pour mon compte, je ne me suis jamais aperçu qu’elle eût les yeux ronds : elle les avait très agréables, au contraire, et assez vils (ainsi que tout le monde le pensait à Rome) pour faire impression sur ceux qui prenaient plaisir à les regarder, et M. de Chateaubriand, assurément, ne s’en faisait pas faute. Est-ce donc par simple confusion, n’est-ce pas plutôt avec intention que, citant dans ses Mémoires d’outre-tombe les belles personnes de la société romaine qui faisaient alors sensation dans les salons du corps diplomatique, M. de Chateaubriand a nommé pêle-mêle : l’Alfieri, la Palestrina, la Zagarola, la del Drago et la charmante Falconieri ? Pourquoi, ainsi que le remarque finement M. de Marcellus, pourquoi la del Drago, que l’ambassadeur distinguait, courtisait même, gît-elle perdue dans la foule des Romaines, tandis que la Fafconieri, qu’il ne regardait jamais, est seule mise en relief ? Ce sont là des mystères que je ne me charge pas d’expliquer.

Une personne qu’à Rome tout le monde admirait et courtisait alors était Mme D,.., une des plus jolies personnes que j’aie jamais rencontrées. Son mari était un savant qu’elle avait épousé à l’âge de quinze ans et dont elle avait été promptement séparée. Un deuil tout récent l’empêchait, au cours de cet hiver de 1828-1820, de se produire dans le monde. Elle a été depuis mariée en secondes noces au baron de S…, chargé d’affaires de Bavière à Rome, et c’est elle qui, avec le duc d’Harcourt, a contribué, en 1849, à faire sauver Pie IX de Rome. Je lui avais été présenté par son frère, très agréable prélat qui avait auprès des dames du pays et des étrangères le même genre de succès que sa sœur parmi les hommes. Elle demeurait place de Venise, dans le même palais que le secrétaire d’état du saint-siège, le cardinal Bernetti, son protecteur et son oncle, je crois. Le soir, elle recevait un très petit nombre d’intimes. Comme je m’étais tout de suite mis sur le pied d’un personnage sans nulle prétention à lui plaire et absolument désintéressé, elle m’avait choisi pour son confident. Elle me tenait journellement au courant du degré d’avancement où en étaient avec elle ceux de mes amis (ils étaient très nombreux) qui lui faisaient la cour, et je savais exactement par elle-même jusqu’où chacun d’eux avait poussé sa pointe. Les pieds démangeaient à Mme D… de ne pouvoir danser aux bals qui se donnaient à Rome, et parfois elle me demandait de lui faire faire un tour de valse dans son salon.

Quand nous arrivions un peu tard et qu’elle était couchée, elle ne faisait point difficulté de nous laisser entrer tout de même dans sa chambre afin que nous pussions lui décrire sur le vif l’éclat des fêtes dont elle était privée. Si nous étions seuls, c’est d’elle-même que je l’amenais à me parler. Avec la franchise et la désinvolture italiennes, elle m’a raconté les circonstances de son mariage et celles de sa rupture avec son époux. Elle ne faisait nul mystère de la violente passion qu’elle avait inspirée au comte M…, second secrétaire de l’ambassade de France, dont le caractère a toujours passé pour assez difficile. Leur liaison avait donc été passablement orageuse et mêlée, de sa part, de violens accès de jalousie. Un jour, à la suite d’une scène de reproches, elle s’était donné de désespoir un coup de poignard en pleine poitrine. Heureusement le poignard qui s’était trouvé sous sa main n’était autre qu’une paire de petits ciseaux à ouvrage. Ils n’avaient fait qu’une blessure peu profonde dont la trace lui était restée. Elle me fit même l’honneur, comme la margrave de Bayreuth à Voltaire, de me montrer cette cicatrice, qui n’avait rien de déplaisant. Toutes nos relations étaient sur le pied de la plaisanterie. Un jour de carnaval n’ai-je pas inventé, en mettant des serviettes comme tampons sous les pieds d’un petit cheval que je possédais, de monter les deux étages de l’escalier monumental de son palais et d’arriver déguisé jusque dans son vestibule ! Mais elle me reconnut tout de suite : « Il n’y a que M. d’Haussonville pour faire de pareilles folies. »

Plus tard, quand j’ai eu l’honneur de la retrouver à Rome en 1835, et plus tard encore en 1840, elle m’a battu un peu froid. Peut-être n’y avait-il plus de confidences curieuses à me faire, ou bien étaient-elles devenues trop sérieuses. C’est en effet, à cette époque, ou peu s’en faut, si je ne me trompe, qu’elle a épousé le baron de S.., avec lequel elle a toujours vécu en parfaite intelligence.

Un vrai salon, ouvert à plus de monde, quoique assez restreint encore, et que je fréquentais assidûment, était celui de la duchesse de Saint-Leu, autrement dit, la reine Hortense. Mon père lui était connu et l’avait fréquentée à la cour impériale en sa qualité de chambellan de Napoléon Ier. Il crut de bon goût de me présenter à elle, quoique attaché à l’ambassade de Charles X. Il consulta à ce sujet M. de Chateaubriand : « Nul obstacle de ma part, répondit M. de Chateaubriand, et je voudrais bien pouvoir aller moi-même chez la duchesse de Saint-Leu. Menez-y M. votre fils ; j’ai dit à M. de M… (l’un de nos attachés) que, pour lui, c’était un devoir. » Par le fait, je ne me souviens pas d’y avoir jamais rencontré ce mien collègue. Pour moi, je devins assez vite un hôte habituel de ce petit cercle, tout français, infiniment plus gai que celui de l’ambassade.

On disait bien que, dans l’intimité, quand il n’y avait chez elle que des personnes dévouées à sa cause, la duchesse de Saint-Leu redevenait la reine de Hollande et que l’étiquette de cour y était scrupuleusement observée. Je n’en ai jamais vu la moindre trace. Elle affectait plutôt avec mon père et avec tous les Français attachés à la dynastie des Bourbons de se donner simplement pour une Beauharnais, c’est-à-dire pour la fille d’un gentilhomme français de bonne race. Son salon était fréquenté d’ordinaire par les élèves de la villa Médicis ; un peintre, M. Cottereau, assez joli homme, y tenait, si j’ai bonne mémoire, une sorte de place privilégiée. Il avait une assez belle voix ; on faisait de la musique, ou l’on dansait au piano, presque tous les soirs. Elle-même faisait sa partie dans les duos et dans les chœurs. Elle se mêlait aux quadrilles quand on l’en pressait un peu, et n’avait pas mauvaise grâce, car sa taille était restée agréable et souple comme celle d’une créole. Peu de jours après que je lui avais été présenté, elle dit à mon père : « Le voilà bien grand ; quand je pense que je l’ai pourtant tenu sur mes genoux ! Il faut que je valse avec lui, ce sera trop drôle. » Et voilà comment il m’est arrivé de valser avec la reine Hortense, juste un an, ou à peu près, avant qu’il m’ait été donné, comme je le raconterai bientôt, d’être officiellement invité à danser avec Madame la duchesse de Berry. Ne sont-ce pas de véritables succès de cour, un peu antédiluviens, il est vrai, mais propres à me placer haut dans l’esprit de mes petits-enfans ?

On voyait peu le prince Louis-Napoléon chez sa mère. Le préféré de la reine Hortense était son fils aîné, qui résidait alors auprès du roi Louis. Mon père m’avait recommandé de ne pas me lier intimement avec ce jeune homme, qui vivait déjà un peu solitaire dans la compagnie de quelques complaisans ; je ne m’y sentais d’ailleurs nullement porté. Nous nous sommes cependant promenés plus d’une fois ensemble au Pincio, tandis que, derrière nous, mon père donnait le bras à la duchesse de Saint-Leu. « Vous êtes bien heureux, lui dit-elle un jour tristement, en nous désignant tous les deux ; votre fils a une carrière devant lui. Ah ! si je pouvais seulement demander au roi Charles X, et s’il dépendait de lui de m’accorder pour mon fils une place de sous-lieutenant dans un régiment français ! » D’autres fois, nous parcourions à cheval, le prince Louis et moi, la campagne de Rome, car sa mère lui avait recommandé de me rechercher et de me faire politesse. Nous montions des petits chevaux romains, entiers, comme c’est l’usage dans le pays. Ils s’étaient pris en déplaisance, et passaient leur temps à se vouloir mordre et à se jeter l’un sur l’autre. Nous avions quelque peine à les en empêcher.

La société tout à fait intime de la reine Hortense et du prince Louis, celle à laquelle nous n’étions pas admis, était bien, il faut l’avouer, un peu mélangée. Il s’y était glissé pas mal de gens cherchant fortune. J’y ai entrevu le colonel*** (d’où était-il colonel ? ) qui passait pour avoir fait la guerre en Grèce, et dont l’occupation pour le quart d’heure paraissait être de faire la cour à la lectrice de la reine Hortense. Une fois, à l’écarté, je ne sais où, mais pas chez la reine Hortense, il avait gagné en une seule soirée une dizaine de mille francs à l’un de mes amis, M. de ***, qui se trouvait alors dans la capitale du monde chrétien en simple voyageur. Dix mille francs ! c’était difficile à trouver sur l’heure, plus difficile pour mon jeune ami, qui n’était pas fort riche, et vivait assez largement sur l’espoir de la succession d’un vieil oncle dont l’héritage était peut-être déjà entamé à l’avance. Dans son embarras et sur mon conseil, je crois, il alla se confesser à notre ambassadeur, et j’ai plaisir à constater, à l’honneur de M. de Chateaubriand, que le conseil n’avait pas été mal donné. A peine mon ami, M. de ***, avait-il, en effet, exposé son cas piteux : « Pardine ! jeune homme, vous êtes un garçon qui a vraiment de la chance. — Je ne trouve pas, monsieur l’ambassadeur. — Si, si, je vous le répète, vous avez de la chance, beaucoup de chance. Si vous étiez venu hier me demander ce service, — car c’est de vous avancer une dizaine de mille francs qu’il s’agit, n’est-ce pas ? — cela m’aurait été, malgré mon bon vouloir, de toute impossibilité. Si, au lieu d’aujourd’hui vous fussiez venu demain, la bonne volonté aurait encore été la même, mais l’argent aurait probablement fait défaut. Le hasard fait, au contraire, — voilà votre chance, — que je viens de toucher ce matin le trimestre de mon traitement d’ambassadeur. Je vais écrire à mon banquier de tenir dix mille francs à votre disposition. Vous écrirez à M. votre oncle. Il ne serait pas un oncle s’il ne payait pas vos dettes de jeu. Dites-lui que telle est ma façon de penser ; au reste, je le lui ferai savoir. Allez, heureux jeune homme, et ne jouez plus, si vous pouvez ! »

Avec ces généreuses manières d’agir qui lui étaient habituelles, on devine que M. de Chateaubriand devait se trouver souvent dans de grandes difficultés pécuniaires. Les choses m’ont fait l’effet de se passer à l’ambassade en matière de comptabilité ainsi que M. de Chateaubriand venait de l’indiquer à mon ami. Il y avait à l’ambassade comme un sac d’argent habituellement ouvert, où tout le monde puisait comme s’il était intarissable : M. de Chateaubriand, d’abord, pour satisfaire ses goûts fort divers, Mme de Chateaubriand elle1-même, quoique avec plus de mesure, pour se passer quelques fantaisies de dévotion, et Hyacinthe Pilorge, le secrétaire intime, pour se payer d’autres fantaisies auxquelles la dévotion n’avait, je crois, nulle part. Quand le sac était vidé, c’était un jeûne général. Hyacinthe Pilorge criait misère, et je me souviens de l’avoir ouï se vanter, par plaisanterie probablement, d’avoir tordu le cou au perroquet favori de Mme de Chateaubriand, afin de le vendre à un empailleur et d’en donner le prix à quelque joli modèle de la villa Médicis.

M. de Chateaubriand, ainsi que je l’ai indiqué, a quelque peu induit le public en erreur dans ses Mémoires d’outre-tombe, et ne laissait pas de surfaire singulièrement les choses, dans ses dépêches au ministère des affaires étrangères, quand il se représentait comme ruiné par le faste de sa représentation à Rome. Ruiné, il l’était déjà avant son départ de Paris, car l’une des clauses de son acceptation d’une ambassade, alors qu’il Aspirait à la place de ministre, voire même de président du conseil, avait été le paiement préalable de ses dettes. Elles n’avaient pas été plus tôt payées, qu’il en avait contracté d’autres ; c’était l’habitude chez lui. A quoi passait tout cet argent ? Cela serait difficile à dire, car, en somme, ses goûts étaient assez simples. Ni le petit monument élevé dans Saint-Pierre à la mémoire de Poussin, ni le bas-relief en marbre représentant Cymodocée et les martyrs livrés aux bêtes du Colisée, et qui fut d’ailleurs, si je ne me trompe, payé des deniers de Mme Récamier, n’ont pu faire de larges brèches à sa bourse. Ses équipages étaient loin d’être magnifiques. Il préférait se promener à pied, et s’il ne faisait pas le tour des murailles de la ville éternelle en un jour, comme il s’en est vanté, et ce qui aurait été difficile pour un pedestrian mieux exercé que lui, il marchait volontiers et longuement dans la campagne de Rome, le plus souvent du côté de Saint-Paul hors les murs, ou le long du Tibre, quelquefois avec un fusil sous le bras et un carnier sur les épaules en compagnie du fidèle Pilorge. C’était ce qu’il appelait aller à la chasse, A-t-il jamais rien rapporté dans ce carnier ? Oui ; je l’ai vu une fois sortir un merle tué à bout portant sur un buisson. Il en était tout fier et très joyeux. A défaut de merle, il s’amusait à tirer poétiquement au passage sur les vagues du Tibre.

Une course à laquelle il prenait un véritable intérêt, c’était celle qu’il ne manquait pas de faire plusieurs fois par semaine, quand le temps était beau, aux fouilles que, sur les indications de M. Visconti, il avait entreprises du côté de Torre Vagata, sur la route de Rome a Florence, non loin de ce qu’on appelait à tort « le tombeau de Néron. » — « J’ai jeté au hasard, a-t-il écrit, quelques billets de 1,000 francs dans la campagne de Rome avec l’espoir d’y découvrir des chefs-d’œuvre. » Je doute que la dépense ait été aussi grande, mais certainement, M. de Chateaubriand n’en a pas eu pour son argent. Un jour, il me fit l’honneur de m’emmener en voiture avec lui et voici ce dont j’ai été témoin.

M. Visconti lui avait écrit que les ouvriers étaient tout près d’arriver au sol antique et que c’était le moment où il y avait le plus de chances de mettre la main sur quelques-uns de ces chefs-d’œuvre toujours promis et, jusque-là, toujours vainement attendus. Quand nous arrivâmes, nous fûmes accueillis par M. Visconti plus satisfait et plus triomphant que jamais. De chefs-d’œuvre, on n’en avait pas encore mis au jour, mais on venait de rencontrer, couché sous de grandes tuiles qui le recouvraient dans toute sa longueur, le squelette d’un Gaulois. Impossible d’en douter, expliquait M. Visconti, car il portait les insignes de sa race, c’est-à-dire un collier de bronze au col, et, à l’index, un anneau du même métal. Ces objets furent remis par lui à M. de Chateaubriand. Il était tout ému. Je l’entends encore d’ici s’écrier : « Bizarre coïncidence ! étranges jeux de la destinée ! Un Gaulois tombe frappé dans les plaines de cette Rome qu’il venait de saccager, et c’est moi, l’ambassadeur de France, qui viens pieusement recueillir ici les os de nos ancêtres ! Mais regardez donc, monsieur d’Haussonville ! C’étaient des géans que nos aïeux ; ils avaient au moins sept pieds, nous sommes des pygmées en comparaison, nous ne leur irions pas au genou. Quelles gens ! et combien nous sommes dégénérés ! » Ce que disant il m’avait passé le collier de bronze et la bague. Tout en l’écoutant avec l’admiration qui lui était due, je m’étais mis à manipuler le collier, et comme il arrive toujours en pareil cas, à vouloir passer mon doigt dans l’anneau. Impossible de l’y faire entrer. « Ah ! monsieur l’ambassadeur, regardez à votre tour ; je ne suis pas un géant, je n’ai pas sept pieds, mais l’anneau est trop étroit pour moi, je ne peux pas y faire entrer mon doigt. — Méchant garçon que vous êtes ! répliqua M. de Chateaubriand, en me frappant amicalement sur l’épaule, je ne vous amènerai plus ici avec moi, vous avez gâté toute ma tirade. »


III

La mort du pape Léon XII, le conclave qui s’ensuivit et l’élection du pape Pie VIII jetèrent un peu d’animation dans le palais Simonetti et donnèrent un surcroît d’intérêt aux dépêches de notre ambassadeur. Mais, pendant ce temps-là, je n’étais plus à Rome. Nous étions partis, mon père et moi, pour aller faire une excursion à Naples et en Sicile. En homme consciencieux, mon père avait écrit à mon ambassadeur pour s’informer s’il réclamait la présence de son attaché. M. de Chateaubriand eut la bonté de convenir qu’à toute force il s’en pouvait passer, et qu’il n’avait pas absolument besoin de moi pour faire un pape. J’ai encore cette réponse à mon père, écrite d’une grosse écriture sur un tout petit papier : « Vous allez, disait-il, visiter des ruines en Sicile, monsieur le comte ; il y en a ici, il y en a partout, etc. »

De cette excursion en Sicile, à une époque où il n’y avait encore aucune espèce de chemin, alors qu’il fallait voyager en litière ou à cheval en suivant les bords du rivage de la mer, ou bien en cherchant avec soin, sans y pouvoir réussir, des sentiers le plus souvent cachés sous les herbes sauvages qui les recouvraient, je ne dirai rien. Ce ne sont pas mes mémoires que j’écris, mais plutôt ceux des autres, j’entends des personnes dont le souvenir m’est resté, parce qu’elles en valaient la peine, pu des événemens un peu considérables qui se sont passés sous mes yeux. A Naples, nous avions été très bien reçus, lors de notre premier passage, par M. de Blacas, qui avait les manières un peu froides, mais très accueillantes, d’un homme de l’ancienne cour. Il redoubla de politesses à notre retour de Sicile. Il parlait volontiers des affaires de Rome et du conclave qui durait encore, et donnait à entendre, comme je l’ai déjà dit plus haut, que M. de Chateaubriand n’y comprenait absolument rien et que c’était lui qui avait la clé de ce qui se passait entre les cardinaux. Je ne jurerais pas qu’il n’ait eu un peu raison. Ayant moi-même passé les années 1834-1835 comme second secrétaire d’ambassade à Rome, j’ai rapporté de la lecture des dépêches de M. de Chateaubriand et des conversations que j’y ai eues avec plus d’un membre du corps diplomatique et du sacré-collège, l’impression que le représentant de la France, en 1829, s’était fait de singulières illusions quand il s’était donné à Paris pour avoir fait élire, par son influence personnelle, le pontife Pie VIII. Dans les Mémoires d’outre-tombe, il l’appelle couramment et à plusieurs reprises mon pape, comme s’il l’avait désigné lui-même. Pie VIII a été tout simplement choisi, je crois, parce qu’une portion nombreuse du sacré-collège redoutait d’avoir affaire à un pontificat qui durât trop longtemps.

Quoi qu’il en soit, nous arrivâmes à Rome pour trouver la ville en fête. M. de Chateaubriand était en train de faire les préparatifs de la matinée qu’il allait donner à la grande-duchesse Hélène de Russie à la villa Médicis. Il s’agissait, entre autres divertissemens, de proverbes à jouer devant elle. Je savais qu’il y avait un rôle de jeune officier pour lequel on n’avait pas encore trouvé de sujet convenable. J’avais peur que M. de Chateaubriand ne m’en affublât, et j’eus soin de ne pas me présenter devant lui avant qu’il en eût disposé, disant assez impertinemment que les actrices ne seraient probablement pas assez jolies. J’eus grand tort, car ce fut Mlle Horace Vernet, depuis Mme Delaroche, qui m’aurait donné la réplique, et le rôle, dans le proverbe de Carmontelle, consistait, de la part du jeune officier, à obliger Mme Vernet, qui jouait la mère, à fermer ses yeux pour qu’il les mesurât galamment avec des cerises, tandis que, de l’autre main, il glissait un billet doux à sa fille. Ce fut, par ma très grande faute, M. de Sartiges qui hérita de ce rôle.

Pendant ce temps-là, M. de Chateaubriand, tout heureux du succès de sa fête, et tout fier de l’élection de « son pape, » n’en était pas moins assez agité. Il se demandait s’il profiterait d’un congé qu’il avait obtenu, ou s’il resterait paisiblement à Rome. Le cardinal de Latil, le cardinal de Clermont-Tonnerre et M. de Blacas, qui se rendait à Paris, se trouvaient tous à Rome en ce moment. Chose singulière ! mon père, bien étranger à la politique active, et fort éloigné de vouloir y prendre une part autre que celle résultant de sa situation de pair de France, recevait journellement, à cause de la sûreté de son commerce, les confidences de tous ces personnages, particulièrement celles de M. de Chateaubriand et de M. de Blacas, ces deux rivaux intimes, qui tous deux lui recommandaient le plus profond secret, qu’il gardait également à fun comme à l’autre. Voici ce que je lis dans une lettre que mon père adressait à cette époque à ma mère : « Je t’assure, écrivait-il, que nous autres, gens médiocres et paisibles, nous sommes bien heureux, en comparaison des gens plus distingués. Ce n’est pas à nous à les envier. Si tu avais vu ce pauvre grand homme, il t’aurait fait pitié. Depuis que je suis revenu de Naples, il a changé cinq fois de résolution. Ce n’est pas dans ses insomnies qu’il faisait ou défaisait ses projets. Il les annonçait tout haut comme positifs, puis il les culbutait le lendemain. A ma première visite, il m’a dit : « J’ai mon congé, mais heureusement il est facultatif, et je suis décidé à ne pas m’en servir ; je serais bien fâché d’être à Paris, encore plus qu’on y songeât à moi ; je veux rester ici bien tranquille ; je puis même vous dire avec confiance qu’avec toutes les dépenses que j’ai faites, si je quittais mon ambassade, je me trouverais ruiné une troisième fois ; tout m’engage à rester. » Quatre jours après, il m’a dit : « Je suis décidé, je profite de mon congé, je vais faire voir Naples à Mme de Chateaubriand, y passer une dizaine de jours, et, à la fin de ce mois, je serai à Paris. » Huit jours après, voilà le voyage de Naples décommandé, et il renonce, dit-il, à celui de Paris : « Tout le monde part de Rome ; plus de bruit, plus de ces réunions mondaines si importunes ; il va avoir le plaisir de passer un été des plus calmes ; il aura son temps à lui, et il s’apprête à louer une maison qui a une vue agréable sur le Capitole et sur le Campo-Vaccino. Il s’y ménagera un cabinet pour travailler, bien plus gai que tous les appartemens de son palais, et il restera à Rome aussi longtemps qu’on voudra l’y oublier… » Je m’absente quatre jours, et, à mon retour, j’apprends son départ précipité pour aujourd’hui même. Il m’a dit hier qu’il ne séjournerait pas à Paris et qu’il irait sur-le-champ aux eaux des Pyrénées. Je crois que c’est son projet, puisqu’il le dit, mais cela tiendra-t-il ? »

Ce qui tint bon, ce fut le voyage des Pyrénées, où M. de Chateaubriand rencontra le duc et la duchesse de Broglie, avec lesquels il était en train de faire bon ménage politique, quand, au mois d’août, ils furent les uns et les autres également surpris d’apprendre la nomination du ministère Polignac. Dans ses Mémoires, M. de Chateaubriand rend compte de toutes les hésitations que je viens de raconter, mais y a-t-il donné les véritables motifs de son départ ? J’en doute fort aujourd’hui, et, dès lors, je le soupçonnais d’être surtout déterminé à rentrer en France par une raison plus forte que toutes les autres et dont il n’a jamais voulu convenir. Etait-ce simple désir de revoir Mme Récamier, désir si passionnément exprimé dans toutes les lettres adressées à cette amie dont le nom, à ma connaissance, était à peine prononcé, du moins devant moi, au palais Simonetti, tandis qu’il résonnait continuellement de celui de la comtesse del Drago ? On pourrait le croire, car c’était à Mme Récamier qu’il écrivait, au mois d’avril 1820 : « Dans quinze jours, j’aurai mon congé et je pourrai vous voir ! Tout disparaît devant cette espérance ; je ne suis plus triste ; je ne songe plus aux ministres ni à la politique. Vous retrouver, voilà tout ; je donnerai tout le reste pour une obole. »

Vraiment ! est-ce bien là tout ce dont il se souciait ? Ne s’y joignait-il pas aussi le désir de retrouver à Paris cette jolie habitante de la rue delle Quatro Fontane, à laquelle les attachés de l’ambassade de France, tous jeunes gens de très bonne volonté, auraient été heureux de faire les honneurs de la ville de Rome, s’ils l’avaient seulement rencontrée ? Elle venait justement de quitter la ville éternelle, après nous avoir passé sous le nez à tous, tandis que notre ambassadeur avait eu seul le privilège de la dénichera notre barbe. Ainsi qu’elle s’est plu à nous le raconter avec des détails infiniment précis, Prudence était alors en train d’exercer ses plus vifs enchantemens sur l’homme d’état, déjà un peu mûr, qui, du palais Sîmonetti, lui avait envoyé ses ouvrages en lui écrivant : « Disposez d’eux et de moi. » Quand elle avait quitté Rome pour le devancer à Paris, c’était à elle qu’il avait confié que, selon toute apparence, d’après ce que lui annonçaient ses amis, il allait être nommé premier ministre ; et c’est pour elle qu’il ajoutait ces mots : « que désormais il n’allait agir qu’afin de lui plaire et qu’il mettrait le pouvoir et la France à ses pieds [3]. »

A quels pieds, en définitive, se proposait-il alors de mettre le pourvoir et la France ? A ceux de Prudence ou à ceux de Mme Récamier ? On ne le discerne pas très bien quand on lit ces protestations contradictoires écrites juste au même quart d’heure. Je crois que les chances de Mme Récamier étaient, après tout, de beaucoup les plus sérieuses. Le règne de Prudence fut brillant, mais éphémère. C’était d’ailleurs une reine de coulisses qu’il eût été difficile de produire au grand jour de la scène et dont les faveurs ne devaient être que passagères. Après quelques visites rendues chez elle, où il arrivait coquettement décoré de tous ses ordres, M. de Chateaubriand avait obtenu des rendez-vous plus intimes, que l’on se donnait dans des restaurons éloignés du centre de la ville, quelquefois à la campagne et jusque sur la route des Pyrénées, à Étampes. « A tous ces rendez-vous, M. de Chateaubriand se montrait parfaitement gai, dit Prudence, et très aimable, doux et tendre, et heureux comme un enfant. » Il se faisait chanter par sa jolie convive les chansons de Béranger : Mon Ami, la Bonne Vieille et le Dieu des bonnes gens. Ce fut l’inconstante Prudence qui, la première, rompit des nœuds si vite formés. Au mois d’août, elle partait pour Londres, tandis que son illustre compagnon s’établissait pour quelques mois à Cauterets. A Londres, elle n’avait pas beaucoup tardé à prendre pour objet de ses enchantemens un membre du parlement, M. Bulwer, dont l’originalité m’a toujours semblé assez contestable, car elle a consisté à vouloir imiter trois personnages très différens les uns des autres, mais pour lesquels il a successivement professé une égale admiration : lord Byron, le prince de Talleyrand et M. de Chateaubriand, dont, pour plus de ressemblance, il se trouvait devenir à ce moment le successeur.

A tout prendre, c’était bien la vérité que notre ambassadeur avait révélée à Prudence quand il lui avait écrit que le désir de rentrer au pouvoir était le motif déterminant de son retour à Paris.- Le ministre des affaires étrangères du cabinet Martignac, M. de La Ferronnays, avait donné sa démission ; M. de Laval-Montmorency, nommé à sa place, n’avait pas accepté ; le comte Portalis l’avait remplacé comme ministre intérimaire, puis définitif, mais on ne croyait pas qu’il fût bien solide dans son nouveau poste. En outre, le ministère était fort ébranlé depuis un mois par le rejet successif au corps législatif de deux projets de lois assez importans. Charles X parlait avec humeur de ses ministres. Il les faisait ou laissait attaquer par les feuilles royalistes dont il disposait. M. de Chateaubriand ne désespérait donc pas de voir le roi venir jusqu’à lui afin de se débarrasser de conseillère qui lui déplaisaient. On lui avait écrit à Rome que l’on avait entendu ces paroles sortir de la bouche de sa majesté : « Je ne dis pas que Chateaubriand ne sera pas mon ministre, mais pas quant à présent, ce n’est pas le moment… » Quel moyen employer pour hâter cet heureux moment ? Fallait-il rester tranquillement à Rome après ce grand succès de l’élection de son pape, afin de se donner l’apparence d’un homme nullement ambitieux, qui avait conscience d’avoir rendu un immense service et qui en attendait patiemment la récompense ? ou bien, cédant aux instances de quelques amis et à son propre penchant, fallait-il apparaître soi-même sur la scène, afin d’en imposer par sa présence ? Voilà les deux résolutions entre lesquelles M. de Chateaubriand hésitait et la cause de ses perplexités, qui se prolongèrent jusqu’au moment où il se décida à prendre la route de France, toujours bercé des mêmes espérances, mais en proie aussi à beaucoup d’inquiétudes. Il donnait cours aux unes et aux autres dans la dernière lettre qu’il adressait à Mme Récamier, le jour même de son départ de Rome : « Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme je me suis chargé de lui obtenir une grande liberté, mais me fera-t-on table rase ? Me dira-t-on : Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre tête ? Non ; on est si loin de me dire une pareille chose que l’on prendrait tout le monde avant moi. » Telle était bien, en effet, la disposition de Charles X. Il ne songeait nullement à rendre M. de Chateaubriand maître de tout, même au prix de sa tête, qui ne lui semblait pas une garantie suffisante.

Quoique bien jeune, j’avais mieux que mon père, qui avait reçu ses confidences, deviné vaguement, mais avec assez de justesse, ce que notre ambassadeur se proposait d’aller tenter à Paris. Ainsi que tout le personnel des secrétaires et des attachés, je m’étais fait un devoir d’accompagner la voiture de notre ambassadeur jusqu’au premier relais de la Storta, à trois lieues de Rome, sur la route de Florence ; j’étais à cheval et, pendant une montée, alors que les équipages allaient au pas, je m’étais approché de la calèche qui suivait immédiatement la berline de voyage de M. de Chateaubriand et j’avais dit à voix basse à M. Belloc, notre premier secrétaire : « Avez-vous idée que notre chef nous reviendra ? Pour moi, il me fait l’effet de partir de Rome comme Napoléon est parti d’Alexandrie et qu’il va, lui aussi, faire son 18 brumaire ; nous risquons de rester ici à manger les bons oignons de la terre d’Egypte. » Au relais, pendant qu’on changeait les chevaux et que nous prenions congé, ne voilà-t-il pas que M. Belloc, nie désignant du doigt, se met à dire : « Est-il bien sûr que nous nous reverrons, monsieur l’ambassadeur ? Voilà M. d’Haussonville qui prétend que vous allez à Paris faire un 18 brumaire et qui d’ailleurs vous souhaite bonne chance. » Je ne savais où me fourrer. M. de Chateaubriand jeta sur moi un regard qui n’était, à coup sûr, empreint d’aucune malveillance, mais dans le sourire qui l’accompagnait, ce qui m’a paru dominer, c’était la surprise d’avoir été deviné.

Afin de clore tout de suite ce qui regarde les relations personnelles, assez insignifiantes, on le voit, et fort espacées, qu’il m’a été donné d’avoir avec M. de Chateaubriand, je raconterai, sans pouvoir donner la date bien précise, comment, dans les premiers jours d’août 1830, et certainement avant le 9 août, j’allai le voir chez lui, rue d’Enfer, afin de lui demander, un peu au nom de mon père, mais surtout pour ce qui me concernait personnellement, quelle était l’attitude à prendre vis-à-vis du nouveau gouvernement. « Pour vous, jeune homme, nul doute possible, il faut vous y attacher complètement. M. le duc d’Orléans est un parfait honnête homme et de très grand sens ; quant à Mme la duchesse d’Orléans, c’est une femme admirable dont il convient à tous de baiser respectueusement les pas. » Ces paroles me sont restées gravées dans la mémoire.

Quelques mois plus tard, quand je fus nommé troisième secrétaire d’ambassade à Madrid, je retournai de nouveau voir mon ancien chef. M. Pilorge me dit qu’il n’était pas seul, mais de monter tout de même et que je trouverais M. Armand Carrel chez lui. C’est ce que je fis. La note était bien changée depuis ma dernière visite. M. de Chateaubriand me parla fort peu. Il était en train de déblatérer contre le roi Louis-Philippe et contre le nouveau régime. Son interlocuteur faisait chorus avec lui. J’en étais presque embarrassé, ayant entendu, il y avait si peu de temps, des appréciations si différentes. Je sortis le premier et je retrouvai M. Pilorge sur le seuil de la porte, où nous nous attardâmes à parler de nos anciens souvenirs de Rome. Le visiteur d’en haut sortit à son tour. Je le montrai à M, Pilorge : « C’est donc là M. Armand Carrel ? — Pas du tout ; je m’étais trompé, c’est M. L… »

J’ai toujours entendu parler depuis de M. L… comme d’un conservateur très décidé et fort lié avec M. Guizot. Comment donc avait-il pu tenir un langage qui aurait été si bien placé alors dans la bouche du républicain M. Armand Carrel ? Je ne m’explique pas encore très bien la chose à l’heure qu’il est Était-ce pure complaisance à l’égard de M. de Chateaubriand, ou bien ces façons de voir à l’égard du gouvernement de 1830 furent-elles, pour un moment, celles de M. L… ? Je ne sais, mais sur ce point insignifiant, comme tout ce que je viens d’écrire à propos de M. de Chateaubriand, je suis parfaitement certain que mes souvenirs ne m’ont pas trompé.


Cte D’HAUSSONVILLE.


  1. Ce fragment est extrait d’un volume de Souvenirs laissé par mon père, qui va paraître à la librairie Calmann Lévy. — HAUSSONVILLE.
  2. Tome VIII, page 280 de l’édition in-8° de 1849.
  3. Mme de Saman : les Enchantemens de Prudence.