L'Angleterre au temps des invasions - Les Origines de la race et la Formation du génie anglais

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Angleterre au temps des invasions – Les origines de la race et la formation du génie anglais
Jusserand

Revue des Deux Mondes tome 111, 1892


L'ANGLETERRE
ET
LE TEMPS DES INVASIONS

LES ORIGINES DE LA RACE ET LA FORMATIONN DU GENIE ANGLAIS

A une époque de l’histoire, du Ve au XIe siècle, c’est-à-dire pendant une période égale à celle qui nous sépare du temps de saint Louis, les maîtres du pays qui est aujourd’hui l’Angleterre ont parlé une langue purement germanique ; ils ont eu une littérature, des institutions, des mœurs germaniques. Les futurs Anglais, venus des bords de l’Elbe, ne possédaient alors aucun caractère qui leur fût propre à eux seuls ; ils étaient semblables à leurs frères du continent ; ils n’étaient rien autre chose que des continentaux émigrés. A la période suivante, les maîtres du pays sont des Français, tout pareils aux Français de France ; ce sont des gens venus de Normandie, de Touraine et d’Anjou.

Aujourd’hui, les Anglais sont eux-mêmes et ne sont personne autre ; en dépit de leurs étroites parentés avec les peuples du continent, ils se sont formé un caractère, des façons, des idées si tranchés que le populaire, peu sensible aux nuances, en a été frappé. « C’est un original, » dit-il de tout Anglais, qualification qu’il n’appliquerait pas à un Italien, un Allemand ou un Russe.

Comment s’est constitué ce caractère ? Le problème est d’autant plus curieux que l’œuvre de stratification originelle, la superposition primitive des races s’est faite en Angleterre dans le même ordre qu’en France. On vit s’étendre l’une sur l’autre, et aux mêmes époques dans les deux contrées, des couches de Celtes, de Latins et de Germains. Formés des mêmes élémens, les deux peuples se développèrent également vite, mais avec des résultats différens. Longtemps ils se virent sans se comprendre, puis s’imitèrent sans se comprendre ; aujourd’hui ils se comprennent et s’imitent, et continuent à ne pas se ressembler. Le populaire maintient que les Anglais sont des originaux.

L’étude des élémens de ce problème vaut qu’on s’y arrête, car il n’y a pas de meilleur point d’épreuve et de comparaison pour la littérature française que l’anglaise et réciproquement. Tantôt elles sont l’analogue et tantôt la complémentaire l’une de l’autre ; et elles le sont d’une façon d’autant plus intéressante que les grandes phases de leur développement sont contemporaines. Froissart est contemporain de Chaucer, Malherbe de Shakspeare, Molière de Milton, Rousseau de Johnson, Victor Hugo de Tennyson. De plus, elles ont en commun d’être l’une et l’autre des littératures riches, non pas de ces littératures grêles dont il est possible d’écrire l’histoire sans rien omettre ; elles sont sans fond, inépuisables. Sur n’importe quel sujet, dans n’importe quel genre, on peut trouver chez elles cent exemples, et si ce n’est assez, cent autres encore. Pour l’une d’elles on a essayé une fois de tout dire. L’entreprise, commencée il y a cent quatre-vingts ans par les bénédictins, continuée par l’Institut, se poursuit de nos jours. Trente in-quarto ont paru, et l’on n’en est encore qu’à l’année 1317. L’expérience, si on la tente, donnera, dans l’ensemble, le même résultat pour la littérature anglaise.

Le problème de la formation primitive est donc de la plus grande importance, et il n’est pas sans utilité d’en examiner les données périodiquement, à mesure que le permettent de nouvelles études, de nouvelles fouilles archéologiques et la publication de nouveaux documens.


I

Les premiers habitans de l’Angleterre connus des historiens furent des Celtes, appartenant à plusieurs familles dont la plus importante se donnait à elle-même le nom de Bretons. De là le nom de Bretagne porté par le pays ; plus tard celui de Grande-Bretagne, qui est aujourd’hui le nom officiel de l’Angleterre. Les Bretons paraissent avoir émigré des Gaules, prolongeant vers le nord cette domination celtique à laquelle, pendant un temps, le quart de l’Europe fut soumis. L’Espagne, la Gaule proprement dite, l’Italie du nord, le bassin du Danube appartenaient aux Celtes, et le centre de leurs possessions était en Bavière.

Pendant de longs siècles, le monde méditerranéen ignora ce qui se passait dans la grande île, et nous l’ignorons de même à présent. Le centre de la civilisation s’était plusieurs fois déplacé et était venu, en dernier lieu, d’Athènes se fixer à Rome, sans qu’on sût autre chose que l’existence au nord des Gaules d’une vaste terre entourée d’eau, riche en mines d’étain, couverte de forêts, de prairies et de marécages, d’où s’élevaient d’épais brouillards. C’est à peu près tout ce qu’en avait raconté un Grec de Marseille nommé Pythéas, contemporain d’Aristote, qui avait fait, vers 330 avant Jésus-Christ, le voyage de la Grande-Bretagne.

Trois siècles passent ; les Romains se sont installés en Gaule ; César à la tête de ses légions a vengé la Ville des insultes de « Brennus ; » mais la lutte dure toujours ; Vercingétorix n’a pas encore paru. Avec ce sentiment de la fraternité si profondément enraciné chez les Celtes et dont on peut voir même aujourd’hui, d’un bord de l’Atlantique à l’autre, les effets redoutables, les Bretons avaient secouru contre l’envahisseur leurs compatriotes du continent. César résolut de conduire ses troupes sur l’autre rive de la Manche, mais il ne savait rien du pays, et il voulut d’abord se renseigner. Il interrogea les marchands ; ils lui apprirent peu de chose : ils ne connaissaient que les côtes, prétendaient-ils, encore les connaissaient-ils mal. César s’embarqua à minuit, le 24 ou 25 août, l’an 55 avant Jésus-Christ ; il mit un peu plus de temps pour traverser le détroit qu’il n’en faut aujourd’hui pour aller de Paris à Londres. Son expédition fut un vrai voyage de découverte ; aussi prit-il soin, pendant ses deux séjours, de questionner le plus de monde possible et de noter tout ce qu’il put observer des mœurs des indigènes. Le portrait qu’il trace de ces premiers habitans de l’Angleterre paraît aujourd’hui bien étrange : « La plupart des peuples de l’intérieur, écrit-il, ne sèment point, ils vivent de lait et de viande et s’habillent de peaux de bêtes. Tous les Bretons se teignent avec du pastel de couleur bleue ; cela rend leur aspect horrible dans les combats. Ils portent les cheveux longs et se rasent tout le corps, excepté les cheveux et la moustache. » Si l’on oubliait que l’original est en latin, on pourrait croire qu’il s’agit des voyages du capitaine Cook, et cela est si vrai que, dans le récit de sa première expédition autour du monde, le grand navigateur, arrivé à l’île de Savu, en fait lui-même la remarque.

A part quelques détails, les peuples celtiques de la future Angleterre étaient pareils de caractère aux habitans de notre pays [1]. Braves comme eux, avec une fougue désordonnée qui leur nuisit souvent (la fougue de Poitiers et de Nicopolis), curieux, ardens, prompts à se quereller, ils combattaient de la même façon que les Gaulois, avec les mêmes armes, et l’on a retrouvé dans la Witham et dans la Tamise des boucliers de bronze semblables de forme et de ciselure à ceux dont l’image gravée sur l’arc de triomphe d’Orange rappelle depuis dix-huit siècles les victoires des Romains sur les Celtes du continent. Le mot d’Horace sur nos ancêtres s’applique également bien aux Bretons ; jamais ils ne « craignirent les funérailles. » Ils avaient les mêmes croyances que les Gaulois, les mêmes druides, la même foi dans l’immortalité de l’âme.

Ils avaient encore, en commun avec les habitans de notre pays, une merveilleuse aptitude à apprendre. Peu de temps après l’occupation romaine, il devient difficile de discerner parmi les objets retrouvés dans les tombeaux la main-d’œuvre celtique du travail latin. César s’étonne souvent de voir ses adversaires se perfectionner sous ses yeux ; de simples qu’ils étaient d’abord, devenir habiles à leur tour et deviner et déjouer ses subterfuges militaires. De cette intelligence et de cette curiosité vient, avec ses grands avantages et ses grands inconvéniens, la faculté d’assimilation possédée par cette race, et qu’aucune autre en Europe n’a manifestée au même degré.

Enfin les auteurs latins admiraient chez les Celtes une habileté de parole, une faconde, une promptitude à la riposte qui les distinguaient des Germains. Les gens des Gaules, disait Caton, ont deux passions, se bien battre et bien parler : rem militarem et argute loqui. Il nous est facile de contrôler le jugement des Romains, car des monumens nombreux de la littérature des Celtes de Grande-Bretagne nous sont parvenus. Les plus anciens sont des poèmes et des récits irlandais, se rattachant au cycle épique de Conchobar et de Cuchulaïnn. D’autres plus récens sont d’origine galloise. En Irlande mieux qu’ailleurs, le génie celtique se développa et s’épanouit, les étrangers y étant demeurés juxtaposés aux indigènes, sans se fondre avec eux. Les événemens racontés dans ces œuvres se rapportent à la période où l’île était encore païenne et sont à peu près contemporains, précisément, de César et de l’ère chrétienne. Ces récits furent réunis, sous la forme où nous les possédons, vers le VIIe siècle, de manière à former un cycle. Ce premier cycle de la poésie irlandaise est donc antérieur aux cycles littéraires qui nous sont familiers ; il précède de quatre cents ans le cycle de Charlemagne et de cinq cents ans le cycle d’Arthur.

Les conteurs irlandais de cette époque sont déjà remarquables par deux qualités qu’on a vu briller depuis, d’un éclat extrême, chez les peuples de même race : le sens de la forme et le don dramatique. Ils excellent à mettre en action les événemens, à ménager les effets, à faire parler leurs personnages ; ils ont le don de l’éloquence et de la vive repartie. Telle des compositions qui nous est parvenue se découpe en dialogues, et ce n’est plus un récit qu’on a sous les yeux, c’est un drame. De plus, on trouve ici, en même temps que la férocité sauvage des époques barbares, une variété et une vivacité d’imagination, une faculté de comprendre les sentimens plus doux et la raillerie subtile qui distinguent nettement cette littérature des premiers essais des peuples européens d’origine différente. Qu’on prenne des histoires telles que la Mort de Derdriu ou la Maladie de Cuchulaïnn, dans lesquelles l’amour trouve place, on y verra en saillie ces traits, caractéristiques. L’histoire du Cochon de Mac-Dâtho est d’une puissance dramatique aussi sauvage que les plus féroces chants germaniques ou Scandinaves ; mais elle est infiniment plus variée de ton et artistique de forme. Les tableaux de la vie commune et les discussions familières du foyer y trouvent place à côté des sanglans spectacles aimés de tous les peuples au temps de leur farouche adolescence.

« Il était, dit le narrateur, un roi de Leinster, fort célèbre, nommé Mac-Dâtho [2]. Ce roi avait un chien, Ailbé, qui défendait toute la province et remplissait Erin de sa renommée. » Ailill, roi de Connaught, et Conchobar, roi d’Ulster, demandent le chien, et Mac-Dâtho, fort embarrassé, prend conseil de sa femme qui lui suggère de promettre à la fois le chien aux deux rois. Au jour fixé les guerriers des deux pays viennent chercher le célèbre chien et Mac-Dâtho leur donne un grand banquet, dont le plat principal est un cochon de rare espèce : « Trois cents vaches l’avaient nourri sept années durant. » A peine assis, les dialogues commencent.

— « Il a l’air bon, ce cochon, dit Conchobar.

— Oui, vraiment, répondit Ailill ; mais, Conchobar, comment le découpera-t-on ?

— Quoi de plus simple dans cette salle où sont les glorieux héros d’Erin ? répliqua du haut de sa couche Bricriu, fils de Carbad. A chacun sa part, suivant ses combats et ses exploits ! mais avant que les parts ne soient faites, chacun donnera plus d’un coup sur le nez de son compagnon.

— Soit, dit Ailill.

— C’est juste, dit Conchobar ; nous avons ici les guerriers qui ont défendu nos frontières. »

Alors chacun à son tour se lève et réclame l’honneur de découper : J’ai fait ceci. — J’ai fait mieux encore. — C’est moi qui ai tué ton père. — C’est moi qui ai tué ton fils aîné. — C’est moi qui t’ai fait cette blessure dont tu souffres toujours ! Le guerrier Cet venait de dire ses horribles exploits, lorsque Conall d’Ulster lui dispute la place et dit :

— Depuis le premier jour que j’ai tenu un javelot, il ne m’est pas souvent arrivé de dormir sans avoir, pour reposer ma tête, la tête d’un homme de Connaught. Il ne s’est point passé un seul jour, une seule nuit, que je n’aie tué un ennemi.

— C’est vrai, dit Cet, tu es meilleur guerrier que moi ; mais si Anluan était dans ce château, lui du moins pourrait lutter contre toi. Quel malheur qu’il ne soit pas ici !

— Il y est, dit Conall ; » et tirant de sa ceinture la tête d’Anluan, il la lança sur la table.

A ce coup, il n’y a rien à répondre. Conall découpe ; nous ne sommes pas encore à l’époque des chevaliers courtois et sensibles : « Conall se mit à découper ; mais avant de faire les parts, il prit la queue du cochon et, la portant à sa bouche, il la mangea avidement. Il fallait neuf hommes pour la porter. Cependant Conall la mangea tout entière. » Dans le partage, les gens de Connaught n’ont que les pieds de devant ; ils sautent sur leurs armes, et la tête se termine par un carnage épouvantable au milieu duquel le chien accomplit des prodiges de valeur.

Outre le don dramatique, il faut noter la fécondité inventive des poètes celtiques. Leur imagination est inépuisable : ils créent le cycle de Conchobar, plus tard le cycle d’Ossian, à qui Macpherson devait, par ses « adaptations, » donner une renommée européenne ; plus tard, enfin, le cycle d’Arthur le Gallois, le plus brillant, le plus varié de ton, source inépuisable de poésie, où le grand poète français du XIIe siècle, Chrestien de Troyes, allait chercher son inspiration, où le poète lauréat de l’Angleterre actuelle trouvait hier encore la sienne.

Féconds dans leurs inventions, formant une caste nombreuse, ces poètes étaient considérés comme des êtres à part et supérieurs. Ces hommes privilégiés, capables de chasser l’ennui des longs soirs, distributeurs de vie aux êtres imaginaires, rappelant les morts de leur repos glacé, étaient les conseillers des rois. Leur nombre, leur influence et leurs ambitions étaient tels, qu’il en résultait des troubles dans l’État. Dans une circonstance mémorable, saint Colomban dut revenir d’Iona pour servir d’arbitre entre un roi irlandais et ses lettrés, qui réclamaient pour leur chef une suite et des honneurs semblables à ceux du prince. Des faits pareils montrent combien étaient profonds chez les Celtes, dès l’origine, le goût et le respect des lettres ; ils expliquent comment, chez les Irlandais, les œuvres littéraires ont été de bonne heure confiées à l’écriture, même lorsqu’elles étaient en simple prose, et c’est ainsi qu’elles nous sont parvenues.

Après un deuxième voyage dans lequel il avait passé la Tamise, César était reparti, emmenant des otages, cette fois pour ne plus revenir. La véritable conquête se fit sous les empereurs, à partir du règne de Claude, et pendant trois siècles et demi, c’est-à-dire une période égale à celle qui nous sépara du règne de François Ier, la Bretagne d’outre-Manche fut occupée et administrée par les Romains. Ils y construisirent tout un réseau de routes dont les restes subsistent encore ; ils en marquèrent les distances par des bornes milliaires dont soixante ont été retrouvées et dont l’une (à Chesterholm) est encore debout ; ils élevèrent contre les gens d’Ecosse deux grandes murailles dont l’une était en pierres de taille, flanquée de tours, protégée de fossés et de remparts en terre et qui allait d’une mer à l’autre. A l’ombre des chênes druidiques, le verrier romain souffla ses légers flacons multicolores ; le mosaïste assit Orphée sur sa panthère, les doigts sur la lyre de Thrace. Des autels s’élevèrent aux divinités de Rome, plus tard au Dieu de Bethléem. Des statues furent dressées pour les empereurs, des monnaies frappées, des poids taillés ou fondus ; le potier tourna ses urnes d’argile, et, en attendant qu’elles prissent place derrière les vitres du British Museum, les légionnaires y mirent la cendre de leurs morts.

Les empereurs visitaient la grande île et s’y trouvaient chez eux. Claude, Vespasien, Titus, Hadrien, Antonin le Pieux, y vinrent gagner le nom de « Britannique » ou jouir des douceurs de la paix. Sévère mourut à York en 211, et Caracalla y commença son règne ; Constance Chlore se fixa dans la même ville et y mourut, et le prince qui devait consacrer le changement de religion des Romains, Constantin le Grand, y fut proclamé empereur. La future Angleterre, la Bretagne celtique, était devenue romaine, chrétienne, s’adonnait à l’agriculture et parlait latin.

Mais l’heure d’une transformation était proche, et déjà paraissait un ennemi que ni la muraille d’Hadrien, ni les remparts d’Antonin ne pourraient arrêter : car il ne devait pas descendre des montagnes d’Ecosse, mais bien, comme il disait dans ses chansons de guerre, « prendre le chemin des baleines. » Une nouvelle race d’hommes se présentait sur les rivages de l’île. Après avoir raconté les campagnes de son beau-père Agricola, dont la flotte avait fait le tour de la Grande-Bretagne et touché aux Orcades, Tacite avait porté son attention sur la Germanie barbare et mystérieuse. Il l’avait décrite à ses compatriotes ; il en avait énuméré les principaux peuples et, parmi beaucoup d’autres, il en avait signalé un qui s’appelait « Angli. » Il le nomme et n’ajoute rien, ne se doutant guère du rôle que ce peuple devait jouer dans l’histoire. Or le premier acte qui allait le rendre fameux devait être précisément de renverser l’ordre politique et de balayer la civilisation que les conquêtes d’Agricola avaient établis chez les Bretons.


II

« Sans compter les périls d’une mer orageuse et inconnue, qui voudrait quitter l’Asie, l’Afrique ou l’Italie pour le pays affreux des Germains, leur ciel âpre, leur sol enfin, dont la culture et l’aspect attristent les regards, — à moins que ce ne soit la patrie ? » Telle est l’image que Tacite trace de la Germanie, et, de ce qu’elle est si triste et néanmoins habitée, il conclut qu’elle a dû toujours l’être par les mêmes peuples : qui donc y serait venu exprès, de son plein gré ? Mais pour les habitans, ce pays de nuages et de marais est la patrie : ils l’aiment et ils y demeurent.

Le livre du grand historien montre combien l’impénétrable Germanie était mal connue des Romains. Toutes sortes de légendes couraient sur cette terre sauvage, que l’on croyait terminée au nord-est par une mer dormante, « la ceinture et la borne du monde, » endroit où l’on est si près du lieu où Phébus se lève, « qu’on entend le bruit qu’il fait en sortant de l’onde et qu’on aperçoit la forme de ses chevaux. » C’est là une croyance populaire, ajoute Tacite : « La vérité est que la nature finit en ces lieux. »

Dans ce pays mystérieux, entre ces forêts qui les abritaient des Romains et la mer grise lavant au loin les rivages plats, s’étaient établies et multipliées des tribus qui, contrairement aux présomptions de Tacite, avaient peut-être quitté le doux climat d’Asie pour cette terre déshéritée, et, bien qu’elles en eussent fait à la longue leur patrie, plusieurs d’entre elles, dont les noms sans plus figurent au livre du Romain, ne s’y étaient point attachées à jamais ; leurs migrations allaient recommencer.

Ce groupe de peuples teutoniques, dont les ramifications s’étendaient très loin dans la direction du pôle, se divisait en deux branches principales : la branche germanique proprement dite, qui comprenait les Goths, les Angles, les Saxons, les Hauts et Bas-Allemands, les Hollandais, les Frisons, les Lombards, les Francs, les Vandales, etc., et la branche Scandinave, fixée plus au nord et composée des Danois, Norvégiens et Suédois. La même région, décrite par Tacite, voisine des lieux « où finit la nature, » se trouvait donc renfermer de son temps des peuples qui, plus tard, devaient avoir pour capitales des villes anciennement fondées par des Celtes : Londres, Vienne, Paris et Milan. Bien des siècles avant de s’y établir, ils s’étaient trouvés déjà en contact avec les Celtes, et, au temps de la grande puissance de ceux-ci en Europe, de terribles guerres s’étaient élevées entre les deux races. Mais tout le nord-est, du bas Elbe à la basse Vistule, resta constamment impénétrable ; les tribus germaniques s’y conservèrent intactes. Elles ne s’allièrent à aucune autre, et seules elles auraient pu dire si vraiment on voyait sur leurs plages le char du soleil, sortant de la mer, éclabousser le ciel d’écume salée. C’est précisément de cette région qu’allaient partir des multitudes de barbares pour conquérir à leur tour l’île de Bretagne, changer son nom, et la rebaptiser dans le sang.

A deux reprises, pendant les dix premiers siècles de notre ère, les peuples teutoniques lancèrent, pareilles à des coulées de lave, des hordes sauvages sur le monde civilisé ; la première invasion fut intense surtout au v° siècle, et elle comprit principalement des tribus germaniques proprement dites, Angles, Francs, Saxons, Lombards ; la deuxième exerça ses plus grands ravages au IXe siècle, du temps des successeurs de Charlemagne, et provint en majeure partie des tribus Scandinaves, appelées danoises ou normandes par les chroniqueurs contemporains.

A partir du IIIe siècle après Jésus-Christ, le premier de ces groupes de peuples entre en confuse fermentation. Les tribus germaniques ne se contentent plus de se défendre, reculant peu à peu devant l’envahisseur latin ; d’inquiétans symptômes de revanche se manifestent, semblables aux grondemens qui annoncent les grands cataclysmes de la nature. Les Romains, cependant, tranquilles dans leur gloire, continuaient d’administrer le monde et de le pétrir à leur image ; ils amollissaient savamment les nations soumises, leur enseignaient les arts, leur communiquaient leurs vices et détendaient chez elles le ressort de l’âme. Les vaincus nommaient civilisation, humanitas, dit Tacite à propos des Bretons insulaires, ce qui était « servitude ; » les frontières de l’empire étaient si loin maintenant que le bruit du flot montant des barbares venait à peine jusqu’à Rome ; à peine assez distinct pour servir d’aiguillon au plaisir et faire trouver les rhéteurs plus ingénieux, le cirque plus émouvant, les rousses courtisanes plus divines. Les Romains étaient arrivés à cette période des empires penchans où les calamités ne provoquent pas le réveil des énergies, mais rajeunissent seulement la saveur des voluptés.

Pendant ce temps, bien loin vers le nord, les Germains, sans cesse en lutte contre leurs voisins et en guerre les uns contre les autres, sans richesse ni culture, ignorans et sauvages, entretenaient leur force et gardaient leur férocité. Ils détestaient la paix, méprisaient les arts et, pour toute littérature, avaient des chants de guerre et des chansons à boire. « Ils ne s’intéressent qu’à la chasse et à la guerre, disait César ; dès la plus tendre enfance, ils s’appliquent à s’endurcir physiquement. » Ils étaient peu ingénieux, ils apprenaient plus difficilement que les Celtes ; ils étaient violens et passionnés. Le peu qu’on sait de leurs mœurs et de leur caractère fait deviner des âmes ardentes, susceptibles de grands élans joyeux, avec un fond sombre comme l’impénétrable forêt, triste comme la mer grise. Pour eux, les bois sont hantés, l’ombre des nuits est peuplée d’esprits redoutables ; dans les marais s’enroulent des monstres quasi-divins. « Ils adorent les démons, » écrivent d’eux, avec une sorte d’effroi, les chroniqueurs chrétiens. Ces barbares sont capables de poèmes lyriques, mais non de récits charmans ; capables de joie, mais non de gaîté : natures puissantes, mais incomplètes, à qui il faudra, pour qu’elles arrivent à un perfectionnement rapide, le mélange du sang et le mélange des idées. Ils allaient trouver dans l’île de Bretagne cette double greffe, et un incomparable développement littéraire devait en être le résultat. Ils partent donc pour accomplir leur œuvre et suivre leur destinée, ayant sans doute beaucoup à apprendre, mais ayant eux-mêmes quelque chose à enseigner aux peuples qui s’amollissaient, le sens d’un mot inconnu avant eux, le mot « guerre. » Après le temps des invasions, on ne devait plus être en Europe « belliqueux » qu’en poésie ; minuscule phénomène, symbole de terribles transformations.

Une fois cette masse humaine entrée en mouvement, rien ne peut plus la contenir, ni la tactique des légions, ni les défaites subies, ni les fleuves, ni les montagnes, ni les dangers de l’océan inconnu Les Francs, avant de s’établir dans la Gaule, la traversent une fois tout entière, passent les Pyrénées, ravagent l’Espagne et vont se perdre en Mauritanie. Transportés une autre fois en grand nombre sur les bords du Pont-Euxin et chargés imprudemment par les Romains de défendre la frontière, ils s’embarquent, pillent les villes d’Asie et du nord de l’Afrique et reviennent à l’embouchure du Rhin. En 406, les Gaules sont inondées de barbares, Vandales, Saxons, Burgondes, Alamans ; les incendies s’allument sur tous les points du territoire ; le bruit d’un empire qui croule vient jusqu’à saint Jérôme, réfugié à Bethléem, et le solitaire déplore, dans une page éloquente, le désastre du monde antique. « Qui l’eût pu jamais croire, qu’un jour viendrait où Rome verrait la guerre à ses portes et combattrait, non pour la gloire, mais pour son salut ? que dis-je même, combattre ? paierait de ses trésors la rançon de sa vie ! »

Les grands départs se firent par l’ouest et par le nord, dans la direction des Gaules et des îles Britanniques. Un sort commun attendait encore une fois les deux pays : après la conquête romaine commençait pour eux la conquête germanique. L’établissement des Germains en Gaule devint permanent dès la fin du IVe siècle, et, dès ce moment, les envahisseurs se battent aux côtés des Romains pour repousser les nouvelles invasions de leurs frères d’outre-Rhin. C’est ainsi qu’on vit, en 451, des Visigoths dans l’armée d’Aetius et des Ostrogoths dans le camp d’Attila. Il était de même réservé plus tard à Charlemagne le Franc d’accomplir ce que les proconsuls n’avaient pu faire, la conquête de toute la Germanie.

Le même mouvement d’émigration avait lieu du côté du nord. Montés sur leurs navires de vingt à vingt-cinq mètres de long sur quatre à cinq de large, et dont on peut voir un spécimen au musée de Kiel, les riverains de la Baltique et de la Mer du Nord avaient organisé d’abord des expéditions pour le pillage ; ils venaient périodiquement ravager les côtes de la Grande-Bretagne, et les habitans avaient appelé cette région, à cause d’eux, Littus saxonicum. A chaque voyage, les pirates trouvaient la résistance moins forte et le pays plus désorganisé. Dans le cours du Ve siècle, ils virent qu’il n’était plus besoin de retourner annuellement à leurs marais et qu’ils pouvaient demeurer sans crainte, en toute saison, à portée du butin. Ils se fixèrent d’abord dans les îles, puis sur les côtes, et peu à peu dans l’intérieur. Il y avait parmi eux des Goths ou Jutes du Danemark (Jutland), des Frisons, des Francs, des Angles du Schleswig, des Saxons du vaste pays compris entre l’Elbe et le Rhin. Ces deux derniers peuples surtout vinrent en grand nombre, occupèrent de vastes espaces, fondèrent des royaumes durables. Les Angles, dont le nom devait rester à tout le peuple, occupèrent le Northumberland, une partie du centre et la côte nord-est, depuis l’Ecosse jusqu’au comté actuel d’Essex ; les Saxons s’établirent plus au sud, dans les régions qui reçurent d’eux les noms d’Essex, Sussex, Middlesex, Wessex (Saxons de l’est, du midi, du milieu, de l’ouest). Ce fut dans ces deux groupes de tribus ou de royaumes que la littérature prit le plus de développement et ce fut principalement entre eux que la lutte pour la suprématie s’établit après la conquête. De là, le nom d’Anglo-Saxons généralement donné aux habitans du sol pour toute la période pendant laquelle des dialectes purement germaniques furent parlés en Angleterre. Ce mot composé, qui a été récemment l’objet de beaucoup de controverses, a l’avantage d’être clair ; il a pour lui le long usage ; et il convient, par sa forme même, à une période où le pays n’était point unifié et appartenait à deux agglomérations principales de tribus, celle des Angles et celle des Saxons.

Les envahisseurs se trouvaient, comme en Gaule, en présence de peuples infiniment plus civilisés qu’eux, habiles dans les arts, bons agriculteurs, riches commerçans, dans la patrie desquels s’élevaient ces grandes villes que les Romains avaient fortifiées et reliées par des routes. Jamais ils n’avaient rien vu de semblable, et leur surprise se manifesta par des additions à leur vocabulaire. Ne sachant comment désigner ces étranges choses, ils leur laissèrent les noms qu’elles avaient dans la langue des habitans : castrum, strata, colonia, dont ils firent chester, street ou strat comme dans Stratford, coln comme dans Lincoln.

Les Bretons qui portaient la toge et que les légions ne protégeaient plus firent une faible résistance ; la marée montante des Barbares les entoura et bientôt les engloutit ; ils cessèrent d’exister comme peuple. Les cités furent rançonnées, les campagnes ravagées, les villas rasées et, sur les points où les indigènes voulurent faire front à l’ennemi, d’effroyables hécatombes furent immolées par les adorateurs de Thor et d’Odin.

Mais les vainqueurs ne purent tout détruire, et ici se pose la question si importante de la survivance celtique. Beaucoup d’admirateurs des conquérans leur font honneur de massacres surhumains. Aucun Celte n’aurait survécu ; la race aurait été refoulée jusqu’en Galles ou détruite ; si bien qu’il aurait fallu repeupler entièrement le pays, et qu’une nouvelle nation toute germanique, aussi pure de mélange que les tribus des bords de l’Elbe, se serait formée sur le sol britannique. Mais l’examen des faits montre que ce titre de gloire ne peut être revendiqué pour les vainqueurs. La tâche était impossible ; que ce soit leur excuse. Détruire un peuple entier par l’épée dépasse les forces humaines, et il n’en est pas d’exemple. Or, nous savons, d’une part, que la Bretagne avait, dès le temps de César, une population très dense : hominum infinita multitudo, dit-il dans ses Commentaires ; d’autre part, que les envahisseurs se trouvaient en présence d’une race intelligente, laborieuse, assimilable, dressée par les Romains à être utile. Le premier fait écarte a priori l’hypothèse du massacre général ; le deuxième, l’hypothèse d’une expulsion totale ou d’une disparition par voie d’extinction.

Dans la réalité, tous les documens qui nous sont parvenus et toutes les vérifications qu’on a pu faire contredisent la théorie d’une annihilation de la race celtique. D’abord, on ne peut supposer une destruction systématique après l’introduction du christianisme parmi les Anglo-Saxons, événement qui eut lieu à la fin du VIe siècle. Ensuite, les chroniqueurs ne parlent de massacres complets de toute une population que pour deux cités : Chester et Anderida ; et l’on peut vérifier, même aujourd’hui que, pour l’un de ces points, la destruction fut en effet complète, puisque cette dernière ville n’a jamais été reconstruite et qu’on en connaît seulement l’emplacement. Si les chroniques ont fait une mention spéciale de ces deux massacres, c’est apparemment qu’ils étaient exceptionnels. Conclure de la destruction d’Anderida au massacre de toute une race serait aussi peu raisonnable que de supposer l’anéantissement de tous les Gallo-Romains, par la raison qu’on a découvert en France, à Sanxay, les ruines d’une ville gallo-romaine, avec un théâtre pour 7,000 personnes, dans un endroit aujourd’hui inhabité. Les fouilles exécutées de notre temps en Angleterre ont montré de plus, dans un grand nombre de cimetières, même dans la région appelée autrefois Littus saxonicum, celle où le peuplement germanique fut le plus dense, Bretons et Saxons dormant côte à côte, et rien ne saurait mieux prouver qu’avant l’heure du repos, ils avaient dû vivre aussi côte à côte. S’il y avait eu destruction, les victimes n’auraient pas eu de sépulcres ; ou, si elles en avaient eu, ils ne se rencontreraient pas mêlés à ceux des meurtriers.

On ne peut, de même, s’expliquer que par la préservation de la race préétablie le changement des mœurs et le rapide développement des peuples anglo-saxons. Ces pirates, naguère vagabonds, perdent le goût des aventures maritimes ; ils ne construisent plus de navires ; leurs querelles intestines suffisent désormais à satisfaire leurs penchans guerriers. D’où vient donc l’apaisement relatif des instincts de cette race fougueuse ? De la fécondité du sol largement défriché qu’elle occupe maintenant et des facilités qu’elle a pour en tirer parti. Ces facilités consistent dans le travail d’autrui. Les goûts agricoles n’étaient pas dans la race. Tacite la montre cultivant tout juste le strict nécessaire ; elle trouve dans l’île Britannique d’immenses étendues fécondées par les colons latins ; après le temps des premiers ravages, elle les rappelle en masse à leur travail, mais elle s’en attribue les produits. Les vainqueurs désignent par le même mot le Celte indigène et l’esclave. Les Anglo-Saxons s’installent ainsi au milieu des champs, dont ils surveillent à leur façon la culture, et leurs campemens deviennent des bourgs, Nottingham, Buckingham, Glastonbury, qui ont gardé jusqu’aujourd’hui des noms de familles ou de clans germaniques. Les villes d’importance ancienne, au contraire, ont conservé en grand nombre des noms celtiques ou latins : Londres, York, Lincoln, Douvres, Cirencester, etc. Les Anglo-Saxons ne les détruisirent pas, puisqu’elles subsistent, et ne se mélangèrent que faiblement à leur population, parce qu’ils avaient, ainsi que tous les Germains, l’horreur du séjour des villes : « Ils les évitaient, les considérant comme des tombeaux où l’on s’enterre tout vivant. »

Les Bretons demeurent donc en grand nombre, même dans les comtés orientaux et méridionaux, où l’invasion germanique se produisit avec le plus d’intensité ; ils cultivent la terre dans la campagne ; ils travaillent aux métiers manuels dans les villes ; à l’est et au midi, ils survivent à l’état de race asservie ; dans la Cornouailles et le pays de Galles, à l’état indépendant. Dans ces dernières régions, l’idiome des anciens habitans, qui n’avaient jamais été latinisés, se conserve ; aux pieds du Snowdon, dans la vallée de Saint-David, sous les arbres de Caerleon, des chanteurs populaires accompagnent sur la harpe les vieilles poésies nationales ; peut-être même commencent-ils à psalmodier ces récits où l’on voit les exploits d’un héros destiné à la plus haute gloire littéraire, le roi Arthur. Mais dans le cœur du pays, la langue nationale était déjà presque inconnue ; les Bretons avaient tant bien que mal appris le latin, peu à peu maintenant ils oublient le latin, comme ils avaient auparavant oublié le celtique, et ils apprennent la langue de leurs nouveaux maîtres. C’était un de leurs dons nationaux, don précieux et fatal : ils étaient prompts à apprendre.

En France, le résultat de la conquête germanique fut tout différent ; le langage celtique ne reparut pas plus qu’en Angleterre et, de même qu’en Angleterre, il n’a subsisté que dans l’extrême ouest ; mais l’idiome germanique ne prit pas le dessus ; le latin persista, si bien que notre langue est demeurée une langue romane. Il y a pour cela deux grandes causes. D’une part, les Germains vinrent en France en moins grand nombre qu’en Angleterre, et ceux qui y restèrent étaient depuis longtemps déjà en contact avec les Romains ; d’autre part, la romanisation des Gaules avait été plus complète. De toutes les provinces de l’empire, la Gaule, qui produisit Cornélius Gallus, Trogue Pompée, Domitius Afer, Pétrone, Ausone, Sidoine Apollinaire, se piquait de parler le latin le plus pur et de produire les meilleurs poètes. Qu’on prenne les monumens matériels ou les monumens de la pensée, la différence est la même d’un pays à l’autre. En Angleterre, des théâtres, des tours, des temples, marques d’une civilisation latine, avaient été élevés, mais non pas si nombreux, si solides, si grandioses, que les invasions n’aient pu les détruire. Il n’en demeure que des débris informes. Chez nous, les barbares sont venus, ont pillé, brûlé, rasé au niveau du sol tout ce qu’ils ont pu ; mais ils avaient trop à détruire ; la multitude des temples et des palais lassa leur bras ; la torche leur tomba des mains. Et tandis qu’on fouille la terre chez nos voisins pour retrouver les restes de l’antique civilisation latine, il suffit chez nous de lever les yeux pour les voir. Si la mort nous rendait un Romain du temps des Césars, il pourrait encore, dans notre siècle, aller implorer ses empereurs divins dans les temples de Nîmes ou de Vienne ; il passerait pour entrer à Reims, Orange ou Saintes sous les arches triomphales élevées par ses ancêtres ; il reconnaîtrait leurs tombes aux Aliscamps d’Arles, et il pourrait enfin, assis sur les gradins, en face des horizons bleus de la Provence, voir couler le sang dans les arènes.

Le pays n’était pas, comme la Bretagne insulaire, désorganisé et privé de ses légions lorsque arrivèrent les barbares ; le vainqueur dut toujours compter avec le vaincu, qui devint un allié et non pas un esclave. Et cet avantage, ajouté au nombre et à la civilisation supérieurs, permit au Gallo-Romain de reconquérir l’envahisseur ; à l’inverse de ce qu’on vit en Angleterre, le vaincu enseigna au maître sa langue ; les petits-fils de Clovis écrivirent des vers latins, et c’est grâce à des poèmes romans que Karl le Franc est devenu « Charlemagne » dans la légende et dans l’histoire. Si bien que le nouvel empire établi dans les Gaules n’eut guère, à la longue, rien de germanique que le nom ; ce nom toutefois a subsisté, et c’est le nom français.

Ainsi, et non par un impossible massacre, s’explique le résultat différent des invasions en France et en Angleterre. Dans les deux pays, mais moins abondamment dans le dernier, la race celtique s’est perpétuée, et le voile d’une langue étrangère, latine en France, germanique en Angleterre, n’est point si rigide ni si épais qu’aujourd’hui même on ne puisse discerner à travers ses plis les formes du génie britannique ou gaulois ; génie très spécial, très reconnaissable, aussi différent du génie des Anciens que de celui des Teutons envahisseurs.


III

La nouvelle race se mêla donc au peuple britannique dans la majeure partie du territoire. Mais s’il y eut fusion de sang, il n’y eut aucune fusion littéraire. L’envahisseur n’avait pas l’esprit curieux, il se cantonna dans ses goûts, content de sa propre littérature. « Chacun d’eux, disait Tacite des Germains, laisse un espace vide autour de sa maison. » Les Anglo-Saxons restèrent en littérature des gens aux maisons isolées. Les traditions des Celtes vaincus ne se mêlèrent pas aux leurs, et ils conservèrent presque intacts, malgré leur conversion au christianisme, les traits intellectuels de la race dont ils étaient issus.

A l’inverse de la littérature celtique, on ne trouve dans les monumens de la pensée des Anglo-Saxons nulle trace de gaîté légère, nulle vivacité de repartie, peu de sentimens nuancés. Ils sont forts, mais non point agiles. Des deux passions dominantes attribuées par Caton aux habitans des Gaules, la passion de la guerre, rem militarem, est partagée par les riverains de l’océan septentrional ; l’autre, argute loqui, leur est inconnue. Membres d’une même famille de peuples, répandus autour de la Mer du Nord, comme les peuples classiques dominaient au temps des empereurs sur les rives de la Méditerranée, les Anglo-Saxons, les Germains et les Scandinaves parlaient des dialectes de la même langue, pratiquaient à l’origine la même religion, conservaient des traditions communes et le souvenir d’une origine identique. Grein a réuni dans sa « Bibliothèque anglo-saxonne » tout ce qui subsiste de l’ancienne littérature d’Angleterre ; Powell et Vigfusson ont compris dans leur Corpus poeticum boreale les poèmes en langue Scandinave composés autrefois en Danemark, en Norvège, aux Orcades, en Islande, dans le Groenland, en dedans même du cercle arctique. Les différences sont peu marquées. C’est bien, au fond, le même peuple qui raconte ses origines ou chante la gloire de ses héros. L’histoire anglaise de Beowulf, l’histoire Scandinave des Niblungs et des Volsungs appartiennent au même ordre de conceptions et représentent la même race.

Le Corpus poeticum boreale abonde en traits caractéristiques de cette race, manifestant ses croyances et ses mœurs. Nous sommes au milieu de géans et de nains, de monstres, de dragons, de héros invincibles, de batailles cruelles, de présages lugubres, d’incantations magiques, de trésors enchantés. Le poète nous conduit dans des halls aux sièges ornés, sur lesquels les guerriers passent de longues heures à boire ; dans des fosses à serpens où sont jetés les vaincus ; dans des paysages funèbres où les cadavres accrochés aux gibets se balancent au vent ; dans des îles mystérieuses où la flamme s’échappe en tourbillons des tombeaux, où l’héroïne venue sur ses navires, ses « coursiers de mer, » aborde pour évoquer l’ombre paternelle, revoir l’être chéri au milieu des fumées infernales, et recevoir de ses mains l’épée enchantée et vengeresse. Les walkyries armées traversent le ciel, les corbeaux commentent les actions des hommes. Le ton est triste et douloureux, parfois si bref et si saccadé que, pour suivre le poète dans ses imaginations fantastiques, il faudrait un commentaire en marge, comme pour l’Ancient mariner, de Coleridge, en qui revit l’esprit de cette littérature. De même que chez tous les peuples primitifs, mais plus peut-être que chez aucun autre, les scènes de carnage et de supplices abondent ; les victimes rient parmi les tortures ; elles chantent leur chant de mort, et il nous semble, à nous, gens d’une autre époque et d’une autre race, voir se dérouler des romans de Fenimore Cooper dans des paysages d’opéra. Sigfred fait rôtir au feu le cœur de Fafni, l’homme-serpent, son adversaire, et il en mange ; Eormunrek a les pieds et les mains coupés, et on les jette dans le brasier en sa présence. Skirni, pour gagner, en faveur de son maître, l’amour de Gerda, l’accable de malédictions, la menace de lui couper la tête, et réussit par ces moyens dans son ambassade. Gunnar, pour garder seul le secret du trésor des Niblungs, réclame le cœur de son propre frère Hogni : Il me faut le cœur de Hogni ; qu’on le taille au couteau dans la poitrine de ce brave et qu’on l’apporte dans ma main.

« Ils coupèrent dans sa poitrine le cœur de Hialli l’esclave, le mirent sur un plat et l’apportèrent à Gunnar.

« Alors parla Gunnar, roi des hommes : « J’ai là le cœur de Hialli le lâche, fort différent du cœur de Hogni le brave. Il tremble sur le plat, mais il tremblait deux fois plus quand il était dans sa poitrine. »

« Hogni rit quand on coupa son cœur vivant de héros, il n’avait nulle envie de se plaindre. Ils le mirent sanglant sur un plat et l’apportèrent à Gunnar.

« Alors parla Gunnar, héros des Niblungs : « J’ai là le cœur de Hogni le brave, différent du cœur de Hialli le lâche ; il ne tremble guère sur le plat, il tremblait bien moins encore quand il était dans sa poitrine. » Justice ainsi rendue à son frère et n’éprouvant nul regret, Gunnar laisse éclater sa joie ; seul, il connaît maintenant le secret du trésor des Niblungs, et ce trésor « roulera étincelant dans les eaux du Rhin plutôt que de briller jamais aux bras des fils des Huns. »

Il n’est pas nécessaire d’insister, et l’on peut assez se rendre compte que la compréhension des nuances, le don des sentimens raffinés, l’aptitude aux vives répliques ne sont point le propre de ces personnages ; ils croient badiner et ils assomment. « Tu viens de manger tout frais et au miel les cœurs de tes fils, » dit la reine Gudrun à Attila, le roi historique des Huns, qui dans cette littérature est devenu un personnage typique : le héros militaire étranger ; « le morceau était bon, n’est-ce pas ; tu vas digérer cette chair humaine sanglante. » Voilà le genre de plaisanterie qu’ils comprennent ; le poète appelle ces paroles de la reine : « quelques mots railleurs. » Les échanges de reparties satiriques entre Loki et les dieux ne sont pas moins remarquables. Lâches ! crie Loki aux dieux ; prostituées ! crie-t-il aux déesses ; ivrogne ! lui répondent les uns et les autres. Certainement argute loqui n’était pas le propre de cette race.

Violens dans leurs discours, cruels dans leurs actions, ils aiment tout ce qui est fantastique, prodigieux, colossal ; et ce goût paraît même dans les écrits où ils veulent amuser, plus saillant encore que dans les vieux récits celtiques. Thor et le géant vont à la pêche ; le géant met deux hameçons à sa ligne et prend deux baleines à la fois. Thor amorce sa ligne avec une tête de bœuf et pêche le grand serpent qui entoure la terre.

Leurs violences et leurs énergies ne sont pas sans retours ; ils se replient, parfois retombent sur eux-mêmes. Ces êtres forts et intrépides, qui rient quand on coupe leur cœur vivant, sont les victimes des vagues pensées songeuses. Déjà à cette époque lointaine, leur monde qui nous semble si jeune leur paraissait vieux. Ils connaissaient les regrets incertains, les afflictions vaines, le dégoût de la vie. Nulle littérature n’a produit un plus grand nombre de poèmes désolés et de lamentations ; ils foisonnent dans le Corpus poeticum boreale.

C’est avec une religion, des traditions et des idées de ce genre que les Anglo-Saxons avaient abordé la Bretagne d’outre-Manche et s’y étaient fixés. Installés dans leurs « maisons isolées, » s’ils en sortent, c’est pour l’action ; s’ils y rentrent, c’est pour la rêverie solitaire, à moins que ce ne soit pour l’orgie. Toute leur littérature originale, comme celle de leurs frères et cousins du continent, est faite de chants de triomphe et de navrantes complaintes, elle est contemplative et guerrière. Ils ont à se battre contre leurs voisins, ou contre leurs parens d’outre-mer qui, à leur tour, veulent prendre l’île. Le chant de [guerre garde chez eux une faveur persistante et conserve, faiblement atténués, ses caractères de fierté hautaine et de férocité. On en retrouve les cruels accens jusque dans les poèmes pieux, tels que l’histoire de Judith, et dans les pages monotones des annales nationales. Le moine anglo-saxon, qui rédige dans sa cellule la chronique de l’année, sent, lui aussi, son sang brûler à la pensée d’une grande victoire, et au milieu de la prose tranquille qui sert à l’enregistrement des éclipses de lune et des meurtres de rois, on voit tout à coup bondir les vers d’une ode enthousiaste et bruyante : « Cette année, le roi Æthelstan, seigneur des comtes, distributeur d’anneaux aux guerriers, et son frère aussi, Edmond le prince, ont gagné, à coups d’épée dans la bataille, de la gloire pour leur vie à Brunanbruh ! .. Les gens d’Ecosse et les rameurs du nord tombaient pour mourir. Le champ ruissela du sang des guerriers, depuis le moment où le soleil au matin, radieuse étoile, glissa au-dessus de la terre, — flambeau lumineux de Dieu ! — jusqu’à ce que la noble créature disparût à son coucher. » Le poète décrit la défaite de l’ennemi, sa fuite et le massacre, et il convoque avec des cris de joie, les vols d’oiseaux sauvages, le corbeau sombre au bec de corne, l’aigle à la queue blanche, le faucon vorace, pour se partager les cadavres. Jamais on ne vit massacre si magnifique « depuis le temps où les Angles et les Saxons vinrent ici de l’Orient et gagnèrent la Bretagne à travers le vaste océan, fiers et sanglans ouvriers, hommes avides de gloire, vainquirent les Gallois et gagnèrent le pays ! » Le cœur de l’écrivain se dilate au souvenir de tant de cadavres, d’un si beau carnage, de tant de sang ; il est heureux et radieux ; son âme est satisfaite, comme l’âme des poètes d’une autre époque et d’un autre pays à la pensée de sentiers « où le vent balaya des roses. »

Ces hommes puissans se plaisent, comme leurs parens d’outremer, aux rudes balancemens, et passent tout d’une pièce des extrémités de la joie aux extrémités de la peine ; les atténuations sereines, familières aux peuples du Midi, du siècle de Périclès au siècle de Louis XIV, leur sont inconnues. Le récit des exploits héroïques, tels que ceux du roi Waldere ou du guerrier goth, Beowuif, destructeur du monstre Grendel, sauveur de Hrothgar le Danois, les transporte d’admiration. Ils ont conservé son souvenir dans leur nouvelle patrie et lui consacrent le plus long de leurs poèmes qui nous soit parvenu. Le milieu, les sentimens, les mœurs, la conception de la vie, sont les mêmes que chez les héros du Corpus poeticum. Beowuif écrase tout ce qu’il touche ; dans ses combats, il détruit les monstres ; dans ses conversations, il culbute ses interlocuteurs ; ses reparties n’ont rien d’ailé, ce ne sont pas des coups de flèches, mais des coups de massue. Hunferth lui reproche de n’être pas le meilleur nageur de la terre ; Beowuif réplique par un discours qui peut se résumer en quatre mots : menteur ! ivrogne ! lâche ! assassin ! Pour les guerriers assemblés, ce n’est nullement dépasser la mesure ; ils ne s’indignent pas, ils rient. Ainsi, d’ailleurs, se passaient les choses, comme on a vu, à la table même des dieux.

L’idéal du bonheur correspond à cet idéal de l’homme. Il consiste à bien boire et à bien manger après s’être bien battu, à posséder beaucoup de bracelets avec de belles armes, à entendre des récits avec de la musique et à dormir après. Tel est le sort des compagnons de Hrothgar qui « ignoraient le chagrin, les misères des hommes et le malheur. » Tout ce qui est tendresse, tout ce qui excite le plus notre sensibilité est regardé comme puéril et reste sans écho : — « Il vaut mieux venger son ami que de pleurer sa mort, » dit Beowulf, fort différent de Roland, le héros de France :


Le comt’ Roland, quand il voit morts ses pairs
Et Olivier qu’il tant pouvoit aimer,
Tendreur en eut, commença à pleurer,
En son visag’ fut moult décoloré.


Les descriptions de la nature, dans les poèmes anglo-saxons, sont appropriées à ces personnages. Les rudes paysages du Nord plaisent à leurs âmes, et la bise, le givre, la grêle et les glaces, le hurlement des tempêtes et des vagues déchaînées reviennent aussi souvent dans cette littérature que le soleil, les orangers et les fleurs chez les peuples familiers avec ces exquises merveilles. Toutes leurs descriptions sont courtes, sauf lorsqu’il s’agit des frimas. Les poètes anglo-saxons s’y arrêtent et s’y complaisent ; leur langue se délie. Dans Beowulf, la plus longue description, la plus vraie, est celle de la demeure des monstres : « Ils habitent une terre sauvage où rôdent les loups, des lagunes balayées par le vent, des marais dangereux où l’eau des montagnes enveloppées de brouillards tombe des rochers et s’enfonce dans la terre. Près d’ici, à mille pas, se trouve le lac, sur lequel penchent les rameaux blancs de givre d’une forêt aux puissantes racines. Là, toutes les nuits, paraît une merveille effrayante, des flammes sur l’eau. Les plus sages des enfans des hommes n’en connaissent pas la profondeur. Quand l’habitant des bruyères, le cerf aux bois robustes, arrive après une longue fuite aux limites de cette forêt, il perdra la vie et exhalera son souffle sur les bords plutôt que d’y cacher sa tête. C’est un lieu maudit. De là les vagues sombres s’élèvent jusqu’aux nues lorsque le vent soulève des tempêtes ennemies ; l’air s’obscurcit, le ciel répand des pleurs. »

Ils se convertissent au christianisme et restent les mêmes. En 597, le prieur Augustin, envoyé par Grégoire le Grand, baptise le roi Æthelberth et célèbre la messe dans la vieille église romaine de Saint-Martin de Cantorbéry. Les nouveaux fidèles comprennent la religion du Christ comme ils avaient compris celle du dieu Thor. La distance de l’homme à la divinité était courte aux temps païens ; le dieu avait ses passions et ses aventures, il était intrépide et se battait encore mieux que ses partisans. Longtemps, par une inconséquence naturelle, les néophytes continuent à chercher près d’eux le dieu humain qui venait de se perdre dans l’immensité ; ils s’adressent à lui comme jadis aux héros divinisés qui devaient comprendre leurs misères pour les avoir partagées. Longtemps il y eut des croyances cumulées. On avait foi au Christ, mais on avait peur encore d’Odin et on l’apaisait secrètement par des sacrifices ; les rois sont obligés de publier des ordonnances pour défendre de croire aux anciens dieux, qu’ils appellent « les démons, » et cela n’empêche pas les moines qui rédigent la chronique anglo-saxonne de faire remonter uniformément à Odin la généalogie de leurs princes : si ce n’est plus les diviniser, c’est encore les anoblir.

« Que votre obéissance soit raisonnable, » avait dit saint Paul. Celle des Anglo-Saxons ne l’est pas. Tout au contraire, ils croient par obéissance, militairement. A la suite du prince, tous ses sujets se convertissent ; le prince apostasie, toute la nation apostasie. Leurs poètes, décrivent les saints de l’Évangile, et on croirait voir les compagnons de Beowulf : — « Ha ! nous avons ouï parler aux jours d’autrefois de douze héros glorieux sous les étoiles. » — Ces « guerriers » sont les douze apôtres. L’un d’eux, saint André, arrive dans un pays sauvage ; il ne s’agit pas d’un désert asiatique ni des solitudes de l’Achaïe : ce pourrait être la demeure de Grendel. « Alors le saint se trouva dans l’ombre des ténèbres, guerrier au fier courage, pendant la durée de la nuit, assiégé par ses pensées. La neige enserrait la terre sous son linceul hivernal ; les tempêtes glacées s’abattaient en averse de grêle. La glace et le givre, — blancs lutteurs, — tenaient closes les demeures des hommes, le lieu de leur habitation ; les champs gelés disparaissaient sous les glaces ; la force de l’eau était arrêtée ; au-dessus des rivières la glace faisait un pont, un pâle chemin aquatique. »

Le génie des habitans reste le même dans toute la période. A leurs enthousiasmes excessifs succèdent des momens d’abattement complet ; leurs orgies sont suivies de désespoirs ; ils sacrifient dans la bataille leur vie sans un froncement de sourcils et pourtant, à l’état de repos, la pensée de la mort les harcèle cruellement. Ils sont, comme le dit Cynewulf de Saint-André, comme le dira Milton de lui-même, presque dans les mêmes termes, « assiégés par leurs pensées. » Leur ancienne religion nationale prévoyait la fin du monde et de tout, et des dieux mêmes. Écoutez parler l’un d’entre eux : — « La vie humaine me fait songer aux réunion que tu tiens autour du feu avec tes compagnons pendant l’hiver ; il fait chaud dans la salle et dehors hurle la tempête avec ses tourbillons de pluie et de neige. Qu’un moineau se présente à une porte, et, traversant la salle, sorte par l’autre. Tandis qu’il passe, il est à l’abri de la tempête hivernale ; mais cette minute de paix est brève, et, sorti des frimas, en un instant il disparaît aux regards et rentre dans les frimas. Telle est la vie des hommes ; on la voit pour un peu de temps, mais ce qui l’a précédée et ce qui doit la suivre, nous l’ignorons… »

Est-ce Hamlet qui parle ? est-ce Claudio [3] ? Non, c’est un chef anglo-saxon du VIIe siècle, qui s’est levé dans le conseil du roi Eduini et recommande, au témoignage de Bede le Vénérable, d’adopter la religion des moines venus de Rome, parce qu’elle résout le terrible problème. Malgré le passage des siècles et la suite des révolutions, cette même préoccupation est restée dans le pays. Les Puritains l’ont connue, et Bunyan, et le docteur Johnson, et le poète Cowper. Mais chez les races aux tendances classiques, chez les Français, il en est bien autrement. N’empoisonnons pas nos vies de l’idée de la mort, se disait-on, du moins avant notre siècle ; toute chose a son temps, et ce sera assez de penser au trépas quand l’heure en sera venue : — « Mademoiselle, disait La Mousse à la future Mme de Grignan, qui soignait trop ses belles mains, tout cela, pourrira. » — « Oui, mais tout cela n’est pas pourri, » répondait Mlle de Sévigné, résumant d’un seul mot toute la philosophie de beaucoup de vies françaises. Demain, nous serons tristes, et encore, s’il se peut, sans éclabousser nos voisins de notre peine. Il faut se retirer de la vie comme d’un salon, discrètement, « ainsi que d’un banquet, » disait La Fontaine. Et cette bonne grâce qui n’est point de l’indifférence, mais qui ressemble peu aux anxiétés et aux enthousiasmes du Nord, est, elle aussi, la marque d’une race forte ; car elles n’étaient pas composées de médiocres individus, ces générations françaises qui ont marché à la bataille ou s’en sont allées de la vie, aussi éloignées de ricaner que de pleurer : en souriant.

Les exemples de poésies anglo-saxonnes rêveuses ou guerrières pourraient être facilement multipliés, nous avons les désolations de l’homme sans patrie, du nomade sans amis, du marin sur les flots, complaintes toujours associées à ces paysages du Nord dédaignés des littératures antiques. — « Bientôt s’éveille de nouveau l’homme sans amis ; il voit devant lui les vagues fauves, les oiseaux de la mer qui se baignent en étendant leurs ailes, le givre et la neige qui tombent mêlés de grêle : alors deviennent plus profondes les blessures de son cœur. » — Il y a des descriptions de l’aurore en traits nouveaux et inattendus : — « L’hôte s’endormit jusqu’à ce que le corbeau noir annonçât d’un cœur joyeux le temps où se lève le soleil, gaîté du ciel, où les voleurs disparaissent. » — Certes, jamais les terrasses de Rome, ni les péristyles d’Athènes, ni les balcons de Vérone n’ont vu se lever, au cri des corbeaux « joyeux, » d’aurores pareilles.

Tous ces poèmes ou ces récits sont nouveaux, touchans, grandioses, mais monotones. Les mêmes notes, peu nombreuses, sont incessamment répétées. Les Angles, les Saxons et les autres conquérans venus de Germanie sont demeurés littérairement intacts au milieu des populations vaincues [4] ; aucune fusion ne s’est faite, aucun progrès ne se manifeste. Leur littérature est comme immobile ; nombre de leurs poèmes sont très difficiles à dater et sont différemment rapportés, selon l’impression des critiques à n’importe lequel des six siècles de domination anglo-saxonne. Il manque à cette littérature une greffe ; le fruit revient le même chaque année, sauvage, parfois chétif.

Même situation au point de vue politique. Les Germains restent ou peu s’en faut à l’état de tribus ; le hameau est pour eux la patrie ; ils ne savent pas s’unir contre l’étranger. Vers la fin du VIIIe siècle paraît un nouvel ennemi, un ennemi de même race, l’envahisseur Scandinave. C’est de nouveau la tempête, de nouveau le déluge ; les torrens humains se précipitent, et, à chaque printemps, s’étendent plus loin et détruisent davantage. En vain, les rois anglo-saxons, et, en France, les successeurs de Charlemagne achètent périodiquement leur départ, ce qui était suivre vis-à-vis des barbares la tactique des Romains de la décadence. Les hordes du Nord reviennent de plus en plus nombreuses, attirées par les rançons mêmes. Ces hommes que les chroniques d’Angleterre et de France appellent indistinctement « Danois » ou « Normands » réapparaissent chaque année, puis, à l’exemple des Germains du Ve siècle, s’épargnent la fatigue de voyages inutiles et restent à proximité du butin. Ils s’établissent sur les côtes d’abord, puis dans l’intérieur. On les trouve à demeure en France vers le milieu du IXe siècle ; en Angleterre, ils passent l’hiver dans l’île de Thanet pour la première fois en 851 et dès lors ne quittent plus le pays. Les petits royaumes anglo-saxons, incapables de s’unir en une résistance commune, sont pour eux une proie facile, ils y circulent à l’aise, pillant Londres et les autres villes. Ils renouvellent leurs ravages à époques fixes comme on va à la pêche dans la saison. On les désigne dans le pays d’un mot terriblement significatif : « l’armée ; » lorsque, dans les chroniques anglo-saxonnes de ce temps, il est question de « l’armée, » il ne s’agit jamais des forces nationales, mais bien des Danois. Ils incendient les monastères sans plus de scrupules que si c’étaient des huttes de paysan ; ils n’ont pas foi au Christ ; de nouveau et pour la dernière fois, Thor et Odin triomphent en Grande-Bretagne.

Les efforts d’Alfred pour constituer la patrie restent vains et passagers ; pour un temps il arrête les désordres et fixe des limites à l’invasion. Le nord est aux Danois, le sud aux Anglo-Saxons, avec Winchester pour capitale. Pour un temps il remet les lettres en honneur ; Germain de race, Latin d’éducation, il manifeste dans son caractère, ses œuvres et ses idées ce génie composite, à la fois pratique et passionné, dont la conquête normande devait faire plus tard le génie anglais. Il fut ainsi, avant l’heure, un vrai Anglais. Mais il ne put réussir à transformer définitivement la nation à son image.

Il disparaît, et les troubles recommencent. Aussi vains que les siens demeurent un peu plus tard les efforts d’Edgar et de Saint-Dunstan. Les subdivisions du pays sont mobiles et infinies ; des multitudes de roitelets ne nous sont connus que par leur nom trouvé au bas d’une charte ; il y a des rois des Angles du sud, des rois de la moitié du pays de Kent, des rois avec un peuple moindre qu’un maire de village d’aujourd’hui. On les tue, la chose est de nulle importance ; « il fut tué, » dit sans plus la chronique anglo-saxonne. Les mœurs sont les mêmes que dans les royaumes germaniques de France, où c’était un usage si constant d’assassiner les rois que Gontran, roi d’Orléans, au témoignage de Grégoire de Tours, jugea bon, un dimanche, de s’en expliquer familièrement avec ses sujets réunis pour entendre la messe. Il les pria de « vouloir bien » ne pas le tuer, « comme vous avez fait, dit-il, récemment pour mes frères, » et de le laisser élever ses neveux au moins pendant trois ans, vel tribus annis, de crainte qu’à leur mort et après lui il ne restât plus personne pour être roi. Les périodes d’unification sont temporaires et dues à la puissance ou au génie d’un prince ; mais le peuple de Grande-Bretagne gardait sa tendance à se résoudre en menus royaumes, en « comtés, » comme on dit au XIe siècle, en tribus dans la réalité, comme lorsqu’il habitait la Germanie. Comment de ce chaos pourra-t-il sortir un peuple ? un peuple pour enfanter Shakspeare, pour coloniser l’Amérique et écraser l’Armada ? Il y faudrait un miracle. Ce miracle eut lieu ; ce fut la bataille d’Hastings.

IV

Les Germains d’Angleterre se donnèrent pour la dernière fois un chef à la mort d’Edouard le Confesseur, en 1066 ; ils élurent roi Harold, fils de Godwine. Cette époque est la plus solennelle de l’histoire de la Grande-Bretagne.

A ce moment, un problème redoutable se posait. Divisée, impuissante, incertaine, l’Angleterre ne pouvait demeurer davantage ce qu’elle venait d’être pendant six siècles. Elle était attirée, comme on peut l’être par un vertige, par deux puissances contraires, et elle restait fébrile, doutant de son sort, à mi-chemin entre le Nord qui l’avait en dernier lieu peuplée, et le Midi qui l’avait instruite et christianisée. Des deux parts de nouveaux envahisseurs la menaçaient : quels d’entre eux l’emporteraient ? Si le Nord triomphe, elle sera rattachée pour des siècles aux peuples germaniques dont le développement, surtout le développement littéraire, devait être lent, si lent que beaucoup d’hommes encore vivans ont vu de leurs yeux le grand poète de la race, Goethe, mort en 1832. Si c’est le Midi, l’époque de la préparation sera courte, le développement sera prompt. Comme la France, l’Italie et l’Espagne, elle aura une littérature complète au temps de la Renaissance et pourra produire un Shakspeare, comme l’Italie produisit un Arioste, l’Espagne un Cervantes, la France un Montaigne, un Ronsard, un Rabelais.

L’automne de l’année 1066 vit résoudre le problème. En apprenant l’élection d’Harold, les armées du Nord et les armées du Midi s’assemblèrent, et la dernière des invasions commença.

Les Scandinaves reprirent la mer. Ils étaient conduits par Harold Hardrada, fils de Sigurd, vrai héros d’épopée, qui avait connu maintes guerres et avait jadis défendu de son épée le trône des empereurs d’Orient. Vers le Midi, une autre flotte s’assemblait, commandée par Guillaume de Normandie, lui aussi personnage extraordinaire, bâtard de ce Robert qui s’appelle, dans la légende, Robert le Diable, et qui était parti autrefois pour le pèlerinage de Jérusalem, sans en être jamais revenu. Les Normands de Scandinavie et les Normands de France engageaient la partie dont l’Angleterre était l’enjeu.

Les hommes de Norvège débarquèrent les premiers. Hardrada entra dans York, et l’on put croire un moment que la victoire resterait aux gens du Nord. Mais Harold accourut et écrasa l’armée Scandinave au pont de Stamford ; son frère, le rebelle Tosti, tomba sur le champ de bataille, ainsi que Hardrada. Restaient les Normands de France. Qu’étaient ces Normands ? Bien différens de l’autre armée, ils n’avaient, eux, plus rien de Scandinave ni de germanique, et c’est ainsi qu’ils avaient chance d’apporter aux Anglo-Saxons la greffe qui leur manquait. Leur invasion, sans cela, n’eût pas entraîné plus de conséquences que celles des Danois au IXe siècle, et elle devait en avoir de bien différentes. Depuis longtemps, la fusion s’était faite entre les pirates de Rollon, établis dans le pays appelé après lui Normandie, et la population déjà dense de cette riche province. La fusion s’était faite, ou pour mieux dire l’absorption. Dès le temps du deuxième duc, le français était redevenu la langue de la masse des habitans. Ils sont chrétiens ; ils ont des manières françaises, des goûts chevaleresques, des châteaux, des couvens et des écoles, et le sang qui coule dans leurs veines est principalement du sang français. C’est pourquoi on les voit, au XIe siècle, marcher à la conquête de l’Angleterre en représentans du Midi, de la civilisation latine, des lettres romanes et de la religion de Rome. Guillaume arrive béni par le pape, précédé d’une bannière envoyée par Alexandre II, portant un cheveu de saint Pierre dans un anneau, ayant mis dans ses intérêts, par un vœu, l’un des patrons de la France, saint Martin de Tours. On ne chante point Beowulf dans son armée, ni les exploits d’Odin ; mais bien les vers du plus ancien chef-d’œuvre, alors le plus récent, de la littérature française. Au dire du poète Wace, bien informé, puisque son père fut de l’expédition, le jongleur Taillefer, en avant des soldats,


allait chantant
De Charlemagne et de Roland
Et d’Olivier et des vassaux
Qui moururent en Roncevaux.


L’armée, d’ailleurs, n’était pas composée spécialement de gens de Normandie. Elle était divisée en trois corps : à gauche, les Bretons et les Poitevins ; au centre, les Normands ; à droite, les Français proprement dits. Et personne ne put s’y tromper, les contemporains appellent tous l’armée du duc Guillaume une armée française ; dans les deux camps, c’est le nom qu’on lui donne. Dans le Domesday book rédigé par ordre de Guillaume, ses gens sont appelés « Franci ; » de même, dans la tapisserie de Bayeux, brodée par ordre d’Odon, évêque de cette ville et demi-frère du duc, on lit, à l’endroit où la bataille est représentée : Hic Franci pugnant, ici les Français se battent. Même désignation chez les vaincus ; dans la chronique anglo-saxonne, les envahisseurs sont appelés Français, Frenciscan. « Et les Français eurent possession du champ de carnage, » dit l’annaliste après avoir conté la journée d’Hastings ; et il réserve le nom de Normands pour les soldats d’Harold Hardrada. Même jugement plus loin vers le Nord. Autrefois, lit-on dans une saga, on parlait la même langue en Angleterre et en Norvège, mais il n’en fut plus ainsi après la venue de Guillaume de Normandie, « parce qu’il était Français. »

Quant au duc Guillaume, il conduisait à la française, c’est-à-dire gaîment, son armée de Français [5]. Son état d’esprit n’est ni l’emportement, ni la furie, ni la joie brutale ; c’est la belle humeur. Tous les récits le montrent gardant jusqu’au bout cette belle humeur et ce sang-froid. Comme les personnages de l’épopée celtique, comme les habitans des Gaules dans tous les temps, il est prompt aux reparties (argute loqui). Il fait un faux pas en descendant de bateau, et tout le monde y voit un mauvais augure : « C’est un terrible présage, lit-on dans un vieux poème Scandinave, si tu fais un faux pas en marchant au combat. Cela veut dire que les fées ennemies te suivent à droite et à gauche, souhaitant de te voir blesser. » Cela ne veut rien dire, observe le duc à ses compagnons, sinon que je prends possession du sol. — Au matin de la bataille, il met son casque à rebours : autre mauvais présage. — Nullement, dit-il, c’est signe qu’on me verra


….. de duc en roi tourné ;
Roi serai qui duc ai été.


Dans son entrain il provoque Harold en combat singulier, comme faisaient les Gaulois pour leurs adversaires, d’après Diodore de Sicile ; comme, plus tard, fera François Ier pour Charles-Quint. Il devait mourir dans une guerre entreprise pour se venger d’une épigramme du roi de France, et pour justifier sa riposte.

Le soir du 14 octobre 1066 vit se décider la fortune de l’Angleterre. Le sort de la bataille était indécis ; une idée ingénieuse de Guillaume détermina la victoire. Il fit tirer en l’air par ses archers ; les flèches, en retombant dans la palissade des Saxons, y causèrent grand ravage ; l’une d’elles creva l’œil d’Harold, et fit de cette journée la plus importante victoire qui ait jamais été gagnée par des Français.

Le Bâtard avait fait vœu d’élever sur le lieu du combat une abbaye à saint Martin de Tours. Il tint parole, mais l’édifice ne prit point dans le langage usuel le nom du saint ; il reçut et a gardé jusqu’à nos jours le nom sanglant de « la Bataille. » Ses ruines qu’un soin pieux entretient dominent les Talions où se massèrent pour l’attaque les soldats du conquérant. Au loin, dans l’intervalle des collines que couvraient alors les arbres jaunissans de la forêt d’Anderida, luit entre la terre et les nuages la mer grise qui apporta, il y a huit cents ans, la flotte normande. Des monceaux de débris couverts de lierre marquent la place où tomba Harold, dernier roi de race anglaise qui se soit assis jusqu’à nos jours sur le trône de la Grande-Bretagne. L’endroit est écarté ; de grands arbres, des cèdres, des aulnes, un arbre au feuillage blanc Toilent comme d’un rideau et ferment aux bruits du monde le lieu de la lugubre tragédie. Il y règne un silence solennel ; à travers les branches on aperçoit seulement, d’un côté, la tour carrée de l’église de Battle, et le seul bruit qui monte est celui de la vieille horloge sonnant les heures. Le lierre et les rosiers grimpans enlacent les pierres grises et retombent en rameaux légers le long des basses murailles de la crypte ; les roses s’effeuillent et le doux vent d’automne chasse leurs pétales blancs sur le gazon, parmi ces débris auxquels est attaché l’un des grands souvenirs de l’histoire de l’humanité.

La « Bataille » eut en effet des conséquences immenses, autrement considérables que celles d’Austerlitz ou d’Azincourt. Un peuple entier fut transformé, un peuple qui allait être le peuple anglais. Les Anglo-Saxons vaincus ne surent pas plus se défendre et s’unir contre les gens de France qu’ils n’avaient su auparavant s’unir contre les Danois. A l’enthousiasme momentané qui avait groupé autour d’Harold tant de nobles défenseurs succéda un morne abattement. La vie réelle montra les mêmes contrastes que la littérature. Les indigènes s’agitèrent en soubresauts impuissans, incapables, même en ce pressant danger, de s’entendre et d’agir à la même heure ; puis ils se soumirent douloureusement à la fatalité. Le seul interprète contemporain de leurs sentimens qui nous soit connu, le chroniqueur anglo-saxon, décrit les ravages des vainqueurs et conclut par cette exclamation caractéristique : « Puisse la fin être bonne quand Dieu voudra ! » Ailleurs, après avoir dit comment le prince Edgar et les gens de Londres se soumirent, il observe : « Ce fut grand dommage qu’ils ne l’eussent pas fait plus tôt, puisque Dieu ne voulait pas que les choses allassent mieux à cause de nos péchés. » Quand on a l’âme ainsi remplie de sentimens élégiaques, on est une facile proie pour les hommes qui savent vouloir ; avant sa mort Guillaume avait tout pris, jusqu’au pays de Galles ; il était roi d’Angleterre et avait si bien changé les destinées de sa nouvelle patrie, que les habitans de cette île si accoutumée aux invasions ne devaient plus voir jusqu’à nos jours monter la fumée d’un camp ennemi.

Dès le premier moment, Guillaume semble l’avoir voulu et prévu. En politique, il unit tout le pays ; il était le maître ou le vainqueur de tous et imposa à tous son autorité, à son frère même, l’évêque Odon, qu’il fit emprisonner « comme comte de Kent, » dit-il avec sa promptitude de repartie habituelle, pour éviter une querelle avec l’Église. On le craignait, mais on ne pouvait s’empêcher de l’admirer : « Il était si rigide et si cruel qu’on n’osait rien faire contre sa volonté, » dit le chroniqueur anglo-saxon, qui ajoute : « Il ne faut pas oublier entre toutes choses la bonne paix qu’il fit régner dans le pays, si bien qu’un homme chargé d’or pouvait traverser sans encombre tout le royaume. » En résumé, et ce fait aussi devait être gros de conséquences, le nouveau maître était détesté, mais non point honni.

Mais ce qui est plus frappant encore que ses vues et ses instincts politiques, ce fut son action voulue et réfléchie, sur la pensée, sur l’opinion publique, si l’on peut dire ainsi, enfin sur la littérature. Ce fut là un trait de génie ; Guillaume s’appliqua, et ses successeurs l’imitèrent, à faire pour le passé ce qu’il faisait pour le présent : à unifier. La nouvelle dynastie avait besoin des poètes pour cela et elle leur fit appel. Guillaume se donna hautement non pas pour le successeur ou le remplaçant, mais pour l’héritier d’Edouard le Confesseur et de tous les autres souverains indigènes. Pendant plusieurs siècles les poètes de langue française et plus tard de langue anglaise, obéissant comme à un mot d’ordre, fusionnèrent dans leurs chants toutes les origines. Français, Danois, Saxons, Bretons, Troyens même, formèrent pour eux une seule lignée ; ces peuples divers avaient trouvé en Angleterre une patrie commune, et leurs gloires à tous était le patrimoine commun de la postérité. Avec une persistance admirable, qui se prolongea de siècle en siècle, ils déplacèrent le point de vue national et finirent par établir aux yeux et de l’aveu de tous que la constitution d’un peuple et son unité ne sont pas une question de sang, mais une question de lieu ; peu importe qu’on soit ou non consanguins ; le point, c’est d’être compatriotes. Tous les habitans du même pays sont un même peuple ; les Germains d’Angleterre et les Français d’Angleterre ne sont rien autre chose que des Anglais.

Tous les héros qui se sont illustrés sur le sol de l’île sont indistinctement chantés maintenant par les poètes ; ils célèbrent d’une voix égale Brutus, Arthur, Hengist, Horsa, Knut, Edouard et Guillaume. Ils vénèrent de même les saints de toute race qui ont gagné le ciel en pratiquant la vertu sur le sol anglais. En cela encore, bon politique, le roi donne l’exemple. Le jour de Pâques 1158, Henri II Plantagenet et sa femme Eléonore d’Aquitaine entrent couronnés dans la cathédrale de Worcester et se présentent devant la tombe du saint protecteur de la ville. Ils ôtent leurs couronnes, en font hommage au mort, les placent sur sa tombe et jurent de ne les plus porter jamais. Le saint était saint Wulfstan, dernier évoque anglo-saxon, contemporain de la conquête.

Un mot d’ordre a été donné ; les clercs l’ont compris. Ainsi, voici un poème du XIIIe siècle sur Edouard le Confesseur ; il est composé en langue française par un religieux normand de Westminster et dédié à Eléonore de Provence, femme d’Henri III. On y lit :


En monde n’est, bien vous l’os’ dire,
Pays, royaume ni empire
Où tant ont été bons rois
Et saints comme en ile d’Anglois…
Saints, martyrs et confesseurs
Qui pour Dieu moururent plusieurs ;
Les autres forts et hardis moult
Com fut Arthur, Edmond et Knout.


L’exemple est caractéristique de ces tendances toutes nouvelles, puisque c’est là un poème dédié à une Française par un Normand d’Angleterre et qui débute par l’éloge d’un Breton, d’un Saxon et d’un Danois.

Dans la rédaction des chroniques, les lettrés se comportent de même, et le fait est encore plus significatif, car il montre à l’évidence que cette mise de la littérature au service des idées politiques est l’effet d’une volonté formelle et d’un plan préconçu, et non des circonstances. Les chroniques sont rédigées sur commande et d’après le désir exprès des nouveaux rois d’Angleterre. Ainsi, le poète de langue française Gaimar fait commencer à la prise de Troie son histoire d’Angleterre et conte d’aussi bon cœur les aventures des Troyens et des Bretons que celles des Saxons ou des Normands ; Wace de même, aussi au XIIe siècle, retrace d’une plume égale les exploits des Bretons et des Normands ; ce sont tous des frères ou des aïeux. L’origine première des habitans du pays ne se doit plus chercher sous le ciel de Scandinavie, mais dans les champs troyens. Des murs fumans de Pergame partirent Francus, père des Français, et Énée, ancêtre de Brutus et des Bretons d’Angleterre. Les peuples des deux rives de la Manche ont ainsi une origine commune et classique, leurs races royales ne descendent plus d’Odin, mais de Priam et des princes d’Ilion.

Enfin, une fraternité de plus s’établit entre les races diverses peuplant le sol de la Grande-Bretagne : celle qui résulte de guerres faites ensemble. Guillaume et leurs successeurs ne distinguent pas entre leurs sujets ; ce sont tous des Anglais, et ils les mènent tous ensemble combattre leurs ennemis du continent, ils les conduisent jusqu’à Poitiers, jusqu’à Bordeaux, jusqu’en terre-sainte ; et cet assemblage de tribus éparses, qu’un envahisseur résolu pouvait jadis si facilement vaincre, à son tour gagne des batailles, et prend un rang inattendu parmi les peuples. David Bruce est fait prisonnier à la Croix-de-Neville ; Charles de Blois à la Roche-Derrien ; le roi Jean à Poitiers ; Duguesclin à Navarette ; Guillaume de Normandie a frappé le sol du pied, et il en est sorti une nation.


V

Ainsi, ce que les précédens envahisseurs de l’île avaient pu seulement entreprendre devait être réalisé définitivement par les Français de Guillaume le Conquérant. Par la rapidité et la totalité de leur conquête, par le concours des gens qui savaient écrire et qu’ils s’assurèrent, par leurs guerres continentales, ils devaient amener la fusion de toutes les races en une seule et leur enseigner la patrie.

Ils leur enseignèrent aussi autre chose ; et les résultats de la conquête ne furent pas moins surprenans en littérature qu’en politique.

L’Europe a connu deux renaissances ; l’une au XIe siècle, l’autre au XVIe ; la première fut surtout française et la seconde surtout italienne. Au XIe siècle, les Français étaient ce que les Italiens furent quatre à cinq cents ans plus tard : de grands initiateurs. L’architecture ogivale avec ses cathédrales et ses châteaux, les universités, la philosophie scolastique, les croisades, les épopées chevaleresques, les fabliaux, prirent à ce moment naissance dans notre pays et se propagèrent ensuite dans les autres. Cet art, cet esprit, cette littérature et ces idées passèrent la Manche avec le Normand, ou vinrent peu après le rejoindre dans sa nouvelle patrie. La littérature que les conquérans introduisent est bien différente de celle qu’ils trouvent dans le pays ; ils étaient peu faits pour goûter les désespérances et les mélancolies saxonnes ; ils étaient heureux : tout leur réussissait. Il leur fallait une littérature de gens heureux.

D’abord, ils ont des épopées ; mais combien différentes du Beowulf d’antan. Ce sont bientôt des poèmes pleins de courtoisie, de gaîté et de tendresse. Il y avait déjà de la tendresse dans le Roland ; c’est bien autre chose dans les poèmes qui suivent, ceux où Benoît de Sainte-More retrace les amours de Troïlus et de Cressida et ceux où les héros de la cour d’Arthur cherchent le mystérieux Graal, moins mystérieux, moins introuvable que le parfait amour dont ils rêvent. Ces derniers poèmes, plus chers que tous autres aux clercs de langue française établis en Angleterre après la conquête, sont aussi les plus dignes d’attention ; d’abord, parce qu’on y voit en meilleur jour les nouvelles mœurs, ensuite parce qu’ils montrent que les derniers arrivés surent faire ce que les Anglo-Saxons avaient négligé. Ils avaient un esprit curieux, inquiet de nouveauté et de beauté, ils puisèrent aux sources splendides de la poésie celtique qui depuis des siècles coulaient inobservées ; ils s’émerveillèrent de la grâce du thème qu’offraient les exploits d’Arthur et de ses pairs, et en tirèrent des poèmes si beaux et si charmans que le renom de Lancelot dure encore et que ses aventures sont restées jusqu’aujourd’hui, avec celles de Tristan, Iseult, Genièvre et la fée Morgane, un inépuisable sujet pour la musique, la peinture et la poésie. Rappelez-vous les Volsungs, le dieu Thor et Beowulf et comparez leurs rudesses aux douceurs de cette épopée mondaine. Déjà la femme y a la même place et joue le même rôle que dans le roman paru hier. Un regard ouvre le paradis aux chevaliers d’Arthur ; ils voient dans un sourire tout l’enchantement qu’il nous plaît à nous-mêmes, les vivans d’aujourd’hui, d’y découvrir ; un mot d’adieu banal de la femme qu’ils chérissent se transforme à leurs oreilles et ils l’enferment dans leur âme comme un talisman. Qui n’a point chéri de talismans pareils ? Lancelot rappelle le passé à la reine Genièvre : « Et vous dites : Allez à Dieu, beau doux ami. Ne onques puis du cœur ne me put ce mot issir. Ce fut ce mot qui prude homme me fera si je jamais le suis ; car onques puis ne fus à si grand meschef que de ce mot ne me souvenist. Ce mot me conforte en tous mes ennuis ; ce mot m’a toujours garanti et gardé de tous périls…

— Par foi, fait la reine, ce mot fut de bonne heure dit, et béni soi Dieu qui dire me le fit. Mais je ne le pris pas si acertes comme vous fîtes. A maint chevalier l’ai-je dit, là où je ne pensai fors du dire seulement. »

Ils ont aussi des récréations moindres, des fabliaux, des contes, des histoires gaies, une épopée animale dont Renard est le héros et où viendront puiser, après Chaucer, Rabelais, et après Rabelais, La Fontaine. Ils ont des histoires grossières, mais amusantes où le diable et les manans ont place, composées uniquement pour enchâsser et conserver ce qui leur plaisait tant : une vive repartie, un bon mot. Ils ont des contes pittoresques et romantiques où l’on voit bien des pays, où l’on court bien des dangers, mais où l’on s’aime si tendrement ! histoires d’Amis et d’Amile, de Floire et Blancheflore, du roi Flore et de la belle Jehanne. Dans ce dernier conte, la femme, faussement accusée, se déguise en écuyer et suit le chevalier, son époux, qu’elle aime toujours, portant le costume masculin avec la bonne grâce et la désinvolture d’une héroïne de Shakspeare. Et croyez bien que ces personnages, tout comme Guillaume de Normandie lui-même, ne sont pas plus embarrassés pour répondre aux coups de langue qu’aux coups d’épée. Leur parade est toujours prête. Amile séduit la fille du roi. Vous allez vous scandaliser ? mais songez donc que « cette aventure n’est pas trop étrange, comme il ne fut plus saint que David, ni plus sage que Salomon. »

Ils ont enfin de purs chants d’amour, caressans et heureux, où l’on apprend que « belle amour, » que « douce amour, » n’est pas toujours dans les palais, mais se trouve aussi dans les « greniers, » dans les champs, sous le ciel, et c’est toujours une rencontre qui vaut, au cours de la vie, qu’on s’y arrête. La popularité de ces chansons est si grande et elles sont tellement sur toutes les lèvres qu’on les retrouve jusque dans les sermons, où il en est fait des applications mystiques. Stephen Langton, archevêque de Cantorbéry, au XIIIe siècle, prend une chanson pour texte d’un de ses sermons qu’on a encore :


Belle Alice, matin leva,
Son corps vestit et para…
Pour Dieu, trahez vous en là,
Vous qui ne aimez mie !


Pour tout résumer d’un mot qui fera comprendre la différence de leur époque à la précédente : sur les lèvres des vainqueurs d’Hastings l’ode se fait chanson.

Le premier effet de cette littérature qu’animait un esprit si nouveau fut d’éteindre celle des Anglo-Saxons. Après la conquête vint pour les indigènes une période de stupeur et de silence, et la chose fut bonne en elle-même. Le premier devoir du maître est d’imposer silence à l’élève : les conquérans n’y faillirent point.

Il y eut cent ans de silence. Puis un réveil graduel se produisit. Ce fut d’abord le réveil des clercs, des gens qui avaient étudié à Paris. Chez eux, à vrai dire, les caractères nationaux étaient moins apparens que chez le reste de leurs compatriotes ; les haines populaires avaient sur eux moins de prise ; la science alors comme de tout temps les avait rendus cosmopolites ; ils appartenaient moins à l’Angleterre qu’au pays latin, et le pays latin n’avait pas souffert. Un groupe nombreux de clercs d’origine anglaise brilla dès le XIIe siècle d’un éclat dont toute l’Europe s’aperçut. C’est le temps de Geoffroy de Monmouth, de Joseph d’Exeter, de Jean de Salisbury, de Gautier Map, de Nigel Wireker et de beaucoup d’autres. Au XIIIe siècle, nouveau réveil, celui des traducteurs et des imitateurs. On recommence à écrire abondamment en anglais : on fait passer dans la langue indigène les traités pieux et les romans vulgarisés par les vainqueurs. On écrit, comme dit l’auteur du Cursor mundi à la fin du XIIIe siècle, « pour l’amour du peuple anglais, du peuple de la joyeuse Angleterre, » et ce peuple en qui commence à passer, grâce au mélange du sang et au contact, quelque chose de la curiosité et de l’entrain de ses maîtres, prend goût à son tour aux romans d’aventure et au récit de prouesses et d’actes courtois. « On aime entendre des gestes, lit-on encore dans le Cursor mundi ; à lire des romans divers d’Alexandre le Conquérant, de Jules César l’empereur, des guerres terribles de la Grèce et de Troie, où tant de gens perdirent la vie, de Brutus ce baron vaillant, premier conquérant d’Angleterre, du roi Arthur… de Charles et de Roland qui luttèrent contre les Sarrasins… de Tristan et d’Iseult la douce, de la façon dont l’amour leur vint… des histoires sur des sujets divers, des histoires de princes, de prélats et de rois, des chants de toute sorte, de versification variée, écrits en anglais, en français et en latin. »

Donc on s’est tu d’abord ; puis on a repris courage et, oubliant les modèles anglo-saxons, on a traduit, puis imité les modèles français. Un pas restait à faire et le plus important de tous. Il fallait sortir de la pure imitation ; il fallait que l’esprit nouveau et l’esprit ancien se rencontrassent et s’unissent, il fallait, et c’est là une des grandes conséquences de la bataille d’Hastings, que de la littérature anglo-saxonne et de la littérature importée de France, sortît une littérature nouvelle, faite des deux autres et différente des deux autres, la littérature anglaise.


VI

La fusion, lentement préparée, s’opéra au XIVe siècle ; elle fut complète et simultanée en politique comme en littérature. La distinction entre les « Francigenæ » et les « Angligenæ » disparaît avec la suppression, sous Edouard III, du « présentement d’englisherie. » Jusqu’à la quatorzième année du règne de ce prince, toutes les lois qu’un meurtre était commis en Angleterre et que les auteurs demeuraient inconnus, le mort était a priori réputé français, francigena ; libre toutefois au comté de faire la preuve que la victime était seulement un indigène et de s’exempter ainsi de l’amende. Il n’y a plus désormais en Angleterre d’une part des Français et d’autre part des Anglo-Saxons ; il n’y a plus que des Anglais. Il cesse d’y avoir deux langues, l’une d’origine surtout latine, l’autre d’origine surtout germanique ; une nouvelle langue, la langue anglaise, se forme par voie de concessions mutuelles et de transaction. En 1205, on comptait seulement 50 mots d’origine latine dans les 32,005 vers du Brut de Layamon ; on en trouve 100 dans les 500 premiers vers de Robert de Gloucester en 1298, et 170 dans les 500 premiers vers de Robert de Brunne en 1303. Les progrès sont encore plus rapides à mesure qu’on avance dans le XIVe siècle ; nombre de familles de mots reçoivent en Angleterre la naturalisation et, peu à peu, se constitue cette langue dont le vocabulaire compte aujourd’hui deux fois plus de mots d’origine française ou latine que d’origine germanique. A la fin du dictionnaire étymologique de Skeat (1882) se trouve une table des mots de la langue classés d’après leur provenance ; les mots empruntés aux idiomes germaniques ou Scandinaves occupent sept colonnes et demie ; les mots tirés du français et des langues romanes ou classiques, seize colonnes. Sans doute, et la chose est certaine, la proportion n’est pas la même dans une page d’anglais ordinaire ; elle est renversée chez certains auteurs, dans Shakspeare par exemple ou Tennyson, qui ont une prédilection marquée pour les mots anglo-saxons. Il faut observer néanmoins, d’une part, que la constitution du vocabulaire avec sa majorité de mots franco-latins est un fait indubitable, d’autre part, que dans une page d’anglais ordinaire, la proportion des mots d’origine germanique est accrue aux regards par le nombre des articles, conjonctions et pronoms anglo-saxons, mots qui ne sont que les valets des autres et sont en effet, comme il convient, plus nombreux que leurs maîtres. On s’écartera beaucoup moins des résultats fournis par les listes de Skeat, si l’on ne compte que les vrais mots indépendans et libres, citoyens de la langue et qui ne sont l’ombre et le reflet d’aucun autre.

En même temps que la langue, une nouvelle versification s’établit par une fusion des règles des deux autres : les indigènes renoncent à l’allitération et acceptent la rime ; les conquérans cessent de tendre vers la symétrie absolue du nombre des syllabes et se contentent du nombre des accens. C’est ainsi que Chaucer écrit ses Contes de Cantorbéry en vers de cinq accens, avec un nombre de syllabes variant de neuf à onze. Même réforme pour la grammaire : au lieu de garder avec autant de persistance que les peuples germaniques leurs déclinaisons, les habitans de l’Angleterre les laissent tomber en désuétude avec la même promptitude que les Français. Leurs verbes se conjuguaient sans auxiliaires avant la conquête ; on disait en anglo-saxon : je partir demain ; les auxiliaires sont admis dans la nouvelle grammaire. Enfin, dans le français comme dans l’anglo-saxon, les noms communs avaient des genres arbitraires et qui différaient de l’une à l’autre langue ; lune, mona, était masculin en anglo-saxon ; soleil, sunne, était féminin ; femme, wif, était neutre. Des deux parts, on renonça aux genres arbitraires ; toutes les désignations d’êtres ayant un sexe prirent le genre correspondant au sexe ; les autres noms furent neutres.

L’instrument de la littérature étant ainsi constitué, la littérature à son tour peut naître ; et, à l’exemple de la langue, elle sera le résultat d’une étroite et très originale combinaison du génie des races du nord et des races du midi. Après les efforts infructueux d’Alfred et plus tard de Dunstan pour instruire la nation, une nouvelle tentative est faite maintenant, et celle-là devait réussir. Les écoles s’élèvent de toutes parts et on y enseigne les lettres latines. Oxford se remplit d’élèves ; dès le moyen âge, on envoie les jeunes gens à l’Université non-seulement pour faire d’eux des clercs, mais aussi pour en faire des gentlemen. Il n’est plus besoin, au XIVe siècle, de passer la mer et d’aller étudier à Paris ; Oxford gagne une renommée qui s’étend bien loin au-delà des limites de l’île. C’est là un grand changement parmi ces indigènes que les Français du temps d’Hastings avaient trouvés sauvages et ignorans, agrestes et pêne illiteratos, d’après le propre témoignage de l’un d’eux, l’Anglais Orderic Vital.

Grâce à cette réforme, les regards maintenant se tournent d’un mouvement unanime vers le Midi, Rome, la Grèce et Troie ; le culte des anciens, prélude de la Renaissance, s’établit, dès le XIVe siècle, en Grande-Bretagne ; on voit un Richard de Bury, évêque de Durham, précepteur d’Edouard III, collectionner les livres avec la passion d’un Médicis. Dans un traité de ce temps et qui lui est attribué, l’éloge des lettres est célébré avec une sincérité d’âme qui fait penser aux paroles de Cicéron dans sa défense du poète Archias : — « Grâce aux livres, les morts me réapparaissent comme s’ils étaient vivans… Tout se corrompt et tombe en poudre par la force de temps. Saturne ne se lasse pas de dévorer ses enfans, et la gloire du monde serait ensevelie dans l’oubli si Dieu, comme remède, n’avait accordé aux hommes mortels le bienfait des livres… Les livres, voilà les maîtres qui nous instruisent sans verges ni férules, sans réprimande et sans colère. Allez les rejoindre, vous ne les trouverez point endormis ; interrogez-les, ils ne se déroberont pas ; si vous vous trompez, pas de gronderies de leur part ; si vous êtes ignorans, pas de rires moqueurs. »

On se familiarise avec les dieux de l’Olympe et avec le culte de la pure beauté… Edouard III et ses seigneurs ornent leurs palais de tapisseries à sujets mythologiques ; dans les romans, la conquête de la beauté passionne maintenant davantage que la conquête des empires. Dans l’art de la statuaire, un grand changement se fait ; jadis le nu était jugé laid ; dans les jugemens derniers, aux portes des cathédrales, les damnés étaient nus ; c’était leur honte et leur châtiment, et les élus en face d’eux avaient de longues robes flottantes. Voici aujourd’hui, dès la première moitié du XIVe siècle, que bien loin des plaines heureuses et du ciel indulgent de l’Italie, dans l’abbaye de Meaux près Beverley, sur les bords de l’Humber, un statuaire ayant à représenter le Christ en croix, travaille le nu d’après nature, ayant sous les yeux un modèle vivant. Le chroniqueur du monastère note le fait à l’honneur de l’artiste et décrit l’enthousiasme et la curiosité que son œuvre excita aussitôt.

Si l’art anglais au XIVe siècle est pénétré de cet esprit nouveau, à plus forte raison la littérature. Le premier en date des grands poètes de l’Angleterre, Chaucer, a des peintures de Vénus flottant sur la mer, couronnée de roses blanches et de roses rouges, pour lesquelles le pinceau de Titien conviendrait mieux encore que celui du pensif Botticelli : car Chaucer est un précurseur de la Renaissance, lointain par les dates, voisin par le génie. Il a toutes les admirations des lettrés du XVIe siècle ; il prend pour modèle Pétrarque, Boccace, Dante ; il met sa gloire à suivre de loin les pas de Stace, Ovide et Virgile ; il invoque les dieux païens et leur demande l’inspiration : — « Radieuse Cypris, sois ma protectrice aujourd’hui. Et vous qui demeurez sur le Parnasse, près des claires fontaines de l’Hélicon, inspirez mes vers et mon récit. » — Il conte, d’après Boccace, l’histoire de Troïlus et de Cressida et celle de Thésée, duc d’Athènes ; il emprunte à la version de Pétrarque, « dont la douce éloquence a éclairé de poésie l’Italie entière, » celle de la patiente Griselidis. Il a voyagé en France et en Italie ; il lit Cicéron ; il vénère les livres de l’antiquité, car « de même, dit-il, que d’un vieux champ sort tous les ans blé nouveau, de même des vieux livres sortent, en vérité, les nouvelles connaissances des hommes. »

Sa langue est la nouvelle langue anglaise, son vers est le nouveau vers anglais. Il a renoncé à l’allitération ; il n’écrit point en français et il dédaigne les archaïsmes anglo-saxons ; presque tous les mots qu’il adopte ont cours encore aujourd’hui. Il parle anglais, son génie est un génie anglais, partie germanique et partie français ; il sait penser et il sait rire ; il suit les yeux à terre, bercé par sa rêverie, la longue suite de ses pèlerins de Cantorbéry et tout en même temps il écoute, observe et note les reparties, les discours et les traits de caractères de ses compagnons de route. Seul, il aura eu l’air distrait, de la taverne de Southwark à la taverne de Cantorbéry ; seul il aura tout observé et tout retenu. L’art de bien conter, inconnu des Saxons, lui est familier ; Boccace et La Fontaine n’ont pas mieux fait ; l’art de bien dire, de reproduire des conversations, de dramatiser des incidens, de changer le récit en dialogue, art non moins ignoré des Anglo-Saxons, lui est naturel ; c’est sa manière propre de comprendre et de traduire les réalités ; son œuvre, comme celle du grand fabuliste français, est « une ample comédie. » La Fontaine se laisse couper la parole par ses animaux, et Chaucer par ses personnages. Les pèlerins de Cantorbéry sont bruyans, bavards, tumultueux, prompts aux ripostes, féconds en idées ingénieuses, en exemples appropriés, en traits d’esprit qui partent comme des flèches et clouent l’adversaire au mur. L’hôtelier de Chaucer est à lui seul toute une hôtellerie, où les idées vont, viennent, s’attablent pour un instant et disparaissent au bruit des rires et des verres entrechoqués ; sa commère de Bath récite des monologues qui sont des drames à plusieurs personnages. Elle met en scène ses maris, leur donne la parole et la leur ôte, et se la donne et retire à elle-même.

Chaucer emprunte ses récits aux Italiens, aux Français, aux anciens, aux « gentils Bretons, » rien aux Germains. Les origines germaniques ont été si bien fondues et effacées, on a tant marché sur la dalle sous laquelle dort la vieille littérature, que Chaucer ignore cette partie du passé national. L’inscription est usée, et nul ne peut plus la lire. Il est familier avec Cressida, Cypris et la fée Morgane ; mais Thor et Odin lui sont inconnus. Quelque chose pourtant lui reste, et sans cela, il n’eût pas été un vrai Anglais : le goût de ces retours mélancoliques sur soi et sur le problème de la vie, le goût des profonds pensers qui, de tout temps, fut la caractéristique des Anglo-Saxons, et qui est demeuré un des traits marquans du génie britannique. Chaucer traduit et arrange à sa fantaisie l’histoire de l’amoureux Troïlus et de la changeante Cressida. Pierre de Beauvau, sénéchal d’Anjou, la traduit en français vers la même époque. Tous deux terminent par des réflexions marquant le souvenir dernier qu’ils veulent laisser au lecteur. Chez l’Anglais, ce sont des règles de bonne conduite, une moralité, des conseils pratiques, comme on en trouve une surabondance et tout un fourmillement dans la littérature d’outre-Manche, et jusqu’à nos jours, dans Defoe, Richardson, Fielding même, dans Dickens, George Eliot et Thackeray. Pierre de Beauvau ne change presque rien à son modèle, dont les pensées, trop mondaines pour une conclusion anglaise, lui suffisent et le satisfont : « Vous ne croirez pas légièrement, dit-il, à toutes celles qui vous donneront aureilles. Jeunes femmes sont volontarieuses et amiables et se mirent en leur beauté, et se tiennent fières et orgueilleuses entre leurs amans pour la vaine gloire de leur jeunesse ; lesquelles combien que elles soient gentes et mignotes plus que on ne porroit dire, si n’ont elles ne sens ne fermeté, mais sont muables comme la foille au vent. » Parce Domine ! conclut Chaucer. Attendez-vous à la douleur des prompts adieux, mais aimez-les quand même, ces femmes « muables, gentes et mignotes, » dit à ses compatriotes le sénéchal d’Anjou.

Le XVIe siècle peut donc venir ; Arioste peut armer la blonde Bradamante, Marot peut chanter l’hirondelle qui vole « puis çà puis là, » Ronsard et le Tasse effeuiller au soir la rose du matin, Montaigne résumer en un monologue unique le drame et la comédie de sa vie intérieure : ils trouveront en Angleterre un public, et non plus des barbares agrestes et pene illiteratos. Ils seront compris, imités, surpassés. Henri VIII connaît les classiques au point de mériter l’admiration d’Érasme ; Jeanne Grey lit Platon, Elisabeth traduit Plutarque, Boëce et Horace (son manuscrit vient d’être retrouvé), se prend d’enthousiasme pour Ronsard et lui fait remettre un diamant. Wyat, Surrey, Sackville imitent Pétrarque, Marot, Boccace, traduisent Virgile. Les colonnes corinthiennes soutiennent les palais et les tombes ; les médaillons des Césars ornent Hampton-Court. Érasme, qui connaît bien l’Italie, déclare que le culte des lettres est pour le moins en aussi grand honneur en Angleterre, et que c’est là qu’il faut vivre, parce que là va renaître « l’âge d’or. » Il meurt sans avoir vu se réaliser sa prophétie ; mais il avait dit vrai et l’âge d’or de la littérature anglaise était proche : Spenser allait chanter la Reine des fées, Bacon renouveler la philosophie, Shakspeare unir Juliette à Roméo sur le balcon des Capulets. A l’exemple de Chaucer, le grand poète emprunte beaucoup au Midi, à l’antiquité, à l’histoire nationale, mais rien à la partie anglo-saxonne de cette histoire : à Bandello, Roméo et Juliette ; à Boccace, Cymbeline ; à Giraldi Cinthio, Othello ; à Plutarque, César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan ; aux chroniqueurs nationaux, ses Plantagenet, ses York et ses Lancastre. Aux Anglo-Saxons, rien ; rien, si ce n’est souvent ce que ses pensées ont de plus profond et de plus douloureux, les doutes d’Hamlet, les désespoirs d’Othello, les mélancolies de Jacques, les sombres appréhensions de Claudio.

La fusion s’est faite. Grâce à Hastings, l’Angleterre a eu sa langue, sa grammaire, sa versification, sa littérature, qui ne sont ni françaises, ni germaniques, mais sont le produit d’une intime combinaison du génie des deux pays. Et voici le résultat final de ce grand événement. Les Saxons n’avaient pas l’esprit dramatique et les Anglais l’ont eu ; les Français avaient, à l’origine, peu de tendances vers le lyrisme et la mélancolie des races germaniques, les Anglais les ont connues, et du tout ils ont fait une seule chose : le cercle entier des pensées et des émotions humaines leur a été familier de bonne heure ; l’esprit celtique et l’esprit saxon inspirent également Shakspeare ; il sait l’âme de Béatrice aussi bien que l’âme d’Hamlet. On a pu le rapprocher de Molière et aussi de Goethe, et de nos jours, où les génies des différens peuples se pénètrent les uns les autres plus que jamais auparavant, Shakspeare, en qui cette fusion s’était réalisée il y a trois cents ans, est pour nous, par une conséquence naturelle, le plus moderne de tous ; il est l’auteur le plus populaire de notre siècle, celui qui connaît le mieux nos secrètes pensées : il est notre plus vrai contemporain.

Chez une multitude d’auteurs anglais qui ont brillé entre son époque et la nôtre, on pourrait retrouver de même, unis dans un mélange intime, le don de la prompte parole et de la prompte action, l’esprit pratique, la faculté de tourner les récits en drames, en même temps que le don de la méditation intense et de la contemplation métaphysique. « A la vérité, disait Saint-Évremond, je n’ai point vu de gens de meilleur entendement que les Français qui considèrent les choses avec attention et les Anglais qui peuvent se détacher de leurs trop grandes méditations pour revenir à la facilité du discours et à certaine liberté d’esprit qu’il faut posséder toujours, s’il est possible. » C’est marquer fort justement le résultat dernier des invasions. Malgré l’échange constant des pensées et l’imitation des mœurs, les deux routes suivies par les deux peuples sont demeurées distinctes. Ils se sont compris, mais non pas confondus. La part de l’esprit germanique demeure plus grande chez les Anglais, et la part du génie celto-latin plus grande chez les Français. Saint-Évremond continue d’avoir raison.

Lorsque Tristan mourut, Iseult mourut aussi, et on les enterra tous deux dans la même église, chacun à une extrémité de l’église. De la tombe de Tristan sortit une vigne, et de la tombe d’Iseult un rosier, et les deux plantes, embrassant les colonnes, vinrent se réunir à la voûte. C’est l’image de ce qu’ont fait Guillaume de Normandie et ses Français. La conquête a amené le croisement de deux races ; elle n’a rien détruit de leurs plus hautes qualités : elle a avivé ces qualités, au contraire, elle les a mêlées et en a fait un tout unique, ce tout que, depuis cent ans, nous ne nous lassons pas d’admirer ; elle a joint dans une union si intime qu’on n’a jamais pu, à aucune époque, les séparer entièrement, la vigne de France aux roses d’Albion.


JUSSERAND.


  1. Le sud-est était même occupé par des Gaulois venus du continent à une époque récente. Les Iceni étaient une tribu gauloise, les Trinobantes étaient des Gallo-Belges.
  2. Traduction de M. Duvau, avec une introduction par M, d’Arbois de Jubainville (Revue archéologique, novembre-décembre 1886).
  3. Ay, but to die, and go we know not where, etc.
    (Measure to measure, III, 1.)
  4. Ils reçurent toutefois, après la conversion, une culture latine, mais qui pénétra peu profondément sans transformer la littérature et le génie national.
  5. « Tous jusqu’aux petits marmitons… rivalisaient d’élan, de bravoure et de cette gaîté gauloise en présence du danger, qui forme un des beaux traits du caractère national. » (Voir l’Incendie du paquebot « la France, » par le baron de Hubner, 1887.)