L'Archipel des Philippines et la piraterie, récit de mœurs et de voyage

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

L'Archipel des Philippines et la piraterie, récit de mœurs et de voyage
Revue des Deux Mondes2e période, tome 81 (pp. 932-964).

Avant de quitter à regret cet admirable archipel des Philippines où j’avais séjourné dix années, je résolus de faire une excursion au village de Butuan. C’est sur ce point alors inconnu du globe, par 128° 44’ de longitude et 8° 48’ de latitude, à l’extrémité orientale de l’île de Mindanao, qu’en 1521, le jour de Pâques-fleuries, Magellan arborait pour la première fois l’étendard de Castille. En laissant Butuan derrière moi, en suivant en quelque sorte pas à pas les traces du célèbre navigateur, je devais atteindre l’îlot de Mactan, situé en face de Cebu. C’est là que, victime d’un faux point d’honneur, Magellan, frappé d’une flèche, expira au milieu de ses compagnons consternés. Il fut enseveli sur la pointe de l’îlot que je désirais explorer ; j’espérais y obtenir, grâce aux traditions locales, des renseignemens nouveaux sur ses découvertes et sur sa fin tragique.

Mes amis de Manille soutenaient que l’intérêt scientifique d’un tel pèlerinage ne compenserait pas les dangers qu’il me faudrait affronter pour atteindre Mindanao. Ils ne cessaient de me répéter que j’allais traverser des contrées infestées de pirates et rarement visitées par les Européens. Si je leur disais que j’emportais avec moi une lettre du consul d’Angleterre pour un Anglais du nom de Dickson, et si je leur affirmais que sa protection ne pouvait me faire défaut dans le cas fâcheux où je tomberais vivant entre les mains des pirates, ils me rappelaient que l’équipage d’un canot français avait été massacré tout récemment à Basilan, c’est-à-dire dans les parages habités par ce Dickson. L’interprète hollandais qui accompagnait l’embarcation avait seul été épargné. Lui-même m’avait raconté qu’il n’avait dû son salut qu’à son état maladif, à son extrême jeunesse et à une rançon de 2,000 piastres fortes que le gouvernement espagnol paya généreusement pour le sauver. Quelques années plus tard, une jeune et belle créole, fiancée à un alcade de la province de Misamis, était restée prisonnière de ces forbans, toutes les sommes offertes pour la racheter ayant été refusées. Les appréhensions qu’on me témoignait étaient quelque peu fondées ; mais est-il un plaisir plus vif que les incidens étranges de ces lointaines excursions auxquelles se rattachent des souvenirs historiques ? J’étais avide de ce plaisir, et je partis.


I

La saison des collas ou grandes pluies venait de finir. Favorisé par la mousson du nord, qui commençait à s’établir d’une manière régulière, nous pouvions franchir en dix jours la distance qui sépare l’île de Luçon, dont Manille est la capitale, de Mindanao, que je voulais visiter. Deux moussons soufflent alternativement sur les versans orientaux et occidentaux de l’archipel des Philippines. L’une apporte six mois de pluie torrentielle, l’autre six mois d’une inaltérable sérénité. La première mousson, dite du sud-ouest, commence à Manille en mai pour ne cesser de souffler qu’en octobre. Il est difficile de se figurer un ciel plus inclément, des crues d’eau plus furieuses. Sur terre, lorsque le vent atteint en tourbillonnant cette violence terrible que l’on désigne sous le nom de typhon, les récoltes sont hachées, les habitations s’effondrent, et les fleuves, transformés en torrens, arrachent, brisent, déracinent tout ce qui se trouve sur leur passage. Les Indiens de la montagne, pauvres êtres fatalistes, très simples de cœur et d’esprit, se bornent, quand ils voient et entendent venir de loin l’avalanche liquide, à gagner les hauteurs les plus proches. Accroupis tristement, la tête penchée sur leurs genoux, ils roulent avec leur indolence habituelle le papier d’une cigarette. Rien de plus étrange que de les voir suivre d’un œil indifférent les flots fangeux qui portent vers la mer leurs buffles, leurs récoltes, leurs maisons, toutes leurs richesses.

Ceux-ci sont encore les moins malheureux. Les Indiens qui habitent la plaine ne peuvent échapper au danger qu’en grimpant comme des singes pour gagner le faîte des bambous. Cramponnés aux branches lisses et flexibles, ils attendent que les eaux se soient écoulées ; mais souvent le typhon souffle avec rage pendant de longues heures. Glacées par la pluie et le froid de la nuit, leurs mains se détendent, et ils tombent sur la terre inondée comme tombent les fruits d’un arbre trop violemment agité. Pour ces pauvres gens, point de sépulture, ce qui est pour leurs familles un chagrin réel. Si la vase ne les engloutit pas, ils roulent jusqu’à l’embouchure des fleuves, où les attendent, pour se les disputer, des milliers de requins.

Sur rade, où rien n’arrête la fougue du cyclone, les embarcations s’amoncellent et broient ceux qui les montent. En vain les navires d’un fort tonnage jettent l’ancre de miséricorde, et font entendre de minute en minute le canon de détresse ; rien ne les empêchera d’aller s’échouer sur les sables ou de se briser sur les falaises. Le danger en pleine mer est moins grand, pourvu que le capitaine soit prudent et consulte avec attention son baromètre. Si les vaisseaux sont surpris par le typhon toutes voiles dehors, il n’est pas de salut. Il y a quelques années, entre Formose et Hong-kong, l’Evening-Star vit un navire hollandais disparaître ainsi dans un tourbillon grisâtre d’où s’échappaient le tonnerre et la foudre, en moins de temps qu’il n’en fallut au vaisseau anglais pour hisser le pavillon rouge, signal du danger.

La seconde mousson, dite des nortadas, commence à l’époque que j’avais choisie pour mettre à la voile, c’est-à-dire en octobre, pour finir en mai. C’est l’époque des beaux jours ; mais un soleil qui brille pendant six mois consécutifs devient un astre bien fatigant. En Chine comme en Europe, l’ennui naquit de l’uniformité. On soupire après l’apparition d’une nuée comme après six mois de pluie on demande avec désespoir un rayon de soleil qui égaie les yeux et réjouisse l’âme attristée.

Le capitaine du brick Nuestra Señora de la Merced, abord duquel j’avais pris passage, répondait au nom prétentieux de Perpetuo Illustre. Il était Indien, ce qui eût éloigné de son bord les créoles espagnols, plus soucieux que moi de la valeur des origines. Il appartenait à cette belle race tagale de l’île Luçon, dont les contingens furent les émules de nos soldats lors de la conquête de la Cochinchine. La résignation dont ces braves gens firent preuve à l’époque où les fièvres décimaient le corps expéditionnaire ne fut surpassée que par le courage qu’ils montrèrent lorsque les Annamites vinrent à Saigon assaillir les troupes hispano-françaises avec des forces quatre fois supérieures aux nôtres. Beaucoup d’entre eux, séduits par la cordialité de notre gaîté gauloise, — on est très gai hors de France parce qu’on s’y sent plus libre, — ont demandé à rester avec nous.

Le matin même du jour où nous devions mettre à la voile, le bruit se répandit en rade qu’une grande quantité de pancos ou embarcations de pirates s’était montrée dans les détroits que nous devions traverser pour atteindre Mindanao. On assurait qu’elles s’étaient avancées jusqu’en vue du Corregidor ; c’est le nom d’une petite île verdoyante placée comme en vigie à quelques milles en avant de la rade de Manille. C’était assurément de l’exagération, car, pour avoir exemple d’une pareille audace, il fallait remonter jusqu’aux premiers jours de la conquête, espagnole. Cependant les rumeurs devinrent si persistantes que l’arraez [1] du brick eu prit ombrage. Le départ fut différé d’un jour, afin qu’on pût renforcer l’équipage ; des trabucos centenaires furent mis en état, de service, des coulevrines affreusement rouillées se gorgèrent de mitraille, enfin seize vieux fusils à pierre, beaucoup plus dangereux pour ceux qui devaient s’en servir que pour les écumeurs qui pourraient se présenter, furent achetés à des serruriers chinois et transportés. à bord avec de grands éclats de voix et beaucoup de démonstrations guerrières. Ces préparatifs terminés, il fut enjoint à l’équipage d’exercer une surveillance très active sur toutes les embarcations suspectes qui s’approcheraient de nous durant la nuit.

J’avais entendu parler si souvent des déprédations commises par les pirates, que, loin de songer à redouter leur rencontre, je me surpris à la désirer. Perpetuo Illustre me parut partager cette envie instinctive de combattre, car un bateau à vapeur devait sortir sous peu de jours du port de Cavité pour nettoyer les détroits, et Perpetuo mit résolument à la voile sans vouloir l’attendre. Il se croyait très sûr de pouvoir faire face aux écumeurs de mer avec son équipage de seize hommes et sa vieille ferraille. Brandissant son bolo, couteau à large lame dont les Indiens sont toujours armés, il m’assurait qu’il ne demandait pas mieux que d’en venir une fois sérieusement aux mains avec les ennemis séculaires de sa race. Ce n’eût point été son coup d’essai, il avait eu déjà quelques démêlés avec eux. Il savait, comme d’intuition, que ses ancêtres, c’est-à-dire les aborigènes des Philippines, avaient vu, dès le IXe siècle, presque tout leur littoral envahi par ces hordes conquérantes. A cette époque, les sectateurs de Mahomet, débordant de la Malaisie, franchirent les détroits de la Sonde. Les premières îles qu’ils rencontrèrent, Bornéo, le groupe des Soulou, Mindanao, tombèrent sous leur joug ; elles y sont restées. L’archipel des Philippines leur fut également soumis ; mais les Tagales et les Cebuanos, devenus chrétiens, les refoulèrent vers leurs possessions du sud, et depuis lors une haine implacable les sépare.

Malgré la présence des Hollandais aux Célèbes, aux Moluques, à Bornéo, en dépit des comptoirs espagnols de Mindanao et de Balabac, la guerre se continue encore de nos jours entre les descendans des Malais et les indigènes. Montés sur de légères embarcations tenues cachées dans les bois, les Moros, — c’est le nom que leur donnent les Espagnols en souvenir sans doute de leurs éternels, ennemis les Maures d’Afrique, — exécutent de véritables razzias sur les populations soumises aux Européens. S’élançant comme des oiseaux de proie sur les villages chrétiens, ils persistent, comme leurs coreligionnaires d’Algérie avant 1830, à vivre de rapines, à peupler leurs sérails des plus jolies femmes indiennes, dont souvent ils réduisent aussi les maris en esclavage. On raconte même que plus d’une captive en faveur s’est vengée d’anciens griefs conjugaux, et a fait imposer à son mari, captif comme elle, les services les moins appropriés à sa qualité d’époux. Les Indiens des Philippines préfèrent l’esclavage à la honte de répudier leur foi. Des terres, la liberté, des femmes, leur sont offertes à la condition de se faire mahométans ; mais les exemples d’abjuration sont très rares. Les descendans des Malais n’ont point la même fermeté religieuse, et il n’en est pas un seul qui, sur le point d’être passé par les armes pour crime de piraterie, ne demande le baptême, persuadé que son apostasie le sauvera. Les missionnaires espagnols, peu scrupuleux sur la façon de faire des prosélytes, entretiennent chez les condamnés l’espérance fort aléatoire d’une commutation de peine, s’ils veulent se convertir au christianisme ; mais, dans la pureté toute primitive et naïve de sa croyance, un Indien souffre résolument la mort plutôt que d’abjurer sa foi.

Il arrive souvent que les pirates dont nous avions à redouter la rencontre attaquent, au nombre de deux ou trois cents, des embarcations du tonnage de notre brick. Les matelots indiens, n’ignorant point qu’ils n’ont aucun quartier à attendre, s’ils ne se rendent à merci, combattent en désespérés. Ils parviennent presque toujours à se dégager dès qu’ils ont le temps de se préparer à la défense ; mais, s’ils sont surpris la nuit, leur massacre est certain. Jetant dans les pirogues tous les objets précieux qu’ils trouvent à bord, les Moros se retirent en mettant le feu au bâtiment saccagé, non point pour faire disparaître les indices accusateurs de leurs pirateries, mais simplement par esprit de dévastation.

Les premiers jours de traversée furent des plus calmes. L’absence de dangers, la vie paisible d’un équipage composé d’Indiens indolens, eussent rapidement engendré la tristesse, si à chaque instant notre navigation n’eût été égayée par l’apparition de quelque nouveau promontoire. Nous découvrions assez fréquemment des îlots madréporiques de création récente. Ces petites îles sont formées de polypiers qui, unis à des coraux de forme rameuse, ils se métamorphosent avec le temps en récifs redoutables. Ces récifs à leur tour, après de longues années, deviennent des îles enrichies des mille débris que les flots leur apportent. Les vents et les oiseaux du ciel ne tardent pas à les féconder. D’élégans bouquets de cocotiers aux feuilles frémissantes, s’élançant d’un cercle d’eau de mer couleur de saphir, nous indiquaient clairement ceux des récifs qui, après une lutte séculaire, avaient remporté un triomphe définitif sur l’élément liquide. J’obtenais de Perpetuo, toutes les fois que je le sollicitais, la liberté de descendre sur ces émeraudes flottantes. J’y abordais, hissé sur les épaules des Indiens du bord ; pour eux, la nécessité de se mettre à l’eau jusqu’à la ceinture était un divertissement. Je trouvais les rives de ces petites îles couvertes d’une quantité infinie de mollusques et de crustacés microscopiques. J’y faisais une abondante moisson des plus belles coquilles de mer, et cependant aux endroits où commençait la végétation j’ai rarement trouvé un insecte, un reptile ou un oiseau. Mon grand bonheur était de donner à mes découvertes les noms de mes amis d’Europe. J’écrivais sur un carton épais le nom aimé dont je voulais baptiser mon île. Je le clouais au premier cocotier qui s’offrait à moi, et je rentrais à bord, heureux du souvenir que j’avais laissé dans ces solitudes de l’océan. Navigateurs, si jamais vous descendez sur les îles Suzanne et George Sand, respectez en les conservant ces deux noms qui me sont chers.

La contemplation des nuits tropicales est une chose qu’on n’oublie pas. La constellation de la Croix du sud brille sous ces latitudes du plus pur éclat ; la phosphorescence des flots était par momens si vive, surtout à l’approche d’un orage, qu’il nous semblait naviguer au milieu d’une nuée lumineuse. Ce qui surprend beaucoup le voyageur, c’est de voir combien la nuit prend d’animation lorsqu’on approche des côtes, ou que l’on entre dans un détroit. Dans toutes les directions scintillent des torches sans nombre que les pêcheurs allument à l’extrémité de leurs barques dès que le soleil disparaît. Le poisson, curieux, fasciné par l’éclat de la lumière, accourt, joue au milieu des reflets de la flamme, et se laisse harponner avec une étonnante facilité. C’est en raison d’une grande quantité de lueurs semblables, répandues sur les côtes du détroit qui porte son nom, que Magellan, assure-t-on, donna la qualification pittoresque de Terre-de-Feu à la partie occidentale de ce passage.

Je m’étais oublié un soir à fumer jusqu’à une heure assez avancée sur la dunette du brick. La faible lueur de mon cigare était la seule qui brillât par momens dans l’obscurité que projetait sur nous l’ombre d’une falaise de l’île de Negros, qu’une brise rebelle nous empêchait de doubler. Tout à coup je vis poindre une clarté au milieu de la montagne, presque au-dessus de moi. Sous des rochers dont la blancheur égalait celle du marbre, et qui faisaient saillie sur l’abîme, des flammes rougeâtres s’élevèrent. Bientôt je pus distinguer autour des bûchers une horde de petits noirs complètement nus, difformes, aux membres grêles et disproportionnés, à la tête énorme. Quelques-uns se défiaient et simulaient des combats singuliers ; d’autres dansaient, et armés de lances en bambou, abrités derrière des boucliers allongés dont une des pointes était enfoncée en terre, se menaçaient. Des groupes où les deux sexes étaient mélangés se livraient, sans souci de leurs compagnons, à des ébats moins dangereux. Mon capitaine, réveillé lui-même en sursaut par la soudaineté des feux, vint me rejoindre sur la dunette, et j’appris de lui que nous avions devant les yeux de véritables sauvages, désignés aux Philippines sous le nom de Negritos. Les bûchers autour desquels je les voyais s’ébattre non-seulement les garantissaient de l’humidité des nuits, mais leur fournissaient encore la couche de cendre épaisse dont ils se couvrent le corps pour se préserver des moustiques. Je remarquai en effet qu’à l’endroit où un feu s’éteignait, les danses et les combats cessaient ; nul doute, comme l’avait dit Perpetuo, que, roulés dans les cendres, les Negritos ne goûtassent le repos à l’abri de ce singulier moustiquaire.

Les anthropologistes placent ces sauvages dans le rameau alfourou-endémène. J’ai vu plusieurs de ceux-ci dans le cours de mes voyages, et je les ai trouvés toujours de taille fort petite, avec les cheveux courts, moins frisés que ceux des nègres, le nez épaté, les lèvres grosses et la couleur des noirs du Sennaar. Ils vivent sur les montagnes inaccessibles des terres polynésiennes et principalement aux Moluques et aux îles Philippines. Ce sont les aborigènes de l’Océanie, selon toute probabilité ; les Asiatiques, en se mêlant à eux, ont fourni les différentes races qui occupent le littoral des possessions espagnoles, et qui sont connues sous les noms de Tagales, Illanos, Pampangos et Cebuanos. Plusieurs moines espagnols, envoyés en mission auprès de ces nègres lilliputiens, m’ont assuré n’avoir jamais pu découvrir dans leurs mœurs et dans leur langage aucune trace de culte, aucun soupçon de l’idée d’un être suprême ; jusqu’à ce jour, ils se sont refusés à toutes les tentatives faites pour les civiliser. Quoique leur caractère soit très doux, ils sont d’une méfiance extrême ; aussi ne couchent-ils jamais deux fois dans le même campement, de crainte d’y être surpris. Ils ignorent l’usage des armes à feu, dont la détonation les remplit de terreur ; ils croient, en nous voyant abattre un oiseau au vol, que nous gouvernons la foudre. Pour atteindre les cerfs et les sangliers, fort abondans dans les forêts qu’ils habitent, ils ne se servent que d’arcs et de flèches ; ces flèches, dont les pointes sont taillées en forme de harpons, ne dévient jamais du but.

Ce qui dans tous les temps a distingué ces sauvages des autres races de la Polynésie, c’est leur passion indomptable pour la liberté. Cette répulsion des Negritos pour tout ce qui pourrait les courber sous le joug ou régulariser leur existence les rendra toujours intéressans aux voyageurs. Voici un exemple de leur amour pour l’indépendance. Dans une battue faite à l’île de Luçon par des soldats indigènes, sous les ordres d’un officier espagnol, à la poursuite de Negritos qui ravageaient des plantations de cannes à sucre, on s’empara d’un petit noir d’environ trois ans. Il fut trouvé tremblant d’épouvante, à côté d’une fosse peu profonde encore et fraîchement creusée. Il allait y être enseveli vivant. Lorsque les Negritos sont poursuivis, trop vivement, ils abandonnent les enfans à la mamelle ou trop faibles pour les suivre. Les mères déclarent aux chefs, qu’elles ne peuvent plus les porter, et elles les déposent à terre en détournant les yeux, mais, comme les vagissemens ou la rencontre des pauvres abandonnés indiqueraient la route prise par les fuyards, il est décidé qu’ils seront sacrifiés à la sûreté générale : une fosse rapidement creusée les engloutit vivans. Celui auquel l’officier espagnol venait de sauver la vie, longtemps inquiet, taciturne, évitant le regard de son libérateur comme le ferait un jeune singe enlevé tout à coup à sa forêt, fut conduit à Manille. Un Américain l’ayant demandé au gouverneur pour l’adopter, il fut baptisé sous le nom de Pedrito… Dès qu’il fut en âge de recevoir quelque instruction, on s’efforça de lui donner toute celle qu’on peut acquérir dans ces contrées éloignées. Les vieux résidens de l’île, connaissant le caractère des Negritos, riaient sous cape en voyant les tentatives faites pour civiliser celui-ci. Ils prédisaient que l’on verrait tôt ou tard le jeune sauvage retourner à ses montagnes. Son père adoptif, n’ignorant point les railleries dont sa sollicitude était l’objet, mais, se piquant au jeu, annonça qu’il conduisait Pedrito en Europe. Il lui fit visiter New-York, Paris, Londres, et ne le ramena aux Philippines qu’après deux ans de voyages.

Avec cette facilité, dont la race noire est douée, Pedrito parlait au retour l’espagnol, le français et l’anglais ; il ne chaussait que de fines bottes vernies, et tout le monde à Manille se rappelle encore aujourd’hui le sérieux digne d’un gentleman avec lequel il recevait les premières avances des personnes qui ne lui avaient pas été présentées. Deux ans à peine s’étaient écoulés depuis le retour d’Europe, lorsqu’il disparut de la maison de son protecteur ; les rieurs triomphèrent. Jamais probablement on n’eût appris ce qu’était devenu l’enfant adoptif du philanthrope yankee sans la rencontre singulière qu’en fit un Européen. Un naturaliste prussien, parent du célèbre Humboldt, résolut de faire l’ascension du Maritalès, montagne qui forme l’un des côtés de la baie où se jette le fleuve Pasig, et habitée, malgré la proximité de la capitale des Philippines, par de nombreuses tribus de Negritos. Le naturaliste avait presque atteint, le sommet du pic, et herborisait en compagnie de quelques Indiens porteurs de son bagage, lorsqu’il se vit entouré soudainement par une nuée de petits noirs. C’était une tribu qui, se sentant en nombre, n’avait pas craint d’approcher. Leurs arcs passés sous le bras comme le fusil des chasseurs au repos, leurs flèches réunies dans des carquois de bambou jetés en sautoir sur les épaules, annonçaient des intentions pacifiques. Ils semblaient hésitans et absorbés dans la contemplation du premier Européen assez osé pour s’aventurer dans leurs forêts. Le Prussien, quelque peu surpris tout d’abord, revint bientôt de son étonnement et, prenant ses crayons, il s’apprêtait à esquisser quelques portraits, lorsque l’un des sauvages, s’approchant de lui en souriant, lui demanda en langue anglaise s’il connaissait à Manille un Américain du nom de Graham. C’était notre Pedrito. Il raconta toute son histoire, et lorsqu’il l’eut terminée, ce fut en vain que le naturaliste tenta de le décider à revenir avec lui à Manille. Le jeune sauvage s’offrit complaisamment à aider le savant dans ses recherches, et lui donna même quelques coquilles terrestres fort belles, puis, lorsque la nuit vint, il s’enfuit avec toute sa tribu. Longtemps le naturaliste prussien et ses guides entendirent au loin les échos de la montagne retentir d’un cri aigu. C’était le cri d’alarme que les Negritos font entendre lorsqu’ils se croient menacés de quelque danger. Ceci se passait en 1860. Sans doute en ce moment encore, au sommet le plus élevé du Marivelès, abrité sous quelque roche, à la lueur d’un bûcher dans les cendres duquel il va se rouler, parfois l’œil attaché sur un navire qui cingle vers l’Europe, Pedrito continue à faire à ses naïfs compagnons la description des merveilles qu’il entrevit sous nos latitudes. Doit-on le plaindre de son éloignement pour nos mœurs ? Chacun répondra selon son tempérament et ses idées ; mais on peut croire que beaucoup d’hommes civilisés lui envient l’air pur et libre de ses montagnes, et qu’il n’envie certes point celui de nos villes.


II

— Perpetuo, dis-je un matin à l’arraez du brick, nous voici bientôt au but de notre voyage ; ne trouvez-vous pas étrange que les Moros soient restés invisibles pour nous seuls ? — Il me regarda finement, et après un instant d’hésitation il m’assura que nous ne verrions pas de pirates avant notre arrivée à Butuan. Comme il me vit surpris de sa réponse, il ne tarda point à me confier qu’il avait, avant notre départ de Manille, mis son brick sous la protection de la Vierge. Il avait fait dire une neuvaine pour l’obtenir ; mais cet acte de piété, qu’il considérait comme une véritable assurance contre la rencontre des infidèles, lui coûtait neuf piastres, grosse somme en vérité, et à laquelle il espérait bien que j’aurais la générosité de contribuer. J’ai trop voyagé pour n’être pas tolérant, et je ne songeai pas le moins du monde à affaiblir dans l’esprit du naïf Indien la confiance qu’il plaçait, comme beaucoup de marins plus civilisés, dans la protection de Nuestra Señora de la Merced. Je lui fis néanmoins remarquer en le raillant doucement que, si je n’avais pas eu l’espérance d’un péril, je ne me serais pas embarqué à son bord. Il aurait dû me prévenir que nous ne ferions aucune fâcheuse rencontre, puisqu’il n’ignorait pas mon désir de voir de près ou de loin les pirates de son archipel. Au même instant, le matelot placé en vigie sur le gaillard d’avant fit entendre le cri aimé de ceux qui voyagent en mer : terre à tribord !

C’était l’île de Mindanao. En peu d’heures, nous découvrîmes à l’horizon une rangée de montagnes bleues courant, comme celles de tout l’archipel, du nord au sud ; à mesure que nous en approchions, elles se dégageaient lentement, sous l’ardeur d’un soleil déjà brûlant, des blanches vapeurs de la nuit. Le vent était si propice, notre bateau glissait sur la lame avec une telle rapidité, que nous ne tardâmes point à distinguer quelques vallons sur lesquels se détachaient des champs de riz d’un vert éclatant. D’innombrables oiseaux aquatiques gagnaient le large ; lorsqu’ils passaient sur nos têtes, ils nous apparaissaient comme de joyeux messagers apportant des paroles de bienvenue. L’aigrette au plumage blanc se jouait au bord des fleuves. Aucune expression ne saurait rendre la grâce du vol de ces oiseaux, qui, descendant des montagnes comme de légers flocons de neige, allaient s’abattre en tourbillonnant au milieu des marécages. Accoudé sur les bastingages du brick, la longue-vue braquée sur l’île qui déployait à mes yeux toutes ses beautés comme un panorama mobile, je cherchais avec impatience à découvrir la trace de quelque habitation ; mais mes regards se fatiguèrent vainement de cette recherche, et je n’en fus pas très surpris. Les rancherias ou villages de cette partie de l’Océanie sont généralement cachées au milieu de bambous touffus ou de manguiers gigantesques. Je pus donc voir les fleuves succéder aux prairies, les coteaux faire suite aux vallons, sans que nulle part je pusse découvrir un être vivant sur cette terre où j’avais vu pourtant des traces de culture. A la chute du jour, il me sembla distinguer d’une manière confuse dans une atmosphère empourprée, sur les bords d’une immense plage sablonneuse, quelques huttes grisâtres montées sur pilotis. Je demandai leur nom, et lorsqu’on m’eût répondu que c’étaient les approches de Butuan, je m’imaginai avec quelque raison voir cette partie de l’île de Mindanao telle qu’elle s’était montrée au premier Européen qui l’avait visitée, à Magellan. C’est au moment même où je me figurais que j’allais débarquer comme lui en curieux sur cette plage désolée que le vent, favorable depuis le point du jour, devint contraire à la tombée de la nuit. Au lieu de nous rapprocher du but, nous faisions fausse route, comme disent les marins. Ce fut à la bruyante désolation de Perpétue, que je devinai toute l’importance du changement qui venait de s’opérer. Il n’avait certes pas tort de se lamenter, puisque, avec encore une heure de bonne brise, il nous eût été facile de jeter l’ancre dans un mouillage sûr. Les voyageurs accoutumés aux incertitudes d’une navigation à voiles savent combien sont instantanés les caprices du vent. Nous avions pu distinguer, à l’heure de l’Angélus, les lumières dont Butuan s’était éclairé. Mon capitaine soutenait qu’on avait dû illuminer le village pour fêter notre arrivée, et il n’y avait à cela rien d’improbable : nous venions de Manille, et nous apportions à de pauvres isolés des nouvelles de la mère-patrie.

— Si nous étions à terre, s’écriait Perpetuo avec fureur, nous serions en ce moment chez le père de ma fiancée Carmencita ; elle et ses amies, des Indiennes jolies et modestes, nous serviraient un chocolat épais, et d’autant plus succulent qu’il aurait été pétri par leurs petites mains, et que Mindanao produit le meilleur cacao de l’Océanie. La soirée se serait passée à fumer de délicieux puros, à écouter, nonchalamment assis sur des chaises à bascule, des chansons indigènes chantées par quelque brune et langoureuse fille du pays ; puis l’arrivée d’un brick apportant des lettres et la présence d’un Européen étranger, — chose rare ici, — eussent donné de l’animation à la terlulia. On aurait dansé toute la nuit la habanera [2] au son des guitares et des harpes.

Malheureusement tous ces beaux rêves évoqués par l’enthousiaste arraez durent s’effacer rapidement de notre esprit ; plus l’ombre descendait, plus le vent augmentait de violence. De tous les points de l’horizon, de gros nuages accouraient vers nous et s’amoncelaient sur nos têtes ; les montagnes de Mindanao, déjà plongées dans l’obscurité de la nuit, s’éclairaient presque sans relâche à la lueur d’éclairs immenses. Vers une heure du matin, toujours roulés par la bourrasque, et lorsque depuis longtemps les lumières de terre avaient disparu, Perpetuo, après une pénible bordée qui nous avait poussés au fond d’une baie, vint me demander si je lui conseillais de jeter l’ancre pour attendre la fin du gros temps à l’endroit où nous nous trouvions. Ignorant complètement quelle pouvait être notre situation, j’allais lui répondre que ce parti me semblait le plus sage, lorsqu’une secousse du brick nous fit tout à coup tressaillir. L’équipage poussa un cri d’alarme ; la sonde fut jetée en toute hâte, et il fut constaté que nous étions échoués sur un banc de sable. Notre bateau, comme fatigué de sa lutte contre les élémens, s’était incliné à bâbord et reposait sur de lit moelleux, où la quille s’était engagée à peu de distance du rivage.

— A présent, me dit le malheureux capitaine, vous êtes sûr de voir vos singuliers désirs accomplis, et avant vingt-quatree heures, si la marée ne nous a ôtés de cette côte maudite, vous verrez plus de pirates à nos trousses que vous et moi ne voudrions en voir.

— S’il en est ainsi, Perpetuo Illustre, lui dis-je, préparons-mous à bien les recevoir. Et de quel côté croyez-vous que soit le danger ?

Por Dios ! du côté de la terre. Il y a des pirates dans tous ces parages. Ces épaisses forêts, en apparence désertes, cachent des embarcations prêtes à prendre la mer, et des Moros suivent des yeux depuis ce matin la marche du brick. S’ils s’aperçoivent du changement de la brise, s’ils ont le moindre soupçon de l’impossibilité où nous nous sommes trouvés d’atteindre le mouillage, si à la lueur des éclairs ils nous distinguent ici, immobiles comme des hérons, soyez sûr d’une attaque prochaine. Alors, ajouta-t-il, en se tournant vers l’équipage et en faisant un grand signe de croix qui fut répété par tout le monde, alors que les saints aient pitié de nous !

J’ai hâte de dire à la louange de Perpetuo que, si son animation paraissait grande, il n’y avait dans son langage et dans sa physionomie rien qui indiquât la crainte. Il était de race trop pure pour éprouver ce lâche sentiment. Il avait en outre, comme les esprits simples qui ont mis leur confiance en un saint ou une amulette, la conviction d’être garanti durant ce voyage contre la surprise des Moros. N’avait-il pas, avant son départ de Manille, fait des actes de dévotion coûteux qui lui assuraient une haute protection ? L’équipage du brick fut mis en quelques mots au courant de la situation. On demanda aux matelots si, en cas d’attaque, ils se battraient ainsi qu’il convenait à de loyaux sujets de la reine d’Espagne. La réponse de ces braves gens me se fît pas attendre. Des acclamations de viva la reyna ! viva España ! retentirent à l’envi, remplissant d’un tumulte très compromettant la baie silencieuse. Quelques-uns d’entre nous crurent entendre d’autres cris partis alors de la terre ; mais, Perpétuo ayant affirmé que l’écho seul nous avait répondu, cet incident, auquel on aurait dû attacher plus d’importance, cessa bientôt de nous occuper. Plein de confiance dans des hommes que la perspective d’un combat avec des pirates semblait réjouir plutôt qu’inquiéter, notre capitaine fit éteindre toutes les lumières du bord ; les armes furent étalées sur le pont ; on renouvela l’amorce des trabucos, et les coulevrines furent placées sur la dunette, de manière à balayer le pont, si l’ennemi l’envahissait. Dans le cas presque certain où la marée montante nous remettrait à flot, on hissa toute la voilure. Nous étions ainsi préparés à la lutte et prêts à prendre le large dès qu’il y aurait possibilité de le faire.

Il était trois heures du matin lorsque les préparatifs de défense furent terminés. L’équipage, harassé de fatigue, étendu en désordre sur le pont, se livra au sommeil. Perpetuo lui-même, malgré ses préoccupations guerrières et amoureuses, s’endormit profondément à côté de moi, qui veillais seul à bord. L’orage s’était calmé : sur nos têtes, le ciel resplendissait constellé d’étoiles ; mais le brick, dominé presque de tous les côtés par de hautes collines boisées, restait dans l’ombre. Vers la mer, l’horizon étincelait, car les grosses lames qui se forment à la suite des tempêtes dégageaient en s’entre-choquant des torrens d’électricité. Jamais les flots ne m’avaient paru si lumineux, et rarement aussi je m’étais trouvé entouré de ténèbres plus épaisses. C’était pourtant dans la partie la plus reculée de la baie, à l’endroit où l’ombre était plus profonde, que je devais porter toute mon attention. Parfois une lame énorme, couronnée d’une crête d’écume argentée, atteignait le fond d’une anse rocheuse et projetait en s’y brisant une lueur soudaine. Je me hâtais d’interroger du regard le point éclairé ; mais cet éclat phosphorescent était trop fugitif pour me permettre de rien distinguer sur le rivage. Aspirant à pleins poumons mille senteurs que la brise m’apportait de terre, je prêtais surtout une oreille attentive aux clameurs confuses qui, durant la nuit, animent si étrangement les forêts de l’Océanie. Les rugissemens des tigres et des panthères ne faisaient point entendre, comme dans les îles voisines de Java et de Singapour, leurs notes lugubres. Par une singulière et heureuse exception, tout l’archipel des Philippines est exempt de la présence d’animaux féroces. En revanche, à tout instant j’entendais les bramemens du cerf, les courses folles des buffles sauvages et des sangliers ; les calaos ne cessaient de filer leurs notes monotones ; un kakatoès, brusquement enlevé sans doute à son sommeil par le vigoureux coup d’aile d’une de ces énormes chauves-souris dont l’envergure ne mesure pas moins de deux pieds, surmontait toutes ces rumeurs du comique éclat de sa colère.

Soudain, entre tous ces bruits familiers à mon oreille, il me sembla distinguer des notes gutturales nouvelles pour moi. Elles ne ressemblaient pas exactement aux bramemens du cerf, bien que des oreilles peu exercées eussent pu s’y tromper. En prêtant une attention soutenue, il devint de toute évidence que ce que j’entendais était un cri humain. Les clameurs suspectes se répondaient, tantôt descendant du sommet des hauteurs, tantôt s’élevant du fond des vallées. Ceux qui les poussaient, paraissant suivre une direction commune, se taisaient en arrivant près du rivage. Il était certain qu’il y avait au bord de la mer, à quelques encablures du brick, un point de réunion. Je secouai rudement Perpetuo, car rien n’est plus difficile à réveiller qu’un Indien.

— Ce sont eux ! s’écria-t-il en me serrant fortement le bras aussitôt qu’il eut écouté. Ce que vous entendez, c’est le cri de ralliement de ces maudits. Lorsque, dispersés dans les montagnes de leurs îles pendant la nuit, leurs chefs veulent les réunir au point du jour pour un coup de main, des messagers parcourent les hauteurs en faisant retentir au loin le cri que vous avez heureusement remarqué. Grâce à Dieu ! vous m’avez averti à temps : il n’y a pas une minute à perdre pour préparer mes hommes. Bata, souloun, na ! leur cria-t-il en tagale, garçons, debout, allons ! Et comme la voix ne suffisait point à les réveiller, j’entendis un rotin siffler et s’abattre à plusieurs reprises sur le groupe des dormeurs.

Pendant que l’équipage s’apprêtait, il nous sembla voir pâlir les étoiles et se dissiper les ombres dont nous étions entourés. Les montagnes de l’île dessinèrent leurs sombres silhouettes, et bientôt se détachèrent nettement sur un ciel couleur d’opale et d’une admirable pureté. C’était bien le jour, et nous ne pûmes nous empêcher de l’accueillir avec des cris de joie. Quelques minutes après, le brick, jusqu’alors immobile, s’agita sous nos pieds. Une épave légère fut jetée à la mer, et, en voyant la vague la porter vers la rive, nous eûmes l’espérance qu’en peu d’instans nous allions, ainsi que nous l’avions prévu, sans efforts et par la seule impulsion de la marée montante, être remis à flot. Dans les régions qui avoisinent les tropiques, les transitions de la nuit au jour et du jour à la nuit sont fort brusques : point de traces de ces beaux crépuscules d’Europe, source féconde d’inspirations pour les poètes, les peintres et les amoureux, point de belles aurores rougissantes venant annoncer au monde le lever majestueux du soleil. La lumière avait remplacé soudainement l’obscurité, comme sur la scène d’un théâtre. En toute autre situation, j’eusse été ravi d’admirer ce splendide réveil de la nature tropicale ; d’autres pensées nous occupaient. Perpetuo, inquiet, toujours en mouvement, ne cessait d’interroger la côte du regard et de m’inviter à braquer ma longue-vue sur un endroit du rivage où des palétuviers masquaient de leurs feuillages sombres une partie de la baie. C’est là en effet qu’un point brillant, le reflet d’un rayon de soleil sur une arme blanche, nous indiqua le lieu précis qui devait concentrer toute notre attention. En peu d’instans, ces points brillans y devinrent nombreux. Quatre pancos ou pirogues d’une grandeur démesurée glissèrent ainsi que quatre crocodiles monstrueux de la terre sur l’eau. Une multitude armée paraissant surgir de la rive s’y précipita en tumulte ; un cri semblable à celui qui, la nuit, avait éveillé mes soupçons donna le signal du départ ; les quatre embarcations, manœuvrées à la rame chacune par une trentaine d’hommes, partirent comme un trait.

En comparant les forces numériques de nos agresseurs avec les seize hommes dont se composait l’équipage de Nuestra Señora de la Merced, Perpetuo ne cessait d’exprimer son contentement de sentir son brick bondir sur la lame. Il apostrophait de la voix et défiait du geste les pirates malgré l’impossibilité où ils étaient encore de l’entendre. Il se croyait bien sûr de leur échapper, les voiles du bateau s’arrondissaient au souffle de la brise, et notre vitesse augmentait à mesure que nous nous éloignions de la terre. Cependant, comme les pancos venaient sur nous avec une étonnante rapidité, tout le monde à bord, excepté le capitaine peut-être, avait la conviction qu’avant une demi-heure la rencontre aurait lieu ; elle ne pouvait être évitée que si un fort coup de vent, dont rien ne faisait prévoir la venue soudaine, nous poussait promptement au large. Les Moros ne tardèrent point à comprendre quelle pouvait être notre seule voie de salut. Après avoir ramé dans notre direction quelques instans, ils coupèrent à angle droit comme s’ils avaient voulu, aux aussi, gagner la pleine mer, mais avec l’intention évidente de se replier sur nous et de s’y laisser porter résolument. En exécutant cette manœuvre, les embarcations ennemies durent se présenter forcément par notre travers. Perpetuo en profita aussitôt pour pointer sur elles une de ses coulevrines et faire feu. Soit que le pointage eût été défectueux, soit que la distance fût trop grande, aucun projectile ne parut avoir atteint le but.

Bestia ! s’écria le pointeur en jetant loin de lui la tige de bambou enflammé qui avait mis le feu à la pièce.

L’équipage ne put contenir un joyeux éclat de rire, et le maladroit arraez eut assez d’empire sur lui-même pour paraître n’avoir rien entendu. Néanmoins il entra dans une véritable colère lorsqu’il entendit les pirates répondre par un hurrah moqueur à la détonation inoffensive de notre vieille artillerie. Par bravade alors sans doute, ces derniers firent feu de quatre petites pièces de bronze placées sur pivot à l’avant de leurs pirogues. Ces canons en miniature, appelés lancates dans le pays, sont fondus par les naturels de l’île de Mindanao et des îles voisines de Soulou. Ils ont appris des jésuites l’art de couler les métaux à l’époque où cet ordre entreprenant essaya de faire de la grande île de Mindanao ce qu’il avait fait du Paraguay. Perpetuo s’imagina, non sans raison, pouvoir gagner quelque répit en faisant croire à la présence sur notre brick de plusieurs Européens. Certes il n’espérait point voir cent cinquante bandits s’arrêter devant l’intervention de quelques hommes d’Europe ; mais la supposition de leur présence à bord ne pouvait manquer de produire un certain étonnement qui retarderait peut-être l’attaque de quelques minutes. Or dans notre situation un délai, si court fût-il, c’était, selon toute probabilité, le salut. Le moyen employé par notre capitaine fut assez ingénieux : ayant fait revêtir en toute hâte quelques-uns de ses hommes du pantalon et de la veste blanche que les étrangers portent dans ces contrées, et dont ma malle était amplement fournie, il les plaça sur la petite dunette du brick, tout à fait en vue. A peine à leur poste, les faux Européens se mirent à gesticuler, à prendre de grands airs fanfarons, et finalement s’animèrent à faire croire qu’ils allaient en venir aux mains. Comme la discussion avait lieu en langue tagale ; je demandai à l’un d’eux la raison de la fureur et de la danse de Saint-Guy dont je les voyais soudain possédés. « C’est pour mieux ressembler à des Européens, » me répondit-il en espagnol. Je me le tins pour dit ; mais, si le singe de la fable avait oublié d’allumer sa lanterne, mon capitaine avait oublié de blanchir le visage de ses Indiens, et selon toute probabilité notre ruse fut vite découverte. Au moment où, se croyant hors de la portée d’une arme à feu ordinaire, nos ennemis ramaient en toute sécurité, Perpetuo, saisissant ma carabine-revolver, dit en pointant les Moros : — Regardez ! — Avec une adresse à laquelle aucun de nous ne s’attendait, il démonta, à la distance de 1,000 mètres environ, un des Malais placé en pilote à l’avant du panco le plus rapproché de nous. Les pirates, comme frappés de stupeur, cessèrent de ramer ; nous les vîmes retirer le blessé de l’eau et s’assembler autour de lui dans une grande émotion. Je supposai qu’en constatant la longue portée de ma carabine, ils commençaient à s’inquiéter de la présence, à bord du brick, de passagers européens. Leur agitation nous fit espérer que l’attaque était différée. Perpetuo, déjà triomphant, ne mesurait plus ses injures, et je ne sais à quel excès de gaîté il ne se fût point livré sans la nouvelle et décisive manœuvre exécutée par nos ennemis. Les pirogues mirent le cap droit sur nous. Ceux qui les manœuvraient, poussant des cris sauvages, s’avançaient avec l’intention bien arrêtée de s’élancer, coûte que coûte, à l’abordage. Perpetuo essaya de ralentir leur approche en finissant de décharger ma carabine sur eux ; mais ce fut inutilement cette fois. Je m’empressai de reprendre mon arme et de la recharger, résolu à n’en faire usage qu’au moment où l’abordage s’effectuerait. Ce moment était proche, car je pouvais, sans l’aide de la lorgnette, distinguer les armes blanches jetées pêle-mêle au fond des embarcations ennemies. Il y avait des krishs malais, des fers de lance très artistement montés sur des tiges de bambou longues de 3 ou 4 mètres, des boucliers de bois très léger, de forme circulaire et peints en rouge, enfin des campilans, larges lames presque toujours damasquinées, et dont les Moros se servent avec une grande adresse. Terminées par deux pointes au bout desquelles se fixent les têtes, abattues souvent d’un seul coup, ces armes formidables ont les poignées ornées d’une touffe de crins rougeâtres imitant la chevelure humaine. Un grelot caché sous cette touffe hideuse, que l’on dirait ensanglantée, accompagne de son tintement grotesque les cris des combattans. Les hommes qui montaient les pirogues avaient un aspect farouche, et leur type accusait bien leur descendance malaise. Sans un turban fort mince en cotonnade blanche et une corde en étoffe bleuâtre ceignant le bas des reins, ils eussent été nus. Les maladies cutanées les plus horribles à voir donnaient à leurs peaux cuivrées des nuances étranges, et je ne pus m’empêcher de frémir en songeant au sort qui attendait l’Européen tombé vivant aux mains de ces misérables.

Un seul chef, appelé dato, paraissait commander aux trois embarcations. Debout à l’avant d’un panco, il était reconnaissable à son costume aussi singulier qu’incommode. Un casque de forme antique, fait avec des plaques de corne de buffle artistement découpées, emboîtait sa tête ; sur un justaucorps d’une étoffe tissée d’or et pailletée, une cuirasse également en lames de corne, unies entre elles par les mailles d’un cuivre brillant, se fermait sur la poitrine au moyen de deux crochets en argent d’un travail recherché. Rien ne pouvait me causer plus de surprise que l’apparition sous ces latitudes de cette imitation grossière du casque et de la cuirasse de nos anciens preux. J’en ai cherché l’origine et je crois l’avoir trouvée. Une tradition très authentique, transmise par les moines qui accompagnèrent l’expédition de Magellan, relate que ce dernier, lorsqu’il descendit à terre à Butuan pour prendre possession de Mindanao, avait endossé l’armure et mis sur sa tête le casque des chevaliers, alors encore en usage. Ce costume brillant dut frapper les indigènes, et l’accoutrement des chefs de ces contrées dut en devenir la grossière copie. A l’instant où cette explication traversait ma pensée, une apparition singulière nous fit tressaillir. Un nuage de fumée noirâtre s’élevait derrière une des plages sablonneuses qui venait en pente douce former une des pointes de la baie. Cette fumée, un instant immobile, s’étendit bientôt en se déroulant à la brise comme la monstrueuse chevelure d’un géant. — Un steamer ! criai-je à l’équipage, — et au même instant un bateau à vapeur, doublant la pointe de la baie, déploya à nos yeux les vives couleurs du pavillon espagnol. Presque aussitôt un éclair brilla dans un nuage roulant de fumée ; une détonation formidable réveilla les échos de la baie. Le capitaine du navire de guerre la Constancia avait en un instant deviné notre situation : il nous avisait par un coup de canon que son secours allait être immédiat. Un quart d’heure à peine s’était écoulé depuis l’apparition de nos libérateurs, et nous vîmes se passer sous nos yeux un drame saisissant. Sur la mer, partout où la vue pouvait s’étendre, on apercevait, luttant contre la mort et cherchant à gagner la rive à la nage, la presque totalité des pirates. Le commandant de la Constancia, attaché depuis longtemps à une mission de surveillance dans ces parages, convaincu par une cruelle expérience que ces malheureux ne se rendraient à aucune des sommations qui leur seraient faites, avait pris le parti cruel, toutes les fois qu’il rencontrait des pancos en flagrant délit de piraterie, de se jeter sur eux à toute vapeur. Nos agresseurs, épouvantés à l’idée d’un abordage qui pouvait les pulvériser, avaient abandonné en toute hâte leurs frêles embarcations ; mais, bien que nageant avec une vigueur et une rapidité extrêmes, ils n’avaient point tardé à se sentir refoulés par la marche envahissante du bâtiment. Épaves vivantes ballottées par le remous que le steamer imprimait à la mer, ils s’épuisaient en efforts inutiles. Ce fut un spectacle navrant que de les voir éperdus, haletans, les traits contractés par la terreur, disparaître par groupes dans les flots. Quelques-uns, saisis par les aubes tranchantes des roues, tournoyaient, affreusement mutilés, et retombaient lourdement, perdus dans une écume sanglante. Était-ce frayeur ou dédain ? Pas un pirate en ce moment suprême ne fit entendre une prière, un cri de grâce ; pas un seul ne parut implorer le secours de ceux qui, de l’élégante dunette du navire, assistaient impassibles à cette horrible destruction.

Seul, le panco monté par le dato dont j’ai dépeint le costume chevaleresque n’avait point chaviré. Dès l’apparition de la Constancia, il s’était assez rapproché de nous pour se mettre à l’abri des atteintes du bateau à vapeur ; il ne pouvait être coulé sans nous faire courir le même risque. Perpetuo eût pu avec la plus grande facilité mitrailler ceux qui le montaient ; une telle victoire eût été trop facile ; il fallait à notre Tagale un triomphe plus glorieux.

— Vous paraissez désirer voir de près l’armure de ce chef de bandits ? me dit-il ; je vais vous la chercher. Si je la rapporte, je vous prierai de la garder en souvenir de moi ; si j’avais le malheur de succomber, je vous conjure de faire tout votre possible pour que mon corps ne devienne pas, comme ceux des Moros, la pâture des requins.

Je cherchai à détourner le brave Tagale de sa hasardeuse entreprise ; mais autant eût valu chercher à enlever A un lion la proie qu’il a saisie. La chaloupe du brick fut mise à la mer en une seconde, et, accompagné de huit hommes seulement, Perpetuo s’avança vers les pirates, stupéfaits de son audace. Placé à l’avant de la chaloupe, n’ayant à la main que son large couteau indien, il offrait bravement sa poitrine nue à la lance que le chef de la pirogue dirigeait lentement vers lui. Quelques coups de rames encore, et l’arme du dato allait effleurer la poitrine du Tagale ; mais au moment où chacun tremblait pour lui, quand toutes les voix de ceux qui assistaient à ce duel inégal lui criaient de reculer, d’un bond prodigieux Perpetuo s’élança de la chaloupe sur la pirogue. Avant que son ennemi eût pu se couvrir du bouclier qu’il tenait de la main gauche, le large couteau de l’Indien entrait dans son cou jusqu’à la garde. Un cri lamentable perdu dans un sanglot étouffé se fit entendre, et les deux combattans tombèrent ensemble à la mer. L’embarcation des pirates était trop légère et trop pesamment chargée pour résister à la violente secousse que lui avait imprimée Perpetuo en s’y élançant. Elle chavira. Les flots se couvrirent encore une fois de malheureux dont les matelots de la chaloupe frappaient à coups de rames les têtes et les torses nus. Notre capitaine, ruisselant de sang et d’eau, était remonté à la surface, tenant d’une main ferme le corps inanimé du chef. Tout en gagnant notre bord à la nage, Perpetuo ne cessait de l’injurier et de me crier que sa dépouille m’appartenait. Je l’aidai à remonter, et, sur une simple parole de moi, mû bientôt par un sentiment de commisération, il ordonna de ne plus frapper ceux qui nageaient encore autour de nous. Sept de ces malheureux furent retirés des flots au moment où ils allaient y disparaître pour toujours. Nous les fîmes transporter sur la Constancia, où ils furent soignés et rendus à la vie. Peut-être eût-il été plus clément de les laisser périr avec leurs compagnons, car un mois après ils étaient condamnés à être fusillés comme pirates.


III

Les Espagnols n’occupent que cinq points un peu importans du vaste littoral de l’île de Mindanao, dont la population est de 700,000 habitans. Le gouverneur, chef à la fois politique et militaire, réside à Samboanga. Il est colonel et a sous ses ordres un régiment, deux canonnières à vapeur et de nombreuses lorchas, petites embarcations armées de deux pièces d’artillerie à pivot, destinées spécialement à la police des baies et des détroits. Ces forces, insuffisantes pour une surveillance efficace, sont occupées sans cesse à réprimer les brigandages des populations de l’intérieur. Ces dernières, surexcitées par le fanatisme musulman, ne reconnaissent d’autre autorité que celle du sultan de Mindanao et Soulou. Leur haine contre les villages chrétiens du littoral, tributaires des Espagnols ; se manifeste journellement par de sauvages agressions. La province de Surigao, d’où dépend Butuan, est la partie la plus riche de l’île. L’or s’y rencontre à fleur de terre, et il suffît de laver avec un peu de patience les sables des ruisseaux qui coupent en tout sens les versans des montagnes d’origine volcanique pour y recueillir des paillettes du précieux métal. Il n’est peut-être pas inutile d’aviser les futurs explorateurs de ce nouvel eldorado qu’au début ils trouveront, comme en Californie, les forêts du district de Surigao et des provinces adjacentes occupées par des tribus farouches qui n’admettront point sans combattre l’invasion des chercheurs d’or. L’indolence des possesseurs actuels de ces riches gisemens est d’ailleurs si grande qu’on peut s’en rapporter à eux pour conserver intacts les trésors mis à leur portée par la nature. Se bornant à recueillir la poudre d’or strictement nécessaire pour acquérir soit une pièce de cotonnade bleue, soit quelques joyaux de bijouterie fausse, ils retournent à leur incurable paresse des qu’ils possèdent l’objet de leur convoitise, et surtout celui de leurs femmes. C’est souvent pour satisfaire un caprice de ces dernières qu’on les voit, chrétiens ou infidèles, entreprendre des travaux ou des actes de piraterie dont pour eux-mêmes ils ne voudraient point affronter les fatigues et les périls.

Un officier espagnol qui connaissait bien leur faiblesse en tira un curieux avantage. Tous les hommes valides d’un village qu’il avait à châtier s’étant enfuis, il courut s’emparer des femmes qui s’y trouvaient, et les conduisit triomphalement prisonnières à Samboanga, Il fut accueilli par de grands éclats de rire ; mais le lendemain on ne le plaisantait plus, car dès l’aube tous les hommes du village accouraient à Samboanga, demandant à partager la captivité de leurs femmes. C’étaient des Illanos appartenant à une des tribus les plus énergiques. On dut les embarquer pour le nord de l’île de Luçon, où oh leur donna des terrains à défricher et à mettre en culture. Peu de temps après, ils abandonnaient la colonie pour revenir à leurs montagnes de Mindanao. Par un miracle d’énergie, ces hommes d’apparence chétive réussirent à faire une traversée de plus de cent lieues dans des pirogues formées de troncs d’arbres grossièrement creusés, n’ayant pour nourriture que quelques racines, un peu de riz, et pour boisson que l’eau du ciel.

Les Chinois ont seuls osé transporter quelques produits d’Europe jusqu’au milieu des montagnes où s’élèvent les villages des indigènes. Dès leur arrivée au milieu d’une population, ils s’assurent par des cadeaux l’appui d’un chef appelé par eux souqui ou protecteur. Pendant que, sous cette fragile sauvegarde ils se livrent à leur trafic, leurs yeux obliques trahissent des craintes secrètes. Il suffit en effet que le chef du village, peu satisfait des présens reçus, manque à la parole donnée pour que le pauvre diable de Chinois soit à peu près perdu. Non-seulement ses marchandises sont pillées, mais, déchiré par les femmes, battu par les hommes, lapidé par les enfans, il n’a plus qu’une ressource, fuir la montagne et rejoindre le littoral. S’il s’égare dans les jungles, il succombe bientôt sous le poids des fatigues et des privations. Des fourmis innombrables le dévorent dès qu’il tombe à terre, et il souffre un affreux supplice avant de rendre le dernier soupir.

Il est impossible de n’être point dominé par un vif sentiment de tristesse lorsqu’on voit les fleuves de cette île admirable à peine troublés par la rare apparition de quelques pirogues montées par des hommes d’aspect farouche, au teint cuivré et toujours empressés à fuir l’approche des blancs. On voudrait défricher ces forêts vierges où le boa, sous l’ombre impénétrable et séculaire, atteint des proportions énormes. Les essences de toute nature y croissent en désordre. Le bois de teck, si recherché pour les constructions navales, et dont l’amertume chasse probablement les rongeurs, s’y trouve à chaque pas ; le cannelier, non moins parfumé que celui de Ceylan, le cacaotier, le sagoutier, y croissent sans culture. Le caoutchouc, la gomme-gutte, le miel, la cire, se présentent partout à la main qui voudrait les récolter. Les jésuites, avec leur intelligence des affaires, eussent fondé dans cette contrée un établissement lucratif, si le bref de Clément XIV, en 1773, n’eût supprimé leur ordre et arrêté brusquement leurs progrès. Remontant patiemment le cours du Rio-Grande, dont l’embouchure se trouve dans la partie occidentale de Mindanao, ils s’étaient fait favorablement accueillir des principales tribus. Les Bilanos, les Manguianes, les Manobos, avaient embrassé presque spontanément le christianisme. Peu de temps après leur départ, il ne resta plus d’autres vestiges des prédications de ces missionnaires que quelques légendes dans lesquelles les indigènes leur attribuent un pouvoir surnaturel. Un vieil Indien des Visayas me dit avoir entendu souvent son père lui raconter qu’un jésuite avait devant lui marché sur une barre de fer rouge et avalé des étoupes enflammées.

On ne peut pas beaucoup reprocher à l’Espagne, agitée par ses discordes intestines et réduite à défendre des possessions plus rapprochées de la métropole, l’abandon dans lequel se trouvent ses possessions du sud dans le Pacifique. Le moment est arrivé pourtant où l’attention de ses hommes d’état doit se porter de ce côté. L’ouverture de l’isthme de Suez va permettre d’établir des communications rapides avec les Philippines, qu’un navire à voiles partant de Cadix n’atteint qu’après cinq mois de navigation ; Manille étant déclaré port franc, les colons de tous les pays se porteraient vers ces contrées encore inexplorées. Les émigrans y trouveront une nature désordonnée, mais féconde, des hommes barbares, mais énergiques. Avec un courage soutenu pour défricher le sol et de l’équité dans les rapports avec les indigènes, l’œuvre de civilisation deviendra moins difficile qu’on ne le suppose. Sans doute les commencemens seraient traversés de périls, de souffrances et de désastres ; mais, en attendant un résultat rémunérateur, les Européens trouveraient de nobles dédommagemens dans les grands spectacles d’une nature vierge et dans la satisfaction de diriger vers le bien l’âme de ces grands enfans que nous appelons des sauvages.

Le bruit du triomphe de la Constancia sur les Moros avait précédé notre arrivée à Butuan. Le commandant avait eu la gracieuseté de remorquer notre brick jusque dans la rivière qui porte le même nom que le village et dans le mouillage sans doute où Magellan avait jeté l’ancre. Une véritable ovation nous attendait à l’arrivée. Il nous fallut défiler, Perpetuo Illustre en tête du cortège, dans toute l’étendue de la Calle real. Deux corps de musique jouant chacun un air différent nous escortaient. Notre marche triomphale ne s’arrêta que devant le tribunal, où, pour nous offrir un refresco, se tenaient dans leurs plus beaux atours le curé, le capitaine et les principaux du village. Ces derniers portaient la chemise flottante, tissée de fibres d’ananas aux brillantes couleurs. Des pantalons étroits en satin tombaient sur leurs pieds nus remarquablement petits. L’accessoire le plus riche de leur toilette était le salacot, sorte de chapeau chinois fait en corne de buffle délicatement découpée. Ces coiffures, excellentes contre le soleil, richement incrustées de plaques d’argent, valent dans le pays 200 francs environ. Je ne pus résister au désir d’en acheter une, qui plus tard, étrange destinée d’un chapeau, a figuré avec succès sur la tête d’un de mes amis dans un bal costumé des Tuileries.

La journée se passa en fêtes. A minuit, malgré les fatigues de la journée et des nuits précédentes, Perpetuo dansait encore avec sa fiancée une interminable habanera. Je ne pouvais me lasser de regarder le costume gracieux et original des femmes. Un canezou en tissu de fibres d’ananas d’une transparence extrême permet aux regards d’admirer des formes qu’un corset ne froissa jamais. Un jupon de soie aux couleurs éclatantes descend jusqu’aux pieds, qui sont nus dans de petites mules de velours noir recouvertes de broderies d’or. Les cheveux, d’une abondance extrême, mais peu soyeux, sont relevés généralement à la chinoise et ornés sur le côté d’une fleur écarlate appelée gougamela. Quelques créoles viennent parfois au bal avec la chevelure entièrement déroulée à la mode américaine d’aujourd’hui. Ce sont celles qui ont passé la journée au bain en compagnie d’invités des deux sexes. Rien de plus charmant que ces réunions de jour, inconnues en Europe, où tour à tour on chante, dort, fume ou nage jusqu’à l’heure du bal. Butuan, que je m’empressai de parcourir le lendemain matin, est un pauvre village dont la population, qui ne dépasse pas 2,000 âmes, vit de la récolte du sagou, qu’on extrait d’un palmier fort abondant dans les environs, et d’un miel parfumé recueilli dans les troncs des arbres et les creux des rochers. Toute l’industrie locale consiste dans l’exploitation d’une raine d’or voisine du village et dans la vente du tripang, sorte de grosse sangsue marine fort abondante sur les côtes. Desséché au soleil, le tripang est acheté par les commerçans chinois, et figure avec avantage sur les tables des hauts mandarins de Canton et de Pékin. On y trouve encore le nid d’hirondelle ou salangane, mets fort apprécié, comme chacun sait, par les habitans du Céleste-Empire. Ce plat singulier coûte dans le pays 100 francs le cate ou les deux kilogrammes. L’oiseau qui le produit ressemble à l’hirondelle d’Europe ; mais il est plus petit. Il bâtit son nid dans le creux de falaises escarpées. Le nid, très blanc, très apprécié lorsqu’il est exempt de plumes, a l’aspect d’un tissu d’albâtre à larges mailles ; d’après les indigènes, la néossine, ou matière dont il se compose, est enlevée par la salangane à un coquillage qu’elle trouve sur les plages. Lavé, grillé, préparé par un bon cuisinier de Canton, je lui ai trouvé un goût fade, mais point désagréable.

Les habitans de Butuan, ne pouvant se livrer à l’agriculture dans la crainte de voir leurs moissons pillées par les Moros, se proposaient, lors de mon passage, de transporter leurs pénates à l’embouchure de l’Agusan, fleuve immense dont les rives sont peuplées par des tribus avec lesquelles ils ont l’espérance de faire des échanges, Pour ceux qui connaissent le Japon et les grandes bourgades de l’Océanie, le transport d’un village d’un point à un autre n’a rien d’extraordinaire. Chaque habitation est en bambou ; elle n’est couverte que par une toiture fort légère de feuilles de palmier ; tout l’édifice repose, comme dans les habitations lacustres, dont elles doivent se rapprocher beaucoup, sur quatre piliers en bois de teck, qui s’élèvent à 3 ou 4 mètres de terre. Huit hommes vigoureux peuvent la soulever aisément et la transporter à l’endroit où il leur convient de l’établir. Les habitations indiennes sont ainsi isolées du sol non-seulement à cause de l’humidité de la saison des pluies, mais en vue de les préserver de l’invasion des serpens. Malgré cette précaution, il n’est pas rare d’en trouver le matin dans le lit même où l’on est couché, si le domestique chargé de fermer le moustiquaire ne l’a point fait avec soin. Les indigènes, considérant la présence d’une ou plusieurs couleuvres dans leur maison comme l’indice certain d’une fortune prochaine, se gardent bien de les détruire. D’ailleurs ces culebras caseras, couleuvres domestiques, sont tout à fait inoffensives, et même font une chasse très utile aux souris, aux cancrelas et aux scorpions. L’île renferme, il est vrai, des serpens plus dangereux. La vipère abonde dans les fossés, et les rizières en recèlent une espèce très venimeuse appelée par les Tagales dahen-palay, c’est-à-dire tige de riz. Délié comme un léger cordon de soie, vert comme le jeune blé, la tête effilée et animée par des yeux d’un éclat sinistre assez semblable à celui de deux perles noires, ce gracieux, mais terrible reptile se jette sur l’Indien dès que le buffle qui lui sert de monture le froisse de ses pieds pesans. Lorsqu’il travaille à ses plantations de riz, l’Indien est ordinairement nu : la morsure pénètre donc profondément dans les chairs, et l’effet en est foudroyant. Un frisson parcourt durant quelques secondes le corps du malheureux ; il se voit gonfler d’une façon horrible, et bientôt tombe expirant dans un sillon fangeux. Le buffle, les oreilles injectées de sang, court alors dans les rizières, affolé de terreur, et menaçant de ses cornes gigantesques un ennemi invisible que son instinct lui fait deviner.

L’église de Butuan, simple grange en bambou que de longues perches placées extérieurement maintiennent en équilibre, est élevée à l’endroit même où Magellan fit dire la première messe qui ait été célébrée dans ces parages. Un bois de cocotiers et d’aréquiers peuplé de loriots au plumage d’or l’abrite de son ombrage ; un ruisseau bordé de pervenches roses, de bananiers et de palmiers-éventails coule sur un des côtés du pauvre temple, et répand dans l’intérieur une fraîcheur délicieuse. Lorsque j’y entrai, de jeunes Indiennes, la tête voilée sous un mouchoir brodé, accroupies sur leurs talons et mâchant nonchalamment le bétel, y récitaient des prières. Je reconnus dans le nombre Carmencita, la jolie fiancée de Perpetuo, et plusieurs danseuses de la veille. Je m’abstins de leur parler, craignant de les voir s’enfuir comme une volée d’oiseaux sauvages, ainsi qu’elles le font toujours à l’approche d’un étranger. Je les laissai à leur dévotion, calme comme tous les sentimens qu’elles éprouvent, et j’allai m’étendre sur l’herbe au bord du ruisseau. C’est bien en un lieu semblable, couvert d’ombre et de fleurs, qu’un marin doit rêver de se voir après un long voyage en mer.

Le commandant de la Constancia m’engagea beaucoup à ne pas passer à Butuan les quinze jours nécessaires à Perpetuo pour compléter son chargement de tripang : la sévère leçon donnée aux Moros rendait trop périlleuse une incursion dans l’intérieur de Mindanao. Une canonnière à vapeur venait de transmettre à son navire l’ordre de se rendre sans retard à la capitale des îles Soulou pour procéder à l’installation d’un nouveau sultan. Il m’offrait courtoisement de me faire assister à cette cérémonie, et, comme la Constancia devait aussitôt après retourner à Manille en touchant à Cebu, il me déposerait dans cette île pour m’y laisser visiter la tombe de Magellan. Je ne quittai pas sans regret le brave capitaine de Nuestra Señora de la Merced. En échange de l’armure et du casque du dato, dont la possession avait failli lui être fatale, je lui laissai ma carabine. Tant que la Constancia fut en vue, je le vis debout, m’adressant de la main et de la voix de sympathiques adieux.

Deux jours après notre départ de Mindanao, après avoir rallié d’autres bâtimens à Samboanga et à Isabela de Basilan, nous jetions l’ancre devant Jolo ; nous avons francisé ce mot, selon une fâcheuse coutume, et nous en avons fait Soulou. A peine les sept navires composant la division navale espagnole eurent-ils mouillé en face de la ville, entre la pointe Matenda et la plage Damel, qu’on signala l’approche d’une grande pirogue. Elle était montée par trente rameurs malais. Un rouleau d’étoffe blanche ceignait leur tête ; leur torse nu et robuste ruisselant de sueur jetait de beaux reflets bronzés sous l’action d’un soleil de feu. Stimulés par la présence de l’escadre, ils mettaient évidemment toute leur adresse à manœuvrer leur embarcation. En quelques minutes, ils eurent accosté le bateau à vapeur, et un personnage imberbe, aux yeux obliques, aux jambes nues, vêtu simplement d’un justaucorps de soie jaune sans manches, se détacha de l’équipage, et demanda, en sa qualité de secrétaire du nouveau sultan, à complimenter le chef de l’expédition. Admis en sa présence, il annonça qu’une grande difficulté s’opposait à ce qu’on procédât à la cérémonie de l’investiture. Son maître, Mojamed Diamoros Alan, s’était retiré avec sa cour depuis soixante jours sur le sommet d’une montagne voisine, à l’endroit où le paduca [3] majasari [4] maulana [5] Mohammad Palalan, son père, était enseveli. La coutume exigeait qu’il y restât cent jours en prière, et, comme ce délai n’était pas atteint, il suppliait le chef espagnol de ne point forcer le jeune sultan à interrompre un deuil dont le Koran lui faisait une prescription rigoureuse. Tout en respectant le pieux motif de cette supplique, on ne pouvait y acquiescer, il n’y aurait eu ni dignité ni prudence à laisser l’escadre durant quarante jours sous le ciel embrasé de Soulou à la disposition d’un vassal, quelque affligé qu’il fût. On renvoya donc assez lestement l’ambassadeur, qui dut transmettre au sultan l’invitation expresse de se trouver préparé dès le lendemain pour la cérémonie.

Le soir même, un peu avant le coucher du soleil, une nouvelle députation bien plus nombreuse que la première se présentait à bord. Elle était composée des plus hauts dignitaires de l’île, et nous eûmes quelque peine à cacher notre contentement lorsqu’ils nous dirent que leur visite avait pour objet de s’entendre sur le cérémonial à observer pendant la fête du lendemain. Les augures consultés, on avait décidé que le deuil pouvait être interrompu un jour, sauf à se continuer aussitôt après. Les marabouts sont tout-puissans sur l’esprit du peuple et des sultans de ces îles. Leur prétention à tout savoir est plus grande encore que leur influence. Un de ces derniers s’était joint à la députation ; il soutint effrontément devant nous que rien ne lui était impossible, et que la résurrection des morts avait été toujours un privilège de son sacerdoce. On le laissa dire, car ses coreligionnaires l’écoutaient bouche béante. On eut peut-être le tort de lui faire boire trop de vin de Champagne, car en se retirant il nous montra sur le pont l’exemple le plus réjouissant de la fragilité humaine. J’eusse bien voulu descendre à terre lorsque la députation se retira, plus bruyante qu’elle n’était venue ; on ne me le permit pas. Les populations de cette île adonnée à la piraterie depuis des siècles ne reconnaissent qu’avec répulsion la souveraineté espagnole, et il eût été périlleux pour un Européen isolé de se risquer la nuit dans le pays. J’objectais au commandant de la Constancia que je recevrais l’hospitalité d’un Anglais du nom de Dickson, établi depuis longues années à Soulou et pour lequel j’avais des lettres. Je connaissais son fils, envoyé par lui à Paris pour y apprendre les langues d’Europe, et qui devait être à Soulou en ce moment. Il me fut répondu que ce Dickson était très mal vu des Espagnols, et que l’on craignait pour lui une fin tragique, digne couronnement d’une existence pleine d’aventures. Non-seulement Dickson avait eu l’adresse de faire supporter sa présence à Soulou en prenant le costume des indigènes et en adoptant leurs coutumes, mais encore il avait réussi à se faire donner le titre de dato en obtenant pour femme légitime une des filles du sultan. Lors de l’expédition que le général Urbistondo dirigea en 1849 contre Soulou, repaire de tous les écumeurs de l’archipel, on trouva dans les forts des canons de fabrique anglaise. Dickson fut soupçonné, non sans raison, d’avoir fourni cette artillerie, inconnue dans le pays avant son installation. Il eût été fusillé sur place sans la main protectrice du consul de sa nation, qui détourna de lui la colère très redoutable de l’ancien général carliste.

Le lendemain matin, au lever du soleil, une formidable décharge de tous les canons de la Constancia tonnant sur ma tête me réveilla en sursaut, et je me préparai aussitôt à descendre à terre. Quand je montai sur le pont, toute l’escadre était pavoisée ; les officiers et les marins avaient revêtu leur uniforme de gala, et à dix heures je fus débarqué sur le pantalan, jetée en bambou qui fait face à la ville. Soulou a une population de 100,000 âmes environ ; elle se compose de descendans de Malais, de captifs chrétiens et de Guimbas. Ces derniers, considérés comme les aborigènes de l’île, sont en grande partie réduits en esclavage, et tendent avec rapidité à s’absorber dans les envahisseurs. Ceux qui vivent encore indépendans se sont réfugiés sur les montagnes de l’intérieur, et s’y nourrissent de racines et de gibier. Le sol de l’île est montueux et très fertile ; il produit le riz, le maïs, la canne à sucre ; le café est excellent, et, comme celui de Mindanao, peut rivaliser avec le moka. L’huître à perles, l’écaille de tortue, les ailerons de requins, — ce dernier produit recherché par les gourmets de Chine, — procurent de grandes richesses à ceux qui s’occupent de ces trafics. En touchant ce sol aux produits si riches, malgré l’aspect verdoyant de ses plaines bien cultivées, on éprouve un vif sentiment de répulsion pour cette fertilité due à un incessant labeur d’esclaves. Ce sont en effet des Guimbas fugitifs ou arrachés à leurs montagnes, des Indiens enlevés violemment à leur gai village, des pêcheurs jetés par un typhon sur les côtes de cette île inhospitalière, qui cultivent ces immenses plantations. Il en est dont le sort est affreux. En parcourant la plage, je rencontrai un groupe de captifs dans un état de maigreur effrayant. Je m’en approchai pour leur donner un peu de tabac. Ils me remercièrent étonnés, puis je les vis bientôt, flagellés par le rotin, plonger au milieu d’une mer infestée de requins et en sortir les yeux injectés de sang, tenant presque toujours à la main l’huître grossière dans laquelle est renfermée la perle fine. Si les femmes d’Europe savaient ce qu’un collier de ces belles larmes de l’océan coûte de souffrances, elles s’en pareraient avec moins de joie.

Je m’étais fait débarquer avec tous les officiers de l’escadre, A peine avions-nous fait quelques pas hors du débarcadère que nous nous vîmes entourés d’une population farouche, armée avec une sinistre profusion de krishs, de campilans et de longues lances barbelées. Quelques datos à cheval, revêtus de la cuirasse et le casque en tête, firent la haie autour de nous. Nous ne distinguâmes que peu de femmes dans cette multitude, et celles qui se montraient étaient vêtues d’oripeaux sordides. Je sus plus tard que les jeunes femmes du pays, fort belles, dit-on, avaient été tenues, le jour de notre débarquement, strictement renfermées dans les harems des chefs jaloux. Nous traversâmes la ville presque tout entière. Chaque habitation en bambou, élevée sur pilotis, entourée d’un fossé et d’un épais fourré de bananiers, est un véritable nid enfoui dans la verdure. Nous atteignîmes une éminence sur laquelle s’élevait un vaste hangar. A l’entrée flottait le drapeau espagnol ; à côté, mais à un mètre plus bas, on voyait la bannière du sultan. C’était là que ce dernier nous attendait avec ses ministres, sa cour et ses soldats. Quelques tentures de soie, un portrait de la reine d’Espagne placé au-dessus d’un fauteuil, le trône sans doute, complétaient l’ameublement. Le sultan ne portait aucune arme, sa tête était nue, un justaucorps et des pantalons en drap d’argent composaient toute sa parure. Son type de pure origine malaise n’avait rien de cruel. Par contre, ceux qui l’entouraient semblaient éviter nos regards, et la haine se lisait sur leurs physionomies. Leurs costumes se composaient aussi d’un justaucorps de soie avec des pantalons très larges de même étoffe. Leurs doigts étaient surchargés de bagues ; des colliers de perles d’un orient magnifique, — on pêche à Soulou les plus belles perles du monde, — ornaient les turbans des chefs et des princes de sang paduca. Les armes étaient splendides, et je ne me lassais pas d’admirer plusieurs krishs richement damasquinés dont les poignées d’ébène étincelaient d’incrustations d’or et d’argent. On nous plaça sur l’estrade occupée par le sultan, les ministres et les datos. Ces derniers, au nombre de quinze, forment une sorte d’oligarchie féodale à laquelle doit céder fréquemment la volonté du sultan. Il y a trois ministres, pour l’intérieur, la guerre et les finances. Dans un état oligarchique comme celui de Soulou, les ministères de la justice et des affaires étrangères n’ont point de raison d’être. En ne les créant pas, le sultan a fait preuve de logique et d’économie bien entendue. Le gouverneur espagnol, après avoir exprimé au jeune sultan Mojamed le regret d’avoir été dans l’obligation d’interrompre le cours d’un deuil sévère, lui fit connaître en peu de mots la volonté de l’Espagne. En échange d’une promesse formelle d’aider de toute son autorité à extirper la piraterie de l’archipel sur lequel il était appelé à régner, il recevait de la reine Isabelle II le titre de sultan de Soulou, Tavi-Tavi et Bornéo. L’Espagne lui assurait aussi l’appui de ses forces dans le cas où ses sujets mécontens auraient un jour la fantaisie de le détrôner. Cette partie du discours était à l’adresse de quelques chefs, ennemis déclarés des Espagnols et dont la richesse avait pour origine la piraterie. Mojamed promit d’une voix mal assurée tout ce qu’on lui demanda. Il fut proclamé sultan. L’escadre, à un signal donné, fit feu de toutes ses batteries ; mais la foule réunie autour du jeune souverain garda un silence morne et très significatif.

Pendant le cours de la cérémonie, j’avais cherché à découvrir les deux Dickson parmi les assistans. Le titre de dato porté par le père devait l’avoir autorisé à se placer près du trône, et je l’eus bientôt reconnu entre tous, grâce à ses cheveux rouges et à sa physionomie britannique. Vêtu d’un justaucorps et d’un pantalon de foulard couleur jonquille, la tête décorée d’un énorme turban écarlate, il était aussi sérieux dans cet accoutrement que n’importe quel Anglais en tenue d’étiquette à la cour de Windsor. Son fils était à quelques pas de lui dans le costume bizarre des guerriers de l’île, c’est-à-dire avec cuirasse au dos et casque en tête. Il tenait à la main une longue lance de bambou terminée par une pointe d’acier damasquinée. Au moment où mes yeux rencontrèrent ceux du jeune Dickson, je laissai échapper un aoh anglais, et lui adressai un signe d’intelligence ; mais sa physionomie resta impassible. Cependant son regard s’arrêta longtemps sur moi. J’attendis la fin de l’investiture ; lorsque les rangs se confondirent, je m’approchai de lui et lui demandai en français s’il ne m’avait point reconnu.

— Si, me dit-il en jetant sur son entourage des regards inquiets et en pâlissant légèrement ; mais je n’ai point osé le faire paraître, et je ne l’oserai qu’après avoir expliqué à mon père et à mes amis votre nationalité française et l’origine de nos relations. Nous n’aimons pas les Espagnols, et on ne pardonnerait à personne ici, — à moi moins qu’à tout autre, — d’en avoir un pour ami. Voyez combien déjà ma conversation avec vous excite de surprise et de soupçons. Dans quelques minutes, trouvez-vous en dehors de la salle auprès du poteau sur lequel flotte notre drapeau. Je vais demander à mon père si je puis vous conduire à notre habitation sans danger pour nous.

Peu après, il revint à l’endroit indiqué ; mais les circonstances n’étaient point favorables à une entrevue. Les chefs de l’île étaient exaspérés contre les Espagnols par suite de l’injonction faite au sultan d’interdire la piraterie. J’étais venu avec l’escadre ennemie, et il paraissait impossible à Dickson de faire comprendre à ses compagnons que je n’étais qu’un voyageur curieux. Je voulus apprendre pourquoi ce jeune homme, élevé en Europe, au milieu de notre civilisation, portait une si furieuse haine à l’Espagne. — Vous savez bien, lui dis-je, qu’elle ne veut point vous dépouiller de vos richesses ; elle exige seulement que ceux au milieu desquels vous vivez ne commettent pas de piraterie et ne recrutent pas leurs esclaves chez les Indiens qui reconnaissent ses lois.

— Il est possible, répondit Dickson avec colère, que tel soit aujourd’hui le seul désir de l’Espagne. Elle ne se sent peut-être pas assez forte pour nous soumettre plus complètement ; mais dès qu’elle le pourra, elle nous imposera un tribut et ses moines. Je prévois sa domination, et c’est pour cela que je la déteste. Fils de ces contrées, je hais l’Europe ; le mangeur de riz ne doit s’approcher du mangeur de blé que pour le combattre.

Dickson avait parlé avec une grande animation. Je me hâtai de changer de conversation. Un des officiers espagnols eût pu nous entendre. J’étais curieux de savoir si le jeune Dickson était marié, et je le lui demandai. — Je ne le suis point encore, me répondit-il d’un ton plus calme ; selon l’usage du pays, j’ai déjà mon harem. Bientôt je prendrai une femme légitime ; ma mère est fille du dernier sultan, et, ayant par ma naissance du sang paduca dans les veines, j’épouserai une paduca. Cette alliance servira mon ambition ; un jour vous apprendrez peut-être que le sultan de ces îles s’appelle Dickson.

— Avez-vous d’autres titres qui justifient cette haute prétention ?

— Oui, répondit-il, ma haine contre l’Espagne ; mais cela ne suffit pas encore. Il me faudra guerroyer contre elle. Dès que j’aurai mon entrée dans les conseils du sultan, je m’en servirai pour pousser à la guerre, et si notre nouveau souverain, malgré sa parenté avec moi, veut continuer à courber nos têtes sous un joug odieux, malheur à lui, son règne ne sera pas long !

Depuis le début de cette conversation, l’attroupement formé autour de nous augmentait d’une manière inquiétante. Quelques indigènes adressèrent à voix basse à Dickson des paroles qui devaient être insultantes, car je le vis pâlir de colère. Ne voulant pas lui nuire, je m’empressai de m’éloigner en l’invitant à venir me voir à bord et même en France, si jamais il lui prenait fantaisie d’y retourner. A nuit close, lorsque, malgré une mer furieuse et un orage épouvantable, nous levions l’ancre pour nous diriger vers Cebu, il nous sembla qu’une pirogue aux allures mystérieuses rôdait autour de la Constancia.

Quien vive ? cria le matelot en vigie, et une voix montant de la mer prononça mon nom. C’était Dickson. Sans vouloir monter à bord, l’ambitieux Polynésien m’apportait, pour que je les gardasse en souvenir de ma visite à Soulou, trois armes superbes, deux compilans et un krish. A peine avais-je eu le temps de les recevoir et de lui crier merci qu’il disparaissait, emporté comme un oiseau de mer dans le sombre tourbillon de la tempête. Je n’ai plus entendu parler de lui.


IV

Cebu, où me déposa le capitaine de la Constancia, est plein des souvenirs de Magellan. Il y arriva le 7 avril 1521. Deux mille insulaires armés de lances l’entourèrent ainsi que son escorte aussitôt qu’il eut touché la plage. Tout de suite, ils voulurent échanger du riz, des noix de coco, des chèvres, des oiseaux, contre les miroirs et les jouets en verre que les Espagnols leur montraient. Hamabar, le roi des Cebuanos, offrit à Magellan une alliance, que ce dernier accepta. Selon la coutume établie entre les chefs de l’archipel de la Sonde, Magellan et son allié se firent une incision à la poitrine ; le sang qui en jaillit, mêlé dans une coupe, fut vidé jusqu’à la dernière goutte par les deux chefs. On raconte que le commandant espagnol, voulant célébrer par des fêtes le pacte de sang qu’il venait de sceller d’une façon si barbare, fit tonner toute son artillerie ; mais les Cebuanos, qui n’avaient jamais entendu le bruit des armes à feu, s’enfuirent sous bois, pleins d’épouvante. Il fallut offrir beaucoup de présens et perdre beaucoup de temps pour les ramener. Le premier édifice en bambou que les Espagnols élevèrent fut encore une église. En comprenant mieux chaque jour le caractère enjoué et doux des Indiens de cet archipel, le chef de l’expédition devina que les pompes du culte catholique lui seraient d’un grand secours pour charmer, séduire et dominer les défians sauvages. On fit assister le roi de Cebu, sa femme et les principaux de l’île à la première messe qui fut dite. Les chants religieux, les nuages bleus et parfumés de l’encens, l’étrangeté et la richesse des vêtemens sacerdotaux ravirent ces enfans curieux, et, comme le dit l’historien Ramon Navarrette, « ce jour-là, l’île fut baptisée en masse et en grande pompe. » La conquête de l’archipel était faite, si bien faite qu’elle a duré jusqu’à nos jours.

Tous les historiographes sont d’accord pour reconnaître à Magellan un caractère chevaleresque. Apprenant que son nouvel allié est en guerre avec le cacique de l’îlot de Mactan, situé en face de Cebu, il lui propose d’aller le combattre, prend cinquante de ses hommes, descend avec eux à Mactan sans que l’ennemi ose paraître. Il veut alors s’aventurer vers l’intérieur de l’île ; mais, s’égarant bientôt dans les fourrés de mangliers fangeux qui bordent la rive, il est forcé de s’arrêter. C’est en ce moment qu’une nuée de flèches lancées par des mains invisibles tombe sur les Espagnols. Une d’elles l’atteint profondément au côté gauche et lui ôte la vie. Six de ses compagnons sont aussi frappés mortellement. Le reste de la troupe, ne pouvant faire feu sur un ennemi qui s’obstinait à ne point paraître, se replia morne et désespéré vers le lieu de débarquement. C’est le 26 août 1521 que Magellan succomba. Le lendemain, ses compagnons l’ensevelirent sur la pointe de l’îlot, en face même de Cebu. Rien de plus charmant que cette petite île verdoyante baignée par les flots du Pacifique. Je m’y fis conduire, et, pénétrant sous un bois de palétuviers gigantesques, je m’arrêtai devant une simple croix de bambou, élevée sur un tertre gazonné tout émaillé de pervenches roses. Les pères augustins qui vinrent s’établir dans les Visayas à la suite de Legaspi, — le véritable conquérant des Philippines, — ont renouvelé tous les ans sur la tombe du grand Magellan cette petite croix qui indique le lieu précis de sa sépulture. Plus tard, en 1866, je recevais à Paris de mon ami le colonel Creus une lettre dans laquelle il me disait que, nommé gouverneur de Cebu, il venait de faire élever sur la pointe de Mactan un monument de pierre à la mémoire de celui auquel l’Espagne doit une de ses plus belles colonies.

Un mois après mon retour à Manille, à quatre heures du matin, tout ce qu’il y avait en rade de bricks, de goélettes et de jonques vint se ranger en face de la jetée près de laquelle s’élève le fort de Santa-Lucia. C’est là que devaient être passés par les armes, sur la grève qui porte le nom du fort, et au moment où un coup de canon de la Constancia donnerait le signal, les sept malheureux pirates arrachés par Perpetuo à une mort horrible ; notre pitié ne leur avait procuré en réalité qu’une agonie plus lente. Ayant appris, la veille du jour de l’exécution, qu’ils avaient été mis en chapelle selon la funèbre coutume espagnole, j’allai les voir. Ils me reconnurent aussitôt, embrassèrent mes mains, et acceptèrent en souriant le bétel et les cigares que je leur offris. Je leur fis traduire les sentimens de pitié que leur sort m’inspirait, et je dois avouer que, s’ils mangèrent avec joie le curry que je leur fis apporter, ils parurent accueillir mes doléances d’un air presque moqueur. Un prêtre indigène venu là pour les assister m’assura qu’il n’avait jamais vu d’hommes regretter si peu la vie. Partageant fraternellement avec eux mes cigares et mon bétel, le padre cura s’efforçait, avec la meilleure intention du monde, d’égayer par de grosses plaisanteries les quelques heures qu’il avait à passer avec eux. Ces races redoutent un mince châtiment, une souffrance légère : cent Indiens ou Chinois fuiront devant le bambou d’un Européen irrité ; mais ils marcheront à la mort sans peur comme sans bravade. Au moment où je disais un dernier adieu à ces infortunés, je ne pus m’empêcher de remarquer avec combien peu de précaution ils étaient attachés. Leurs bras et leurs mains étaient libres ; une corde liait tout simplement une de leurs jambes nues à une tringle de fer scellée à la muraille de la chapelle : l’effort d’un seul d’entre eux devait suffire pour rendre la liberté à tous. Un des pirates, grièvement blessé lors de la rencontre avec la Constancia, gisait étendu sans lien sur les marches de granit de l’autel. La mort ne pouvait être pour lui qu’un bienfait, et ses yeux, où l’on voyait briller le feu de la fièvre, semblaient regarder avec une expression jalouse le groupe froidement résigné de ses compagnons.

Vers les deux heures du matin, les gardes placés à la porte de l’église, ainsi que le prêtre qui devait passer la nuit près des condamnés, fatigués sans doute par la chaleur accablante d’une nuit tropicale, oublièrent leurs prisonniers. Sans même songer à donner un tour de clé à la porte de la chapelle, ils s’abandonnèrent au repos. Les pirates, qui durent feindre un sommeil profond jusqu’à ce moment-là, descellèrent sans bruit la barre de fer, seul obstacle à leur fuite. Comme la chapelle était hors de Manille, en un instant ils se trouvèrent éloignés du lieu de l’exécution, persuadés, les malheureux, qu’ils retrouvaient la liberté et la vie.

On devine quelle fut au réveil la stupéfaction de l’infanterie-de marine chargée de la garde et de l’exécution des prisonniers. Le padre, frais et joufflu, jetait les hauts cris, et regrettait pour le ciel des âmes si bien préparées ; mais ce qui surprit beaucoup plus que l’évasion, ce fut de voir, sur les gradins de la chapelle, deux des prisonniers sommeillant paisiblement, étroitement enlacés. L’un était le jeune blessé. On demanda à son compagnon, qui était très valide et débarrassé de ses liens, pourquoi il n’avait point fui avec les autres. Il fit une réponse qui eût dû lui valoir cent fois la vie. « Mon frère, dit-il avec simplicité en désignant le blessé, n’a pu me suivre, et je me suis senti trop faible pour le transporter bien loin. J’ai donc voulu mourir avec lui, puisqu’il ne pouvait vivre avec moi. » L’officier qui entendit cette réponse héroïque n’avait jamais eu de frère sans doute. Mystifié par l’évasion des prisonniers dont il avait eu la garde, il se hâta de conduire au supplice ceux qui lui restaient. Les deux Malais, sans proférer une parole de regret, sans qu’on vît une larme mouiller leurs yeux, tombèrent criblés de balles en se tenant embrassés. Il est presque certain que, si l’exécution eût été remise au lendemain, la voix publique eût fait commuer la sentence. On mit à prix, à un prix fort élevé, les têtes des cinq autres fugitifs. Poursuivis de tous côtés par de la cavalerie et des Indiens avides, ils ne purent gagner les montagnes de l’intérieur. Réfugiés dans un immense champ de cannes à sucre, ils y restèrent cachés tant qu’ils purent résister aux tortures de la faim. L’un d’eux, qui se sentait mourir d’inanition, se décida enfin à sortir de sa retraite pour aller en se traînant implorer un peu de riz d’une femme tagale dont il apercevait l’habitation au milieu d’un bouquet de bambous. En entendant un idiome qui n’était pas le sien, l’Indienne, déjà informée de l’évasion, eut des soupçons. Elle donna, sans manifester aucune émotion, le riz qui lui était demandé, puis elle fit suivre le malheureux affamé. Il fut découvert et cerné ainsi que ses compagnons, et le sang rougit de nouveau la plage de Santa-Lucia.


EDMOND PLAUCHUT.

  1. De L’arabe el-raïz, capitaine.
  2. La habanera est une marche lente cadencée, accompagnée de gestes pleins d’abandon, et convenant parfaitement à de paresseuses et coquettes créoles.
  3. L’illustre. On désigne ainsi uniquement les sultans, leurs fils, et les descendans jusqu’à la troisième génération.
  4. Immaculé. Cette appellation ne s’applique qu’aux sultans et aux fils des femmes légitimes, de sang paduca ou illustré.
  5. Majesté.