L'Arnolphe de Molière

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L'Arnolphe de Molière
Revue des Deux Mondes3e période, tome 50 (p. 878-899).
L’ARNOLPHE DE MOLIÈRE


I.

Si quelque chose peut sembler inutile en ce monde, où tant de choses et de gens sont inutiles, c’est une étude de plus sur l’École des femmes. Je ne sache guère, en effet, comédie qui en ait inspiré davantage. La première en date, qui est incontestablement la meilleure, aurait bien dû pourtant décourager d’en écrire d’autres. Impossible d’exposer avec plus d’esprit les objections ; impossible d’y répondre avec plus de bon sens. Mais ce feuilleton, qui remonte au 1er juin 1663, avait aux yeux des contemporains un tort considérable, c’était d’être de l’auteur de la pièce, de M. de Molière lui-même.

On trouva outrecuidant qu’un auteur attaqué se défendît en poète comique, c’est-à-dire fit de ses critiques une comédie, et des plus vives. Il plut des réponses et ce fut un beau bruit. Les échos en sont venus jusqu’à nous, fournissant ample tablature à MM. les commentateurs. Puis la noise s’apaisa, le temps passa, et, comme il arrive, à mesure que les mœurs changèrent et que les hommes se renouvelèrent, — si les hommes se renouvellent, — la comédie tant discutée apparut sous des aspects nouveaux qui suscitèrent d’autres critiques.

Quelques-uns de ces aspects eussent été fort inattendus pour Molière, si le sort eût voulu, pour notre bonheur, qu’il eût la vie aussi dure que ses chefs-d’œuvre et qu’il pût lire les appréciations qu’on en fait de notre temps. C’est sur ces aspects-là que je voudrais insister au risque de passer pour un esprit rétrograde et de froisser ce que j’appellerai les préjugés romantiques sur Molière.

Rétrograde ! quand j’étudie le maître, c’est de deux siècles que je voudrais rétrograder, afin de le pouvoir étudier sur le vif. J’ai peine à croire que les grands hommes soient si peu qu’on le prétend dans le secret de leur génie. Et comédien moi-même, il y a double raison pour que je désire consulter Molière sur son œuvre et la lui voir jouer, ce qui serait la plus sûre consultation. J’ai plus d’une fois rêvé cette première de l’École des femmes, qui fut une bataille et le début d’une des plus hardies campagnes de Molière, et au début de cette esquisse, je demande la permission de la raconter comme j’ai cru la voir.

Nous sommes le mardi 26 décembre 1662 ; l’affiche rouge et noire de la troupe de Monsieur nous a attirés dans cette belle salle que Molière partage avec les Italiens, la propre salle bâtie par Richelieu pour Mirame, où l’on tient mille et davantage, dont la bonne moitié debout, au parterre. Les chandelles sont allumées. Point de rampe, une grille ; point de trou du souffleur, le souffleur est derrière la scène ; point d’orchestre, les six violons sont dans une loge. On entre encore; il y a presse.

C’est l’aurore du grand règne, Louis a vingt-cinq ans ; c’est déjà le roi soleil, mais sans perruque encore; il danse et compose des ballets; il est amoureux de La Vallière. Tout reconnaît son ascendant ; le temps n’est plus des âpres génies. Descartes est à l’index, Pascal vient de mourir, Corneille n’écrit plus Cinna, mais Sophonisbe, son frère Thomas est le favori du public. Boileau tout jeune (il l’a été) compose ses premières Satires. La Fontaine fait pleurer les nymphes de Vaux. Racine a vingt-deux ans, Molière lui fait écrire sa Thébaïde. le grand homme du moment, l’oracle, c’est Chapelain. Il protège Corneille et n’est pas défavorable à Molière, mais lui reproche sa scurrilité ! Le règne des précieuses n’est pas consommé; Saumaise vient de publier leur grand Dictionnaire. C’est chez elles qu’on fait les feuilletons, et les voici là dans les loges avec quelques abbés, des Allégoristes, la nouvelle académie qui se réunit chez M. de Villeserain et où iles dames sont admises. Bon nombre d’auteurs dans la salle : une première de Molière, cela est couru ; Molière est en faveur et son grand succès des Fâcheux, où le roi a daigné collaborer, lui vaut mille envieux qui n’attendent qu’une occasion. L’occasion, ce sera peut-être ce soir, et beaucoup sont là à l’affût. Dans les conversations, on ne l’épargne guère, lui, ni la jolie Armande, Mademoiselle Molière, qu’il a épousée en janvier dernier, après l’avoir élevée pour lui. On prétend qu’il s’est peint dans l’Ariste de l’École des maris, et cela est possible, car il a repris la pièce au moment même de son mariage. A en juger par le titre de celle d’aujourd’hui, n’allons-nous pas entendre une contre-partie? Onze mois de mariage ont-ils fait passer Molière du côté de Sganarelle ? Nous allons le savoir : le rideau monte.

La scène se découvre, encombrée de ces spectateurs du bel air qui paient un demi-louis l’honneur de se donner eux-mêmes en spectacle. Grand fracas de chaises remuées, embrassades éperdues. Les marquis lancent des œillades à certaines loges. N’est-ce pas Ninon, là-bas? Ce sera elle si elle applaudit.

Le décor est fort simple : deux maisons sur le devant et le reste une place de ville. « Il faut une chaise, une bourse et des jetons. » Voilà pour la mise en scène et les accessoires. Ce double rang de marquis d’ailleurs empêche de beaucoup mieux faire ; on ne le supprime que dans les pièces à machines, ou chez le roi.

Cependant le brouhaha s’apaise ; au fond du théâtre ont paru deux bourgeois causant, et l’approche du premier excite dans la salle ce mouvement d’attente et cet épanouissement des physionomies qui signifie clairement : « Le voilà, c’est lui ; nous allons rire ! » au moins chez ceux qui ont la conscience bonne et la rate saine. C’est Molière, en effet, ou plutôt, non, car il joue ; c’est son personnage; un homme de quarante-deux ans, assez bien nourri, fort satisfait de soi, volontiers jusqu’à goguenarder, vieux garçon, cela se voit, l’œil encore vif, la lèvre grasse, aimant les bons contes et se flattant de connaître toutes les rubriques ; c’est Arnolphe, en un mot, autrement M. de La Souche, et dans une exposition toute de verve, il met son compère dans sa confidence. Lui, le daubeur des maris, il va se marier, et il n’en craint pour son front aucun ombrage, car il a un secret pour n’être point… ce que vous savez, et ce secret merveilleux, c’est d’épouser une sotte.

Aux gorges chaudes qu’il fait des spirituelles, bien des lèvres se sont pincées dans les loges. Quand il dépeint sa sotte, quand il veut qu’au jeu de corbillon, si on lui demande à son tour : « Qu’y met-on? » elle réponde : « Une tarte à la crème, » le parterre éclate ; mais les gens du bel air protestent, et en voilà un sur la scène, — M. de La Feuillade lui-même, — qui hausse les épaules d’un air de pitié. Plus loin surviennent les enfans par l’oreille ; là, grande inquiétude parmi les dames. Comment ! dès la première scène ! Que sera-ce à la fin? Molière, ce soir, se fait souffler par Rabelais ; décidément, voici une pièce qui débute mal.

Elle se poursuit pourtant. La scène des valets paraît froide à tel poète pincé ; mais Brécourt, qui joue Alain, l’assaisonne de telles mines qu’il ferait rire des pierres (c’est un mot du roi). Et Mlle Marotte, qui fait Georgette, n’est point désagréable à voir, avec sa figure pouponne. Nous les verrons tout à l’heure, quand Arnolphe les interrogera, comme de pauvres bêtes assommées de peur, tomber à ses genoux, symétriquement, six fois de suite, avec des postures qui feront pâmer le parterre et crier les délicats à la grosse farce. Mais doucement : Agnès entre en scène. Agnès, c’est Mlle de Brie, la belle et la bonne ; avec quel art elle s’est rajeunie ou plutôt comme elle a su faire sortir et répandre sur toute sa personne le charme qui est en elle ! C’est la meilleure de celles qu’a aimées Molière ; c’est le refuge de ses péchés et de ses peines ; si douce et si paisible qu’à son âge elle joue ce rôle au naturel et qu’à soixante ans, quand elle voudra cesser de le jouer, le public refusera d’entendre la Duparc et ira lui-même à grands cris chercher la de Brie pour lui rendre la vraie Agnès...

Son apparition a mis le parterre en joie; celle d’Horace adoucit un peu nos pousseuses de beaux sentimens... C’est Lagrange, un acteur tout noblesse et tout feu ; il est bien fait, avec son air éventé, ses grands cheveux blonds, ses belles dents, ses rubans et ses plumes. On écoute cet étourdi, racontant son bonheur à celui-là même à qui il le vole,.. et l’acte finit dans un brouhaha où l’on sent que la pièce sera un combat et que l’affaire sera chaude.

Dès les premiers mots du second acte, en effet, l’hostilité se dessine ; il y a là un certain potage que les précieuses ne peuvent décidément avaler. Puis c’est la grande scène d’Arnolphe et d’Agnès, et les aveux de l’ignorante ; comment Horace lui prenait les mains et les bras; « comment de ces baisers il n’était jamais las. »


Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose?
— Il m’a pris le..


À ce le où s’arrête Agnès, tout émue du ruban qu’elle s’est laissé ravir, chuchotemens, rires, grand claquement d’éventails, qu’agite désespérément la pudeur violée des marquises ; les abbés s’indignent, et il y a sur le théâtre des élégans tout prêts à tomber en syncope. Aussi, l’acte fini, quelle rumeur ! C’est le vicomte qui sort indigné, c’est M. Plapisson qui invective le parterre, c’est M. de Visé, le nouvelliste, portant calotte et rabat, qui voltige de loge en loge, caquetant sur l’obscénité de Molière, dont quelque mousquetaire, qui en rougit, fredonne plus loin la chanson de Lanla derirette,.. et du parterre partent des quolibets adressés aux Climènes, où les laquais et les pages mêlent quelques lardons... Il y a bataille, allons ! mais le peuple est pour Molière, il ne doit pas être inquiet.

Il reparaît, en effet, intrépide, car il n’est point de ces auteurs au faible cœur qui tremblent et se dérobent; il paie de sa personne, il est constamment en scène, entre ces deux rangs de marquis dont il entend les murmures et dont les railleries le couchent en joue ; il porte bravement sa pièce, faisant tête tour à tour aux loges, au théâtre, maître de lui, toujours à son rôle, riant et faisant rire. Aux connaisseurs en courage d’apprécier celui-là!

Ah ! il lui faut de la vaillance, car en ce troisième acte il va soulever de plus noires inimitiés encore ! Le voici qui, sous les traits d’Arnolphe, fait à la soumise Agnès un ample et mirifique discours sur les devoirs du mariage et la condition subalterne où gît la femme en la société; et du côté de la barbe il fait intervenir le Tout-Puissant. À ce discours, aux Maximes qui le suivent, on murmure dans des coins où nous n’avions vu personne encore ; il se révèle là des effarouchemens pieux et les mains ne se contentent plus de se lever au ciel, j’en vois qui esquissent des signes de croix. « Cela est choquer nos mystères, c’est jouer la religion même. » Et, au baisser du rideau, la division se marque plus vive entre le commun des spectateurs, que ravissent les amours d’Agnès, et qui tient à la voir échapper à son becque-cornu, et la cabale des auteurs jaloux et des précieuses outragées, où se joignent à présent les dévots scandalisés.

— Il a pillé Scarron, dit un poète.

— Straparole, ajoute un érudit.

— Dorimon, renchérit un autre.

— Qu’est-ce là, Dorimon?

— Vous ne connaissez pas Dorimon, l’auteur de cette pièce de l’an passé, l’École des cocus? C’est un de nos bons esprits.

— Il les pille tous. Il a acheté à la veuve de Guillot-Gorju toute une valise de manuscrits ; c’est de là qu’il tire ses pièces.

— Vous en êtes sûr?

— Je le tiens de M. Saumaise.

— Tout cela n’est que plate bouffonnerie ; si ce genre triomphe, tout est perdu ; nous allons devenir l’opprobre des humains.

— C’est un athéiste; il drape les dix commandemens ; il mettra demain en scène les sept péchés mortels.

— On en a brûlé pour moins que cela !

— Et Monsieur patronne cette troupe !

— Oh! il est censé leur faire une pension... mais il ne la paie jamais.

— Holà! silence! crie le parterre, on a commencé.

Et c’est encore Molière ou Arnolphe, rongeant son frein, crossant du pied, jetant de pitoyables soupirs; et à chacune de ces inflexions plaisantes et de ces brusques changemens d’intonation où excelle l’acteur et que ses rivaux traitent d’affectation, le rire soulevé gagne du parterre aux galeries. Ce Molière a d’inimitables jeux de physionomie qui le font aussi divertissant lorsqu’il écoute que lorsqu’il parle; pendant les confidences, ou d’Agnès ou d’Horace, observez ses traits qui se chargent, ses yeux qui roulent, ses sourcils qui se joignent et qui parafent son front de cent hiéroglyphes, tous signifiant corquaige, comme s’il se sentait vraiment cornes pousser. Ce sera pis et mieux encore tout à l’heure, dans cette merveilleuse scène du cinquième acte, où Arnolphe querelle Agnès et d’abord contrefait l’innocente, la nargue, l’invective, puis, peu à peu, déconcerté des réponses de l’enfant, si admirablement sincères, et des mots tout divins par lesquels elle rabat ses courroux, perd le sens, s’emporte jusqu’à la battre, ou peu s’en faut, et finalement supplie qu’on l’aime et tombe à genoux! Comme Molière joue cette scène! Et qui résisterait à ces sons filés, à ces larmes niaises, à ces postures extravagantes! Cela est la vérité même, et nous nous voyons là comme dans ces miroirs convexes où nous ne pouvons nous regarder sans pouffer de nous-mêmes.

Et la partie est gagnée. Grosse de verve, la pièce court à sa fin, applaudie à outrance par le parterre; puis Molière, pâle sous son fard, vient faire la révérence au public et annoncer pour vendredi prochain, vingt-neuvième jour de décembre, une nouvelle représentation de l’École des femmes. Il se retire, et, derrière les coulisses, la de Brie l’embrasse, puis la petite Marotte et Mlle Molière sans doute. Et voici les spectateurs qui s’écoulent : cris de laquais, lazzi, les marquis s’interpellent : Tarte à la crème, ricane l’un, — Ouf! s’exclame l’autre. Les auteurs s’indignent au nom des règles, les dévots au nom de la morale ; les uns invoquent Aristote, les autres citent les pères de l’église et le Traité des spectacles de saint Cyprien, et la première catéchèse mystagogique de saint Cyrille. Il est fort tard, sept heures au moins ; la nuit est profonde; les porteurs de lanternes éclairent la montée en carrosses ou en chaises; les gens du bel air vont chez Arthénice ou chez Scudéry ; de Visé court à l’hôtel de Bourgogne conter la pièce aux grands comédiens renfrognés; quelques discuteurs s’attardent: « La pièce fera fureur! — C’est un scandale! — Molière est un grand homme! — Molière n’est qu’un bouffon! » Un impartial reconnaît qu’il ne laisse pas que de divertir, bien qu’il n’ait ni les rencontres de Gautier-Garguille, ni les impromptus de Turlupin, ni la naïveté de Jodelet, ni la panse de Gros-Guillaume, etc., et l’on se quitte sur ce mot : « Nous verrons ce que dira Chapelain. » Et, en chemin, quelqu’un heurte le jeune Despréaux, qui, déjà, l’air satisfait, s’en va monologuant les vers que cinq jours plus tard il enverra pour étrennes à Molière :


En vain mille jaloux esprits,
Molière, osent avec mépris
Censurer ton plus bel ouvrage;
Sa charmante naïveté
S’en va pour jamais, d’âge en âge,
Divertir la postérité.

II.

Voilà à peu près comme je puis me figurer la première de l’École des femmes. Les suivantes ne furent pas moins mouvementées. Les précieuses essayaient leur revanche, et à leurs alliés ordinaires, les comédiens et les auteurs, s’ajoutaient les dévots flairant Tartufe derrière Arnolphe. Il y avait une fureur de conversions : Mme de Longueville se mettait à pleurer ses fautes, on sait si elle avait à faire ; M. de Rancé allait fonder la Trappe; le prince de Conti, l’ex-condisciple de Molière et naguère son protecteur, se brouillait avec lui et préparait le livre janséniste où il devait le dévouer aux punitions célestes.

Mais le roi était jeune et alors fort amusable; et toute cette coalition ne put nuire à la pièce, du jour où il se la fut fait jouer et dès qu’elle l’eut fait rire, dit le véridique Loret, à s’en tenir les côtés. On continua certes à la fronder, mais il y vint tant de monde


Que jamais sujet important
Pour le voir n’en attira tant.


Loret, da reste, avoue que la chose vaut la peine d’être vue, surtout pour Agnès et les valets, mais il conclut avec prudence :


Voilà dès le commencement
Quel fut mon propre sentiment ;
Sans être pourtant adversaire
De ceux qui sont d’avis contraire...


Si le roi était pour, en effet, le grand Condé paraissait très réservé ; le prince d’Enghien était contre. Le sujet passionnait la ville et la cour ; Molière allait jouer sa pièce chez le comte de Soissons, chez le duc de Richelieu, chez Colbert, chez la maréchale de l’Hospital ; les vacances de Pâques interrompirent seules le succès.

C’est à ce moment que Molière fut couché sur l’état pour une pension de mille livres. Cinq cents livres de moins que Benserade, deux mille de moins que le sieur Chapelain, le plus grand poète français qui ait été, et du plus solide jugement. Il n’importe : la libéralité du roi fut précieuse à Molière pour l’effet moral qu’elle produisit ; on ne voulait voir en lui qu’un acteur, qu’un bouffon de tréteaux ; il fallut bien désormais le prendre pour ce que disait le grand livre : un excellent poète comique. Il se sentit encouragé et lança, le 1er juin, sa Critique de l’École des femmes.

Sa femme y parut; c’était la première fois qu’elle jouait dans une pièce de lui; et ce fut pour le défendre, puisqu’elle eut le rôle si parisien d’Élise, la spirituelle moqueuse. Armande était à ce moment, comme plus tard, pour l’Impromptu, dans une situation intéressante ; mais les actrices d’alors semblent avoir pris cet accident avec plus de philosophie que de nos jours, et Mlle Beauval qui devait avoir tant de succès dans Georgette, eut consécutivement vingt-huit indispositions de ce genre, sans que cela l’arrêtât dans sa carrière.

La Critique porta au comble le déchaînement contre Molière. Je n’ai pas l’intention d’analyser ce petit chef-d’œuvre, qui dans ses vingt pages nous en dit plus que de gros livres sur la société polie de ce temps, — comme aussi sur l’art du théâtre : car Molière y a mis son esthétique, marquée au coin de son admirable bon sens.

Il courut de la pièce des clés imprimées, où l’on donnait les noms des personnages que Molière avait joués. On sait comment se vengea La Feuillade, l’homme de Tarte à la crème, qui, faisant mine d’embrasser Molière, lui mit le visage en sang contre les boutons de son habit. Cela mit en joie ceux qui, n’étant pas ducs et pairs, n’osaient s’attaquer au valet de chambre du roi : et les pièces des Villiers, des Visé, qui font allusion à ce haut fait, invitent clairement à quelque chose de pis.

Les marquis raillés par Molière se montrèrent pourtant gens d’esprit : ils rirent, et toutes les excitations des précieuses ne purent déterminer ces turlupins, contents d’eux-mêmes, à bâtonner l’impertinent. Mais les auteurs ne furent pas de si facile composition.

D’abord parut Zélinde, la contre-critique de l’Ecole des femmes; œuvre de lourde digestion, que les grands comédiens, bien qu’elle fut écrite pour eux, et peut-être par l’un d’eux, ne voulurent pas jouer, sûrs qu’elles tomberait.

Ils se rattrapèrent sur le Portrait du peintre, dont ils firent grand bruit, laissant à entendre que Corneille même, le vrai Corneille, y avait travaillé; ce qui est faux d’ailleurs, bien qu’à ce moment Corneille ressentît en effet quelque chagrin de voir sa muse altière éclipsée par la muse gaillarde du génie nouveau venu. Le Portrait du peintre eut du succès. C’est exactement la contre-épreuve de la Critique : les rôles ridicules y sont dévolus aux partisans de Molière, voilà tout, et Molière a dit juste : « Ils ont retourné ma pièce comme un habit pour faire la leur. » Il eut la bonté grande d’aller la voir, et ce fut, dit l’auteur des Amours de Calotin, — autre pièce du jour,


... Ce fut un charme sans égal
De voir là la copie et son original.
…………
Quelqu’un lui demanda : Molière! qu’en dis-tu?
Lui répondit d’abord de son ton agréable :
— Admirable, morbleu ! du dernier admirable !


Et il fit, en effet, ce qu’il put pour rire ; mais il n’y avait pas beaucoup de quoi, les plus fortes plaisanteries de la pièce roulant sur le Ouf! d’Arnolphe, et le le d’Agnès. Ah ! sur ce le nos gens sont intarissables. Ce le, dit la précieuse de Boursault :


... C’est une chose horriblement touchante;
Il m’a pris le... ce le fait qu’où ouvre les yeux.

LE COMTE.

Oui ce le, Dieu me damne est un le merveilleux.

ORIANE.

A le revoir pour moi je serai toute prête.
Ce le toute la nuit m’a trotté dans la tête.
Ma chère, aussi, ce le charme tous les galans.

LE COMTE.

En effet, j’en vois peu qui ne donnent dedans.
La beauté de ce le n’eut jamais de seconde.

CLITIE.

Il est vrai que ce le contente bien du monde,
C’est un le fait exprès pour les gens délicats.


Après le Portrait du peintre, et presque en même temps, parut le Panégyrique de l’École des femmes ; un acte en prose, qui est, paraît-il, d’un certain Robinet, gazetier comme Loret. La pièce, sournoisement hostile à Molière, n’ofire de remarquable que la théorie d’un de ses personnages qui bat en brèche l’École des femmes en soutenant que c’est une pièce tragique, à cause du désespoir final d’Arnolphe.

Dans une autre pièce encore, la Guerre comique, on donne une seconde raison du caractère tragique de l’École des femmes : c’est la mort du petit chat, qui ensanglante la scène.

Cependant, Molière avait publié, à l’occasion de sa pension, le Remerciement au roi, qu’on trouve dans ses œuvres, en tête ou en queue de la Critique ; un morceau pétillant, d’un entrain de gaîté qui ne respecte rien. Le roi. que cette guerre de plume amusait comme une autre, lui commanda une réplique à la pièce de Boursault, et Molière l’improvisa en moins de huit jours.

On sait que sa facilité était admirable ; il y en a dans le registre de La Grange un exemple curieux, qui semblerait faire remonter jusqu’à lui l’invention de ce qu’on appelle au théâtre les scandales, si le scandale n’était par essence aussi ancien que le théâtre même. On jouait un jour, par ordre, à Versailles, une pièce de Mme de Villedieu, — cette aventurière, fameuse par ses deux maris bigames et par ses duels, et qui avait été, en un temps, de la troupe même de Molière; — ce jour-là donc, Molière en verve improvisa à la pièce un prologue, où il fit un marquis ridicule qui voulait prendre place sur le théâtre, malgré les gardes, — j’ai dit que chez le roi cela n’était pas toléré, — et il eut une conversation comique avec une actrice qui fit la marquise ridicule, placée au milieu de la noble assemblée. Quel dommage que ces impromptus n’aient pas été recueillis, comme ces autres fantaisies, aux titres affriolans, le Fagoteux, le Grand benêt de fils aussi sot que son père, qui sont mentionnés dans le même temps, et où nous eussions surpris l’invention de Molière en déshabillé, et sa muse, comme dit la chanson, un pied chaussé et l’autre nu !

L’Impromptu de Versailles, du moins, nous est resté, cet Impromptu où, mettant bravement les coulisses sur la scène et se livrant tout entier, poitrine ouverte, il fit si rude guerre à tous ses ennemis, osa parodier ses sacro-saints confrères et proclama si haut la supériorité de son art.

Ce fut chez les comédiens une belle colère; j’en rougis encore après deux siècles. Mais nous sommes devenus meilleurs. Villiers écrivit la Vengeance des marquis, encore un méchant petit acte insupportable ; et Montfleury le fils, à l’instar de Rodrigue, épousant la querelle de son père, un peu écorné par Molière, lança l’Impromptu de l’hôtel de Condé, où il y a quelque talent : c’est de là qu’on tire le portrait, si souvent cité, de Molière dans les rôles tragiques, le nez au vent, la tête sur le dos, la perruque pleine de lauriers comme un jambon de Mayence. Mais cette vengeance parut trop lénitive à Montfleury le père, ce gros homme entripaillé, qui faisait le fier, au dire de Cyrano de Bergerac, parce qu’on ne pouvait pas le bâtonner tout entier en un jour. Montfleury couronna la campagne par une infamie grosse comme lui : il présenta au roi une requête dans laquelle il accusa ouvertement Molière d’avoir épousé sa fille.

On sait la réponse de Louis XIV : le 28 février 1664, l’enfant né à Molière six semaines auparavant était tenu sur les fonts de baptême par le duc de Créquy, tenant pour Louis quatorzième, roi de France et de Navarre, et par la maréchale du Plessy, tenant pour Madame Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans.

On peut dire, j’en conviens, que, pour être grand, l’honneur n’était pas très rare, et que le fils d’Arlequin aussi fut le filleul de Louis XIV; on peut ajouter, je ne l’ignore pas non plus, qu’en protégeant Molière, Louis XIVe avait en vue surtout l’infatigable inventeur d’intermèdes et de ballets qui contribuait si agréablement à l’éclat des fêtes de Versailles; mais quels qu’en fussent les motifs, cette protection du roi couvrant le comédien si venimeusement accusé fait honneur à tous deux, et la postérité ne doit pas trop la chicaner, puisque c’est à elle que nous devons cet éternel bienfait : à savoir, moins de trois mois après, l’apparition du Tartufe (mai 1664).


III.

Revenons à l’École des femmes, restée, après deux cent vingt ans, la plus jeune des quatre grandes pièces de Molière. C’est que, comme Tartufe, elle est toujours en situation. La question femmes, en France, n’a jamais cessé d’être brûlante, et tant que nous serons du monde, — grâce à elles, — elles occuperont et dérangeront nos meilleurs esprits. Molière s’est toujours soucié de leur éducation, et aux deux bouts de sa carrière, l’École des femmes et les Femmes savantes se font la réplique, cela d’ailleurs, quoi qu’il en semble, sans se contrarier aucunement. Il y a plus de maturité dans les Femmes savantes; mais il n’y a pas moins de profondeur dans la générosité de l’École des femmes. Arnolphe, Horace, Agnès, sont des types impérissables, entrés pour jamais dans notre vie de tous les jours, et leur histoire, mise à la scène avec tant de hardiesse et de passion, était une des admirations les plus vives de l’homme de notre temps qui s’est le plus trouvé de la famille de Molière, — de Balzac.

D’abord, et n’en déplaise à Aristote, la pièce est bien faite. Il n’y a rien d’amusant comme cette éternelle confidence de l’amoureux au jaloux. Tous ces récits sont si vivans, si gais, si colorés, que l’action même produirait dix fois moins d’effet. Supposez que ce soit sous nos yeux qu’Agnès surprise enferme Horace dans l’armoire ; qu’y aura-t-il là de si piquant? Mais qu’Horace, sorti de l’armoire, raconte le fait à Arnolphe, à celui-là même que, sans le voir, il a entendu soupirer, quereller le chien et décharger son courroux sur les porcelaines, voilà la comédie, voilà l’imprévu, voilà le rire. Et ces monologues d’Arnolphe ! il y en a douze, bien comptés, dont la plupart fort longs : et pas un qui se répète ! — Douze monologues ! qu’en doit penser M. Sarcey, l’ennemi né du genre ! — Et dans quel style ils sont écrits ! La bonne et savoureuse langue, grasse et fondante, toute bourgeoise et toute populaire, légère au pourchas et hardie à la rencontre ! Les académistes reprochaient à Molière ses barbarismes, ses incorrections, et la liberté qu’il prenait d’inventer de nouvelles expressions ; mais c’est tout cela, avec ce vieux fonds de farce et de fabliau que La Fontaine allait piller aussi, c’est tout cela qui donne à son style cette belle franchise, cette saine richesse, ce cossu qu’y admirait Sainte-Beuve.

Et cette langue est bien l’expression de sa pensée, large, vaillante et généreuse, et humaine jusqu’à la prodigalité. Ce grand railleur, quoiqu’on en ait dit, est le contraire d’un Hamlet; l’homme le réjouit et la femme aussi. Il est pour la nature, pour la liberté du cœur, pour la jeunesse ; en un mot, il est pour Horace, il est surtout pour Agnès, et contre Arnolphe par conséquent.

Cela n’a pas empêché de soutenir qu’il s’était peint dans ce dernier personnage, et là encore, comme pour le Misanthrope, je rencontre une théorie courante et qui est chose sacrée pour certains admirateurs de Molière. Arnolphe est le tuteur d’Agnès ; il l’aime, il est jaloux; il n’est pas aimé, cela suffit : Arnolphe est Molière, et probablement Agnès est Armande, et, — car il faut être logique, — Horace, cet Horace qu’avec tant d’impartialité Molière a fait si charmant, Horace, sans doute, sera cet impertinent abbé de Richelieu qui fut la première infidélité d’Armande !

Il suffit d’énoncer cette burlesque thèse ; elle se réfute d’elle-même. Rappelons cependant que, quand Molière composa sa pièce, il était en pleine lune de miel. Cette première infidélité dont je viens de parler ne date que de la Princesse d’Élide, qui est de 1664. Molière ne peut donc l’avoir pleurèe en 1662. Je soutiens au contraire que, dans toute cette guerre, dans la verve de l’École des femmes, dans les vives attaques de la Critique, dans les ripostes dédaigneuses, les parodies et les audaces de l’Impromptu, on sent partout la prestesse éveillée, l’éclat, l’entrain et les ressources d’un homme heureux.

Et pourquoi pas? Tout réussissait alors à Molière. Il avait conquis son public, il faisait de l’argent ; il venait d’épouser la femme qu’il aimait, elle allait le rendre père ; le roi le protégeait, lui livrait sa cour, il avait pour lui le champ... et le soleil.

On a voulu voir un aveu dans l’explosion :


Quoi ! j’aurai dirigé son éducation
Avec tant de tendresse et de précaution,
Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance,
Et j’en aurai chéri la plus tendre espérance ;
Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissans,
Et cru la mitonner pour moi durant treize ans,
Afin qu’un jeune fou dont elle s’amourache
Me la vienne enlever jusque sur la moustache !


Mais ce n’est là qu’une rencontre, car rien ne diffère davantage que l’éducation d’Agnès et l’éducation d’Armande. On le sait du reste, celle-ci est celle que préconise le sage et excellent Ariste dans l’École des maris, c’est-à-dire qu’elle est le contre-pied de l’autre : Molière ne peut cependant être ensemble Ariste et Arnolphe.

Faut-il le répéter ? Molière ne s’est jamais identifié avec ses créations. Sainte-Beuve, à qui l’on ne refusera pas, certes, l’intelligence de Molière, a dit : « Il se sait autant que Montaigne, mais, comme lui, il ne s’observe pas toujours et surtout il ne se dépeint jamais. » Quoi de surprenant à cela ?


… Un grand peintre, avec pleine largesse.
D’une féconde idée étale la richesse
Et fait briller partout de la diversité…
Mais un peintre commun trouve une peine extrême
À sortir dans ses airs de l’amour de soi-même.
De redites sans nombre il fatigue les yeux
Et plein de son image, il se peint en tous lieux.


Ainsi parle Molière lui-même dans ce curieux poème sur la Gloire du dôme du Val de Grâce, qui prouve entre parenthèses, quel amateur il était ; et ce n’est pas moi qui dirai de lui ce qu’il dit du peintre commun. Non, le signe de la Divinité, c’est la création ; l’invention, voilà le signe du génie. Il n’y a de Molière dans les types de Molière que parce que dans tous les cœurs il est toujours de l’homme !

Mais pourquoi, dira-t-on, tenez-vous tant à prouver que Molière ne s’est pas mis en scène dans ce ridicule Arnolphe, qu’il nous représente si gaîment berné par sa pupille, une innocente, et par ses valets, deux imbéciles ? Pourquoi j’y tiens ? Mais parce que cette idée si fausse, et, certes si peu avantageuse à Molière, en a engendré une autre non moins incongrue : à savoir que ce rôle d’Arnolphe est un rôle tragique et qu’Arnolphe, c’est-à-dire Molière, doit nous faire pleurer au cinquième acte. Hé oui ! cette idée étrange, émise par un ennemi de Molière dans un des plus sots pamphlets qu’ait fait éclore l’École des femmes, cette idée a été reprise plus tard par des gens qui se disent ses admirateurs ; et tandis que le sieur Robinet en prenait texte pour reprocher à Molière de ne pas savoir son métier, ces amis de Molière en prétendent au contraire tirer parti pour le faire admirer davantage. D’après eux, le comble du génie, pour un poète comique, c’est de faire pleurer ; pour un auteur tragique, c’est probablement de faire rire.

Je le répète, l’idée n’est pas tente neuve. Il paraîtrait même que des acteurs s’y seraient trompés. Le Kain, — le farouche Orosmane, — rêva de jouer le rôle d’Arnolphe, prétendant que ce n’était pas faire une excursion dans un domaine étranger, mais rentrer dans un bien qui lui appartenait. Il y réfléchit, sans doute ; car on ne voit pas qu’d ait jamais terrifié Agnès ni le public de ces chaudières bouillantes dont Arnolphe la menace et qui sont si éminemment tragiques en effet. Pourtant l’idée survécut. Au beau temps du romantisme, elle passa article de foi. Gautier la mit en beau style et Provost la mit en action. Il fit un Arnolphe quasi touchant. Quel triomphe !.. Il y a quelque temps, je voyais dans un roman de M. Claretie, d’ailleurs intéressant, le Troisième Dessous, le récit de la mort d’un grand acteur, et ce grand acteur, au moment suprême, est peint rassemblant ses forces défaillantes pour donner à son fils, acteur aussi, une leçon sur Arnolphe; et il lui apprend à le jouer au tragique, à quoi la circonstance l’aide beaucoup. Il meurt ensuite, extrêmement satisfait. Je n’en dirais pas autant de Molière.

Cet acteur-là n’est pas Talma, voilà ce qui me console; car on proposa à Talma de prendre le rôle ; il l’étudia et le rendit, disant que dans cette fameuse scène du cinquième acte, quand même on pourrait tourner le reste au tragique, il y aurait toujours une indication qui l’empêcherait, lui, de comprendre ainsi Arnolphe; c’était le vers :


Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux ?


Et il avait raison. Ce vers est un trait de génie comique. Je vous défie de le prendre sur le ton noble. Vous pouvez dire en drame :


... A mon amour rien ne peut s’égaler,
Quelle preuve veux-tu que je t’en donne, ingrate?
Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte?..
Veux-tu que je me tue? Oui, dis si tu le veux,
Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme!


Mais si dans ces vers vous introduisez :


Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux?


il faut que vous changiez le ton si vous voulez rester d’accord; parce que vous jetez dans le couplet la note comique, irrésistiblement comique; parce qu’un amoureux véritablement éperdu et, par conséquent, touchant, ne proposera pas de s’arracher un côté de cheveux, laissant à entendre qu’il désire garder l’autre pour une autre occasion ; parce qu’en un mot le paroxysme de la passion, qui offre toujours deux faces, la face ridicule et la face sublime, vous dévoile ici, de par la volonté de Molière, la face ridicule, et ainsi vous serez forcé de dire au comique :


... A mon amour, rien ne peut s’égaler,
Quelle preuve veux-tu que je t’en donne, ingrate?
Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte?
Veux-tu que je m’arrache un côté de cheveux !
Veux-tu que je me tue? Oui, dis si tu le veux,
Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme !


Il fallait entendre dire cela par Samson! Je l’ai entendu, dans un cours, en chaire, c’est-à-dire sans costume, sans geste, avec la tête seulement ; mais cela suffisait et l’on avait sous les yeux Arnolphe tout entier, et Arnolphe comique, étourdissamment comique. Cela n’étonnera pas ceux qui savent quel diseur était Samson. Il lui était donné, sous ce rapport, une faveur rare ; celle de réaliser sa propre théorie, — qu’on me permette de m’y arrêter en passant, — c’était que tout au théâtre tient à la diction et tient dans la diction.

« Dire tout, tout indiquer, tout accentuer, tout faire entendre, exprimer l’homme tout entier, son éducation, ses travers, ses passions, avec ce souffle de la voix si uni, si égal en apparence, si merveilleux en réalité, si insaisissable dans la délicatesse de ses nuances, qu’il n’existe pas de notation pour elles et qu’aucun instrument artificiel ne saurait les exécuter : c’était là qu’il voyait la perfection de son art, la science exquise du véritable comédien français[1]. » Il affectait de dédaigner les autres parties de l’acteur, estimant que la diction les peut remplacer, tandis que rien ne la remplace. Il trouvait d’un art grossier, par exemple, ces recettes faciles pour provoquer le rire, les entrées étourdissantes, les lazzi, les répétitions de mots, comme s’en permettait Monrose : Monrose disait :


... Et si dans la province
Il se donnait en tout vingt coups de nerf de bœuf
Mon père pour sa part en emboursait dix-neuf... dix-neuf !


ajoutant ainsi deux syllabes à son vers et estropiant son auteur. Cela horripilait Samson, pour qui un acteur du Théâtre-Français n’est jamais assez littéraire. On sait s’il l’était, lui. Il faut dire qu’il sacrifiait tout à son art, même le goût des autres. Il n’entendait rien en peinture, non plus qu’en musique, et cela lui était égal. Il n’avait chez lui, en fait de tableaux, que deux portraits, l’un de Molière, l’autre de Corneille. — « Mais, cher maître, me hasardai-je à lui demander un jour, expliquez-moi donc pourquoi l’on ne voit dans votre cabinet que ces deux portraits, qui sont deux croûtes ? — Vous croyez? me répondit-il. Moi, je les trouve ressemblans. »

Cela lui suffisait. Ah! il n’eût pas écrit la Gloire du dôme du Val de Grâce, lui ! Et pourtant ce mécréant en peinture, une fois devant sa glace, savait se faire une tête qui était une œuvre de maître ; et quand il entrait en scène, la perruque était peut-être de travers et le costume incomplet, mais l’homme y était : et il n’avait qu’à parler, et l’homme vivait, vivait et charmait. Merveille, je le répète, qu’il pouvait réaliser, même loin de la scène, en face d’un verre d’eau et d’un encrier, n’ayant que son filet de voix et l’art d’en jouer pour créer une illusion complète et vous faire voir l’Arnolphe de Molière, ce fou fieffé, ce brutal, avec ses roulemens d’yeux de jaloux qu’on dupe et ses larmes niaises !


VI.

Je dis l’Arnolphe de Molière, car on n’est pas ici dans la même incertitude que pour Alceste, on sait comment Molière jouait le rôle ; il a pris soin de nous en instruire lui-même dans la Critique, et les indications que j’ai réunies dans mon compte-rendu de la première sont tirées des contemporains. S’il penchait d’un côté dans son interprétation du rôle, c’était plutôt du côté de la charge ; et principalement dans cette scène du cinquième acte, où il se sauvait ainsi d’un double danger ; celui de faire plaindre Arnolphe, ce qu’il ne voulait pas, et celui de le rendre trop odieux, ce qui n’est pas non plus de l’essence de la comédie.

Car cet Arnolphe, auquel on a voulu assimiler ce généreux Molière, cet Arnolphe, si vous voulez bien y regarder de près, est un fort vilain sire. Il est égoïste et cynique, il n’a que mépris pour la nature humaine, et surtout pour cette pâte féminine qu’il s’imagine pétrir à son gré et à son usage. Il a acheté Agnès à quatre ans, comme un Turc, dirait Lisette, qui achète pour son harem une petite fille; il l’a voulu rendre idiote, il le dit ; il arait défendu qu’on lui apprit à écrire; c’est pis que ce butor de Sganarelle, qui enfermait Isabelle, mais qui la laissait lire, et Arnolphe a trouvé mieux que les verrous et les grilles ; c’est l’âme qu’il veut mettre en cette prison, l’ignorance. Tout cela pour se réserver une servante. Le mariage, en effet, comme il l’entend, c’est une clôture, et Agnès devrait se priver de ses cinq sens pour satisfaire uniquement aux siens. Véritablement, il n’a pas de pudeur, et, comme tous les libertins finissans, cet être sans morale et sans foi tâche à tourner à son profit la foi et la morale, et il apprend le catéchisme à Agnès, comme Louis XV aux petites filles du Parc-aux-Cerfs ; mais un catéchisme à l’usage des maris, où le diable est constitué le gardien et le vengeur de l’honneur conjugal, et celui qui fait bouillir en enfer les femmes mal vivantes. Et ce catéchisme sera l’unique entretien d’Agnès ; elle y devra régler sa vie ; sans doute, elle trouvera en tête le calendrier des vieillards…

Bref, il entend la faire absolument sa chose; et lorsqu’à la fin il la voit insensible à ses sottises, il s’emporte ; il répond à la confiance de ce pauvre Horace par une trahison et va, de ce pas, se venger d’Agnès en la jetant dans un cul de couvent. — le mot est de lui.

Tout cela, n’est-ce pas, est assez odieux, en somme. Mais Molière, qui ne veut pas dans sa comédie de personnages répulsifs, parce que le sentiment qu’ils inspirent est pénible et qu’il veut nous faire rire, Molière, qui, même de l’effrayant Tartufe, a su faire un personnage comique, Molière donc a dissimulé habilement tout cet odieux du rôle d’Arnolphe en en faisant avant tout un ridicule. Il l’a peint tout bouffi de vanité, se débaptisant, après la quarantaine, pour se faire appeler Monsieur de la Souche ; il lui a donné des prétentions au bel air, et quelque esprit, dont il use comme un sot, car cela se volt. Notre homme a donc en soi et en son système une confiance imperturbable; et comment ne rirait-on pas de lui quand, au début de la pièce, on l’entend avec toutes sortes d’airs de supériorité, d’ironies et de rires gras, déclarer qu’il est sûr de son affaire, qu’il a une rubrique infaillible, que ce n’est pas à lui qu’on en conte et qu’il a tout expérimenté, et qu’on le voit, à la fin, battu par une innocente, lui, le malin, l’homme qui sait, comme on dit aujourd’hui, s’éloigner,


Honteux comme un renard qu’une poule aurait pris!


V.

Qui donc s’attendrirait à voir Arnolphe pris à son propre piège ?

Songez-y, si vous le plaigniez, il vous faudrait accuser Agnès, cette âme exquise. Ah! ce serait pis qu’à la tragédie, où l’on pleurait sur ce pauvre Holopherne, si méchamment mis à mort par Judith! — Car Agnès a mille raisons que n’avait pas Judith. Est-ce que vous, en voulez à Agnès? Avez-vous ce courage? Je vous en prie, laissez-la venir à vous, comme les petits enfans, avec cette candeur qu’elle tient bien plus de la droiture de sa jeunesse que de son ignorance, avec cet air engageant et ce je ne sais quoi de tendre que lui donne la bonté de son cœur. Vraiment, Shakspeare a dit de la femme : perfide comme l’onde, je dirais d’Agnès : claire comme l’eau de la source! Dans la transparence de sa naïveté vous voyez toutes les qualités aimables de nos filles; elle est compatissante, elle est civile; elle est enfin docile, ordonnée, travailleuse; avec cela, une petite pointe de coquetterie ; c’est sa grosse passion : elle aime à être brave et leste ; ce sera bien la plus délicieuse petite bourgeoise ! Et elle ne ment jamais; non, elle est sincère comme la nature. C’est pourquoi elle est si tranquille. Elle a eu foi dans Arnolphe : « J’ai fait ce que vous m’avez dit, » lui dit-elle, et c’est vrai. Elle ne lui cache rien de sa rencontre avec Horace. Pauvre jeune homme! il était si intéressant! Elle raconte tout : le plaisir qu’elle avait de ses complimens et de ses caresses; elle en est ravie comme d’une découverte, persuadée, d’ailleurs, qu’une chose si douce ne saurait être condamnable. Car le mal, c’est ce qu’on fait avec peur. Elle n’a pas eu peur du tout.

Il y a bien le... ruban. Elle hésite à l’avouer. Pourquoi? Ah! c’est que là, vraiment, elle craint un peu d’avoir mal agi. Ce ruban, c’est Arnolphe qui lui en avait fait présent, et Agnès sait que ce n’est pas bien de donner à d’autres les présens qu’on nous fait. Tout ce qu’elle ne tient pas d’Arnolphe, elle l’aurait laissé prendre et n’eût pas cru qu’il en dût être mécontent.

Mais voilà qu’il s’emporte ; il lui fait une peur horrible de Dieu et du diable; elle est consternée. Comment ce qui ne laisse aucun trouble au cœur serait-il un péché ? Comment, surtout, ce qui est un crime avec Horace, qui est si bien fait et si tendre, peut-il être un devoir avec Arnolphe, qui est si fâcheux de mine et de discours? Elle sent qu’on ne lui dit pas tout : elle perd confiance. Elle a été plus d’une fois surprise des gros rires de cet homme à certaines questions qu’elle lui faisait, comme celle des enfans, vous savez? et il lui a fait éprouver ce sentiment des écoliers qui surprennent leur maître en flagrant délit. C’est un terrible juge que l’innocence, Agnès juge Arnolphe, et elle est d’autant plus sévère, qu’ignorante comme il l’a laissée, elle ne peut lui connaître de circonstance atténuante. Elle ne sait pas combien il souffre, et quand il essaie de le lui faire comprendre, c’est si extravagamment, c’est en forçant si grossièrement la note qu’elle a beau l’écouter, de la meilleure foi du monde, elle ne le croit pas, et elle le lui dit : Horace avec deux mots ferait cent fois plus que lui, parce que Horace serait naïf, parce qu’il laisserait, comme elle, son cœur aller tout nu, parce qu’elle croirait Horace! Pour Arnolphe, c’en est fait; elle est sûre qu’il l’a trompée; elle est dans une ombre qu’elle lui reproche, parce que c’est lui qui l’a faite et que ceux qui font l’ombre ont de mauvais desseins; et elle va tout naturellement du côté où elle entrevoit protection et lumière, comme les fleurs dans les caves montent vers le soupirail, vers le soleil, vers l’amour.

Relisez sa lettre à Horace.

Je ne la veux gâter par aucun commentaire; je le demande seulement, quel est le malheureux qui ne se sentira touché par cette prière d’un amour à tâtons, mêlé de craintes et d’abandonnemens, et qu’elle exprime l’un ou l’autre, si franche et si simple dans son expression? Et n’était-ce pas un crime, en effet, punissable que d’avoir


... Dans l’ignorance et la stupidité
Voulu de cet esprit étouffer la clarté?


Pour moi, je le déclare, je suis ravi que la pauvrette se défende, qu’elle ait cette noire ingratitude des esclaves qui consiste à se sauver, et que la charmante séquestrée, pour l’aider dans sa fuite, prenne le bras jeune et vaillant d’Horace, ce type accompli du vraiment jeune homme.

Et Horace épouse Agnès, avec qui il vivra heureux et aura beaucoup d’enfans. Molière l’a ainsi voulu, Molière, toujours miséricordieux pour les jeunes, parce qu’il est pour la nature, et que la nature, comme la chanson, veut des époux assortis. Il congédie Arnolphe avec un Ouf! qui finit la comédie. « Que pensez-vous que dira le monde après ma mort? demandait un jour Napoléon à un de ses familiers. — Sire, le monde dira ceci, dira cela, et là-dessus, une oraison funèbre dans les formes. — Vous vous trompez, interrompit l’empereur; le monde n’en dira pas si long; il dira : Ouf! » Le Ouf! d’Arnolphe est aussi gros de significations. Rappelons en passant que Molière avait écrit : Oh ! — Les premières éditions ne portent pas autre chose. — Mais, à la scène, il disait : Ouf! et la tradition a maintenu cette exclamation, où se voit une fois de plus le dessein de Molière de tirer le rôle au comique ; car oh ! peut être du style noble, ouf! non pas. C’est donc le dernier trait par lequel il achève son homme.

Sans revanche possible ! Ah ! si Arnolphe était autrement bâti, si, à son expérience de la vie et à sa connaissance des femmes, il joignait le tact et les délicatesses d’un homme du monde, il y aurait pour lui quelque espoir de retour. Il pourrait profiter du premier orage pour reparaître à la maison, calme, affectueux et consolateur. Il y aurait des chances pour lui aux heures de réflexion où la jeune femme, négligée, se souvient et compare, et peut-être saurait-il lui faire goûter la science de l’homme au fait, avec ses ressources infinies, de préférence à l’inspiration du jeune amant, fougueuse mais inégale et vite lassée. Et alors serait possible cette suite de l’École des femmes, la Revanche d’Arnolphe, qu’on assure avoir été rêvée par Dumas fils. Mais pour cela, je le répète, il faudrait qu’Arnolphe fût un autre homme ; tel que nous l’a offert Molière, il n’y a point pour lui de lendemain.


VI.

Concluons. La thèse que Molière a soutenue dans l’École des femmes est la même que celle déjà présentée dans l’Ecole des maris. Il n’a fait que l’élargir, et d’une simple question de discipline et de gouvernement intérieur, il a fait une question d’éducation. Comment faut-il élever les femmes? Voilà ce dont il traite. Il n’existe pas de comédie plus gaie ni de sujet plus grave.

Mais d’abord, je me demande si j’ai bien posé la question. Comment faut-il élever les femmes, ai-je dit? Ne vaut-il pas mieux se demander : Pour qui faut-il élever les femmes ? Autrement dit, l’éducation qu’on leur donne doit-elle avoir en vue elles-mêmes ou simplement nous et notre plaisir? La question posée ainsi devient terriblement plus claire. Si, dans ce gros problème, nous ne nous préoccupons que de nous autres, nous pourrons bien donner raison à Arnolphe. Il expose très crûment la théorie. La femme est un être inférieur exclusivement créé pour le service et la délectation de son seigneur et maître. Il n’est pas nécessaire qu’elle ait une âme. Au contraire, une idiote fait admirablement l’affaire. La femme qui pense est un animal dépravé.

Si cela paraît trop brutal, ajoutez, comme on fait en France, au devoir essentiel de la femme, qui est de plaire à l’homme, le droit de choisir et d’ajuster les chiffons grâce auxquels elle croira lui plaire davantage. Arnolphe faisant cette concession paraîtra fort libéral à mille et mille gens.

La théorie est simple; ce n’est pas de l’éducation, c’est du dressage.

Au contraire, pensez-vous qu’élever une femme, ce soit la préparer à la vie, l’armer contre les risques sans nombre qu’elle y court, la fortifier contre d’inévitables douleurs et en même temps la rendre capable d’apprécier les choses douces, sereines ou profondes, qui, à cette vie si tourmentée, donnent cependant un si haut prix? Alors vous serez contre Arnolphe et, je le répète, avec Molière.

L’objection qu’on peut tirer des boutades de Chrysale ne signifie rien. Molière, dans les Femmes savantes, est contre Philaminte et surtout contre Armande, parce que, par le pédantisme, la rude Philaminte enlève à la femme la grâce, plus belle encore que la beauté ; — parce que, par le mysticisme, Armande sacrifie la nature ; — parce que toutes deux, par suite, attentent à la société humaine. Mais, s’il est contre elles, il n’est pas pour Chrysale. Chrysale n’est pas le sage des Femmes savantes, tant s’en faut; ce sage, c’est Clitandre, qui consent qu’une femme ait des clartés de tout : c’est surtout Henriette, la plus parfaite des créations féminines de Molière.

Henriette, c’est Agnès instruite. Elle en a toutes les qualités charmantes : la droiture de cœur, la tranquillité d’âme jointe à beaucoup de finesse native et à cette vivacité de réplique dont Arnolphe est si décontenancé au cinquième acte. Henriette, comme Agnès, est née pour le ménage, mais avec tout cela, elle sait, et cela ne diminue pas son charme.

Henriette sait que les enfans qu’on fait ne se font pas par l’oreille. Elle sait quels dangers réels encourt une fille en ce monde; et, le sachant, elle s’en peut défendre : ce que ne pourrait faire Agnès. Jugez ce qu’Agnès fût devenue si Horace, ce qui était possible, eût été un malhonnête homme! Le danger, sans doute, est moins grand lorsque l’ignorante a sa mère, mais il ne cesse pas d’exister, il devrait être prévenu. Je n’hésiterais pas, si j’étais mère, à révéler la maternité à ma fille et à lui apprendre qu’en aimant, c’est à la maternité qu’on s’engage, et que, selon qu’elle a ou non l’aveu du monde, elle sanctifie ou déshonore. La leçon vaudrait bien celle d’Arnolphe, ses chaudières bouillantes et le reste; la jeune fille avertie en serait plus forte; bien des vertiges ainsi lui seraient épargnés et aussi des désillusions cruelles; et comme la vérité est saine, je ne trouve pas que ce serait flétrir sa couronne virginale: aucune âme ne perd à être éclairée. Agnès serait moins ingénue, mais toujours aussi chaste. Et si l’on parlait mariage devant elle et qu’on s’étonnât de la voir, toujours paisible, résoudre son cœur «aux suites de ce mot, » elle répondrait avec Henriette :


Les suites de ce mot, quand je les envisage,
Me font voir un mari, des enfans, un ménage ;
Et je ne vois rien là, si j’en puis raisonner,
Qui blesse la pensée et fasse frissonner.


Ce n’est pas d’ailleurs à ces révélations que se borne le savoir d’Henriette. Qu’on y prenne garde, elle a été élevée comme sa sœur Armande; elle n’a pas poussé aussi loin en philosophie, mais elle est savante, et je ne serais pas surpris que, quoi qu’elle en die, elle sût du grec autant que femme de France. Mais elle a, par dessus toutes choses, cette qualité française, le bon sens, et elle l’emploie, Clitandre vous le dira, à paraitre ignorer les choses qu’elle sait. Elle a des clartés de tout ; sur toutes choses, donc, son mari pourra faire appel à ce tact délicat quelle possède; elle sera sa digne compagne et non sa servante avilie; et quand viendront ces enfans qu’elle envisage d’avance sans frissonner, elle sera pour eux, non-seulement une mère soigneuse, mais une éducatrice accomplie.

N’oublions pas cela en effet : la femme est éducatrice par mission. Il faut donc la mettre en mesure de remplir cette tâche et de former véritablement des hommes; il faut la mettre en mesure surtout de la remplir sans appeler à l’aide certain personnage que nous avons vu poindre derrière Arnolphe et que nous retrouverons dans Tartufe.

En un mot, il faut instruire la femme. Il le faut pour elle, il le faut aussi pour nous. La femme d’Arnolphe, en effet, ne saurait lui procurer que le plaisir : Henriette apportera le bonheur à Clitandre. Il n’y a pas mariage là où il n’y a pas société : il faut que les esprits s’entendent comme les cœurs. Voilà, je crois, ce qu’a voulu prouver Molière.

Et ce n’est pas, dans sa pensée, d’instruction pure qu’il s’agit, mais d’éducation, c’est-à-dire qu’aux livres il faut ajouter cette grande école : le monde.


Et l’école du monde, en l’air dont il faut vivre,
Instruit mieux à mon sens que ne fait aucun livre.


Les livres pour apprendre à penser, le monde pour apprendre à vivre.

Mais c’est l’éducation anglaise, me dira-t-on, et l’éducation américaine. Je n’en disconviens pas, mais c’est aussi l’éducation d’Ariste. Et je ne crois pas qu’aujourd’hui Molière s’effraierait beaucoup de cette liberté qu’on laisse aux jeunes filles chez nos voisins, — pourvu naturellement qu’on les eût armées pour la défense. Il se fierait, pour que cela ne dépassât pas les bornes, à ce sens exquis de la mesure et du goût, qui est inné chez nos Françaises, et aussi à cette galanterie respectueuse, la galanterie du galant homme, qui ne se perd chez nous qu’à cause justement de la séparation des sexes, cette séparation contraignant l’homme à se gâcher l’esprit et le cœur dans la société des filles de plaisir. J’ai pu, pour ma part, m’assurer plus d’une fois que cette libre éducation des jeunes filles anglo-saxonnes savait en faire des créatures admirablement loyales, point du tout pédantes, nullement dénuées du charme féminin ; et je me suis pris à penser que nos jeunes filles françaises y puiseraient très probablement des qualités inattendues, propres à ranimer ces choses qui vont disparaissant : la conversation dans le salon, le conseil au foyer.

Je sais qu’on me dira que l’éducation d’Ariste, qui lui a réussi avec Léonor, n’a pas réussi à Molière avec Armande Béjart. Mais il y a à cela bien des explications : le milieu où tous deux vivaient, le caractère vain et futile d’Armande, qui n’avait pas assez d’étoffe pour être bonne, enfin ce point très grave, que l’éducation d’Armande, bien qu’excellente, eut le malheur de lui être donnée par un futur mari et non par une mère, comme le veut la nature des choses. Molière se fit-il à lui-même ces explications? Il se peut bien, puisqu’à la fin de sa carrière ses déceptions ne l’empêchèrent pas de créer cette ravissante figure d’Henriette. C’est que, chez Molière comme chez tous les véritables poètes dramatiques, l’esprit planait au-dessus des misères du cœur et que ses tortures intimes n’altérèrent jamais ni son incomparable verve comique ni la souveraine impartialité de son génie.


C. COQUELIN.

  1. M. Éd. Thierry, Discours prononcé sur la tombe de Samson.