L'Immigration étrangère en Angleterre - Le péril économique et social

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L’immigration étrangère en Angleterre – Le péril économique et social
Julien Decrais

Revue des Deux Mondes tome 112, 1892


Il y aurait de curieuses réflexions à faire sur ce qu’on pourrait appeler l’opportunisme des peuples et sur les phénomènes qui les poussent insensiblement à modifier leurs opinions primitives, à orienter dans une direction opposée à celle qu’ils suivaient depuis des siècles, leurs vues, leurs principes et l’inflexible poursuite de leurs intérêts. Rien au monde n’est irrésistible comme le lent travail des causes et il faut bien qu’à un moment donné la vérité, ou ce qui paraît l’être, s’impose aux nations mieux informées, revenues de l’erreur où le culte de l’idée abstraite les avait longtemps assujetties. Les questions économiques sont au premier rang de celles qui ont amené dans l’esprit public en Europe de remarquables changemens. Des initiatives parties de très haut sont promptement devenues contagieuses. On s’est décidé à aller au-devant des réclamations du prolétariat, à prendre en mains sa défense, à légiférer non pour la communauté, mais pour une classe. On n’entend parler dans les chambres représentatives et dans la presse que de réglementation du travail, de protection de l’individu, de responsabilité patronale. On songe, avec le concours des gouvernemens, à assurer aux ouvriers des pensions de retraite, à mettre, pour toujours sans doute, les budgets et le produit de l’impôt au service des particuliers.

L’Angleterre n’avait pas partagé, jusqu’à présent, l’entraînement général. En son genre elle était unique, avec son scepticisme railleur, son dédain pour les procédés continentaux et pour tout ce qui ressemblait à une ingérence officielle ou législative dans les questions de cet ordre. Nous ne prétendons pas que l’évolution qu’elle subit est si marquée qu’elle applaudisse aux innovations du dehors et qu’elle est prête, elle aussi, à se rallier au dogme de l’État protecteur. Non, assurément ; plus d’un symptôme attesterait le contraire et il serait facile de produire, à cet égard, des témoignages éclatans de la fermeté des esprits. N’est-il pas significatif, par exemple, et pour le dire en passant, qu’une des plus puissantes parmi les associations du vieil unionisme britannique, la corporation des mécaniciens, ait proclamé tout récemment qu’après avoir demandé la réforme légale des huit heures, elle renonçait à l’obtenir et en combattrait, au besoin, l’avènement, parce qu’elle la jugeait dangereuse et impraticable ? Cependant, au moment où de pareilles déclarations, si nettes, si affirmatives, paraissaient dans le dernier rapport du secrétariat de la société, une commission du travail siégeait à Londres ; le cabinet avait pris l’initiative de confier à un groupe de personnages très divers, de notoriété ou de popularité considérables, le soin d’examiner sous toutes ses faces les différens aspects du problème et ce qu’il était possible à l’Angleterre commerçante et manufacturière d’abandonner de ses anciennes doctrines. Il est permis de penser que les conclusions de cette longue enquête ne seront pas de nature à modifier grandement la situation. On ne songera pas de sitôt à offrir aux travailleurs des présens que beaucoup d’entre eux s’empresseraient de repousser, et il n’est pas vraisemblable que le parlement intervienne pour sanctionner des propositions dont l’avis d’une majorité éclairée semble avoir déjà fait justice.

Non, décidément, ce n’est pas de ces philosophes spéculatifs qui n’ont jamais été très soucieux de la pratique des choses que s’inquiète actuellement la Grande-Bretagne. Ce qui l’occupe, ou plutôt ce qui l’alarme, c’est le flot grossissant de cette immigration étrangère autrefois accueillie avec tant de bienveillance, mais qu’on juge aujourd’hui encombrante, qu’on envisage avec appréhension, presque avec effroi. Jadis c’était un devoir et un honneur d’ouvrir largement les portes du pays et sans réserves, sans conditions d’aucune sorte, de livrer passage à tous ceux qui adressaient à l’hospitalité britannique un appel toujours entendu. Ils étaient les bienvenus, d’où qu’ils vinssent, ces ouvriers que le continent ne gardait plus, parce qu’il n’appréciait pas assez leur ingéniosité ou leur adresse. Dans les rues et quelquefois à l’atelier, ils coudoyaient des compatriotes, vaincus de la politique et déchus des grandeurs passées, parfois revenus à la sagesse, grâce à l’influence du milieu. Les uns et les autres avaient débarqué librement à Douvres, à Southampton ou à Folkstone, sans passeport à produire, sans documens justificatifs de leur identité ou de leurs ressources. Ils avaient mis le pied sur le sol anglais, la tête haute et la démarche assurée, car l’asile était sûr et ils le savaient. Souvent, ils s’y fixaient. Peu à peu, ils éprouvaient pour ces îles brumeuses et tristes, pour ces terres privées de chaleur et de lumière, le sentiment indéfinissable qu’ont ressenti tant de ceux qui y ont longtemps séjourné. Attrait mélancolique, inexplicable, réel pourtant dont on serait en peine de dire les causes. Sans parler des agglomérations urbaines ou des centres manufacturiers qui captivent par leur masse même et par le témoignage qu’ils apportent de la grandeur du génie humain, il y avait, pour retenir et pour séduire, le charme si vif de la campagne, du home choisi loin des villes, dans quelque vallon plein d’arbres et de verdure. L’existence s’y écoulait en une solitude sereine, sous le plus complet régime de liberté qui soit au monde, avec la satisfaction, douce aux âmes que l’ambition n’a point ravagées, d’être ignoré de la foule et de vivre en paix.

Certes, ils n’arrivaient pas tous à triompher des orages. Pour dix qui réussissaient, cent gagnaient avec peine l’alimentation quotidienne. Ils subsistaient du moins, sans qu’on s’occupât d’eux ou que leurs hôtes leur reprochassent d’accaparer à leur profit une partie du gain national. Ils étaient sous la sauvegarde de tout un ensemble de traditions généreuses dont divers symptômes indiquent que la puissance n’est plus aussi grande. Aujourd’hui, ce n’est plus vers le passé qu’on se retourne ; il a eu sa gloire, reste à savoir s’il faut à jamais s’enchaîner à ses préceptes. Déjà les orateurs et les pamphlétaires qui ont coutume d’agiter l’opinion crient à haute voix le péril, pareils à des sentinelles avancées. Le pays devient trop peuplé ! on représente avec force aux pouvoirs publics que le nombre des étrangers est déjà si considérable à Londres et dans les grands centres qu’il constitue pour l’épargne anglaise un redoutable danger. On étale aux yeux du peuple l’afflux incessant des recrues nouvelles, leur dénûment et leur misère. D’ailleurs, n’est-on pas amplement renseigné sur la condition morale et sociale de la plupart des immigrés ? Les révélations de la Sweating commission n’ont-elles pas établi que les privations et la détresse les poussaient à accepter des rémunérations dérisoires et que, par là, ils faisaient aux indigènes une concurrence écrasante, provoquaient l’avilissement des salaires, ruinaient les ménages ouvriers ? Il était temps que ceux-ci fussent protégés, car ces manœuvres frisaient le scandale et il fallait y mettre un terme.

Conflit singulier où des principes séculaires sont reniés, battus en brèche ! Il dure encore et peut-être se prolongera-t-il aussi longtemps qu’on n’interdira pas aux indigens de tous pays le territoire de la Grande-Bretagne. On a devant soi l’exemple des États-Unis et il encourage. La loi rigoureuse que le congrès américain votait, le 3 mars 1891, semble à certains écrivains le dernier mot de la raison politique. Il en coûtera au gouvernement de la reine, quel qu’il soit, d’en préparer ou d’en appuyer une semblable et d’élever pour la première fois des barrières à l’entrée du sol britannique.


I

La chambre des communes n’avait pas été la dernière à se préoccuper de la situation économique des quartiers ouvriers de Londres et des cités industrielles. Elle s’était alarmée des difficultés grandissantes que créait à quelques catégories de travailleurs nationaux l’abondance de la main-d’œuvre étrangère. Elle n’ignorait pas que des intermédiaires sans scrupules mettaient les immigrés en coupe réglée et exploitaient à outrance leur pauvreté. Il y avait là, depuis des années, une question tout à fait mûre qu’on désignait d’une appellation spéciale. Le régime auquel une foule de malheureux se trouvaient soumis était connu sous le nom de sweating System, expression énergique dont la concision peut être difficilement rendue en français. Le peuple, dans son langage familier, en donnait une idée assez précise en comparant l’ouvrier pris à la gorge par l’exploiteur à un citron dont deux mains robustes presseraient incessamment l’écorce et ne s’arrêteraient d’exprimer le jus, c’est-à-dire la vie, que lorsqu’il n’en resterait plus une goutte dans l’enveloppe flétrie et déchiquetée. On s’entretenait si ouvertement des intolérables abus dont certains patrons se rendaient coupables, on citait avec un tel luxe de détails d’horribles cas de rapacité et de barbarie, qu’il fallut bien que l’administration intervînt. En septembre 1887, le Board of trade (direction du commerce) invitait l’un de ses rédacteurs à lui adresser un rapport ; presque en même temps, à la demande de lord Dunraven, la chambre haute procédait à une vaste enquête, au cours de laquelle les représentans des métiers apportèrent à la commission élue leurs dépositions et leurs doléances. Ce fut comme une sorte de flambeau qui perça l’ombre, fouilla les ténèbres, éclaira d’une lumière crue les pratiques louches, les iniquités de quelques-uns. De quoi donc s’agissait-il ? qu’étaient-ce, en somme, que ces contrats léonins imposés à des étrangers, le plus souvent chargés de famille, par l’impitoyable sweater ou entrepreneur à forfait ? En quoi des arrangemens, librement consentis après tout, pouvaient-ils nuire aux intérêts du prolétariat indigène ? Voici : on découvrait l’existence d’un système très ingénieux qui permettait à des individus, sous-contractans eux-mêmes, de repasser à d’autres sous-contractans la tâche qu’ils avaient acceptée. Leur bénéfice consistait dans la différence entre le prix qu’ils touchaient et les conditions nécessairement inférieures auxquelles ils cédaient le travail. Quant au dernier, à celui qui se trouvait au bas de l’échelle, c’est sur l’ouvrier qu’il prélevait directement son profit. Celui-ci ne recevant l’ouvrage que de cinquième ou sixième main, on voit à quel taux dérisoire pouvaient descendre ses salaires.

Peut-être nous ferons-nous mieux comprendre en allant au fond des choses et en étudiant, d’aussi près que possible, l’œuvre patiente accomplie par les enquêteurs. Tout d’abord, on constatait que si l’armée des sweaters était innombrable, elle ne s’attaquait pas indistinctement à tous les métiers ; elle désorganisait, de préférence, ceux qui se prêtaient le mieux à la division du travail, par exemple la profession de tailleur que choisissent, presque toujours, les israélites débarqués à Londres. L’origine des pratiques funestes dont ces immigrés étaient les victimes remontait, d’ailleurs, à un demi-siècle ; déjà, il y a cinquante ans, les livres, les journaux, les conférenciers signalaient l’apparition du mal et en dénonçaient la gravité. Mais qui s’occupait, en 1840, des questions sociales, ou, du moins, qui pouvait prévoir qu’aux approches de l’an 1900, elles prendraient, dans les délibérations des assemblées, une place aussi importante ? Rappelons ce qui se passait à cette époque. L’ouvrier d’alors jouissait de la faculté d’emporter de l’ouvrage à domicile, d’y travailler pendant le jour, et, le soir, d’achever paisiblement sa besogne au coin de l’âtre, aidé, s’il en était besoin, par sa femme ou par ses enfans. Il y avait là, pour les deux parties, des avantages évidens. Le patron ne grevait pas ses frais généraux de la location d’ateliers coûteux et que la législation moderne l’oblige, justement du reste, à entretenir en état de salubrité. Il était affranchi de la nécessité de surveiller ses hommes ; ceux-ci restaient les maîtres de leur temps et de leurs méthodes, rémunérés qu’ils étaient non à la journée, mais à la pièce. D’autre part, l’artisan se sentait plus libre et son indépendance n’avait d’autre limite que le terme même qui lui était assigné pour la remise de sa tâche. Bien plus, rien ne l’empêchait, lorsque ses forces y suffisaient, d’accepter de plusieurs entrepreneurs une coupe ou une façon et aussi de confectionner, pour son compte, si ses économies lui permettaient d’acheter la matière première. C’était l’âge d’or ; il est bien fini. L’accroissement de la population, la diminution du prix du drap, l’invention de la machine à coudre, l’ouverture des grands magasins, ont modifié du tout au tout la situation du marché. Il a fallu tenir en réserve, prêts à être livrés à la clientèle pressée ou de passage, des vêtemens tout faits, il n’a pas été moins obligatoire de tenir compte des exigences de l’exportation et des bénéfices qu’on en recueille. Le maître tailleur d’autrefois, dont le père et les ascendans avaient habillé des générations, s’est vu annihilé par la révolution économique et sa figure familière a depuis longtemps cessé, d’apparaître au seuil des intérieurs britanniques. Quant au collaborateur ayant vieilli dans la maison, à celui qui, depuis sa jeunesse, n’avait jamais marchandé au patron, presque à l’ami, le concours de son expérience, il est devenu, lui aussi, une exception. On ne le retrouve guère que chez le faiseur à la mode à qui il impose ses conditions, prêt à passer au concurrent pour peu qu’on ose les discuter. Mais c’est bien un privilégié que cet arbitre attitré des élégances du west end et des clubs. L’autre, l’ouvrier de moyenne grandeur, s’est rejeté forcément sur le vêtement à bon marché. De celui-là, les Anglais disent qu’il souffre et que le progrès et l’immigration sont en train de le tuer.

De quelle manière ? Entre la pratique qui apportait sa commande et celui qui l’exécutait, il n’y avait jadis que le patron. Aujourd’hui, les distances se sont élargies, des entrepreneurs ont surgi qui ont séparé l’un et l’autre. Aux propriétaires d’ateliers en vogue, ils ont offert de se charger d’une partie des ordres, de distribuer de la besogne au dehors, de recruter les travailleurs que le chef de maison n’avait plus le temps de découvrir et d’embaucher. Tous deux se sont entendus ; moyennant un prix débattu d’avance, tant par vêtement, le courtier s’est engagé à rendre, à heure fixe, l’ouvrage fini. Mais qu’en a-t-il fait ? a-t-il entrepris, à lui seul, ce que l’industriel jugeait impossible ? Nullement ; il s’est adressé à un membre de la confrérie auquel il a cédé par contrat, sinon la tâche entière, au moins ce qu’il n’était pas capable de terminer au moment voulu. A son tour, ce dernier a partagé l’affaire avec un autre, le troisième avec un quatrième et ainsi l’ouvrage a passé de main en main, chaque intermédiaire prélevant un bénéfice sur le parasite qui venait immédiatement après lui. Remarquons qu’aucun de ces gens-là n’a fait, comme on dit, œuvre de ses dix doigts et que pas un point de couture n’a été fourni par eux. Leur adresse a consisté à subdiviser le travail à l’infini pour obéir à l’impérieuse nécessité d’aller vite. Alors, des catégories se sont créées. Il y a les spécialistes du pardessus, du gilet et du pantalon, et parmi eux les coupeurs, les employés à la machine, puis les basters qui faufilent pour l’essayage, les fellers qui posent la doublure, enfin ceux dont les prétentions ou le talent ne vont pas au-delà de la boutonnière. Peu à peu et à cause même de ces classifications, le métier est devenu plus facile, presque à la portée des profanes et des ignorans. On s’est rué sur un genre d’occupation où il fallait du monde et du monde encore, et par là on a fait le jeu des sweaters. Aux protestations de l’ouvrier désespéré, sentant le sol crouler sous ses pieds, la réponse était trop aisée ; les accapareurs plaçaient sous ses yeux les demandes d’emploi dont ils étaient assaillis ; dilemme terrible : subir des conditions qu’on n’est pas assez fort pour discuter ou mourir de faim dans un coin.

D’ailleurs, l’enquête établissait que ce système d’exploitation variait en puissance et en étendue et qu’il donnait de si surprenans résultats que les meilleurs eux-mêmes finissaient par le pratiquer. Voici un travailleur écœuré de la vie qu’il mène, las d’enrichir les autres, décidé à sortir de l’engrenage où il est pris. Il possède un capital, bien mince encore, huit ou dix livres sterling qu’il a réussi à emprunter. Il loue quelque part un atelier, oh ! bien modeste ! s’il n’utilise pas tout simplement la chambre qu’il occupe. Il se procure une machine à coudre dont il solde le prix par petits acomptes, deux schellings et demi à la semaine. Dès lors, il est outillé, prêt à accepter de l’ouvrage de première main, si c’est possible, d’un troisième ou quatrième contractant, faute de mieux. Mais une difficulté se présente ; il faut absolument qu’il fournisse caution, car nul ne consentirait à lui livrer, sans le connaître, la marchandise. Qu’il surmonte ce dernier obstacle, qu’un ami haut placé réponde de sa bonne foi et lui serve de garantie commerciale, il n’aura plus qu’à mettre en train son affaire. Sans doute, il n’a pas d’argent, mais qu’importe puisque la besogne va venir ? Il n’a pas de peine à embaucher trois ou quatre femmes, un « presser » pour le repassage du drap au fer chaud et l’apprentie qui reporte l’ouvrage et ne gagne rien, heureuse encore et reconnaissante qu’on veuille bien lui apprendre le métier. Lui-même, en attendant que ses gains l’en dispensent, ne dédaignera pas de tirer l’aiguille ou de manier le ciseau et ce sera tout profit puisqu’il économisera, de cette manière, un ouvrier supplémentaire. Ainsi le voilà promu sweater, et à partir de ce moment, gardant au cœur la rancune des mauvais jours, il n’a pas de plus cher désir que de faire aux autres ce qu’on lui a fait. Son organisation n’a demandé ni intelligence, ni capitaux ; après tout, il ne risque rien, pourquoi se refuserait-il la joie de commander à son tour et d’asservir les infortunés que les hasards de la misère amèneront sous sa dépendance ? A lui maintenant de traiter avec ses pareils, et il ne sera pas difficile sur les conditions, car il lui restera la ressource de se livrer à un marchandage effréné lorsqu’il engagera son monde. Ah ! il connaît bien le truc, si on veut bien nous permettre cette expression familière. Il n’ignore pas comme il faut s’y prendre pour rogner les salaires et s’assurer un bénéfice. Lui-même, ne l’a-t-on pas longtemps attelé, bête de somme passive et sans défense, à une tâche qui ne suffisait pas, à le nourrir ?

Les sweaters d’une certaine importance, ceux qui sont déjà parvenus à une situation enviable, emploient, cela va sans dire, six ou huit fois plus d’hommes que leurs confrères qui débutent. C’est surtout chez eux que la méthode de distribution du travail est défavorable à l’ouvrier. Celui-ci est rémunéré à la journée, payé selon sa valeur productive. Dès lors, le nombre des heures joue un rôle décisif ; à qui en passe à l’atelier quatorze ou quinze revient une journée relativement bonne, mais le plus clair du profit est pour le patron dont la commande est exécutée en un temps extrêmement court. Or, plus vite elle est terminée, plus tôt il est réglé et libre de solliciter de nouveaux ordres. Alors le vêtement à bâtir est non-seulement partagé en sections différentes, mais chacune de ces sections comporte elle-même de multiples subdivisions. Plus elles sont nombreuses, moins il est nécessaire qu’elles soient confiées aux habiles et par conséquent aux exigeans, et c’est ainsi qu’est résolu le problème qui consiste à obtenir du minimum de salaires le maximum de production. Autre complication : les habits les plus soignés, de l’étoffe la plus solide ou la plus fine, vont nécessairement aux sweaters les plus achalandés. Aux commençans on abandonne le veston du pauvre ou le paletot de l’humble employé. De là des catégories, une variété décourageante dans le taux des salaires, rien de fixe, nulle possibilité pour l’ouvrier de débattre le prix de ses services, d’opposer à l’industriel une coutume, l’usage ou des précédons. La concurrence est si forte qu’il est écrasé, et s’il regimbe, dix, vingt, cinquante affamés sont là qui s’offriront à le remplacer.

La condition des ateliers est généralement en rapport avec l’importance des locataires qui les occupent. Dans la plupart des cas, c’est au fond de pièces étroites, de deux ou trois mètres carrés au plus et d’une malpropreté repoussante, que l’employé du sweater, furieux, rongeant son frein, se courbe silencieusement sur la besogne. On y respire une atmosphère étouffante que les fers, pendant le jour, et le soir les becs de gaz maintiennent à un degré d’élévation intolérable. Législation sur la santé publique, prescriptions impérieuses quant à l’aération et à la salubrité des chambres de couture, tout cela est lettre morte, bien entendu. Les évaluations les plus modérées portent à deux mille le nombre de ces taudis clandestins, rien que dans l’East end. A Whitechapel et à Saint-George’s in the east, notamment, il n’y a pour ainsi dire pas de maison où ne fonctionne dans quelque coin dissimulé, et au mépris des règlemens les plus sévères, un établissement de ce genre. Les femmes et les jeunes filles n’y sont nullement protégées par les dispositions prévoyantes des factory acts qui limitent leur journée à douze heures, avec interruption d’une heure pour le dîner et de trente minutes pour le thé. On les brutalise, on les oblige à un travail plus prolongé que ne le permet la loi et si on tolère qu’elles consacrent le temps légal au principal repas, la demi-heure de l’après-midi est presque toujours supprimée. Aux réclamantes, on montre la porte ; prenez le thé si vous voulez, mais sans quitter l’atelier, il n’y manque pas de feu pour faire bouillir l’eau. Alors c’est la tasse remplie à la hâte, le pain posé sur les genoux, le tout avalé par bouchées rapides ou gorgées brûlantes ; à peine si le dé, toujours au doigt, s’arrête un instant de pousser l’aiguille.

Quant aux individus de l’autre sexe, ce sont des êtres soumis, sans forces, résignés à la servitude et qui travaillent parfois seize et dix-huit heures. En tout cas, leur moyenne n’est jamais inférieure à quatorze durant les trois mois où les commandes affluent. Le reste du temps, leur misère est telle qu’ils en viennent à regretter l’époque où leurs tyrans les exploitent et les surmènent. Bien sûr, ce n’est pas un sort enviable que de rentrer au logis après une journée écrasante et de gagner son lit, — son grabat, — le dos cassé, les yeux perdus, la tête vide et tourbillonnante. Mais au moins on a du pain, tandis que pendant la morte-saison on court le risque d’en manquer ; l’ouvrage étant rare, le patron paie la main-d’œuvre le moins cher possible. Tous les stratagèmes lui sont bons pour arriver à ses fins. Il s’arrange de façon que la commande soit exigible dans les derniers jours de la semaine afin que le travail, une fois en main, ne souffre pas de l’interruption réglementaire du samedi et du dimanche. Un exemple : nous sommes au jeudi matin et il est sept heures. L’industriel envoie chercher du monde et pour dix ouvriers qu’il lui faut, il s’en présentera cinquante, heureux de passer par ses conditions. Voici, dit-il, un ordre pressé. Il est indispensable que le client soit servi vendredi soir, ou le lendemain dans la matinée, au plus tard. Vite, à la besogne ! — On sait ce que cela veut dire et on s’y met. On y consacre toute la journée ; la nuit vient, personne ne bouge ; le jour reparaît et les malheureux travaillent encore. Enfin, vers huit heures du soir, le vendredi, on se lève, rompu, épuisé, mort de fatigue. Calculons maintenant, dit l’homme : pour ces trente-six heures de labeur (à peine coupés par les repas) deux jours de paie, c’est l’usage ; les fractions comme d’habitude : la demi-journée représente huit heures, le quart en vaut quatre. L’argent est compté, nul ne réclame ; ah ! il est bien gagné, celui-là ! Quant au sweater, il a réalisé un tour de force. En un délai incroyablement court et par d’autres mains que ses mains oisives, son drap a été taillé, cousu, doublé, bordé, apprêté et repassé. Aussi, quand il le rapporte ainsi transformé, quels complimens ne reçoit il pas pour sa diligence ! Mais il est modeste, et c’est tout au plus s’il a un sourire quand il empoche son énorme bénéfice.

Pour donner la chasse à ces abus, on a créé un corps d’inspecteurs spécialement chargés de traquer les exploiteurs et de dresser procès-verbal à tous ceux qui retiennent leur personnel au-delà des heures légales. Malheureusement leur zèle est le plus souvent en défaut et ils ne réussissent pas à tenir en échec la multitude des bas sweaters de certains quartiers de Londres. Caves, galetas, greniers, arrière-cour, buanderie, tout est utilisé par ces derniers pour loger leur monde. On a trouvé des jeunes filles, presque des enfans, occupées à tirer l’aiguille dans les endroits qu’il paraissait le plus difficile de détourner de leur affectation naturelle. Positivement, ils déjouent la surveillance, et c’est pour cela que dans un rapport récent de l’inspecteur en chef des ateliers et fabriques de l’East end, on ne relève que soixante-douze contraventions à la loi sur le travail des femmes, à l’occasion desquelles les tribunaux ont infligé des amendes variant entre deux et dix livres sterling. Or, c’est là, de l’avis de tout le monde, un résultat dérisoire. L’administration s’en excuse, argue de l’extrême difficulté qu’elle rencontre à prendre les délinquans en flagrant délit. Elle n’ignore pas que les chambres de couture à l’usage des femmes sont disposées de façon qu’on puisse braver l’éventualité redoutable d’une visite de l’autorité. D’autre part, tous ces gens-là sont solidaires. Le pas du fonctionnaire en tournée officielle, plus ou moins attendu, certainement signalé par quelque confrère, vient-il à retentir dans l’escalier, l’apprentie aux aguets donne l’éveil ; lestement, on fait passer les ouvrières dans une chambre à coucher adjacente au seuil de laquelle l’agent s’arrête impuissant, car il n’a pas le droit d’y pénétrer. D’ailleurs, il existe un moyen bien simple de prévenir une surprise nocturne, toujours possible après tout. L’industriel n’a qu’à imposer à ses employés l’obligation de commencer la journée à six heures au lieu de huit. Alors, on est tranquille, car il n’y a pas de danger que l’inspecteur se dérange. Non, il n’a pas coutume de quitter le logis à l’aube, et on le sait bien. Il manquerait aux habitudes les plus sacrées s’il sortait de chez lui avant l’absorption du breakfast matinal. Au surplus, il est l’ennemi et n’a pas plus tôt paru dans un quartier que sa présence y est révélée. Rues, impasses, allées, culs-de-sac tortueux qui y aboutissent, sont sillonnés d’invisibles émissaires, et la nouvelle y circule avec autant de rapidité que si l’éveil était donné au bruit de la trompe et du tambour.

La société générale des tailleurs de Londres s’est émue de la situation. La concurrence que lui font les sweaters est terrible, et dans la lutte qu’elle soutient contre eux, l’avantage reste à ceux-ci, maîtres incontestés du cours des salaires. Elle s’est efforcée d’organiser une propagande en sa faveur et à cet effet elle a établi, au cœur de l’East end, une agence chargée de racoler des affiliés et de ramener les égarés dans le, giron de l’association. La tentative n’a pas été couronnée de succès ; à peine a-t-on réussi à en détacher quelques centaines dont les immigrés de la veille ont rapidement pris la place. En attendant des jours meilleurs, elle se prête à toutes les enquêtes, répond avec empressement aux interrogatoires administratifs. Il y a peu de temps, elle mettait à la disposition du représentant du Board of trade deux hommes connaissant à fond l’est de Londres et les drames obscurs qui s’y déroulent, car ils y avaient eux-mêmes souffert la mauvaise fortune. L’expédition se mit en campagne, visita autant d’ateliers qu’elle voulut et ne recueillit, de tous les côtés, que des renseignemens laconiques et mensongers. Questionnés sur le taux auquel ils rétribuaient la main-d’œuvre, les adroits compères faisaient des réponses si manifestement inexactes que leurs anciennes victimes, passées dans l’autre camp, pouffaient de rire, très amusées. C’étaient des six et des sept schellings par jour qu’ils payaient à leurs ouvriers. Par exemple, il ne fallait pas demander à voir leurs livres ; on ne se heurtait pas à un refus, non, c’était tout simplement qu’ils n’en avaient pas, étant trop pauvres pour tenir une comptabilité régulière. D’autres ouvraient à peine la bouche, s’expliquaient par monosyllabes, alléguaient un travail pressé, montraient la porte ou à peu près. Bref, on revint bredouille, mais on pouvait aisément s’en consoler. L’accueil qu’avait rencontré la commission en disait assez pour qu’on devinât ce qu’on avait essayé d’approfondir.

La position prépondérante qu’ont acquise ces individus, comment ne la conserveraient-ils pas longtemps encore ? L’ouvrier tailleur du West end demande jusqu’à dix schellings pour une journée qui ne dépasse guère huit heures. Sans doute, il est plus habile que le coupeur du sweater et rirait de pitié d’être comparé à cet esclave. Mais on le copie ; comme tous les artistes il a ses contrefacteurs vers qui se porte la clientèle, alléchée par la différence des prix. Concurrence après tout légitime, si, grâce à l’organisation savante dont nous avons donné une idée, les industriels qui s’y livrent ne spéculaient effrontément sur la misère de leurs employés. Voici le repasseur rétribué à raison de deux livres par semaine pendant quelques mois, salaire suffisant, mais que la morte-saison, les grèves, la maladie réduisent à une moyenne hebdomadaire de vingt-cinq schellings. Il vit, au prix de quelle persévérance et de quels efforts ! L’heure ne compte que lorsqu’il a allumé son feu ; avec des précautions infinies, il en retire le fer qu’il passe lentement sur l’étoffe, après avoir attendu quelques minutes pour amortir l’excès de chaleur qui se dégage de l’instrument. Mais déjà la tête est brûlante, et dans l’atelier, l’élévation de la température redouble la fatigue et le malaise. Cinquante fois, c’est-à-dire pendant un laps de temps de quinze heures et s’il veut faire une journée passable, il recommencera l’opération. Les gens du métier disent couramment qu’au bout de huit ou dix ans, un repasseur est « fini. » Et que dire des malheureuses créatures, des femmes rivées aux spécialités les plus humbles, à la confection de la boutonnière ? Dans les momens de grande presse, les plus agiles peuvent gagner jusqu’à vingt schellings par semaine, mais il faut en déduire deux et demi pour le fil et la valeur des aiguilles, cassées dans la hâte fiévreuse des dernières heures. Sait-on ce que représentent ces dix-sept schellings six pence, ces vingt-deux francs ? La préparation quotidienne de soixante-douze boutonnières au moins, six par vêtement. Un penny pour l’une, tel est le tarif des grosses maisons du West end ; chez les sweaters, il s’en faut qu’on soit aussi magnifique. On paie rarement trois quarts de penny, quelquefois un demi ou trois pence pour les huit, plus communément un penny pour trois, soit 2 fr. 50 par jour à peu près ou 66 pour 100 de moins qu’au quartier riche. On pourrait croire que le plus vif désir de ces femmes est d’obtenir une augmentation de salaires et d’améliorer ainsi leur situation ; point, leur ambition est plus haute ; elles aussi aspirent à quitter l’atelier pour prendre de l’ouvrage à domicile et à en confier l’exécution à des apprenties. Elles rêvent de commander, d’obliger des filles de quatorze ans à travailler douze ou quinze heures, au taux d’un penny les quatre ou cinq boutonnières, et de bénéficier de la différence. Elles y arrivent quand elles sont intelligentes, jolies surtout. A leur tour, les voilà passées maîtresses dans l’art d’exploiter les camarades. Quelques-unes montent rapidement les degrés de l’échelle, s’abouchent avec les directeurs des grands magasins, reçoivent les sous-entrepreneurs, les accueillent ou les éconduisent. Le jour où elles n’ont plus rien à envier de personne, malheur à celles qui sont sous leurs ordres ! Gare aux fainéantes qui oseront se plaindre que les yeux s’usent, que le dos se voûte, et que les contours encore incertains des jeunes poitrines s’altèrent et se déforment à la pratique de ce terrible métier !

Les gains varient naturellement avec le genre d’ouvrage entrepris et le nombre des ouvriers engagés. Les gens exercés, ceux qui connaissent à fond le sweater et ses habitudes, se piquent de deviner, à la simple inspection d’un atelier, le chiffre des profits qui s’y réalisent. Tout dépend des conditions auxquelles on a réussi à traiter ; or, dans le marché de la façon, l’écart est toujours si considérable que le prix d’une confection peut s’élever jusqu’à quinze schellings pour retomber le lendemain à un schelling ou même à neuf pence. Quelle marge pour les intermédiaires ! Les débutans n’ont pas d’exigences, ils prennent ce qu’ils trouvent, acceptent une commande, celle du veston, par exemple, dont la vogue aussi bien que la forme sont si populaires en Angleterre, au taux de dix-huit pence ou 1 fr. 80. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une pièce fine ; c’est le vêtement du petit employé ou de l’ouvrier endimanché. Voyons maintenant ce que va gagner ce commençant. Sur les dix-huit pence, il en paiera cinq à l’ouvrier à la machine ; pour quatre boutonnières, un penny et demi ; même rétribution pour le repassage, la doublure, l’assemblage des morceaux provisoirement faufilés, soit trois opérations différentes entraînant une dépense de quatre pence et demi. La piqûre ne lui reviendra qu’à un penny. Total, douze pence ou un schelling. Son profit est donc de six pence par habit. Supposons que grâce à la division du travail, l’atelier qu’il dirige confectionne, en une journée de quinze heures, quarante vestons ; le soir, après avoir renvoyé son monde, il évaluera son bénéfice à près d’une livre sterling, frais déduits. Que sera-ce, quand il aura capté la confiance des personnages marquans dont la profession s’honore, et qu’il ne consentira plus à se charger d’un ordre pressé à moins de trois, quatre ou cinq schellings ? Il grandira en considération et en importance cependant qu’autour de lui, presque à ses pieds, une multitude continuera de souffrir et de l’implorer ; mais l’heureux sweater n’aura pas lieu de s’alarmer de cet afflux ; plus il viendra d’étrangers misérables, plus il sera fort, car en vertu d’une loi naturelle qu’aucun sophisme ne peut entamer, la main-d’œuvre est d’autant moins chère que les demandes d’emploi sont plus abondantes sur le marché.
II

Tel est le sweating System. On voit à quelles déceptions, à quels déboires il peut exposer l’ouvrier continental sans spécialité définie et qui se décide, faute d’occupation, à franchir la Manche. Il risque d’user ses forces, de perdre jusqu’à son individualité au sein des agglomérations britanniques. Assurément, l’arrivée en Angleterre de hordes d’Allemands, de Hongrois, de Russes, de Polonais et même d’Italiens faméliques, ne causerait aux pouvoirs publics aucune inquiétude, si leur présence ne portait directement atteinte à la prospérité du travailleur indigène. On pense et on dit tout haut qu’il y a là un mal dont il est urgent d’enrayer le progrès, et que l’opinion ne sera satisfaite que lorsqu’une médication énergique, — l’établissement d’un cordon sanitaire, — aura triomphé de l’épidémie. Que cette invasion soit considérable, continue et malfaisante comme ces nuées de sauterelles qui s’abattent sur les terres ensemencées, on ne le conteste pas sérieusement. Il semble que pendant ces dernières années, les masses nomades se soient acheminées de préférence vers l’est de l’Europe, quelques-unes se fixant au royaume-uni, d’autres, plus vagabondes, poursuivant leur course à travers l’Atlantique, avec le mirage aux yeux, durant la route, de la Californie et de l’Amérique du Nord, fécondes en merveilles fascinatrices. Mais que de bandes errantes, trop nombreuses au gré des Anglais, se sont arrêtées chez eux, comme épuisées et incapables d’aller plus loin ! A chaque recensement, on constate que le nombre s’en est accru. Persécution religieuse, conscription, autoritarisme gouvernemental, famine enfin, voilà les fléaux que ces parias redoutent et contre lesquels ils croient que la Grande-Bretagne offre un sûr abri. Encore s’ils se répandaient un peu partout ! Oui, si les campagnes anglaises, de plus en plus désertées, pouvaient séduire ces imaginations assombries, retenir, sur trop de terres en friche, des bras robustes et inoccupés ! Mais non, le flot se porte avec une régularité désespérante vers les grandes villes. Il envahit Birmingham, Liverpool, Manchester, Leeds, Newcastle upon Tyne, Glascow, quand il ne couvre pas, marais stagnant et pestilentiel, l’East end de Londres et ses environs. Nous parlions des tailleurs ; sait-on qu’il y en a 20,000, rien que dans cette partie de la capitale, pas seulement étrangers parce qu’ils sont fils d’étrangers, mais nés ailleurs, partout excepté en Angleterre ? Les voilà, les victimes des sweaters ; ce ne sont pas les ouvriers londoniens ; peu à peu, ils ont été éliminés et on n’en trouverait pas 250 dans les ateliers clandestins dont il était question tout à l’heure. Non, ce sont des hommes de religion et de nationalité diverses qui viennent s’offrir en proie au monstre dévorant qui les guette. Il faut les voir débarquer à Tilbury pour se rendre compte de la laideur du spectacle et de l’animosité qu’il soulève. Toute saison leur est propice pour entreprendre le voyage qui les éloigne du sol natal. Que le soleil brille ou qu’il disparaisse, que la nature soit en fête ou en deuil, ils marchent sans cesse, ils marchent quand même. Pour eux, l’horizon est toujours sombre, l’avenir obscur, morte à jamais l’espérance. Qu’importe alors que la pluie tombe ou que le brouillard les suffoque ? Le ciel de Londres, noir et bas, est à l’unisson de leur tristesse. Ah ! surtout, que le bleu ne se montre pas, car la lumière, en tombant sur leurs loques minces, découvrirait peut-être et mettrait à nu les plaies inguérissables de l’âme !

Notons ce fait : ces individus n’apportent avec eux aucun argent. On n’a pas même la consolation de se dire qu’ils possèdent un petit capital qui restera dans le pays, ira grossir la fortune publique. Ceux qui ont encore dans leurs poches quelques thalers ou quelques roubles ne les conservent pas longtemps ; ils en sont vite dépouillés par la troupe d’aigrefins qui rôde autour des quais, s’offre à leur servir de guide et à leur indiquer un logement. A peine sont-ils à terre, dit l’évêque de Bedford dans sa déposition devant le comité de la chambre haute, les voilà qui font irruption sur le marché de la main-d’œuvre, errent dans les rues, jusqu’à l’arrivée du sweater, prévenu en hâte de leur présence. Langue, coutumes, lois du pays, ils ignorent tout, acceptent, les yeux fermés, les conditions les plus dures. Il y a la période d’apprentissage pendant laquelle ils ne gagnent rien, couchent où ils peuvent, travaillent quinze heures en échange de leur nourriture : du pain et, racheté en secret pour eux, le poisson d’odeur offensante dont l’inspecteur des étalages a prohibé la consommation. Au reste, le voyageur à l’affût du pittoresque n’a qu’à parcourir certaines ruelles de l’East end ; rien de plus étrange que le marché du dimanche matin. En plein air, sur des tables boiteuses ou sur le pavé, — à moins que ce ne soit à l’intérieur de boutiques sordides, — haillons, linge troué, vêtemens informes, vieux chapeaux sauvés de l’égout, chaussures béantes, tous les rebuts de la grande ville sont mis en vente, offerts à crédit à ces nouveaux arrivés, par ceux qui les ont précédés dans la métropole. Encore, s’il ne s’agissait que de l’échange, entre mains crochues, d’effets et de chiffons hors d’usage ? on se résignerait, à la rigueur, — à l’existence de ce foyer pestilentiel, dangereux cependant pour la santé publique ; mais un autre trafic existe, plus humiliant. Alignés comme à la parade, adultes et hommes faits attendent que l’acheteur les embauche. L’acheteur ? Oui, celui qui a besoin d’un certain nombre de bras, l’entrepreneur sans scrupules de quelque besogne pressée. Avec le possesseur de ces créatures, nous voulons dire le spéculateur prévoyant qui les a hébergées au débarquement pour céder ensuite à gros intérêts le droit qu’il s’est arrogé sur eux, il débat le prix de la marchandise vivante. Bientôt des banknotes passent d’un portefeuille dans un autre, après quoi l’acquéreur emmène son monde. Eux, les esclaves, se sont prêtés à tout, déjà dociles et abrutis. Ils ont signé un engagement de longue durée, en retour de la rémunération promise, deux ou trois schellings par semaine. Ils travaillent donc pour rien, ou à peu près.

Ils sont haïs. On les craint et on les maudit parce qu’à cause d’eux le travail se déplace, l’ouvrier anglais fléchit sous la concurrence. Ses salaires tombent à un taux qu’il ne peut accepter avec les besoins de tout genre qui sont au fond de sa nature et de sa constitution physique. Réellement, il est impossible qu’il vive. Trois professions où il régnait en maître chez lui, — la couture, la confection des chaussures, la fabrication des cigares, — passent dans des mains étrangères, qui s’y cramponnent désespérément. S’unir, se syndiquer, lutter contre les envahisseurs, autant d’efforts frappés d’avance de stérilité. Qu’on se querelle avec le patron, qu’on s’efforce d’organiser la grève, et l’arme impuissante, jadis si sûre, s’échappe des bras qui la manient. La bande des étrangers faméliques entreprendra l’ouvrage délaissé, non-seulement au prix que le gréviste dédaigne, mais à des conditions sensiblement inférieures. Ainsi, c’est inutilement que ces vaincus tenteront, — non d’améliorer, ils n’y songent plus, — mais de sauver leur situation. Les positions qu’ils avaient conquises, ils les perdent, le terrain se dérobe, c’est à leur tour de devenir des indigens, qui sait ? d’aller chercher fortune dans les pays d’où leurs compétiteurs ont fondu sur eux. Oh ! la destinée singulière ! des hordes d’inconnus mettent le pied sur le sol anglais, lequel s’appauvrit de ses enfans à mesure qu’augmente l’immigration détestée. Un jour de l’année dernière, aux docks de Tilbury, des législateurs, des philanthropes, partisans endurcis de la liberté et du droit d’asile, ont été témoins d’un spectacle qui les a profondément remués. Des centaines d’émigrans anglais, dans tout l’éclat de l’adolescence et de la force, attendaient, mélancoliques, l’heure du départ pour l’Australie. Le vapeur lâchait ses amarres, et sur le quai, les mains jointes et comme accablées, des mères, des sœurs, des épouses répandaient d’abondantes larmes. A côté d’elles et au même moment, un navire jetait à terre, — quel contraste ! — un troupeau de 700 individus, mûrs déjà, et décharnés et malades, tous minables, avec des visages affreux. La jeunesse s’éloignait, allait porter au loin le sang fécond et l’énergie virile de l’Angleterre. Soit, rien à dire à cela, il faut des colons aux colonies. Mais que ces jeunes gens si solides, si bien venus, fussent remplacés sur la terre natale par des vieillards et des femmes dont le continent ne voulait plus, n’était-ce pas un phénomène monstrueux, aussi contraire à la morale qu’aux principes les moins contestés de l’économie sociale ? Et que d’exemples analogues on pouvait citer ! A Leeds, on en est réduit, comme en 1887, à voter des fonds pour transporter au Canada les travailleurs britanniques dépossédés. Au nord et au sud, on s’interroge : à quoi sert de recommander l’émigration comme le remède aux maux intérieurs dont le pays souffre ? Que deviennent les plans des institutions charitables, des associations religieuses comme l’Armée du salut, qui draine des sommes énormes en vue d’acheter dans l’Afrique australe les territoires où elle installera la clientèle des déshérités ? Oui, à quoi bon tout cela ? Pour cent Anglais qui s’expatrient, on peut compter 200 étrangers qui arrivent, inférieurs aux premiers sous tous les rapports, rendant plus cruelle l’existence de ceux qui restent.

La lutte est-elle possible ? L’ouvrier anglais crie que non, si haut qu’il peut. Il est volé du droit naturel qui lui appartient de vivre où il est né, de profiter des avantages que lui confère la législation sur le travail, de prendre part à l’immense mouvement commercial et industriel de la Grande-Bretagne. Endurance et respect de la loi, il n’y a aucun doute qu’il possède amplement ces deux qualités. Mais quoi ! ces vertus dont il plaît à la nation de le parer, va-t-on plus longtemps les mettre à l’épreuve ? La commission de la chambre des communes a reconnu implicitement dans son rapport que cette immigration désordonnée est un fléau qui doit disparaître. En outre, les objections qu’elle élève ne portent pas sur la répugnance qu’on éprouverait à se décider pour la proscription. Elles se bornent à énoncer les obstacles d’ordre matériel auxquels se heurterait l’exécution d’un plan radical. Volontiers, les membres du comité reconnaissent qu’il sera, un jour ou l’autre, indispensable de légiférer en raison de l’extrême difficulté qu’ont les classes pauvres à subsister, et de l’influence désastreuse qu’exerce sur elles la concurrence des émigrés sans ressources. Ainsi, c’est une confession, un aveu que la situation est grave, mais ce n’est qu’une phrase, bien vague encore. Heureusement, les remèdes sont de deux sortes ; il y a bien ceux que l’État, dans sa toute-puissance, serait au besoin requis de fournir, mais il y a aussi tout un ensemble de mesures que l’initiative privée est prête à prendre et dont on attend les plus grands bienfaits. Voyons en quoi elles consistent.

D’innombrables sociétés s’étant partout formées avec la mission de discuter et de défendre les intérêts de ceux qui en font partie, ce ne serait qu’un jeu d’en créer une nouvelle. On lui confierait le soin de protéger l’indigène contre l’affluence, dangereuse parce qu’elle est illimitée, de la main-d’œuvre étrangère. Au surplus, les élémens d’une association semblable existent déjà. On les trouverait, — épars et disséminés, cela est vrai, mais disposés à se rallier sur un signe, — au sein des trades-unions des métiers. Il n’y aurait qu’à leur donner l’organisation et la cohésion qui leur manquent pour les mettre à même de résister victorieusement à l’ennemi. Dans une étude qu’il publiait récemment à la National Review, M. W.-H. Wilkins a révélé qu’on a déjà, en différens conciliabules, jeté les bases de la fédération dont il s’agit. Le siège en serait fixé à Londres et des agences rayonneraient dans tout le pays, pénétreraient, s’il était nécessaire, jusqu’aux plus humbles bourgades. De cette union vraiment nationale, on écarterait scrupuleusement la politique, les controverses religieuses, tout ce qui aigrit les hommes et les divise. Le comité auquel seraient dévolus les pouvoirs de l’entreprise se composerait principalement de représentans des classes laborieuses. Auprès de ceux-ci, comme pour égaliser les situations et apporter aux travailleurs l’appui de la fortune et du rang, viendraient s’asseoir, côte à côte, des membres de la chambre des lords et des députés, et aussi les hommes éminens qui, dans la presse ou ailleurs, ont déjà traité la question. Peu à peu, l’opinion déjà si fort alarmée s’intéresserait à la solution du problème, réussirait, comme d’habitude, à imposer sa volonté. On ne se bornerait pas à convoquer des meetings et à faire de la propagande à l’intérieur. Des journaux spéciaux, de courts pamphlets bourrés de chiffres et de renseignemens convaincans, iraient informer l’Europe de l’état du marché anglais, donner aux feuilles russes, roumaines, hongroises, italiennes, de salutaires avertissemens. Ainsi, contre une émigration vouée d’avance à l’insuccès, les peuples seraient mis en garde qui dirigent sur l’Angleterre leurs masses errantes et besogneuses. Et quant aux aventuriers qui braveraient, en dépit de tout, la destinée, avec l’espoir bientôt déçu qu’elle se montrerait peut-être clémente, le trésor de la compagnie aiderait à les reconduire vers les rives qu’ils auraient quittées. Ils rentreraient au village aussi pauvres qu’auparavant. Qui sait si le charme du sol natal ne triompherait pas des appréhensions et des amertumes du retour ? Tel est ce plan, conçu et imaginé à la hâte par les économistes effrayés dont l’éclectisme de naguère a fait place à une sorte de particularisme national. Il paraît simple et pratique avec l’avantage de pouvoir, presque sur l’heure, être mis à exécution. Certes, l’action législative est plus lente. Elle chemine pede claudo. La route qu’elle parcourt est semée d’obstacles qui la retardent, l’empêchent parfois de toucher au but. Est-ce à dire que dans une affaire de cette importance, il faille faire fi de l’État et écarter comme un support inutile la main qu’il tendrait aux réformateurs ? Non, non ; dans l’affolement où l’on est de cette invasion grandissante et des maux qu’elle traîne avec elle, loin de tourner le dos au gouvernement ou aux chambres, on les appelle, on les invite à venir au secours de l’initiative individuelle. Voilà bien le trait caractéristique, voilà la méthode nouvelle qui marquera dans l’histoire sociale d’un pays plus confiant dans le jeu de ses forces que soucieux de réclamer des lisières. D’abord que l’administration veuille bien publier des statistiques ! On connaît le péril, mais on ne serait pas fâché d’en mesurer exactement l’étendue. Actuellement, il n’existe pas d’autre moyen d’arriver à un dénombrement des étrangers, que de s’en rapporter aux chiffres des recensemens décennaux, encore les renseignemens qu’ils fournissent sont-ils, à ce qu’il semble, inexacts. A la différence de la plupart des nations, on n’a institué en Angleterre ni le système du passeport, ni l’obligation de se présenter à la police pour y déclarer son nom, son lieu d’origine ou sa profession ; donc, aucune possibilité de connaître, d’un simple coup d’œil, au bas d’une page, à combien d’immigrés les ports de la côte ont livré passage. Il y a bien une loi, datant du règne de Guillaume IV, mais dont les dispositions ont été longtemps négligées. Aux termes de cet acte législatif, caduc ou peu s’en faut, tout capitaine de navire en provenance de l’étranger, doit remettre à la douane la liste des passagers qu’il amène, avec la désignation de leur position sociale ou du métier qu’ils exercent. Ces prescriptions n’ont guère été observées. L’autorité s’est trouvée impuissante à satisfaire la curiosité du public ; elle a dû confesser qu’elle ne possédait que des rapports incomplets, sans précision, dépourvus, par conséquent, de toute valeur. Il a fallu que les communes s’en mêlassent. Sir Michael Hicks-Beach, interrogé à la chambre, en juillet dernier, s’engageait à adresser à ses agens des instructions rigoureuses ; en même temps, les consuls britanniques recevaient l’ordre de transmettre au Foreign office un état périodique du départ, à destination du royaume-uni, des indigens des deux mondes.

Admettons que les tableaux publiés à la fin de l’année dernière soient empreints du caractère d’exactitude qui leur avait, jusqu’à présent, fait défaut, quelle est la constatation qui s’en dégage ? Du 1er janvier au 31 décembre 1891, 131,565 individus des deux sexes, entièrement dénués de ressources, se sont présentés à l’entrée des ports anglais. Sur le nombre, il est vrai de le dire, il n’y en avait pas moins de 98,423 qui, aux questions des agens de service préposés au débarquement, avaient répondu qu’ils se dirigeaient sur l’Amérique ; 38,142 seulement s’étaient déclarés rendus à destination. De ceux-ci, on peut croire qu’ils sont restés, pour la plupart, en Angleterre, et que bien peu sont retournés dans leur contrée d’origine. Quant aux autres, ils avaient bien, au contrôle d’arrivée, annoncé leur intention de traverser l’Atlantique, mais il est permis de se demander s’ils ont tous, sans exception, donné suite à leur projet, ou si les rigueurs de la législation américaine, en contraignant les plus pauvres à repasser les mers, ne les ont pas jetés de nouveau sur le sol britannique d’où l’épuisement et la misère ne leur ont plus permis de s’éloigner.

Aux partisans de l’immigration libre, aux écrivains qui ont gardé le culte du passé et qui rappellent ce que la Grande-Bretagne doit de prospérité et de richesses aux artisans qui s’y fixèrent, les alarmistes ripostent par des argumens appuyés de chiffres. Ils ne sont pas à court de raisons. Comment une politique que les États-Unis ont jugée nuisible et dangereuse pour eux-mêmes, — alors que le territoire de la république est immense et que tant de vastes espaces en sont encore inhabités, — comment une semblable politique pourrait-elle être de quelque profit à une nation comme la leur, où pas un pouce de terrain n’est abandonné et dont la population s’accroît chaque année de plus de 300,000 âmes ? Ne sait-on pas, d’ailleurs, que le pays suffit de moins en moins à nourrir la multitude qui s’y presse ? En 1891, sur les 29 millions d’habitans de l’Angleterre et du pays des Galles (England and Wales), 641,000 étaient à la charge des institutions officielles de charité, c’est-à-dire une moyenne légèrement supérieure à 22 pour 1000. D’autre part, le recensement de 1881 évaluait la population de Londres à 3,816,483 personnes pour l’inner London ; or le dénombrement qui a eu lieu au printemps de 1891 a élevé ce chiffre à 4,211,056, soit, pendant la période décennale, une augmentation de 394,575 individus, ou 10 pour 100. Quant aux faubourgs faisant partie de ce qu’on nomme l’outer ring, ils ne comptaient, en 1881, que 950,178 résidens ; ils en renferment aujourd’hui, — ainsi que l’ont démontré les statistiques, — 1,422,276 ou 472,098 de plus qu’il y a dix ans. Réunis, l’inner et l’outer ring qui forment le greater London comprennent, total effrayant, une agglomération de 5,633,332 êtres humains [1]. Ce n’est pas tout ; l’épidémie, — car c’est ainsi qu’on désigne l’effrénée multiplication, — gagne les cités rapprochées de la métropole. Plaistow et Tottenham ont doublé. Croydon, Hornsey, Willesden, — localités qu’on croyait modestes, — se sont développées dans des proportions considérables. Les centres provinciaux, — Liverpool à part, très raisonnable, — reculent sans cesse leurs enceintes communales, sous l’effort continu des générations. Cardiff grandit de 56 pour 100, Newcastle de 28, Portsmouth de 24, Leeds de 19, Oldham de 18. Presque toutes les villes sont en progrès. Pourquoi ? s’écrient les adeptes de l’école nouvelle. D’abord à cause de l’afflux des étrangers ; mais cet afflux même ne suffirait pas à expliquer l’accroissement. D’autres causes y contribuent. Il y a des phénomènes physiologiques dont on prend soin de signaler la détestable influence. Les classes supérieures ne sont pas, tant s’en faut, les plus fécondes. Elles sont sages et, dans leurs épanchemens, pleines de discrétion et de réserve. Mais les autres ! Il semble que quelque instinct malfaisant les dirige. Tendres et prolifiques à l’excès, avec le tort de n’être pas blasées sur des joies grossières, elles encombrent la patrie de rejetons inutiles. De là cette conclusion singulière : tout ce qui tend, comme le sweating system, à arrêter la prospérité générale et à maintenir le peuple à un niveau dégradant, l’incite nécessairement à demander à la nature des compensations répétées. Assurément, quand il s’agit des familles indigènes, il n’y a rien à faire pour porter obstacle à ce qu’elles engendrent. On ne voit pas comment il serait possible de légiférer là-dessus. Mais on aperçoit très bien, au contraire, l’intérêt qu’a la société à empêcher l’étranger de pulluler, à son tour, sur le sol anglais [2].

Suivons toujours le raisonnement. C’est déjà trop qu’un texte absurde autorise à se marier les garçons de douze ans et les filles de quatorze. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil sur les registres des églises de l’East end pour constater à quel point ce genre d’unions précoces est en honneur. Mais il serait insuffisant de se borner à réclamer l’abrogation de celte loi, ou de chercher à élever l’âge auquel serait permis le mariage, ou encore (on en parle) d’exiger dorénavant le consentement des parens. Retenir, comme on le voudrait aussi, les travailleurs aux champs, faciliter aux laboureurs l’acquisition de la terre, c’est bien, ce n’est pas assez. Demi-mesures que tout cela et qui resteraient inefficaces, comme les encouragemens et les subsides qu’on prodigue aux quarante sociétés d’émigration qui existent dans le pays. Reste une décision radicale à prendre, sérieuse celle-là et d’une simplicité faite pour séduire, l’interdiction pure et simple aux immigrés sans ressources de séjourner sur le territoire. En dehors de cet ostracisme brutal, il n’y a rien qui vaille, du moins on en a le sentiment. Ainsi, le meilleur plan serait de se rallier avec hardiesse à l’exemple des Américains. On imposerait aux compagnies maritimes l’obligation de reconduire chez eux les faibles, les malades de corps et d’esprit, bref, les individus susceptibles de retomber à la charge des pouvoirs publics. Voilà le projet de loi dont des députés courageux et patriotes devraient assumer l’initiative ! Voler au travailleur anglais son ouvrage, le réduire à la misère, pousser la femme à la prostitution et l’homme au crime, ce sont là les maux que l’indifférence encourage. Veut-on que la Grande-Bretagne serve plus longtemps de refuge empesté à tout ce qui est misérable ou corrompu ?

Résultat inévitable. Certains établissemens anglais l’ont bien compris. La Nouvelle-Galles du Sud, si éprise de liberté, si ennemie des barrières commerciales, s’est débarrassée d’une immigration qui menaçait de la ruiner, celle des Célestes. Il y a cependant entre le royaume-uni et la Chine des traités formels. Forts des conventions diplomatiques, les sujets de l’empire du Milieu se sont répandus sur l’Australie. Un instant, l’invasion de la race jaune fut comparable, pour le péril qu’elle créait, à la multiplication de ces léporides dont la destruction scientifique était mise à prix par les colons épouvantés. Heureusement, ceux-ci avaient à leur tête un premier ministre qu’il eût été difficile de taxer de timidité. Cet homme d’État n’hésita pas à mettre les envahisseurs à la porte ; et quand on réclama, quand on l’interpella sur la violation d’un pacte international, il se borna à répondre qu’il y avait des nécessités morales d’ordre supérieur qui parfois commandaient aux peuples de transgresser les engagemens les plus solennels. En expulsant les Chinois du territoire qu’il gouvernait, sir Henry Parkes rendait service aux habitans et à la société du pays. Il allait plus loin encore ; il refusait à des sujets de la reine de se fixer en Australie. Lorsque après le procès des meurtriers de Phœnix-Park, les délateurs irlandais qui y avaient joué le rôle qu’on sait se dérobèrent par la fuite à la fureur de leurs compatriotes, ni la Nouvelle-Galles du Sud, ni l’État de Victoria ne consentirent à les recevoir. Certes, on n’en avait pas le droit ; aucun texte n’autorisait un semblable abus de pouvoir, pourtant on se tut à Londres, quelque irritation qu’on en éprouvât. On ne hasarda, dans les deux cas, aucune représentation. Signatures échangées, lois, traditions, qu’est donc que tout cela ? Des entités substantielles dont on se sert tant qu’elles présentent des avantages, mais qu’il n’y a pas d’inconvénient à rejeter, si l’on estime que les circonstances y forcent. D’ailleurs, le projet, le fameux projet de fédération impériale, que deviendrait-il s’il fallait que les colonies s’inclinassent devant les arrangemens qu’il plaît à la mère patrie d’élaborer en dehors d’elles ? Elle n’est possible, la réalisation de ce plan cher à John Bull, qu’à une condition formelle, absolue : les colonies anglaises sont et resteront indépendantes ; on ne réussira pas à les absorber ; au besoin, toutes se lèveraient pour l’attester.

Donc, si l’agitation qui se montre à la surface a vraiment pénétré jusqu’aux couches profondes, l’Angleterre marche à l’abandon progressif et systématique d’une politique vieille comme les siècles et qui n’avait pas été sans profit pour elle. Mais avant qu’on en vienne à des mesures extrêmes, le passé, avec son cortège de souvenirs et de coutumes, épargnera peut-être à l’âge présent les rigueurs dont on le menace. A l’échauffement actuel de quelques esprits, il ne sera pas difficile d’opposer la tolérance réfléchie des époques moins éclairées. Voyez, criera, sans doute, la voix publique, à quelle suite ininterrompue de traditions vous formez le dessein de mettre un terme ! Elles remontent jusqu’au XIVe siècle. Pendant un long règne de cinquante ans, Edouard III attire au pays les tisserands flamands, il leur donne des emplois, des gages élevés, tout ce qu’ils veulent, et ils s’établissent dans le Lancashire et à Londres. Jusqu’à l’avènement d’Henri VIII, mêmes exemples, même appel à ces ouvriers du continent, armuriers, couteliers, brasseurs, mineurs, qui révèlent les secrets de leur industrie à un peuple resté pastoral et agriculteur. Puis, sous Elisabeth, arrive l’émigration protestante persécutée. La reine ordonne qu’on accueille les réfugiés et qu’on les protège. Ils familiarisent la population avec les métiers qu’elle ignore, notamment la fabrication des étoffes, poussée plus tard à un si haut degré de perfection. Après le mois d’août 1572, accourent les drapiers d’Anvers et de Bruges, les ouvriers de Paris, et ces spécialistes ingénieux qui ont fait la gloire de Valenciennes. Grâce à cette irruption bienfaisante, des cités voient s’élever dans leurs murs des fonderies, des usines, des ateliers. Il n’est pas jusqu’au jardinage, à la production maraîchère dont les étrangers ne fixent les lois. Les protestans wallons introduisent au comté de Kent la culture du houblon ; devant les Anglais émerveillés, des artisans français cisèlent le métal précieux, vulgarisent la coutellerie et l’ajustage des instrumens de précision. En 1633, Briot devient graveur en chef de la Monnaie. Newcastle reçoit de Liège des professeurs, véritables artistes, qui enseignent aux habitans du nord l’art si noble de forger l’épée. Des Hollandais, Yarmouth apprend à conserver le hareng, cet aliment fondamental des navigateurs de la côte. Mais après la révocation de l’édit de Nantes, comme le mouvement se développe ! 150,000 travailleurs français débarquent des bords de la Loire, fuyant en hâte leur ville natale, Amiens, Doullens, Abbeville, manne féconde qui rend à l’Angleterre la liberté de ses ressources, car c’est désormais aux siens qu’elle s’adressera et son or n’enrichira plus les nations rivales. A cet égard, rien ne fut plus important pour la Grande-Bretagne que l’installation sur son sol des ouvriers de Lyon et de Tours qui s’établirent à Spitalfields. Ils apportaient avec eux la connaissance approfondie de l’industrie de la soie. En même temps, l’Irlande bénéficiait de la science des réfugiés. N’est-ce pas aux huguenots seuls qu’elle est redevable de la meilleure méthode de cultiver le lin, de confectionner la toile, et ce produit spécial connu sous le nom de popeline irlandaise ? Bornons là l’énumération, aussi bien pourrait-elle être infinie. Peut-être aurions-nous pu dire un mot des services d’ordre militaire ou politique que les immigrés ont rendus à la terre où ils abordaient, mais la digression serait longue et nous entraînerait hors des cadres de ce sujet.

Chose étrange ! dans les pamphlets, les brochures, les livres, d’où partent les attaques les plus virulentes contre l’indifférence en matière d’immigration, on reconnaît volontiers que jadis on tira profit de ses enseignemens et de sa présence. On se plaît à rappeler l’essor qu’imprimèrent tant d’hommes instruits à l’accroissement de la fortune publique. Puis, cette concession accordée, ce témoignage de reconnaissance rendu, pour la forme, au passé, on trace la ligne qui séparera ce qui lut utile et bon, et ce qui ne l’est plus, ne le deviendra jamais et ne sera pour le pays qu’une source d’embarras et de faiblesse. Il n’y a aucune comparaison à faire, cela est évident, entre aujourd’hui et hier, c’est-à-dire entre l’étranger sans feu ni lieu, sans profession déterminée, et l’artisan de métier qui fut civilisateur d’une race longtemps prisonnière de ses origines. Mais naguère on n’eût pas choisi et il faut croire, en effet, qu’il s’agit bien d’un bouleversement des esprits et des doctrines, puisque de plusieurs côtés, comme autant de fusées dans un ciel troublé, montent des signes éclatans d’inquiétude et d’agitation. L’heure des évolutions paraît proche. Des plans s’organisent et voient le jour qui eussent autrefois fait sourire. L’un des politiciens les plus en vue du parti libéral unionniste, M. Chamberlain, cherche à entraîner le gouvernement dans une voie où personne n’avait encore songé à s’engager. Un projet de pension pour les ouvriers avec le concours et l’intervention pécuniaire de l’État, voilà une conception qui ne ressemble à rien de ce qui s’est dit, écrit, élaboré jusqu’à présent en Angleterre. Qu’un jeune homme, à vingt-cinq ans, confie cinq souverains d’or à la caisse officielle, qu’il continue d’y verser annuellement une livre sterling pendant quarante années, et à soixante-cinq ans le budget lui garantira un revenu de cinq schellings par semaine, pendant le reste de ses jours. Soit, la combinaison n’est guère attrayante et ce n’est pas un appât aussi maigre qui poussera le travailleur anglais à l’économie, vertu qu’il ne connaît que de nom. Les sociétés de secours mutuels (friendly societies) lui offriraient bien d’autres avantages. Mais on a glosé à perte de vue sur les inconvéniens et les mérites de cette tentative retentissante. Le journalisme et les revues s’en sont emparés. Quelques-uns l’ont exaltée, plusieurs en ont dénigré moins peut-être le mécanisme que les tendances. Au fait, qu’est-ce que donc que l’appui financier de l’État, sinon la force qu’il tire de l’argent des contribuables sans lequel le trésor est vide ? Ainsi l’assuré, un imposé lui aussi, constituerait de ses propres mains la rente qui lui serait servie dans sa vieillesse.

Il ne faut plus s’étonner de rien. La vieille cité du libéralisme et du free trade, Manchester, attaque sans merci les principes qui firent sa gloire. On se demande ce que dirait Cobden s’il avait pu assister à certaine réunion qui se tenait dans la célèbre ville manufacturière, il n’y a pas plus de quelques semaines. La chambre de commerce ouvrait ses locaux à une assemblée où se pressaient des personnages importans, négocians, industriels, membres du parlement britannique. Une société, l’Union commerciale de l’empire, allait exposer ses théories et comment elle envisageait l’avenir, au regard des intérêts du pays. Tout de suite, sans le moindre préambule oratoire, un député, M. James Lowther, rappelait que l’association avait pour effet de rendre au royaume-uni sa liberté fiscale et de l’affranchir de la servitude où les traités conclus autrefois avec le Zollverein allemand et la Belgique l’avaient placé. Selon lui, ces conventions importunes barraient la route à toutes négociations ultérieures avec le domaine colonial anglais, alors qu’il eût été indispensable d’en conclure. Sans doute, il y a cinquante ans, on n’avait pas prévu que des nécessités de ce genre pussent se produire. Peut-être le langage de Cobden était-il, en effet, approprié à l’époque où il vivait. Mais parce qu’elles étaient vieilles d’un demi-siècle, les opinions de cet économiste perdaient de leur valeur, ne présentaient plus qu’un intérêt historique. Il convenait d’être de son temps. Il fallait déterminer, avec une précision d’hommes pratiques, ce que réclamait la nation. Autour de soi, que voyait-on ? A l’exception de l’Angleterre, un univers entièrement protectionniste. Des groupes de peuples se liaient pour douze ans. D’autres, pour être isolés, n’en étaient pas moins résolument ennemis du libre échange, semblaient rire des calamités dont les disciples de Bastiat et de Say affectaient de les menacer. Jusqu’aux colonies anglaises qui se ralliaient à la protection, jusqu’à l’Irlande qui nourrissait, à cet égard, de secrètes préférences ! Pensait-on que l’Angleterre et l’Ecosse réussiraient à elles seules à convertir le monde à leurs doctrines et y avait-il quelque chance que ces deux territoires, qui ne forment que la douzième partie de l’empire, fissent partager leurs vues aux onze douzièmes récalcitrans ? Non, dans le vieux rituel où la Grande-Bretagne avait puisé ses croyances, c’était une foi plus moderne, moins chancelante, qu’il importait de substituer aux anciennes superstitions. Désormais, à leur entrée sur les possessions de la couronne, les produits britanniques devaient jouir d’un traitement de faveur qui serait, bien entendu, refusé aux marchandises étrangères. Là seulement étaient le salut et la vérité. Des applaudissemens accueillaient ce discours et les orateurs renchérissaient les uns sur les autres. Le colonel Howard Vincent, représentant de Sheffield, s’écriait que c’était duperie d’ouvrir ses frontières, lorsque les autres fermaient les leurs : « Cobden s’est trompé deux fois, concluait-il d’une voix vibrante ; en 18’i6, il affirmait que les Américains tireraient leurs approvisionnemens du royaume-uni et qu’ils n’auraient pas d’autre marché que le nôtre. Il ajoutait que dans cinq ans au plus, l’Europe entière deviendrait nécessairement libre-échangiste. Double et fatale prédiction que les événemens se sont chargés de démentir ! »

Il fallait une sanction à de telles paroles, avant qu’on se séparât sous le coup de l’émoi qu’elles avaient provoqué. Le meeting adressait à l’Union commerciale de l’empire un vote d’encouragement et de confiance. On l’invitait à persévérer, à demander l’abrogation de traités funestes et quand ils auraient disparu, des privilèges. Ainsi, nous n’avions pas tort de le dire, l’Angleterre n’est plus tout à fait la même. Elle se métamorphose et certaines contagions la gagnent. On aboutira le mouvement dont nous avons retracé les origines ? Il serait vain de le prévoir, mais il n’était pas indifférent d’en signaler l’existence. Sous l’influence des milieux, de nouvelles conditions vitales et économiques, il peut donc surgir des phénomènes moraux qui agissent à la longue sur l’esprit des peuples et en bannissent la fidélité à des convictions jadis inviolables. C’est là un genre de transformisme non moins curieux que l’hypothèse biologique à laquelle Darwin a donné son nom.


JULIEN DECRAIS.


  1. Arnold White, The destitute aliens in Great Britain. London, 1892 ; Swan Sonnenschein et C°.
  2. Voir, dans la Revue du 15 décembre 1891, le Néo-Malthusianisme en Angleterre, par M. Pierre Mille.