L’Internationale, documents et souvenirs/Tome III/V,1

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L’INTERNATIONALE - Tome III
Cinquième partie
Chapitre I




L’INTERNATIONALE


Documents et Souvenirs





CINQUIÈME PARTIE


LA FÉDÉRATION JURASSIENNE : DEUXIÈME PÉRIODE


(Septembre 1872 — Mars 1876)




I


Le Congrès de Saint-Imier (15-16 septembre 1872).


Sur ce qui se passa à Zürich pendant les jours qui précédèrent le Congrès de Saint-Imier, nous sommes renseignés par le calendrier-journal de Bakounine. Pezza, resté à Zurich auprès de Bakounine, s’était remis de son hémorragie du 26 août ; mais il avait eu une nouvelle crise le 2 septembre, et il se trouva souffrant les jours suivants. Le 5 septembre, arrivèrent à Zürich, venant d’Italie, Fanelli et Nabruzzi, le 7, Malatesta ; le 11, revenant de la Haye par Bruxelles et Bâle, Cafiero, Schwitzguébel et les quatre délégués espagnols, Alerini, Farga, Marselau et Morago ; enfin le 12, Costa, venant d’Italie. Bakounine avait préparé un projet de statuts pour une organisation secrète internationale ; ce projet, discuté le 12, fut adopté le lendemain, et l’organisation secrète, que Bakounine, le 3, désigne dans son journal par la lettre « Y », se trouva fondée. Après quoi, le 14, tout le monde, moins Pezza, malade, partit pour Saint-Imier.

Je copie ce qui suit dans le calendrier-journal :


12. Arrive Costa. Matin et soir lecture et discussion des statuts. — 13. Accepté. Baiser fraternel et serrement de main solennel. Soir, discussion sur le prochain Congrès de Saint-Imier ; Slaves aussi [1] — 14. Après dîner, départ de tous, aussi Camet [2], Holstein, Rouleff [Ralli], Maroussia [Mlle Pototskaïa], Katioussia [Mlle Hardina], Vakhovskaïa, Loukanina et Bardina, [Olga] Lioubatovitch, Alexandrova, pour la Chaux-de-fonds. Y trouvons Œlnitz avec Boutourline et Pindy. — 15, dimanche. Saint-Imier [3].


C’était, on s’en souvient, sur l’initiative de la Fédération italienne qu’un Congrès international devait se réunir le 15 septembre à Saint-Imier. Il y avait lieu, pour la Fédération jurassienne d’examiner si elle se ferait représenter à ce Congrès, puis de décider quelle attitude elle prendrait à l’égard des résolutions votées par la majorité du Congrès de la Haye, et quel mandat elle donnerait, le cas échéant, aux délégués qui la représenteraient au Congrès international de Saint-Imier. En Conséquence, le Comité fédéral jurassien avait convoqué pour le 15 septembre, dans cette même petite ville de Saint-Imier où allait se réunir le Congrès international, un Congrès des délégués de la Fédération jurassienne.

J’emprunte à notre Bulletin (numéro double 17-18, des 15 septembre-1er octobre 1872) le compte-rendu de ce Congrès jurassien de Saiut-Imier, qui précéda de quelques heures l’ouverture du Congrès international :


Le Congrès jurassien de Saint-Imier.

À la nouvelle des tristes résultats du Congrès de la Haye, le Comité fédéral jurassien crut de son devoir de convoquer immédiatement, à l’extraordinaire, le Congrès de la Fédération jurassienne. Vu le peu de temps qui s’écoula entre la réception de la lettre de convocation et la réunion du Congrès, plusieurs sections ne purent se faire représenter. Néanmoins, le 15 septembre, seize délégués de la Fédération jurassienne étaient réunis à l’hôtel de la Maison de ville de Saint-Imier. En voici la liste :

Lachat (Georges), Section de Moutier ;

Humbert (Paul) et Chautems (Fritz), Section des graveurs et guillocheurs du Locle ;

Schwitzguébel (Léon), Section de Bienne ;

Herter (Adolphe) et Junet (Paul), Section des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary ;

Bakounine (Michel) et Guerber (Justin), Section de Sonvillier ;

Rouleff [4] (Zemphiri) et Holstein (Waldemar), Section slave de Zurich ;

Schneider (Samuel) et Eberhardt (Ali), Section de Saint-Imier ;

Delacoste (François) et Collier (Édouard), Section de la Chaux-de-Fonds ;

Beslay (Charles) et Guillaume (James), Section de Neuchâtel.

En outre, divers délégués d’Italie, d’Espagne, de France et d’Amérique assistaient au Congrès.

La vérification des mandats terminée, le bureau fut constitué ainsi: Président, Eberhardt (Ali), de Saint-Imier ; vice-président, Humbert (Paul), du Locle ; secrétaires (pris en dehors des délégués), Spichiger (Auguste), du Locle, et Hæmmerli (Arthur), de Saint-Imier.

Faute d’espace, nous ne pouvons analyser les discussions du Congrès, qui tint deux séances, l’une le matin, l’autre l’après-midi. Il suffira de dire qu’après avoir entendu le rapport présenté par Adhémar Schwitzguébel sur le Congrès de la Haye, le Congrès jurassien vota, sur la proposition des commissions nommées par lui à cet effet, les deux résolutions suivantes :


« PREMIÈRE RÉSOLUTION.

« Considérant que les statuts généraux de l’Association internationale des travailleurs s’opposent formellement à ce qu’aucune résolution de principe, de nature à violer l’autonomie des sections et fédérations, puisse être prise dans un Congrès général quelconque de l’Association ;

« Que les Congrès généraux de l’Association ne sont compétents qu’en matière de pure administration ;

« Que la majorité du Congrès de la Haye, eu égard aux conditions dans lesquelles ce Congrès a été organisé par les soins du Conseil général de Londres, dont la conduite eût dû être mise en cause et n’a pas même été examinée, est suffisamment suspecte de ne point représenter réellement l’opinion des sections composant la totalité de l’Association ;

« Attendu qu’en ces circonstances le Congrès de la Haye est sorti de ses attributions purement administratives et non législatives ;

« Le Congrès de la Fédération jurassienne, tenu à Saint-Imier le 15 septembre 1872, ne reconnaît pas les résolutions prises au Congrès de la Haye, comme étant injustes, inopportunes et en dehors des attributions d’un Congrès.

« Il ne reconnaît en aucune façon les pouvoirs autoritaires du Conseil général.

« Il travaillera immédiatement à l’établissement d’un pacte fédératif et libre entre toutes les Fédérations qui voudront y contribuer [5].

« Il affirme le grand principe de la solidarité entre les travailleurs de tous les pays. »


« SECONDE RÉSOLUTION.

« Considérant que le vote de la majorité du Congrès de la Haye, concernant l’expulsion de l’Association internationale des travailleurs des compagnons Michel Bakounine et James Guillaume, atteint directement la Fédération jurassienne ;

« Qu’il résulte, d’une manière évidente, des accusations portées contre Bakounine et Guillaume, que leur expulsion n’est que le résultat d’une misérable et infâme intrigue de quelques personnalités haineuses ;

« Que les compagnons Bakounine et Guillaume, tant par leur infatigable activité socialiste que par leur honorabilité personnelle, se sont acquis l’estime et l’amitié des adhérents à la Fédération jurassienne :

« Le Congrès jurassien tenu à Saint-Imier le 15 septembre 1872 proteste énergiquement contre la résolution de la majorité du Congrès de la Haye concernant l’expulsion des compagnons Bakounine et Guillaume.

« Le Congrès considère comme son devoir d’affirmer hautement qu’il continue de reconnaître, aux compagnons Bakounine et Guillaume, leur qualité de membres de l’Internationale et d’adhérents à la Fédération jurassienne. »


Après le vote de ces résolutions, le Congrès décida qu’il donnait mandat aux compagnons Schwitzguébel et Guillaume de représenter la Fédération jurassienne au Congrès international qui devait s’ouvrir le jour même à Saint-Imier. Puis la clôture du Congrès jurassien fut prononcée.


Il y eut un repos d’une heure, pour permettre à tout le monde de prendre à la hâte un frugal repas ; puis les quinze délégués représentant les Fédérations espagnole, italienne, jurassienne, ainsi que des Sections de France et d’Amérique, entrèrent en séance. J’emprunte également au Bulletin le compte-rendu de ce second Congrès :


Le Congrès international de Saint-Imier.

Une heure après, dans la même salle, s’ouvrait un Congrès international, composé des délégués suivants :

Alerini, Farga-Pellicer, Marselau et Morago, délégués de la Fédération espagnole ;

Costa, Cafiero, Bakounine, Malatesta, Nabruzzi, Fanelli, délégués de la Fédération italienne ;

Pindy [6] et Camet, délégués de plusieurs Sections de France ;

Lefrançais, délégué des Sections 3 et 22 d’Amérique ;

Guillaume et Schwitzguébel, délégués de la Fédération jurassienne [7].

Une commission de vérification, nommée pour examiner les mandats, termina son travail en une demi -heure, et proposa la validation de tous les mandats énoncés plus haut. Elle fut adoptée.

Un incident très important eut lieu à ce moment. Le « Conseil fédéraliste universel » de Londres [8] avait envoyé à trois citoyens de la Chaux-de-Fonds des mandats avec mission de le représenter au Congrès. La commission proposa de ne pas reconnaître des mandats délivrés par un Conseil qui s’est institué lui-même et qui ne représente que lui-même ; si le mandat venait d’une Section internationale, reconnue ou non par le Conseil général, il aurait pu être accepté ; mais un mandat émanant d’un Conseil qui a la prétention de prendre simplement la place du Conseil général ne peut pas être reconnu d’un Congrès anti-autoritaire. Cette opinion fut partagée par tous les délégués, et le Congrès écarta, à l’unanimité, le mandat du Conseil fédéraliste universel de Londres.

Le bureau fut constitué ainsi : trois présidents, appartenant à chacune des langues du Congrès : ce furent Lefrançais, Cafiero et Marselau ; et trois secrétaires : Chopard [9] pour la langue française, Alerini pour l’espagnol, et Costa pour l’italien.

Lefrançais, chargé en premier lieu de la présidence, ouvre le Congrès en donnant connaissance d’une proposition d’ordre du jour.

Une motion d’ordre est présentée relativement au mode de votation. Un délégué jurassien propose le vote par fédération, chacune des fédérations régionales représentées devant avoir une voix.

Les délégués espagnols proposent, conformément à leur mandat, que le vote de chaque délégué soit compté proportionnellement au nombre d’internationaux qu’il représente.

Une courte discussion s’engage à ce sujet. Il est résolu à l’unanimité que la question du mode le plus pratique et le plus équitable de votation dans les Congrès sera mise à l’étude dans les diverses fédérations, et que, dans le Congrès actuel, il sera voté par fédération, une voix appartenant à chacune des cinq fédérations représentées (Amérique, Espagne, France, Italie, Jura).

Une discussion générale est ensuite ouverte sur l’ordre du jour.

Les délégués italiens déclarent qu’ils ont reçu mandat impératif de rompre dès à présent d’une façon complète avec le Conseil général.

Un délégué du Jura [10] propose de s’en tenir à la Déclaration de la minorité du Congrès de la Haye, et d’attendre que le Conseil général essaie de se servir contre nous des pouvoirs qui lui ont été conférés.

Le délégué américain [11] dit que le Conseil général, par ses procédés, a rompu le premier le câble qui le rattachait aux fédérations, et que nous n’avons plus qu’à constater le fait accompli, sans essayer de nous rattacher de nouveau au Conseil. Il votera pour le maintien de la rupture.

Les délégués espagnols déclarent qu’individuellement, ils pensent qu’il est nécessaire de rompre avec le Conseil général, mais qu’ils ne peuvent dans ce Congrès voter une résolution définitive engageant leur fédération. Ils soumettront les résolutions votées à l’approbation de la Fédération espagnole, et ce n’est qu’avec cette réserve qu’ils prennent part au Congrès.

Un délégué jurassien dit que c’est ainsi que l’entendent également les délégués des autres fédérations, et que toutes les délibérations du Congrès devront ultérieurement être approuvées par chaque fédération.

L’ordre du jour est définitivement adopté comme suit :


« Première question. — Attitude des Fédérations réunies en Congrès à Saint-Imier, en présence des résolutions du Congrès de la Haye et du Conseil général.

Seconde question. — Pacte d’amitié, de solidarité et de défense mutuelle entre les Fédérations libres.

Troisième question. — Nature de l’action politique du prolétariat.

Quatrième question. — Organisation de la résistance du travail. — Statistique. »


Quatre commissions furent nommées pour faire rapport sur ces quatre questions, puis la première séance fut levée.

Le lendemain, lundi 16 septembre, les commissions présentèrent leur rapport, et, comme dans leur travail elles avaient eu soin de consulter l’opinion des divers délégués, la seconde séance du Congrès ne présenta pas de longues discussions, et les résolutions suivantes, d’une importance capitale pour l’avenir de l’Internationale, furent adoptées à l’unanimité :


« PREMIÈRE RÉSOLUTION.
« Attitude des Fédérations réunies en Congrès à Saint-Imier, en présence des résolutions du Congrès de la Haye et du Conseil général.

« Considérant que l’autonomie et l’indépendance des fédérations et sections ouvrières sont la première condition de l’émancipation des travailleurs ;

« Que tout pouvoir législatif et réglementaire accordé aux Congrès serait une négation flagrante de cette autonomie et de cette liberté [12] :

« Le Congrès dénie en principe le droit législatif de tous les Congrès soit généraux soit régionaux, ne leur reconnaissant d’autre mission que celle de mettre en présence les aspirations, besoins et idées du prolétariat des différentes localités ou pays, afin que leur harmonisation et leur unification s’y opère autant que possible ; mais dans aucun cas la majorité d’un Congrès quelconque ne pourra imposer ses résolutions à la minorité.

« Considérant, d’autre part, que l’institution d’un Conseil général dans l’Internationale est, par sa nature même et fatalement, poussée à devenir une violation permanente de cette liberté qui doit être la base fondamentale de notre grande Association ;

« Considérant que les actes da Conseil général de Londres qui vient d’être dissous, pendant ces trois dernières années, sont la preuve vivante du vice inhérent à cette institution [13] ;

« Que, pour augmenter sa puissance d’abord très minime, il a eu recours aux intrigues, aux mensonges, aux calomnies les plus infâmes pour tenter de salir tous ceux qui ont osé le combattre ;

« Que, pour arriver à l’accomplissement final de ses vues, il a préparé de longue main le Congrès de la Haye, dont la majorité, artificiellement organisée, n’a évidemment eu d’autre but que de faire triompher dans l’Internationale la domination d’un parti autoritaire, et que, pour atteindre ce but, elle n’a pas craint de fouler aux pieds toute décence et toute justice ;

« Qu’un tel Congrès ne peut pas être l’expression du prolétariat des pays qui s’y sont fait représenter :

« Le Congrès des délégués des Fédérations espagnole, italienne, jurassienne, américaine et française, réuni à Saint-Imier, déclare repousser absolument toutes les résolutions du Congrès de la Haye, ne reconnaissant en aucune façon les pouvoirs du nouveau Conseil général nommé par lui ; et, pour sauvegarder leurs Fédérations respectives contre les prétentions gouvernementales de ce Conseil général, aussi bien que pour sauver et fortifier davantage l’unité de l’Internationale, les délégués ont jeté les bases d’un projet de pacte de solidarité entre ces Fédérations. »


« DEUXIÈME RÉSOLUTION.
« Pacte d’amitié, de solidarité et de défense mutuelle entre les Fédérations libres [14].

« Considérant que la grande unité de l’Internationale est fondée non sur l’organisation artificielle et toujours malfaisante d’un pouvoir centralisateur quelconque, mais sur l’identité réelle des intérêts et des aspirations du prolétariat de tous les pays, d’un côté, et de l’autre sur la fédération spontanée et absolument libre des fédérations et des sections libres de tous les pays [15] ;

« Considérant qu’au sein de l’Internationale il y a une tendance, ouvertement manifestée au Congrès de la Haye par le parti autoritaire qui est celui du communisme allemand, à substituer sa domination et le pouvoir de ses chefs au libre développement et à cette organisation spontanée et libre du prolétariat ;

« Considérant que la majorité du Congrès de la Haye a cyniquement sacrifié, aux vues ambitieuses de ce parti et de ses chefs, tous les principes de l’Internationale, et que le nouveau Conseil général nommé par elle, et investi de pouvoirs encore plus grands que ceux qu’il avait voulu s’arroger au moyen de la Conférence de Londres, menace de détruire cette unité de l’Internationale par ses attentats contre sa liberté ;

« Les délégués des Fédérations et Sections espagnoles, italiennes, jurassiennes, françaises et américaines réunis à ce Congrès ont conclu, au nom de ces Fédérations et Sections, et sauf leur acceptation et confirmation définitives, le pacte d’amitié, de solidarité et de défense mutuelle suivant :

« 1° Les Fédérations et Sections espagnoles, italiennes, françaises, jurassiennes, américaines, et toutes celles qui voudront adhérer à ce pacte, auront entre elles des communications et une correspondance régulière et directe tout à fait indépendantes d’un contrôle gouvernemental quelconque ;

« 2° Lorsqu’une de ces Fédérations ou Sections se trouvera attaquée dans sa liberté, soit par la majorité d’un Congrès général, soit par le gouvernement ou Conseil général créé par cette majorité, toutes les autres Fédérations et Sections se proclameront absolument solidaires avec elle.

« Ils proclament hautement que la conclusion de ce pacte a pour but principal le salut de cette grande unité de l’Internationale, que l’ambition du parti autoritaire a mise en danger. »


« TROISIÈME RÉSOLUTION.
« Nature de l’action politique du prolétariat.

« Considérant :

« Que vouloir imposer au prolétariat une ligne de conduite ou un programme politique uniforme, comme la voie unique qui puisse le conduire à son émancipation sociale, est une prétention aussi absurde que réactionnaire ;

« Que nul n’a le droit de priver les fédérations et sections autonomes du droit incontestable de déterminer elles-mêmes et suivre la ligne de conduite politique qu’elles croiront la meilleure, et que toute tentative semblable nous conduirait fatalement au plus révoltant dogmatisme ;

« Que les aspirations du prolétariat ne peuvent avoir d’autre objet que l’établissement d’une organisation et d’une fédération économiques absolument libres, fondées sur le travail et l’égalité de tous et absolument indépendantes de tout gouvernement politique, et que cette organisation et cette fédération ne peuvent être que le résultat de l’action spontanée du prolétariat lui-même, des corps de métier et des communes autonomes ;

« Considérant que toute organisation politique ne peut rien être que l’organisation de la domination au profit d’une classe et au détriment des masses, et que le prolétariat, s’il voulait s’emparer du pouvoir, deviendrait lui-même une classe dominante et exploitante ;

« Le Congrès réuni à Saint-Imier déclare :

« 1° Que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat;

« 2° Que toute organisation d’un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour amener cette destruction ne peut être qu’une tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd’hui ;

« 3° Que, repoussant tout compromis pour arriver à l’accomplissement de la Révolution sociale, les prolétaires de tous les pays doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l’action révolutionnaire. »


« QUATRIÈME RÉSOLUTION.
« Organisation de la résistance du travail. — Statistique.

« La liberté et le travail sont la base de la morale, de la force, de la vie et de la richesse de l’avenir. Mais le travail, s’il n’est pas librement organisé, devient oppressif et improductif pour le travailleur ; et c’est pour cela que l’organisation du travail est la condition indispensable de la véritable et complète émancipation de l’ouvrier.

« Cependant le travail ne peut s’exercer librement sans la possession des matières premières et de tout le capital social, et ne peut s’organiser si l’ouvrier, s’émancipant de la tyrannie politique et économique, ne conquiert le droit de se développer complètement dans toutes ses facultés. Tout État, c’est-à-dire tout gouvernement et toute administration des masses populaires, de haut en bas, étant nécessairement fondé sur la bureaucratie, sur les armées, sur l’espionnage, sur le clergé, ne pourra jamais établir la société organisée sur le travail et sur la justice, puisque par la nature même de son organisme il est poussé fatalement à opprimer celui-là et à nier celle-ci.

« Suivant nous, l’ouvrier ne pourra jamais s’émanciper de l’oppression séculaire, si à ce corps absorbant et démoralisateur il ne substitue la libre fédération de tous les groupes producteurs fondée sur la solidarité et sur l’égalité.

« En effet, en plusieurs endroits déjà on a tenté d’organiser le travail pour améliorer la condition du prolétariat, mais la moindre amélioration a bientôt été absorbée par la classe privilégiée qui tente continuellement, sans frein et sans limite, d’exploiter la classe ouvrière. Cependant l’avantage de cette organisation est tel que, même dans l’état actuel des choses, on ne saurait y renoncer. Elle fait fraterniser toujours davantage le prolétariat dans la communauté des intérêts, elle l’exerce à la vie collective, elle le prépare pour la lutte suprême. Bien plus, l’organisation libre et spontanée du travail étant celle qui doit se substituer à l’organisme privilégié et autoritaire de l’État politique, sera, une fois établie, la garantie permanente du maintien de l’organisme économique contre l’organisme politique.

« Par conséquent, laissant à la pratique de la Révolution sociale les détails de l’organisation positive, nous entendons organiser et solidariser la résistance sur une large échelle. La grève est pour nous un moyen précieux de lutte, mais nous ne nous faisons aucune illusion sur ses résultats économiques. Nous l’acceptons comme un produit de l’antagonisme entre le travail et le capital, ayant nécessairement pour conséquence de rendre les ouvriers de plus en plus conscients de l’abîme qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, de fortifier l’organisation des travailleurs, et de préparer, par le fait des simples luttes économiques, le prolétariat à la grande lutte révolutionnaire et définitive qui, détruisant tout privilège et toute distinction de classe, donnera à l’ouvrier le droit de jouir du produit intégral de son travail, et par là les moyens de développer dans la collectivité toute sa force intellectuelle, matérielle et morale.

« La Commission propose au Congrès de nommer une commission qui devra présenter au prochain Congrès un projet d’organisation universelle de la résistance, et des tableaux complets de la statistique du travail dans lesquels cette lutte puisera de la lumière. Elle recommande l’organisation espagnole comme la meilleure jusqu’à ce jour. »


En dernier lieu, le Congrès vola une résolution finale que voici :


« Le Congrès propose d’envoyer copie de toutes les résolutions du Congrès, et du Pacte d’amitié, de solidarité et de défense mutuelle, à toutes les fédérations ouvrières du monde, et de s’entendre avec elles sur les questions qui sont d’intérêt général pour toutes les fédérations libres.

« Le Congrès invite toutes les fédérations qui ont conclu entre elles ce pacte d’amitié, de solidarité et de défense mutuelle, à se concerter immédiatement avec toutes les fédérations ou sections qui voudront accepter ce pacte, pour déterminer la nature et l’époque de leur Congrès international, en exprimant le désir qu’il ne se réunisse pas plus tard que dans six mois [16]. »

Une commission, prise dans la Fédération italienne, fut chargée de présenter au prochain Congrès un projet d’organisation universelle de la résistance et un plan général de statistique.

Enfin, le compagnon Adhémar Schwitzguébel, secrétaire du Comité fédéral jurassien, a reçu la mission de signer tous les actes du Congrès, et d’en envoyer copie aux diverses fédérations.

Ayant épuisé son ordre du jour, le Congrès international se sépara aux cris de Vive la révolution sociale !


Les résolutions votées au Congrès de Saint-Imier avaient été, naturellement, élaborées et discutées d’avance à Zürich le 13 ; on remarque, dans leur rédaction, plusieurs expressions où l’on reconnaît la main de Bakounine. Après le Congrès, ces résolutions furent imprimées, à l’imprimerie G. Guillaume fils, à Neuchâtel, en une feuille volante contenant trois pages in-4°, sous ce titre : « Résolutions du Congrès anti-autoritaire international tenu à Saint-Imier le 15 septembre 1872 par les délégués des Fédérations et Sections internationales italiennes, françaises, espagnoles, américaines et jurassiennes » ; à la fin du texte est placé, comme le Congrès l’avait décidé, la signature de Schwitzguébel : « Pour copie conforme, au nom et par ordre du Congrès, Adhémar Schwitzguébel ».


Je n’avais pas assisté à ces réunions de Zürich où fut réalisé le projet d’entente internationale dont nous nous étions entretenus le 8 septembre à Amsterdam ; entente dont Bakounine, fidèle à ses habitudes formalistes, avait désiré préciser les conditions par des statuts écrits. Pour moi, indifférent, comme mes amis jurassiens, aux formalités, — (et Bakounine nous en faisait souvent un reproche), — je ne me préoccupai nullement de ce côté de la question, et je ne me rappelle pas si j’ai lu ou non les statuts dont il s’agit ; mais je fus heureux de penser qu’un accord solide avait été conclu pour la propagande et pour l’action.

Voici ce qu’on trouve, dans le calendrier-journal de Bakounine, pour les jours qui suivirent le Congrès de Saint-Imier :


16... Congrès clos. Dîner. Après dîner départ. Soir Neuchâtel, Petit hôtel du Lac. Discussion russe avec Boutourline. Soirée Guillaume, promenade. — 17. Neuchâtel, Petit hôtel du Lac. Séance des Frères avec James jusqu’à sept heures du soir. À huit heures partons, à dix heures à Bienne. — 18. Partons de Bienne quatre heures du matin, arrivons à Zürich neuf heures et demie matin. Après dîner et soir, séance. — 19. Discussion sur moyens. Platonisme doctrinaire de Marselau. — 20. Explications avec Marselau ; tout concilié. Soir libre. — 21. Système de correspondance. — 22. Consultation du docteur pour Pezza. Espagnols partis. — 23. Marco [Pezza], Louise [Fanelli], Armando [Cafiero], Giacomo [Nabruzzi], Malatesta partis. — 24. Smirnof et Rouleff entrevue avec ce coquin de [Vladimir] Serebrenikof. Réunion des Frères russes. — 25. Lettre des Russes à la Liberté [17]. Télégramme à Ross [18]. Soir, réunion du « purgatoire » [19] — 26. Arrivée de Ross. Conversation avec Ross ; il devient absolument nôtre.


Je dois donner encore ici deux pièces qui se rattachent aux Congrès de la Haye et de Saint-Imier : une lettre des quatre délégués espagnols à la Liberté de Bruxelles, relative à l’attitude « repentante » que leur avait prêtée le rapport de la Commission d’enquête sur la Société l’Alliance (voir t. II, p. 340) ; et une protestation, également adressée à la Liberté, des amis russes de Bakounine contre l’accusation d’escroquerie et de chantage lancée contre lui par cette même Commission (voir Ibid.).

La lettre des délégués espagnols fut écrite lors de leur passage à Neuchâtel, le 17 septembre ; elle est datée du lendemain :


Neuchâtel, 18 septembre 1872.

Aux compagnons rédacteurs de la Liberté.
Compagnons,

Nous avons lu dans votre numéro du 15 septembre le rapport de la Commission d’enquête du Congrès de la Haye sur l’Alliance, et nous vous prions de vouloir également publier la déclaration suivante :

À la manière dont ce rapport a été rédigé, on pourrait croire que, repentants d’avoir été membres de l’Alliance [la Alianza], nous avons donné une promesse formelle de ne plus appartenir à cette société.

Nous ne pouvons permettre que le public de l’Internationale soit indignement mystifié, et nous avons le devoir de protester contre de pareilles insinuations, en déclarant hautement que nous nous sommes toujours tenus pour honorés d’avoir contribué à la propagande de l’Alliance, de laquelle nous n’avons cessé de faire partie que lorsque, par des raisons étrangères à son principe, elle a été dissoute en avril dernier.

Nous saisissons cette occasion pour protester énergiquement, comme nous l’avons d’ailleurs déjà fait au Congrès de la Haye, non seulement contre les conclusions inquisitoriales d’une Commission qui lâchement, jésuitiquement, dans un arrêt plein de contradictions impudentes, lance la diffamation contre des compagnons honorables, intelligents, connus au monde ouvrier comme très dévoués à la cause, et que nous estimons aujourd’hui plus que jamais, mais aussi contre le droit ridicule que cette même Commission s’est arrogé de proposer, à cette majorité toute préparée d’avance, leur expulsion de l’Internationale.

Nous l’avions acceptée, cette Commission, parce que nous n’avions jamais pu soupçonner qu’au sein de l’Internationale, même des adversaires s’abaissassent jusqu’à la malhonnêteté, et parce que, ayant conservé un reste de confiance dans la loyauté des partisans de la dictature dans l’Internationale, nous ne pouvions pas nous attendre à une pareille mystification. Mais maintenant nous devons protester, en face de tout le monde, contre les misérables intrigues que nos prétendants au pouvoir emploient contre les adversaires de leur domination.

Salut et égalité.

Alerini, Marselau, Farga-Pellicer, T. González Morago,

délégués de la Fédération espagnole [20].


La protestation des Russes, bien que rédigée à Zürich le 25 septembre, porte la date du 4 octobre, parce qu’il avait fallu l’envoyer à Genève pour la soumettre à la signature d’Ogaref, d’Ozerof et de Zaytsef. La voici :


Genève et Zurich. 4 octobre 1872.

À la rédaction de la Liberté.

Nous avons lu avec indignation dans le n° 37 de votre journal le texte du rapport incroyable présenté au Congrès de la Haye par la Commission d’enquête sur l’Alliance.

Dans ce rapport, évidemment inspiré parla haine et par le désir d’en finir, coûte que coûte, avec un adversaire incommode, on a osé lancer contre notre compatriote et ami Michel Bakounine l’accusation d’escroquerie et de chantage. La majorité de ce Congrès s’est rendue complice d’une grande infamie en décrétant l’expulsion d’un homme dont toute la vie a été consacrée au service de la grande cause du prolétariat, et qui a expié ce crime par huit ans de réclusion dans différentes forteresses allemandes et russes et par quatre ans d’exil en Sibérie.

Échappé de la Sibérie en 1861, il a été assailli par la calomnie marxienne, qui n’a plus cessé de le diffamer, depuis, dans les journaux démocrates socialistes de l’Allemagne. Vous avez lu sans doute les contes sots, ridicules et odieux que depuis trois ans on débite contre lui dans le Volksstaat. Aujourd’hui c’est à un Congrès international des travailleurs, préparé de longue main dans ce but par M. Marx lui-même, qu’on a réservé le triste honneur de servir d’instrument à de misérables vengeances.

Nous ne croyons ni nécessaire, ni opportun de discuter ici les prétendus faits sur lesquels on a cru pouvoir appuyer l’étrange accusation portée contre notre compatriote et ami. Ces faits nous sont bien connus, connus dans leurs moindres détails, et nous nous ferons un devoir de les rétablir dans leur vérité, aussitôt qu’il nous sera permis de le faire. Maintenant nous en sommes empêchés par la situation malheureuse d’un autre compatriote qui n’est point notre ami, mais que les poursuites dont il est à cette heure même la victime de la part du gouvernement russe nous rendent sacré [21].

M. Marx, dont nous ne voulons d’ailleurs pas contester l’habileté, dans cette occasion au moins a très mal calculé. Les cœurs honnêtes, dans tous les pays, n’éprouveront sans doute qu’indignation et dégoût en présence d’une intrigue si grossière et d’une violation si flagrante des principes les plus simples de la justice. Quant à la Russie, nous pouvons assurer à M. Marx que toutes ses manœuvres seront toujours en pure perte. Bakounine y est trop estimé et connu pour que la calomnie puisse l’atteindre. C’est tout au plus si elle trouvera un accueil favorable dans la presse soudoyée par la police, ou bien dans les rangs de cette fameuse Internationale russe [22], dont il est bien permis à M. Marx de se vanter, mais qui n’en est pas moins complètement ignorée dans notre pays. Nous lui abandonnons généreusement ce succès.

Comptant sur votre justice, nous espérons que vous ne nous refuserez pas l’insertion de cette lettre dans les colonnes de votre estimable journal.

Nicolas Ogaref. — Barthélémy Zaytsef. — Woldemar Ozerof. — Armand Ross. — Woldenar Holstein. — Zemphiri Ralli. — Alexandre Œlsnitz. — Valérian Smirnof [23].


Une publication faite tout récemment (janvier 1908) dans une revue de Saint-Pétersbourg, Minouvchié Gody (« Années écoulées »), a jeté plus de lumière sur ce qui s’était passé à la Haye au sein de la Commission d’enquête, et sur la « preuve » fournie par Marx à l’appui de l’accusation d’escroquerie et de chantage qu’il formula contre Bakounine. Ce sont un certain nombre de lettres écrites par Marx, avant et après le Congrès de la Haye, à M. Nicolas ...on, un publiciste fort connu en Russie.

Marx apprit, dans le courant, semble-t-il, du mois d’août 1872 (probablement par Outine), l’histoire de la lettre écrite, au printemps de 1870, par Netchaïef à propos de la traduction russe du Kapital [24]. Cette lettre avait été adressée non pas, comme je l’avais cru, à l’éditeur Poliakof lui-même (voir tome Ier p. 261), mais à la personne qui avait servi d’intermédiaire entre Poliakof et Bakounine, un certain Lioubavine (il n’y a plus de raison, m’a-t-on affirmé, pour ne pas donner son nom en toutes lettres, M. Lioubavine ayant aujourd’hui des opinions qui lui assurent les sympathies du gouvernement russe). Marx écrivit aussitôt à M. Nicolas ...on, qui était son correspondant habituel à Saint-Pétersbourg, pour demander si celui-ci ne pourrait pas lui procurer la lettre de Netchaïef, dont Marx voulait se servir comme d’une arme contre Bakouuine au Congrès de la Haye. M. Nicolas ...on fit part de cette demande à Lioubavine, lequel s’empressa d’envoyer à Marx le document souhaité. Marx le fit voir à la Haye à la Commission d’enquête, comme une pièce secrète, dont il était interdit de mentionner l’existence.

Après avoir lu l’article des Minouvchié Gody, j’ai écrit à M. Nicolas ...on pour le prier de vouloir bien me communiquer le texte de la lettre de Netchaïef, afin de publier ce texte dans le présent volume. Il m’a répondu, par l’intermédiaire obligeant de M. Hermann Lopatine, qu’il ne possédait pas ce document, ni en original, ni en copie, mais il m’a donné, sur le contenu de cette pièce, qu’il a vue lui-même autrefois, les indications suivantes :


Le document n’est pas une lettre adressée personnellement par Netchaïef à Lioubavine, mais une résolution officielle du Comité révolutionnaire, écrite sur du papier portant l’en-tête officiel du Comité, et communiquée comme menace à Lioubavine pour sa gouverne. Bien que le nom de Netchaïef ne figure pas sur cette pièce, aucun des intéressés ne douta qu’elle vînt de lui, et on s’imagina, en outre, que Bakounine avait dû être au courant de son contenu et de son envoi, et avait approuvé la démarche de Netchaïef.


Chacun sait, aujourd’hui, que le « Comité révolutionnaire », à partir de 1870 tout au moins, c’était Netchaïef lui-même, seul, agissant dictatorialement. Tous ceux qui ont lu la Correspondance de Bakounine publiée par Dragomanof savent en outre que Bakounine, lorsqu’il eut découvert les procédés jésuitiques de Netchaïef, en fut révolté et rompit toute relation avec lui [25]. Si quelqu’un a pu croire, en 1870, que Netchaïef, en envoyant à Lioubavine la « résolution du Comité », agissait d’accord avec Bakounine, personne, sans doute, ne persiste aujourd’hui dans cette erreur, et je suis persuadé que M. Nicolas ...on lui-même n’hésitera pas à proclamer sa conviction que Bakounine fut complètement étranger à la rédaction et à l’envoi de cette pièce.

Je regrette de ne pouvoir imprimer à cette place le texte même de la « pièce secrète », que je n’ai pu me procurer encore. Peut-être me sera-t-il possible de le donner dans mon tome IV et dernier.

Mais les lettres de Marx à son correspondant de Saint-Pétersbourg nous racontent des détails instructifs. Et je vais placer sous les yeux du lecteur, pour son éducation, tous les passages de ces lettres relatifs à Bakounine et au Congrès de la Haye ; le premier est du 28 mai 1872, le dernier du 2 août 1873. À ma demande, M. Nicolas ...on a bien voulu m’envoyer une copie de ces divers passages, dans la langue originale (l’allemand pour les lettres des 28 mai et 12 décembre 1872, l’anglais pour les autres lettres), de laquelle je les traduis :


28 mai 1872.

... Un des charlatans (Marktschreier) qui habitent la Suisse, M. Bakounine, joue de tels tours (spielt solche Streiche) que je serais très reconnaissant pour tout renseignement exact sur cet homme : 1° sur son influence en Russie ; 2° sur le rôle qu’a joué sa personne dans le célèbre procès [de Netchaïef].

15 août 1872.

... Aujourd’hui je vous écris en toute hâte pour un objet spécial, qui est du caractère le plus urgent.

B-ne a travaillé secrètement depuis des années à saper l’Internationale, et il a été maintenant si bien pressé par nous qu’il a dû enfin jeter le masque et se séparer ouvertement avec les imbéciles dirigés par lui [26]. C’est le même homme qui avait dirigé l’affaire N-f. Or, ce B. avait été autrefois chargé de la traduction russe de mon livre ; il a touché l’argent d’avance, et, au lieu de fournir du travail [27], il a envoyé ou fait envoyer à Lioubavine (c’est le nom, je crois), qui avait traité de l’affaire avec lui au nom de l’éditeur, une lettre très infâme et compromettante. Il serait de la plus haute utilité pour moi que cette lettre me fût envoyée immédiatement. Comme c’est une affaire simplement commerciale, et comme, dans l’usage à faire de la lettre, on ne nommera aucun nom, j’espère que vous me procurerez cette lettre. Mais il n’y a pas de temps à perdre. Si la lettre doit m’être envoyée, il faut qu’elle soit envoyée immédiatement, car à la fin de ce mois je quitterai Londres pour aller au Congrès de la Haye.

Sincerely yours, A. Williams [28].

25 novembre 1872.

Mon cher ami, la lettre qui m’a été envoyée [29] est arrivée à temps, et a fait son œuvre. Si je n’ai pas écrit plus tôt, et si, même en ce moment, je n’envoie que ces quelques lignes, c’est parce que j’ai besoin que vous m’envoyiez, si possible, une autre adresse strictement commerciale, à laquelle je puisse vous écrire. En conséquence de l’extradition de X. et des intrigues de son maître B., je suis très inquiet pour vous et pour quelques autres amis. Ces hommes sont capables de toutes les infamies [30].

12 décembre 1872.

Cher ami, Parce qui est inclus [31] vous apprendrez les résultats du Congrès de la Haye. J’ai lu à la Commission d’enquête sur l’Alliance [32], sous le sceau du secret et sans nommer le destinataire, la lettre à L. [33] Cependant le secret n’a pas été gardé, premièrement parce qu’il y avait dans la Commission l’avocat belge Splingard, qui en réalité n’était qu’un agent des alliancistes [34] ; secondement parce que Joukovsky, Guillaume et Cie, prenant les devants, avaient raconté à l’avance toute l’affaire à droite et à gauche à leur façon et en lui donnant un tour apologétique (zweitens weil Joukowsky, Guillaume et Cie die ganze Sache vorher — um vorzubeugen — in hirer weise und mit apologetischen Wendungen erzählt hatten rechts und links [35].) C’est ainsi qu’il arriva que la Commission, dans son rapport au Congrès, se vit forcée de communiquer les faits relatifs à B. et contenus dans la lettre à L. [36] (naturellement, je n’avais pas donné son nom, mais les amis de B. étaient déjà renseignés à ce sujet par Genève [37]). Maintenant se pose cette question : la Commission nommée pour la publication des procès-verbaux du Congrès (et dont je fais partie) peut-elle ou non faire un usage public de cette lettre ? Cela dépend naturellement de L. ; toutefois je dois faire remarquer qu’après le Congrès ces faits ont, sans notre concours, fait depuis longtemps le tour de la presse européenne. Toute la façon dont les choses se sont passées m’a contrarié d’autant plus, que j’avais compté sur la plus stricte discrétion, et que je l’avais solennellement réclamée.

À la suite de l’exclusion de B. et de Guillaume, l’Alliance, qui avait l’Association entre ses mains en Espagne et en Italie, a immédiatement ouvert partout contre nous une guerre de calomnies, etc., et, alliée à tous les éléments corrompus, elle cherche à provoquer une scission en deux camps. Mais sa défaite finale est certaine, et elle ne fait que nous aider à nettoyer l’Association de tous les éléments malpropres ou faibles d’esprit qui s’y sont introduits par ci par là.

L’attentat criminel des amis de B. à Zürich contre le pauvre Outine [38] est un fait certain ; Outine lui-même se trouve en ce moment dans un état de santé très dangereux. Cet exploit honteux (Hallunkenthat) vient d’être raconté par beaucoup de journaux de l’Association (entre autres par la Emancipacion de Madrid), et figurera avec tous ses détails dans notre compte-rendu public du Congrès de la Haye. La même bande de chenapans (Hallunkenbande) a fait en Espagne deux tentatives du même genre contre ses adversaires [39]. Elle sera bientôt clouée au pilori devant tout l’univers.

18 janvier 1873.

... En ce qui concerne L. [40] j’aimerais mieux supprimer, dans l’enquête qui sera publiée, toute la partie qui se rapporte à lui, que de l’exposer au moindre danger. D’autre part, le courage est peut-être la meilleure politique. D’après une publication faite en Suisse par B., non sous son nom, mais sous ceux de quelques-uns de ses amis slaves [41], ils ont l’intention de donner leur propre version de toute l’affaire aussitôt que les circonstances leur permettront de le faire. L’indiscrétion commise par leurs complices à la Haye était intentionnelle, et je suppose qu’ils croyaient exercer par là une sorte d’intimidation [42].

Mais, d’un autre côté, je ne peux pas juger des conséquences possibles de la publication de cette affaire, et c’est pourquoi je désirerais que notre ami me communiquât par votre intermédiaire sa résolution, après avoir bien pesé le pour et le contre.

2 août 1873.

... Nous allons publier les « Révélations » sur l’Alliance [43] (vous savez que la secte des teetotallers se donne ce nom en Angleterre [44]), et je voudrais connaître le moyen le plus économique de vous en envoyer un nombre assez considérable d’exemplaires. Une lettre relative au chef de ces saintes gens est encore tenue en réserve.




  1. Il y avait, on l’a vu, à Zürich une Section slave ; et il existait, depuis le printemps de 1872, une orsganisation secrète slave dont faisaient partie des Russes et des Serbes.
  2. Sur l’ouvrier lyonnais Camille Camet, qui s’était réfugié à Zürich après les événements de 1871, voir t. II, pages 147 et 261.
  3. Ross, qui assista aussi au Congrès de Saint-Imier, n’est pas mentionné par Bakounine au nombre des Russes qui s’y rendirent avec lui. C’est que Ross y alla de Lausanne : il avait fait, pour des raisons de santé, un séjour dans les environs de cette ville.
  4. C’est le nom que se donnait alors Ralli.
  5. L’établissement de ce pacte fédératif était prévu par les 2e et 3e résolutions de la Déclaration de la minorité au Congrès de la Haye.
  6. Pindy, qui n’avait pas trouvé à Lausanne des moyens d’existence, venait d’être admis comme auxiliaire dans l’atelier coopératif des graveurs et guillocheurs du Locle, où il devait apprendre le métier de guillocheur ; il apprit plus tard celui de fondeur de déchets d’or et d’argent et d’essayeur. En janvier 1873, il devint membre régulier de l’atelier.
  7. Sorge, dans son livre Briefe und Auszüge ans Briefen etc., dit (p. 63.) qu’au Congrès de Saint-Imier il y eut des délégués belges et le délégué américain Sauva. C’est une des nombreuses erreurs que renferme ce volume. À la même page, il affirme, en raillant, que les lassalliens d’Allemagne adressèrent au Congrès leurs vœux et l’expression de leur chaleureuse sympathie : il a confondu avec le Congrès de Genève de septembre 1873.
  8. Sur le Conseil fédéraliste universel, voir (t. II, p. 349) le 5e paragraphe de la Déclaration de la minorité du Congrès de la Haye.
  9. Charles Chopard, graveur, à Sonvillier, n’était pas délégué ; c’était uu membre du Comité fédéral jurassien.
  10. C’était moi.
  11. Lefrançais était porteur, ainsi qu’il, a été dit, de mandats de la Section 3 et de la Section 22, deux sections appartenant au groupe du Conseil fédéral de Spring Street et qui avaient participé au Congrès de Philadelphie du 9 juillet 1872. Il représentait, avec les Italiens, l’élément intransigeant du Congrès.
  12. Ce considérant résume en un alinéa les thèses développées dans les considérants de la première résolution du Congrès jurassien du jour précédent.
  13. Après ce considérant et le précédent, on s’attend à ce que la résolution ne peut manquer de conclure à la suppression du Conseil général ; mais, pour des raisons de tactique, — les mêmes qui prévalurent à la Haye et qui motivèrent la rédaction de la Déclaration de la minorité, — cette conclusion n’a pas été formulée.
  14. Si l’on met en parallèle les deux paragraphes qui constituent la teneur de ce pacte avec les cinq paragraphes de la Déclaration de la minorité au Congrès de la Haye, on constatera que le Congrès de Saint-Imier, n’ayant pas cru devoir proclamer la rupture immédiate avec le Conseil général, s’est placé sur le même terrain que la minorité de la Haye, et que le pacte de Saint-Imier, à part les considérants, n’a rien ajouté à la Déclaration de la minorité.
  15. Rapprocher ce considérant du premier alinéa du discours que j’avais prononcé le 5 septembre à la Haye (t. II, p. 336).
  16. Il ne fut pas donné suite, comme on le verra, à cette idée de réunir un Congrès international spécial des fédérations adhérentes au « pacte » de Saint-Imier.
  17. C’est la protestation dont il sera parlé tout à l’heure.
  18. Ross, après le Congrès de Saint-Imier, était retourné à sa résidence vaudoise, près de Lausanne.
  19. On appelait ainsi, dans le groupe russe de Zürich, une réunion dans laquelle on passait au crible les mérites et les défauts d’un candidat.
  20. Cette lettre a été reproduite par le Bulletin du 15 octobre 1872.
  21. Netchaïef, qui se trouvait à ce moment en prison à Zürich, fut extradé à la Russie le 26 octobre 1872.
  22. La soi-disant « Section russe » d’Outine (voir t. Ier, p. 288).
  23. Cette lettre a été reproduite par le Bulletin du 10 novembre 1872.
  24. Comme on le verra dans l’Appendice du présent volume, Marx connaissait dès 1870 l’histoire de la lettre de Netchaïef, et il avait demandé alors à Hermann Lopatine de lui communiquer la copie qu’il possédait de cette pièce, ce que celui-ci refusa de faire. Néanmoins, dans sa lettre du 15 août 1872 à Nicolas ...on (p. 14), Marx, chose singulière, parle comme s’il venait d’apprendre l’existence de ce document. Peut-être Outine ne lui donna-t-il qu’en août 1872 l’idée de s’en servir ?
  25. Voir mon t. II, pages 61 et suivantes.
  26. Allusion à la résolution de la Conférence de Rimini : voir t. II, p. 312.
  27. Bakounine, on l’a vu (t. Ier,p. 261), s’était mis très sérieusement à la traduction du Kapital ; et M. Nicolas ...on, dans l’article de Minouvchié Gody, nous apprend — chose que j’avais ignorée jusqu’ici — que Bakounine envoya à l’éditeur le manuscrit de la traduction d’une partie du chapitre Ier.
  28. C’était le pseudonyme dont Marx signait le plus souvent ses lettres a M. Nicolas ...on.
  29. La lettre de Netchaïef n’avait pas été envoyée à Marx par M. Nicolas ...on lui-même, comme on pourrait le croire d’après ce passage qui prête à équivoque, mais directement par Lioubavine. (Communication de M. Hermann Lopatine.)
  30. Marx donne à entendre — ou ce passage n’a pas de sens — qu’il croit Bakounine capable, par vengeance, de dénoncer M. Nicolas ...on à la police russe.
  31. Probablement quelque article de journal.
  32. Évidemment dans la séance du samedi après-midi, 7 septembre. Voir t. II, p. 345 ; j’ai dit à cet endroit : « Marx n’apporta pas de nouveaux documents ; il avait tout fait présenter par Engels : que put-il dire à la Commission ? » Je me trompais : Engels avait présenté les pièces relatives à l’Alliance, mais Marx s’était réservé de communiquer lui-même le papier reçu de Russie, la « pièce secrète et confidentielle »
  33. Ne croirait-on pas lire un épisode de l’affaire Dreyfus ?
  34. Il eût fallu, comme on voit, pour que tout allât bien au gré de Marx, que la minorité ne fût pas représentée par un seul membre au sein de la Commission ; mais la majorité, si bien stylée qu’elle fût, n’avait pas osé aller jusque-là. Roch Splingard n’était pas avocat, que je sache : c’est son frère Pierre Splingard, l’un des rédacteurs de la Liberté, qui l’était.
  35. Je ne me rappelle pas que nous ayons rien raconté à l’avance : ne nous attendant pas à la manœuvre à laquelle Marx allait se livrer, comment aurions-nous songé à « prendre les devants » ? Mais, lorsque nous connûmes le rapport de la majorité de la Commission, nous « racontâmes l’affaire » telle qu’elle s’était réellement passée, et non pas telle que Marx, aveuglé par la haine, la présentait à ses séides.
  36. Dans cette phrase, Marx voudrait faire croire à son correspondant que la Commission a été forcée de communiquer au Congrès « les faits contenus dans la lettre », et il s’en excuse en disant qu’elle a dû le faire à cause de nous, à cause de notre prétendue indiscrétion. Quel jésuitisme ! comme s’il n’avait pas fait venir la lettre à Lioubavine dans le dessein exprès de s’en servir pour calomnier publiquement Bakounine ! et comme si c’était « communiquer les faits contenus dans la lettre » que d’écrire cette phrase : « Les soussignés déclarent... que le citoyen Bakounine s’est servi de manœuvres frauduleuses tendant à s’approprier tout ou partie de la fortune d’autrui, ce qui constitue le fait d’escroquerie ; qu’en outre, pour ne pas devoir remplir ses engagements, lui ou ses agents ont eu recours à l’intimidation » !
  37. Nous n’avions pas parlé de Lioubavine. J’ignore si Joukovsky connaissait son nom, mais il ne l’a pas prononcé : car s’il l’eût fait, ce nom fût, de la sorte, venu à ma connaissance dès 1872 ; or, il ne m’a été révélé qu’en 1904.
  38. Au sujet de cet « attentat », que la brochure L’Alliance de la démocratie socialiste, etc. (1873), appelle « une tentative d’assassinat », voir t. II, p. 328, note 3.
  39. L’une de ces deux « tentatives » d’attentat est probablement le prétendu « guet-apens » organisé à Valencia contre Mora par les membres du Conseil fédéral espagnol, « guet-apens » au sujet duquel j’ai publié le démenti d’Anselmo Lorenzo (t. II, p. 307) Quant à l’autre « tentative », j’ignore ce que ce peut être.
  40. C’est Lioubavine, que Marx ne désigne que par l’initiale de son nom.
  41. Marx fait évidemment allusion à la lettre à la rédaction de la Liberté, reproduite ci-dessus.
  42. Marx appelle « indiscrétion » le fait d’avoir rétabli la vérité calomnieusement travestie ! On voit qu’il cherche, pour se disculper auprès de Lioubavine, qui se croyait mis en péril par le rapport de la majorité de la Commission, à lui persuader que, s’il éprouve des désagréments, ce sera la faute de Bakounine et de ses amis.
  43. C’est la brochure L’Alliance de la démocratie socialiste et l’Association internationale des travailleurs.
  44. Marx fait là une plaisanterie destinée à dérouter la police, si sa lettre était ouverte au cabinet noir.