La Légende des siècles/Là-haut

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Les Petits Victor HugoLa Légende des siècles
Nouvelle série
XXIV
Là-haut



Les Montagnes







Un jour l'étoile vit la comète passer,
Rit, et, la regardant au gouffre s'enfoncer,
Cria : — La voyez-vous courir, la vagabonde ?
Jadis, dans l'azur chaste où la sagesse abonde,
Elle était comme nous étoile vierge, ayant
Des paradis autour de son cœur flamboyant,
Et ses rayons, liant les sphères, freins et brides,
Faisaient tourner le vol des planètes splendides ;
Rien n'égalait son nimbe auguste, et dans ses nœuds
Sa chevelure avait dix globes lumineux ; Elle était l'astre à qui tout un monde s'appuie.
Un jour, tout à coup, folle, ivre, elle s'est enfuie.
Un vertige l'a prise et l'a jetée au fond
Des chaos où Moloch avec Dieu se confond.
Quand elle en est sortie, elle était insensée ;
Elle n'a plus voulu suivre que sa pensée,
Sa furie, un instinct fougueux, torrentiel,
Mauvais, car l'équilibre est la vertu du ciel.
Devant elle, au hasard, elle s'en est allée ;
Elle s'est dans l'abîme immense échevelée ;
Elle a dit : Je me donne au gouffre, à volonté !
Je suis l'infatigable ; il est l'illimité.
Elle a voulu chercher, trouver, sonder, connaître,
Voir les mondes enfants, tâcher d'en faire naître,
Aller jusqu'en leur lit provoquer les soleils,
Examiner comment les enfers sont vermeils,
Voir Satan, visiter cet astre en sa tanière,
L'approcher, lui passer la main dans la crinière,
Et lui dire : Lion, je t'aime ! Iblis, Mammon,
Prends-moi, je viens m'offrir, déesse, à toi démon !
Elle s'est faite, ainsi que l'air, fuyante et souple,
Elle a voulu goûter l'âcre extase du couple ;
Et sans cesse épouser des univers nouveaux ;
Elle a voulu toucher les croupes des chevaux
De la foudre, et, parmi les bruits visionnaires,
Rôder dans l'écurie énorme des tonnerres ;
Elle a mis de l'éclair dans sa fauve clarté ;
Elle a tout violé par curiosité ;
Et l' on sent, en voyant ses flamboiements funèbres,
Que sa lumière s'est essuyée aux ténèbres.
Les soleils tour à tour l'ont. Elle a préféré
À la majesté fixe au haut du ciel sacré,
On ne sait quelle course, audacieuse, oblique,
Étrange, et maintenant elle est fille publique.

Et la comète dit à l'étoile : — Vesta,
Tu te trompes. Je suis Vénus. Quand Dieu resta,
Après que le noir couple humain eut pris la fuite,
Seul dans le paradis, Satan lui dit : Ensuite ?
Et Dieu vit que l'amour est un besoin qu'on a,
Et que sans lui le monde a froid ; il m'ordonna
D'aller incendier le gouffre où tout commence,
Et Dieu mit la sagesse où tu vois la démence.
Depuis ce jour-là, j'erre et je vais en tous lieux
Rappeler à l'hymen les mondes oublieux.
J'illumine Uranus, je réchauffe Saturne,
Et je remets du feu dans les astres ; mon urne
Reverse un flot d'aurore aux fontaines du jour ;
Je suis la folle auguste ayant au front l'amour ;
Je suis par les soleils formidables baisée ;
Si je rencontre en route une lune épuisée,
Je la rallume, et l'ombre a ce flambeau de plus ;
L'océan étoilé me roule en ses reflux ;
Sur tous les globes, nés au fond des étendues,
Il est de sombres mers que je gonfle éperdues ; J'éveille du chaos le rut démesuré ;
Voici l'épouse en feu qui vient ! l'astre effaré,
Regarde à son zénith, à travers la nuée,
L'impudeur de ma robe immense dénouée ;
De mes accouplements l'espace est ébloui ;
Dès qu'un gouffre me veut, j'accours et je dis : Oui !
Je passe d'Allioth à Sirius ; ma bouche
Se colle au triple front d'Aldebaran farouche ;
Et je me prostitue à l'infini, sachant
Que je suis la semence et que l'ombre est le champ ;
De là des mondes ; Dieu m'approuve quand j'ébauche
Une création que tu nommes débauche.
Celle qui lie entr'eux les univers, c'est moi ;
Sans moi, l'isolement hideux serait la loi ;
Étoiles, on verrait de monstrueux désastres ;
L'infini subirait l'égoïsme des astres ;
Partout la nuit, la mort et le deuil, augmentés
Par la farouche horreur de vos virginités.
J'empêche l'effrayant célibat de l'abîme.
Je suis du pouls divin le battement sublime ;
Mon trajet, à la fois idéal et réel,
Marque l'artère énorme et profonde du ciel ;
Vous êtes la lumière et moi je suis la flamme ;
Dieu me fit de son cœur et vous fit de son âme ;
Ô mes sœurs, nous versons toutes de la clarté,
Étant, vous l'harmonie, et moi la liberté.