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Légendes canadiennes (Rouleau)/Tome I/08

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Granger frères & Maison Alfred Mame & fils (1p. 79-88).

DERNIÈRE INVASION FÉNIENNE



C’était pendant la dernière invasion fénienne. Tout le monde se rappelle les poignantes inquiétudes et les vives alarmes que le simple mot de guerre avait fait naître parmi la population, surtout dans nos campagnes. On croyait que tout allait disparaître de la surface de notre beau pays. On voyait déjà l’armée envahissante incendier nos coquettes habitations, ravager nos champs et nos troupeaux et massacrer, en un mot, tous les habitants qu’elle rencontrait sur son passage. Dans certaines paroisses, l’agitation était à son comble.

La guerre ! elle retentissait à l’oreille des pusillanimes comme un glas funèbre. Aussi quels gémissements douloureux se firent entendre alors ! Le père pleurait le départ de son fils ; la mère, folle de terreur, courait çà et là et demandait à grands cris qu’on lui laissât l’objet de ses plus tendres affections ; la jeune fille, les yeux remplis de larmes, pressait la main de son fiancé en le conjurant de ne jamais l’oublier, même sur le champ de bataille.

La guerre ! à ce mot terrible plusieurs jeunes gens, voyant la mort s’avancer à pas de géant, allèrent s’enfoncer dans l’épaisse forêt ou se réfugier dans des grottes à eux seuls connues. D’aucuns parcoururent des dizaines de lieues à travers les montagnes pour trouver un gîte sûr, une cachette où les autorités militaires ne pussent les découvrir. On ne redoutait ni les fatigues, ni la faim, ni la soif, ni la chaleur, ni le froid ; pourvu qu’on se protégeât contre le triste fléau qu’on appelle la guerre, on était content.

Que de scènes, parfois comiques, se passèrent à cette époque de terreur générale ! Nous nous contenterons de relater un seul épisode, afin de démontrer que, bien souvent, on s’alarme à tort et que l’on prend des vessies pour des lanternes.

Les faits sont authentiques et ont eu lieu dans une paroisse située sur le bord du fleuve Saint-Laurent, dans le comté de Témiscouata. Ce sont de braves cultivateurs qui sont les héros de l’histoire.

Le bruit courait depuis quelques jours que les féniens s’étaient emparés de Montréal, de Québec, de Lévis, et qu’ils descendaient le long de notre majestueux fleuve en mettant tout à feu et à sang. Les habitants de la paroisse de X… étaient plongés dans la plus profonde consternation ; ils étaient comme l’oiseau sur la branche, toujours prêts à fuir au moindre danger. Par mesure de sûreté, les jeunes gens les plus courageux, armés de fusils sans plaque, comme en 37, s’étaient cachés en embuscade dans un petit bois s’élevant près du chemin du Roi, dans le haut de la paroisse, afin de surveiller l’approche de l’ennemi et donner l’alarme en temps voulu. Plusieurs jours et plusieurs nuits s’écoulèrent dans le plus morne silence. On aurait dit qu’une cruelle épidémie, comme le choléra asiatique, par exemple, avait ravagé cette paroisse, qui semblait déserte. La mort, l’affreuse mort paraissait planer sur cette population jadis si bruyante et si joyeuse.

Voyant que l’implacable ennemi retardait tant à apparaître, on finit par reprendre un peu de courage et se livrer de nouveau aux travaux de la ferme. Mais voilà que tout à coup, par une magnifique soirée, on entend une fusillade des mieux nourries du côté de l’ouest. Il n’y avait plus de doute, c’étaient les féniens qui arrivaient pour immoler les innocents. Décrire les scènes de tous genres qui eurent lieu alors est impossible. Il faut en avoir été le témoin pour s’en former une juste idée.

Une famille, entre autres, composée du père et de la mère, de trois garçons et de deux filles, se signala par des actes de bravoure que nous n’avons pas encore oubliés et que nous raconterons aussi brièvement que possible.

À la première décharge de mousqueterie, le père Pierrot commande à son fils aîné, Baptiste, d’atteler la cavale rouge à une charrette.

« Vite, s’écrie le bonhomme, voilà les feignants qui nous tombent dessus. Qu’allons-nous devenir ? Toi, Pierre, dit-il à son deuxième fils, descends à la cave et monte un quart de lard ; et Jacques, — c’était son troisième fils, — cours au grenier et emporte deux quintaux de farine. Vous, la mère et les filles, empochez des patates, faites une bonne provision d’oignons, de sel, de poivre, de linge, etc., etc., et sauvons-nous dans les concessions. Hâtez-vous donc ; n’entendez-vous pas ? Pan ! pan ! pan ! Ô mon Dieu, nous sommes ruinés ! »

On s’empresse d’obéir aux ordres du patriarche. Mais la besogne n’avance pas vite. On sait qu’une personne dominée par la peur recule, au lieu de marcher de l’avant, tout en voulant se sauver au pas de course. On se trouble, on ne trouve rien, on perd la tête, ni plus ni moins. C’est ce qui arriva pour la famille Pierrot. Il fallut deux longues heures pour faire les préparatifs du départ.

Enfin la charrette est chargée, et la mère et les deux filles s’étant juchées sur le baril de lard et les sacs de farine, on se met en marche ; les trois garçons forment l’avant-garde, mais en tremblant. Le père fait les plus grandes recommandations à sa femme et à ses filles de garder le silence le plus strict pour ne pas tomber entre les mains de l’ennemi, — Pierrot savait que les femmes aiment à parler.

La fusillade se continuait toujours sans relâche et paraissait se rapprocher de plus en plus. Les fuyards ne s’avançaient donc qu’avec les plus sages précautions. Mais ils n’ont pas fait deux arpents, que l’avant-garde, saisie d’épouvante, retraite vers la charrette en courant.

« Les feignants, s’écrient-ils, sont sur nous ; ils ne sont plus qu’à vingt ou trente pas. »

Cette accablante nouvelle fut comme un coup de foudre pour la courageuse caravane. Les fuyards sont glacés d’effroi ; ils tremblent de tous leurs membres, comme s’ils étaient atteints d’une maladie de nerfs ; ils restent cloués sur place ; ils ne peuvent prendre aucune décision sur la conduite à tenir au milieu d’un danger aussi imminent ; la peur les paralyse complètement. Pendant ce court instant d’hésitation, l’ennemi approche, il arrive, il touche déjà à la charrette, en arrière de laquelle se sont blottis Pierrot et ses trois braves garçons ; la mère et les filles se sont laissées choir en bas du baril de lard et des sacs de farine et se sont couvert la tête de leurs tabliers pour ne pas être témoins de la mort de leurs proches ; encore une minute ou plutôt une seconde, et la famille patriarcale aura la tête tranchée.

L’un des féniens, — ils étaient seulement trois — s’écrie alors :

« Voyons donc, Pierrot, où vas-tu dans un pareil équipage ? »

Le chef de famille, en entendant le son d’une voix humaine, — il ne croyait pas que les féniens fussent des hommes comme les autres, — se précipite à genoux et marmotte les paroles suivantes :

« Au nom de Dieu, épargnez-moi, épargnez ma femme et mes enfants. Nous n’avons fait aucun mal. »

Le fénien reprend :

« Mais dis donc, Pierrot, as-tu perdu la tête ? »

Pas de réponse. Les sanglots coupent la voix de Pierrot.

Sa femme se penche alors à son oreille et lui glisse ces mots :

« Mon ami, c’est notre voisin Jean qui te parle. Je le reconnais à son verbe. »

Pierrot, ouvrant de grands yeux et d’un air hébété :

« Mais oui, c’est mon bon Jean. Je te prenais pour un feignant, ainsi que tes deux garçons.

— Comment ça, les feignants ?

— Eh bien ! oui, les feignants arrivent ; n’entends-tu pas les coups de fusils ? Pan ! pan ! pan ! »

Jean éclate de rire.

« Oh ! les beaux pan ! pan ! des feignants. Ce sont mes deux chevaux qui font ce tapage infernal dans la grange, où je les ai renfermés ce soir. Je m’en vais voir s’ils ne peuvent pas se faire mal en ruant ainsi. »

Pierrot reste la bouche béante ; il n’ose pas ajouter foi à l’explication que vient de lui donner son voisin.

Jean s’aperçoit que son ami doute encore ; il lui dit :

« Envoie tes trois garçons avec moi à la grange, % Dans le Sud-Africain, les Canadiens se sont signalés. et tu te convaincras aisément que je ne veux pas te tromper. »

Pierrot consent enfin, mais avec beaucoup d’hésitation ; il avait toujours peur.

Les garçons de Pierrot, guidés par Jean, partent donc en reconnaissance et s’assurent par eux-mêmes que les féniens si redoutés ne sont autre chose que les deux chevaux mentionnés par leur voisin. Ayant fait rapport de leur mission à leur père, celui-ci, bannissant toute crainte de son esprit, s’adressa à ses garçons en ces termes :

« Mes gars, nous avons fait preuve d’une grande lâcheté, retournons à la maison. Les feignants sont moins dangereux que les chevaux de notre voisin. Si jamais la patrie a besoin du secours de votre bras, je serai le premier à vous commander de voler à sa défense. Je vous dirai : Allez vous ranger parmi nos braves soldats volontaires. »

Il dit, et la charrette fit volte-face et fut conduite au point de départ ; et le déchargement s’opéra bien plus vite que le chargement.

Heureusement que toutes les familles canadiennes ne suivent pas cet exemple et ne se laissent pas emporter par la crainte ; car, autrement, le peuple canadien ne serait plus un peuple de braves comme il en a donné si souvent la preuve. La bravoure est un des caractères distinctifs de notre nationalité.

Du reste, dans les campagnes, on ne craint plus la guerre ; on s’est habitué petit à petit à entendre prononcer ce mot si effrayant, et à l’appui de cette énonciation nous n’aurions qu’à citer les milliers de volontaires qui se sont enrôlés dans la milice canadienne depuis quelques années, et à mentionner la campagne sud-africaine, où les Canadiens français se sont signalés par de brillants faits d’armes. Nous sommes complètement convaincu que, lorsque l’occasion se présentera, les Canadiens français seront les premiers à voler au combat et à verser leur sang pour la défense de leur pays.