Légendes chrétiennes/L’ermite et la bergère

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II


l’ermite et la bergère.



Un vieil ermite vivait retiré dans un bois, où il se nourrissait de racines d’herbes et de fruits sauvages, et passait la plus grande partie de son temps à prier, en expiation de quelques désordres de jeunesse. Sur la lisière du bois, une jeune bergère venait tous les jours garder ses moutons, et elle chantait constamment des cantiques à la sainte Vierge. La voix de la jeune fille était si claire, si pure, que le vieillard s’oubliait à l’écouter et perdait le fil de ses oraisons. Si bien qu’un jour il s’écria avec humeur :

— Je voudrais la voir à cent lieues d’ici, cette jeune bergère qui me trouble toujours dans mes prières !

Ce jour-là, quand la bergère rentra, le soir, il lui manquait une brebis, probablement parce qu’elle avait chanté plus que d’ordinaire et n’avait pas bien surveillé son troupeau. Son maître la renvoya et lui dit d’aller au loin, bien loin, à cent lieues de lui, pour qu’il ne la revît pas.

La pauvre enfant, ne sachant où aller, marcha au hasard, à la grâce de Dieu, en mendiant son pain de porte en porte.

L’ermite recevait souvent la visite de son bon ange, qui venait s’entretenir avec lui dans sa solitude et l’encourager à la persévérance. Mais l’ange resta alors huit jours sans venir, et le vieillard en était désolé et se demandait ce que cela pouvait signifier. Enfin, le neuvième jour, l’ange revint ; mais, au lieu d’être souriant, selon son habitude, il avait l’air sévère et paraissait mécontent. L’ermite lui demanda pour quel motif il était resté si longtemps sans lui rendre visite.

— C’est que vous avez commis une faute, répondit l’ange, et Dieu est mécontent de vous.

— Quelle faute ai-je donc pu commettre, moi qui passe tout mon temps en prière et en méditation ?

— Dans un moment d’humeur, vous avez souhaité de voir à cent lieues de vous la jeune bergère qui, tout le long du jour, chantait des cantiques à la sainte Vierge, en gardant ses moutons. Votre vœu s’accomplira, car la pauvre enfant a été renvoyée par son maître, et elle ne doit cesser de marcher, en mendiant son pain de seuil en seuil, qu’après avoir fait cent lieues, comme vous l’avez souhaité. À présent, il vous faut quitter votre ermitage pour aller à sa recherche, à pied, et en vivant de la charité publique, comme elle, car Dieu ne vous pardonnera que lorsque vous l’aurez retrouvée. Alors vous mourrez, et il vous appellera à lui, car vous aurez fait pénitence suffisante. Mettez-vous en route, sans autre délai.

— Mais quelle route prendre ? De quel côté s’est-elle dirigée ?...

L’ange disparut sans répondre.

Le vieillard, accablé de douleur, prit son bâton et se mit en route, au hasard. Mais laissons-le battre les chemins de tous les côtés, et retournons à la bergère ; nous le retrouverons aussi plus tard.

La pauvre bergère, après beaucoup de peine et de mal, et les cent lieues faites, arriva enfin chez une riche veuve, qui fut si touchée de son malheur et si charmée de sa douceur, de sa bonne mine et de sa piété, qu’elle la garda à son service.

Cette veuve avait un fils, qui devint amoureux de la jeune fille et voulut l’épouser. Mais sa mère et sa famille refusèrent de consentir à cette union, car, outre qu’ils étaient riches, ils étaient aussi de haute noblesse. Le jeune homme passa outre, tant il était amoureux, et il épousa la jeune fille. Mais ni sa mère, ni personne de sa famille n’assista au mariage, et il dut quitter la maison de sa mère et se retirer avec sa femme dans un manoir qu’il possédait du côté de son père.

Au bout d’un an, ils eurent un fils, un enfant charmant. Les parents furent priés d’assister au baptême ; mais aucun d’eux ne vint encore. Cela faisait beaucoup de peine aux jeunes époux d’être dans ces termes avec leur famille. Ils s’aimaient plus que jamais. Ils étaient charitables et pieux, et ils consolaient et assistaient tous les pauvres et les malheureux du pays. La jeune femme avait toujours une dévotion toute particulière à la sainte Vierge et ne manquait jamais un seul jour, quelque temps qu’il fît, d’aller la visiter et prier, dans une chapelle qu’elle lui avait consacrée, dans le bois du manoir.

L’enfant était plein de santé et annonçait de l’intelligence ; il faisait leur bonheur. Quand il eut trois ans, comme il croissait toujours en beauté et en gentillesse, le père et la mère, toujours désireux de se rapprocher de la famille, s’avisèrent d’inviter les parents (ceux du mari, car de l’autre côté il n’y fallait pas songer) à un grand dîner, afin de leur présenter leur fils. Cette fois, ils promirent de venir.

Le matin du jour fixé, pendant que l’on faisait les préparatifs du repas, la mère alla faire sa visite habituelle à la sainte Vierge, dans la crainte de ne pouvoir y aller plus tard.

Mais, hélas ! quand elle rentra, elle trouva toute sa maison en deuil et en pleurs ! Un grand malheur était arrivé, pendant son absence. Son fils, en jouant et en courant par la cuisine, était tombé dans une chaudière remplie de lait bouillant, et il était déjà mort ! Au lieu de pousser des cris et de se lamenter, à cette terrible nouvelle, elle se contenta de dire avec résignation :

— Dieu me l’avait donné, et Dieu me l’a ôté ; que son saint nom soit béni !

Puis elle prit le corps de son pauvre enfant, l’embrassa tendrement, et, l’ayant déposé dans son armoire, elle s’occupa des préparatifs du repas, comme si aucun malheur n’était arrivé, et dit aux gens de sa maison de faire comme elle. Les invités arrivent et demandent à voir l’enfant ; la mère leur répond qu’il dort en ce moment et qu’ils le verront, à la fin du repas. On se met à table ; les convives sont gais et contents ; tous sont heureux de cette réconciliation.

Un peu avant la fin du repas, la jeune femme, descendit pour distribuer leur part à ses pauvres, qui attendaient dans la cour du manoir. Après qu’elle eut donné à tous ses pauvres ordinaires, un vieillard à barbe blanche, courbé sur un bâton et ayant de la peine à se soutenir sur ses jambes, tant il paraissait fatigué, vint s’agenouiller sur le seuil de la porte, et elle lui donna aussi, comme aux autres, et lui dit de se relever. Mais le vieillard lui répondit :

— Rien ne me soulagerait, madame, comme la vue seulement du plat que vous avez enfermé ce matin dans votre armoire.

— Je n’ai pas enfermé de nourriture dans mon armoire, répondit-elle.

— Je vous en prie, au nom de Dieu, insista le vieillard, allez à votre armoire, et faites-moi voir seulement ce que vous y avez déposé ce matin.

La dame, étonnée de l’insistance de cet homme, qu’elle ne connaissait pas, alla à son armoire, et, quand elle l’eut ouverte, elle y vit, plein de vie, son enfant qui lui présentait, en souriant, une orange. Ivre de joie et de bonheur, elle prit son fils dans ses bras et courut le montrer au vieux mendiant. Celui-ci l’embrassa, puis il mourut aussitôt.

C’était le vieil ermite. Sa pénitence était terminée ; Dieu avait pardonné, et son âme monta alors au ciel.

La mère présenta ensuite à ses convives son fils, souriant, et tenant toujours son orange à la main. Ils l’embrassèrent avec bonheur. Puis elle raconta tout ce qui était arrivé : la mort de l’enfant, sa résurrection et la visite de l’ermite.

Le vieillard, qui avait été cause de tout, du mal et du bien aussi, fut enterré en grande cérémonie, et toute la famille vécut désormais dans la plus grande union et aussi dans la crainte de Dieu [1].

(Conté par Marie Tual, dans l’île d’Ouessant, 26 mars 1873.)

  1. Dans un autre conte breton de ma collection intitulé : Le roi Dalmar, un père égorge son enfant, afin de faire cesser le supplice de son ami métamorphosé en statue de marbre et de le ramener à son état naturel en l’arrosant avec le sang de l’enfant, qu’il retrouve, un moment après, plein de vie, et jouant avec une orange, dans son berceau.
    Cet épisode se rencontre aussi dans une version galloise du fabliau si connu Amic et Amlyn ou Amis et Amilés, dont mon ami Henri Gaidoz a donné une excellente traduction, dans la Revue celtique, vol. IV, p. 201, année 1880.
    Le mythe du bon ange qui ne vient pas, parce qu’une faute a été commise, se retrouve dans Webster : La sainte orpheline (colombe qui, tous les jours, vient apporter de la nourriture, et qui disparaît parce que l’orpheline, voyant un jour un garçon entre deux gendarmes, s’écrie : — S’il avait vécu comme moi, cela ne lui serait pas arrivé).