Légendes chrétiennes/Teuz ar Pouliet

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XIII


teuz ar pouliet.



Atrefois, il y a de cela cinquante ans, le Pouliet[1] n’était pas ce qu’il est aujourd’hui. La grande route de Brest à Paris ne passait pas encore par là, et, à la place où on la voit gravir la côte de Trévidy, il n’y avait que des rochers abrupts recouverts de ronces, d’orties, de buissons d’aubépine et d’herbes folles de toute sorte. Au lieu du beau pont qu’on y voit à présent, il n’y avait pour passer l’eau qu’une passerelle étroite, consistant en une simple planche posée sur deux pierres. Point de belles maisons, comme aujourd’hui, mais, pour toute habitation, une pauvre petite chaumière au bord de l’eau, et dont le toit de genêt touchait presque le sol.

Dans cette chaumière habitait un pauvre savetier, avec sa femme. Son nom était Kaour Kerspern. C’était un petit homme d’humeur joyeuse, qui, tout le long des jours, chantait de vieux guerziou et des sôniou nouveaux, tout en battant ses semelles et en tirant son ligneul. C’était plaisir de l’entendre, et les lavandières, au bord du Jarlot, laissaient parfois leurs battoirs au repos et prêtaient l’oreille à ses chansons. Kaour était bon chrétien ; il assistait tous les dimanches à la grand’messe et aux vêpres, dans l’église de Saint-Mathieu, et si, le soir, il rentrait un peu gris, il n’y avait pas lieu de lui en faire un grand crime : il avait si bien travaillé toute la semaine, et le cidre était si bon et à si bon marché chez Marguerite Keravel, où se réunissait, tous les dimanches soir, une bande de joyeux compagnons !

La femme de Kaour était lavandière et passait toutes ses journées au lavoir du Pouliet, et son fils, qui courait sur ses douze ans, était petit pâtre au manoir voisin de Lanidy. Kaour était presque toujours seul à la maison, durant le jour. Depuis quelque temps cependant — depuis qu’il commençait de négliger l’église et de fréquenter davantage le cabaret de Marguerite Keravel — il lui était venu un singulier compagnon. C’était Teuz ar Pouliet, bien connu dans le quartier, qui venait lui tenir société, dans sa chaumière, pendant que sa femme était au lavoir. Bien souvent, il avait entendu parler du Teuz et de ses malins tours, dans le Val- Pinart et au gué du Pouliet ; mais comme il se targuait d’être dépouillé des sottes superstitions qui avaient généralement cours autour de lui, il haussait les épaules à ces récits et les traitait de contes de vieilles femmes. Quand le Teuz arrivait, il s’asseyait sur un galet rond, au coin du foyer, et regardait fixement le savetier, qui battait son cuir et poissait son ligneul, tout en chantant. Il avait la forme d’un barbet noir, au poil long et frisé. D’abord Kaour crut que c’était en effet un chien égaré, sans maître peut-être, et il lui donnait quelque nourriture, et lui savait gré de venir lui tenir société dans sa solitude. Pourtant, l’animal le regardait si fixement, et son regard semblait si bien pénétrer jusqu’au fond de sa conscience, qu’il en vint à le soupçonner de n’être pas un chien ordinaire, mais bien Teuz ar Pouliet, dont il avait si souvent entendu parler, et peut-être le diable lui-même, car, comme on le sait, le diable prend souvent la forme d’un barbet noir, pour tromper les hommes. Il voulut le chasser un jour ; mais l’animal lui montra les dents, et ses yeux brillèrent dans leurs orbites comme deux charbons ardents, si bien qu’il eut peur, se troubla et alla boire chez Marguerite Keravel.

Le lendemain et les jours suivants, le Teuz vint encore ; mais Kaour ne pouvait plus supporter son regard, et, dès qu’il arrivait, il jetait tout à terre, sa forme, son alène et son ligneul, et allait boire au cabaret. Sa gaîté naturelle disparut, et il devint triste et sombre. Les dimanches, on ne le voyait plus que rarement à l’église de Saint-Mathieu, et il passait presque tout son temps au cabaret. Tout le monde était étonné d’un changement si subit et si complet, et personne n’y comprenait rien. Quand on l’interrogeait à ce sujet, il se taisait. Enfin, pendant son sommeil, sa femme l’entendait souvent crier : — Le voilà encore ! Voyez-vous ses yeux ?… Comme il me regarde !… Va-t-en, va-t-en loin d’ici, vilaine bête !…

Mais elle n’y comprenait rien, et c’était vainement qu’elle l’interrogeait le matin. Le pauvre Kaour était bien malheureux.

Un jour, il crut avoir trouvé un bon moyen de se délivrer de son cauchemar. Il rougit au feu le galet sur lequel il s’asseyait, puis il le remit à sa place, comme si de rien n’était. Quand le Teuz vint, il s’assit sur le galet, comme d’habitude. Mais aussitôt il poussa un cri terrible et s’enfuit. En passant près du savetier, il lui lança un regard qui lui fit l’effet d’un glaive qui l’aurait transpercé de part en part.

— Enfin ! me voilà délivré de cette maudite bête, se dit Kaour, qui se félicitait déjà du bon tour qu’il avait joué au Teuz.

Et pourtant, il ne se sentait pas rassuré.

Pour se donner un peu de courage, il alla boire au cabaret de Marguerite Keravel. Il y resta jusqu’à la cloche du couvre-feu, et but plus que d’ordinaire, et chanta et rit, comme cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps. Quand il voulut rentrer chez lui, vers les dix heures et demie, au moment où il mettait le pied sur la passerelle du Pouliet, il vit le Teuz sur la planche, les yeux flamboyants et grinçant des dents. — Encore lui ! s’écria Kaour. Et il recula de quelques pas. Puis, revenant : — Mais je n’ai pas peur, et je passerai quand même. Retire-toi, vilaine bête, animal du diable, où je vais te jeter à l’eau ! Et il s’engagea résolument sur la passerelle. Mais le Teuz se jeta entre ses jambes et le mordit, et le fit tomber dans la rivière, d’où on le retira sans vie, le lendemain. À la morsure qu’il avait à la jambe droite, on vit bien que c’était le Teuz ar Pouliet qui était cause de sa mort.

Quelques-uns disent que c’était le diable qui le visitait sous cette forme, et qui finit par le faire mourir et emporter son âme en enfer, parce qu’il en était venu à négliger complètement ses devoirs religieux et à préférer le cabaret à l’église. Je ne sais si cela est vrai ; mais, ce qui est incontestable, c’est qu’on a trouvé noyées au même endroit, avant l’établissement du beau pont qu’on y voit actuellement, plusieurs personnes que l’on disait avoir été jetées à l’eau par le Teuz, et que toutes étaient gens peu religieux et fréquentant les cabarets.


(Conté par Vincent Coat, ouvrier de la manufacture de
tabacs de Morlaix, 1874.)


Comparez Teuz ar Pouliet du Foyer Breton de M. Émile Souvestre, deuxième foyer, pays de Léon.





  1. Le Pouliet, dont la racine est poull, mare, était autrefois une mare, au bas de la place Traonlen (vallée de l’Étang), à l’entrée de la petite rivière le Jarlot, dans la ville de Morlaix.
    M. Émile Souvestre, dans ses Derniers Bretons, a aussi un conte de Teuz ar Pouliet, qui, quoique portant le même titre, est tout différent du nôtre.


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