Légendes de l’antiquité juive

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La Tradition, tome 3, 1889
Judith Gautier

LÉGENDES DE L’ANTIQUITÉ JUIVE
D’APRÈS LES TRADITIONS ET LES SOURCES RABBINIQUES

Dans un petit livre, devenu très rare aujourd’hui, et qui n’a pas été traduit en français, un juif de Francfort, nommé Abraham Tendlau, en fouillant dans de vieux bouquins écrits en hébreu, en interrogeant la mémoire de vieux Israélites gardiens fidèles de la Tradition, a recueilli de très curieuses légendes juives, quelques-unes tout-à-fait antiques, les autres seulement anciennes.

Rien n’est plus attrayant pour les esprits raffinés, un peu las des complications de la névrose moderne, que ces litératures anonymes, naïves souvent, quelquefois sublimes et qui sont comme l’âme même des peuples.

La rareté des livres nouveaux, cette semaine, nous ayant permis une excursion à travers les œuvres anciennes, oubliées, et même inconnues, nous sommes heureux de pouvoir donner à nos lecteurs la traduction inédite de quelques-unes de ces légendes qui nous ont paru belles et intéressantes.


I

LA PREMIÈRE VIGNE


Le jour où Noé planta la vigne, Satan s’approcha de lui et, tout en ricanant, le regarda faire.

« Que plantes-tu là ! lui dil-il.

— Je plante des vignes, le long de cette montagne.

— À quoi cela te servira-t-il ? Qu’est-ce qu’elles te rapporteront ces vignes ?

— Elles me rapporteront des fruits nombreux ; de doux fruits, dont le jus réjouit le cœur et transporte l’esprit au ciel.

— La montagne est trop vaste, tu ne pourras pas la cultiver seul. Donne-moi une part et je t’aiderai. »

Noé promit la moitié de la récolte. Alors Satan égorgea un agneau et arrosa la vigne avec le sang de l’agneau.

Plus tard il tua un lion et versa le sang du lion au pied des ceps. Quand le raisin fut près de mûrir, il saigna un pourceau et aspergea les vignes avec le sang du pourceau.

C’est pourquoi, après avoir bu la première coupe de vin, l’homme est doux et joyeux comme l’agneau ; après la seconde coupe, il est fort et courageux comme le lion ; mais après la troisième, il est semblable au pourceau.


II

ALEXANDRE LE MACÉDONIEN DEVANT LA PORTE DU JARDIN D’EDEN


Lors de sa marche triomphale à travers le midi, Alexandre le Macédonien fit halte, un jour, auprès d’un petit fleuve. Il s’aperçut que cette eau embaumait divinement.

« Certes, dit-il, ce fleuve prend source dans le paradis même.

Il aspergea son visage avec l’eau odorante, puis il remonta le cours du fleuve pour en découvrir la source. Il arriva ainsi devant la porte du paradis.

« Ouvrez-moi, commanda-t-il. »

Mais de l’intérieur de l’Eden on lui répondit : « Cette porte ne cède pas à la force. C’est la porte du Seigneur que les justes seuls franchissent.

— Je suis un puissant roi, dit Alexandre ; donnez-moi au moins quelque chose de ce paradis que vous ne voulez pas m’ouvrir. »

On lui donna une tête d’homme.

Il l’emporta et la mit sur le plateau d’une balance, en chargea l’autre d’argent et d’or. Mais on avait beau amasser le métal, le plateau qui portail la tête ne bougeait pas.

« Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Alexandre aux sages Juifs qui étaient près de lui.

— L’œil de l’homme est insatiable, répondirent-ils ; l’œil de l’homme fait de chair et de sang est avide et insatiable. La tombe et l’enfer, eux aussi, ne sont jamais rassasiés.

— Prouvez donc que vos paroles sont justes. »

Alors l’un des sages prit une poignée de terre et en couvrit les yeux de la tête d’homme. Aussitôt le plateau vola dans l’air.


III

HANINA BEN THÉRADION


Sous Adrien, vers l’an 60 après la destruction du Temple, Israël ne voulant pas se courber sous le joug romain, fut de nouveau persécuté. Non-seulement on défendit aux Juifs de suivre la loi divine, mais la lecture seule de la Bible était punie de mort.

On surprit un jour le rabbin Hanina ben Thréradion occupé a lire les rouleaux de la loi. Condamné à être brûlé à petit feu, on le saisit et on l’emmaillota dans ces rouleaux. Avant d’allumer le bûcher, on avait placé sur le cœur de Hanina une éponge imbibée d’eau, afin qu’il ne mourût pas trop vite.

« Hélas ! père, lui dit sa fille, me faut-il te voir en un tel état ?

— Ma fille, répondit Hanina, si l’on me brûlait seul, je sentirais la douleur ; mais je suis entouré des rouleaux de la loi que l’on brûle avec moi. Celui qui vengera l’outrage fait à la sainte Écriture me vengera du même coup.

— Ô maître ? demandaient les disciples de Hanina, dis-nous ce que tu vois à présent. — Je vois que le parchemin brûle, mais que les lettres volent dans l’air.

— Ouvre la bouche, aspire la flamme pour que ton âme s’envole aussi. » Mais le rabbin répondit :

« Il vaut mieux que celui qui m’a donné corps et âme les sépare lui-même l’un de l’autre. »

L’exécuteur romain, qui avait tout entendu, parla à son tour au patient.

« Maître, dit-il, si j’ôte l’éponge qui couvre ton cœur et si j’active la flamme pour abréger les souffrances, pourrai je participera la vie future ?

— Oui, répondit le rabbin.

— Peux-tu le jurer ?

— Je le jure.»

Alors le bourreau enleva l’éponge, activa la flamme et l’âme quitta le corps du saint. Aussitôt l’exécuteur se jeta dans le brasier.

Alors on entendit une voix venant du ciel qui disait :

« Hanina ben Théradion et son bourreau entrent dans la vie éternelle. »