Légendes et chansons de gestes canaques

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Légendes et chansons de gestes canaques
1875


Petites Affiches de la Nouvelle Calédonie
Journal des intérêts maritime, commerciaux & agricoles
paraissant tous les mercredis.


Jusqu’à présent on s’est beaucoup occupé de faire prospérer la Calédonie, mais on n’a jamais senti le besoin de chercher à conserver les traditions et les légendes des tribus qui, refoulées de plus en plus, disparaîtront bientôt ou du moins verront nos us et coutumes remplacer les leurs sans qu’il en reste même de trace. Quelques voyageurs ont écrit des romans auxquels on a cru tant qu’on n y est pas venu voir, mais alors il a fallu abandonner les idées faites d’avance.

Comme le dit l’auteur des chants que nous sommes heureux de donner à nos lecteurs, il est grand temps, si l’on veut garder quelque chose de pur et d’intact des chants de ces grands enfants de la nature, et nous ne pouvons que le féliciter de la tâche entreprise par lui et menée à si bonne fin.

C’est bien là ce ton mélancolique, ce sont bien là ces chants uniformes et tristes que la nuit quelquefois l’on entend sortir d’une cour isolée ou qui s’élèvent tout à coup autour d’un brasier à demi éteint.

C’est bien là ce chant de guerre que doivent vociférer nos insulaires ; les pilous pilous pacifiques que nous avons autrefois vu exécuter à Nouméa peuvent nous en donner une idée. Mais ne retardons pas plus longtemps le plaisir que procurera certainement à nos lecteurs le travail inédit que nous lui offrons :



LÉGENDES ET CHANSONS DE GESTES CANAQUES
__________


AUX AMIS D’EUROPE


I


Vous êtes là-bas au XIXe siècle ; nous sommes ici au temps des haches de pierre et nous avons des chansons de gestes pour littérature.

Non pas la chanson de gestes du Moyen-Âge, mais celle des temps tout à fait primitifs ; avec des vocabulaires bornés et les œuvres à l’état d’enfance.

Les récits ne sont pas non plus la légende [du] Moyen-Âge, mais peut-être lui ressemblent-ils par la parole fréquemment matérialisable en symboles.

Comme les contes des nourrices, les légendes canaques sont interminables ; tantôt elles dérivent l’une de l’autre, tantôt se succèdent sans ordre, souvent aussi le conteur intervertit la suite ordinaire sans nuire au récit.

C’est extrêmement logique, car il n’y a pas de raison pour mettre la Barbe Bleue avant plutôt qu’après Peau-d’Ane.

Ces récits et ces chants sont ceux qui bercent toute l’humanité à son premier âge ; c’est pourquoi il est souvent facile de saisir la pensée du Canaque et de compléter la phrase. Leur style plein de métaphores est du reste vivant ; on le voit autant qu’on l’écoute, puisqu’il est tout matériel encore.

Une grande partie des vocabulaires de ce livre est due à un Canaque fort intelligent, Daoumi, qui parfois faisait des réflexions judicieuses sur certaines coutumes nationales, par exemple celles de l’anthropophagie. Cela était dû, pensait-il, à cette réflexion qu’il est indifférent au mort d’être ou de n’être pas mangé, et que de plus on rendait service à ceux qui avaient faim ; mais, ajoutait Daoumi, il y a longtemps que cette coutume nous fait horreur ; et depuis le temps de nos grands-pères, je ne crois pas qu’on y ait goûté dans ma tribu, ni même dans un grand nombre d’autres à part quelque cas de vengeance.

Nous pensons, nous, que l’anthropophagie est un peu aussi un goût dépravé fréquent chez l’homme tout à fait primitif ; il est encore un peu bête féroce.

La race canaque est meilleure qu’on ne le croit ; ils sentent une idée généreuse plus vite que nous ne la comprenons ; elle met dans leurs yeux une douceur infinie tandis qu’un récit de combats y allume des éclairs.

Le Canaque Daoumi me fit l’honneur de me présenter son frère beaucoup plus sauvage que lui, mais désireux de s’assimiler notre pauvre étroite civilisation qui l’éblouit, et trois ou quatre de ses amis, dont l’un taillé en hercule et coiffé en femme avec un peigne dans ses cheveux cimentés à la chaux, doit être le type des naturels du temps de Cook : douceur infinie sur le visage, mais pommettes saillantes et dents pointues, front étroit et mâchoires puissantes, crinière de fauve, œil étonné et confiant ; mélange du bœuf, du lion et de l’enfant.

Cette race est-elle appelée à monter ou à disparaître ? Le sol calédonien est-il un berceau ou le lit d’agonie d’une race décrépite ? Nous penchons à quelques peuplades près pour la première supposition, il serait donc possible de conserver ces peuplades en les mêlant à la vieille race d’Europe ; les unes donneraient leur force, l’autre son intelligence à une jeune génération.

En attendant, tandis que vos philosophes blancs noircissent du papier, nous écoutons des bardes noirs à qui malheureusement on fait mêler nos mots barbares à leurs mots primitifs avant de les saisir tels qu’ils sont. Le vocabulaire d’une peuplade n’est-ce pas ses mœurs, son histoire, sa physionomie ?

La race va s’éteindre et nous ne savons rien à peine, ni l’argot anglo-canaque-franc laisse survivre une partie des mots véritables.

Ne pourrait-on saisir ces dialectes, étudier cette race, avant que l’ombre recouvre des choses historiquement curieuses.

S’il est utile d’étudier les cadavres des nations, où pourrait-on avec la race canaque travailler sur le vif. N’est-il pas temps de faire un peu de vivisection historique ?

Combien d’échelons n’a-t-on pas déjà laissé tomber dans l’abîme ? C’est pour cela qu’il est si profond.


II
Le lit des aïeux


Les aïeux sont couchés sur la haute montagne.

Ils sont profondément endormis, immobiles comme le rocher.

En vain passent près d’eux les danses des noces et les danses de la guerre ; en vain montent les bruits de la tribu, tout s’éteint sans écho. Dormez, ô pères ! la vie est bonne, le sommeil est meilleur.

Doux sont les fruits mûris sur l’arbre et l’ombre des cocotiers pendant la nuit ; plus doux est l’oubli.

Dormez, ô pères ! dormez longtemps, le rêve est bon ; dormez toujours le néant est meilleur.

Que faites-vous, pères, étendus sous la terre ? et qui donc y repose avec vous ?

Qui donc ronge jusqu’à l’os vos bras robustes ? Ce n’est plus le cœur qui bat sous vos côtes : c’était un crabe qui levant sa pince en arrache la chair.

Quel brillant collier retombe de votre cou jusqu’à la poitrine ? C’est le serpent de mer aux brillants anneaux.

Ce ne sont pas vos yeux, ô pères ! qui s’agitent ainsi tout rouges, ce sont des vers enlacés ! Mais vous ne sentez rien, ô pères, vous ne voyez plus, vous n’entendez plus.

Dormez, ô pères ! dormez longtemps, le rêve est bon ; dormez toujours, le néant, c’est le bonheur suprême.

C’est ainsi qu’elle chantait sur la haute montagne, la noire Téi, dont le nom signifie pleurer, Téi la fille du cimetière.

Elle y passait le jour, elle y passait la nuit : Téi n’avait plus de parents et les morts l’avaient adoptée.

Là, elle vivait des fruits qui tombaient des branches, et sans cesse elle chantait ainsi dans les hautes herbes.

Un soir, les jeunes filles étaient venues et l’avaient entraînée dans la danse qui tournoie jusqu’à la vallée.

Mais le vent s’étant levé sur la montagne, Téi y remonta sur ses ailes.

Sa froide main glaçait les leurs, elles la laissèrent aller.

Une autre fois, Nahoa (le matin), fils du grand chef à l’oiseau, lui avait dit : veux-tu devenir la fille de mon père ? Nous avons des nattes d’écorce dans nos cases ; nos femmes portent des colliers de perles de jade, dont elles ne se séparent jamais, et mes pères ont à profusion l’indidio qu’on ne peut recueillir sur les récifs qu’en sacrifiant la plus belle fille des tribus.

Nos mères et nos femmes sont lourdes de graisse ; elles mangent les plus beaux fruits de la forêt, les meilleurs poissons du grand lac.

Elles ont des ceintures de franges autour de la taille et des peignes de nicrohem (écaille) dans leurs cheveux.

Ce sont les filles et les sœurs, ce sont les femmes et les mères du grand chef, du chef à l’oiseau.

Je suis le fils du grand chef, roi dès la naissance et ma case porte la main de puissance chargée de coquillages.

Veux-tu venir dans ma case, ô fille du cimetière ?

Mais Téi secoua doucement la tête et disparut au fond du bois funèbre.

Et sa voix chantait dans la nuit le refrain qu’elle aimait.

Dormez, ô pères ! dormez longtemps, le rêve est bon ; dormez toujours, le néant est meilleur.


III
Les souffles


Qui donc a soufflé sur vous, filles d’Owoué, et qui donc vous poursuit ?

Avez-vous dormi sous l’arbre aveuglant ? pour que vous couriez ainsi devant vous sans voir qu’il en manque une chaque fois que vous passez sur le sommet des gouffres !

C’est qu’à chaque fois l’abîme en boit une.

La première, c’était Kéa la fille noire, grande comme un niaouli, elle a tendu les bras et a sauté.

La seconde, c’était Héri, la fleur de corail, elle a répondu : me voici et elle s’est jetée.

La troisième, c’était Sira, l’aérienne, elle a crié : j’y vole et s’est précipitée.

À qui donc tendais-tu les bras, ô Kéa ? à qui répondais-tu Héri ? vers qui volais-tu Sira ?

Elles ne savent, elles allaient vers les souffles qui appellent, poussées par les souffles qui poursuivent.


IV
Le gardien du cimetière


Il est là nuit et jour le vieux Nehewoué, gardien du cimetière.

Chaque soleil levant le trouve endormi, fatigué qu’il est par son œuvre de la nuit et chaque clair de lune le voit debout.

Il va cueillir l’herbe qui conjure ; qui conjure pour vivre et qui conjure pour mourir.

Il sait, le vieux Nehewoué, conserver l’étincelle qui anime le vieillard et il peut éteindre le cœur des forts, comme on étouffe une torche sous son pied.

De loin on vient voir le gardien du cimetière et le consulter ; lui il vit avec les morts qui dorment dans les branches et les morts qui dorment sous la terre.

Il écoute les bruits qui montent et les bruits qui descendent, Nehewoué le gardien des morts.

Que t’ont dit les os qui craquent dans les branches au souffle du vent, ô Nehewoué ?

Entends-tu le ver dans les chairs ? entends-tu le vendo (aigle) avide ?

Pourquoi es-tu devenu puissant et terrible, ô Nehewoué ?

C’est que tu habites avec la mort et que la mort est plus puissante que la vie.


V
Le kou-indio (récif)


Là brille la fleur du corail, là nagent des poissons de quoi nourrir dix tribus.

N’y allez pas, n’allez pas chercher le corail pour vous parer, ni le poisson pour vous nourrir.

Là le kou-indio ouvre sa gueule avide, là est la mort.

Un récif le domine, à la marée basse plus haut que les cases du grand chef.

C’est là que de loin on vient pour mourir.

Un vieux y est venu : ses dents étaient cassées, il ne pouvait plus mordre ; ses jambes tremblantes ne le soutenaient plus.

Son fils Turido ne chassait pas, il ne pêchait pas non plus, et ne plantait pas de taros dans les réservoirs des montagnes, ni d’ignames dans les champs. Turido dormait le jour après la nuit sous les cocotiers et quand il avait faim il fouillait dans la keulé (marmite) des autres.

Mais son père de temps à autre lui demandait une igname et cela le gênait.

Père, dit un jour Turido, tu as vécu si longtemps qu’on ne peut plus nombrer les ans qu’on fait en homme, il mettait les deux pieds après les deux mains pour compter, si bien que nous ne savons plus ton âge ; tu as les dents cassées, tes jambes tremblent ; tu ne peux plus ni manger ni marcher, tu devrais t’en aller dans le cimetière, tu dormirais et tu n’aurais plus faim ; et si tu veux, j’ai un casse-tête qui n’a jamais servi, je t’en donnerai un coup et tu ne souffriras plus.

Mais le vieux ne répondit pas. Il prit un tehiou (peigne) auquel il tenait, le mit par-devant dans ses cheveux blanchis et s’en alla, car il ne voulait pas que son fils le tuât.

Il s’en alla sur le bord de la mer, lava dans l’eau salée ses jambes qui tremblaient et se trouva tout ragaillardi.

Si bien qu’il put aller jusqu’au kou-indio et descendre avec le flot tournant.

Il y avait dans la tribu une jeune fille qu’on appelait Moiek (la fleur), nul ne lui connaissait un chagrin, car elle souriait toujours, Moiek la Belle, et toujours on l’entendait chanter.

Rien ne pouvait assombrir sa pensée, ni sa mère ne l’avait point fiancée toute petite en mâchant au futur mari des ignames dans la bouche.

Moiek la fleur était libre, libre comme le vent.

Un soir, au clair de lune, Moiek s’en alla légère sur les rocs de la grève.

Elle s’en alla dans l’écueil, Moiek la Belle, parce que dans la grande guerre on avait fait prisonnier Oudaou qu’elle aimait sans en rien dire, et on l’avait mangé.

Et pour sauter dans le kou-indio, Moiek mit sur sa tête une couronne toute dentelée de fleurs de lianes que son bien-aimé lui avait donnée à la dernière igname.

Et les esprits, en la portant entre les eaux profondes firent refleurir les lianes de sa couronne afin qu’elle la portât toujours, Moiek la Belle, pour glisser avec eux sous les mers.


VI
Les Blancs


Homme blanc, d’où viens-tu ? Il a fallu bien des écorces pour tisser les ailes de ta pirogue ; bien des arbres pour la creuser.

Quelle puissance t’a donc arraché à ta case pour être venu d’aussi loin ?

Car tu viens du plus loin qu’habitent les hommes, sous le froid soleil qui les rend pâles.

Si tu étais parti des îles que nous connaissons, à peine les ailes de ta pirogue seraient froissées tandis qu’elles sont usées par le vent, comme s’il y avait soufflé dix fois l’igname.

Homme blanc, que nous diras-tu pour être venu d’aussi loin ?

Dans ton pays, on mange tous les jours, car un jeûne d’un matin paraissait t’incommoder ; que nous donneras-tu de tant de richesses ?

L’homme blanc ne raconte rien ; il ne donne rien. L’homme blanc s’établit dans le pays avec ses compagnons ; ils y semèrent les graines dont la race pâle se nourrit et les gardèrent pour eux ! On les avait reçus en frères mais ils ne le furent pas.

Depuis que les hommes blancs sont venus, on ne compte plus le nombre de fois qu’on a récolté l’igname ; on n’en fait plus la fête, on ne compte plus rien.

Les jours passent comme les gouttes d’eau du grand lac ; pourquoi le mesurerait-on, puisque les pirogues ailées de l’homme blanc garderont toujours le rivage.

Ils ont pris Counié à la ceinture pâle ; ils ont pris N’ji chevelure de brousse ; ils ont tout pris.

Plus jamais l’homme des îles ne sera joyeux ; plus jamais il ne dansera sur la rive le pilou des mers.

C’est ainsi qu’il disait, le vieillard de Counié, mais les jeunes gens se mirent à rire, ils dansèrent avec les filles blanches et leur donnèrent les colliers de jade de leurs mères ; ils échangèrent avec les hommes des grandes pirogues les haches de pierre de leurs pères pour les kougas (fusils) des Blancs.

Et toutes les ignames ils formèrent sur la rive le pilou des mers.


VII
Idara (bruyère) la prophétesse


Elle est assise sous les cocotiers, Idara la prophétesse.

Autour d’elle sont les jeunes filles menant la danse du soir.

Devant elle, les jeunes gens jouent, quand elle se tait, de la flûte de roseaux, pour la laisser se reposer et l’applaudir.

À ses côtés sont les vieillards et les guerriers ; à ses pieds les enfants et les femmes.

Idara est la fille des tribus, elle a combattu avec les braves contre les hommes pâles.

Idara est la mère des héros ; c’est elle qui panse leurs blessures avec la feuille mâchée de la liane cueillie au clair de la lune. C’est elle qui leur donne le breuvage réchauffant du bouis ; c’est elle encore qui les endort avec le chant magique.

Écoutez, vieillards, Idara va parler !

Elle ouvre sa bouche aux dents tremblantes dont les pointes sont émoussées. Quand les Blancs sont venus dans les grandes pirogues, nous les avons maudits, car ils nous attaquaient avec la foudre et nous n’avions que les flèches, la sagaie et les haches de pierre.

Ils ont semé leurs grains sur les terres des tribus ; ils ont élevé leurs villages de pierres dans les vallées, aux endroits que nous choisissions pour les nôtres, près des cours d’eau et des cocotiers : sous les rochers qui abriteront les pirogues.

Les hommes blancs ont vu les vallées pleines de bananiers et d’ignames, les montagnes couvertes de taros ; ils ont vu tous les tillits des cases et ils ont regardé tout cela d’un œil de mépris.

Les Blancs se sont promenés le long des grands fleuves et ils ont pris en pitié nos cultures ! Mais vous avez des instruments pour ouvrir la terre, ô Blancs ! et nous n’avons que les bâtons, le feu et la hache ! !

Si vous étiez réduits aux seules ressources de la nature, seriez-vous plus que nous ?

Et quelles que soient vos richesses, vous avez quelque chose à nous envier, puisque vous venez de l’autre rive du grand lac vers la terre des tribus.

Nous vous avons combattus et nous vous avons maudits, vous qui venez vous emparer de notre sol.

Nous vous combattrons et nous vous maudirons encore. Mais qui donc vous mène ? et quels souffles ont poussé vos pirogues !

Faudrait-il qu’un jour les tribus se mêlent de tous les points du monde à travers toutes les mers !

Soufflez, ô jeunes gens, dans les flûtes de roseaux ! Idara a parlé !

Vieillards, à vous de conter, la tribu écoute.


VIII
Les jeunes filles d’Owié


Est-ce un flot écumant qui descend la montagne ? Est-ce la fleur des niaoulis que roule le vent ? Non, ce sont les blanches plumes dont les filles d’Owié couronnent leurs chevelures.

Elles paraissent plus noires que la nuit, les filles d’Owié.

Préparez la chanson des fêtes, ô jeunes gens ! Voici vos fiancées sur le versant des collines ; elles répondent de loin à la chanson des pêcheurs.

Sur la rive s’assemblent les femmes ; les hommes sont sur la mer. Elle est toute couverte de pirogues, on dirait des cygnes.

Chantez ô pêcheurs ! la pirogue fend les ondes ; elle s’en va, cherchant fortune.

Le grand poisson, aux écailles changeantes comme l’onde, bondit à fleur d’eau.

Le serpent de mer se balance nonchalant sur la rive et le poisson-diable se détache noir entre les branches rouges de coraux.

L’océan fleurit et s’emplit de richesses pour les fils des tribus.

Pour les prendre, il ne faut qu’oser, il faut se lancer dans l’onde, monter sur la pirogue ou jeter la sagaie du rivage.

Les femmes, frappant contre terre les bambous au son lourd ou grattant la branche de palmier, accompagnent les chants.

Le soleil disparaît derrière la montagne ; les flots mugissent en léchant la grève : l’heure est propice et les esprits qui habitent sous l’onde poussent la prise dans les filets.

Voguez, voguez, pirogues légères, que les filets se gonflent de richesses ; frappez juste sagaies à la blessure mortelle et que de longtemps la tribu n’ait plus faim.


IX
Déluge canaque
Première légende


Il y eut un jour où les montagnes noires se fendirent comme un waanou (coco) sous la pierre.

On entendait au loin les trombes du vent, et le grand lac se répandit comme une calebasse trop pleine.

Les troncs blancs des niaoulis craquaient en se brisant comme des baguettes, les notous s’appelaient sinistrement, les aigles criaient : une nuit profonde tomba sur la terre.

Sur la plus haute montagne, une mère est assise : son fils aîné dort sur ses genoux ; il n’a pas trente lunes. Le plus jeune dort aussi attaché sur son dos ; il n’a vu que six fois le lever du jour.

Pourquoi montes-tu sur la haute montagne, ô fille de Tamabo, femme de Daouri ?

N’entends-tu pas le cyclone qui mugit comme mille bœufs sauvages ?

Si tu étais dans la case de ton père, il bercerait tes enfants, dans ses bras, le vieux Tamabo aux cheveux blancs ; dans la case de ton père, il leur chanterait, pour les endormir, la chanson de guerre des aïeux.

Daouri le brave.

C’est que plus jamais Païla ne reverra le vieillard ni le guerrier ; plus jamais Païla ne descendra de la montagne. Elle ne se lèvera plus de la place où elle est assise.

Devant elle le sol s’est fendu comme si un coco immense y avait été poussé.

Derrière elle la montagne est déchirée ; à droite et à gauche sont des abîmes.

Et l’eau monte, monte toujours ; elle s’élève jusqu’aux nuages et les nuages lourds se réunissent à l’onde.

Bientôt, les nuées et la mer se confondent, s’embrassent, se mêlent, l’eau montant en colonnes, les nuées se versant par torrents.

Que va-t-elle devenir Païla la brune ? Sur sa tête est la grande pluie, sous ses pieds le lac monte, autour d’elle des gouffres sans fond.

Elle prend ses deux enfants dans ses bras, se ramassant sur eux, pour qu’ils ne sentent pas l’eau ni la chute.

Elle leur parle doucement, pour que l’aîné ne s’effraie pas, car ils viennent de s’éveiller.

Et les enfants sourient, se croyant en sécurité près de leur mère.

Païla regarde dans la vallée ; on n’y voit plus qu’une mer pleine de débris.

Il n’y a plus ni huttes, ni forêts ; sur l’eau livide flottent des cadavres.

Des vieillards, des femmes, des enfants, des hommes, couchés comme s’ils dormaient, sur des radeaux de branches, voguent encore ; mais la faim les a tués depuis cinq couchers du soleil : ils sont là.

Les fils de Païla vivent encore parce qu’elle les a nourris de son lait, hélas ! presque tari : Païla les sauvera.

Les rochers s’ébranlent, les hauts sommets se dentellent comme des pics, des brèches se forment et des fragments énormes tombent dans l’abîme.

Oh ! quelle grande terre engloutie ! Les sommets qui dominent forment des îlots.

Païla ne tremble pas ; elle mesure tout de son œil noir. Païla est la fille des guerriers.

Elle regarde la mort sans crainte, mais elle n’en veut pas pour ses fils.

Elle ne croit pas qu’ils puissent mourir, car ils sont beaux : ils seront libres, et puis une mère ne croit pas que ses fils trouveront même la mort insensible !

Païla veut que ses fils deviennent des hommes et pourtant nul ne vit plus sur la terre submergée : des milliers de tribus y dorment sous l’onde.

Le sol tremble, l’eau monte, l’eau descend, mille abîmes sont ouverts et semblent appeler leur victime.

Le temps presse ; Païla se roule comme un serpent pour protéger ses enfants ; en se brisant, elle leur adoucira la chute ; les fils de Païla vivront.

Tout s’écroule ; ils tombent dans le gouffre, la mère couvrant les petits.

Et l’eau monte, l’eau descend toujours.

Elle ne s’était pas trompée Païla la brune : ses fils vivent. Ils s’éveillèrent étonnés sur la poitrine brisée de leur mère qui avait amorti la chute.

Les herbes fines, courbées dans le grand lac, s’étendirent comme des nids couverts ; les petits enfants se rendormirent sur le sol nouveau, enlacés l’un à l’autre. Ils reposaient attachés au cou de la mère morte.

Or, un vieillard avait aussi survécu ; étendu sur un tronc de niaouli, il voguait à l’aventure.

C’était Tamabo, le père de Païla qui, seul de toutes les tribus, était demeuré vivant.

L’arbre s’arrêta devant l’îlot et le vieillard descendit ; il vit les deux petits qui, dormant sur leur mère, mouillaient leurs lèvres à son sang qu’ils prenaient pour du lait.

Tamabo couvrit de ses larmes le corps de sa fille ; puis il détacha les enfants se demandant comment il les nourrirait, car il n’y avait plus ni arbres, ni plantes, ni animaux : rien que l’eau de la mer !

Le vieillard, naviguant tristement, leva les yeux et vit une terre verte émergeant à l’horizon.

Plein d’expérience, il mit les enfants dans ses bras, enveloppa les restes de Païla dans sa ceinture d’écorce et, remettant à flot son arbre, il se munit de deux longues branches comme de rames.

Ce fut ainsi qu’il arriva à l’île d’Inguiène ; là le flot avait seulement lavé la terre ; il y restait des plantes, des arbres et, surtout dans un large lit de feuillage, les filles de Panawoué qui dormaient, se tenant par la main.

Ce fut là que Tamabo trouva des noix de coco pleines de lait pour nourrir ses petits-fils ; ce fut là, que devenus grands, il les maria aux filles de Panawoué.

Le vieillard avait enterré Païla sur une montagne de la nouvelle terre ; là est le cimetière des aïeux où reposent les os de la grand-mère.

Tamabo vit grandir les fils de ses arrière-petits-fils et monter comme des colonnes les palmiers qui levèrent sur la nouvelle terre.

Il vécut tant de lunes qu’il n’en savait plus le nombre et qu’on disait pour les compter chamando, c’est-à-dire beaucoup, cananeuneu déri étant dépassé.


X
Le premier repas de chair humaine
Deuxième légende


Cette légende suit d’ordinaire celle de Païla la brune, et s’il arrive parfois aux conteurs canaques de la placer avant, cela n’implique nulle querelle entre les savants ; il n’y a encore chez ces peuples ni académies, ni instituts, qui puissent lancer la foudre sur les coupables.

Quant à nous, nous ne voyons guère moyen de la placer avant, puis que c’est l’histoire des fils de Païla ; eux n’y regardent pas de si près.

Lorsque l’île d’Inguiène eut été repeuplée par les fils de Tamabo, tout le monde était bon et il n’y avait pas de mal sur la terre venant des hommes.

On avait, depuis l’enfance des petits-fils de Tamabo, fêté chaque année l’igname ; mais tant de fois qu’on ne pouvait plus les nombrer.

C’était plus de quatre-vingt-dix fois (quatre-vingt-dix doca cha cananeuneuderi).

Jusque-là tous les hommes avaient été braves, toutes les femmes vertueuses ! Tous les enfants beaux.

Chacun suivait joyeusement sa route ; les îles étaient abondantes en fruits délicieux, les rivages en poissons à la chair succulente. Les bananes mûrissaient sur l’arbre ; chacun avait en paix sa place à l’ombre et sa place au soleil ; tout homme, vieux ou jeune, avait sa part des récoltes.

Or un jour un enfant frappa son frère parce qu’il était le plus faible, et lui arrachant le fruit qu’il portait à sa bouche, le mangea devant lui.

Ce que voyant, le plus vieux de la tribu, qu’on appelait Koué (la marée montante), l’appela et lui dit : Enfant, prends garde à toi, si tu fais le mal, tu en souffriras comme les autres, et ton nom sera maudit !

Mais l’enfant le regarda en riant et, menaçant de nouveau son frère, poursuivit son chemin.

Il se nommait Téchéa, qui depuis signifie mauvais, l’autre s’appelait Kérou, qui depuis signifie bon.

Et depuis ce jour-là on fit encore dix fois l’igname sans que rien fût changé ; seulement les deux frères étaient devenus grands.

Le vieux Koué n’avait pas oublié Téchéa, mais l’enfant avait oublié le vieillard.

Cette année-là, on fit après la saison des pluies la fête sous les hauts palmiers ; tandis que les vieillards discouraient et que les jeunes gens dansaient la danse des récoltes, Téchéa, grand et fort comme nul autre ne l’avait été, prit à l’écart des jeunes gens forts comme lui.

Kérou et ses compagnons dansaient joyeusement, élevant dans leur bras des guirlandes de fleurs. Ils les jetaient avec un peigne de bambou aux pieds de la jeune fille qu’ils voulaient pour épouse. Si elle se parait du peigne et se couronnait de fleurs, la demande était agréée (cela se pratique encore ainsi dans un grand nombre d’îles).

Tout le jour Kérou hésita, n’osant pas jeter ses fleurs et son peigne aux pieds de celle qu’il aimait, car c’était Kaméa, la fille de Paébo, si belle qu’on lui avait donné le nom du soleil.

Vers le soir, il se décida tout à coup, et plus ému qu’on ne l’est d’ordinaire en lançant la sagaie, il jeta le peigne et les fleurs aux pieds de Kaméa.

La belle fille des guerriers ramassa en souriant les dents de bambou et les plaça dans ses cheveux ; elle se couronna des fleurs blanches et rouges.

Alors la danse s’arrêta et les jeunes gens dirent la chanson des noces :

Il fait bon danser sous les arbres verts, quand brillent les étoiles comme des yeux de feu entre les branches !

Les aïeux, endormis du grand sommeil, lèvent la tête sous la terre, éveillés par le chant du bonheur, et s’appuyant sur le coude, ils écoutent.

Le jeune homme a jeté son peigne et ses fleurs aux pieds de la fiancée ; c’est elle qui désormais dans la case changera les fleurs en fruits.

Ce chant, à peine était commencé que Téchéa, avec un groupe, tombait sur les jeunes gens à coups de massue.

Comme des oiseaux effarés, les jeunes filles, en criant, se dirigèrent dans la vallée sombre. Kaméa et sa sœur Anohanda combattirent avec leurs frères.

La lutte fut démesurée, aucun des danseurs n’était armé, mais ils ramassèrent pour se défendre, des pierres, des fagots, des branches et vendirent chèrement leur vie.

Bientôt, tous furent couchés à terre par les lourdes massues.

Kaméa et Anohanda seules, vivaient encore.

Téchéa et ses compagnons les emportèrent de force vers leurs cases, car ils voulaient en faire leurs compagnes, et c’était les fiançailles de Kérou qui avaient précipité la lutte.

Ces méchants poussaient du pied les corps étendus sur la terre, sans jeter vers eux, en signe de deuil, les branches vertes du palmier.

Téchéa ne répondit rien aux reproches de Kaméa ; il était le plus fort et l’emportait.

Le plus fort après lui, Dagouvy, entraînait Anohanda.

Pendant ce temps, les guerriers de la tribu qui mangeaient ensemble, derrière la montagne, entendant le bruit d’un combat, se levèrent et allèrent chercher leurs armes dans leurs cases, mais ils arrivèrent trop tard, et c’est depuis ce temps-là que les guerriers ne quittent plus leurs armes.

Ils virent les morts étendus, les fruits et les fleurs tombés sur place, le sol couvert de sang, ils écoutèrent les cris de désespoir des jeunes filles et coururent de ce côté, mais là encore, il n’était plus temps. Kaméa et Anohanda, les filles des braves s’étaient jetées dans les écueils.

Elles s’étaient jetées à l’endroit où le flot tournoie si profond que nul n’en revient.

Le vieux Koué qui allait mourir étendu dans sa hutte, tourna la tête au bruit et, se souvenant de Téchéa, il comprit à travers l’agonie et maudit celui qui faisait verser le sang pour la première fois. Les guerriers poursuivirent les coupables dans les bois, dans les brousses, sur les montagnes, ils les cherchèrent ainsi toute une lune afin que leurs vieux fussent vengés.

La lutte devait être sans appel.

Mais les guerriers se lassèrent : beaucoup étaient vieux ; leurs bras affaiblis manœuvraient mal les lourds casse-têtes, lançaient moins fort la sagaie et, une fois qu’ils s’étaient assis pour se reposer au bord de la mer, les compagnons de Téchéa tombèrent sur eux et ils furent victorieux.

Et la lune nouvelle vit ce que jamais encore elle n’avait vu.

Les forts, vainqueurs, firent un grand festin ; et ce n’était ni la tortue dans son écaille, ni la roussette rôtie entre les pierres dans les feuilles de bananiers qu’ils mangèrent, c’était la chair de l’homme !

Assis en cercle, ils chantaient à voix basse, se servant les meilleurs morceaux des corps bourrés d’ignames, et du foie épicé fortement.

Une double sagaie, frappa à la tête Téchéa et Dagouvy, c’était le vieux Koué qui dans l’agonie avait trouvé des forces pour la vengeance, les esprits jadis l’avaient aidé avant de l’emmener avec eux.

Tous se levèrent et arrivèrent à l’endroit d’où le coup était parti, mais ils trouvèrent le vieux Koué étendu sur sa natte, toute sa vie s’était épuisée en un instant.

Téchéa avait été puni de son crime ; mais l’homme ayant goûté à la chair de l’homme et bu du sang humain, il en voulut toujours boire.

Tel fut le premier repas de chair humaine.


XI
La guerre
Troisième légende


Cette troisième légende fait ordinairement suite aux deux autres, quand les Canaques, assis le soir sous les cocotiers, près des cases, écoutent avidement les conteurs.

Là, comme aux veillées des villages européens, le récit suspendu éveille une ardente curiosité et ses péripéties font courir des frissons dans l’auditoire.

On dirait qu’on assiste dans quelque chaumière française à une lecture du Messager boiteux ou du bon Liégeois : alors que la neige fouette les vitres, que les vieilles femmes filent leur quenouille, et que les enfants et les jeunes filles écoutent dans un silence charmé.

Les récits canaques font mieux que de durer tout un hiver ; ils peuvent être redits à l’infini sans jamais lasser les auditeurs. Presque toujours, à part les ornements qu’y ajoute l’imagination du conteur, tout le monde sait l’histoire, mais la sensibilité ne s’émousse pas sensiblement par suite du peu d’usage ; elle reste donc vive comme chez les enfants qui pleurent ou rient facilement.

Tant que la peur avait été inconnue, le mensonge n’exista pas, s’il fut plus tard en honneur, c’est que le mensonge devint un moyen de défense et parfois d’attaque, et puis il est avec les consciences canaques des accommodements comme avec le ciel.

Les méchants commencèrent à s’organiser après la mort de Téchéa ; ils s’arrangèrent entre eux, pour se rendre maîtres de tout ce qui leur plaisait.

Il ne restait presque rien de la chasse ou de la pêche, aux femmes et aux enfants, et les vieillards étaient impuissants à les protéger.

Les tribus s’amoindrissaient ; il ne restait pour veiller sur elles que des vieux, qui avaient la tête toute blanche, et dont on ne pouvait plus nombrer les ignames.

Ces vieux se disaient entre eux : veillons ! mais que pouvaient-ils ?

Pour veiller, il faut la rouge lueur des branches de kaori chargées de résine, et les dernières qu’ils avaient abattues étaient sèches comme le bois qu’on frotte pour faire le feu.

Ils ne montaient plus aux arbres ; le pouce de leurs pieds ne pouvait plus les aider et les muscles de leurs bras s’étaient détendus.

Le grand chef qu’on appelait autrefois Xi (le soleil), n’était plus connu que sous le nom de Monma (vieux).

On laissait l’oiseau sur ses cases, parce que les bons n’avaient eu rien à lui reprocher quand il était fort et que les méchants n’avaient pas peur de lui.

Mais il n’avait pas de fils qui pût lui succéder, et les jeunes gens n’osaient se faire chef et mener leurs compagnons au combat contre les méchants, car on avait tant frayeur d’eux qu’on ne l’eût pas suivi ou qu’on le leur eût livré lâchement.

Cependant des enfants grandissaient ; ayant à cœur ce que souffraient leurs mères et leurs grands-pères, quoique ceux-ci ne fussent plus bons à rien.

Ces enfants-là se disaient : quand nous serons forts il y aura aussi dans nos cases des taros, des ignames et du poisson séché, car nous saurons défendre nos champs et notre pêche.

De leur côté, les méchants se concertaient ; ayant choisi pour chefs les plus mauvais d’entre eux et promis de leur obéir ; ils se nommaient Dja (le casse-tête), et Païmé (la mort).

Païmé choisit pour y demeurer la plus grande case de la tribu.

Cette case appartenait à deux sœurs, Mika et Kouira, les belles filles noires ; mais peu lui importait, il leur proposa de devenir ses femmes, mais elles ne répondirent rien, et prenant les colliers de leur mère, la hache et la sagaie de leur père, elles s’en allèrent dans la forêt.

Païmé aurait bien voulu prendre la hache et la sagaie : mais curieux de voir comment les jeunes filles s’en serviraient, il les suivit des yeux jusqu’à la forêt.

Mika et Kouira étaient orphelines et toutes petites elles avaient su se mettre à l’abri des grandes pluies et trouver leur nourriture.

Elles se bâtirent donc dans la forêt une cabane avec des branches, y suspendirent les colliers, la hache et la sagaie.

Et une compagne, à laquelle ne songeaient pas les belles filles noires, vint les trouver.

La vieille Kaïna avait perdu ses trois filles ; son mari avait été tué par Dja ; elle vivait seule dans un creux de rocher et elle était plus âgée encore que le grand chef, l’ayant vu tout petit.

Kaïna aurait pu trouver asile près de lui, s’il eût encore protégé quelqu’un ; mais à peine s’il pouvait s’occuper de porter à sa bouche quelques bananes bien mûres : c’était comme s’il n’eût plus vécu !

Il faut envoyer à manger au Monma ! disaient chaque matin Dja et Païmé, car s’il mourait avant que nous le voulions, il y en a parmi nous qui se disent ses proches parents et il faut nous défaire d’eux.

Donc, le Monma vivait des restes de viande ou de poisson de Dja et de Païmé ; il s’éveillait pour manger et se rendormait après.

Et tout en s’accordant entre eux, Paimé et Dja agissaient dans la nuit l’un contre l’autre.

Un soir, au bord de la mer, une pierre tomba du haut d’un rocher et manqua Dja.

Le lendemain, Païmé était étendu sur sa natte le crâne brisé ; Dja était venu pendant la nuit.

Pendant ce temps, Mika et Kuira, les belles filles noires, avaient adopté pour leur mère la vieille Kaïna ; elles lui avaient mis sa natte au soleil levant, et la servaient chaque jour. Et Kaïna appelait vers les jeunes filles les esprits des pères des tribus, afin qu’ils les aidassent dans la pêche ou qu’ils leur fissent trouver des fruits et des racines.

Les vieillards voyant que Païmé était mort se disaient entre eux : celui-ci sera encore plus méchant que l’autre, car le voilà seul maître, mais ils ne pouvaient toujours rien.

Dja s’établit dans la grande case à la place de Païmé ; il mit sur sa porte la main, et sur le sommet l’oiseau ; personne ne disait rien, mais les enfants des tribus grandissaient.

Dja se faisait apporter la moitié de la chasse, de la pêche et des récoltes, et comme il ne pouvait pas tout manger seul, il nourrissait des compagnons pour le défendre, et tout le monde gardait le silence ; mais les enfants grandissaient.

Ce que voyant, les vieillards commencèrent à ne plus chasser, afin de ne rien tuer pour Dja, et ils se contentaient de racines pour leur nourriture.

Mais lui, mettait en avant ses compagnons avides ; ils firent sortir les vieillards. Dja en choisit dix, qu’il fit tuer, et, pour la seconde fois, on mangea de la chair humaine.

Les vieillards résolurent la guerre : ils emmenèrent dans la forêt tous les garçons qui étaient déjà grands, et se mirent avec eux à fabriquer des armes, car Dja avait fait prendre les sagaies et les casse-têtes.

Ils coupèrent donc des branches d’acacia, qui se fend en long, de bois rouge, dont chaque branche ne fournit qu’une seule arme ; et de ces arbres fragiles qui croissent au bord des cours d’eau, et dont la pointe reste dans la blessure ; de tout cela, ils firent des sagaies.

Ils coupèrent du houp et du bois de peumahou (bois de rose) et, y taillant des étoiles au gros bout, ils en firent des casse-têtes.

Ils allèrent ramasser dans les lits des cascades les pierres lourdes, pareilles à des œufs qu’on lance avec des frondes, et en remplirent des filets qu’ils placèrent derrière leur dos.

Les vieillards et les enfants se trouvèrent donc armés pour combattre de près ou de loin.

Les femmes, les tout-petits et les tout vieux, emportant les richesses des tribus, les colliers de jade et les coquillages qui servent d’or s’en allèrent dans les brousses.

Dja, voyant le village désert, commença à s’inquiéter ; il réunit ses compagnons, les méchants, sentant qu’on allait venir les attaquer.

Pendant la nuit, les vieillards et les enfants se formèrent en longue file et, au jour naissant, jetant des grands cris, ils enveloppèrent le village.

Sanglante et longue fut la mêlée ; les vieux tout décharnés étaient redevenus forts, car les esprits de leurs pères marchaient avec eux ; leurs os craquaient en se brisant comme des branches mortes ; mais, avant de mourir, chacun avait étendu des ennemis. Les enfants se tordaient, en tombant, comme des lianes vertes ; mais leurs sagaies avaient longtemps frappé juste, et bien des forts étaient à terre comme ces gros arbres des forêts, qu’on abat pour creuser des pirogues.

Mika et Kouira, les belles filles noires, combattaient avec leurs frères, et la vieille Kaïna, debout, chantait la première chanson de guerre.

Autour d’elle pleuvaient les sagaies, tombaient les pierres des frondes, s’abattaient les lourds casse-têtes, mais rien ne la frappait ; la vieille, debout, semblait grandir, grandir toujours, et sa voix s’entendait, au loin, comme une trompe d’appel.

Avez-vous embrassé vos fils ce matin, ô mères ? Vous ne les verrez plus. La hache taille dans le vif, et ce n’est que la sève pâle des arbres qui coule, c’est la rouge sève humaine : c’est du sang.

La hache, la sagaie, la fronde, font de larges plaies vives : c’est la guerre !

La guerre est plus terrible que le cyclone ; elle couche comme l’herbe les jeunes et les forts ; mais le brave y est à l’aise ; les haches menacent sa tête, les sagaies menacent son cœur ; il reste droit comme le palmier ; le brave est fier, il est beau ! Chantez, fils des tribus, c’est la guerre !

Longue et terrible fut la lutte, les méchants furent vaincus, mais longtemps les tiges des ignames furent plus hautes et plus touffues car la terre avait été engraissée de sang.

Et jamais plus les tribus ne se déshabituèrent de la guerre.


XII
Le Génie Ondoué


Savez-vous la légende de Faust ? Elle existe chez les Canaques comme dans la vieille Allemagne, avec cette différence que le Faust avide de science, c’est une femme : la sorcière Keidée (la bruyère) ; que le barbet noir, c’est le lézard Apait ; et que Méphistophélès est le génie Ondoué, qui donne la puissance et prend en échange le souffle.

Quant à Marguerite, elle ne s’y trouve pas : la légende est nue comme les déserts calédoniens ; mais en revanche, le magnétisme, et même le spiritisme, y joue son rôle comme en Europe.

Du reste, la sorcière Keidée n’est pas la seule qui ait prétendu voir au loin dans le sommeil extatique, et le génie Ondoué n’est pas le seul non plus qui passe pour briser le crâne de ses anciens amis afin d’y prendre l’esprit.

Il faut bien briser la coque pour avoir le fruit. Ceci est dans toutes les traditions imaginables.

Keidée, jeune encore, s’en alla de sa tribu et bâtit sa case près du pic des Morts, jamais elle n’avait eu de fiancé et elle en avait tant refusé que nul jeune homme n’osait plus lui offrir le peigne de bambou et encore bien moins envoyer à sa famille des vieilles avec des présents de l’indidio (monnaie d’or) pour son père et des colliers pour sa mère. On savait qu’elle ne voulait pas d’époux.

Près de la case de Keidée, coulait la Ti-Ondoué, la rivière des Morts ou du Génie Ondoué. C’était là que le sorcier de la tribu faisait au soir du sacrifice descendre dans l’onde une belle jeune fille dont les esprits prenaient le souffle, et couvraient le corps de coquillages précieux.

Toute petite, Keidée avait passé les clairs de lune au bord de la mer, près de la passe qui sépare l’île Balabio de la grande terre ; là, roule le torrent des esprits, mais comme grondant et agité.

Keidée leur parlait, elle vivait parmi eux si bien que le génie Ondoué venait familièrement avec elle.

Quelquefois Ondoué soufflait sur les yeux de la sorcière, alors elle s’endormait sur le rivage et parlait en dormant.

Ceux qui devaient aller au pic des Morts l’interrogeaient : et quand ils en revenaient ils savaient ce qu’elle avait vu de loin.

Le lézard Apait, qui annonce la dernière heure, la suivait caché dans l’herbe et quand elle s’endormait il se couchait près d’elle.

Depuis ce temps-là les sorciers et les sorcières soufflent ou crachent sur les malades et sur les semences ainsi qu’il fut appris à Keidée par le génie Ondoué.

Dans son sommeil elle avait vu venir de loin les hommes blancs, elle savait qu’il y aurait de grandes guerres et que les fils des tribus avec les haches de pierre tomberaient sous le tonnerre des Blancs.

Le nain Rounahak (feuille), qui habite dans les bois, lui disait la chanson des branches et les esprits qui passent dans les vents glissant la faisaient forte.

Il arriva que des jeunes gens voulurent troubler le sommeil de Keidée, mais elle prononça les paroles qui conjurent et ils rencontrèrent le gecko à l’œil rouge.

À partir de cet instant, ils ne mangèrent plus, ils ne burent plus ; et s’étant couchés à l’ombre, ils moururent en regardant dans leur pensée l’œil rouge du gecko.

C’était le lézard Apait qui les avait mangés [1] pour venger Keidée.

La sorcière interrogeait l’apei-peit dans le tabou des morts et dans les vents de mer.

Elle donnait aux guerriers le talisman qui rend vainqueurs (un os de roussette dans un tillit).

Elle savait après la bataille entourer de roseaux les membres brisés ; elle ouvrait la veine du malade avec la pierre tranchante afin que le sang brûlant redevînt froid. Elle rafraîchissait le blessé avec la graine bouillie d’ounoé (papaye) et les racines de nou (cocotier).

Il y eut même un vieux tout couvert des plaies du kouga (fusil) et qu’on avait relégué pour mourir par-delà la montagne que la sorcière rendit à la vigueur de ses jeunes années.

Et la sorcière, toujours jeune et forte, voyait depuis bien des générations devenir blancs ceux qu’elle avait vus tout-petits.

Un matin, les grands chefs, venant la consulter, la trouvèrent étendue sur sa natte le crâne brisé.

Il y avait eu pendant la nuit une grande tempête, et le génie Ondoué était venu chercher Keidée pour l’emmener avec les esprits.


XIII
Chanson de guerre


Le chef de guerre (damé pait) a poussé l’igaou (cri d’appel) ; les guerriers s’assemblent ; on dirait un grand vol d’aigles.

Ils s’assemblent ! ils s’assemblent ! Leur foule s’étend ! s’étend toujours ! Tout à l’heure ils n’étaient que jusqu’aux pins ; maintenant, les voilà jusqu’à la mer.

Et partout retentit le cri de guerre, le terrible : dia, dia, akatika !

Le sorcier a, la veille, au clair de lune, déterré la pierre apel pait, enfouie pendant la paix aux pieds des hauts sapins ; il a fait cuire l’igname et laissé la part des morts.

La veille aussi on a envoyé un guerrier, l’apouèma (masque de guerre) sur le visage ; il a jeté la sagaie devant l’ennemi, et il a, en la jetant, tué un jeune homme.

La tribu attaquée est de son côté venue dans l’ombre de la nuit et deux jeunes hommes ont été tués.

Le sang ouvre la source au sang ! Que de morts vont dormir au soleil couchant.

Chanteurs, si demain vos esprits ne sont pas errants sous le grand lac, vous direz comment sont tombés les braves.


XIV
Récits nocturnes


Il est nuit ; la tribu, étendue sous des cocotiers, au clair de lune, se laisse bercer par la voix des brisants et par les récits du conteur qui, moitié endormi, moitié veillant, dit des histoires fantastiques comme le rêve.

Quelques-uns l’écoutent avidement ; d’autres, ainsi que lui, moitié sommeillant, tantôt suivent le conteur, tantôt leur propre imagination.

Dans les bois, résonne tristement l’appel du notou ; on dirait la corne des bouviers ; les tabous des cases, estompés par la lune, deviennent des fantômes avec leur robe de terre rouge ou leur linceul de chaux.

Un souffle d’orage est dans l’air.

De temps à autre, sur la tribu couchée à plat ventre, une roussette fait l’air plus frais sous ses ailes.

Loin, bien loin, sont les limites des Blancs : c’est le sol des pères, vierge des pas de l’étranger.

Le village est riche ; il a un abri pour les pirogues, des champs d’ignames et de taros ; on y mange tous les jours de la récolte ou de la pêche ; on y dort toutes les nuits à l’ombre. Que peut-on désirer de plus ?

C’est pourquoi le conteur est triste et raconte des histoires lugubres.

Autrefois, dit-il, à peu près au temps où vinrent les premières pirogues des Blancs, une tribu était comme la vôtre, riche et puissante ; un soir, elle alla, avec ses fils et ses filles, se réjouir au bord de la mer.

Les jeunes gens se mirent à siffler (koua), ayant le cœur gai ; les jeunes filles riaient.

Il y avait tant de monde dans la tribu, qu’elle tenait le rivage sur une longue file.

Les vieux parlaient entre eux de construire un nouveau village.

Tout à coup, une montagne s’écroula et couvrit la tribu.

C’est pour cela, que depuis, on ne siffle plus en passant devant les montagnes (onag) d’un grand nombre de tribus.

Mais croyez-moi, ce n’est pas le sifflement qui attire le rocher, c’est le bonheur.

Moi qui raconte, je l’ai vu bien des fois.

La première, c’était tout enfant : je me trouvais si heureux, que je dormais le moins que je pouvais, afin de me sentir toujours vivre.

Mais qui donc remue là-bas dans les branches ? Si c’était le vent, il agiterait le faîte.

Je ne voyais pas que ma mère travaillait trop : à force de porter de lourdes charges, elle devint toute courbée, et un jour, étant tombée sous le poids des poissons qu’elle rapportait, elle se coucha et mourut.

Mon père prit une autre femme qui me battait : mais étant devenu grand, je cherchais moi-même ma nourriture, et elle ne me disait plus rien ; ensuite, une ancienne femme du grand chef, qui s’en allait de tribu en tribu, m’ayant dit que j’étais beau, je ne pensais plus à autre chose, et cela me rendait encore heureux.

Une nuit que j’y songeais, un coco me tomba sur le visage et m’écrasa le nez : c’est depuis ce temps-là que je suis laid.

Ma fiancée ne voulut plus de moi ; pourtant, je l’aurais rendue bien heureuse : j’aurais porté pour elle toute la charge chaque fois que nous aurions été seuls, me contentant de la remettre sur son dos devant les tayos ; elle aurait mangé avec moi, je ne l’aurais jamais battue, et elle n’a pas voulu ; elle s’est laissé emmener dans la case de Weamy-dyakoul (la punaise), qui lui faisait porter toutes les pierres de sa fronde, toute sa chasse et toute sa pêche.

Va donc voir, Elouey (liane verte), pourquoi les feuilles s’agitent.

Mais Elouey n’alla pas voir. Il n’eut pas le temps : c’était une surprise d’une grande tribu d’une autre dao (île), qui cherchait un village pour s’y établir.

Il avait raison, le conteur : ce n’est pas le sifflement qui fait crouler la montagne, c’est le bonheur.



  1. Les manger, signifie « les avoir tués », mais l’expression est plus forte. [Note des Petites Affiches.]