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Légendes populaires/6

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 19p. 439-450).


LES TROIS VIEILLARDS
(1884)


« Or, quand vous priez, n’usez pas de vaines redites, comme les païens ; car ils croient qu’ils seront exaucés en parlant beaucoup.

« Ne leur ressemblez donc pas ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez. »

Matthieu, vi, 7, 8.

L’archevêque de la ville d’Arkangelsk naviguait vers le monastère de Solovki. Sur le même navire se trouvaient des pèlerins qui s’en allaient voir les Saintes Reliques. Le vent était favorable, le temps splendide ; il n’y avait pas de roulis.

Certains des pèlerins étaient couchés ; d’autres mangeaient ; d’autres, assis par petits groupes, causaient entre eux. L’archevêque vint aussi sur le pont se promener de long en large. À l’avant, il se forma un petit groupe de fidèles, parmi lesquels un petit paysan parlait, la main étendue vers la mer, et les autres l’écoutaient.

L’archevêque s’arrêta et regarda dans la direction qu’indiquait le paysan. On ne voyait rien, rien que la mer étincelant au soleil. L’archevêque s’approcha du groupe et prêta l’oreille. À sa vue le paysan se découvrit et se tut. Les autres, l’imitant, retirèrent leurs bonnets, par déférence pour l’archevêque.

— Ne vous dérangez pas, mes frères, dit l’archevêque… Je suis venu pour écouter aussi ce que tu racontes, mon brave.

— Ma foi, le petit pêcheur nous racontait l’histoire des trois vieillards, fit un marchand, moins timide que les autres.

— Ah !… Et qu’est-ce qu’il en raconte ? demanda l’archevêque.

Il alla vers le bastingage et s’assit sur un coffre.

— Continue, ajouta-t-il, je veux aussi t’écouter. Que montrais-tu donc ainsi mon ami ?

— Mais l’îlot qu’on aperçoit là-bas, répondit le petit paysan, en indiquant un point de l’horizon, à sa droite. C’est précisément sur cet îlot que les vieillards font leur salut.

— Mais où est-il cet îlot ? fit l’archevêque.

— Veuillez regarder dans la direction de ma main… Voyez-vous ce petit nuage ? Eh bien ! C’est un peu plus bas… à gauche… on dirait une bande grise.

L’archevêque avait beau regarder, faute d’habitude il ne distinguait rien dans cette mer étincelant au soleil.

— Je ne vois pas, dit-il. Mais quels sont ces vieillards ? Comment vivent-ils ? Comment font-ils leur salut ?

— Ce sont des hommes de Dieu, répondit le paysan. J’avais entendu parler d’eux depuis bien longtemps, mais je n’avais jamais eu l’occasion de les voir. L’été dernier je les ai vus.

Et le pêcheur recommença son récit… Un jour, en allant à la pêche, il fut poussé contre cet îlot, lorsqu’il aperçut une toute petite grotte, et près d’elle, un vieillard bientôt suivi de deux autres. Ils le firent manger, mirent ses vêtements à sécher, et l’aidèrent à réparer sa barque.

— Comment sont-ils ? demanda l’archevêque.

— L’un est petit, courbé, et très vieux. Il est vêtu d’une vieille soutane et paraît avoir plus de cent ans. Les poils blancs de sa barbe commencent à devenir verdâtres. Il est souriant et calme comme un ange du ciel. Le second est un peu plus grand, aussi vieux ; il porte un cafetan troué, et sa large barbe grise a des reflets jaunes. Il est très vigoureux, il a retourné ma barque comme un baquet sans même que j’eusse le temps de l’aider. Lui aussi était joyeux. Le troisième est très grand, sa barbe d’une blancheur de cygne lui descend jusqu’aux genoux. Il est triste, les sourcils hérissés au-dessus des yeux. Il n’avait pour tout vêtement qu’un pagne d’écorce tressée.

— Et qu’est-ce qu’ils t’ont dit ? demanda l’archevêque.

— Oh ! Ils faisaient tout sans dire grand’chose ; même entre eux ils parlaient très peu. D’un seul regard ils se comprenaient. Je demandai au grand s’ils vivaient là depuis longtemps : il fronça les sourcils et marmonna quelque chose, d’un ton fâché. Mais le petit vieux lui prit aussitôt la main, sourit, et le grand se tut. Et le petit vieux me dit seulement : « Fais-nous grâce » ; et il sourit.

Tandis que le paysan parlait, le navire s’était approché d’un groupe d’îlots.

— On voit déjà très distinctement, dit le marchand. Que Votre Éminence daigne regarder, ajouta-t-il en étendant la main.

L’archevêque regarda. Il aperçut en effet une bande noire : c’était l’îlot. Il regarda longtemps, puis allant de la proue à la poupe, il s’adressa au pilote :

— Quel est cet îlot qu’on voit là-bas ?

— Il n’a pas de nom. Il y en a beaucoup comme cela, par ici.

— Est-ce vrai, ce qu’on dit, que des vieillards y font leur salut ?

— On le dit, Votre Éminence ; mais j’ignore si c’est vrai. Les pêcheurs assurent les avoir vus ; mais il arrive souvent qu’on parle à tort et travers.

— Je voudrais débarquer sur cet îlot pour voir les vieillards, dit l’archevêque. Est-ce possible ?

— Cela ne se peut pas avec le navire, dit le pilote. Il faut un canot pour y aller. Il faut demander au capitaine.

On appela le capitaine.

— Je voudrais voir les vieillards, lui dit l’archevêque. Ne pourrait-on pas m’y conduire ?

Le capitaine voulut le détourner de ce projet.

— On le peut, mais nous perdrions beaucoup de temps. Je me permettrai de dire à Votre Éminence qu’ils ne valent pas la peine d’être vus. Je me suis laissé dire que ces vieillards sont stupides, qu’ils ne comprennent rien, et ne savent pas plus parler que les poissons de la mer.

— Je désire les voir. Je paierai ce qu’il faudra. Conduisez-moi.

Il n’y avait rien à objecter. On fit les préparatifs : on changea de voilure, le pilote vira de bord, dans la direction de l’îlot. On apporta sur l’avant une chaise pour l’archevêque, qui s’assit et regarda. Tous les passagers se réunirent à l’avant pour regarder aussi l’îlot. Ceux qui avaient une bonne vue distinguaient déjà les rochers, et montraient aux autres la grotte. Bientôt même l’un d’eux aperçut les trois vieillards.

Le capitaine apporta la longue-vue, la mit à son œil, et la tendit ensuite à l’archevêque.

— En effet, dit-il, à droite sur le rivage, voilà une grande pierre, et on voit trois hommes.

À son tour l’archevêque braqua la longue-vue dans la direction indiquée et regarda. Il vit en effet trois hommes : l’un très grand, l’autre plus petit, et le troisième tout à fait petit. Ils étaient debout sur le rivage et se tenaient par la main.

— C’est ici, Votre Éminence, que le navire doit s’arrêter, vint dire le capitaine à l’archevêque. Si vous voulez bien, vous aller monter en canot, et nous vous attendrons ici, à l’ancre. On jeta l’ancre ; on cargua les voiles ; le navire se balança. Le canot fut mis à la mer ; les rameurs y sautèrent et l’archevêque y descendit par une petite échelle. Il s’assit sur un banc, à l’arrière du canot ; et les rameurs dirigèrent la barque vers l’îlot. Ils furent bientôt à une portée de pierre. On distinguait parfaitement les trois vieillards : l’un, très grand, tout nu, sauf un pagne d’écorce tressée ; un autre plus petit, en cafetan déchiré ; puis le tout petit vieillard voûté, dans sa vieille soutane.

Tous les trois se tenaient par la main.

Les rameurs atteignirent la rive et abordèrent. L’archevêque descendit à terre, bénit les vieillards, qui le saluaient dévotieusement, puis il leur parla.

— J’ai appris que vous faites votre salut ici, vieillards de Dieu, leur dit-il ; que vous priez le Christ pour votre prochain ; et comme par la grâce de Dieu, moi, son serviteur indigne, j’ai été appelé à paître ses ouailles, j’ai voulu vous venir voir, vous qui servez aussi le Seigneur, et vous apporter, si je le puis, la bonne parole.

Les vieillards restèrent silencieux et sourirent en se regardant.

— Dites-moi comment vous faites votre salut et comment vous servez Dieu ? continua l’archevêque.

Le vieillard du milieu soupira et jeta un regard sur le tout petit vieux. Le grand vieillard s’assombrit et regarda aussi le tout petit vieux. Celui-ci sourit et dit :

— Serviteur de Dieu, nous ne pouvons servir que nous-mêmes en gagnant notre pain.

— Mais alors comment priez-vous ? demanda l’archevêque.

— Voici notre prière : « Vous êtes trois, nous sommes trois. Faites-nous grâce. »

Aussitôt que le petit vieillard eut prononcé ces paroles, tous les trois levèrent les yeux au ciel et répétèrent : « Vous êtes trois, nous sommes trois… Faites-nous grâce. »

L’archevêque sourit et dit :

— C’est la Sainte Trinité, dont vous avez entendu parler. Mais ce n’est pas ainsi qu’il faut prier. Bons vieillards, je vous ai pris en affection ; je vois que vous voulez être agréables au Seigneur, mais vous ignorez comment il faut le servir. Ce n’est pas ainsi qu’il faut prier. Je vais vous l’apprendre. Écoutez-moi. Ce que je vais vous apprendre, ce n’est pas moi qui l’ai inventé, c’est dans la Sainte Écriture de Dieu, où le Seigneur a enseigné à chacun comment il faut prier.

Alors l’archevêque leur expliqua comment le Seigneur se révéla aux hommes ; il leur expliqua la Sainte-Trinité : Dieu le père, Dieu le fils, Dieu le Saint-Esprit ; et il ajouta :

— Dieu le fils est venu sur la terre pour sauver le genre humain et voici comment il nous enseigna, à tous, à prier. Écoutez, et vous répéterez après moi.

Et l’archevêque commença :

— Notre père…

L’un des vieillards répéta :

— Notre père…

Le second vieillard répéta :

— Notre père…

Le troisième vieillard répéta :

— Notre père…

— … Qui êtes au ciel…

Et les vieillards répétèrent :

— … Qui êtes au ciel…

Mais le vieillard qui se tenait au milieu s’embrouilla : il disait un mot pour l’autre. Le grand vieillard ne put non plus continuer : ses moustaches lui couvraient la bouche ; et le tout petit vieux, qui n’avait plus de dents, articulait fort mal.

L’archevêque recommença la prière ; les vieillards la recommencèrent après lui. L’archevêque s’assit sur une pierre, les vieillards l’entourèrent, regardant ses lèvres et répétant ce qu’il disait. L’archevêque passa ainsi toute la journée, jusqu’au soir, à répéter avec eux jusqu’à dix, vingt et cent fois le même mot, que les vieillards redisaient après lui. Ils s’embrouillaient, il les reprenait, et les faisait recommencer.

L’archevêque ne quitta point les vieillards avant qu’il ne leur eût appris la prière divine. Ils la firent avec lui, puis seuls. Le vieillard du milieu l’ayant apprise avant les deux autres, la répéta seul. Alors l’archevêque la lui fit redire plusieurs fois seul ; et les deux autres répétaient après lui.

Déjà la nuit tombait et la lune surgissait de la mer quand l’archevêque se leva pour partir. Il dit adieu aux vieillards qui le saluèrent jusqu’à terre. Il les releva, embrassa chacun d’eux, leur dit de prier comme il leur avait appris, et s’assit sur le petit banc du canot qui vogua vers le navire.

Tandis que le canot s’éloignait vers le navire, il entendait toujours les trois vieillards qui récitaient à haute voix la prière de Dieu. Le canot fut bientôt près du navire. On n’entendait plus les voix des vieillards, mais on les apercevait tous les trois sur la rive, à la clarté de la lune. Le tout petit vieux était au milieu, le grand à sa droite, l’autre à sa gauche.

On atteignit le navire. L’archevêque monta sur le pont. On leva l’ancre, on largua les voiles, que le vent gonfla, et le navire poursuivit son voyage. L’archevêque gagna la poupe et s’y assit, l’œil fixé sur l’îlot. On voyait encore les vieillards ; puis ils disparurent et on ne vit plus que l’îlot. Bientôt l’îlot lui-même disparut ; on ne voyait plus que la mer qui brillait en se jouant sous les rayons de la lune.

Les pèlerins se couchèrent. Le pont devint silencieux. Mais l’archevêque ne voulait pas encore dormir. Resté seul à la poupe, il regardait la mer, là où l’îlot avait disparu, et il songeait aux bons vieillards. Il se rappelait leur joie d’avoir appris la prière, et il remerciait Dieu de l’avoir choisi pour porter sa lumière à ces augustes vieillards.

Ainsi songeait l’archevêque, les yeux fixés sur la mer, là où l’îlot avait disparu. Ses yeux se troublent : tantôt là, tantôt là-bas, la lumière paraît sur les ondes. Est-ce une mouette ou une voile blanche ? Il regarde plus fixement, et pense : « C’est une barque, une barque à voile qui nous suit. Mais comme elle glisse rapidement ! Tout à l’heure elle était loin, très loin, et la voici déjà tout près. Et c’est une barque étrange. La voile n’a pas l’air… d’une voile… Cependant quelque chose nous poursuit, nous rattrape… » Mais l’archevêque ne peut distinguer cette chose : « Est-ce une barque, un oiseau, un poisson ? On dirait un homme, mais c’est trop grand pour un homme, et puis un homme ne saurait marcher sur la mer. »

L’archevêque se leva, alla trouver le pilote et lui dit :

— Qu’est-ce que c’est, mon frère ? Qu’est-ce donc ?

Mais lui-même voit déjà distinctement que ce sont les vieillards qui courent sur la mer ; leurs barbes blanches brillent, et ils s’approchent du navire.

Le pilote, qui s’était retourné, lâche la barre épouvanté et s’écrie :

— Seigneur ! Les vieillards nous poursuivent sur la mer ! Ils courent comme sur la terre !

À ces cris les passagers se levèrent et se précipitèrent à l’arrière. Et tous purent voir les vieillards courir en se tenant par la main, et ceux des côtés faire signe d’arrêter. Tous les trois courent sur l’eau comme sur la terre, sans remuer les jambes.

Avant qu’on eût eu le temps d’arrêter le navire, les vieillards l’avaient rejoint. Ils levèrent la tête et dirent tous ensemble :

— Serviteur de Dieu, nous avons oublié ce que tu nous as enseigné. Tant que nous l’avons répété, nous nous le sommes rappelé, mais une heure après avoir cessé de le répéter, un mot nous a manqué et nous avons tout oublié. Nous ne nous rappelons plus rien. Enseigne-nous de nouveau.

L’archevêque se signa, se pencha vers les vieillards et dit :

— Vieillards du Seigneur, votre prière montera quand même jusqu’à Dieu. Ce n’est pas à moi de vous instruire. Priez pour nous autres, pauvres pécheurs.

Et l’archevêque les salua jusqu’à terre. Les vieillards restèrent un moment immobiles ; puis ils se tournèrent et repartirent sur la mer.

Et jusqu’au matin, on vit une grande lumière du côté où ils avaient disparu.