Légendes rustiques/Texte entier

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LÉGENDES RUSTIQUES



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TABLE DES MATIÈRES




Titre par Rambert.
 35



À Maurice SAND

Mon cher fils, tu as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, que tu as bien fait, selon moi, d’illustrer ; car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes.

Je veux donc t’aider à rassembler quelques fragments épars de ces légendes rustiques, dont le fond se retrouve à peu près dans toute la France, mais auxquelles chaque localité a donné sa couleur particulière et le cachet de sa fantaisie.

George SAND.



AVANT-PROPOS.


Il faudrait trouver un nom à ce poème sans nom de la fabulosité ou merveillosité universelle, dont les origines remontent à l’apparition de l’homme sur la terre et dont les versions, multipliées à l’infini, sont l’expression de l’imagination poétique de tous les temps et de tous les peuples.

Le chapitre des légendes rustiques sur les esprits et les visions de la nuit serait, à lui seul, un ouvrage immense. En quel coin de la terre pourrait-on se réfugier pour trouver l’imagination populaire (qui n’est jamais qu’une forme effacée ou altérée de quelque souvenir collectif) à l’abri de ces noires apparitions d’esprits malfaisants qui chassent devant eux les larves éplorées d’innombrables victimes ? Là où règne la paix, la guerre, la peste ou le désespoir ont passé, terribles, à une époque quelconque de l’histoire des hommes. Le blé qui pousse a le pied dans la chair humaine dont la poussière a engraissé nos sillons. Tout est ruine, sang et débris sous nos pas, et le monde fantastique qui enflamme ou stupéfie la cervelle du paysan est une histoire inédite des temps passés. Quand on veut remonter à la cause première des formes de sa fiction, on la trouve dans quelque récit tronqué et défiguré, où rarement on peut découvrir un fait avéré et consacré par l’histoire officielle.

Le paysan est donc, si l’on peut ainsi dire, le seul historien qui nous reste des temps anté-historiques. Honneur et profit intellectuel à qui se consacrerait à la recherche de ces traditions merveilleuses de chaque hameau qui, rassemblées ou groupées, comparées entre elles et minutieusement disséquées, jetteraient peut-être de grandes lueurs sur la nuit profonde des âges primitifs.

Mais ceci serait l’ouvrage et le voyage de toute une vie, rien que pour explorer la France. Le paysan se souvient encore des récits de son aïeule, mais le faire parler devient chaque jour plus difficile. Il sait que celui qui l’interroge ne croit plus, et il commence à sentir une sorte de fierté, à coup sûr estimable, qui se refuse à servir de jouet à la curiosité. D’ailleurs, on ne saurait trop avertir les faiseurs de recherches que les versions d’une même légende sont innombrables, et que chaque clocher, chaque famille, chaque chaumière a la sienne. C’est le propre de la littérature orale que cette diversité. La poésie rustique, comme la musique rustique, compte autant d’arrangeurs que d’individus.

J’aime trop le merveilleux pour être autre chose qu’un ignorant de profession. D’ailleurs, je ne dois pas oublier que j’écris le texte d’un album consacré à un choix de légendes recueillies sur place, et je m’efforcerai de rassembler, parmi mes souvenirs du jeune âge, quelques-uns des récits qui complètent la définition de certains types fantastiques communs à toute la France. C’est dans un coin du Berry, où j’ai passé ma vie, que je serai forcé de localiser mes légendes, puisque c’est là, et non ailleurs, que je les ai trouvées. Elles n’ont pas la grande poésie de chants bretons, où le génie et la foi de la vieille Gaule ont laissé des empreintes plus nettes que partout ailleurs. Chez nous, ces réminiscences sont plus vagues plus voilées. Le merveilleux de nos provinces centrales a plus d’analogie avec celui de la Normandie, dont une femme érudite, patiente et consciencieuse a tracé un tableau complet.

Cependant l’esprit gaulois a légué à toutes nos traditions rustiques de grands traits et une couleur qui se rencontrent dans toute la France, un mélange de terreur et d’ironie, une bizarrerie d’invention extraordinaire jointe à un symbolisme naïf qui atteste le besoin du vrai moral au sein de la fantaisie délirante.

Le Berry, couvert d’antiques débris des âges mystérieux, de tombelles, de dolmens, de menhirs, et de mardelles, semble avoir conservé dans ses légendes, des souvenirs antérieurs au culte des Druides : peut-être celui des Dieux Kabyres que nos antiquaires placent avant l’apparition des Kimris sur notre sol. Les sacrifices de victimes humaines semblent planer, comme une horrible réminiscence, dans certaines visions. Les cadavres ambulants, les fantômes mutilés, les hommes sans tête, les bras ou les jambes sans corps, peuplent nos landes et nos vieux chemins abandonnés.

Puis viennent les superstitions plus arrangées du moyen-âge, encore hideuses, mais tournant volontiers au burlesque ; les animaux impossibles dont les grimaçantes figures se tordent dans la sculpture romane ou gothique des églises, ont continué d’errer vivantes et hurlantes autour des cimetières ou le long des ruines. Les âmes des morts frappent à la porte des maisons. Le sabbat des vices personnifiés, des diablotins étranges, passe, en sifflant, dans la nuée d’orage. Tout le passé se ranime, tous les êtres que la mort a dissous, les animaux mêmes, retrouvent la voix, le mouvement et l’apparence ; les meubles, façonnés par l’homme et détruits violemment, se redressent et grincent sur leurs pieds vermoulus. Les pierres mêmes se lèvent et parlent au passant effrayé ; les oiseaux de nuit lui chantent, d’une voix affreuse, l’heure de la mort qui toujours fauche et toujours passe, mais qui ne semble jamais définitive sur la face de la terre, grâce à cette croyance en vertu de laquelle tout être et toute chose protestent contre le néant et, réfugiés dans la région du merveilleux, illuminent la nuit de sinistres clartés ou peuplent la solitude de figures flottantes et de paroles mystérieuses.

George SAND.

Quiconque voudra faire un travail sérieux et savant sur le centre de la Gaule, devra consulter les excellents travaux de M. Raynal, l’historien du Berry, le texte des Esquisses pittoresques de MM. de La Tremblays et de La Villegille, les recherches de M. Laisnel de La Salle sur quelques locutions curieuses, etc.

G.S.

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I.

Les Pierres-Sottes ou Pierres-Caillasses


« Quand nous vînmes à passer au long des pierres, dit Germain, il était environ la minuit. Tout d’un coup, voilà qu’elles nous regardent avec des yeux. Jamais, de jour, nous n’avions vu ça, et pourtant, nous avions passé là plus de cent fois. Nous en avons eu la fièvre de peur, plus de trois mois encore après moisson. »
Maurice SAND.


Au beau milieu des plaines calcaires de la vallée Noire, on voit se creuser brusquement une zone jonchée de magnifiques blocs de granit. Sont-ils de ceux que l’on doit appeler erratiques, à cause de leur apparition fortuite dans des régions où ils n’ont pu être amenés que par les eaux diluviennes des âges primitifs ? Se sont-ils, au contraire, formés dans les terrains où on les trouve accumulés ? Cette dernière hypothèse semble être démentie par leur forme ; ils sont presque tous arrondis, du moins sur une de leurs faces, et ils présentent l’aspect de gigantesques galets roulés par les flots.

Il n’y a pourtant là maintenant que de charmants petits ruisseaux, pressés et tordus en méandres infinis par la masse de ces blocs ; ces riantes et fuyardes petites naïades murmurent, à demi-voix et par bizarres intervalles, des phrases mystérieuses dans une langue inconnue. Ailleurs, les eaux rugissent, chantent ou gazouillent. Là elles parlent, mais si discrètement que l’oreille attentive des sylvains peut seule les comprendre. Dans les creux où leurs minces filets s’amassent, il y a quelquefois des silences ; puis quand la petite cave est remplie, le trop plein s’élance et révèle, en quelques paroles précipitées, je ne sais quel secret que les fleurs et les herbes, agitées par l’air qu’elles refoulent, semblent saisir et saluer au passage.

Plus loin, ces eaux s’engouffrent et se perdent sous les blocs entassés :

Et là, profonde,
Murmure une onde
Qu’on en voit pas.

Sur ces roches humides, croissent les plantes également étrangères au sol de la contrée. La ményanthe, cette blanche petite hyacinthe frisée et dentelée, dont la feuille est celle du trèfle ; la digitale pourprée, tachetée de noir et de blanc, comme les granits où elle se plaît ; la rosée du soleil (rosea solis) ; de charmants saxifrages, et une variété de lierre à petites feuilles, qui trace sur les blocs gris, de gracieuses arabesques où l’on croit lire des chiffres mystérieux.

Autour de ce sanctuaire croissent des arbres magnifiques, des hêtres élancés et des châtaigniers monstrueux. C’est dans un de ces bois ondulés et semés de roches libres, comme celles de la forêt de Fontainebleau, que je trouvai, une année, la végétation splendide et l’ombre épaisse au point que le soleil, en plein midi, tamisé par le feuillage, ne faisait plus pénétrer sur les tiges des arbres et sur les terrains moussus que des tons froids semblables à la lumière verdâtre de la lune.

Il n’est pas un coin de la France où les grosses pierres ne frappent vivement l’imagination du paysan, et quand de certaines légendes s’y attachent, vous pouvez être certain, quelle que soit l’hésitation des antiquaires, que le lieu a été consacré par le culte de l’ancienne Gaule.

Il y a aussi des noms qui, en dépit de la corruption amenée par le temps, sont assez significatifs pour détruire les doutes. Dans une certaine localité de la Brenne on trouve le nom très bien conservé des Druiders. Ailleurs, on trouve les durders, à Crevant les Dorderins. C’est un semis de ces énormes galets granitiques au sommet d’un monticule conique. Le plus élevé est un champignon dressé sur de petits supports. Ce pourrait être un jeu de la nature, mais ce ne serait pas une raison pour que cette pierre n’eût pas été consacrée par les sacrifices. D’ailleurs elle s’appelle le grand Dorderin. C’est comme si l’on disait, le grand autel des Druides.

Un peu plus loin, sur le revers d’un ravin inculte et envahi par les eaux, s’élèvent les parelles. Cela signifie-t-il pareilles, jumelles, ou le mot vient-il de patres, comme celui de marses ou martes vient de matres selon nos antiquaires ? Ces parelles ou patrelles sont deux masses à peu près identiques de volume et de hauteur, qui se dressent, comme deux tours, au bord d’une terrasse naturelle d’un assez vaste développement. Leur base repose sur des assises plus petites. J’y ai trouvé une scorie de mâche-fer, qui m’a donné beaucoup à penser. Ce lieu est loin de toute habitation et n’a jamais pu en voir asseoir aucune sur ses aspérités aux fonds inondés. Qu’est-ce qu’une scorie de forge venait faire sous les herbes, dans ce désert où ne vont pas même les troupeaux ? Il y avait donc eu là un foyer intense, peut-être une habitude de sacrifices ?

J’ai parlé de ce lieu parce qu’il est à peu près inconnu. Nos histoires du Berry n’en font mention que pour le nommer et le ranger hypothétiquement et d’une manière vague parmi les monuments celtiques. Il est cependant d’un grand intérêt aux points de vue minéralogique, historique, pittoresque et botanique.

À une demi-lieue de là on voyait encore, il y a quelques années, le trou aux Fades (la grotte aux Fées), que le propriétaire d’un champ voisin a jugé à propos d’ensevelir sous les terres, pour se préserver apparemment des malignes influences de ces martes. C’était une habitation visiblement taillée dans le roc et composée de deux chambres, séparées par une sorte de cloison à jour. Les paysans croyaient voir, dans un enfoncement arrondi, le four où ces anachorètes faisaient cuire leur pain. Toutefois, cet ermitage n’avait pas été consacré par le séjour de bonnes âmes chrétiennes. Autrement la dévotion s’en fut emparée comme partout ailleurs, pour y établir des pèlerinages et y poser, tout au moins, une image bénite. Loin de là ; c’était un mauvais endroit, où l’on se gardait bien de passer. Aucun sentier n’était tracé dans les ronces ; les paysans vous disaient que les fades étaient des femmes sauvages de l’ancien temps, et qu’elles faisaient manger les enfants par des louves blanches.

Pourquoi l’antique renommée des prêtresses gauloises est-elle, selon les localités, tantôt funeste, et tantôt bénigne ? On sait qu’il y a eu différents cultes successivement vainqueurs les uns des autres, avant et l’on dit même l’occupation romaine. Là où les antiques prêtresses sont restées des génies tutélaires, on peut être bien sûr que la croyance était sublime ; là où elles ne sont plus que des goules féroces, le culte a dû être sanguinaire. Les martes, que nous avons nommées à propos des fades, sont des esprits mâles et femelles. Dans les rochers où se précipite le torrent de la Porte-feuille, près de Saint-Benoît-de-Sault, elles apparaissent sous les deux formes et, à quelque sexe qu’elles appartiennent, elles sont également redoutables. Mâles, elles sont encore occupées à relever les dolmens et menhirs épars sur les collines environnantes ; femelles, elles courent, les cheveux flottants jusqu’aux talons, les seins pendants jusqu’à terre, après les laboureurs qui refusent d’aider à leurs travaux mystérieux. Elles les frappent et les torturent jusqu’à leur faire abandonner en plein jour la charrue et l’attelage. Une cascade très pittoresque au milieu de rochers d’une forme bizarre, s’appelle l’Aire aux Martes. Quand les eaux sont basses, on voit les ustensiles de pierre qui servent à leur cuisine. Leurs hommes mettent la table, c’est-à-dire la pierre du dolmen sur ses assises. Quant à elles, elles essaient follement, vains et fantasques esprits qu’elles sont, d’allumer du feu dans la cascade de Montgarnaud et d’y faire bouillir leur marmite de granit. Furieuses d’échouer sans cesse, elles font retentir les échos de cris et d’imprécations. N’est-ce pas là l’histoire figurée d’un culte renversé, qui a fait de vains efforts pour se relever ?

Dans la plaine de notre Fromental, rien n’est resté de ces traditions symboliques. Seulement quelques pierres isolées dans la région intermédiaire du calcaire au granit, sont regardées de travers par les passants attardés. Ces pierres prennent figure et font des grimaces plus ou moins menaçantes, selon que les regards curieux des profanes leur déplaisent plus ou moins. On dit qu’elles parleraient bien si elles pouvaient, et que même les sorciers fins, c’est-à-dire très savants, peuvent les forcer à dire bonsoir. Mais elles sont si têtues et si bornées qu’on n’a jamais pu leur en apprendre davantage. Quelquefois on passe auprès d’elles sans les voir ; c’est qu’en réalité, dit-on, elles n’y sont plus. Elles ont été faire un tour de promenade, et il faut vite s’éloigner le plus possible du chemin qu’elles doivent prendre pour revenir à leur place accoutumée. On ne dit pas si, comme les peulvans bretons, elles vont boire à quelque eau du voisinage. Tant il y a quelles sont aussi bêtes que méchantes, car elles se trompent quelquefois de gîte, et des gens qui les ont vues un soir couchées sur une lande aride les revoient le lendemain, à la même heure, debout dans un champ ensemencé. Elles y font du dommage et crèvent brutalement les clôtures. Mais le plus prudent est de ne pas avertir le propriétaire car, outre qu’il lui serait bien impossible d’enlever ces masses inertes, « quand même il y mettrait douze paires de bœufs », il se pourrait bien qu’elles prissent fantaisie de l’écraser. D’ailleurs elles sont condamnées à retourner dans leur endroit ; si elles n’ont pas assez de mémoire pour le retrouver tout de suite, c’est tant pis pour elles : elles erreront un an, s’il le faut, en courant sur leur tranche, ce qui les fatigue beaucoup, et il leur est défendu de se reposer autrement que debout, tant qu’elles n’ont pas regagné le lieu où elles ont permission de se coucher.

Nous avons vu quelquefois de ces pierres appelées pierres-caillasses ou pierres-sottes. Ce sont de vraies pierres de calcaire caverneux, dont les trous nombreux et irréguliers donnent facilement l’idée de figures monstrueuses. Quand les inspecteurs des routes les rencontrent à leur portée, ils les font briser et elles n’ont que ce qu’elles méritent.

Nous le voulons bien, quoique ces pauvres pierres ne nous aient jamais fait de mal. Cependant on assure que si on ne se dépêche de les briser et de les employer, elles quittent le bord du chemin où on les a rangées et se mettent, de nuit, tout en travers du passage, pour faire abattre les chevaux et verser les voitures. Moralité : le voiturier ne doit pas se coucher et s’endormir sur sa charrette.

Quant à vous, esprits forts, qui demandez pourquoi cette grosse pierre se trouve dans telle haie ou sur le bord de tel fossé, si l’on vous répond d’un air mystérieux : Oh ! elle n’est pas pour rester là ! Sachez ce que parler veut dire, et ne vous amusez pas à la regarder : vous pourriez la mettre de mauvaise humeur contre vous et la retrouver, le lendemain, dans votre jardin, tout au beau milieu de vos cloches à melons ou de vos plates-bandes de fleurs. Les Demoiselles



II.

LES DEMOISELLES.


J’en viyons une, j’en viyons deux, Que n’aviant ni bouches ni z’yeux ; J’en viyons trois, j’en viyons quatre, Je les ârions bien voulu battre. J’en viyons cinq, j’en viyons six Qui n’aviant pas les reins bourdis Darrier s’en venait la septième, J’avons jamais vu la huitième.
Ancien couplet recueilli par Maurice SAND.


Les Demoiselles du Berry nous paraissent cousines des Milloraines de Normandie, que l’auteur de la Normandie merveilleuse décrit comme des êtres d’une taille gigantesque. Elles se tiennent immobiles et leur forme, trop peu distincte, ne laisse reconnaître ni leurs membres ni leur visage. Lorsqu’on s’approche, elles prennent la fuite par une succession de bonds irréguliers très rapides.

Les demoiselles ou filles blanches sont de tous les pays. Je ne les crois pas d’origine gauloise, mais plutôt française du moyen-âge. Quoi qu’il en soit, je rapporterai une des légendes les plus complètes que j’aie pu recueillir sur leur compte.

Un gentilhomme du Berry, nommé Jean de La Selle, vivait, au siècle dernier, dans un castel situé au fond des bois de Villemort. Le pays, triste et sauvage, s’égaye un peu à la lisière des forêts, là où le terrain sec, plat et planté de chênes, s’abaisse vers des prairies que noient une suite de petits étangs assez mal entretenus aujourd’hui.

Déjà, au temps dont nous parlons, les eaux séjournaient dans les prés de M. de La Selle, le bon gentilhomme n’ayant pas grand bien pour faire assainir ses terres. Il en avait une assez grande étendue, mais de chétive qualité et de petit rapport.

Néanmoins, il vivait content, grâce à des goûts modestes et à un caractère sage et enjoué. Ses voisins le recherchaient pour sa bonne humeur, son grand sens et sa patience à la chasse. Les paysans de son domaine et des environs le tenaient pour un homme d’une bonté extraordinaire et d’une rare délicatesse. On disait de lui que plutôt que de faire tort d’un fétu à un voisin, quel qu’il fût, il se laisserait prendre sa chemise sur le corps et son cheval entre les jambes.

Or, il advint qu’un soir, M. de La Selle ayant été à la foire de la Berthenoux pour vendre une paire de bœufs, revenait par la lisière du bois, escorté par son métayer, le grand Luneau, qui était un homme fin et entendu, et portant, sur la croupe maigre de sa jument grise, la somme de six cents livres en grands écus plats à l’effigie de Louis XIV. C’était le prix des bestiaux vendus.

En bon seigneur de campagne qu’il était, M. de La Selle avait dîné sous la ramée, et comme il n’aimait point à boire seul, il avait fait asseoir devant lui le grand Luneau et lui avait versé le vin de crû sans s’épargner lui-même, afin de le mettre à l’aise en lui donnant l’exemple. Si bien que le vin, la chaleur et la fatigue de la journée et, par-dessus tout cela, le trot cadencé de la grise avaient endormi M. de La Selle, et qu’il arriva chez lui sans trop savoir le temps qu’il avait marché ni le chemin qu’il avait suivi. C’était l’affaire de Luneau de le conduire, et Luneau l’avait bien conduit, car ils arrivaient sains et saufs ; leurs chevaux n’avaient pas un poil mouillé. Ivre, M. de La Selle ne l’était point. De sa vie, on ne l’avait vu hors de sens. Aussi dès qu’il se fut débotté, il dit à son valet de porter sa valise dans sa chambre, puis il s’entretint fort raisonnablement avec le grand Luneau, lui donna le bonsoir et s’alla coucher sans chercher son lit. Mais le lendemain, lorsqu’il ouvrit sa valise pour y prendre son argent, il n’y trouva que de gros cailloux et, après de vaines recherches, force lui fut de constater qu’il avait été volé.

Le grand Luneau, appelé et consulté, jura sur son chrême et son baptême, qu’il avait vu l’argent bien compté dans la valise, laquelle il avait chargée et attachée lui-même sur la croupe de la jument. Il jura aussi sur sa foi et sa loi, qu’il n’avait pas quitté son maître de l’épaisseur d’un cheval, tant qu’ils avaient suivi la grand’route. Mais il confessa qu’une fois entré dans le bois, il s’était senti un peu lourd, et qu’il avait pu dormir sur sa bête environ l’espace d’un quart d’heure. Il s’était vu tout d’un coup auprès de la Gâgne-aux-Demoiselles et, depuis ce moment, il n’avait plus dormi et n’avait pas rencontré figure de chrétien.

— Allons, dit M. de La Selle, quelque voleur se sera moqué de nous. C’est ma faute encore plus que la tienne, mon pauvre Luneau, et le plus sage est de ne point se vanter. Le dommage n’est que pour moi, puisque tu ne partages point dans la vente du bétail. J’en saurai prendre mon parti, encore que la chose me gêne un peu. Cela m’apprendra à ne plus m’endormir à cheval.

Luneau voulut en vain porter ses soupçons sur quelques braconniers besogneux de l’endroit. — Non pas, non pas, répondit le brave hobereau ; je ne veux accuser personne. Tous les gens du voisinage sont d’honnêtes gens. N’en parlons plus. J’ai ce que je mérite.

— Mais peut-être bien que vous m’en voulez un peu, notre maître…

— Pour avoir dormi ? Non, mon ami ; si je t’eusse confié la valise, je suis sur que tu te serais tenu éveillé. Je ne m’en prends qu’à moi, et ma foi, je ne compte pas m’en punir par trop de chagrin. C’est assez d’avoir perdu l’argent, sauvons la bonne humeur et l’appétit.

— Si vous m’en croyez, pourtant, notre maître, vous feriez fouiller la Gâgne-aux-Demoiselles.

— La Gâgne-aux-Demoiselles est une fosse herbue qui a bien un demi-quart de lieue de long ; ce ne serait pas une petite affaire de remuer toute cette vase, et d’ailleurs qu’y trouverait-on ? Mon voleur n’aura pas été si sot que d’y semer mes écus !

— Vous direz ce que vous voudrez, notre maître, mais le voleur n’est peut-être pas fait comme vous penser !

— Ah ! Ah ! mon grand Luneau, toi aussi tu crois que les demoiselles sont des esprits malins qui se plaisent à jouer de mauvais tours !

— Je n’en sais rien, notre maître, mais je sais bien qu’étant là un matin, devant jour, avec mon père, nous les vîmes comme je vous vois ; mêmement que, rentrant à la maison bien épeurés, nous n’avions plus ni chapeaux, ni bonnets sur nos têtes, ni chaussures à nos pieds, ni couteaux dans nos poches. Elles sont malignes, allez ! Elles ont l’air de se sauver, mais, sans vous toucher, elles vous font perdre tout ce qu’elles peuvent et en profitent, car on ne le retrouve jamais. Si j’étais de vous, je ferais assécher tout ce marécage. Votre pré en vaudra mieux et les demoiselles auraient bientôt délogé ; car il est à la connaissance de tout homme de bon sens qu’elles n’aiment point le sec et qu’elles s’envolent de mare en mare et d’étang en étang, à mesure qu’on leur ôte le brouillard dont elles se nourrissent.

— Mon ami Luneau, répondit M. de La Selle, dessécher le marécage serait, à coup sûr, une bonne affaire pour le pré. Mais, outre qu’il y faudrait les six cents livres que j’ai perdues, j’y regarderais encore à deux fois avant de déloger les demoiselles. Ce n’est pas que j’y croie précisément, ne les ayant jamais vues, non plus qu’aucun autre farfadet de même étoffe ; mais mon père y croyait un peu, et ma grand-mère y croyait tout à fait. Quand on en parlait, mon père disait : « Laissez les demoiselles tranquilles ; elles n’ont jamais fait de mal à moi ni à personne. » et ma grand-mère disait : « Ne tourmentez et ne conjurez jamais les demoiselles ; leur présence est un bien dans une terre, et leur protection est un porte-bonheur pour une famille. »

— Pas moins, reprit le grand Luneau en hochant la tête, elles ne vous ont point garé des voleurs !

Environ dix ans après cette aventure, M. de La Selle revenait de la même foire de la Berthenoux, rapportant sur la même jument grise, devenue bien vieille, mais trottant encore sans broncher, une somme équivalente à celle qui lui avait été si singulièrement dérobée. Cette fois, il était seul, le grand Luneau étant mort depuis quelques mois ; et notre gentilhomme ne dormait pas à cheval, ayant abjuré et définitivement perdu cette fâcheuse habitude.

Lorsqu’il fut à la lisière du bois, le long de la Gâgne-aux-Demoiselles, qui est située au bas d’un talus assez élevé et tout couvert de buissons, de vieux arbres et de grandes herbes sauvages, M. de La Selle fut pris de tristesse en se rappelant son pauvre métayer, qui lui faisait bien faute, quoique son fils Jacques, grand et mince comme lui, comme lui fin et avisé, parût faire son possible pour le remplacer. Mais on ne remplace pas les vieux amis, et M. de La Selle se faisait vieux lui-même.

Il eut des idées noires ; mais sa bonne conscience les eut bientôt dissipées, et il se mit à siffler un air de chasse, en se disant que, de sa vie et de sa mort, il en serait ce que Dieu voudrait.

Comme il était à peu près au milieu de la longueur du marécage, il fut surpris de voir une forme blanche, que jusque-là il avait prise pour un flocon de ces vapeurs dont se couvrent les eaux dormantes, changer de place, puis bondir et s’envoler en se déchirant à travers les branches. Une seconde forme plus solide sortit des joncs et suivit la première en s’allongeant comme une toile flottante ; puis une troisième, puis une autre et encore une autre ; et, à mesure qu’elles passaient devant Monsieur de La Selle, elles devenaient si visiblement des personnages énormes, vêtus de longues jupes, pâles, avec des cheveux blanchâtres traînant plutôt que voltigeant derrière elles, qu’il ne put s’ôter de l’esprit que c’étaient là les fantômes dont on lui avait parlé dans son enfance. Alors, oubliant que sa grand-mère lui avait recommandé, s’il les rencontrait jamais, de faire comme s’il ne les voyait pas, il se mit à les saluer, en homme bien appris qu’il était. Il les salua toutes, et quand ce vint à la septième, qui était la plus grande et la plus apparente, il ne put s’empêcher de lui dire : Demoiselle, je suis votre serviteur.

Il n’eut pas plutôt lâché cette parole, que la grande demoiselle se trouva en croupe derrière lui, l’enlaçant de deux bras froids comme l’aube, et que la vieille grise, épouvantée, prit le galop, emportant M. de La Selle à travers le marécage.

Bien que fort surpris, le bon gentilhomme ne perdit point la tête. « Par l’âme de mon père, pensa-t-il, je n’ai jamais fait de mal, et nul esprit ne peut m’en faire, » Il soutint sa monture et la força de se dépêtrer de la boue où elle se débattait, tandis que la grand’demoiselle paraissait essayer de la retenir et de l’envaser.

M. de La Selle avait des pistolets dans ses fontes, et l’idée lui vint de s’en servir ; mais, jugeant qu’il avait affaire à un être surnaturel et se rappelant d’ailleurs que ses parents lui avaient recommandé de ne point offenser les demoiselles de l’eau, il se contenta de dire avec douceur à celle-ci : « Vraiment, belle dame, vous devriez me laisser passer mon chemin, car je n’ai point traversé le vôtre pour vous contrarier, et si je vous ai saluée, c’est par politesse et non par dérision. Si vous souhaitez des prières ou des messes, faites connaître votre désir, et, foi de gentilhomme, vous en aurez ! »

Alors, M. de La Selle entendit au-dessus de sa tête une voix étrange qui disait : « Fais dire trois messes pour l’âme du grand Luneau et va en paix ! »

Aussitôt la figure du fantôme s’évanouit, la grise redevint docile et M. de La Selle rentra chez lui sans obstacle.

Il pensa alors qu’il avait eu une vision ; il n’en commanda pas moins les trois messes. Mais quelle fut sa surprise lorsqu’en ouvrant sa valise, il y trouva, outre l’argent qu’il avait reçu à la foire, les six cents livres tournois en écus plats, à l’effigie du feu roi.

On voulut bien dire que le grand Luneau, repentant à l’heure de la mort, avait chargé son fils Jacques de cette restitution, et que celui-ci, pour ne pas entacher la mémoire de son père, en avait chargé les demoiselles… M. de La Selle ne permit jamais un mot contre la probité du défunt, et quand on parlait de ces choses sans respect en sa présence, il avait coutume de dire : « L’homme ne peut pas tout expliquer. Peut-être vaut-il mieux pour ici être sans reproche que sans croyance. » Les Lavendières ou Laveuses de nuit



III.

LES LAVEUSES DE NUIT ou LAVANDIÈRES.


À la pleine lune, on voit, dans le chemin de la Font de Fonts (Fontaine des Fontaines), d’étranges laveuses ; ce sont les spectres des mauvaises mères qui ont été condamnées à laver, jusqu’au jugement dernier, les langes et les cadavres de leurs victimes.
Maurice SAND.


Voici, selon nous, la plus sinistre des visions de la peur. C’est aussi la plus répandue ; je crois qu’on la retrouve en tous pays.

Autour des mares stagnantes et des sources limpides, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine brûlée du soleil, on entend, durant la nuit, le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières fantastiques. Dans certaines provinces, on croit qu’elles évoquent la pluie et attirent l’orage en faisant voler jusqu’aux nues, avec leur battoir agile, l’eau des sources et des marécages. Il y a ici confusion. L’évocation des tempêtes est le monopole des sorciers connus sous le nom de meneux de nuées. Les véritables lavandières sont les âmes des mères infanticides. Elles battent et tordent incessamment quelque objet qui ressemble à du linge mouillé, mais qui, vu de près, n’est qu’un cadavre d’enfant. Chacune a le sien ou les siens, si elle a été plusieurs fois criminelle. Il faut se bien garder de les observer ou de les déranger car, eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous saisiraient, vous battraient dans l’eau et vous tordraient ni plus ni moins qu’une paire de bas.

Nous avons entendu souvent le battoir des laveuses de nuit résonner dans le silence autour des mares désertes. C’est à s’y tromper. C’est une espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c’est bien triste d’avoir fait cette puérile découverte et de ne plus pouvoir espérer l’apparition des terribles sorcières, tordant leurs haillons immondes, dans la brume des nuits de novembre, à la pâle clarté d’un croissant blafard reflété par les eaux.

Cependant, j’ai eu l’émotion d’un récit sincère et assez effrayant sur ce sujet.

Un mien ami, homme de plus d’esprit que de sens, je dois l’avouer, et pourtant d’un esprit éclairé et cultivé, mais je dois encore l’avouer, enclin à laisser sa raison dans les pots ; très brave en face des choses réelles, mais facile à impressionner et nourri, dès l’enfance, des légendes du pays, fit deux rencontres de lavandières qu’il ne racontait qu’avec répugnance et avec une expression de visage qui faisait passer un frisson dans son auditoire.

Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du ravin d’Urmont, il vit, au bord d’une source, une vieille qui lavait et tordait en silence.

Quoique cette jolie fontaine soit mal famée, il ne vit rien là de surnaturel et dit à cette vieille : « Vous lavez bien tard, la mère ! »

Elle en répondit point. Il la crut sourde et approcha. La lune était brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit alors distinctement les traits de la vieille : elle lui était complètement inconnue, et il en fut étonné, parce qu’avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de flâneur dans la campagne, il n’y avait pas pour lui de visage inconnu, à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement attardée :

« Je ne pensai à la légende que lorsque j’eus perdu cette femme de vue. Je n’y pensais pas avant de la rencontrer. Je n’y croyais pas et je n’éprouvais aucune méfiance en l’abordant. Mais, dès que je fus auprès d’elle, son silence, son indifférence à l’approche d’un passant, lui donnèrent l’aspect d’un être absolument étranger à notre espèce. Si la vieillesse la privait de l’ouïe et de la vue, comment était-elle venue de loin toute seule laver, à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait avec tant de force et d’activité ? Cela était au moins digne de remarque ; mais ce qui m’étonna encore plus, c’est ce que j’éprouvai en moi-même. Je n’eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût invincibles. Je passai mon chemin sans qu’elle détournât la tête. Ce ne fut qu’en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et alors j’eus très peur, j’en conviens franchement, et rien au monde ne m’eut décidé à revenir sur mes pas. »

Une autre fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu’il n’avait ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir. Il était seul, en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied à terre à une montée, et se trouva au bord de la route, près d’un fossé où trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande vigueur, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer. Il passa lui-même sans trop regarder. Mais à peine eut-il fait quelques pas, qu’il entendit marcher derrière lui, et que la lune dessina à ses pieds une ombre très allongée. Il se retourna et vit une des femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer la première.

« Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières maudites, mais j’eus une autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d’une taille si élevée, et celle qui me suivait de près avait tellement les proportions, la figure et la démarche d’un homme, que je ne doutai pas un instant d’avoir affaire à de mauvais plaisants de village, mal intentionnés peut-être. J’avais une bonne trique à la main, je me retournai en disant : Que voulez-vous ?

Je ne reçus point de réponse, et ne me voyant pas attaqué, n’ayant pas de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable sur les talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le coup d’une provocation. Je tenais toujours mon bâton, prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement, et j’arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors et, quoique j’eusse entendu, jusque-là, des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté de la mienne, je ne vis personne. Seulement je distinguai, à trente pas environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, les trois grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur le bord du fossé. Leur silence, contrastant avec ces bonds échevelés, les rendait encore plus singulières et pénibles à voir.

Si l’on essayait, après ce récit, d’adresser au narrateur quelque question de détail, ou de lui faire entendre qu’il avait été le jouet d’une hallucination, il secouait la tête et disait : « Parlons d’autre chose. J’aime autant croire que je ne suis pas fou. » Et ces mots, jetés d’un air triste, imposaient silence à tout le monde.

Il n’est point de mare ou de fontaine qui ne soit hantée, soit par les lavandières de nuit, soit par d’autres esprits plus ou moins fâcheux. Quelques-uns de ces hôtes sont seulement bizarres. Dans mon enfance, je craignais beaucoup de passer devant un certain fossé où l’on voyait les pieds blancs. Les histoires fantastiques qui ne s’expliquent pas sur la nature des êtres qu’elles mettent en scène, et qui restent vagues et incomplètes, sont celles qui frappent le plus l’imagination. Ces pieds blancs marchaient, dit-on, le long du fossé à certaines heures de la nuit ; c’était des pieds de femme, maigres et nus, avec un bout de robe blanche ou de chemise longue qui flottait et s’agitait sans cesse. Cela marchait vite et en zigzag, et si l’on disait : « Je te vois ! veux-tu te sauver ! » cela courait si vite qu’on ne savait plus où ça avait passé. Quand on ne disait rien, cela marchait devant vous ; mais quelque effort que l’on fit pour voir plus haut que la cheville, c’était chose impossible. Ça n’avait ni jambes, ni corps, ni tête, rien que des pieds. Je ne saurais dire ce que ces pieds avaient de terrifiants ; mais, pour rien au monde, je n’eusse voulu les voir.

Il y a, en d’autres lieux, des fileuses de nuit dont on entend le rouet dans la chambre que l’on habite et dont on aperçoit quelquefois les mains. Chez nous, j’ai ouï parler d’une brayeuse de nuit, qui broyait le chanvre devant la porte de certaines maisons et faisait entendre le bruit régulier de la braye d’une manière qui n’était pas naturelle. Il fallait la laisser tranquille, et si elle s’obstinait à revenir plusieurs nuits de suite, mettre une vieille lame de faux en travers de l’instrument dont elle avait coutume de s’emparer pour faire son vacarme, elle s’amusait un moment à vouloir broyer cette lame, puis elle s’en dégoûtait, la jetait en travers de la porte et ne revenait plus.

Il y avait encore la peillerouse de nuit qui se tenait sous la guenillière de l’église. Peille est un vieux mot français qui signifie haillon ; c’est pourquoi le porche de l’église, où se tiennent, pendant les offices les mendiants porteurs de peilles, s’appelle d’un nom analogue.

Cette peillerouse accostait les passants et leur demandait l’aumône. Il fallait se bien garder de lui rien donner ; autrement elle devenait grande et forte, de cacochyme qu’elle vous avez semblé, et elle vous rouait de coups. Un nommé Simon Richard, qui demeurant dans l’ancienne cure et qui soupçonnait quelque espièglerie des filles du bourg à son intention particulière, voulut batifoler avec elle. Il fut laissé pour mort. Je le vis sur le flanc, le lendemain, très rossé et très égratigné, en effet. Il jurait n’avoir eu affaire qu’à une petite vieille « qui paraissait cent ans, mais qui avait la poigne comme trois hommes et demi. »

On voulut en vain lui faire supposer qu’il avait eu affaire à un plus fort que lui, qui, sous un déguisement, s’est vengé de quelque mauvais tour de sa façon. Il était fort et hardi, même querelleur et vindicatif. Pourtant, il quitta la paroisse aussitôt qu’il fut debout et n’y revint jamais, disant qu’il ne craignait ni homme ni femme. Mais bien les gens qui ne sont pas de ce monde et qui n’ont pas le corps fait en chrétiens. Sand - Legendes rustiques.djvu



IV.

LA GRAND’BÊTE.


Les enfants du père Germain revenaient chargés de fagots qu’ils avaient dérobés. Au sortir des tailles de Champeaux, ils entendirent tous les oiseaux du bois crier à la fois, et virent une bête qui était faite comme un veau, tout comme un lièvre aussi. C’était la grand’bête.
Maurice SAND.


Sous les noms de bigorne, de chien blanc, de bête navette, de vache au diable, de piterne, de taranne, etc., etc., un animal fabuleux se promène, de temps immémorial, dans les campagnes et pénètre même dans les habitations, on ne sait plus dans quel dessein, tant on lui fait bonne guerre pour le repousser, dès que sa présence est signalée dans une localité.

Dans nos provinces du centre, ce que l’on raconte de la Grand’bête s’accorde particulièrement avec ce qui est dit de la Taranne dans les provinces du nord. C’est le plus souvent une chienne de la taille d’une génisse. Les enfants et les femmes, qui ont l’imagination vive, lui ont bien vu des cornes, des yeux de feu, et l’assemblage hétérogène des formes de divers animaux ; mais les gens calmes et clairvoyants ont décidé, en dernier ressort, que c’est une levrette, et tant de ces personnes sages l’on vue, qu’il faut bien adopter cette version la plus accréditée.

De toutes les antiques superstitions, celle-ci est la moins effacée. La Grand’bête a fait sa dernière apparition dans nos environs, il n’y a pas plus de cinq ou six ans, et il n’est pas prouvé qu’elle soit décidée à ne plus reparaître.

Dans mon enfance, j’allais souvent me promener, les soirs d’été, à une métairie appartenant à ma grand’mère et située dans les terres, à une demi-lieue de chez nous. Cette métairie a été longtemps le théâtre des grands sorcelages et des apparitions les mieux conditionnés. Je n’oublierai jamais une soirée où l’orage nous avait retenus, mon frère et moi, jusqu’à la grand’nuit, c’est-à-dire entre neuf et dix heures du soir. J’avais une dizaine d’années, mon frère avait quinze ans et faisait le brave. Quant à moi, je le confesse, j’avais grand’peur : la bête avait paru la veille, disait-on, autour de la ferme, et manquablement, c’est-à-dire infailliblement, elle allait reparaître dès que je jour aurait pris fin.

Je crois toujours voir les apprêts du combat. Les hommes s’armant de fourches de fer et de bâtons ; le métayer prenant, au manteau de la cheminée, et chargeant de balles bénites son long fusil à un seul canon ; sa vieille mère faisant ranger les enfants au fond de la chambre, entre les deux lits de serge jaune, et se mettant elle-même en prières avec ses brus et ses servantes, devant une image coloriée qui représentait je ne sais plus quel général de l’Empire que l’on prenait là pour un bon saint, les colporteurs de cette époque vendant n’importe quoi, comme figures de dévotion aux paysans.

Et puis, on ferma les portes et fenêtres, et on accota les battants ; et, comme les petits enfants criaient, on les gourmanda et on les menaça de les mettre dehors s’ils ne se taisaient. Il fallait écouter l’approche de la bête. Les chiens qu’on laissait dehors ne manqueraient pas de hurler et les bœufs de bremer (de mugir) dans l’étable. En fait, les chiens aboyaient et se démenaient déjà à la vue de tous ces préparatifs. Les animaux comprennent très bien les sentiments intérieurs qui agitent une famille ; les voix effrayées, les physionomies troublées, semblent leur révéler la cause du mouvement insolite qui se fait dans la maison.

Les gens de la ferme prétendaient que les animaux se rappelaient très bien, d’une année à l’autre, l’apparition des années précédentes et qu’ils avaient la révélation instinctive du mal que la bête pouvait leur faire. Aussi ne se jetaient-ils jamais sur elle et refusaient-ils de la poursuivre. De son côté, il était sans exemple qu’elle les eût mordus. Mais son souffle ou son influence les faisait périr, et jamais elle n’avait visité la métairie sans qu’il ne se déclarât, à la suite, une mortalité de bestiaux.

Il semblait donc que les personnes fussent à l’abri de tout danger, car la bête n’attaque pas et fuit à la moindre hostilité. Mais tout ce qui se présente avec un caractère surnaturel, ébranle l’imagination des paysans et des enfants, plus que le danger palpable. Certes, l’attaque d’une bande de loups affamés nous eût moins épouvantés que l’éventualité de la visite de ce fantôme.

Pourtant j’eus comme un regret et une déception quand, au lieu de la bête, arriva notre précepteur qui, s’inquiétant pour mon frère et moi, de la nuit et de l’orage, venait nous chercher, sans autre arme qu’un parapluie. Il se moqua beaucoup de la bête blanche et des préparatifs du combat. Il nous emmena en riant, et nous n’eûmes plus, hélas, ni peur ni espoir de voir cette fameuse bête, à laquelle nous avions cru pendant une heure.

J’ai à mon service un bon et honnête paysan, de trente-cinq ans environ, c’est-à-dire né sur le déclin de ces croyances dans le pays. Sincère, robuste et courageux, il a été laboureur dans cette métairie de l’Aunière, hantée, de temps immémorial, par tous les diables des légendes rustiques. Je lui demande s’il y a jamais vu quelque chose d’extraordinaire. Il commence par dire que non. Mais, comme il ne sait pas mentir, je vois bien qu’il craint d’être rallié et qu’il lui en coûte de répondre. J’insiste sans affectation et, peu à peu, il me raconte ce qui va suivre.

« J’ai vu, dit-il, bien des choses dont je n’ai pas été épeuré, mais que personne ne peut m’ôter de la mémoire. J’avais une vingtaine d’année quand je fus en moisson pour la première fois à l’Aunière. Nous étions dix-huit à moissonner et nous soupions dehors devant la porte, du logis à cause de la grand’chaud. Après souper, nous nous en allions coucher à la paille, quand un de nous s’en retourne au devant de la maison, pour chercher son couteau qu’il avait perdu. Il s’en revint, toujours criant, et étant tous sortis de la grange, tous les dix-huit, et moi comme les autres, avons vu la levrette couchée tout au long sur la table où nous avions soupé. Sitôt qu’elle nous vit, elle fit un saut de plus de vingt pieds en l’air et se sauva à travers champs. Et nous de la galoper et de la voir courir et sauter tout le long des buissons, où elle disparut tout d’un coup, et où personne ne trouva ni elle ni marque de son corps. Les chiens ne voulurent jamais nous suivre ni seulement flairer du côté. Ils ne firent que trembler et hurler dans la cour. À présent, ajoute-t-il, si vous me demandez comment la bête était faite, je vous dirai que je ne l’ai vue qu’à la brune et qu’elle m’a paru toute blanche. Vous dire que c’était une levrette, je ne saurais ; mais ça ressemblait à une levrette plus qu’à toute autre bête que j’aie jamais vue et, pour la grandeur, ça paraissait long, long, avec des jambes fines qui sautaient comme jamais je n’aurais cru qu’une bête pût sauter. »

Ce qu’il y a de sûr, c’est que le fermier de l’Aunière, le gros Martinet, perdit tant de bestiau, cette année-là, qu’il se mit dans l’idée de devenir médecin, afin de les guérir lui-même et de conjurer les sorts qu’on lui faisait, par d’autres sorts plus savants, et il s’en fut consulter le grand médecin qu’on appelle le sabotier du Bourg-Dieu, à plus de huit lieues d’ici. Quand il parla au sabotier pour la première fois, celui-ci lui dit : "Vous me venez quérir pour un bœuf malade qui s’appelle Chauvet, et vous avez en votre étable quatre paires de bœufs dont je vas vous dire tous les noms, tous les âges, toutes les couleurs."

Qui fut bien étonné ? Ce fut Martinet qui s’entendit raconter et nommer tout ce qu’il avait de bestiaux, encore que jamais le grand sabotier ne fut venu au pays de chez nous.

— Allez-vous en à votre logis, qu’il lui dit, vous trouverez le bœuf Chauvet debout et sauvé. Mais, par malheur, son camarade Racinieux, que vous avez laissé en bonne santé, sera crevé quand vous rentrerez à la maison.

— Et ne pouvez-vous l’empêcher ? dit Martinet.

— Non, il est trop tard. La mauvaise bête aura passé chez vous ?

— C’est la vérité : ne pouvez-vous m’enseigner le moyen de purger mon bestiau de sa mauvaise air ?

— Voire ! fit le sorcier ; mais il faudra que j’aille chez vous.

Ils vinrent à cheval, tous les deux et comme, dans ce temps-là, j’étais valet à la maison, j’entendis Martinet dire en arrivant :

— Vous avez donc encavé Racinieux à ce matin ?

— Par malheur, oui, notre maître, que je lui dis : comment donc que vous savez ça ?

— Et Chauvet mange de bon appétit, à cette heure ?

C’était la vérité, tout comme le sabotier l’avait connaissu. Le bœuf malade était guéri ; son camarade qui, au départ du maître, ne se sentait de rien, était crevé et encavé.

Alors Martinet voyant le grand talent du sabotier, le retint à la maison huit jours durant, et apprit de lui le sorcelage. Ils ne se couchaient point de toute la nuit, et s’en allaient dans les champs et sur les chemins, et on entendait des voix qu’on ne connaissait point et un sabat abominable.

Et le sabotier nous mena tous de jour dans le patural des bœufs et nous fit voir la chose qui leur donnait des maladies. C’était un crapaud que celui que l’on avait vu en levrette blanche avait arrangé avec des charmes et des empoisonnements sous une motte de gazon. Et quand les bœufs passaient à côté, ils commençaient de souffler et de maigrir.

Alors Martinet devint grand savant, comme chacun sait. Il eut les plus beaux élèves du pays et fut appelé comme médecin dans tout le canton. C’est comme ça et non autrement qu’il a pu vous payer sa ferme et se retirer du grand dommage où les mauvaises choses l’avaient mis.

Seulement, Martinet eut des ennuis de sa femme qui ne voulait point qu’il se donnât au sorcelage et qui faisait mauvaise mine au grand sabotier. Un jour, il quitta la maison en disant à Martinet : "Si l’affaire que nous avons ensemble tourne bien, je vous le ferai assavoir demain matin, d’une manière que vous comprendrez, vous tout seul." Et, de vrai, le lendemain matin, comme nous étions à manger la soupe, il se fit un grand air de vent qui donna une bouffée dont la maison trembla, et un coq noir entra dans la chambre et se jeta dans le feu où il fut tout brûlé en un instant. La femme du logis voulait sauver le coq, mais Martinet la retint par le bras en lui disant : "N’y touché pas !" et elle en resta toute apeurée. De même qu’une autrefois, comme le sabotier était là, et qu’elle venait de tirer ses vaches, son lait devint tout noir et on fut obligé de le jeter. Dont elle pleura, maudissant le sabotier. Mais son mari lui dit : "Rends-toi à lui, et une autre fois, offre-lui de ton lait, de ton fromage et de tout ce qui est ici." Ce qu’elle fit par la suite avec grande crainte et honnêteté.

Voilà comment la grand’bête a été chassée de la métairie et aussi l’homme sans tête, qui se promenait à côté sur le vieux chemin de Verneuil, et la chasse à baudet qui passait si souvent au-dessus de la maison. Seulement, Martinet a eu bien des peines dans son corps pour soumettre toutes ces mauvaises choses. Il a été souvent battu par les follets et ils lui ont enlevé de la tête et fait perdre plus de dix chapeaux et bonnets. Et, enfin, il a eu le mal d’yeux bien souvent, à cause de la boule de feu qui se mettait devant lui en voyage sur le cou de sa jument. » Sand - Legendes rustiques.djvu



V.

LES TROIS HOMMES DE PIERRE.


On prétend que certains individus de cette race stupide, crient aux passants attardés : Veux-tu des bras ? veux-tu des bras ? Si on a l’imprudence de leur répondre : Oui, ils reprennent : Donne-nous tes jambes ! Et comme ils sont charmeurs, on reste là tant qu’il leur plaît. Un malin que la frayeur avait jeté à la renverse, eut l’esprit de leur dire : Prenez mes jambes, si vous voulez ; elles sont mortes. — Ils ne surent point répliquer, et l’homme put se sauver de leur charme.
Maurice SAND.


Dans la région de l’Indre qui touche à la Creuse, la nature change d’aspect, les vallons s’enfouissent, les plateaux s’élèvent, la végétation prend de l’essor, les eaux se précipitent, les talus profonds se hérissent de rochers. Les traditions et les légendes sont pourtant plus rares dans cette région pittoresque que dans nos plaines ; mais elles sont généralement tristes, et, sauf ce qui se rapporte à Gargantua, je n’ai pas trouvé par là ce fonds d’humour berrichonne qui mêle souvent l’ironie aux terreurs du monde fantastique.

J’ai nommé Gargantua, et, à ce propos, je demanderai aux érudits si, avant la publication du livre (c’est ainsi, je crois, qu’on disait du temps de Rabelais pour désigner le grand, le seul, le délirant succès littéraire de l’époque), il n’y avait pas, dans les provinces, une légende populaire de Gargantua, dont le grand satirique se serait emparé, comme Goethe de la légende de Faust, et comme Molière de la légende de la Statue du Commandeur. Cette locution des enthousiastes contemporains de Rabelais, le livre, était-elle uniquement une formule d’admiration exclusive ? Ne signifiait-elle pas aussi une distinction à établir entre le poème éclatant et la légende obscure ? Les ogres remis à la mode par Perrault sont bien les mêmes géants que la chevalerie pourfendait au moyen-âge. Gargantua ne serait-il pas de la même famille, et son nom n’aurait-il pas été ramassé par l’auteur de Pantagruel parmi d’autres types populaires aujourd’hui oubliés pour n’avoir existé que dans les contes de la veillée, de nos ancêtres ? En Berry, où aucune tradition historique n’est restée dans la mémoire des paysans, sinon à l’état de mythe, on est très surpris de retrouver une sorte d’histoire locale très précise de Gargantua tout à fait en dehors du poème de Rabelais, bien que dans la même couleur. À Montlevic, une petite éminence isolée dans la plaine a été formée par le pied de Gargantua. Fourvoyé dans nos terres argileuses, le géant secoua son sabot en ce lieu, et y laissa une colline.

Sur la Creuse, aux limites du Berry, on retrouve Gargantua enjambant le vaste et magnifique ravin où la rivière s’engouffre, entre le clocher du Pin et celui de Ceaulmont, planté sur les bords escarpés de l’abîme. Un bac rempli de moines vint à passer entre les jambes du géant. Il crut voir filer une truite, se baissa, prit l’embarcation entre deux doigts, avala le tout, trouva les moines gros et gras, mais rejeta le bateau en se plaignant de l’arête du poisson.

Ceux qui vous racontent ces choses n’ont certes jamais lu le livre, et pas plus qu’eux leurs aïeux n’ont su son existence. Le nom de Rabelais leur est aussi inconnu que ceux de Pantagruel et de Panurge. Le frère Jean des Entomeures, ce type si populaire par sa nature et son langage, n’est pas arrivé davantage à la popularité de fait. Ces personnages sont l’œuvre du poète ; mais je croirais que Gargantua est l’œuvre du peuple et que, comme tous les grands créateurs, Rabelais a pris son bien où il l’a trouvé.

Les superstitions des villages et des chaumières de la Creuse, dans le bas Berry, admettent donc les géants, qui, par opposition, tiennent peu de place dans les chroniques du haut pays. Le haut pays est découvert et ondulé ; le bas pays, raviné et encaissé, est assis sur la roche qui sert de contre-forts aux escarpements du terrain. Ces roches micaschisteuses, de formes bizarres, prennent volontiers l’aspect de figures gigantesques ; mais il s’en faut de beaucoup qu’elles paraissent risibles au pêcheur de mauvaise foi qui va, durant la nuit, lever les nasses de ses confrères. Ce n’est pas le joyeux Gargantua qui lui apparaît : ce sont les trois hommes de pierre, que dans le jour, il appelait les rochers du moine, et qu’il voyait sans frayeur se mirer debout et immobiles sur le bord de l’eau transparente.

Une nuit, Chauvat, du moulin d’en bas, les vit remuer, descendre de leur immense piédestal et se promener sur le rivage en gesticulant ; mais quels horribles gestes, et quelle marche terrifiante ! Ils ne paraissaient avoir ni pieds ni jambes, et pourtant ils allaient plus vite que les eaux de la Creuse, et les cailloux broyés criaient sous leur poids. Il s’enfuit jusqu’à sa maison et s’y barricada de son mieux ; mais les hommes de pierre l’avaient suivi, et comme c’était un mécréant qui ne songea point à se recommander à Dieu, le plus petit de ces colosses appuya son coude sur le pignon de la maison qui s’écrasa comme une motte de beurre.

Chauvat épouvanté, se sauva dans sa grange ; mais le second des hommes de pierre y posa la main et la fendit en quatre comme si c’eût été une vieille huguenote en terre de Bazaiges.

Chauvat eut le temps de se sauver et il se réfugia sur la grande écluse qui coupe la rivière en biais d’un bord à l’autre. Là il se crut sauvé ; mais les trois hommes de pierre prirent ce chemin pour s’en retourner à leur place ordinaire sur l’autre rive, et il se vit forcé de rester là, ou de se jeter dans la rivière qui est très profonde de chaque côté de l’écluse ; car de courir plus vite que les géants n’avançaient, il n’y fallait point songer.

Il se rangea et se fit tout petit, n’osant souffler, couché de son long au ras de la chaussée, espérant que ces méchants blocs ne l’apercevraient point. Le premier passa ; puis vint le second qui passa aussi. Chauvat commençait à respirer. Enfin vint le troisième, qui était, de beaucoup, le plus grand et le plus lourd, et qui fit mine de passer de même que les autres. Mais la chaussée était glissante et l’homme de pierre glissa.

Par bonheur, Chauvat se ressouvint enfin de son baptême, et fit le signe de la croix en demandant l’assistance du ciel. L’homme de pierre trébucha et ne tomba point, sans quoi le pauvre pêcheur eût été écrasé comme une coquille d’œuf.

Les retournants sont, dans cette même partie du Berry, des hôtes très nombreux. Il est peu de maison qui ne soit hantée de quelque âme en peine. La Creuse, noire et rapide en certains endroits profonds, où elle coule sans obstacle, entraîne et charrie les esprits plaintifs des gens qui ont trouvé la mort dans ses flots. La nuit, on entend des cris déchirants ; ce sont les noyés qui se lamentent et demandent des prières. Ailleurs, elle écume et gronde dans les rochers ; on entend là les imprécations de ceux qui sont damnés sans rémission.

Le mot de retournant est bien l’équivalent de celui de revenant. Cependant quelques vieilles femmes vous diront que les âmes des suicidés (les noyés volontaires) sont condamnées à l’éternel travail de retourner les grosses pierres qui encombrent le lit des torrents. Au milieu d’une cascade de la Creuse, une de ces roches noires offre tellement la figure d’une barque échouée, que de loin, on s’y trompe. C’est une pierre retournée : on vous assure qu’elle est blanche en-dessous, et qu’elle a été amenée là de bien loin, par ceux qui retournent.

Ces légendes se rattachent, sans doute, au lugubre souvenir des désastres causés par les crues subites et terribles de la rivière. En 1845, une trombe de pluie gonfla si subitement les affluents torrentueux de la Creuse qui est, elle-même, en cet endroit, un torrent redoutable, que l’eau monta, dit-on, de plus de cent pieds, apportant toute une forêt récemment abattue sur ses rives. Aux approches de l’unique pont de la contrée, la forêt voyageuse s’arrêta deux heures, prise et serrée entre les deux rives à pic, et, à cette masse, vinrent se joindre d’autres masses de toits, de bateaux, de barrières et de débris de toute sorte, si bien que les enfants, qui ne doutent de rien, passaient d’une rive à l’autre, à pied sec sur cette montagne flottante, au-dessus des vagues en fureur. Tout-à-coup la montagne se précipita, emportant le pont qui l’avait retenue et balayant tout sur son passage, maisons, troupeaux, cultures et passants.

Pourtant le souvenir de ce désastre n’a pas suffi à peupler d’âmes en peine les bords et les îlots de la terrible rivière. Il s’y joint la tradition vague d’un combat de faux-saulniers contre les gens de la gabelle, au temps où les seigneurs et les bourgeois conduisaient, dans les sentiers escarpés, leurs mulets chargés de sel de contrebande. L’histoire du Berry ne dit rien de cette bataille. Les vieux paysans l’ont entendue raconter à leurs pères, qui la tenaient de leurs grands-pères. Beaucoup de gens, disent-ils, y périrent, et furent précipités des rochers dans la Creuse. C’est pourquoi l’on entend, dans les mauvaises nuits, des voix que personne ne connaît et qui crient sans relâche : Au sel ! au sel ! À ce cri, tous les mulets des pâturages voisins s’enfuient, les oreilles couchées et la queue entre les jambes, comme si le diable était après eux.

Dans cette même région, la croyance au grand serpent se réveille de temps à autre. On se soucie peu des milliers de vipères qui vivent dans les rochers et qui, dit-on, n’ont jamais fait de mal à personne ; mais le serpent de quarante pieds de longueur et qui a la tête faite comme un homme, est celui dont on se préoccupe. C’est probablement le même qui, dans les temps anciens, mangea trois prisonniers dans le cachot de la grosse tour de Châteaubrun. Depuis, il s’est montré plusieurs fois, et l’année dernière, 1857, tout le pays était en émoi, parce qu’une bergère l’avait vu dans un buisson. Plus de cinquante chasseurs étaient sur pied pour le chercher ; mais, comme de coutume, on ne le trouva point.

george sand
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VI.

LE FOLLET D’EP-NELL.


Sous la pierre d’Ep-nell, un follet de mauvaise race se tient blotti. C’est un follet à queue : ce sont les pires. Au lieu de soigner et de promener les chevaux, ils les effraient, les maltraitent et les rendent poussifs.
Maurice SAND.


Georgeon était le diable de la partie du Berry que l’on appelle la vallée Noire. Je dis était, parce qu’il est fort oublié aujourd’hui et qu’il faut remonter au souvenir des vieillards morts depuis une trentaine d’années, pour repêcher dans le fleuve d’oubli qui passe si vite aujourd’hui, le nom mystérieux qui ne devait jamais être écrit, « ni sur papier, ni sur bois, ni sur ardoise, ni sur pierre quelconque, ni sur étoffe, ni sur terre, ni sur poussière ou sable, ni même sur neige tombée du ciel. » Ce nom terrible, qui présidait aux formules les plus efficaces et les plus secrètes, ne devait être confié aux adeptes de la sorcellerie que dans le pertuis de l’oreille, et il n’était pas permis de le leur dire plus de trois fois. S’ils l’oubliaient, c’était tant pis pour eux. Il fallait financer de nouveau pour obtenir de l’entendre encore. Ce nom devait, en aucune circonstance, être révélé aux profanes et jamais prononcé tout haut, sinon dans la nuit noire et l’entière solitude. Celui qui me les confia l’avait surpris et n’y croyait point. Pourtant il se repentit de me l’avoir dit et revint me prier de ne pas le répéter. « J’ai mal rêvé cette nuit, disait-il ; par trois fois ma fenêtre s’est ouverte toute grande, sans que personne autre que moi fût entré dans ma chambre. »

Quel était le rang et le titre de Georgeon dans la hiérarchie des esprits de malice ? C’est ce que je n’ai pu savoir. C’est lui qu’il fallait appeler aux carrois ou carrefours des chemins, ou sous certains vieux arbres mal famés, pour faire apparaître l’esprit mystérieux. Avait-il pouvoir par lui-même sur certaines choses de la nature, ou n’était-il qu’un messager intermédiaire entre l’enfer et l’adepte ? Je le croirais : un homme du nom de Georgeon avait été jadis emporté à Montgivray par le diable. C’est peut-être cette mauvaise âme qui faisait dès lors le métier de conduire les autres âmes à la perdition.

Georgeon était à moitié invisible, en ce sens qu’il n’apparaissait que dans les nuits sans lune ou à travers d’épais brouillards. On voyait alors une forme humaine plus grande que nature ; mais l’habit, les traits, les détails de cette forme restaient toujours insaisissables, ou tellement vagues qu’il était impossible d’en conserver la mémoire aussi bien que de le reconnaître, même à la voix, quand on avait plusieurs entrevues avec lui. Il fallait chaque fois l’appeler par son nom, et lui dire : « Est-ce toi avec qui j’ai parlé telle nuit et en tel lieu ? » S’il ne répondait pas c’est moi, il fallait se défier et ne rien lui raconter de ce qui s’était passé dans les précédents entretiens avec le diable, soit que Georgeon cachât son identité pour éprouver la discrétion et la prudence de son adepte, soit que le paysan pousse la prudence jusqu’à se méfier du diable, même après s’être donné à lui.

Il est certain, tout au moins, que le paysan a la prétention d’être aussi rusé que Satan et qu’en tout pays ses légendes merveilleuses sont pleines de malices attribuées à de bons gars qui ont su berner le démon et le prendre dans ses propres pièges. Parmi les plus jolies, il faut citer celle du fé amoureux que rapporte l’auteur de la Normandie merveilleuse et qui a toute la grâce du langage rustique. Le fé s’était épris d’une belle femme de campagne ; chaque soir, pendant qu’elle filait auprès de son feu, il venait s’asseoir sur un escabeau, à l’autre coin de la cheminée. La femme s’étant aperçue de sa présence et de ses regards de convoitise, avertit son mari, qui prit ses vêtements, sa place et sa quenouille, et faisant mine de filer, attendit le lutin. Celui-ci arrive, regarde de travers l’étrange filandière et lui dit : « Où donc est la belle, belle, d’hier au soir, qui file, file, et atourole toujours, car toi, tu tournes, tournes, et tu n’atourole pas ? » Le mari ne répond rien et attend que le fé se soit assis sur l’escabeau d’où il avait coutume de dévorer des yeux la femme du logis, et où l’on avait traîteusement placé la galetière rougie au feu. Le fé s’assied, en effet, brûle outrageusement sa queue et fait un grand cri, en disant : « Qui m’a fait cette mauvaise mauvaiseté ? Est-ce la belle, belle, qui atourole toujours ? — Non, répond le mari ; c’est moi, moi-même, qui n’atourole jamais ! » Le fé exaspéré s’envole par la cheminée pour appeler ses compagnons qui prenaient leurs ébats sur le toit. « Qu’as-tu donc à crier, crier ? lui disent-ils. — Je me brûle, brûle ! — Et qui t’a ainsi brûlé, brûlé ? — C’est moi, moi-même, qui n’atourole jamais. »

Cette réponse parut si stupide aux autres fés, qui sont des esprits très railleurs, que le mari de la belle fileuse les entendit rire comme des fous, huer, berner et chasser le pauvre amoureux, de quoi il fut fort aise, car il avait eu bien peur d’attirer contre lui toute la bande des lutins, et jamais plus l’amoureux de sa femme n’osa se présenter derechef en sa maison.

Cette légende normande a une sorte de pendant en Berry, ou plutôt c’est la même légende, avec des variantes qui caractérisent l’esprit local.

Ici le follet, ou fadet, l’histoire ne dit pas précisément à quel type d’esprits malins il appartenait, n’avait nullement l’amour en tête. Positif comme un diable berrichon, il ne songeait qu’à faire enrager la filandière, laquelle n'atourolait pas le lin sur son fuseau, mais filait en faisant virer de la laine sur un rouet, et, au lieu de la contempler avec des yeux tendres, il embrouillait et cassait méchamment son brin, afin de pouvoir, pendant qu’elle le raccommodait, se glisser dans l’arche (la huche au pain) et d’y voler les galettes que la ménagère avait mises en réserve pour ses enfants.

S’étant aperçue de ce manège la bonne femme ne fit semblant de rien et feignant de se baisser, elle ramassa subtilement le fin bout de la longue queue du personnage, l’attacha avec son brin de laine et se mit à la vironner, vironner sur son rouet, comme si ce fût un écheveau.

Le fadet ne s’en aperçut pas tout de suite, occupé qu’il était à se vautrer dans la galette au fromage. Mais quand le rouet eut roulé cinq ou six brassés de queue, il le sentit fort bien et se prit à crier : Ma queue, ma queue. La dévideuse n’en tint pas compte, et, toujours vironnant, se mit à chanter : Pelotte, pelotte, ma roulotte ! d’une si bonne voix et menant si grand bruit avec sa roue, que les autres diables, embusqués sur le toit, n’entendirent pas les gémissements et les imprécations de leur camarade, lequel fut bien forcé de se rendre, et de jurer par le nom du grand diable d’enfer qu’il ne remettrait jamais les pieds dans la maison.

D’après certaines versions, le lutin qui s’amuse à jouiller (embrouiller et mêler) les fils des dévideuses est un esprit femelle, une mauvaise fade. J’ai entendu, dans mon enfance, une vieille qui avait coutume de dire en pareille occasion, la jouillarde s’y est mise ! et elle faisait une croix dans la main pour conjurer et chasser la diablesse.

Ce qu’ailleurs on appelle le gobelin, le fé, le lutin, le farfadet, le kobbold, l’orco, l’elfe, le troll, etc., etc., en Berry, on l’appelle le plus souvent le follet. Il en est de bons et de mauvais. Ceux qui pansent les chevaux à l’écurie et dont tous les valets de ferme entendent le fouet et l’appel de langue, de même que ceux qui, la nuit, font galoper la chevaline au pâturage, et qui leur jouillent le crin pour s’en faire des étriers (vu qu’ils sont trop petits pour se tenir sur la croupe de l’animal et qu’ils chevauchent toujours sur l’encolure), sont d’assez bons enfants et fuient à l’approche de l’homme. Toute leur malice consiste à faire mourir ou avorter les juments dont on se permet de couper la crinière quand il leur a plu de la tresser et de la nouer pour leur usage. On appelle les montures favorites du follet chevaux bouclés, et autrefois on les estimait comme les meilleurs et les plus ardents. Les juments pansées du follet étaient recherchées en foire comme bonnes poulinières.

Ce follet des écuries existe encore chez nous dans la croyance de beaucoup de gens. Tous les paysans de quarante ans, qui se sont adonnés à l’élevage des chevaux, l’ont vu et en font serment avec une candeur impossible à révoquer en doute. Ils n’en ont jamais eu peur, sachant qu’il n’est pas méchant. Ils le décrivent tous de la même manière. Il est gros comme un petit coq et il en a la crête d’un rouge vif. Ses yeux sont de feu, son corps est celui d’un petit homme assez bien fait, sauf qu’il a des griffes au lieu d’ongles. On varie quant à la queue ; selon les uns elle est en plumes, selon les autres, c’est une queue de rat d’une longueur démesurée, et dont il se sert, comme d’un fouet, pour faire courir sa monture.

Dans le nord de la France, certains de ces nains sont forts méchants et se plaisent à égarer les voyageurs. Dans la Marche, autour des dolmens, tout esprit est dangereux et hostile à l’homme parce qu’il est préposé à la garde des trésors cachés sous les grosses pierres. Malheur aux curieux et surtout aux ambitieux qui vont rôder la nuit autour de ces monuments où règne l’éternel mystère de la tradition. Ils sautent sur le cou du cheval, font tomber le cavalier et le rouent de coups. Pourtant on peut s’en préserver de plusieurs manières, quand on a été assez hardi pour étudier, à tout risque, leurs habitudes et leurs fantaisies. En général, ils ne sont pas intelligents et parlent avec difficulté la langue de l’homme. Comme ceux de la Normandie et comme les Korigans de la Bretagne, ils ont la manie ou plutôt l’infirmité de répéter deux fois le même mot, sans pouvoir arriver jusqu’à trois, ou s’ils dépassent ce nombre en le doublant, ils ne peuvent pas le dire une septième fois.

Un chercheur de trésors, qui voyait le nain sauter devant lui en l’entraînant dans une ronde magnétique et en lui disant sans cesse d’une petite voix aigre : Tourne, tourne, l’arrêta court en lui répondant : Je tourne, je retourne et je détourne. Le lutin ne comprit pas, et, pensant que c’était là une formule au-dessus de son savoir, il lâcha l’homme, sauta sur la pierre et la fit danser si fort et tourner si vite qu’il en sortait du feu. L’homme n’osa pas en approcher, mais il put se retirer sans être suivi. Seulement, le nain lui avait imprimé un tel mouvement de rotation, en le faisant valser avec lui autour de la pierre endiablée, qu’il rentra chez lui toujours tournant sur lui-même comme une toupie lancée, et alla tomber de fatigue à la porte de sa maison.

george sand.
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VII.

LE CASSEU’ DE BOIS.


Malheur à la ramasseuse de bois qui rencontre sur son chemin l’homme de fer rouge ! Ravageant les arbres de la forêt, il ne permet pas que les humains profitent de ses dégâts.
Maurice SAND.


Le pauvre paysan est quelquefois un charmant poète, témoin cette fable où il plaisante sa propre misère avec une si douce mélancolie :

« Au mois d’avril, la ruiche (le rouge-gorge) et le roi-Berthault (le roitelet) se rencontrèrent aux bois et se demandèrent leurs portements. — Ça va très bien, Dieu merci, dit la ruiche ; j’ai passé un bon hiver. — Et moi de même, dit le roi-Berthault ; j’ai passé l’hiver chez le bûcheron et je me suis diantrement chauffé ! Ces gens-là font des feux, si vous saviez, ma chère ! Ils vous font brûler des bûches aussi grosses que ma jambe ! — Vrai ? dit la ruiche émerveillée. Eh bien ! moi, j’ai mangé mon saoul chez le laboureur ! Il avait du blé dans son grenier, oh ! mais du blé ! Debout sur le plancher, j’en avais jusqu’au ventre ! »

Les hallucinations du paysan qui, aussi bien que ses traditions, donnent souvent lieu à des croyances et à des légendes, prouvent que s’il est généralement privé du sens d’une clairvoyante observation, il a la faculté extraordinairement poétique de personnifier l’apparence des choses et d’en saisir le côté merveilleux. Les reflets embrasés du soleil couchant sous les grands ombrages ont donné naissance à l’homme de feu ou de fer rouge, ou tout simplement de bois de vergne, qui court de tige en tige, brisant ou embrasant. C’est lui qui, dans la nuit, allume ces terribles incendies où sont dévorées des forêts entières et dont la cause, trop souvent attribuée à la malveillance, reste toujours très mystérieuse. Disons, en passant, que la chute des aérolites peut expliquer bien des choses et que le paysan de nos jours commence à s’en rendre compte. L’an dernier, une femme de la Berthenoux tricotait devant sa porte, quand elle vit une lumière à rendre aveugle et entendit un bruit à rendre sourd. En une minute, sa maison fut en feu ; elle n’eut que le temps de sortir son enfant qui dormait, et vit brûler sa pauvre demeure avec une rapidité qui tenait du prodige. « Ce n’était pas, dit-elle, un feu comme un autre ; j’ai bien vu quelque chose tomber du ciel ; mais ce n’était pas le feu ordinaire du ciel ; l’air était tranquille et il n’y avait pas d’orage du tout. » Le fait fut constaté par de nombreux témoins et personne ne songea à accuser la pauvre femme de s’être vouée au diable ou d’avoir encouru la colère du ciel. Il y a cent ans, les choses se fussent passées autrement. La malheureuse eût été maudite et repoussée de tous, ou bien ses voisins eussent été accusés de sortilège. Il y a deux cents ans, quelqu’un, à coup sûr, eût été brûlé pour ce fait, soit la victime de l’incendie, soit le premier passant qui eût éternué de travers au moment du sinistre.

L’homme de feu est aussi nommé casseu’ de bois. Il prend diverses apparences et joue divers rôles, selon les localités. Il n’est pas toujours flamboyant et incendiaire et se fait entendre plus souvent qu’il ne se montre. Dans les nuits brumeuses, il frappe à coups redoublés sur les arbres, et les gardes-forestiers, convaincus qu’ils ont affaire à d’audacieux voleurs de bois, courent au bruit et aperçoivent quelquefois le pâle éclair de sa puissante cognée. Mais, chose étrange, ces grands arbres que l’on entendait crier sous ses coups et qu’on s’attendait à trouver profondément entaillés, n’en portaient pas la moindre trace. Le casseu’, ou le coupeu’, ou le batteu’, car le fantôme porte tous ces noms, est quelquefois le génie protecteur de la forêt qu’il a prise en affection. Il faut se garder de toucher aux arbres sur lesquels il a frappé pour avertir de sa prédilection.

On sait que des troncs pourris émane quelquefois une lueur phosphorescente. Cette lueur, bien réelle et bien visible, a donné lieu à une foule de prétendues apparitions. J’en ai vu une du plus bel aspect, et le paysan qui m’accompagnait me raconta l’histoire suivante :

« Un bon curé, qui n’avait crainte d’aucune chose, passait souvent, le soir, dans les bois, en revenant d’une paroisse voisine où il allait souper et faire la partie de cartes avec un confrère.

Il voyait toujours, au même endroit, une lueur blanche à laquelle il ne donnait pas grande attention, bien que son cheval fit, chaque fois, un petit écart et dressât les oreilles comme s’il eût vu ou senti quelque chose d’extraordinaire.

Un soir que la lueur lui parut plus vive que de coutume et que son cheval se montra plus inquiet, le curé résolut d’en avoir le cœur net et voulut entrer sous bois du côté où la clarté paraissait ; mais son cheval s’en défendit si bien, qu’il y renonça et résolut d’aller voir, au jour, s’il y avait par là quelque charbonnière mal couverte qui menaçât de mettre le feu à la futaie.

Il y alla donc le lendemain matin, et ne trouva, à plus d’un quart de lieue à la ronde, aucune charbonnière allumée ou éteinte, aucune hutte, aucune trace de feu ni cause de lumière. Il n’y songea plus.

Mais une semaine plus tard, repassant là sur le minuit, il vit un grand rond de feu blanc qui flambait en travers de son chemin, et son cheval se cabra et refusa tout-à-fait d’avancer.

Le curé mit pied à terre, prit sa bête par la bride et avança résolument jusqu’au milieu du feu qui, non-seulement ne le brûla pas, mais ne lui fit sentir aucune chaleur.

Il en fut si étonné que, parvenu au milieu du cercle, il ne put s’empêcher d’en rire et de s’écrier : « Ah ! par tous les diables, voici la première fois de ma vie que je rencontre du feu froid. »

Ce bon curé, ayant autrefois servi dans les armées, avait la mauvaise habitude de mêler quelques jurons à ses paroles, mais sans aucunement penser à mal.

Il n’eut pas plutôt lâché cette imprudente réflexion, qu’il entendit une voix sifflante comme la graisse qui grésille dans une poêle, et cette voix, qui semblait venir de dessous terre, disait : « Si tu veux du feu chaud, on t’en donnera. »

À ce coup, le curé sentit la peur lui courir dans les cheveux ; mais il ne perdit pas la tête et répondit fort à propos : « Merci, mon camarade d’en bas, je n’ai besoin de rien. »

Le feu cessa tout-à-coup et la voix parut se renfoncer sous terre en murmurant : « Poltron de curé, va te coucher, va, poltron de curé ! »

Ce défi irrita l’ancien aumônier de régiment. « Poltron de curé ! fit-il avec sa plus grosse voix, poltron de curé ! Eh bien ! viens donc un peut t’y frotter, toi, le beau flambeur qui te caches sous la terre ? » Et du bout de son bâton, il fit un grand cercle autour de lui à l’endroit où il avait vu le cercle de feu blanc, riant toujours en disant : « Tu vois, je ne veux pas sortir de là, c’est là que je t’attends de pied ferme, homme ou diable ! »

Et comme rien ne paraissait ni ne bougeait, il s’escrima de son bâton, frappant devant lui, à droite, à gauche, derrière, partout, et, chaque fois qu’il frappait, il entendait gémir et crier comme si trente diables invisibles eussent reçu la bonne trempée qu’il leur administrait.

Or, comme ce jeu plaisait à son humeur courageuse, il y prit goût et rage et battit ainsi le diable une heure durant, jusqu’à ce que les cris et les plaintes, qui allaient toujours s’amoindrissant, fissent place à de faibles soupirs et enfin au plus profond silence. Alors le curé, qui s’était mis tout en sueur, sortit du cercle et alla reprendre son cheval qui s’était sauvé non loin de là.

Quand il se fut essuyé le front et remis en selle, il reprit le chemin de son presbytère et jamais plus ne revit la lueur dans le bois.

Mais la veille de la fête des trépassés de la même année, il entendit, sur le minuit, frapper à sa porte. Il appela son sacristain, qui lui servait de domestique, et lui dit : On frappe en bas mon garçon. Va donc voir ce que c’est !

Le sacristain alla ouvrir et revint, disant : Foi d’homme, monsieur le curé, vous avez rêvé ça, il n’y a personne à la porte.

Le curé se rendormit ; mais, entendant frapper pour la seconde fois, il se réveilla de nouveau. Il appela encore son valet, qui ne faisait que de se remettre au lit et qui lui jura qu’il se trompait. Pour son compte, il n’avait rien entendu.

Le curé retournait à son lit, lorsqu’on frappa encore. Jean, dit-il, es-tu devenus sourd ou si c’est un bruit que j’ai dans les oreilles ?

— Vous l’avez au moins dans la tête, monsieur le curé, répondit Jean ; je n’entends rien que l’horloge de l’église qui dit tic-toc, et la chouette qui dit hou hou dans le clocher.

Le curé se figura que c’était peut-être un avertissement du ciel pour qu’il eût à se mettre en état de grâce avant de mourir. Mais, comme c’était un homme à vouloir être sûr de son fait, il alluma une lanterne et descendit ouvrir lui-même. — Bonne nuit, monsieur le curé, lui dit une voix qu’il connaissait, sans qu’il pût voir aucune figure.

— Bonne nuit, père Cadet, répondit le curé sans se déconcerter se déconcerter, et il referma sa porte, s’imaginant beaucoup en lui-même, car il avait porté en terre le père Cadet il y avait environ une année.

Il allait remonter l’escalier de sa chambre, quand on frappa encore. Bon, dit-il, ce pauvre défunt aura oublier de me demander des prières ; il ne faut pas lui en refuser ; et il rouvrit la porte, disant : Est-ce encore vous, père Cadet ?

— Non, monsieur le curé, c’est moi, fit une voix de femme ; je viens vous souhaiter une bonne nuit.

— Et à vous pareillement, mère Guite, répondit-il, refermant sa porte ; or, la mère Guite avait été enterrée chrétiennement environ six mois auparavant.

Mais on frappa encore, et, cette fois, le curé entendit une jeune voix douce qui lui disait : C’est moi, le petit enfant à la Jeanne Bonnine, que vous avez baptisé et enterré le même jour de l’été dernier. Je viens vous souhaiter la bonne nuit, monsieur le curé.

— Par ma foi, dit le curé, vous me la souhaiterez tant, qu’elle sera nuit blanche. Si vous avez des honnêtetés à me faire, ne pouvez-vous venir tous ensemble ? ce sera plus tôt fini !

Aussitôt le curé vit clairement, devant sa porte, une douzaine de gens qu’il avait enterrés dans l’année, hommes, femmes, vieux et jeunes : le père Chaudy, qui était mort en moisson et qui tenait encore sa faucille ; la Jeanne Bonnine, qui était morte en couches et qui tenait son pauvre nourrisson sur son bras ; et ainsi des autres, voir la vieille Guite, qui était morte de la grand’peur pour avoir vu l’homme de feu rouge lui faire reproche et menace, un soir qu’elle ramassait du bois mort dans la taille.

— Ça, mes chers paroissiens, dit le hardi curé, je suis aise de vous voir debout ; êtes-vous toutes en paradis, mes bonnes âmes ?

— Nous nous mettons en route sur l’heure, monsieur le curé, répondit la Jeanne ; nous étions en peine et en souffrance pour nos péchés, sous la garde d’un esprit méchant qui nous faisait danser toutes les nuits sous les arbres ; mais vous nous avez si bien battus dans le bois du Chassin, que notre compte a été acquitté. Ah ! que vous frappez rude, monsieur le curé ! Dieu vous le rende, pour le bien que vous avez fait à nos âmes !

— C’est bien, mes enfants, répondit le curé, Bon voyage et priez pour moi !

Il s’en alla dormir et jamais n’avait si bien dormi, » dit le narrateur en finissant. Sand - Legendes rustiques.djvu



VIII.

LE MEUNEU’ DE LOUPS


« Cent agneaux vous aurez, Courant dedans la brande ; Belle, avec moi venez, Cent agneaux vous aurez. — Les agneaux qu’ous avez Ont la gueule trop grande ; Sans moi vous garderez Les agneaux qu’ous avez. »
Recueilli par Maurice SAND.


    « Paunay, Saunay, Rosnay, Villiers
    Quatre paroisses de sorciers. »

C’est là un dicton du pays de Brenne, et les historiens du Berry désignent cette région marécageuse comme le pays privilégié des meneux de loups et jeteux de sorts.

La croyance aux meneux de loups est répandue dans toute la France. C’est le dernier vestige de la légende si longtemps accréditée des lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que l’on fait à nos petits enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient nos grand’mères, je ne me souviens pas que l’on m’ait jamais parlé des hommes-loups de l’antiquité et du moyen-âge. Cependant on s’y sert encore du mot de garou qui signifie bien, à lui tout seul, homme-loup ; mais on en a perdu le vrai sens. Le loup-garou est un loup ensorcelé, et les meneux de loups ne sont plus les capitaines de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants ; ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons ou de malins gardes-chasse, qui possèdent le secret pour charmer, soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables.

Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune, au carroir de la Croix-Blanche, le père Soupison, surnommé Démonnet, s’en allant tout seul, à grands pas, et suivi de plus de trente loups.

Une nuit, dans la forêt de Châteauroux, deux hommes, qui me l’ont raconté, virent passer sous bois, une grande bande de loups. Ils en furent très effrayés et montèrent sur un arbre, d’où ils virent ces animaux s’arrêter à la porte de la hutte d’un bûcheron. Ils l’entourèrent en poussant des hurlements effroyables. Le bûcheron sortit, leur parla dans une langue inconnue, se promena au milieu d’eux, après quoi ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal.

Ceci est une histoire de paysan. Mais deux personnes riches, ayant reçu de l’éducation, gens de beaucoup de sens et d’habileté dans les affaires, vivant dans le voisinage d’une forêt où elles chassaient fort souvent, m’ont juré, sur l’honneur, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde-forestier, de leur connaissance, s’arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour l’observer et virent treize loups, dont un énorme alla droit au charmeur et lui fit des caresses ; celui-ci siffla les autres, comme on siffle des chiens, et s’enfonça avec eux dans l’épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n’osèrent l’y suivre et se retirèrent aussi surpris qu’effrayés.

Ceci me fut raconté si sérieusement que je déclare n’avoir pas d’opinion sur le fait. J’ai été élevé aux champs et j’ai cru si longtemps à certaines visions que je n’ai pas eues, mais que j’ai vu subir autour de moi, que, même aujourd’hui, je ne saurais trop dire où la réalité finit et où l’hallucination commence. Je sais qu’il y a des dompteurs d’animaux féroces. Y a-t-il des charmeurs d’animaux sauvages en liberté ? Les deux personnes qui m’ont raconté le fait ci-dessus l’ont-elles rêvé simultanément, ou le prétendu sorcier avait-il apprivoisé treize loups pour son plaisir ? Ce que je crois fermement, c’est que les deux narrateurs avaient vu identiquement la même chose et qu’ils l’affirmaient avec sincérité.

Dans le Morvan, les ménétriers sont meneux de loups. Ils ne peuvent apprendre la musique qu’en se vouant au diable, et souvent leur maître les bat et leur casse leurs instruments sur le dos, quand ils lui désobéissent. Les loups de ce pays-là sont aussi les sujets de Satan ; ce ne sont pas de vrais loups. La tradition de la lycanthropie se serait mieux conservée là que dans le Berry.

Il y a une cinquantaine d’années, les sonneurs de musette et de vielle étaient encore sorciers dans la vallée Noire. Ils ont perdu cette mauvaise réputation ; mais on raconte encore l’histoire d’un maître sonneur qui avait tant de talent et menait une conduite si chrétienne, que le curé de sa paroisse le faisait jouer à la grand’messe durant l’élévation. Il jouait des airs d’église, ce qui entrait bien dans l’éducation musicale des ménétriers de ce temps-là, mais ce qui leur était rarement permis par les curés, à cause de leurs pratiques secrètes, qui n’étaient pas, disait-on les plus catholiques du monde.

Le grand Julien, de Saint-Août, avait donc ce privilège d’exception, et « quand il sonnait à la messe, c’était merveille de l’ouïe. », et la paroisse se faisait honneur de lui.

« Une nuit, comme il revenait de jouer, trois jours durant, à une noce de campagne, il rencontra, dans la brande, une musette qui jouait toute seule ; d’autres disent que c’était le vent qui en jouait.

Étonné de voir cette musette toute reluisante d’argent, qui venait à lui sans qu’aucune personne la fit aller, il s’arrêta et eut peur. La musette passa à côté de lui, comme si elle ne le voyait pas, et continua de sonner d’une si belle manière que jamais Julien n’avait rien entendu de pareil, et qu’il se sentit, du coup, tout affolé de jalousie.

Voilà donc qu’au lieu de passer, comme un homme raisonnable, il se retourne et suit cette cornemuse pour l’écouter et pour tâcher de retenir l’air qu’elle disait et qu’il était dépité de ne pas savoir.

Il la suivit d’abord d’un peu loin, et puis d’un peu plus près, et puis, enfin, il s’enhardit jusqu’à sauter dessus et la vouloir prendre ; car de voir un si beau et si bon instrument sans maître, il y avait de quoi tenter un homme qui faisait son métier de musiquer.

Mais la cornemuse monta en l’air et continua de jouer, sans qu’il pût l’aveindre, et il s’en retourna chez lui en grand souci et même en grand chagrin. Et quand on lui demanda, les jours d’après, pourquoi il paraissait en peine et malade, il répondait : L’air de la nuit sonne mieux que moi ; ce n’était pas la peine d’apprendre !

On ne sut point ce qu’il voulait dire, mais on l’entendit étudier une musique nouvelle qui ne ressemblait en rien à celle des autres ni à celle qu’il avait jouée jusque-là ; et, la nuit, il s’en allait tout seul, emmy la brande, et revenait au petit jour, bien fatigué, mais jouant de mieux en mieux un air qui paraissait très étrange et que personne ne pouvait comprendre.

Ceci fut rapporté au curé, qui le fit venir et lui dit : Julien, je sais que le diable est enragé de poursuivre et de tenter les gens de ton état ; on me dit que tu vas seul, la nuit, dans des endroits où tu n’as pas besoin, et que tu parais tourmenté. Fais attention à toi, Julien ; si tu commences mal, tu finiras mal !

C’était un samedi. Le lendemain était grande fête, il y avait grand’messe carillonnée, et Julien promit de jouer comme il avait coutume.

Cependant, le matin, le sacristain vint dire au curé qu’il avait rencontré Julien dans la brande, jouant d’une manière qui n’était pas chrétienne, et menant derrière lui plus de trois cents loups qui s’étaient sauvés à son approche.

Le curé fit encore venir Julien et le questionna. Julien leva les épaules en disant que le sacristain avait bu.

Et comme, de vrai, le sacristain était porté sur la boisson, son dire ne donna pas grand’crainte à M. le Curé, qui commença de dire et chanter la messe.

Quand ce fut à l’élévation, Julien commença aussi de jouer sa chanson d’église ; mais, encore qu’il eût peut-être bonne intention de la dire comme il faut, il ne put jamais tomber dans l’air, et ce qu’il joua ne fut autre que la propre chanson du diable que le vent lui avait apprise.

La chose dérangea M. le Curé, qui, par trois fois, avant de consacrer l’hostie, s’agita et frappa du pied pour faire taire cette mauvaise complainte ; mais enfin, songeant que Dieu se ferait bien respecter lui-même, il éleva l’hostie et dit les paroles de la consécration.

Au même moment, la musette à Julien se creva dans ses mains, avec un bruit comme si l’âme du diable en fût sortie, et il en reçut un si bon coup dans l’estomac qu’il tomba tout apiâni (tout pâmé) sur le pavé de l’église.

On l’emporta à son logis, où il fit une grosse maladie. Mais il s’en retira par la grâce de Dieu et la parole de M. le Curé, qui le fit renoncer à ses mauvaises pratiques, et à qui il confessa avoir joué pour les loups de la brande. Depuis lors, il joua chrétiennement et laissa les loups se promener tout seuls ou en la compagnie des autres sonneurs damnés.

On dit que ceux-ci lui firent des peines pour avoir vendu le secret, et qu’ils le battirent souvent pour se revenger. Mais il supporta leurs mauvais traitements par esprit de pénitence et fit une bonne fin, enseignant la musique de cornemuse à ses enfants, et les détournant d’en chercher plus long qu’on n’en doit savoir. Sand - Legendes rustiques.djvu



IX.

LE LUPEUX


Charli l’entendait souvent quand il revenait de casser les pierres sur la route. — Oui-dà, disait-il à sa femme en rentrant, il me suivait encore, à ce soir, tout le long du buisson, lupant à la lune ; mais moi, je lui disais en moi-même : Lupe donc tant que tu voudras, tu ne me feras pas seulement tourner la tête pour te voir.
Maurice SAND.


L’auteur de la Normandie merveilleuse, que nous aimons à citer, parle des bêtes revenantes (c’est ainsi qu’on les appelle en Berry) à propos du chien de Monthulé, qui apparaissait aux habitants de la commune de Sainte-Croix-sur-Aizier, ne faisant aucun mal aux hommes, mais ne se laissant jamais approcher ni toucher, et bornant sa malice à tourmenter si fort les jeunes chiens qu’on n’en pouvait élever aucun dans la localité. La légende normande dit que ce chien avait appartenu à un voyageur mystérieux, et qu’il avait été tué par le propriétaire de la ferme de Monthulé. Son maître le cherchant partout, vint à la ferme, où on lui jura que l’animal était venu mourir de sa belle mort. — Si vous ne dites vrai, répondit le voyageur, on le saura bien ! Et il disparut.

À partir de ce moment, le chien devint fantôme pour tourmenter ses meurtriers. L’auteur ajoute : « Observez que dans ce conte, une croyance nouvelle se manifeste ; une âme est attribuée à l’animal, puisqu’il partage avec l’homme la faculté d’apparaître après sa mort. »

Nous avons constaté la même croyance dans notre province. Une vieille femme de notre village perdit une ouaille, une brebis noire, qu’elle soupçonna un méchant voisin d’avoir fait périr par poison ou maléfice. La pauvre bête écorchée et mise en terre, la bonne femme dormait, lorsqu’elle entendit sa chèvre bêler et se démener dans l’étable, comme si elle était aux prises avec quelque chose d’extraordinaire. Elle se leva et, ouvrant sa porte, elle vit son ouaille noire qui essayait d’entrer dans l’étable où elle avait coutume d’être avec la chèvre. La bonne femme effrayée, rentre chez elle et se barricade ; mais la chèvre continue à se tourmenter. La femme prend courage et retourne voir. Cela eut lieu par trois fois. Par trois fois elle vit son ouaille essayant d’entrer, et la chèvre venant jusqu’à la barrière de l’étable pour l’appeler et la caresser. Mais ce n’était qu’une ombre ; la vieille femme ne put la saisir, et quand la porte de l’étable fut ouverte, la chèvre sortit, chercha, bêla et rentra, comme si, elle aussi, eût constaté l’illusion qu’elle venait de subir.

J’ai ouï raconter l’histoire d’une pie qui avait appartenu à la Grand’Gothe, une des plus fines sorcières de l’endroit. Cette pie avait appris à parler, et toutes les médisances qu’elle entendait débiter à sa maîtresse, elle les répétait aux passants en manière d’insulte. Si bien que des jeunes gens, lassés d’entendre divulguer leurs petits secrets par cette mauvaise bête, lui tordirent le cou. La Grand’Gothe prédit qu’on s’en repentirait un jour ou l’autre, et mourut elle-même peu de temps après.

Personne ne la regretta, non plus que son vieux frère, le père Grand-Jean, qui n’était pas un mauvais homme, mais qui était si souvent alité qu’on le voyait et ne le connaissait quasiment plus. Les deux vieillards et la pie partirent dans la même quinzaine.

Or, le père Grand-Jean avait rempli jusqu’à sa fin, tant bien que mal, les fonctions de sacristain, qui se bornaient, dans la paroisse supprimée depuis la Révolution, à tenir chez lui les clefs de l’église et à sonner l’Angelus trois fois par jour. Cette pratique n’était nullement obligatoire ; mais les habitants ayant l’habitude d’entendre le son de leur cloche, qui était pour eux une sorte d’horloge, eussent trouvé mauvais que le sacristain s’en dispensât. Et, comme il était trop cassé et trop souvent malade pour n’y pas manquer, sa sœur, la Grand’Gothe, qui se conserva ingambe et verte jusqu’à son dernier jour, sonnait l’Angelus à sa place quand il ne pouvait sortir du lit. On prétend qu’elle était si impie que tout en secouant la vieille cloche, elle débitait et faisait même mille ordures dans l’église, où personne n’osait la suivre.

Tant il y a que, dans l’intervalle de quelques semaines qui s’écoula entre la mort du vieux sacristain et la nomination de son successeur, la cloche sonna d’elle-même non plus trois fois par jour, mais tous les soirs après le coucher du soleil, sans qu’on vît personne entrer dans l’église. Seulement, on vit la vieille pie voler dans le clocher, et comme on doutait que ce fût la même qui avait été tuée et jetée sur le fumier par les gars du village, on entendit sa petite voix rauque qui recommençait à raconter tout les secrets d’un chacun et à insulter hommes et femmes, jeunes et vieux, sans respect ni ménagement. Et l’on sut par elle bien des choses qui divertissaient les uns et fâchaient les autres. Le pire, c’est que l’on ne savait comment se débarrasser de cette mauvaise âme de pie, car de faire dire des messes pour elle, il n’y fallait point songer. La chose dura jusqu’à ce que le nouveau sacristain prît possession de l’église, et comme c’était un bon chrétien, priant ferme et sonnant dur, le méchant esprit disparut et la cloche n’obéit plus qu’à celui qui avait le droit de la faire chanter.

Naturellement, le souvenir de cette pie fantastique et médisante réveille en nous celui du lupeux, qu’il ne faudra confondre ni avec le lupin, ni avec le lubin, ni avec les autres variétés du loup-garou. Le lupeux est un démon dont la nature n’a jamais été bien définie et dont l’apparaissance varie suivant les localités. C’est encore au pays de Brenne qu’il fait sa résidence, dans ces interminables plaines semées d’étangs immenses qui ont tous leur légende et où vivent les grands serpents donneurs de fièvres, cousins-germains des cocadrilles que l’on aperçoit quand les eaux sont basses, mais que l’on ne peut détruire qu’en desséchant les marécages où ils résident depuis que le monde est monde.

Un de nos amis, qui parcourait le pays avec un guide, entendit, un soir, dans le crépuscule, une voix presque humaine et très douce qui, d’un ton enjoué ou plutôt goguenard, répétait de place en place, autour de lui : Ah ! ah ! Il regarda de tous côtés, ne vit rien et dit à son compagnon de route : — Voilà quelqu’un de bien étonné ; est-ce à cause de nous ?

Le guide ne répondit rien. Ils continuèrent à marcher dans la plaine déserte où les arbres têteaux, c’est-à-dire étêtés et mutilés par l’ébranchage, prenaient sur l’horizon, blanchi à l’approche de la lune, les formes les plus monstrueuses et les plus bizarres. La petite voix claire et douce suivait nos voyageurs, et, à chaque mouvement de surprise que faisait notre ami, répétait ah ! ah ! d’une manière si moqueuse et si gaie, qu’il ne put s’empêcher de rire en lui répondant : — Hé bien, quoi donc ?

— Taisez-vous, pour l’amour de Dieu, lui dit son guide en lui serrant le bras et en se signant avec dévotion ; ne lui parlez pas, n’ayez pas l’air de l’entendre. Si vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus !

Notre ami, qui connaît bien les idées du paysan, ne s’obstina pas, et quand ils eurent lassés par leur silence l’invisible persiffleur : — Ah ça, dit-il à son guide, c’est un oiseau de nuit, une espèce de chouette ? — Ah bien, oui ! répondit l’autre, un bel oiseau ! c’est le lupeux ! Ça commence par plaisanter avec vous, ça rit, ça vous tire de votre chemin, ça vous emmène et puis ça ce fâche, et ça vous périt dans quelque fondière.

Telle est, en effet, la spécialité du lupeux, démon aussi spirituel que méchant, que l’on a vu quelquefois perché sur un arbre tortu, vu qu’il est lui-même de travers, c’est-à-dire traversieux, c’est-à-dire enfin pervers et amoureux de naissance.

Les gens qui ont eu l’imprudence de le suivre et de l’écouter s’en sont mal trouvés. Il n’est sorte de plaisants contes, de méchants propos, de commérages sanglants ou comiques dont il ne vous régale dès que vous avez été assez curieux pour lui dire jusqu’à trois fois : Quoi donc ? ou qu’est-ce qu’il y a ? Il commence alors à babiller comme une ageasse (une pie), il vous régale d’aventures étranges et scandaleuses, il promet de vous faire surprendre des rendez-vous galants qui intéressent votre malice naturelle ou votre jalousie conjugale. Une fois dans ses griffes, on ne se lasse pas de l’écouter et de le questionner. Il vous conduit au bord d’une eau trompeuse et vous dit : Regarde ! Vous vous penchez vers ce fantastique miroir où vous apparaissent en effet les images qui troublent votre imagination ; mais le perfide vous pousse, et quand la mort vous enlace de ses bras glacés, vous entendez le lupeux, perché sur une branche au-dessus de l’eau, dire, de sa jolie scélérate de voix : — Ah ! ah ! Hé bien, voilà ce que c’est !

Dans le canton de La Châtre, ce ne sont pas seulement les animaux qui reviennent, ce sont encore les meubles. Du temps que le château de Briantes était encore habité, il s’y passait des scènes de l’autre monde. Un certain paysan régisseur qui voulut approfondir ces mystères et qui s’y porta en esprit fort, dut y renoncer. Il y avait, dans la plus haute chambre, une oubliette d’où sortaient, la nuit, des clameurs effroyables, des cris d’animaux, des plaintes humaines et de grandes bouffées de vent qui éteignaient les lumières. C’étaient les âmes des gens et des bêtes qui avaient été massacrés en ce domaine par les huguenots pillards et les reîtres sans merci. Mais il y a plus, les meubles ayant été brisés, jetés par les fenêtres et toutes choses mises à sac, en ce temps de calamités, on entendait aussi des craquements et des fracassements d’objets invisibles qui semblaient rouler sur vous le long des escaliers et menacer de vous écraser.

Le susdit régisseur ayant bravé quelque temps ces prodiges sans en recevoir aucun dommage, s’en croyait quitte ; mais un soir qu’il revenait de la foire et entrait en la cuisine du castel pour se reposer et se chauffer, la chaise sur laquelle il voulut s’asseoir se tourna contre lui, les pieds en l’air, et tandis qu’il en cherchait une de meilleure volonté, toutes les chaises et tous les bancs de ladite cuisine, se ruèrent sur lui et lui donnèrent tant de coups qu’il lui fallut céder et fuir ; d’autant plus que les broches et couperets se mettaient de la partie et lui donnèrent la chasse jusqu’au milieu de la cour.

D’où l’on dut logiquement conclure que les choses inanimées avaient le droit de se plaindre et de crier à leur manière, comme des âmes en peine, et qu’il ne fallait pas plus se moquer d’elles que des autres revenants. Sand - Legendes rustiques.djvu



X.

LE MOINE DES ÉTANGS-BRISSES.


Passants qui, aux derniers rayons du soleil, longez les marécages, prenez garde au moine gigantesque qui se lève tout-à-coup du milieu des roseaux. Fuyez et n’écoutez pas ses discours maudits !
Maurice SAND.


Jeanne et Pierre s’étaient attardés, un dimanche, le long des Étangs-Brisses. C’est un endroit qui n’est pas gai, surtout le soir. Quand on a passé les bois, on arrive sur un grand plateau tout nu, où il n’y a que joncs et sable et de grandes flaques d’eau qui se rejoignent à la saison des pluies et font comme un lac dont le fond paraît tout noir.

Au temps passé, un méchant moine, pris de vin, y fut noyé avec son âne, pour avoir voulu suivre une petite chaussée bien étroite que l’eau couvrait. L’âne n’avait point fait de mal, jamais on ne l’entendit braire ; mais le moine libertin fut condamné à sentir les affres de la mort et les angoisses de sa dernière heure tant qu’il y aurait une goutte d’eau dans les Étangs-Brisses. Or, bien que la culture empiète chaque année sur les bords de ces petits lacs, ils ne font point mine de tarir ; donc le supplice du moine dure encore et durera Dieu sait combien !

Jeanne connaissait bien la mauvaise renommée des étangs ; mais Pierre n’y voulait pas croire et s’en moquait. Il l’empêchait d’ailleurs d’y songer, lui disant toutes sortes de choses que Jeanne trouvait belles et agréables à entendre. Ils étaient fiancés et revenaient de la ville, où ils avaient choisi leurs livrées de noce, c’est-à-dire habits neufs, rubans et dentelles pour le grand jour. Ils marchaient ensemble, se tenant par le petit doigt, comme c’est la coutume des accordés, lorsqu’ils se trouvèrent sur la chaussée, les pieds pris dans la vase. La veille, un gros orage avait enflé l’étang qui débordait un peu.

— Tu me mènes mal, dit Jeanne à son amoureux ; m’est avis que ce n’est point là le bon passage.

— Attends que je m’y reconnaisse, lui répondit Pierre. De vrai, le soleil est couché, et les roseaux sont tout noirs, tous pareils les uns aux autres. Reste un peu là, je m’en irai voir si on peut en sortir.

Jeanne était lasse ; elle s’assit dans les roseaux et regarda le ciel rouge tout pigelé, c’est-à-dire tout marbré de jaune et de brun, et son esprit se tourna à la tristesse, sans qu’elle eût pu dire pourquoi. « Si c’était tout-à-fait de nuit, pensa-t-elle, je ne voudrais point me trouver seule en ce mauvais endroit, où, dans le temps, le moine s’est péri. Pourvu que Pierre ne marche pas à faux dans ces herbes folles ! » Elle le suivit des yeux tant qu’elle put le voir, et puis elle ne le vit plus du tout et commença de trembler de tout son pauvre corps.

Tout d’un coup, elle vit voler une grande bande de canards sauvages qui venait de son côté en menant du bruit ; et, se levant sur la pointe de ses pieds, elle vit Pierre qui revenait, s’amusant à jeter des cailloux dans l’eau pour faire lever d’autres bandes d’oiseaux dont l’étang se remplissait, à mesure que la nuit descendait du haut du ciel.

Quand Pierre fut à côté d’elle, il lui dit : — Nous sommes dans le vrai chemin, et sauf un peu de bourbe, nous passerons bien. Laisse-moi souffler une minute, car j’ai marché vite et, d’ailleurs, l’endroit n’est pas trop vilain pour se reposer.

— Si tu le trouves joli, c’est une drôle d’idée, mon Pierre ; moi je m’y déplais et le temps m’y a duré. Repose-toi vite, car j’en veux sortir avant la grand’nuit.

Quand Pierre se fut assis dans les roseaux à côté de Jeanne, il lui dit : — Mon Dieu ! Jeanne le temps m’a bien duré aussi en marchant, car il me semble que je ne t’ai point embrassée depuis deux ans.

Diseu’ de riens ! reprit-elle, tu m’as embrassée il n’y a pas deux quarts d’heure.

— Eh bien ! ma mie, où est le mal ?

— Je ne dis point qu’il y en ait, puisque nous nous marions !

— Or donc, laisse-moi t’embrasser encore une petite fois, ou sept.

Jeanne se laissa embrasser une fois, disant que c’était assez. Elle n’y entendait point malice, mais elle savait que s’il est permis aux accordés de campagne de s’embrasser en marchant, devant les passants, il n’est point convenable ni honnête de se dire ses amitiés en cachette du monde, et de s’arrêter dans les endroits où personne ne passe.

Pierre, qui était un garçon bien comme il faut, c’est-à-dire sachant se comporter en tout de la vraie manière, était content de voir Jeanne le tenir à distance, et il ne faisait le jeu d’outrepasser un peu son droit que pour avoir le plaisir de recevoir d’elle une bonne tape de temps en temps, ce qui est, comme chacun sait, une grande marque de confiance et d’amitié.

Et quand ils se furent ainsi honnêtement chamaillés un petit moment, ils se mirent à causer de l’avenir, ce qui est encore une grande réjouissance entre gens qui doivent passer leur vie ensemble. Et les voilà comptant et recomptant leurs petits apports, se bâtissant une maison neuve et se plantant un joli petit jardin, comme qui dirait dans la tête, car les pauvres enfants ne possédaient pas gros, et il leur fallait travailler seulement pour entretenir ce qu’ils avaient.

Mais voilà qu’une voix que Pierre n’entendait pas, se mit à parler à Jeanne comme si c’était celle de Pierre, tandis qu’une voix se mettait à parler avec Pierre comme si c’était celle de Jeanne, et pourtant ce ne l’était point et Jeanne ne l’entendait mie. Et ainsi ils crurent se dire des choses qu’ils ne se disaient point et se trouvèrent en mauvais accord sans savoir d’où cela leur venait. Jeanne reprochait à Pierre d’être un paresseux et d’aimer le cabaret ; Pierre reprochait à Jeanne d’être coquette et d’aimer trop la braverie. Si bien que tous deux se mirent à pleurer et à bouder, ne se voulant plus rien dire.

Mais une chose étonnante, c’est qu’en ne se disant plus rien, et en ne se voyant point remuer les lèvres, ils entendirent, tous deux à la fois, une voix très sourde qui parlait en manière de grenouille ou de canne sauvage, et qui disait les plus méchantes paroles du monde.

— Que faites-vous là, enfants, à vous bouder, au lieu de mettre à profit la nuit et la solitude ? Vous attendez sottement la fin de la semaine pour vous aimer librement ? Voilà une belle fadaise que le mariage ! Ne savez-vous point que le mariage c’est la peine, la misère, les querelles, le souci des enfants et les jours sans pain ? Allons, allons, innocents que vous êtes ! Dès le lendemain du mariage, vous pleurerez, si vous ne vous battez point ! Vous voyez bien que déjà en voulant parler d’avenir et d’économie vous n’avez pu vous entendre !

La vie est sotte et misérable, ne vous y trompez pas ; il n’y a de bon que l’oubli du devoir et le plaisir sans contrainte. Aimez-vous à présent, car si vous ne profitez de l’heure qui se présente, vous ne la retrouverez plus, et ne connaîtrez de votre union que les coups et les injures, des fleurs de la jeunesse que les piquerons et la folle graine.

Jeanne et Pierre avaient bien peur. Ils se tenaient la main et se serraient l’un contre l’autre sans oser respirer. Jeanne n’entendait rien de ce que lui disait la méchante voix. Les paroles passaient dans son oreille comme une messe du diable dite au rebours du bon sens ; mais Pierre qui en savait plus long, écoutait, malgré sa peur, et comprenait quasiment tout.

— La voix est laide, dit-il, j’en tombe d’accord ; mais les mots ne sont points bêtes, et si tu m’en croyais, Jeanne, tu l’écouterais aussi.

— Que les paroles soient bêtes ou belles, je ne m’en soucie pas, répondit-elle. Elles me font peur, encore que je n’y comprend goutte ; c’est quelqu’un qui se moque de nous parce que nous voilà tout seuls arrêtés en un lieu qui ne convient pas. Allons-nous-en vitement, mon Pierre. Cette personne là, vivante ou morte, ne nous veut que du mal.

— Non, Jeanne, elle nous veut du bien, car elle plaint le sort qui nous attend et si tu voulais bien comprendre ce qu’elle dit…

Là-dessus Pierre, se sentant poussé du diable, voulut retenir Jeanne qui voulait s’en aller, et le mauvais esprit se crut pour un moment le plus fort.

Mais il n’est pas donné à ces mauvaises engeances de faire aux bons chrétiens tout le mal qu’elles souhaitent. Le moine libertin, voyant que Pierre trébuchait dans sa conscience, fut trop pressé de lui prendre son âme. Il se mit à chanter dans sa voix de marais, disant : « Venez, venez, mes beaux enfants, il n’est pas besoin ici de cierges ni de témoins. S’il vous faut quelqu’un pour vous marier, je sais dire les vraies paroles qu’il faut. Mettez-vous à genoux devant moi et vous aurez la bénédiction de Belzébuth !

Disant cela, voilà le moine qui fait sortir de l’eau sa grosse tête couverte d’un capuchon vaseux. — Sauvons-nous, dit Jeanne, voilà une grosse loutre qui veut sauter après nous. — Non pas, dit Pierre, je la virerai bien de mon bâton. Mais comme il se penchait sur l’eau pour regarder, il vit les yeux de feu du moine et puis sa barbe toute remplie de sangsues et de grenouilles, et puis son corps tout pourri, et puis ses jambes desséchées, et puis ses deux grands bras tout ruisselants de mousse et de fange qu’il déploya comme deux ailes sur la tête des deux amoureux, pour les consacrer à Satan.

Mais Pierre, encore qu’il ne fût pas des plus poltrons, eut une si fière peur de voir le moine grandir, grandir, comme s’il eût voulu toucher les nuées, qu’il se sauva, criant comme un essieu, courant comme un lièvre et tirant après lui la pauvre Jeanne, plus morte que vive, mais qui pourtant ne se fit point prier pour passer la chaussée, les pieds mouillés et les cheveux au vent.

Et si bien coururent qu’ils arrivèrent au logis de leurs parents sans avoir une seule fois tourné la tête et sans avoir pris le temps de se dire un pauvre mot. Ils se marièrent dévotement huit jours après, sans avoir écouté les conseils du méchant moine qui fut, dit-on, si penaud d’avoir manqué son coup de filet, qu’il resta longtemps sans oser reparaître et tenter de nouveau la pêche aux âmes chrétiennes.

La croyance au moine bourru, qui s’en va, menaçant et plaintif, frapper aux portes des maisons durant la nuit, et qui ne se retire, aux approches du jour, qu’en poussant des hurlements horribles, était proverbiale autrefois.

Elle s’est maintenue longtemps dans presque toutes les provinces de France. On a beaucoup de légendes sur les moines débauchés, et même sur les curés qui ont manqué à leur vœu. Il est peu de presbytères qui ne fussent encore hantés par ces âmes en peine, il y a une vingtaine d’années, et peu d’églises de campagne où n’ait été surprise cette fameuse messe expiatoire que le prêtre défunt vient essayer de dire à l’aube du jour et qu’il ne peut jamais achever, s’il ne trouve un vivant de bonne volonté qui ait le courage de lui répondre amen.

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XI.

LES FLAMBETTES.


Ce sont des esprits taquins et pernicieux. Dès qu’elles aperçoivent un voyageur, elles l’entourent, le lutinent et parviennent à l’exaspérer. Elles fuient alors, l’entraînant au fond des bois et disparaissent quand elles l’ont tout-à-fait égaré.
Maurice SAND.


Les flambeaux, ou flambettes, ou flamboires, que l’on appelle aussi les feux fous, sont ces météores bleuâtres que tout le monde a rencontrés la nuit ou vu danser sur la surface immobile des eaux dormantes. On dit que ces météores sont inertes par eux-mêmes, mais que la moindre brise les agite, et ils prennent une apparence de mouvement qui amuse ou inquiète l’imagination, selon qu’elle est dépose à la tristesse ou à la poésie.

Pour les paysans, ce sont des âmes en peine qui leur demandent des prières ou de méchantes âmes qui les entraînent dans une course désespérée et les mènent, après mille détours insidieux, au plus profond de l’étang ou de la rivière. Comme le lupeux et le follet, on les entend rire toujours plus distinctement à mesure qu’elles s’emparent de leur proie et la voient s’approcher du dénouement funeste et inévitable.

Les croyances varient beaucoup sur la nature et l’intention plus ou moins mauvaises des flambettes. Il en est qui se contentent de vous égarer et qui, pour en venir à leurs fins, ne se gênent nullement pour prendre diverses apparences.

On raconte qu’un berger, qui avait appris à se les rendre favorables, les faisait venir et partir à son gré. Tout allait pour lui, sous leur protection. Ses bêtes profitaient, et quant à lui, il n’était jamais malade, dormait et mangeait bien, été comme hiver. Cependant, on le vit tout à coup devenir maigre, jaune et mélancolique. Consulté sur la cause de son ennui, il raconta ce qui suit.

Une nuit qu’il était couché dans sa cabane roulante, auprès de son parc, il fut éveillé par une grande clarté et par de grands coups frappés sur le toit de son habitacle. Qu’est-ce que c’est donc, fit-il, tout surpris que ses chiens ne l’eussent pas averti. Mais, avant qu’il fut venu à bout de se lever, car il se sentait lourd et comme étouffé, il vit devant lui une femme si petite, si petite, et si menue, et si vieille qu’il en eut peur, car aucune femme ne pouvait avoir une pareille taille et un pareil âge. Elle n’était habillée que de ses longs cheveux blancs qui la cachaient tout entièrement et ne laissaient passer que sa petite tête ridée et ses petits pieds desséchés.

— Ça, mon garçon, fit-elle, viens avec moi, l’heure est venue.

— Quelle heure donc est venue ? dit le berger tout déconfit.

— L’heure de nous marier, reprit-elle ; ne m’as-tu pas promis le mariage ?

— Oh ! Oh ; je ne crois pas ! d’autant plus que je ne vous connais point et vous vois pour la première fois de ma vie.

— Tu en as menti, beau berger ! Tu m’as vue sous ma forme lumineuse. Ne reconnais-tu pas la mère des flambettes de la prairie ? Et ne m’as-tu pas juré, en échange des grands services que je t’ai rendus, de faire la première chose dont je te viendrais requérir ?

— Oui, c’est vrai, mère Flambette ; je ne suis pas un homme à reprendre ma parole, mais j’ai juré cela à condition que ce ne serait aucune chose contraire à ma foi de chrétien et aux intérêts de mon âme.

— Eh bien, donc ! est-ce que je te viens enjôler comme une coureuse de nuit ? Est-ce que je ne viens pas chez toi décemment revêtue de ma belle chevelure d’argent fin, et parée comme une fiancée ? C’est à la messe de la nuit que je te veux conduire, et rien n’est si salutaire pour l’âme d’un vivant que le mariage avec une belle morte comme je suis. Allons, viens-tu ? Je n’ai pas de temps à perdre en paroles. Et elle fit mine d’emmener le berger hors de son parc. Mais il recula tout effrayé, disant : — Nenni, ma bonne dame, c’est trop d’honneur pour un pauvre homme comme moi, et d’ailleurs j’ai fait vœu à saint Ludre, mon patron, d’être garçon le restant de mes jours.

Le nom du saint, mêlé au refus du berger, mit la vieille en fureur. Elle se prit à sauter en grondant comme une tempête et à faire tourbillonner sa chevelure qui, en s’écartant, laissa voir son corps noir et velu. Le pauvre Ludre (c’était le nom du berger) recula d’horreur en voyant que c’était le corps d’une chèvre, avec la tête, les pieds et les mains d’une femme caduque.

— Retourne au diable, la laide sorcière ! s’écria-t-il ; je te renie et te conjure au nom du…

Il allait faire le signe de la croix, mais il s’arrêta jugeant que c’était inutile, car au seul geste de sa main la diablesse avait disparu, et il ne restait d’elle qu’une petite flammette bleue qui voltigeait en dehors du parc.

— C’est bien, dit le berger, faites le flambeau tant qu’il vous plaira, cela m’est fort égal, et je me moque de vos clartés et de vos singeries.

Là-dessus, il se voulut recoucher ; mais voilà que ses chiens qui, jusque-là, étaient restés comme charmés, se prirent à venir sur lui en grondant et montrant les dents comme s’ils le voulaient dévorer, ce qui le mit fort en colère contre eux et, prenant son bâton ferré, il les battit comme ils le méritaient pour leur mauvaise garde et leur méchante humeur.

Les chiens se couchèrent à ses pieds en tremblant et en pleurant. On eût dit qu’ils avaient regret de ce que le mauvais esprit les avait forcés de faire. Ludre les voyant apaisés et soumis, se mettait en devoir de se rendormir, lorsqu’il les vit se relever comme des bêtes furieuses et se jeter sur son troupeau. Il y avait là deux cents ouailles qui se prirent de peur et de vertige, sautèrent comme des diables par-dessus la clôture du parc et s’enfuirent à travers champs, courant comme si elles eussent été changées en biches, tandis que les chiens tournés à la rage comme des loups, les poursuivaient en leur mordant les jambes et en leur arrachant la laine qui s’envolait en nuées blanches sur les buissons.

Le berger bien en peine, ne prit pas le temps de remettre ses souliers et sa veste, qu’il avait posés à cause de la grande chaleur. Il se mit à courir après son troupeau, jurant après ses chiens qui ne l’écoutaient point et couraient de plus belle, hurlant comme chiens courants qui ont levé le lièvre, et chassant devant eux le troupeau effarouché.

Et tant coururent, ouailles, chiens et berger, que le pauvre Ludre fit au moins douze lieues autour de la mare aux flambettes, sans pouvoir rattraper son troupeau, ni arrêter ses chiens qu’il eût tués de bon cœur s’il eût pu les atteindre.

Enfin le jour venant à poindre, il fut bien étonné de voir que les ouailles qu’il croyait poursuivre n’étaient autre chose que des petites femmes blanches, longues et menues, qui filaient comme le vent et qui ne semblaient point se fatiguer plus que ne se fatigue le vent lui-même. Quant à ses chiens, il les vit muées en deux grosses coares (corbeaux) qui volaient de branche en branche en croassant.

Assuré alors qu’il était tombé dans un sabbat, il s’en retourna tout éreinté et tout triste à son parc, où il fut bien étonné de retrouver son troupeau dormant sous la garde de ses chiens, lesquels vinrent au devant de lui pour le caresser.

Il se jeta alors sur son lit et dormit comme une pierre. Mais le lendemain, au soleil levé, il compta ses bêtes à laine et en trouva une de moins qu’il eut beau chercher.

Le soir, un bûcheron qui travaillait autour de la mare aux flambettes, lui rapporta sur son âne la pauvre brebis noyée, en lui demandant comment il gardait ses bêtes, et en lui conseillant de ne pas dormir si dur s’il voulait garder sa bonne renommée de berger et la confiance de ses maîtres.

Le pauvre Ludre eut bien du souci d’une affaire à quoi il ne comprenait rien, et qui, par malheur pour lui, recommença d’une autre manière la nuit suivante.

Cette fois, il rêva qu’une vieille chèvre, à grandes cornes d’argent, parlait à ses ouailles et qu’elles la suivaient, en galopant et sautant comme des cabris autour de la grand’mare. Il s’imagina que ses chiens étaient mués en bergers, et lui-même en un bouc que ces bergers battaient et forçaient à courir.

Comme la veille, il s’arrêta à la piquée du jour, reconnut les flambettes blanches qui l’avaient déjà abusé, revint, trouva tout tranquille dans son parc, dormit tombant de fatigue, puis se leva tard, compta ses bêtes et en trouva encore une de moins.

Cette fois, il courut à la mare et trouva la bête en train de se noyer. Il la retira de l’eau, mais elle n’était plus bonne qu’à écorcher. Ce méchant métier durait depuis huit jours. Il manquait huit bêtes au troupeau et Ludre, soit qu’il courut en rêve comme un somnambule, soit qu’il rêvât dans la fièvre qu’il avait les jambes en mouvement et l’esprit en peine, se sentait si las et si malade qu’il en pensait mourir.

— Mon pauvre camarade, lui dit un vieux berger très savant, à qui il contait ses peines, il te faut épouser la vieille, ou renoncer à ton état.

Je connais cette bique aux cheveux d’argent pour l’avoir vue lutiner un de nos anciens, qu’elle a fait mourir de fièvre et de chagrin. Voilà pourquoi je n’ai jamais voulu frayer avec les flambettes, encore qu’elles m’aient fait bien des avances, et que je les aie vu danser en belles jeunes filles autour de mon parc.

— Et sauriez-vous me donner un charme pour m’en débarrasser ? dit Ludre tout accablé.

— J’ai ouï dire, répondit le vieux, que celui qui pourrait couper la barbe à cette maudite chèvre la gouvernerait à son gré ; mais on y risque gros, à ce qu’il paraît, car si on lui en laisse seulement un poil, elle reprend sa force et vous tord le cou.

— Ma foi, j’y tenterai tout de même, reprit Ludre, car autant vaut y périr que de m’en aller en languition comme j’y suis.

La nuit suivante, il vit la vieille en figure de flambette approcher de sa cabane, et il lui dit :

— Viens çà, la belle des belles, et marions-nous vitement. Quelle fut la noce, on ne l’a jamais su ; mais sur minuit, la sorcière étant bien endormie, Ludre prit les ciseaux à tondre les moutons et, d’un seul coup, lui trancha si bien la barbe, qu’elle avait le menton tout à nu et il fut content de voir que ce menton était rose et blanc comme celui d’une jeune fille. Alors l’idée lui vint de tondre ainsi toute sa chèvre épousée, pensant qu’elle perdrait peut-être toute sa laideur et sa malice avec sa toison.

Comme elle dormait toujours ou faisait semblant, il n’eut pas grand’peine à faire cette tondaille. Mais quand ce fut fini, il s’aperçut qu’il avait tondu sa houlette et qu’il se trouvait seul, couché avec ce bâton de cormier.

Il se leva bien inquiet de ce que pouvait signifier cette nouvelle diablerie, et son premier soin fût de compter ses bêtes qui se trouvèrent au nombre de deux cents, comme si aucune ne se fût jamais noyée.

Alors, il se dépêcha de brûler tout le poil de la chèvre et de remercier le bon saint Ludre, qui ne permit plus aux flambettes de le tourmenter. Sand - Legendes rustiques.djvu


XII.

LUBINS ET LUPINS.


Les lupins (ou lubins) sont des animaux fantastiques qui, la nuit, se tiennent debout le long des murs et hurlent à la lune. Ils sont très peureux, et si quelqu’un vient à passer, ils s’enfuient en criant : Robert est mort, Robert est mort !
Maurice SAND.


Il ne faut pas trop regarder les grands murs blancs au crépuscule, encore moins au clair de la lune. On pourrait y voir la hure. En Normandie et dans plusieurs autres provinces, la hure se promène le long des treilles, on ne sait guère à quelle intention, si ce n’est pour empêcher les enfants d’aller voler le raisin. Elle serait donc au nombre de ces esprits gardiens qui descendent en droite ligne, ainsi que les autres fadets domestiques, des lares vénérés de l’antiquité.

Quoi qu’il en soit, la hure est fort vilaine et il y aurait de quoi mourir de peur si on s’obstinait à étudier son profil reflété sur les murailles. Les Grecs et les Romains avaient l’imagination riante ; ils peuplaient de charmantes divinités les arbres, les eaux et les prairies. Le moyen-âge a assombri toutes ces bénignes apparitions. Le catholicisme, ne pouvant extirper la croyance, s’est hâté de les enlaidir et d’en faire des démons et des bêtes, pour détourner les hommes du culte des représentants de la matière.

Cependant, il n’a pas réussi à les rendre tous haïssables et pernicieux, et bon nombre des esprits de la nuit sont demeurés inoffensifs. C’est bien assez qu’ils aient consenti à revêtir des formes bizarres et repoussantes qui les empêchent de séduire les humains.

Les lubins sont de cette famille. Esprits chagrins, rêveurs et stupides, ils passent leur vie à causer dans une langue inconnue, le long des murs des cimetières. En certains endroits on les accuse de s’introduire dans le champ du repos et d’y ronger les ossements. Dans ce dernier cas, ils appartiennent à la race des lycanthropes et des garous, et doivent être appelés lupins. Mais chez les lubins, les mœurs s’adoucissent avec le nom. Ils ne font aucun mal et prennent la fuite au moindre bruit.

Cependant, il ne vaudrait rien de s’aboucher avec eux. Ils ont un certain mystère à l’endroit de Robert-le-Diable ou de tout autre Robert dont on n’a pu saisir la légende, et ce mystère a peut-être pour châtiment l’humiliation d’une figure horrible et l’angoisse du perpétuel tourment de la peur.

Sont-ils les descendants des fameux frères lubins et loups-garous de Rabelais ? Qui sera assez épris de ces recherches étymologiques pour aller de leur demander ?

Je ne sais si c’est aux lupins que le petit tailleur bossu de Saint-Bault eut affaire. On le croirait, d’après les circonstances de son histoire. La voici telle que j’ai pu la recueillir.

Un soir que notre bossu passait le long du cimetière, il y vit une bande d’esprits en forme de laides bêtes qui ressemblaient à des chiens noirs ou à des loups et que, pour faciliter notre récit, nous appellerons lupins bien qu’ils ne nous aient été désignés sous aucun nom particulier. Soit que ces esprits-bêtes fussent d’une race plus hardie que les lubins et lupins ordinaires, soit que le tailleur fût si laid, si laid, qu’il ne leur fit pas l’effet d’un chrétien, ils ne bougèrent tout le temps qu’il passa devant eux. Ils se contentèrent de le regarder avec leurs yeux qui brillaient comme du sang de feu, et à ouvrir leurs vilaines gueules qui avaient si mauvaise haleine que le tailleur en fut empesté.

Pourtant, comme il avait grand’peur, ne les ayant aperçus que lorsqu’il était au milieu de la file, et qu’il avait autant de chemin à faire pour reculer que pour avancer, il n’osa point risquer de les offenser en se bouchant le nez ; il passa en faisant le gros dos, encore plus qu’il n’en avait l’habitude.

Ce dos courbé plut aux lupins, qui s’imaginèrent que c’était une manière de les saluer, et comme ils n’ont pas l’habitude de voir des gens si honnêtes avec eux, ils en furent fiers et se mirent à tirer tous la langue et à remuer la queue comme des chiens, ce qui est apparemment aussi pour eux un signe de contentement et de fierté.

Le tailleur essaya de raconter son aventure ; mais tous ses voisins se moquèrent de lui, disant qu’il pouvait bien rencontrer le diable en personne et le faire fuir, vu qu’il était encore le plus vilain des deux.

Comme notre bossu allait en journée à une métairie qui était à trois bonnes portées de fusil du village, et qu’il avait à revenir par le chemin qui longe le cimetière, il se sentit envie de coucher où il était. Mais le métayer lui dit en ricanant : « Non pas, non pas, tu es un compère trop à craindre pour les femmes d’une maison, je ne dormirais pas tranquille, te sachant si près de mes filles. Si tu as peur pour t’en aller, un de mes gars te fera la conduite. Bois un coup en attendant, car quand ton aiguille s’arrête, ta langue trotte d’une façon divertissante et l’on a du plaisir à écouter ta babille. »

En effet, le bossu était beau diseur et plaisant. Le vin du métayer était bon, et notre homme s’oublia jusqu’à dix heures du soir en si bonne compagnie. Quand il fallut s’en aller, il ne se trouva personne pour le conduire, tous les gars dormaient debout et, quant à lui, il se sentait si bien réconforté par la boisson, qu’il ne craignit plus de se mettre seul en route.

Il arriva sans peur jusqu’au grand mur, se persuadant qu’il avait rêvé ce qu’il avait vu la veille et regardant de tous ses yeux, avec la confiance qu’éclaircis par le vin, ils ne verraient plus rien que l’ombre des arbres, jetée sur le mur blanc par la lune et agitée par l’air de la nuit.

Mais il vit les lupins dressés debout devant le mur, absolument comme la veille. Allons ! se dit le pauvre bossu, ils y sont encore ! Tant pis et courage ! S’ils ne me font pas plus de mal qu’hier, je n’en mourrai pas. Et il se mit à siffler une chanson, pensant que ces bêtes, ravies de l’entendre, se mettraient en frais de politesse avec lui, en tirant la langue et remuant la queue.

Mais ce sifflement, loin de les charmer, paru les inquiéter beaucoup, car l’un d’eux se détacha de la muraille, se mit à quatre pattes et, le suivant, encore qu’il marchât vite, le flaira à l’endroit où les chiens ont coutume de se flairer les uns les autres, pour savoir s’ils doivent être ennemis ou compagnons.

Puis vint un second qui en fit autant, et un troisième, et un autre, et tous l’un après l’autre ; si bien qu’avant d’avoir dépasser le mur, le tailleur avait toutes ces bêtes à ses braies et ne sachant point si elles le voulaient manger ou fêter, il sentait ses jambes devenir molles comme des pattes de cousin. On pense bien qu’il n’avait plus envie de siffler ni chanter. Cependant il avançait toujours, ayant ouï dire que ces bêtes ne quittaient pas la longueur du mur où elles avaient coutume de faire la veillée, et il n’avait plus qu’environ cinq ou six pas à franchir, quand elles se mirent toutes devant lui, debout, grondant, puant la rage, et montrant des crocs jaunes à faire lever le cœur.

— Messieurs, Messieurs, laissez-moi passer, dit le pauvre tailleur en détresse. Je ne vous veux point de mal, ne m’en faites donc point.

Mais les lupins grognaient de plus belle et même rugissaient comme des lions. Il semblait que la voix humaine les eût mis en grand émoi et en mauvaise colère.

Tout à coup, le tailleur eut une idée : — Messieurs, fit-il, ne me mangez point ! Je suis maigre et vilain comme vous voyez ! Si vous m’épargnez, je jure de vous apporter ici, demain, un mouton gras dont vous vous lécherez les babines.

Aussitôt les lupins se remirent sur leurs quatre pattes sans mot dire, et le tailleur passa, toujours courant, sans regarder derrière lui.

Il se jeta au lit, tout transi de peur, et eut la fièvre huit jours durant sans pouvoir sortir du lit, battant la campagne, et toujours s’imaginant de voir des loups ou des chiens enragés après lui, si bien qu’on fit venir Monsieur le Curé, pour tâcher de le tranquilliser.

Mais quand le curé l’eut confessé de sa peine et bien grondé d’avoir été si lâche que de promettre un bon mouton à ces sales diables, on entendit autour de la maison du tailleur des hurlements abominables, et tout le village put voir sur les murs de cette maison, non pas le corps des lupins, ils n’eussent osé venir si près d’un lieu où était le curé de la paroisse, mais leur ombre si bien dessinée que les cheveux en dressaient sur la tête et que le sang était glacé dans le cœur. On eût dit que cela passait en nuages sur la lune, et on les voyait remuer, sauter, gratter la terre et se mordiller les uns les autres, en figures aussi nettes qu’une image peinte, sur le pignon du tailleur, voire sur les maisons voisines.

Et cela revint tous les soirs durant toute la semaine, de quoi tout le monde, et mêmement M. le Curé, fut très effrayé.

Pourtant le bossu, qui n’était pas bête, voyant qu’il y avait là de la diablerie et que les exorcismes de Monsieur le Curé ne pouvaient rien contre des apparences qui n’avaient point de corps, résolut d’attirer les lupins en personne au moyen d’un piège, et dès qu’il fut en état de se lever, il se fit prêter un beau mouton gras qu’il attacha le soir, devant sa porte. Puis ayant prévenu le Curé de se tenir là tout prêt avec son goupillon et tous les voisins de se cacher sous le buisson de son jardin, avec leurs fusils bien chargés de balles bénites, il commença de faire bêler le mouton en lui montrant de la feuille verte, placée trop loin de lui pour qu’il pût y toucher.

Alors les lupins entendant cela, ne purent se tenir de quitter leur mur et de venir, à petits pas de loups, jusqu’en vue de la maison, où ils furent si bien reçus qu’ils se sauvèrent tous, sauf une vieille femelle qui reçut une balle dans le cœur et tomba par terre en criant d’une voix humaine : La lune est morte, la lune est morte !

On ne sut jamais ce qu’elle avait voulu dire, sinon qu’elle avait une lune blanche au front et que, dans la bande, elle portait peut-être le nom de la lune. On lui coupa la tête et les pattes qui ont été vues longtemps clouées sur la porte du cimetière de Saint-Bault, et où jamais les lupins n’ont osé reparaître depuis. Couverture